24/06/2011

Quand les paroles d'un enfant jettent un innocent en prison

Justice est faite. Mais à quel prix! Et quel temps elle a mis pour venir, la garce! Vendredi peu après midi, la Cour d'assises d'appel de Paris acquitte Loïc Sécher de l'accusation de viol qui pèse sur lui depuis onze ans (lire les textes précédents). Un acquittement qui sonne comme un réquisitoire contre la justice elle-même lorsque la présidente Nadia Ajjan, magnifique d'humanité, s'adresse à l'homme qui a subi sept ans et demi de réclusion criminelle à tort: "La Cour et le jury ont acquis la certitude de votre innocence. Ce n'est pas un acquittement au bénéfice du doute".  Vendredi matin, Le Plouc s'était rendu dans le labyrinthe du Palais de Justice parisien afin d'écouter les dernières paroles de Loïc Sécher en tant qu'accusé: "Mesdames et Messieurs les jurés, je vous renouvelle ce cri d'innocence que j'ai poussé depuis le 27 novembre 2000."

27 novembre 2000. Loïc Sécher, 40 ans, sort de son anonymat d'ouvrier agricole au chômage, mal dans son identité sexuelle et mal dans sa vie, pour revêtir son personnage de coupable idéal. Un autre être humain, aussi mal dans sa peau, Emilie, 14 ans, a murmuré "oui" lorsque ses parents, inquiets de la voir meurtrie, l'ont pressée de questions: "Dis, ça ne serait pas Loïc Sécher qui t'a fait ça?"ça, c'est à dire le viol qu'elle aurait subi.

Loïc n'a jamais cessé de clamer son innocence. Mais sa parole ne passait pas les murs de sa cellule dont il ne pouvait sortir de crainte de se faire tabasser par les autres détenus. Une première Cour d'assises l'a condamné à 16 ans de réclusion criminelle. Une deuxième a confirmé la peine. Il est alors devenu ce mort vivant dont le numéro matricule serait la seule épitaphe. Et puis, huit ans après les faits, Emilie devenue adulte livre la vérité: Sécher est innocent. Le procès est révisé. Une troisième Cour d'assises est convoquée à Paris. Cette fois-ci sera la bonne. L'ancien ouvrier agricole a jeté sa défroque de coupable idéal. Le temps de sa renaissance est arrivé. Il n'en veut pas Emilie et salue même son courage. Mais que dire de tous les gendarmes, magistrats et experts qui l'ont enfoncé dans sa geôle!

Pour comprendre à quel point la parole d'un enfant peut se révéler dangereuse, Le Plouc a interviewé l'avocat parisien Dominique Inchauspé inchauspe.JPG(photo). Il est l'auteur d’un livre qui fait référence, «L’erreur judiciaire» paru aux PUF.  

A l’heure où la police scientifique a progressé de façon spectaculaire, les accusations d’agressions sexuelles émanant d’enfants pèsent encore dans les décisions de justice…

Même si elles sont incohérentes quand on les considère dans leur ensemble, ces accusations formulées, en règle générale, de façon répétitive, fourmillent d’une masse de détails qui font oublier cette incohérence. Et, même si elles sont contredites par des éléments matériels, le personnel judiciaire – policiers, juges, procureurs, avocats – privilégiera le plus souvent les paroles accusatrices des enfants. A cet égard l’affaire d’Outreau est exemplaire. Il y avait dans le dossier tous les éléments matériels pour arrêter le processus judiciaire. En particulier, des enquêtes de voisinage contredisant les accusations portées. Or, la parole des mineurs a eu systématiquement le dessus, même dans l’esprit des avocats qui n’ont pas tous cru à l’innocence de leurs clients.

Mais pour quelle raison?

La première pensée qui vient est: «Il est impossible que cet enfant invente tout ceci». Car dans les affaires de mœurs, de très jeunes mineurs développent devant le juge et les experts un vocabulaire sexuel d’une abondance ahurissante. Les enfants d’aujourd’hui grandissent dans une société du «tout-sexuel» et sont confrontés très jeunes aux terminologies liées au sexe. Les adultes, qui n’ont pas été élevés dans un tel climat, l’oublient. Ils ne parviennent même pas à l’admettre.

Comment un enfant en vient à accuser quelqu’un?

Les enfants, mais aussi les adolescents, cherchent à faire plaisir aux adultes et à ceux qui sont revêtus d’une charge impressionnante comme celle d’un juge. Ils vont lire dans les yeux, sur le visage de leur interrogateur la réponse qui lui ferait plaisir. Lorsque l’interrogateur donne le nom d’un suspect, le jeune sera induit à confirmer le soupçon. De plus, le mineur fait peu la différence entre la réalité et un monde de fiction. «Il joue» toujours plus ou moins. L’erreur judiciaire en matière d’infractions sexuelles est constituée d’un ensemble de mécanismes psychologiques qui ne sont pas du tout compris par le personnel judiciaire. Il faut donc craindre la répétition d’erreurs judiciaires dans ce domaine.

Existe-t-il une spécificité des affaires à caractère sexuel?

Incontestablement. Par leur caractère particulier, ces affaires sollicitent les fantasmes ce qui décuple les capacités de mentir, tant de la part des prétendues victimes que de celles des témoins. Cette capacité au mensonge prend des proportions que les personnels judiciaires mesurent mal. Par exemple, une étude menée récemment au Canada estime que la moitié des accusations en matière sexuelle formulées par des mineurs serait fausse, ce qui est énorme. Une telle proportion serait impossible dans des cas d’homicide. Cela dit, il ne faut non plus exagérer dans l’autre sens et croire que toute parole d’enfant est mensongère.

Comment faire? Changer de procédure?

Dans tous les systèmes judiciaires, il y a des erreurs. Ainsi, les Etats-Unis ont connu de spectaculaires «affaires d’Outreau» dans les années 1980. Ce sont surtout les mentalités qui doivent changer grâce à l’information du public sur ce genre de risques et surtout la formation des acteurs judiciaires afin que tous reçoivent la parole des enfants avec discernement.

 

Jean-Noël Cuénod

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22/06/2011

Emilie innocente Loïc Sécher et s’explique à huis-clos

Juste avant d’aller écouter Galliano expliquer les bas-fonds de la haute couture aux juges de la XVIIème Chambre correctionnelle de Paris, Le Plouc a fait un saut au procès Loïc Sécher (lire le précédent texte).

 


Pourquoi Emilie, lorsqu'elle avait 14 ans,  a-t-elle accusé à tort Loïc Sécher de l'avoir violée? Son audition à huis-clos, mardi après-midi, s'est révélée déterminante. En voici le résumé que l'avocat genevois François Canonica, qui défend Sécher avec Me Eric Dupont-Moretti, a livré au Plouc .

 


Le jeune fille traversait à l'époque une crise d'adolescence particulièrement aiguë. Aujourd'hui, à 21 ans, Emilie se porte mieux et décrit l'engrenage du mensonge. Tout d'abord, elle réaffirme l'innocence de Loïc Sécher. Ensuite, elle décrit son mal-être qu'elle traînait comme un boulet. Ses parents l'ont interrogée sur  l'origine des bleus et des griffures qu'elle présentait aux bras. Emilie a bredouillé une histoire d'agression. Au fil des questions, l'adolescente donnait un signalement qui pouvait correspondre à celui d'un ex-ami de la famille, Loïc Sécher. Son père lui a demandé s'il s'agissait bien de Sécher. Emilie a acquiescé.

 


Et la broyeuse juridico-policière s'est mise en route. Affolée, Emilie qui barbotait encore dans le monde de l'enfance était propulsée dans le monde des adultes avec leurs codes étranges, leurs mots incompréhensibles, leur autorité qui fait peur. Gendarmes, juges, procureurs, avocats, experts psychiatres devenaient autant d'ombres menaçantes et implacables. Comment auraient-ils pu comprendre ce moment d'égarement où l'on dit, comme ça, un peu n'importe quoi. Impossible pour la très jeune Emilie d'appuyer sur la touche "retour" du film.
Ce n'est qu'après plusieurs années, devenue adulte, qu'Emilie a révélé dans une lettre l'innocence de Loïc Sécher. "A l'issue de cette déposition, tout le monde avait larme à l'oeil. C'était vraiment un très grand moment de justice", nous explique Me Canonica. "Les parents d'Emilie se sont approchés de nous et de Loïc Sécher dans un acte de réconciliation. Voilà pourquoi ce procès devait se tenir".

 


Jeudi, l'avocat général François-Louis Costes devait requérir mais non pas contre l'accusé. Il devrait détailler, pendant trois heures, le mécanisme de l'erreur judiciaire.

Jean-Noël Cuénod


VIDEO  DE BAKCHICH TV : l’avocat français Dominique Inchauspé évoque les risques d’erreurs judiciaires aux Etats-Unis et en Europe.
Un avocat en chasse de l'erreur judiciaire par bakchichinfo

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20/06/2011

La dernière étape du calvaire de Loïc Sécher

VERSION COMPLETE DE LA CHRONIQUE JUDICIAIRE A PARAITRE EN VERSION PAPIER MARDI 21 JUIN 2011 DANS LA TRIBUNE DE GENEVE ET 24 HEURES

 

«Dans cette affaire, les gendarmes se sont pris pour des experts psychiatres et les experts psychiatres pour des gendarmes». Avec ses mines d’ours lorgnant sur un baril de miel, Me Eric Dupont-Moretti résume fort bien le drame de cette horreur judiciaire dont Loïc Sécher est la victime. Son calvaire: sept ans et demi de prison – «2655 jours, exactement», rectifie-t-il   subis dans les pires conditions. Battu par d’autres détenus en raison des accusations de viols sur une adolescente de 14 ans, Loïc Sécher a failli perdre son seul œil valide. Il a donc préféré ne pas quitter sa cellule plutôt que de risquer d’être aveugle en sortant pour la promenade quotidienne.

Il commence aujourd’hui l’ultime étape de son supplice qui remonte au 27 novembre 2000 lorsque des gendarmes lui ont mis les menottes aux poignets. Lundi s’est ouvert son troisième procès, cette fois-ci devant la Cour d’assises d’appel de Paris. Les deux autres avaient conclu à sa culpabilité de viols sur la jeune Emilie, commis dans un village près de Nantes en Loire-Atlantique, et prononcé contre lui 16 ans de réclusion criminelle. Mais la Cour de Révision a annulé cette condamnation, fait rarissime, puisque depuis 1945, seuls huit verdicts ont été révisés. Le 13 avril 2010, ce quinquagénaire au chômage a été mis en liberté, mais provisoire. Il attend donc d’être acquitté définitivement vendredi.

Ses chances paraissent évidentes. Emilie, son accusatrice (née en 1980) affirme aujourd’hui qu’elle l’avait accusé à tort et souffre de savoir un innocent prisonnier par sa faute. «Elle est très fragile sur le plan psychiatrique», assure son avocate Me Cécile de Oliveira. Emilie n’explique guère son geste. Voulait-elle innocenter des camarades de classe qui l’avaient piégée dans des jeux sexuels? Peut-être en dira-t-elle plus, mardi, devant les juges et les jurés qui l’interrogeront à huis clos.

Mais la justice a tellement commis d’erreurs dans cette affaire que les deux «rois de l’acquittement» qui assurent sa défense   le Français Eric Dupont-Moretti et le Genevois François Canonica –, ne seront pas de trop.

Pas la moindre trace ADN qui accablerait Loïc Sécher, pas la plus petite poussière accusatrice ne vient conforter le ministère public. Ce monstrueux et brinquebalant échafaudage ne repose que sur les seules déclarations d’Emilie, alors adolescente mal dans sa peau. Mais quatre experts psychiatriques ont décrété, des hauteurs divines de leurs diplômes, que sa parole était d’Evangile. Cela a suffi pour faire exploser la vie d’un homme.

Ouvrier agricole besogneux, il a mené de front l’exploitation de la ferme familiale et le jardinage d’un golf près de Nantes : «J’ai souffert de dépression pour plusieurs raisons. Trop de travail, la mésentente avec mon supérieur au golf et ma difficulté d’assumer mon homosexualité. Alors, oui, j’ai bu trop d’alcool et fumé parfois de la résine de cannabis, mais pas autant que certains témoins à charge l’ont prétendu». Cette personnalité en souffrance a fait de lui un coupable idéal aux yeux des pandores de Loire-Atlantique, d’autant plus qu’il fréquentait souvent les parents d’Emilie et connaissait bien la jeune fille.

«Comment expliquez-vous les accusations d’Emilie?» demande, lundi, la présidente de la Cour d’assises parisienne Nadia Ajjan.

Loïc Sécher: «Je me suis cogné la tête contre les murs pour essayer de comprendre. Mais je n’y suis pas parvenu…»

La présidente pose la même question aux parents d’Emilie.

Le père: «Ma fille a fait une déclaration, il y a onze ans. Et puis une autre, maintenant. Où est la vérité? Je ne sais pas. On attend de la justice qu’elle nous dise où elle se trouve».

La mère acquiesce et ajoute : «On est là pour aider notre fille…»

La vérité? La justice? Plutôt que de se payer de mots devant tant de maux, les juges devraient se contenter de limiter les dégâts.

 

Jean-Noël Cuénod

VIDEO. LE DEBUT DU PROCES (AFP).

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19/06/2011

Double nationalité: l'exemple du chauffeur de taxi helvéto-syrien

 

En France, Marine Le Pen vient d’ajouter de nouveaux boucs émissaires à sa collection pourtant richement pourvue, à savoir les double-nationaux. Qui se ressemble s’assemble: l’UDC a choisi les mêmes. La conseillère nationale saint-galloise d’extrême droite Jasmin Hutter avait déposé une motion visant à supprimer la double nationalité pour les futurs naturalisés. Le 3 mars 2010, le Conseil national a rejeté cette motion par 121 voix contre 63.
Mais l’idée persiste au sein de l’UDC, même si dans un pays comme la Suisse — les double-nationaux y sont nombreux — elle peut se révéler dangereuse en termes de suffrages. Parfois, la frénésie idéologique l’emporte sur la gourmandise électoraliste.

Un récent échange que le signataire de ces lignes a partagé à Genève avec un chauffeur de taxi binational syrien et suisse illustre bien l’ineptie de cette posture. Sa femme et ses enfants vivent, comme lui, en Suisse. Lors du soulèvement populaire, il a rejoint la Syrie afin de protéger ses parents et participer à la révolution démocratique. Arrêté, passé à tabac, incarcéré pendant une dizaine de jours dans les conditions que l’on imagine, il a été expulsé vers Genève par les flics de Bachar el Assad. «Mais je vais tenter de retourner là-bas par la frontière turque. Je ne veux qu’une seule chose, que la Syrie prenne le chemin de la démocratie, comme en Suisse.»

Alors son cœur ne penche-t-il que vers la Syrie? «Mais pas du tout! J’aime la Syrie où je suis né. Et j’aime tout autant la Suisse où sont nés mes enfants. Si la Suisse est attaquée, je serai le premier à prendre les armes. Le cœur est assez grand pour aimer deux pays.»

Le chauffeur de taxi helvéto-syrien — ou syro-suisse — a compris notre époque bien mieux que nos politiciens UDC toujours en quête de sujets démagogiques à balancer pour amuser la galerie.

Ce faisant, l’extrême droite occulte les véritables défis que pose la globalisation des échanges. On ne peut s’y opposer par décret. Mais il est urgent d’en maîtriser les effets. Dans ce sens, la préservation des emplois en Suisse relève de la priorité absolue. Et s’attaquer aux double-nationaux n’apporte aucun début de solution. Au contraire, les transformer en symboles d’une mondialisation honnie ne fait qu’introduire dans notre pays les germes de la division, ce qui l’affaiblirait au moment où il a besoin de toutes ses forces. Sous son masque nationaliste, l’UDC constitue donc un véritable danger pour la patrie et son unité.

Par son amour de notre démocratie qu’il cherche à promouvoir dans son pays natal, le chauffeur de taxi helvéto-syrien fait bien plus pour le renom de la Suisse que tous les nationalistes pour banquets du 1er Août.


Jean-Noël Cuénod

12:18 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : binationalité, marine le pen, udc | |  Facebook | | |

16/06/2011

DSK (suite mais pas fin!): la justice est-elle une guerre comme une autre?

Après le cas Polanski, l’affaire Dominique Strauss-Kahn illustre les différences fondamentales qui séparent les conceptions européennes continentales et nord-américaines en matière de justice.

 

Contrairement aux apparences, ce ne sont pas les usines à scénarios de Hollywood qui ont rédigé les lois de procédure pénale aux Etats-Unis. Mais les législateurs américains ont intégré de façon étonnante tous les ingrédients qui font d’un dossier une bonne histoire. L’enchaînement des étapes judiciaires s’articule comme le découpage d’un film. Cela explique l’abondance et la qualité des séries américaines qui prennent la justice comme personnage principal.

 

Mais la réalité pénale des Etats-Unis se révèle encore plus rude que ne le suggère la fiction de ces séries télévisées. Alors qu’en Europe continentale, le but de la justice pénale est d’apaiser les conflits entre les parties — dans la mesure du possible — celle des Etats-Unis intègre et même développe la notion de guerre entre deux camps.

 

Dans un premier temps, le suspect est dans les mains de la police qui en fait d’emblée son ennemi. Si elle arrive à convaincre le bureau du procureur de la solidité de ses griefs, alors le suspect devient également l’ennemi du procureur. L’accusation n’étant qu’à charge, le procureur s’assied sur la présomption d’innocence, du moins telle que nous la concevons en Europe continentale. Les policiers vont donc mettre en scène la culpabilité du suspect en le poussant, menotté, vers les projecteurs et caméras. Cela dit, ce coup bas ne réduira pas forcément les chances du prévenu de s’en sortir. Car le procureur devra, le cas échéant, soumettre ses charges au Grand Jury qui établira l’acte d’accusation ou ordonnera l’équivalent d’un non-lieu.

 

Si le procureur franchit cette étape, la guerre va changer de camp. La défense utilisera tous les arguments légaux pour balancer des missiles contre l’accusation, en recourant souvent à des enquêteurs privés dont les honoraires peuvent atteindre 300 dollars l’heure. La violence subie jusqu’alors par le suspect, se retournera contre le plaignant et les témoins-clé. Leur passé, leurs amours, leurs petits ou grands secrets , leur intimité seront scrutés et décortiqués dans les moindres détails. La défense se montrera aussi impitoyable que l’accusation.

 

Comme lors toute guerre, des armistices sont toujours possibles. Dans 90% des cas, les procureurs de New-York transigent une peine avec les suspects (plea bargain ). Mais pour en arriver là, que de sueur et de larmes! Du moins dans de nombreuses affaires. Sans parler de l’argent dépensé par l’accusé. Car si le système américain offre d’incontestables droits à la défense, le justiciable doit avoir les moyens de se payer d’excellents avocats et détectives privés.

En cela, la justice américaine est profondément inégalitaire. Nés dans la violence des conquêtes et promoteurs du profit individuel, les Etats-Unis ont créé une justice à leur image.

 

Jean-Noël Cuénod

VIDEO: intervention à France-Info, candidate à la primaire des Verts pour l'Elysée et ancienne juge d'instruction (affaire Elf)
"La justice américaine est violente" Eva Joly par FranceInfo

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09/06/2011

DSK, Jean-François Kahn: grandeur et décadence de Twitter

 Le grand journaliste Jean-François Kahn fait partie des victimes collatérales de la bombe DSK qui a explosé à New York. Pour avoir laissé tomber une formule odieuse lors d’une interview à France Culture – il a évoqué un «troussage de domestique» à propos de l’affaire Strauss-Kahn – voilà Kahn voué au mitraillage médiatique. Dans un récent numéro de Marianne, il est revenu sur cette bévue, se livrant à un réquisitoire contre lui-même. Et en a tiré une conclusion à la mesure de son désarroi: le créateur de tant de journaux anticonformistes abandonne le journalisme.

Tout le monde a oublié la teneur générale de l’interview de Kahn; chacun se rappelle l’ineptie car elle a été diffusée en boucle. Avec ses 21 caractères, elle présente un avantage essentiel pour toute diffusion par Twitter, qui limite chaque message à 140 signes. 
Certes, la réduction du débat politique aux petites phrases est antérieure à l’invention de Twitter, nouveau truchement pour réseaux sociaux branchés. Ce vice a été introduit par les formats radiophoniques et tient au remplacement du débat d’idées par la guerre des personnalités. Les twits n’ont fait qu’amplifier ce phénomène. Et les médias réclamant de leurs intervenants de se prononcer, ici et maintenant, sur des sujets dont on ignore les tenants et aboutissants, il est inévitable que, dans ce flot de salive, surnagent en masse les détritus de la pensée.

La souplesse et la rapidité de ce mode de communication permettent de mobiliser des foules en passant à travers les mailles de la censure, comme on l’a vu lors du Printemps arabe. Ce qui a conduit les médias à célébrer la «révolution Twitter».

Les réseaux sociaux de l’internet allaient faire tomber l’une après l’autre les dictatures de la planète. Or,aujourd’hui, ces révolutions font du surplace car elles butent sur un obstacle majeur: comment transformer la communion créée par les réseaux sociaux en programme politique détaillant la marche à suivre pour forger les instruments de la démocratie et de l’Etat de droit? Cent quarante caractères ne servent à rien pour relever ce défi. Ils suffisent à exprimer cette indignation qui est dans l’air du temps. Mais une indignation collective ne fait pas le printemps des peuples. Si les réseaux sociaux ont provoqué l’étincelle, leur aspect réducteur empêche le feu de la pensée de se communiquer pour parvenir à dépasser l’état d’indignation; sauf s’ils permettent, par le jeu des liens hypertextes, l’accès à des documents plus substantiels. Mais à ne se concentrer que sur eux, l’expression se réduit et la pensée s’anémie.

La globalisation intense des échanges et la perte des repères politiques traditionnels font que notre époque ne ressemble à aucune autre. Nous devons inventer une société, et l’on ne sait pas par quel bout commencer.
Il n’y a ni miracle ni baguette magique électronique. Il faut s’embarquer dans une réflexion au long cours.

 

Jean-Noël Cuénod

(Ce texte est paru jeudi 9 juin 2011 en version complète dans la rubrique "Réflexion" de 24 Heures et en version légèrement raccourcie dans la rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève)

VIDEO

Jean-François Kahn s'explique au micro de France-Inter.


Jean-François Kahn par franceinter

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03/06/2011

DSK, Tron et les accusations de Luc Ferry: «Tout le monde savait...»

«Tout le monde savait». Ce mantra est débité, en guise d'oraison libératoire, par la caste politico-médiatique dans les trois affaires à connotation sexuelle qui embrasent actuellement la France: DSK, Tron et maintenant les accusations du philosophe et politicien Luc Ferry contre un mystérieux ministre qui serait impliqué dans des actes pédomaniaques au Maroc.

Alors, non! A part les petits marquis emperruqués qui pérorent dans le cocktails et sautillent dans les soirées du Paris chic, personne ne savait. Et cette formule - «tout le monde» - traduit bien le mépris que ladite caste voue aux Français qui sont 65 millions à ne pas faire partie de ce «tout le monde». Désormais, les petits marquis devront se mettre à table. Ce sera le cas de l'un d'entre eux, Luc Ferry qui sera bientôt convoqué à la police pour en dire plus sur ses brides de révélations.

 Philosophe suffisant - mais bon présentateur de la pensée kantienne - qui fut un ministre insuffisant - il n'a pas fait d'étincelle à l'Education nationale - Ferry est l'incarnation de cette caste méprisante. A-t-il rapporté des ragots sans fondement pour faire sa roue devant les caméras? Révèlera-t-il des faits d'une criminelle gravité? Dans les deux cas, il y aura scandale. Pendant ce temps, Marine Le Pen compte les points et n'a même plus besoin de se démener pour engranger des suffrages. La droite, elle, se contente de s'offusquer des propos de Luc Ferry qui est l'un des siens. Et la gauche, à l'exception notoire de Ségolène Royal, regarde ostensiblement ailleurs. Les partis de gouvernement semblent subir la marée polluée qui les submerge.
 
«Le poisson pourrit par la tête», constate le proverbe chinois. Politiquement, il faudra en couper, des têtes; celles des dirigeants qui, à droite comme à gauche, embourbent leur pays dans ces marécages. Mais quand donc la Bastille sera-t-elle enfin prise? 


Jean-Noël Cuénod

(Cet éditorial a paru vendredi 3 juin dans la Tribune de Genève et 24 Heures)

09:38 | Lien permanent | Commentaires (29) | Tags : strauus-kahn, tron, luc ferry, sexe, politique | |  Facebook | | |

01/06/2011

Servette: la nostalgie redevient ce qu'elle était

En ouvrant son ordinateur, Le Plouc tombe sur le site de la Tribune de Genève. Servette retrouve la... la quoi déjà? Ah oui, la Super League. Jadis, on appelait ça Ligue nationale A. C'était plus clair mais moins anglolâtre. Or, nous vivons des temps aussi anglos que saxons. Tout doit s'y plier.

 Voilà Le Plouc, surpris par l'émotion. Pourtant, son désamour avec le foot et Servette était aussi profond que fut intense son amour pour l'un et l'autre. La succession de présidents calamiteux, la destruction du stade des Charmilles, l'incapacité de Genève à sauver les "Grenat" de la faillite, l'arrêt Bosman et la valse du fric qu'il a composée, tout ce gloubiboulga fangeux avait transmué la passion en indifférence.

 Mais cette brume grise dans la poitrine se dissipe ce matin. Servette retrouve l'Elite. La nostalgie redevient ce qu'elle était. Tous ces magnifiques souvenirs servettiens bombardent le coeur du Plouc. La série incroyable championnnat-coupe de Suisse-coupe de la Ligue-coupe des Alpes. Les corners de Didi Andrey. La victoire à l'arraché contre Young Boys à Berne. Les arrêts de Barlie. Les dribbles de Sinval-le-Malin, Le fabuleux match de Jacky Fatton contre Dukla Prague en Coupe d'Europe des clubs champions qui, avec ses trois buts, transforme le 0-3 en victoire 4 à 3. Et la figure sympathique de l'idôle du Plouc, l'arrière droit Raymond Maffiolo.

Pourquoi lui? Le Plouc jouait à ce même poste dans l'équipe junior de l'US Campagne (évidemment, pour un Plouc!) devenu US Meinier. Dès lors, chaque geste de Maffiolo sur le terrain était analysé, disséqué. Et mal imité. Lorsque Raymond Maffiolo fut - enfin! - sélectionné pour la première fois en équipe Suisse A (était-ce contre la France à Paris, 2-2?), le petit Plouc en fut aussi heureux que le joueur lui-même.

Dès lors, la faillite apparaissait comme une trahison à l'endroit de tous ces joueurs qui, à l'époque, devaient se partager entre le travail et les séances d'entraînement. Même à l'étranger, elle a laissé des traces. Deux amis parisiens ont récemment demandé au Plouc ce qu'était devenu le "Servette de Genève". Aujourd'hui, il peut leur apporter une réponse digne du passé grenat.

Raymond Maffiolo et les autres sont vengés.

 

Jean-Noël Cuénod

 

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27/05/2011

A Deauville, Carla assure le service après-ventre

Non. Vous ne verrez pas la photo de Carla Bruni-Sarkozy en train de montrer son ventre de future maman à d'autres Premières Dames qui s'efforcent de prendre un air attendri. Cette photo, elle s'affiche partout, dans tous les médias électroniques ou antédiluviens. Donc, Le Plouc fait la grève du cliché.

 Cela dit, quel talent dans la communication! Carla assure comme une reine son service après-ventre. Deauville encarlatée est devenu le nombril du monde. Jusqu'à maintenant la Première Dame cachait son abdomen par un savant jeu de châle. Il fallait attendre le moment propice pour le divulguer à la face du globe. Avec des milliers de journalistes et porteurs de caméras représentant tous les pays de la Terre, le G8 de Deauville tombait à pic.

Les communicants carlesques ont donc choisi la matinée de jeudi - où rien ne se passait de particulier - pour procéder au dévoilement de l'heureuse espérance. Auparavant, ils avaient fait monter la pression au centre de presse de l'hippodrome de Deauville en distillant cette information bouleversante: "Ce matin, Carla a demandé qu'on lui livre un panier de fraises" Un panier de fraise, comme c'est touchant, comme c'est "future-maman"! Et les dames de se rappeler leurs envies charmantes. Et les messieurs de se souvenir de ces nuits terribles où il fallait dénicher des fraises au milieu d'une nuit de janvier à 30 kilomètres d'une épicerie, fermée de toute façon .

Bravo l'artiste!

 

Jean-Noël Cuénod

 

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26/05/2011

G8 : Le Plouc galère à Deauville

Voilà donc Le Plouc dépêché à Deauville sous la contrainte – aimable mais ferme – de la rubrique économique afin d’y suivre le G8, ce truc qui permet à huit chefs de gros et moyens Etats de parader devant les caméras en se faisant des mamours après avoir aiguisé les dagues. Et qui, surtout, offre à l’Hyperomni l’occasion de montrer à ses futurs électeurs qu’il fait avancer le Monde et ses environs à coups de talonnettes dans le train. Mais les futurs électeurs s’en fichent comme de leur première indemnité chômage. Ils veulent du concret, du consistant, du qui se met dans l’assiette (au beurre ?). « G8 ? J’ai pas grand-chose dans le frigo, oui ! »

A Deauville, cité maritime s’il en est, galérer fait partie de l’ordre des choses. Et Le Plouc a souqué ferme, car l’organisation de ce G8 par l’Elysée se révèle à la fois tatillonne et brouillonne. Le Plouc et sa Plouquette avaient trouvé une chambre dans la campagne, non loin de Deauville. Arrivés sur place, ils ont appris que toutes les chambres avaient été louées à la police. Qu’à cela ne tienne, Le Plouc, avec l’aide d’un officiel local, déniche une chambre chez un particulier à Deauville. Mais comment s’y rendre ? La ville est complètement bouclée par l’armée et la police. Pour y pénétrer ne serait-ce que d’un orteil, il faut un badge distribué à Trouville. Dûment accrédité, Le Plouc reçoit son badge. Mais La Plouquette n’en possède pas, elle. Dès lors, Le Plouc peut dormir à Deauville mais pas sa moitié. Impossible de se partager. Dieu merci, un formidable couple de Trouville, M. et Mme Vardon, nous offre le gîte. Il s’était inscrit pour ce faire au centre d’accréditation. Le Plouc et La Plouquette ne passeront donc pas la nuit dans leur voiture de location. Ouf !

Mais pour gagner – le mot n’est pas trop fort - le centre de presse installé à l’hippodrome de Deauville, quel trajet ! Des bus effectuent bien la navette entre Trouville et la cité interdite de Deauville, mais ils sont soumis parfois à d’étranges caprices policiers. Mercredi soir, les agents arrêtent ce minibus, pourtant officiel, dans lequel Le Plouc était parvenu à prendre place. Et lui interdisent d’aller plus loin. Pourquoi ? Parce que ! Seul renseignement, ce blocage va durer deux heures. « Il y a des personnalités qui vont passer. Obligé d’assurer leur sécurité. Désolé », ajoute un officier.

Stupeur dans le minibus. Le Plouc risque cette question à la casquette galonnée : « On peut quand même déambuler à pieds ? » « Ah oui, pas de problème », répond la casquette. Tout le monde sort et se rend à pieds jusqu’à Trouville. Apparemment, nous étions dangereux en bus et inoffensifs à pied. C’est ce qu’on appelle la « logique sécuritaire ».

Pendant ce temps, le grand spectacle commence. La marche du Plouc continue. Celle du monde aussi.

Jean-Noël Cuénod

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23/05/2011

Le PS doit lâcher Strauss-Kahn maintenant VERSION ACTUALISEE

Triste réalité: Marine Le Pen est la première dirigeante politique française à montrer un peu de compassion envers la victime — une femme de chambre guinéenne — de l’affaire Strauss-Kahn. A droite comme à gauche, à part le député UMP Bernard Debré, les autres responsables se sont cachés derrière le principe de la présomption d’innocence lors de leurs prises de position. Un principe qui, en France, semble extensible à l’infini lorsqu’il profite aux puissants mais se rétrécit comme peau de chagrin pour les anonymes de la Correctionnelle.

Or, la présomption d’innocence concerne avant tout le domaine judiciaire. Une inculpation ne vaut pas condamnation en justice. Mais si un dirigeant se voit ainsi suspecté, le parti auquel il appartient doit en tirer aussitôt les conclusions qui s’imposent. Et couper les ponts avec celui qui, désormais, ne peut plus assurer le bien commun puisqu’il consacre toute son énergie à se défendre en justice. Dès lors, en apportant au «camarade» Strauss-Kahn son soutien actif, le Parti socialiste français se tire non seulement une balle dans le pied mais rend aussi un très mauvais service à son pays, en offrant un boulevard au Front national pour l’élection présidentielle de 2012.

Etant mis en accusation, DSK va désormais se défendre selon les armes, nombreuses, que lui offre la justice américaine. Ses avocats s’attaqueront à la plaignante, en fouillant dans son passé, traquant son intimité, soulignant ses défauts dans le but de lui enlever toute crédibilité. La violence subie par Strauss-Kahn de la part de l’accusation, elle l’éprouvera à son tour. On imagine le tableau: une meute d’avocats richement payés par un milliardaire socialiste s’attaque à une travailleuse noire. Pour le PS, quelle image! Pour le Front national, quel cadeau! Les socialistes français doivent donc lâcher DSK. Pas demain. Maintenant.


Jean-Noël Cuénod

(Ce texte est paru en éditorial dans la Tribune de Genève et en commentaire dans 24 Heures de samedi 21 mai 2011)

ACTUALISATION. A propos de l'affaire Strauss-Kahn, Le Plouc a causé dans le poste, dimanche 22 mai 2011, sur les ondes de France-Info, lors de l'émission de Marie-Christine Vallet, "Micro-Européen". Son partenaire de ping-pong était David Gauthier-Villars, correspondant à Paris du Wall Street Journal. En cliquant sur ce lien, vous accéderez à l'émission.

 

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19/05/2011

Les médias ont-ils protégé Dominique Strauss-Kahn?

Après la sidération, la flagellation. L’arrestation de Dominique Strauss-Kahn traumatise la France au-delà de ce que l’on pouvait imaginer. C’est plus qu’un futur président de la République qui est tombé. C’est aussi une façon de concevoir les rapports politiques et même humains qui s’est déchirée. Au pays de la gauloiserie, les turpitudes galantes des dirigeants provoquaient l’admiration plus que la réprobation. A part de Gaulle — figure marmoréenne du Père de la Nation— tous les maîtres de l’Elysée et de ses boudoirs ont reçu leur lot de murmures égrillards. A la puissance politique, répondait la puissance sexuelle. Vieux souvenir d’une monarchie absolue et dissolue.

Mais le marivaudage est une chose. L’agression en est une autre, fort différente. Après Feydeau, James Ellroy. Dès lors, une polémique a éclaté en France sur le rôle des médias qui n’auraient pas voulu dessiner la frontière entre la drague adultère et la prédation sexuelle. «Tout le monde savait» titre à la «une» France-Soir d’hier, en évoquant l’attitude, disons offensive, de Strauss-Kahn dès que fleurissait un jupon sur son champ de... vision.

 Dans une tribune publiée mardi par Le Monde, le journaliste Christophe Deloire évoque le livre qu’il a écrit en 2006 avec son confrère Christophe Dubois. Son titre est éloquent: Sexus politicus (Albin Michel). Un chapitre était consacré à DSK et à son comportement «hors norme» à l’égard des femmes. «Les scènes racontées ne relevaient pas que de la séduction de salon», souligne Deloire qui accuse ses confrères: «Les médias, quoique disert sur l’ensemble du livre, se sont montrés plus que discrets sur les informations concernant Dominique Strauss-Kahn». Prenant à son tour le fouet confraternel, un autre journaliste, Jean Quatremer, rappelle qu’en 2007 dans son blogue, il avait tenté, en vain d’attirer l’attention sur les risques qu’il y avait à propulser DSK à la tête du FMI.

Le Canard Enchaîné paru hier prend le contre-pied et n’entend pas se faire fouetter: «DSK courait les jupons et les boîtes échangistes. La belle affaire! C’est sa vie privée et elle n’en fait pas un violeur en puissance (...) Pour le «Canard», l’information s’arrête toujours à la porte de la chambre à coucher».

Malheureusement, la chambre à coucher tend aujourd’hui à envahir tout l’espace de notre maison commune. Pédomanie au sein des églises, frasques des gouvernants, la sexualité devient une sorte de passage obligé de l’actualité. Comme si le vernis des idéologies ayant éclaté, surgissait à la surface politique cette force éternelle que la société était parvenue à canaliser dans le combat entre opinions partisanes.

 Les médias devront désormais faire avec cette tendance lourde. Tout en ne perdant jamais de vue la dignité humaine qui en subit un méchant coup. L’équilibre est encore à trouver. Il sera, de toute façon, fragile.


Jean-Noël Cuénod

(Ce texte est paru jeudi 19 mai 2011 en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève et en rubrique "Réflexion" de 24 Heures)


Si vous désirez prolonger ce débat en voici un qui met aux prises des journalistes français dont l'excellent spécialiste des médias Daniel Schneidermann

09:50 | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : dsk, sexualité, politique, vidéo | |  Facebook | | |

17/05/2011

Dominique Strauss-Kahn accusé d'agression sexuelle: à qui profite le scandale? VERSION ACTUALISEE

Dans l'avant-dernier texte de son blogue, Le Plouc évoquait la Porsche grand style qui transportait Dominique Strauss-Kahn. Il avait un peu vite écrit: "Pour DSK, il eût mieux valu qu’il fût surpris le pantalon sur les chevilles – une situation qu’il connaît assez bien et qui, finalement, ne lui a pas porté préjudice". Erreur, une nouvelle affaire de sexe risque fort, cette fois-ci, de le tuer politiquement. Il est accusé par la justice new-yorkaise d'agression sexuelle, ce que le directeur français du Fonds monétaire international (FMI) conteste (voir la vidéo).

Est-il tombé dans un piège? Sera-t-il finalement innocenté? Peu importe. Il doit désormais se défendre et n'aura plus le temps, ni l'énergie pour se présenter à l'élection présidentielle. Son image "bling-bling" en faisait, de toute façon, un candidat fragile. L'amour du luxe insupporte les Français. C'est nouveau, certes. Mais ce sentiment va fortissimo.

Alors, à qui profite le scandale DSK?

Nicolas Sarkozy voit son principal adversaire être éliminé. Mais, pour autant, il ne roule pas sur un boulevard, avec ou sans Porsche. Tout d’abord, c’est lui qui a fait nommer DSK à la tête du FMI. L’actuel président porte donc sa part de responsabilité dans cette humiliation que subit la France sur la scène internationale. Ensuite, nombre d’électeurs vont ranger Sarkozy et ses amis du Fouquet’s dans la même catégorie des politiciens «bling-bling» dont Strauss-Kahn était l’une des plus rutilantes figures.

Martine Aubry avait déclaré que si DSK ne se présentait pas à l’investiture du Parti socialiste pour la présidentielle, elle se porterait candidate. Fera-t-elle le pas? Seule son aversion pour François Hollande pourrait l’y pousser. Car la première secrétaire du PS doit maintenant se mobiliser à fond pour préserver son parti qui, une fois de plus, est secoué de toutes parts. Cette rude mission semble difficilement compatible avec une épuisante campagne électorale.


Prétendant déclaré à la primaire du PS, François Hollande paraît l’un des principaux bénéficiaires. Sa cote dans les sondages ne cesse de grimper. Désormais, il devient la meilleure chance socialiste pour remporter l’élection de 2012. Habilement, Hollande a récemment déclaré: "Il faut que le Parti socialiste présente un candidat normal". Sous-entendu, "ma bonne pomme, avec mon scooter, ma présidence de la Corrèze, mon allure de type sympa et malin, je suis vachement normal". Il sait que la plupart des Français commencent à en avoir ras le béret de tous ces supermen de la politique, ces êtres extra-ordinaires, ces hommes providentiels et providentiellement inefficaces.

 Les premiers sondages enregistrés après l'arrestation de Dominique Strauss-Kahn démontrent que François Hollande est soutenu par 49% des sympathisants socialistes interrogés (sondage Harris International) et dépasse largement Martine Aubry (23%) et Ségolène Royal (10%). 

Mais la haine de Martine Aubry envers François Hollande pourrait profiter à Laurent Fabius qui dispose d'une longue expérience gouvernementale, contrairement au président de la Corrèze qui n'a jamais décroché le moindre ministère.L'ancien premier ministre socialiste avait conclu un "pacte à trois" avec DSK et Martine Aubry aux termes duquel aucun d'entre eux ne se ferait concurrence lors de la primaire du PS. Ce acte lie toujours Martine Aubry et Fabius. Or, ce dernier voue la même animosité envers Hollande que la première secrétaire du PS. Pourquoi cette phobie? Durant les dix ans que François Hollande a passés à la tête du Parti socialiste, il a eu le temps de se créer bien des ennemis dans cette formation où grouillent les egos surdimensionnés. D'autant plus qu'il a roulé plus d'un "éléphant" dans la farine, grâce à son talent de manoeuvrier. Et ça laisse des traces dans les mémoires! Dès lors, Martine Aubry, si elle ne se porte pas elle-même candidate, pourrait bien pousser Fabius sur la route de François Hollande. Fabius qui a publiquement déclaré à propos de son "camarade" Hollande devant les étudiants de Sciences-Po de Bordeaux: "Franchement, vous l'imaginez président de la République? On rêve!"

Le radical Jean-Louis Borloo peut lui aussi tirer les marrons du feu. Une partie des électeurs modérés de DSK se reportera sans doute sur sa candidature à la présidentielle. Si le centriste dispose, lui aussi, d'une jolie surface financière et d'un plantureux carnet d'adresses, il sait la jouer modeste en peaufinant son apparence de type avec lequel on descenderait volontiers le petit beaujolpif du patron sur un coin de comptoir.


Enfin, Marine Le Pen est, une nouvelle fois, la grande gagnante. Elle trouvera encore plus d’oreilles pour écouter son discours «tous pourris, sauf moi». Devant la prudence affichée par les sarkozystes dans l'affaire DSK - ils mettent systématiquement en avant la présomption d'innocence, comme les socialistes -  elle n'hésite pas à dénoncer la «collusion UMPS».

 

Jean-Noël Cuénod

 

Voir le Dossier consacré à l'affaire Strauss-Kahn

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14/05/2011

Le témoin inconnu de l’affaire Bettencourt

L’affaire Bettencourt s’est fondue dans le chaudron des médias, remplacée par d’autres turpitudes outre-Jura. Mais elle continue à faire le bonheur du théâtre, de l’édition et même du cinéma. Deux projets cinématographiques s’inspirent de cette saga du fric et de la frime. L’un conçu par Edouard Baer qui aimerait confier le rôle de Liliane Bettencourt à... Jean Rochefort (voir ci-dessous la vidéo d'Europe 1) — on se réjouit d’assister à pareille fête — et l’autre concocté par le producteur Thomas Langmann, avec Jeanne Moreau— elle le vaudrait bien — pour incarner l’héritière de L’Oréal.

Ces projets prendront-ils vie sur le grand écran? En tout cas, la pièce de Laurent Ruquier, Parce que je la vole bien, fait d’ores et déjà courir Paris au Théâtre Saint-Georges. De même, le dessinateur Riss, directeur de Charlie Hebdo, et le journaliste Laurent Léger ont publié aux Editions Les Echappés un album de bande dessinée intitulé Tout le monde aime Liliane. Quant aux livres à elle consacrés, la pyramide qu’ils forment découragerait le plus papivore des lecteurs.

Dans cette catégorie, l’un des meilleurs bouquins vient de sortir des presses de Robert Laffont. Son titre: Un milliard de secrets. Son auteur: Marie-France Etchegoin, rédactrice en chef au Nouvel Observateur. Son propos n’est pas de décortiquer les mécanismes politico-financiers et les relations entre L’Oréal et Nestlé — ce livre reste à écrire — mais de mettre en scène le huis clos qui s’est déroulé dans l’hôtel particulier des Bettencourt, rue Delabordère à Neuilly qui est à Paris ce que Cologny et Pully sont à Genève et Lausanne. En un poil moins chic tout de même.

Marie-France Etchegoin accorde une grande place aux rôles tenus par le père de Liliane Bettencourt, Eugène Schueller, dans le financement de partis fascistes français et par le mari de l’héritière, le ministre André Bettencourt, auteur d’articles antisémites dans la presse collaborationniste avant de rejoindre la Résistance.

Parmi les nombreux personnages croqués dans Un milliard de secrets, un témoin jusqu’alors ignoré déboule sur la scène avec ses petites pattes: Thomas, le teckel à poil dur de Liliane Bettencourt qui mange dans une gamelle ciselée des repas bio servis par un majordome, dispose d’un garde du corps (à deux pattes) et même d’une rampe d’accès au lit de sa maîtresse. Mais au-delà du ridicule de la situation, cette importance de Thomas — qui, lui au moins, n’a rien d’un imposteur contrairement au héros de Jean Cocteau — traduit bien notre époque. Le teckel est sans doute le seul être vivant auprès de la milliardaire à ne pas être «tenu par les liens du commerce et de l’argent». La fortune Bettencourt est telle que tous ceux qui en jouissent et en souffrent ne peuvent entretenir de rapports sains avec leur entourage, même familial.

 Dans ce désert affectif, l’héritière Bettencourt rejoint les SDF dont les chiens sont les seuls à ne pas leur en vouloir d’être pauvres.


Jean-Noël Cuénod

(Texte par en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève et en rubrique "Réflexion" de 24 Heures jeudi 12 mai 2011)


"Nous voulons faire un film polémique" par Europe1fr

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11/05/2011

Dominique Strauss-Kahn ou la Porsche tranquille

Voilà une pompe à feu qui n’a rien d’un tracteur de Plouc (quoique...), à savoir la Porsche dans laquelle Dominique Strauss-Kahn a installé son imposante carrosserie. C’est le grand beuze du mois qui mouline sur les réseaux internets. Pour nos amis qui viennent de la galaxie du Centaure et ne connaîtraient pas cette histoire, en voici le résumé. Jeudi 28 avril, un photographe pigeant pour l’Agence France Presse a saisi au vol DSK en train d’entrer dans une guimbarde de grand luxe, une Porsche Panamera S, babiole à roulettes qui coûte, selon les options, de 96 000 à 136 000 euros, soit entre 121 000 et 172 000 dollars carougeois.

Les communicants de l’UMP se font alors un plaisir de la distribuer sur tous les sites où elles tournent à la vitesse d’un Derviche dopé. Gros gros succès ! Le directeur général du FMI et futur candidat à l’Elysée voit ainsi confirmée, illustrée, mythifiée, son appartenance à l’inaccessible sphère de la fortunitude comme brûle de le dire sa Royal rivale. Pour Strauss-Kahn, il eût mieux valu qu’il fût surpris le pantalon sur les chevilles – une situation qu’il connaît assez bien et qui, finalement, ne lui a pas porté préjudice.

Le Parti socialiste monte au créneau pour défendre le camarade Superfinancier en précisant à gros traits roses : DSK n’est pas le propriétaire de la Porsche. C’est celle d’un copain. Au lieu d’éteindre l’incendie, le PS jette de l’huile sur le brasier. Et c’est qui le copain, Mmmh ? Ben euh, c’est M’sieur Ramzi Khiroun. Et c’est qui M’sieur Ramzi Khiroun ? Hum, hum, c’est… euh, et bien voilà, c’est le porte-parole du groupe Lagardère et conseiller en communication du camarade Strauss-Kahn. Ah, ah, donc DSK a pour communicant celui de l’un des plus puissants groupes capitalistes… C’est le socialisme à visage boursier, ça !

Alors que le parti sarkozyste prend eau de toutes parts, un autre porte-parole, celui de l’UMP François Baroin, s’accroche aussitôt à cette Panamera S comme un naufragé à sa bouée. Il trouve cette jolie formule (voir la vidéo) : « DSK, c’est la Porsche tranquille ! ». Il fait ainsi d’une pierre deux coups : il raille l’adversaire majeur de Sarkozy et se moque de la célébration du  10 mai qui marque l’anniversaire de l’arrivée à l’Elysée de François Mitterrand. En effet, le seul président socialiste de la Vème République avait choisi pour victorieux slogan : « La Force tranquille ».

Piquante tournure certes, mais peu efficace en fin de compte. Les sarkophobes de la Toile n’ont pas manqué d’aligner les belles voitures sur la banquette desquelles les dignitaires de la Sarkozie aiment à déposer leur fessier emballé dans la soie. Sans oublier, la fameuse soirée présidentielle du Fouquet’s au cours de laquelle, Nicolas Sarkozy a dit tout l’amour qu’il portait à la cause des riches.

Les candidats à la présidentielle de 2012 ne devraient jamais oublier d’enfiler leur costume de pauvre.

Jean-Noël Cuénod


 

10:58 | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : dsk, porsche, baroin, vidéo, ps, ump | |  Facebook | | |

09/05/2011

François Mitterrand atteint son âge d’oraison

Le 10   mai 1981, la France de droite courait ventre à terre vers les coffres-forts suisses, persuadée que les chars soviétiques allaient défiler sur les Champs-Elysées. Celle de gauche célébrait la victoire de la Lumière sur les ténèbres et rêvait de conquérir de nouvelles Bastilles.

Aujourd’hui, nous avons peine à imaginer l’ampleur prise par l’élection du socialiste François Mitterrand à la présidence française. La pluie du temps a délavé le drapeau rouge. A la ferveur a succédé la rigueur. Comme l’a écrit Maïakovski dans son ultime poème: «La barque de l’amour s’est brisée contre la vie courante. »

Pourtant, trente ans après, «Tonton» Mitterrand semble atteindre son âge d’oraison, tant la nostalgie qu’il suscite demeure largement partagée en France, y compris par ses anciens adversaires et ceux qui sont trop jeunes pour avoir vécu sous son règne. Les causes de cette «Tonton mania» sont nombreuses, à commencer par la comparaison entre le Sphinx Mitterrand et le frénétique Sarkozy, entre un président sédatif et un chef d’Etat anxiogène.

Une autre raison a trait sans doute aux bouleversements induits par la globalisation des échanges économiques et la redistribution des influences géopolitiques au détriment de l’Europe et, tout particulièrement, de la France. Dans le film de Robert GuédiguianLe promeneur du Champ-de-Mars, François Mitterrand, incarné par le génial Michel Bouquet, affirme au soir de sa vie: «Je suis le dernier des grands présidents. Après moi, il n’y aura plus que des comptables. »

En effet, ses successeurs ont perdu la plupart de leurs prérogatives et de leur prestige après l’abandon de la monnaie nationale, le décrochement vis-à-vis de l’économie allemande et le retour dans le commandement militaire de l’OTAN. En versant une larme en souvenir de Mitterrand, les Français pleurent aussi sur leur gloire passée.

(Texte paru en éditorial de 24 Heures de lundi 9 mai 2011)

 

 Vidéo: annonce de la victoire de Mitterrand dimanche 10 mai 1981

 

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05/05/2011

Ben Laden exécuté, justice est-elle faite?

En annonçant la mort d’Oussama Ben Laden, le président Barack Obama a lâché ce commentaire qui, désormais, restera dans l’Histoire: «Justice est faite». Alors, justice est-elle vraiment faite ? Non, car cette opération militaire qui s’est terminée par la liquidation du fondateur d’Al-qaida constitue un acte de guerre, légitime certes, mais en aucun d’un acte de justice. Que l’on ne se méprenne point.

Nous n’allons pas ajouter une seule larme à l’océan qui a englouti le corps de ce terroriste. Mais les mots ont un sens et celui de «justice» est des plus malvenus en l’occurrence. En multipliant les attentats depuis vingt ans et, surtout, en organisant le massacre des «Twin Towers», Oussama Ben Laden a franchi un palier de plus dans le terrorisme. C’est bien un acte de guerre qu’il a commis le 11 septembre 2001. L’intégriste a été tué autant par la mécanique qu’il a enclenchée de sa propre volonté que par les soldats américains. Le fou d’Allah a récolté la mort qu’il a semée.
Les Etats-Unis ont agi en position de légitime défense, mais celle-ci n’est pas synonyme de justice. La justice la reconnaît pour un état qui rend excusable un acte qui, hors de ce contexte, ne le serait pas. Mais la légitime défense n’est pas un auxiliaire de la justice. Cette dernière obéit à des règles et à des procédures, mène des débats qui aboutissent à une prise de décision dont la plupart peuvent être contestées par une instance supérieure. Cette construction complexe ne saurait être érigée en terrain guerrier.

Aurait-il fallu capturer Ben Laden pour le juger en bonne et due forme? Tout d’abord, le tueur intégriste n’avait, selon toute vraisemblance, nulle intention de se rendre. Il est difficile de l’imaginer se faisant menotter pendant qu’un flic-soldat lui lit ses droits en vertu de l’arrêt Miranda. Ensuite, un procès de ce genre n’aurait pas apporté grand-chose, sinon une tribune au chef d’Al-quaida. Avec pour conséquence possible, d’offrir un regain d’énergie à une organisation terroriste à bout de souffle, de la replacer pour un bon moment dans l’actualité alors qu’elle se trouve actuellement ringardisée par les révolutions arabes démocratiques.

Sa mort n’est donc pas la plus mauvaise solution, même si le fait d’avoir immergé son cadavre sans l’exposer suscite de nombreux commentaires dubitatifs sur la réalité de ce trépas. Ce corps qui n’est plus visible alimente d’ores et déjà l’usine à fantasmes des théoriciens du complot et le fantôme d’Oussama Ben Laden hantera la Toile pendant de nombreuses années.

En parlant de «justice» à propos d’une opération militaire qui lui est étrangère, le président Obama ajoute à cette confusion sémantique qui ne cesse de polluer le discours politique.

D’aucuns diront que c’est jouer avec les mots, que peu importe le terme, l’essentiel est que ce terroriste majuscule débarrasse enfin le globe de sa sanglante présence. C’est oublier que les mots ne sont pas innocents. Que le président assume cette guerre contre le terrorisme qu’il a été contraint de mener. Mais qu’il n’en fasse pas une œuvre de justice. Lorsque celle-ci se marie avec le canon, c’est plus souvent pour le pire, l’une servant de masque à l’autre.

Jean-Noël Cuénod

La Maison-Blanche refuse de montrer la photo de Ben Laden mort, non sans en avoir débattu (vidéo tirée de France 24)

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02/05/2011

La vraie mort d’Oussama Ben Laden

Oussama Ben Laden fait partie de ces rares criminels de l’Histoire dont l’annonce du trépas est saluée. Il a vécu par l’épée. Et c’est par l’épée qu’il a péri. Mais la vraie mort du chef d’Al Qaïda n’est pas le fait d’une section hyperprofessionnelle de l’armée armée des Etats-Unis. Ce sont les révolutions arabes qui ont porté un coup fatal à son programme de haine régressive. Les peuples en colère du Maghreb et du Proche-Orient n’ont pas appelé à la destruction d’Israël, du Grand Satan américain et des Petits Satan français et britanniques, ni hurlé des slogans intégristes. Ils se sont soulevés pour établir, non pas un califat rétrograde, mais la démocratie et l’Etat de droit, toutes notions défendues par l’Occident.

Certes, ce qui reste d’Al Qaïda frappera encore ici ou là, notamment au Maghreb, comme l’attentat de Marrakech l’a démontré. Raison de plus pour les Occidentaux de ne pas réitérer les erreurs de jadis. Qu’elles soutiennent politiquement et économiquement les jeunes démocraties arabes. Si nous ratons ce train-là, alors des clones de Ben Laden risquent fort de ressurgir.

La vidéo de l'annonce par le président Obama de la mort d'Oussama Ben Laden

07:31 | Lien permanent | Commentaires (28) | Tags : mort, ben laden, obama, video, révolutions arabes | |  Facebook | | |

Laurent Blanc et les « quotas » dans le foot français :

Une tornade médiatique souffle sur le football français et prend tournure politique. A peine le site d’information Médiapart avait-il dénoncé des quotas pour limiter la présence de jeunes africains et maghrébins dans les centres de formation, que le ministère des Sports et la Fédération française de foot ont suspendu le directeur technique national de la FFF, avec effet immédiat.

 Or, les éléments qui sont actuellement portés à la connaissance du public méritent un examen plus circonspect que cette décision plus révélatrice de l’affolement que de la réflexion. Il est excessif de parler de «racisme» à propos d’un débat sur la double nationalité de certains jeunes talents du football français.

Maintes fédérations nationales forment, en effet, des «espoirs» qui, plus tard, pourraient jouer dans la sélection d’un autre pays, en raison equipesuisseM17.jpgd’une réforme contestable de l’article 18 du règlement d’application des statuts de la FIFA (Fédération internationale de football). La Suisse est particulièrement concernée, puisque notre équipe championne du monde des moins de 17 ans (photo) comptait treize doubles nationaux sur vingt-et-un sélectionnés. Il est légitime de craindre les voir un jour marquer des buts contre l’équipe suisse A, sans pour autant se montrer raciste ou xénophobe.

 De même, l’entraîneur français Laurent Blanc n’est pas forcément un adepte de l’extrême-droite s’il désire former moins de joueurs à l’impressionnant gabarit. Après tout, l’Afrique n’a pas le monopole des «armoires normandes»!

Dans cette affaire, on crie «au loup» xénophobe sans savoir vraiment de quoi il retourne. A force de brandir l’épouvantail du racisme à propos de n’importe quoi, on banalise cette lèpre de l’âme, on prend le risque d’occulter ainsi de véritables actes de discrimination, on fait le lit dans lequel les Le Pen et Blocher vont se vautrer.

(Editorial paru lundi 2 mai 2011 dans la Tribune de Genève et 24 Heures)

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29/04/2011

Vertigineuses confidences d’un juge de la Wehrmacht

portrait-de-werner-otto-muller-hill-dr.jpgHaïssant Hitler et ses brutes brunes, Werner Otto Müller-Hill (ci-contre son portrait dessiné par son fils) occupait la charge de juge militaire à la Wehrmacht durant toute la Deuxième Guerre mondiale. De 1944 jusqu’à la défaite allemande de mai 1945, cet officier et magistrat a confié à son journal personnel ses sentiments et ses ressentiments. Ces chroniques d’une débâcle annoncée sont désormais accessibles à tous et en français grâce aux Editions Michalon qui viennent de publier ce « Journal de guerre d’un juge militaire allemand 1944-1945 », traduit et annoté par Jean-Paul Colin.

Ce vertigineux témoignage nous offre, au moins, trois leçons. Tout d’abord, Werner Otto Müller-Hill confirme une fois de plus que l’extermination des Juifs n’est pas passée inaperçue en Allemagne, même sous Hitler. Le juge militaire ne peut pas écouter les radios étrangères, ne lit que la presse du régime – qu’il ne cesse de vomir. Pourtant, le 30 septembre 1945, il écrit : «Le capitaine S., qui avait sous ses ordres, en Pologne, la Kommandantur d’une gare, me racontait que, dans la localité en question, arrivait chaque jour un train de marchandises d’à peu près 50 wagons remplis de Juifs qui étaient ensuite gazés et brûlés. Ces trains, sur ordre du Führer, avaient la priorité sur les transports militaires.»

Ensuite, le comportement du juge militaire Müller-Hill illustre la force de l’obéissance, ce long fleuve tourmenté. Cet ancien avocat n’a jamais adhéré au NSDAP, le parti inique devenu unique. Défenseur de nombreux Juifs, il perdra sa clientèle qui s’est retrouvée interdite d’accès aux tribunaux, avant d’être déportée en vue de la «solution finale». C’est donc par nécessité alimentaire qu’il deviendra magistrat militaire dans un Conseil de Guerre de l’armée allemande, dès le début du conflit mondial. Son travail se borne à juger des soldats. Toutefois, ce juriste en uniforme fait partie des mécaniciens de cette grande machine qu’il abhorre et dont il sait qu’elle roule à tombeaux ouverts contre tous les murs. Mais dans un régime totalitaire aussi perfectionné, nul n’est maître de son destin. Une démission serait considérée comme une désertion – douze balles dans la peau – et la fuite condamnerait sa famille à la misère et aux persécutions. Sans doute, s’est-il trouvé bien d’autres Allemands forcés, comme lui, de servir ceux qu’ils méprisaient et dont ils savaient, en parfaite lucidité, la déchéance prochaine. S’ils avaient pu échanger leurs colères par Internet, facebook ou twitter, le nazisme aurait-il duré aussi longtemps ?

Enfin, lorsque l’officier de justice décrit son travail au sein du Conseil de Guerre et l’usage qu’il fait de la procédure pour contrer les décisions inhumaines prises par ses supérieurs, même contre leurs propres hommes, des zones de droit apparaissent au sein d’un monde de non-droit. Ces zones semblent dérisoires au regard de la monstruosité nazie. Elles serviront, cependant, de fondation pour bâtir une véritable démocratie et un Etat de droit digne de ce nom, au sein de la République fédérale.

 

Jean-Noël Cuénod

(Ce texte est paru jeudi 28 avril 2011 en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève et en rubrique "Réflexion" de 24 Heures.)

 

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