Un plouc chez les bobos - Page 5

  • Les nouveaux fascismes contre l’Etat de droit (III)

    Imprimer

    hitleer.jpg

    Au-delà de leurs différences, les nouvelles formes plurielles de fascismes partagent entre elles de nombreux points communs. Parmi ceux-ci, la lutte contre l’Etat de droit. C’est une constante qui s’est toujours vérifiée : jadis comme aujourd’hui, l’un des premiers actes des fascistes une fois parvenu au pouvoir, est de dynamiter les contre-pouvoirs.

    L’Etat de droit, c’est le corpus des règles de la vie commune qui s’appliquent à tous, ordonnées par des institutions distinctes du pouvoir politique central. C’est aussi le principe de la primauté du droit sur l’ensemble de la société, y compris les dirigeants qui ont un pouvoir d’autorité ou d’influence. Il n’y a pas d’Etat de droit authentique et effectif dans un pays sans contre-pouvoirs à la puissance publique exercée par le gouvernement central.

    Le parlement pourrait être considéré comme le premier des contre-pouvoirs, à la condition qu’il soit réellement séparé de l’exécutif. Tel est le cas aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Suisse et dans les démocraties où domine la culture protestante. Mais tel n’est pas le cas en France où le sort du parlement est trop lié à celui du gouvernement pour être considéré comme un véritable contre-pouvoir.

    L’institution judiciaire est le contre-pouvoir le plus actif, dans la mesure – cela va de soi – où elle est indépendante du gouvernement central. Les collectivités locales aussi tiennent souvent le rôle de contre-pouvoir face au gouvernement central. Cela se vérifie surtout dans les Etats à structure fédéraliste.

    A cette liste, il faut ajouter les nombreux organes non-institutionnels comme les syndicats, les associations professionnelles, voire les organisations non-gouvernementales de défense de l’environnement, par exemple.

    Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, un autre contre-pouvoir est apparu : les organismes de régulation des Traités internationaux ; le plus célèbre d’entre eux étant la Cour européenne des droits de l’homme chargée d’appliquer la Convention européenne des droits de l’homme aux 47 Etats membres du Conseil de l’Europe (qui n’a rien à voir avec l’Union européenne ; la Suisse, la Russie, la Turquie, l’Ukraine en font partie). La CEDH a parfois contraint les Etats à éliminer l’arbitraire de leurs dispositions légales.[1]

     Ces corps intermédiaires jouent donc le rôle de filtres entre le Centre et ses administrés. De filtres mais aussi de recours contre l’arbitraire qui suit comme son ombre tout pouvoir quel qu’il soit et aussi bien intentionné qu’il se montre.

    Pour l’autocrate, ces filtres constituent un obstacle insupportable, un écran nuisible entre sa personne et le peuple. Vils empêcheurs de gouverner en rond, voire en carré! Aussitôt hissés au pouvoir, Hitler, Mussolini, Franco – sans oublier Lénine et Staline pour la version rouge du fascisme – ont démantelé les tribunaux, la presse indépendante, les syndicats, tous les corps intermédiaires, afin de faire place nette entre le pouvoir central et ses sujets –Ein Volk, Ein Reich, Ein Führer– sous le fallacieux prétexte que cette fausse proximité permet au dictateur d’être au contact de ses administrés et de mieux connaître leurs besoins. Pour la version communiste autoritaire, les contre-pouvoirs ne sont qu’une émanation de l’Etat bourgeois et doivent, à ce titre, être éradiqués afin que le Parti soit en prise directe avec la classe ouvrière et ses alliés.

    L’emballage est de couleur différente. Mais le résultat est le même : dépourvu d’instances de refuge et privé des espaces de liberté offerts par la concurrence entre les pouvoirs, le peuple est livré pieds et poings liés à la tyrannie.

    Fascismes et « Ur-fascisme »

    Il existe une forme de fascisme originel qui remonte à bien plus loin que celle « inventée » (au sens où celui qui trouve un objet est, juridiquement parlant, un « inventeur ») par Mussolini, il y a près d’un siècle. Cette forme originelle, le très regretté Umberto Eco dans « Reconnaître le fascisme » (Editions Grasset) – la nomme « Ur-fascisme » soit le « fascisme des origines » :  Pour l’Ur-fascisme, les citoyens en tant que tels n’ont pas de droits, et le « peuple » est conçu comme une qualité, une entité monolithique exprimant la « volonté commune ». Puisque aucune quantité d’êtres humains ne peut posséder une volonté commune, le Leader se veut leur interprète. » 

    Rien n’est plus fragile que la démocratie. Dès les origines de l’humanité, le pouvoir exercé par un homme sur les autres s’accomplit par la force. C’est simple, c’est direct. « Je suis le plus costaud. Donc le pouvoir m’appartient ». Le système s’est sophistiqué avec les armes de la rhétorique (…et les armes tout court !), mais la violence originelle demeure aussi tyrannique. C’est peut-être cela, l’« Ur-fascisme ».

    Au fil des siècles, la démocratie est parvenue à canaliser cette « Ur-violence » par la concurrence entre les partis et le recours aux urnes, afin de rendre la vie sociale… plus vivable et plus…sociable ! Mais cela réclame un corpus de lois et une intrication des pouvoirs et contre-pouvoir fondés sur un large consensus. Or, c’est ce consensus qui est en train de s’étioler dans les démocraties, comme il s’était estompé en 1933 lorsque le peuple en votant Hitler a perdu tous ses contre-pouvoirs et par conséquent, sa souveraineté. Aujourd’hui encore « les dindes plébisciteront-elles Noël » ?

    Jean-Noël Cuénod

    (A suivre)

    [1]Le 25 novembre, les Suisses seront appelés aux urnes pour accepter ou rejeter l’initiative du parti d’extrême-droite UDC intitulée « Le droit suisse au lieu de juges étrangers » qui vise notamment la Cour européenne des droits de l’homme. C’est l’exemple-type de l’initiative qui, sous prétexte de donner la parole aux citoyens, risque de les plonger dans l’arbitraire du pouvoir.

    .

     

  • Votation en Nouvelle-Calédonie: enjeu mondial

    Imprimer

    Koniambo nickel mine water supply.jpg

    Voilà un référendum qui passe quasi-inaperçu en France métropolitaine. Pourtant, il est d’importance cruciale. Et pas seulement pour Paris ! Dimanche, 175 000 électrices et électeurs de la Nouvelle-Calédonie décideront si leur archipel du Pacifique restera dans le giron français, avec son statut particulier, ou s’il accédera à l’indépendance et à la pleine souveraineté. Avec en toile de fond, un puissant voisin, la Chine et une richesse naturelle, le nickel qui intéresse aussi… la Suisse.

    Analyste en relations internationales et consultant chez Vae Solis Corporate à Paris, Bastien Vandendyck connaît bien la Nouvelle-Calédonie ; il y a vécu et gardé de nombreuses attaches. Il est, notamment, l’auteur d’une fort intéressante étude sur le processus d’indépendance de cet archipel[1]. Il s’étonne de ce manque d’intérêt : « L’enjeu géopolitique de ce référendum est majeur, dans la mesure où il se déroule dans une région du monde qui est désormais le lieu d’affrontement stratégique direct entre les deux géants, la Chine et les Etats-Unis. Une région aux équilibres très fragiles ».

    Enjeu crucial pour la France, tout d’abord. Notre voisin possède le domaine maritime le plus important du monde, juste après celui des Etats-Unis. Or, 13% de la Zone Economique Exclusive (ZEE) – l’espace maritime où s’exerce la souveraineté d’un Etat – de la France est situé au large de la Nouvelle-Calédonie. Selon Bastien Vandendyck, l’archipel est aussi le premier port militaire français dans le Pacifique[2]

    Avec la perte d’un atout maître de sa Marine nationale et 13% de ZEE en moins, l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie ne sera donc pas indolore pour Paris, ni même pour Bruxelles, l’Union européenne perdant ainsi, avec la France, sa seule tête de pont dans ce Pacifique devenu le centre de la mondialisation.

    Enjeu pour la Suisse

    Enjeu important aussi pour la Suisse, car les intérêts helvétiques sont loin d’être anecdotiques en Nouvelle-Calédonie. Ils sont présents dans ce qui constitue la grande richesse de l’archipel : le nickel. En effet, le groupe anglo-suisse Glencore, basé à Baar (Zoug), est l’un des principaux acteurs du complexe industriel de Koniambo Nickel (PHOTO), présenté comme l’Eldorado minier de la province Nord en Nouvelle-Calédonie. Glencore est l’associé minoritaire de la SMSP (Société Minière du Sud Pacifique) qui est en main des indépendantistes kanaks (lire le glossaire). Son PDG André Dang Van Nha, d’origine vietnamienne, n’a jamais caché ses sympathies indépendantistes. En cas d’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, la multinationale suisse serait donc bien placée. Toutefois, la victoire du « non » ne lui porterait pas pour autant préjudice.

    Le groupe zougois – spécialisé dans le courtage, le négoce et l’extraction des matières premières – a investi 504 millions d’euros (576 millions de francs) dans la construction de Koniambo Nickel qui se révèle être l’un des sites miniers les plus prometteurs de la planète ; son nickel, de très bonne qualité, est particulièrement recherché, notamment par la gloutonne industrie chinoise.

    La Chine reste dans les préoccupations, mais aussi les espoirs, de tous les acteurs politiques et économiques. En cas d’indépendance, l’archipel ne tomberait-il pas dans l’orbite de la Chine ? Bastien Vandendyck note que la deuxième puissance mondiale tient déjà un rôle prépondérant dans nombre d’îles du Pacifique dont le Vanuatu. Face à ce géant que pèserait la Nouvelle-Calédonie indépendante ? Dans ses discours, le leader indépendantiste Rock Wamyatan déclare compter sur une organisation régionale regroupant toutes les îles mélanésiennes pour entamer directement des pourparlers avec Pékin. Sera-ce suffisant pour défendre les intérêts de l’archipel face au géant asiatique ?

    Après la votation, le sort de l’archipel restera incertain

    Ce référendum est prévu par les accords de Matignon-Oudinot (1988) et de Nouméa (1998) conclus entre le gouvernement français, les dirigeants indépendantistes et anti-indépendantistes à la suite du massacre de la Grotte d’Ouvéa, une prise d’otages qui a mal tourné, causant la mort de 21 personnes.

    D’ores et déjà, la Nouvelle-Calédonie bénéficie d’un régime tout à fait particulier et qui relèverait plutôt d’une forme de fédéralisme. Le poids des coutumes kanaks rend encore plus complexes les relations entre l’archipel et la métropole. La Nouvelle-Calédonie dispose d’un gouvernement, d’un parlement et même d’un Sénat coutumier. Fait unique dans le système centralisé français, il est reconnu une citoyenneté néocalédonienne – apte au droit de vote sur l’archipel – distincte de la citoyenneté française.

    La constitution du corps électoral relève d’un casse-tête que l’on n’oserait qualifier de chinois. Les Kanaks (lire le glossaire) veulent éviter d’être électoralement submergés par des néocalédoniens d’origine européenne. Une liste électorale spéciale a été élaborée d’entente entre le gouvernement français, les responsables indépendantistes et anti-indépendantistes. Pour ceux qui ne sont pas nés sur sol néocalédonien, qu’ils soient ou non kanaks, elle se réduit aux électeurs remplissant les conditions pour être inscrits sur les listes électorales de la Nouvelle-Calédonie qui furent établies à l’occasion de la consultation populaire du8 novembre 1998 portant sur l’approbation de l’accord de Nouméa. Le corps électoral, pour la votation du 4 novembre de cette année, est donc fixé à environ 175.000 personnes.

     Vers un « non », mais…

    Quelles sont les tendances à quelques encablures de la consultation ? Selon Bastien Vandendyck, « les sondages et les rapports de force politiques au sein des trois Provinces –Iles Loyauté, Nord et Sud, la plus importante avec la capitale Nouméa – inclinent vers un rejet de l’indépendance, avec des rapports 57%-43%, voire 65%-35%. Toutefois, il faut se méfier de ces estimations. D’ordinaire, les Kanaks, notamment les jeunes, sont peu nombreux à voter. Mais pour un enjeu de cette ampleur, ils vont peut-être se mobiliser, ce qui renforcerait le camp du « oui » à l’indépendance ».

    Si le « non » l’emporte tout ne sera pas terminé pour autant, loin de là. Les accords de Matignon et Nouméa prévoient la possibilité de deux autres référenda, sans limite dans le temps, à la condition que les deux tiers du Congrès (parlement néocalédonien) en fasse la demande au Conseil d’Etat, plus haute juridiction administrative de la France.

    Et si le « oui » triomphe, il restera aux nouvel Etat à déterminer la façon dont il veut tisser des liens avec la France et l’Europe. Et avec la Chine !   

    Glossaire

    – Néocalédoniens.Dénomination englobant tous les habitants de la Nouvelle-Calédonie.

    – Kanaks. Nom porté par les descendants des populations autochtones mélanésiennes

    – Caldoches.Désigne les Néocalédoniens de souche européenne, souvent descendants des colons français au XIXe siècle.

    – Zoreilles.Surnom donné aux Français venant de la métropole.

    La Nouvelle-Calédonie compte 268.767 habitants pour une superficie de 18.575,5 km2.

    Les habitants de la Nouvelle-Calédonie se sont constitués par couche au gré des occupations du territoire, comme l’indique Pierre Brétignier, homme politique de l’archipel, ancien dirigeant du RPCR anti-indépendantiste[3].

    L’appartenance à l’une de ces couches détermine souvent le vote pour ou contre l’indépendance de l’archipel. Ainsi, les Kanaks sont-ils plus enclins à voter pour la souveraineté de la Nouvelle-Calédonie, contrairement aux Caldoches qui sont considérés par les premiers comme les descendants d’une colonie de peuplement.

     Jean-Noël Cuénod

    Cet article est paru mercredi 31 octobre 2018 dans la "Tribune de Genève" et "24 Heures"

     

  • Pittsburgh et les nouveaux fascismes (II)

    Imprimer

    a6a487f_5623131-01-06.jpg

    La tuerie antisémite commise à la Synagogue Tree of Live (Arbre de Vie) à Pittsburgh par Robert Bowers (photo) démontre bien qu’entre les nouvelles formes de fascisme – nommées par paresse et frilosité « populismes »– et les anciennes il n’y a qu’un pas qui peut être vite franchi (cf. notre précédent texte « Faux populisme et vrais fascismes »).

    L’auteur du massacre est un utilisateur régulier du réseau social Gab.ai qui est le Twitter de la fachosphère. Juste avant de partir pour tuer le plus de Juifs qu’il le pouvait, Bowers a posté sur ce site un message contre HIAS, organisme juif d’entraide avec les réfugiés : « HIAS aime amener des envahisseurs pour tuer les nôtres. Je ne peux pas rester assis et voir les miens se faire massacrer, j’y vais. »

    Sur place, selon ce que rapportent les reporters locaux, il a crié juste avant de faire feu: « Tous les Juifs doivent mourir ». Et sur sa page Internet, figurait en en-tête : « Les Juifs sont les enfants de Satan ».

    On croyait que le vieil antisémitisme d’origine occidentale s’était éteint, qu’il avait perdu toute sa virulence depuis la Shoah, comme l’avait formulé l’écrivain français Georges Bernanos déclarant en 1944 à propos du mot « antisémitisme » qu’« Hitler l’avait déshonoré à jamais ». Désormais, le venin antisémite n’était secrété que par les milieux musulmans, en premier lieu par le Hamas et la mollarchie iranienne.

    Force est de constater que l’antisémitisme occidental n’a rien perdu de sa nocivité. Et que l’on ne clame pas, façon Trump, que l’acte de Robert Bowers ne relève que de la folie.

    Cet Américain blanc de 46 ans était équipé d’un fusil d’assaut et d’au moins trois armes de poing lors de son massacre à la Synagogue « Tree of Live ». Or, selon CNN, il disposait d’un permis délivré par les autorités compétentes pour détenir son arsenal meurtrier. L’aurait-il obtenu s’il avait eu des antécédents psychiatriques ? En outre, son acte n’a pas été déclenché par une impulsion soudaine. Bowers a bien préparé son attaque et a choisi pour tuer le moment où se trouvaient le plus de fidèles dans l’enceinte du lieu de prière.

    De plus, Bowers n’est pas un acteur isolé de l’antisémitisme yankee. Un petit tour sur les réseaux sociaux de la fachosphère démontre que ce genre d’opinions empeste la Toile de façon invasive. Non, Bowers n’est pas un loup solitaire ! Pas plus que ne l’était le djihadiste Mohamed Merah qui, à Toulouse, avait tué des enfants et des adultes uniquement parce qu’ils étaient Juifs. Les deux antisémitismes peuvent d’ailleurs, un sale jour, se rejoindre.

    Dans ce monde plongé dans l’angoisse par l’hypercapitalisme financier, les uns se sentent comme les éternels spoliés de l’Occident colonialiste et accusent Israël d’en être la tête de pont ; les autres se voient menacés dans leur statut social par cette nouvelle donne capitaliste et désignent, comme jadis, les « banquiers juifs ». Impurs fantasmes dans un cas comme dans l’autre. Mais les fantasmes sont souvent plus puissants que les démonstrations logiques. Il convient donc de les désamorcer en rappelant systématiquement les catastrophes que les fascismes ont semé. Sans en excepter le stalinisme qui, lui aussi, s’est complu dans l’antisémitisme, notamment en forgeant de toutes pièces le prétendu « Complot des Blouses blanches » au début des années 1950. Mais si le stalinisme est pour l’instant en sommeil, les autres fascismes, eux, sont bien éveillés.

    Nous verrons plus tard, les autres pistes pour ne pas perdre pied dans cette vague néo-fasciste.

    (A suivre)

    Jean-Noël Cuénod

     

  •  Faux populisme et vrais fascismes (I.)

    Imprimer

    aube.jpg

    Milice du parti néo-nazi grec Aube Dorée

    Le mot «populisme» est à la politique ce que la feuille de vigne est à l’art pictural: un écran disposé pour cacher l’essentiel. Un mot pâte à modeler qui permet d’enduire aussi bien Mélenchon que Marine Le Pen ou en Allemagne Die Linke et Alternativ für Deutschland. Un mot devenu tellement imprécis qu’il ne veut plus rien dire. Il occulte surtout cette réalité : la montée des fascismes nouveaux.

    D’aucuns bannissent aujourd’hui le terme de « fascisme » pour le cantonner strictement dans un moment de l’histoire, entre les années 1920 et 1940. Un bon moyen de ne pas appeler un chat, un chat. Un utile stratagème de rhétorique pour avancer masqué.

    Bien entendu, le nouveau fascisme n’est pas la copie conforme de son ancêtre en ligne directe. Il s’est adapté aux changements. Surtout, il s’est lui aussi mondialisé et prend diverses formes en fonction de ses lieux d’activité : en Europe, en Amérique du Nord, en Amérique du Sud, dans les pays arabo-musulmans. Il exige le pluriel. Au centre de ces fascismes contemporains, on trouve les mêmes fondements que ceux qui ont animés leurs ancêtres et notamment ces deux notions cruciales : la nostalgie et le rejet.

    La nostalgie exacerbée d’un autrefois mythique qu’il convient de rendre présent ; l’appartenance communautaire et identitaire comme critère permettant de distinguer le bon grain – « nous » – de l’ivraie – les « autres » qui peuvent être juifs, noirs, musulmans, chrétiens, athées ou étrangers en général, selon les lieux et circonstances.

    Alors que Mussolini, Hitler et Franco honnissaient la démocratie, les nouveaux fascistes semblent la glorifier, du moins en Europe. Ils ne cherchent pas à établir une dictature au sens classique du terme mais projettent plutôt l’instauration d’un Etat autoritaire avec une démocratie de faible intensité et le moins de contre-pouvoirs possibles, d’où la persistance de leurs attaques contre le journalisme. En outre, s’ils sont prompts à célébrer le droit de vote, c’est souvent pour l’utiliser contre l’Etat de droit. Mais s’ils veulent détruire l’Etat de droit, c’est dans un but précis : conserver le pouvoir. Si les nouveaux fascistes agitent le peuple, c’est pour s’en servir et pour mieux se servir.

     La démocratie est devenue pour eux un moyen. Elle ne saurait en aucun cas représenter une fin puisque leur but premier est de retrouver ou de conserver leur ordre établi. Il s’agit donc d’utiliser l’assentiment du peuple contre les garde-fous destinés à protéger ce même peuple. Il arrive trop souvent que les dindes plébiscitent Noël !

    Fascismes des potentats et fascismes des salafistes

    Les potentats Poutine et Erdogan constituent des modèles en la matière en créant des démocraties de façade, vidées de leurs substances par l’absence d’une presse libre et de contre-pouvoirs ainsi que par le recours à une propagande massive et quotidienne. La nostalgie d’un monde à retrouver est également omniprésente dans leurs discours. Pour Erdogan, c’est le cadavre du califat ottoman qu’il s’agit d’exhumer. Poutine, lui, présente la particularité assez finaude d’entremêler deux nostalgies d’apparence paradoxale, la grandeur des tsars et la puissance de Staline.

    A la différence de leur modèle originel, les fascismes contemporains sont protéiformes. Le salafisme, par exemple, en est l’une des composantes : volonté de contraindre les musulmans à rétablir les normes en vigueur à l’époque du prophète Mohamed ; exclusion, jusqu’au massacre, de ceux qui sont étrangers à ce modèle. Le salafisme fait clairement partie de la famille des fascismes et présente sur le plan idéologique bien des points communs avec les partis néofascistes, même les plus islamophobes !

    En Europe, c’est le monde d’avant la mondialisation qu’il s’agit de recréer en rejetant ceux qui sont perçus comme un obstacle à ce projet, comme les migrants. Après leurs succès en Italie et dans une mesure moindre, en France et en Allemagne entre autres, les nouveaux fascismes européens peuvent faire voler en éclats l’Union lors des prochaines élections européenne et précipiter le continent dans un chaos dont ils espèrent tirer parti.

    Les nouveaux fascistes européens rejettent donc les musulmans comme les salafistes rejettent les juifs, les chrétiens et les athées. A chacun son paria de prédilection. Les uns utilisent pour l’instant l’arme du vote. Les autres choisissent le terrorisme. Mais il y a entre ces deux fascismes antagonistes une profonde parenté.

    Fascismes et milices

    Certes, les nouveaux fascismes européens n’exercent pas leur violence avec autant de mise en spectacle que d’autres formes, dont le salafisme. Cela dit, en Slovaquie, par exemple, (lire cet article de 24 Heures), en Hongrie (voir la vidéo ci-dessous) et ailleurs les milices d’extrême droite se multiplient. En Grèce, celles du parti néonazi Aube Dorée sont prêtes à l’usage. Et les tifosi néofascistes du Calcio risquent fort de sortir des stades pour s’en aller jouer les terreurs comme les camicie nere de Mussolini. Dont ils se réclament d’ailleurs ouvertement comme la Legade Salvini qui détient le pouvoir en Italie.

    Il existe entre les partis d’extrême droite d’apparence plus ou moins présentable (comme l’UDC en Suisse, le PVV aux Pays-Bas) et les mouvements ouvertement néofascistes des variations de degrés dans l’intensité de l’action mais le fond idéologique leur est commun.

    Comment faire digue à ces dingues ? S’il existait une méthode simple et infaillible, la question ne serait même pas posée. Pour commencer, bien nommer la chose. Le terme de « populisme » gomme la filiation entre les formes anciennes du fascisme et ses formes actuelles. Il existe une nébuleuse des fascismes nouveaux. Désignons-là. Mais n’en restons pas là.

    (A suivre )

     Jean-Noël Cuénod

    ESPACE VIDEO Défilé du Jobbik en Hongrie

    Lien permanent Catégories : Politique internationale 35 commentaires
  • Poème à lire et à ouïr: TRACES

    Imprimer

    IMG_0501.jpg

    Pour ce samedimanche qui s’avance. Un poème à lire et à ouïr. Et à caresser dans le sens du poil.

    A LIRE

     La nuit s’enfonce dans la forêt

    Prédatrice à pas de lynx sur la neige

    Silence des oiseaux et des renards

    Immobilité des hardes et des hordes

    Epées aux fourreaux crocs sous les babines

    Hors de portée des armes la nuit

    Cette nuit à nulle autre pareille

     

    Toutes les traces mènent à la peur

    Toute la forêt tend sa jugulaire

    Se soumettre se démettre et s’omettre

    La mort plutôt que l’attente gelée

    La mort plutôt que le ciel muet

    La mort plutôt que la lune engloutie

     

    Même le feu gît au sein de la glace

    Comprimé réprimé et déprimé

    Il suffirait d’une seule parole

    Une seule pour attirer l’éclair

    Et embraser de joie nos horizons

    Jean-Noël Cuénod

    A OUÏR
    podcast

    Lien permanent Catégories : Poésie L'Or du temps 2 commentaires
  • Macron: Jupiter-à-terre dans le brouillard du non-dit

    Imprimer

     

    12286660.jpg

    Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas ! Emmanuel Macron a beau s’agiter, arpenter, ahaner pour retrouver son chemin dans la purée de pois qui brouille son image depuis cet été, rien n’y fait. La baraka vous quitte plus vite que la scoumoune. Et voilà un président très Jupiter-à-terre. Ce n’est pas sa lugubre prestation télévisée de mardi qui va changer la donne.

    Macron ne parvient pas à reprendre la main depuis qu’il a hérité du mistigri Benalla. Comment cette affaire a-t-elle pu perdurer dans sa nuisance pendant si longtemps ? En considérant froidement les faits – du moins tels que les médias les ont présentés –, il apparaît que l’affaire est grave en ce qu’elle démontre la confusion entre les fonctions, l’intensité du copinage et la persistance des passe-droits. Mais enfin, d’autres scandales d’intensité égale ou supérieure n’ont pas connu la même longévité. Ce ne sont donc pas les faits connus qui expliquent le phénomène Benalla mais les non-dits qui l’entourent. Et un non-dit, c’est encore plus pernicieux qu’une rumeur.

    La rumeur, ce n’est pas un fait, mais elle se déguise en fait. Elle en a la couleur, l’odeur, la saveur. Ainsi, il est moins malaisé de la combattre. Il est possible de trouver un biais pour la dégonfler.

    Avec le non-dit, c’est bien différent. La rumeur est un bruit qui court. Le non-dit est un silence qui couve. Qui couve des œufs fantasmatiques.

    Les gens ne savent pas mais ils sentent. Ils sentent d’instinct qu’on – c’est-à-dire la sphère supérieure – leur cache quelque chose. Ils ne savent pas quoi ; ça les énerve. Ils sont face à un brouillard épais, insondable. En prenant pour point de départ une forme vague – une de ces formes dont le spectateur ne sait s’il s’agit d’un arbre, d’un mur, d’un pan de maison –, ils tentent de reconstituer un paysage. L’humain étant ainsi fait, le carburant de cette imagination est souvent offert par la sexualité. Plus le brouillard persiste, plus les paysages recréés sont baroques, endiablés, sulfureux. Sardanapale détrône Jupiter et c’est bacchanales permanentes à l’Elysée.

    Les non-dits n’ont pas besoin de lien avec la réalité. Il suffit que l’ambiance générale qui entoure une affaire soit nimbée, à tort ou à raison, d’un silence chargé de soupçons pour qu’ils fassent leur œuvre. Les mensonges, les hésitations, les rétropédalages en catastrophe sont autant de jalons qu’utilise l’imagination populaire pour faire rendre gorge au non-dit et qu’enfin, il donne de la voix.

    Le président Macron peut-il se sortir de cette mélasse ? On l’a vu précédemment, la rumeur se fatigue un jour ou l’autre, le non-dit, lui, est increvable. Comment dire le non-dit ? Allez savoir ! C’est pourquoi le mistigri Benalla risque fort de pourrir ce quinquennat jusqu’à la fin.

    Jean-Noël Cuénod

     

    Lien permanent Catégories : Politique française 15 commentaires
  • Soulages, le grand feu noir

    Imprimer

    DpAc5tEXgAE0w7y.jpg"

    Avec Pierre Soulages, le noir nous en fait voir de toutes les couleurs. A ne pas rater l’exposition intitulée « Une Rétrospective » que la Fondation Pierre-Gianadda à Martigny consacre jusqu’au 25 novembre 2018 au grand peintre de l’Outrenoir.

    Soulages va à l’essentiel ou plutôt à l’essence du ciel. Il fait circuler la lumière dans les méandres de ce noir de telle manière qu’elle révèle toutes les couleurs qui dormaient en lui. Des couleurs qui s’échappent, reviennent, repartent, se réinstallent dans un autre lieu du tableau. Comme la lumière ambiante change constamment, même de façon peu perceptible, l’état du tableau se modifie. Ce n’est plus le même qu’il y a cinq minutes. Et c’est tout malgré tout le même. Avec l’art de Soulages, nous entrons dans le règne de l’oxymore.

    Le noir en tant que couleur est dépassé pour atteindre, selon le mot que Soulages a forgé, l’ « Outrenoir », cette présence lumineuse qui surgit de la pâte nocturne. Il y a de l’abnégation du moine dans le travail de l’artiste qui travaille cette pâte nocturne pour lui faire rendre l’âme. Et c’est avec la discipline contemplative du moine qu’il faudrait entrer dans un tableau de Soulages. Rester de longues minutes devant une œuvre. Se laisser pénétrer par elle. Et l’essence du tableau apparaît progressivement comme jadis, un portrait photographié qui, petit à petit, se dessine dans le bain du révélateur.

    Et c’est le feu qui surgit, illumine la pièce, embrase le regardeur. Le feu de l’Outrenoir qui ne s’éteint jamais. Il n’a jamais cessé de brûler. Soulages nous l’a donné à voir.

    En 2009, Beaubourg avait réservé à Pierre Soulages une rétrospective gigantesque, impressionnante. Et peut-être un peu écrasante, même si Le Plouc en était resté ébloui. Avec « Une Rétrospective » – un article indéfini par signe de modestie ? – la Fondation Pierre-Gianadda a offert aux œuvres de Soulages, l’espace qui leur manquait à Beaubourg. Elles peuvent mieux y respirer, dialoguer entre elles, échanger leurs ondes secrètes, se mouvoir. Car un tableau de Soulages, c’est un être vivant.

    Jean-Noël Cuénod

    Lien permanent Catégories : Cult(e)ure 2 commentaires
  • Aznavour et "inoubliable Genève"

    Imprimer

    maxresdefault.jpg

    Les flâneries sur la Toile vous amènent à trouver ce que vous ne cherchiez pas mais que vous êtes bien content d’avoir déniché. En quêtant des renseignements sur Aznavour pendant l’hommage national célébré en sa mémoire aux Invalides, je suis tombé sur cette chanson « Inoubliable Genève ». Donneuse de leçon et enfriquée, détestée et adulée, vendue et louée. Inoubliable, en effet.

    Les médias français ont déversé des flots de mots et d’images sur ce géant de la chanson à l’occasion de son décès. Mais leur exploit qui impressionne le plus un Plouc genevois exilé à Paris, c’est d’avoir occulté la présence en Suisse de Charles Aznavour. Ou alors, juste en passant très vite, l’air gêné, comme le signe d’une faiblesse fiscale du grand homme. Sur ses 94 ans de belle vie, il en a tout de même passé 46 à Genève, puis à Saint-Sulpice, entre ma ville et Lausanne !

    Si Johnny Hallyday s’était établi à Gstaad, c’était de toute évidence pour bénéficier d’un statut fiscal avantageux. Il ne s’y est pas attardé. Rien de tel avec Charles Aznavour. Certes, il s’est établi à Corsier-Port [1]dans le canton de Genève lorsque les autorités fiscales françaises l’avaient poursuivi sous Giscard, avec un acharnement à la mesure de sa notoriété. Mais ces poursuites – crées surtout pour faire un exemple – se sont lamentablement soldées par un non-lieu, Aznavour étant trahi par son homme d’affaire. Et puis, Aznavour a fait sa vie et celle de ses enfants à Genève et plus récemment à Saint-Sulpice. Avec des éclipses plus ou moins longues, car le chanteur aimait bouger. Mais en revenant toujours vers l’aimant lémanique.

    Cela ne signifie pas que l’artiste avait renié la France, tout au contraire. Il y avait aussi ses résidences dont l’ultime, à Mouriès. La France, il l’a aimée, l’a chantée, l’a célébrée. Mais il a aussi aimé Genève. Et l’a chantée avec, notamment, cette œuvre, « Inoubliable Genève », qui évoque de façon parfaite les sentiments ambigus que cette ville – qui s’est toujours voulu plus qu’une ville – suscite. Minuscule République… Elle avait mobilisé les délégations de l’Europe entière au Congrès de Vienne après l’effondrement du Premier Empire et faisait dire à Talleyrand : « Il y a cinq continents et puis, il y a Genève » ; elle avait aussi suscité cette réplique de Capo d’Istrias[2]à un diplomate excédé par le temps passé à discuter de « ce minuscule grain de sable » : « Monsieur, Genève est un grain de musc, mais il parfume l’Europe entière !»

    Toutes ses flatteuses citations ont donné aux Genevois un tel melon que les autres Suisses et une bonne partie des Français (surtout du côté des Départements limitrophes) en sont fort irrités, voire plus. Alors que partout en Suisse, c’est la modestie qui prévaut, à Genève, elle n’a guère droit de cité. Insupportables, les Genevois. Les dirigeants de leur ancienne République ne se faisaient-ils pas appeler « Magnifiques Seigneurs et Très Puissants Syndics » ? Le melon, le melon, vous dis-je !

    Genève, on l’aime comme Stendhal, on la déteste comme Dostoïevski, on l’aime et la déteste, alternativement, comme Lénine, on la raille et la respecte, cumulativement, comme Voltaire, on l’exècre et l’espère, cumulativement et alternativement, comme Rousseau.

    Genève, c’est tout sauf l’image simplette et sotte qu’en donnent la plupart des médias français.

    Alors écoutez celle de Charles Aznavour.

    Jean-Noël Cuénod

     

    [1]Lire la précédent blogue : « Aznavour, un voisinage ».

    [2]membre de la délégation du tsar, futur citoyen d’honneur de Genève et Vaud et fondateur de la Grèce moderne

    ESPACE AUDIO

    Lien permanent Catégories : Cult(e)ure 13 commentaires
  • Aznavour, un voisinage

    Imprimer

    5920893.jpg

    C’était dans les années 1980 ou début 1990. Impossible d’articuler une date précise. Mais l’image reste précise. Sur la longue jetée en bois et béton du port lacustre de Corsier – Genève est à un coup d’aile de mouette – un homme est accoudé à la barrière et regarde vaguement l’eau avec son ballet de sardines et de vengerons. C’est le soir. Le soleil est en train de descendre tout doucement sa pente derrière le Jura, comme s’il éprouvait de la peine à se détacher de l’aimant lémanique.

    Il a l’air triste, cet homme de taille menue d’apparence frêle presque fragile mais fait de ce bois sec qui ne meurt jamais. Je le connais un peu. C’est mon voisin, Charles Aznavour. Sa femme et la maman de mes deux fils s’organisent chaque jour pour conduire notre marmaille, en haut, à l’école du village.

     Bien sûr, je l’avais interviewé plusieurs fois. Mais mon domaine, c’était la justice. Les tours de plaidoiries pas les tours de chant. Alors, notre sujet, c’était le fisc français qui le poursuivait de son zèle à visée médiatique. Le chanteur m’avait sorti tous les papiers démontrant qu’il fut roulé par un homme d’affaire, celui-ci ayant gardé l’argent pour lui au lieu de le transférer au fisc. Cette affaire avait blessé profondément Charles Aznavour. Et après tout, il devait avoir raison puisqu’un non-lieu a été prononcé. Mais la cicatrice avait du mal à se refermer.

    Ce soir-là, ce n’est plus le fisc français qui cause son trouble. Le dossier est clos depuis plusieurs années. Qu’est-ce que je fais ? Je le laisse tranquille ? Je vais le voir pour lui demander des nouvelles ? Bon, j’y vais.

    Je lui demande si je le dérange dans sa méditation : « Pas du tout ». Pas le moral, semble-t-il. « Je viens d’apprendre que mon père est très malade ». Tout remonte. L’enfance ballotée des réfugiés. La jeunesse dans Paris occupé. Le restaurant du paternel et sa voix de baryton chantant des opérettes. Nous regardons les reflets que la nuit dépose sur le lac, toujours penchés sur une sorte de bastingage, comme si nous étions sur un navire immobile. Un navire qui vogue vers le passé d’Aznavour qu’il évoque à voix douce.

    La bise nous rappelle à l’ordre. Le chanteur retourne vers sa maison : « Je dois encore bosser, ce soir ». De retour chez moi, je m’empresse de ne pas écrire un article sur cette rencontre.

    Jean-Noël Cuénod

    ESPACE VIDEO

     

    Lien permanent Catégories : Cult(e)ure 26 commentaires
  • Faut-il pendre les blancs ?

    Imprimer

    10938117.jpg

    Le rappeur Nick Conrad n’était connu que par sa concierge et sa cour. Aujourd’hui, le voilà célèbre grâce à son clip à scandale intitulé « pendez les blancs ». Il a tout compris, Conrad. Pour percer dans le chaud-bise, il faut tout d’abord crever la croûte de fumier et faire le Zemmour en investissant dans le racisme bien gluant.

    Petit rappel pour ceux qui viennent de débarquer de Proxima du Centaure. Le rappeur susmentionné – qui se présente en tant qu’ « artiste noir, Parisien fier et raffiné » – a commis un clip d’une petite dizaine de minutes où il met en scène le sort qu’il réserve à un blanc avec, entre autres gages de finesse, ces éloquentes paroles :  «Écartelez-les pour passer le temps, divertir les enfants noirs de tout âge petits et grands. Fouettez-les fort faites-le franchement, que ça pue la mort que ça pisse le sang!» Nous parvenons à la fine pointe du sublime avec ce doux songe : « Je rentre dans des crèches, je tue des bébés blancs, attrapez-les vite et pendez leurs parents ». Tel un chœur antique, les comparses du rappeur psalmodient : « Pendez-les tous ! Pendez-les blancs! »

    Le clip – c’était son but – vérole les réseaux sociaux. Les médias installés le dénoncent, donnant ainsi un surcroît d’audience à la chose. Et puis, re-belote, les politiciens entament leur grand bal des faux-culs indignés, du ministre Collomb à Marine Le Pen, trop heureuse de condamner le racisme version noire.

    Les sites concernés affirment que ce clip a été supprimé : pipeau à coulisse ! Le Plouc s’est contenté de gougueliser « pendez les blancs » pour retrouver en une seconde ce truc dans son intégralité.

    Le ministre Collomb s’est empressé de saisir la justice. Le Parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire pour « provocation publique à la commission d’un crime ou d’un délit». La police a aussitôt interrogé Nick-le-Raffiné, « en audition libre ». Donc sans menottes, ni cellule. Au grand regret du rappeur, sans doute.

    Pour sa défense, Conrad invoque l’usage du second degré. Il n’a pas voulu inciter à la haine du blanc : « Dans mon clip qui n'est que de la fiction, j'ai voulu inverser les rôles de l'homme blanc et de l'homme noir et proposer une perception différente de l'esclavage », fait-il savoir dans la médiasphère.

    Que son clip ne soit « que de la fiction », c’est encore heureux. Dans le cas contraire, ce n’est pas pour « provocation publique à la commission d’un crime ou d’un délit» qu’il serait poursuivi mais pour « assassinat »!

    Ensuite, voyons un peu ce second degré qui est brandi façon bouclier.

    Au marché de Brive-la-Gaillarde…

    Il est vrai que Georges Brassens, dans sa chanson « hécatombe » n’y est pas allé de main morte contre les malheureux gendarmes, torturés par les mégères du marché de Brive-la-Gaillarde. Sa première diffusion remonte à 1952, encore à l’époque des 78 tours. En voici quelques extraits (voir aussi la vidéo sous ce texte ) :

     

    En voyant ces braves pandores
    Être à deux doigts de succomber
    Moi, je bichais car je les adore
    Sous la forme de macchabées

    (…)

    Une autre fourre avec rudesse
    Le crâne d'un de ses lourdauds
    Entre ses gigantesques fesses
    Qu'elle serre comme un étau.

    (…)

    Jugeant enfin que leurs victimes
    Avaient eu leur content de gnons
    Ces furies comme outrage ultime
    En retournant à leurs oignons
    Ces furies à peine si j'ose
    Le dire tellement c'est bas
    Leur auraient même coupé les choses
    Par bonheur ils n'en avaient pas.

     

    Pourtant, « Hécatombe » se situe à des années-lumière du rap de Conrad. Outre, que le racisme (la flicophobie n’est pas une expression raciste au sens strict du terme) y est absent, ce qui distingue clairement les deux textes, c’est l’humour. A écouter Brassens, on est mort, mais de rire. Soixante-six ans plus tard, sa chanson reste drôlissime. Alors qu’il serait vain de trouver la moindre trace d’humour dans « Pendez les blancs », même en cherchant bien, même en se forçant. Or, pour que le second degré fonctionne, il faut instiller au texte cette goutte d’humour qui permet de décoller le texte de sa signification immédiate. Si Nick-le-Raffiné avait vraiment voulu introduire le second degré dans son rap, ce qui reste à prouver, alors il a lamentablement échoué, faute de talent.

    De même, les défenseurs du rappeur pourraient se prévaloir de cette célèbre formule rédigée par André Breton dans son « Second manifeste du surréalisme » :

    L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule.

    Certes, l’humour n’y apparaît pas dans toute son évidence. Néanmoins, en se reportant à l’époque – 1929 – où elle fut conçue, elle présentait cet écart qui sépare la signification immédiate du texte de son appréhension distanciée. Bien sûr, la Première Guerre mondiale avait provoqué son lot de massacres. Toutefois, à l’époque, il était difficilement concevable qu’un quidam surgisse au coin de la rue pour tirer au hasard.

    Mais tout a changé. Sans doute André Breton n’aurait-il pas pu écrire sa phrase aujourd’hui. Désormais, les quidams n’hésitent pas à appliquer la formule surréaliste au pied de la lettre, sur des campus aux Etats-Unis, sur des terrasses de bistrot à Paris ou ailleurs. Dès lors, l’effet de distance n’existe plus. Cette absence d’écart rend difficile, voire impossible le second degré en un tel contexte.

    « Je rentre dans des crèches, je tue des bébés blancs », éructe Nick Conrad… Mais c’est exactement ce que Mohamed Merah a fait à l’école juive de Toulouse au matin du 19 mars 2012 ! Où est l’écart ? Où se trouve la distance ? Où se cache l’humour ? Dans quel recoin dénicher le moindre fragment de second degré ? Indéfendable, Nick-le-Raffiné !

    Loin de briser les codes du racisme blanc, il les renforce en leur donnant une forme de légitimité : « Vous voyez, tout le monde est raciste, même eux. Alors pourquoi se gêner ? »

    S’il n’y avait pas eu tout ce ramdam à propos du clip, Le Plouc n’aura même pas songé à l’évoquer. Le silence est la meilleure des armes pour faire taire les imbéciles.

     Mais voilà, le silence est rigoureusement incompatible avec notre société média-mercantile. Et les réactions qui miment l’indignation relèvent avant tout du marketing politico-médiatique : il s’agit de profiter du beuze pour faire propagande de sa came électorale. Quant à l’intrusion de la justice dans cette affaire, elle ne fera que nimber le rappeur raciste de la précieuse aura du « Bad Boy ».

    C’est bon pour le bizness, ça, coco !

    Jean–Noël Cuénod

    Lien permanent Catégories : social 17 commentaires
  • Etre Suisse à Paris sous Schneider-Ammann

    Imprimer

    file6qouvxs50mquzut0nzl.jpg

    Le bientôt ex-conseiller fédéral Schneider-Ammann jouant de son instrument favori, le pipeau traversier...

    Johann Schneider-Ammann, ministre suisse de l’Economie, a démissionné. Comme scoupe, on fait mieux. Même en Suisse, la nouvelle n’a pas renversé les Alpes. Pour le Plouc, ce n’est pas pareil. Schneider-Ammann lui avait fait passer le plus sale quart d’heure de sa vie de correspondant à Paris. Il a tiré de cette expérience un chapitre de son bouquin « Quinquennat d’un Plouc chez les Bobos » paru chez Slatkine avec une préface d’Edwy Plenel. Voici ce texte qui a également été publié le 30 novembre 2010 sur le site de la « Tribune de Genève ».

    Aimez-vous l’aviron? Oui ? Alors le journalisme fédéral est fait pour vous. Car dans cette discipline – en l’occurrence ce substantif ne manque pas de substance – il faut ramer. Et même souquer ferme. Le journaliste fédéral ne doit pas rechigner à se frotter à la rude école des galériens.

    Depuis son arrivée à Paris, Le Plouc avait oublié ces servitudes. En France, les ministres savent lâcher à la meute journalistique un ou deux os qui vont vous faire un bouillon médiatique, rarement consistant mais toujours parfumé. Et leurs collègues genevois les imitent à la perfection. Franchie la Versoix, les politiciens helvétiques ne vous lancent rien pour satisfaire l’appétit des lecteurs. Sinon une langue en bois brut, même pas joliment chantournée. Pas de quoi en faire un plat.

    Donc, lorsque l’ambassade de Suisse a téléphoné au Plouc pour lui annoncer l’arrivée à Paris  du conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann, il en est tombé de son bottacul : « Schneider qui ? Ammann quoi ? » Consternation au bout du fil.
     

    s-l300.jpg

    Pour les non-Suisses: voici un bottacul. Siège amovible et instable pour traire les vaches. Toute allusion à la vie politique serait malvenue.

    Vite, un mensonge : « Monsieur Schneider euh Houlmann ? Non Ammann ! Oui voilà, Schneider-Ammann, mais voyons je ne connais que lui bien sûr ! C’est le … le conseiller fédéral chargé du Département de… euh, oui oui, c’est ça l'économie. »

    Voilà qui commence bien. Le Plouc avait tout simplement oublié l’existence de ce conseiller fédéral. Quelle honte ! Quel mauvais Suisse ! Rattrapons notre retard grâce à Internet. Bof, on ne peut pas dire que le conseiller Schneider-Ammann déchire la Toile…

    Le pire restait à venir. L’ambassade de Suisse annonce qu’après avoir rencontré la ministre française Christine Lagarde, ledit conseiller fédéral recevra la presse, dans l’annexe du ministère des Finances, sis 80 rue de Lille au cœur de l’ultrachic VIIème arrondissement qui a pour maire Rachida Dati.
    Les journalistes suisses de Paris sont donc massés dans ce boudoir très Marie-Antoinette qui a dû en voir de belles. Et sous toutes les coutures. La porte s’ouvre. Christine Lagarde surgit en majesté avec son casque de cheveux immaculés et cuirassée par son tailleur argent (une ministre des Finances ne pouvait faire moins).

    Suisse et France, pas le même tailleur

    n-large-16x9.jpg

    «Mais où sont les éléments de langage?» La ministre s’adresse sotto voce à l’un de ses collaborateurs. Qui, le regard tendu à la recherche de ces «éléments de langage» égarés, prend un air un peu inquiet. Moins inquiet tout de même qu’un quinquagénaire lunetté à l’allure grise répondant ton sur ton à son costume et aux nuages qui plombent Paris. A l’évidence, il se demande ce que, Diable, il peut bien faire en cet antre qui sent la poussière aristocrate. Et même le soufre.

     Ce quinquagénaire marchant dans l’ombre de la ministre française de l’Economie et des Finances n’est autre que son confrère suisse, le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann qui paraît bien pâle devant le bronzage éblouissant de la ministre française. Elle fait songer à la Déesse Athéna, sortie tout armée du crâne de Zeus. Lui, ressemble à un conseiller paroissial de la Reformierte Kirchgemeinde de Sumiswald. Le temps de débiter tout le bien qu’elle pense de ce cher conseiller fédéral et d’annoncer qu’elle viendra en Suisse, la ministre tourne ses talons aiguilles en laissant un sillage de Chanel numéro 5.

    Nous voilà donc entre Suisses. Retour à grosses semelles vers le journalisme fédéral. Laborieusement, le conseiller Schneider-Ammann nous dit qu’il n’a, au fond, rien à nous dire. Les « éléments de langage » égarés par Christine Lagarde auraient pu lui servir. Hélas, il n’y a pas plus d’ "éléments" que de "langage" dans ce boudoir qui n'a jamais autant mérité son nom. 
    La sueur commence à perler au front des journalistes. Et chacun de presser de questions ce malheureux Johann Schneider-Ammann. Comme une huitre, le conseiller fédéral se ferme. Il y a un semblant d’ouverture vers le G20. On s’y engouffre. Le Plouc a la curieuse idée de poser cette question stupide :

    - La France serait-elle pour la Suisse une sorte de cheval de Troie pour entrer dans le G20 ?

    Le conseiller fédéral lance un regard affolé vers Le Plouc et se tourne vers ses conseillers :

    - Un quoi ? Mais ça veut dire quoi ça ?

    On essaie en allemand. Sans plus de succès. Ses conseillers marmonnent. Il comprend encore moins. Une vague lueur s’allume. Et répond sur un ton réprobateur:

    -  Non, non nous n’agirons jamais comme ça avec la France.

    Soulagé, le conseiller fédéral a terminé sa corvée et s’esquive, laissant les journalistes à leur perplexité.

    Si le cheval de Troie a bien servi aux Grecs pour emporter la place, il n’a été d’aucune utilité au Plouc dans sa chasse à courre aux « éléments de langage ».

    Jean-Noël Cuénod

    "Quinquennat d'un Plouc chez les Bobos", Editions Slatkine, pages 205 à 207.

  • Quand la justice déménage…

    Imprimer

    La justice a une odeur. Remugles de vieux papiers et d’anciennes sueurs de corps fatigués, parfums de cire sur les huisseries, senteurs ecclésiales des pierres taillées. La justice a aussi un toucher. Moire des robes magistrales, tissus rêches des toges d’avocat, bois poisseux des tribunes de la presse, crasse des cellules. Il en faut du talent pour évoquer ces deux sens interdits au cinéma.

    Ce talent, la cinéaste Yamina Zoutat l’a illustré à la faveur de son dernier film documentaire « Retour au Palais ». De nationalité suisse et travaillant à Paris, elle a longtemps œuvré à TF1 en tant que chroniqueuse judiciaire.

     Avant que la plus grande partie du Palais de Justice de Paris déménage aux Batignolles, Yamina Zoutat est revenue sur ces lieux que hantent les traces de mémoires laissées par Marie-Antoinette, Landru, Zola, Pétain, Petiot. Dès que vous pénétrez dans cet antre de toutes les angoisses et de toutes les vanités, vous en ressentez la présence comme si les murs avaient absorbé l’encre de leurs ombres comme un papier buvard immense et usé.

    Plutôt que d’invoquer ces fantômes célèbres, la cinéaste a pris le parti de donner chair aux oubliés des paparazzi. Par exemple, les bonnes soeurs qui donnent un peu d’humanité aux sordides cellules du dépôt côté femmes, ces immondes « souricières » dans lesquels les prévenus, faits comme des rats, attendent le verdict dans une angoisse à la mesure de leur inconfort. Ou alors, les éducateurs de la justice pour mineurs qui doivent réaliser des miracles à mains nues tant leurs moyens semblent dérisoires ; les techniciens chargés de veiller au bon fonctionnement des intestins de cette vieille géante. Et enfin, ces magistrats qui se posent des questions sous la chaleur de leur hermine.

    Comme elle l’avait accompli dans son premier film documentaire sur les mères et femmes de détenus, « Les Lessiveuses », Yamina Zoutat opère par petites touches, en partant du détail d’apparence dérisoire et en suivant ce rythme lent qui, à aucun moment ennuie mais au contraire, fait oublier le temps par son pouvoir hypnotique, un peu comme dans un film de Kurosawa. La tortue est plus rapide que le lièvre, c’est bien connu.

    La lenteur. Restons-y. Elle est le propre de la justice. Cette lenteur dont chacun se plaint dans les Etranges Lucarneset autres Boites à Babil[1]est consubstantiel à l’art de juger. On peut déclencher une guerre avec une rafale de tweets. Mais on ne juge pas une femme, un homme en appuyant sur la touche « envoi ». La lenteur est une vertu. Ce n’est pas la moindre leçon de ce « Retour au Palais ».

    Jean-Noël Cuénod

     PRATIQUO-PRATIQUE

    « Retour au Palais » sera projeté à Paris, Lyon, Marseille et le film sort en Suisse fin octobre. Avant-première le 26 octobre à Genève, au cinémaLe Spoutnik,avec l’ancien procureur général et juge fédéral Bernard Bertossa en compagnie de Me Nicolas Gurtner qui préside le Jeune Barreau genevois. A la fin de ce mois, ce film sera disponible en DVD.

    [1]Référence et révérence au grand André Ribaud, alias Roger Fressoz, feu patron du « Canard Enchaîné » et inoubliable chroniqueur de « la Cour » au temps du Général de Gaulle et de Georges Pompidou.

    ESPACE VIDEO

    Lien permanent Catégories : justice 1 commentaire
  • Moustache Academy, un spectacle au poil

    Imprimer

    Moustache Academy_4 @ Stella K.jpg

    Le Plouc voue une tendresse particulière à Moustache Academy, ces trois zigotos qui rendent intelligentes les bêtises. Aussi, il leur passera le titre effroyablement franglais de leur spectacle « Back to School » que le trio présente au Théâtre des Deux Ânes (ce qui en fait donc cinq, diront les méchantes langues) mercredi 26 septembre à 15h. (Photo @StellaK).

    Mathurin Meslay, Astien Bosche, Ed Wood et leur metteure en scène Julie Chaize participe à cette occasion à la première édition du Festival Désobéissant. Il y a tellement de Festivals obéissants – ne serait-ce qu’aux mécènes, aux notables ou à l’air du temps – qu’il en manquait un pour tirer la langue à cet esprit de sérieux qui rend la toile des réseaux sociaux tellement poisseuse.

    On connaît la trame de ce spectacle mais on se fait un plaisir de la redessiner. Les trois « Moustaches » retombent en enfance et réaniment la vie des préaux faite de joies étincelantes, de peines éphémères, de désespoirs profonds, d’amitiés passionnées. Car on en fait porter des choses, aux petits… Entre les agendas de ministres à neuf ans (à 16 h. la danse, à 17h. l’escrime, à 18h. la chorale…), les divorces qui font mal, la pression des notes scolaires, l’interro du lendemain et les condisciples, enfer et paradis en même temps ! C’est tout cet univers que Moustache Academy évoque. C’est gai, joyeux, ça bouge, ça danse, ça chante, ça déménage. Mais pas que…

    A voir et à revoir donc.

    Jean-Noël Cuénod

    Prochains spectacles pour la fin 2018 :

    • mercredi 26 septembre, 15h. au Théâtre des Deux Ânes, 100 boulevard de Clichy – 75018 Paris (Billetterie : 00 33 1 46 06 10 26 – 2anesresa@gmail.com);
    • mercredi 31 octobre, Salle Jean-Gabin à Royan ;
    • mardi 20 novembre, à Villiers-Lès-Nancy ;
    • Jeudi 29 et vendredi 30 novembre, au Théâtre de La Celle-Saint-Cloud ;

    VIDEO A MOUSTACHES

    Lien permanent Catégories : Théâtre 11 commentaires
  • Poésie à lire et à ouïr : PROCESSUS

    Imprimer

    FaceOffPhilippePasqua.jpg

    Cette sculpture en bronze de Philippe Pasqua, intitulée Face Off, est installée dans le superbe parc de Chamarande en Essonne. (Photo JNC)

    A LIR

    Frais pondu, un poème à lire et à ouïr comme cela vous chante.

     

    Croque-mort et pain de vie

     

    Le blé enterre le soleil

    Deuil et noce en un seul souffle

    Si tu rêves de ciel

    Enfonce-toi dans la glèbe

    Pénètre-la en son cœur

    Dans une étreinte de flamme

     

    Tu rencontreras le monstre

    Et tu te reconnaîtras

    L’âme-or passe par le sol

    Pour tirer le feu des pierres

    Le monstre alors sera l’ange

    Et la racine du blé

    Qui bande vers le ciel

     

    Croque-mort et pain de vie

    Jean-Noël Cuénod

    ET A OUÏR


    podcast

     

    Lien permanent Catégories : Poésie L'Or du temps 1 commentaire
  • Algérie-France… Que de crimes en vos noms !

    Imprimer

    mort-de-maurice-audinnbsp-agrave-quoi-va-servir-la-reconnaissance-des-responsabiliteacute-s-de-lrsquo-eacute-tat.jpg

    Le président «reconnaît, au nom de la République française, que Maurice Audin a été torturé puis exécuté ou torturé à mort par des militaires qui l’avaient arrêté à son domicile». Crimes commis par quelques-uns mais rendus possibles, selon Emmanuel Macron, «par un système légalement institué». D’autres horreurs ensanglantent la mémoire de la France et de l’Algérie. La vérité est un cap lointain.

    Le 11 juin 1957, Maurice Audin est arrêté à son domicile d’Alger par des militaires français qui disposent de tous les pouvoirs depuis l’instauration de la loi martiale le 8 juin de la même année. Le général Massu est le vrai patron de la ville encore française.

     La jeune épouse de Maurice, Josette, ne reverra plus son mari. Le corps du jeune homme n’a jamais été retrouvé. Son décès est déclaré par les tribunaux algérois et de la Seine en 1963 et 1966. Membre du Parti communiste algérien alors interdit, Maurice Audin est, à 25 ans, un mathématicien déjà reconnu et qui s’apprête à défendre sa thèse de doctorat. Il fait partie de la minorité de «Pieds Noirs» qui soutient les Algériens du Front de Libération Nationale dans la guerre d’indépendance. Sous la responsabilité du général Massu, la bataille d’Alger fait rage depuis six mois. La torture et les assassinats plus ou moins ciblés répondent aux attentats à la bombe perpétrés par les combattants du FLN. Comme communiste, Français proche des indépendantistes, Maurice Audin ne tarde pas à attirer l’attention des officiers.

    Pendant des décennies, l’armée et les autorités politiques alignèrent les mensonges quant à la disparition du jeune mathématicien. Diverses théories ont circulé jusqu’au 8 janvier 2014 où le journaliste Jean-Charles Deniau – auteur de « La vérité sur la mort de Maurice Audin » (Editions Equateurs-Documents) – diffuse dans l’émission télévisée «Grand Soir 3» son interview du général Paul Aussaresses qu’il a enregistrée juste avant la mort de l’ancien bras droit de Massu, décès intervenu le 3 décembre 2013. Aussaresses s’y accuse d’avoir donné l’ordre de tuer Maurice Audin, au couteau, pour faire croire que l’assassinat était le fait «des Arabes» (voir et écouter l'extrait du "Grand Soir 3" en fin de texte).

    C’est à ce jour l’explication la plus plausible de la mort du jeune communiste. La femme du général Aussaresses avait convaincu celui-ci de se libérer de son passé avant de mourir, en acceptant de dire tout ce qu’il savait à Jean-Charles Deniau. Compte tenu de ces circonstances, la sincérité des propos de l’officier paraît fort probable. Néanmoins, n’a-t-il pas évacué la responsabilité du général Massu, son patron direct, et celle de ses subordonnés qui auraient pu se soustraire à leur destin de tueurs tortionnaires comme le fit le général Pâris de Bollardière ? D’ailleurs au journal Le Monde, la veuve de Maurice Audin a souligné que son combat mémoriel est loin d’être terminé : «Comment mon mari a-t-il été tué ? Quels sont les noms de ses tortionnaires ? Qu’a-t-on fait de son corps ? Nous ne le savons toujours pas. Il faudrait que des gens parlent enfin». Aussaresses a dit beaucoup mais pas tout.

    Maintenant, la vérité semble un peu plus à portée de main; Emmanuel Macron a annoncé l’ouverture à la libre consultation de tous les fonds d’archives de l’Etat concernant «tous les disparus de la guerre d'Algérie, Français et Algériens, civils et militaires».

    Et la mémoire algérienne ?

    Petit à petit, la France lève les coins du voile qui recouvrait les abominations commises en son nom par une armée qu’un pouvoir politique volontairement aveugle avait laissé à elle-même. Longtemps occultés, les massacres de masse à Sétif et à Guelma en 1945 et la répression sanglante par le préfet de police Papon de la manif pro-algérienne du 17 octobre 1961 à Paris ont été, non sans peine, mis au jour.

    Mais il reste tant d’autres événements à découvrir qui ont rendu cette guerre d’Algérie encore plus sale que d’autres. Tortures et assassinats perpétrés en Algérie et France métropolitaine, mais aussi à l’étranger, à Genève et en Allemagne, n’ont finalement pas empêché la France d’abandonner l’Algérie dans les pires conditions. Tant de sang pour un tel fiasco.

    Tout de même, la France est en train de faire son boulot de mémoire. C’est encore loin d’être le cas en Algérie.

    Car les horreurs ne sont pas le seul fait des Français. Les combattants du FLN n’en furent pas avares. Le fait d’être du bon côté, celui du colonisé contre le colonisateur, ne saurait tout excuser. En premier lieu, l’Algérie ferait bien de se pencher sur les assassinats commis par le FLN contre ses «frères» du MNA (Mouvement National Algérien) entre 1956 et 1962, sur le massacre que son bras armé a perpétré le 5 juillet 1962 contre environ 700 Européens désarmés, sans oublier les attentats aveugles ou les assassinats ciblés, notamment contre des Juifs pour les obliger à quitter leur terre ancestrale.

    Si les non-dits de la guerre ont longtemps miné la France, ceux du FLN continuent à pourrir l’Algérie. «Un pays qui oublie son passé est condamné à la revivre», disait Churchill. Les années de plomb que l’Algérie a connues durant la décennie 1990 ainsi que la persistance du djihadisme illustrent de façon éclatante la véracité de cette formule.

    Jean-Noël Cuénod

    Lien permanent Catégories : Politique internationale 24 commentaires
  • Nostalgie… Mon pote le Gitan s’est taillé

    Imprimer

    tony-iommi-finger-accident-fingertips-black-sabbath.jpg

    Les Gitans ne font plus rêver. Les lendemains ne chantent plus. Ils déchantent à tue-tête. De nos jours, qui siffle encore des chansons dans les rues ? Peut-être quelques vieux dont le grand âge n’as pas encore gercé les lèvres. Il faut faire avec nos paradis perdus. Ou plutôt, il faut vivre sans. Mais pas sans rêve. Impossible de vivre sans.

    « Mon pote le Gitan » s’est taillé. Ne reviendra plus. Sa roulotte a brûlé quelque part avec ses affaires, selon la tradition mortuaire des nomades. D’ailleurs, il n’y a plus de Gitans, ni de Tsiganes. Gitans, Tsiganes… Mots qui vous tiraient par la manche pour vivre sur les routes, de rien, de pas grand’chose, de pommes volées à un paysan à la fourche furieuse, de l’air du temps. Gitanes, tsiganes… mots qui vous faisaient valser au rythme des longues jupes multicolores qui laissaient apparaître, en un mélodieux mouvement d’éclair, une cheville superbe et fangeuse.

    Non, il n’y pas plus de Gitans, plus de Tsiganes mais des Roms. Pensez donc, des Roms, aucun gadjé n’aurait l’idée de les mettre en songe ou en chanson. On les méprise, les Roms. On ne leur trouve aucun charme, aux Roms. C’est simple, on ne les voit plus. Invisibles silhouettes qui tendent une main dans le vide. Gitane… on en faisait même des marques de cigarette et de vélo. Tiens, celui de Jacques Anquetil, par exemple, le coureur à la socquette légère et au maillot solaire. Imagineriez-vous une moto ou une vaporette appelée «Rom» ou «Romette» ? 

    Nostalgie sans issue

    JosephReinhardtMonpote350.jpg

    Jadis, les lendemains chantaient sur les murs, sur les manchettes de l’Huma.Belles chansons emportées dans les égouts du Goulag. Remarquez, on se doutait bien que tout n’était pas blanc-bleu dans la rouge patrie du socialisme. Mais on chassait fissa ces déplaisantes bouffées qui vous piquaient les yeux. On préférait se réfugier dans une Union soviétique reconstruite par nos soins, village Potemkine à Aubervilliers ou Ivry. Quand la vie était injuste, quand le patron vous en faisant voir de toutes les couleurs, quand les flics cognaient fort, ça faisait chaud de se calfeutrer dans ce Moscou inventé. Ça nous redonnait du cœur au ventre. Prêts à repartir pour la lutte avec les copains, enchantés que nous fûmes par nos lendemains. Maintenant pour quoi, pour qui lutter ? La Révolution ? On a déjà donné, merci.

    Nous voilà donc orphelins de nos rêves. La tête embuée de jeux crétins pour smartphone surmené, mélangeant le faux et le vrai, « prenant des chiens pour des loups »[1], perdant chaque jour un peu plus de notre substance humaine.

    Si les rêves nous ont guidés vers les pires folies guerrières, ils nous ont aussi porté au sommet de la création. Ils nous ont induits au pire. Et au meilleur. Mais sans rêve l’humain ne l’est plus, humain. Il se mue en zombie et abdique en faveur du dieu Algorithme qui lui façonne un monde à sa mesure, sans rêve, avec confort. Jusqu’à ce que, devenu une bouche inutile, le zombie se dilue dans son néant.

    Il faut sauver les rêves, s’en bâtir de nouveaux. En prenant conscience, afin de ne plus en être la dupe, qu’ils ne sont que des espaces virtuels où la pensée peut y recevoir de nouvelles inspirations pour rendre vivable la vie. Des rêves pour partir à la recherche de la vérité. En sachant surtout que l’on peut s’en approcher mais sans jamais la détenir. Ceux qui s’en disent les propriétaires nous conduisent vers l’envers du rêve, le cauchemar. On connaît l’histoire.

     L’humain ne vit que par le récit qu’il se fait de la vie. Même la science est un récit. Plus élaboré que d’autres. Mais un récit tout de même, changeant comme les autres. Et le rêve est le système sanguin du récit. Sans rêve point de récit.

    Mon pote le Gitan est mort depuis longtemps. Les lendemains ont regagné leur passé. A l’humain de s’efforcer, au risque de s’anéantir dans le dérisoire, d’être le maître de ses rêves.

    Jean-Noël Cuénod

    [1] Formule inversée du poème d’Aragon « Est-ce ainsi que les hommes vivent » :

    (Extraits) C'était un temps déraisonnable

    On avait mis les morts à table

    On faisait des châteaux de sable

    On prenait les loups pour des chiens

    Tout changeait de pôle et d'épaule

    VIDEO "Mon Pote le Gitan" chanté par Yves MontandNOSTALGIE EN VIDEO "Mon Pote le Gitan" chanté par Yves Montand (paroles de Jacques Verrières sur une musique de Marc Heyral)

     

    Lien permanent Catégories : Air du temps 13 commentaires
  • Le Japon secret désormais à portée de langue

    Imprimer

    Shingon_couv.jpg

    Pour la première fois, le monument de l’ésotérisme japonais est disponible en français. LE SHINGON–MIKKYO traite de façon complète l’histoire, les doctrines, les pratiques de l’école Shingon et de son enseignement secret, Mikkyo. Il vient de paraître aux Editions Slatkine dans la collection Les Architectes de la Sagesse.

    L’ésotérisme du bouddhisme japonais est un inestimable trésor de la pensée universelle par la profondeur de sa sagesse, la précision de ses rituels, les subtilités de son argumentation. Et par sa haute dimension spirituelle, il dépasse largement l’aire culturelle du Japon, ainsi que celle des différentes écoles du bouddhisme en général, pour atteindre tous les esprits.

    Cette forme d’ésotérisme a donc pour ouvrage-clé LE SHINGON-MIKKYO. La particularité de la discipline qu’il enseigne est de permettre à l’adepte de retrouver le germe d’éternité qui est en lui à l’état latent, non pas au bout d’une longue série de réincarnations mais dans cette vie-même, grâce à la méditation sur la doctrine et aux exercices pratiques qu’elle suggère.

    Jusque dans les années 1970, cet enseignement n’était transmis qu’oralement de maître à élève. Grâce au professeur et moine Shingon Taiko Yamasaki, il a fait l’objet de publications sous forme écrite en 1974 et 1981, tout d’abord en japonais puis en anglais. Mais il n’était pas accessible dans d’autres langues, du moins jusqu’à aujourd’hui. Les lecteurs des pays francophones pourront désormais prendre connaissance de cet ouvrage fondamental

    LE SHINGON-MIKKYO a été traduit de l’anglais par Charles Stampfli qui l’a également adapté pour se conformer aux exigences de la langue française et aux spécificités du lectorat francophone qui connaît peu l’ésotérisme japonais. Depuis de longues années, Charles Stampfli n’a cessé d’approfondir ses connaissances dans ce domaine, lui permettant ainsi de mener à bien son travail non seulement de traduction, mais aussi d’adaptation sans trahir la source en aucune façon. Initiateur du Kyudo[1]en Suisse dès 1973, Charles Stampfli a construit avec l’aide de son groupe le superbe Kyu-dojo, Mei-Kyu-Kan (lumineux-arc-bâtiment public) situé à Plan-les-Ouates, près de Genève.

    A lire donc, et à méditer.

    Jean-Noël Cuénod

    Directeur de la collection Les Architectes de la Sagesse.  Editions Slatkine.

     LE SHINGON-MIKKYO est disponible en librairie ou sur le site des Editions Slatkine avec ce lien

    https://www.slatkine.com/fr/slatkine-reprints-erudition/70488-book-07103826-9782051028264.html

    [1]Art martial dédié au tir à l’arc mais qui vise aussi une autre cible : le dépouillement intérieur.

    Lien permanent Catégories : Livres 1 commentaire
  • La salutaire vacance de Monsieur Hulot

    Imprimer

    emmanuel-macron-et-nicolas-hulot-a-l-elysee-le-5-septembre-2017.jpg

    Devinette macronienne : qu’est-ce qui ressemble le plus à un vieux monde ? Réponse : un nouveau monde. A preuve, la démission de Nicolas Hulot. Comme d’habitude, le président en exercice perd la main après un an de pouvoir. Comme d’habitude, l’écologie gouvernementale en France n’a d’autre utilité que celle d’un dieffenbachia, cette plante d’ornement au feuillage vert pâle.

    Un truc joli, l’écologie, mais dont les gouvernants français – et eux tout particulièrement –  se lassent vite comme ces posters représentant de superbes paysages. Au bout d’un moment, on ne peut plus les voir en peinture, les posters. Alors, on les balance à la poubelle. Comme le disait l’alors président Sarkozy, encore essoufflé par ses efforts déployés lors du Grenelle de l’environnement, « l’écologie, ça commence à bien faire ».

    Aucun président français n’a mené une politique cohérente dans ce domaine qui, à l’évidence, surplombe tous les autres. Le président Chirac avait fait un très beau discours à ce propos : « La maison brûle et nous regardons ailleurs ». Après cet énergique coup de menton, Jacques Chirac a jugé qu’il en avait fait assez pour la cause environnementale et s’est empressé de regarder à nouveau ailleurs.

    Hulot sous le charme du pipeautier virtuose

    Quant à Emmanuel Macron, la sauvegarde de la planète lui est tellement indifférente qu’elle est devenue l’Arlésienne de sa campagne présidentielle. Conscient de cette lacune qui pouvait faire mauvaise effet sur le plan médiatique, le nouveau président a réussi à engager dans son équipe, le seul écologiste à être populaire grâce à la télécratie, Nicolas Hulot. La plante d’ornement était posée bien en évidence sur le devant de la scène.

     Après ses déboires sur le plan politicien avec Les Verts, Hulot en avait sagement conclu que son action serait plus efficace en promouvant l’écologie dans l’espace médiatique plutôt que de s’embourber dans les marais électoralistes. Emmanuel Macron a donc dû user de tout son charme de virtuose du pipeau pour le convaincre d’entrer au sein de son gouvernement. Avec à la clé un de ces titres ronflants qui impressionnent le gogo hexagonal :  Ministre d’Etat – roulez tambour !  – Ministre à la transition écologique – sonnez clairons ! – et solidaire – fermez le ban ! Histoire de montrer combien le président Macron juge importante cette transition écologique.

    Mais le dieffenbachia de l’espèce hulotia ne manque pas d’épines et une belle ligne sur la carte de visite ne suffit pas. Emmanuel Macron l’a su d’emblée en accordant à son Ministre d’Etat une attention soutenue. Tout en lui imposant deux secrétaires d’Etat garde-fous, – Sébastien Lecornu, qui vient de la droite LR, et Brune Poirson, jeune pousse très En Marche –, qui doivent tout au président, rien à leur ministre même d’Etat et dont l’ambition lupine n’est un secret pour personne.

    Ce fut ensuite les arbitrages gouvernementaux souvent perdus par Nicolas Hulot, dont celui concernant le glyphosate. Devant l’impératif des intérêts financiers à court terme, la sauvegarde de la santé des travailleurs agricoles et des consommateurs n’a pas pesé bien lourd. Et l’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, abandon voulu par Hulot, n’a pas suffi à faire oublier cette cuisante défaite. On n’éteint pas la « maison qui brûle » avec des pompiers cheminant à « petits pas écologistes ».

    Par conséquent, la présence, hier, de Thierry Coste, lobbyiste en chef de la chasse et des armes, à la conférence entre Macron et les chasseurs n’a été que la goutte de vinaigre qui a fait déborder le vase du dieffenbachia hulotia. En fait, dès son entrée au gouvernement, la question à poser n’était pas « Hulot va-t-il démissionner ? » mais « quand Hulot claquera-t-il la porte ? »

    Hulot plus fort que Macron au petit jeu de la com’

    Nicolas Hulot aurait pu peser plus lourd politiquement s’il avait pu s’appuyer sur un groupe parlementaire. Il aurait eu l’occasion de le créer mais n’a pas tenté l’expérience, faute d’avoir cette fibre politicienne sans laquelle il est impossible de faire de vieux os dans ce panier de crabes. Dès lors, isolé, asphyxié sous les caresses d’Emmanuel Macron, Nicolas Hulot ne disposait pour se défendre que de son fusil à un coup : la démission. Aujourd’hui, l’ex-ministre d’Etat affirme qu’il a pris sa décision comme ça, au débotté, lors d’une émission en direct sur France-Inter.

    En fait, la menace de la démission est d’un usage délicat. En partant trop tôt, vous passez pour un irresponsable ; en partant trop tard, vous perdez votre aura. Hulot est donc parti pile au bon moment. Il peut présenter un bilan honorable tout en prenant les gants de celui qui ne transige pas avec l’essentiel. Tout le monde attendait sa démission mais l’apparente spontanéité de son annonce a pris tout le monde par surprise. Au petit jeu de la communication, Emmanuel Macron aurait-il trouvé son maître ?

    En tout cas, cette démission intervient au pire moment pour le président. Affaibli par les affaires Benalla et Kohler, les mauvais chiffres de la croissance, les annonces d’austérité du premier ministre Edouard Philippe, Macron semble avoir perdu la main et subir cette fatalité qui accable nombre de présidents français après un an de pouvoir.

    Les bienfaits de la démission

    Mais l’essentiel n’est pas là. Cette démission a l’immense mérite de démontrer de façon éclatante l’incapacité foncière de la caste politicienne française, Verts y compris, à envisager sérieusement l’écologie. L’économie, la sécurité sociale, les institutions démocratiques telles que nous les connaissons maintenant ne survivrons pas à la série de cataclysmes qu’annoncent le réchauffement climatique et la destruction croissante de l’environnement. Chacun le sait et le clame. Mais la caste politicienne n’a pas la carrure suffisante pour imposer les conséquences de ce constat sur les puissants groupes de pression du capitalisme financier qui tient dans ses mains l’industrie agro-alimentaire et chimique.

    Toutefois, les politiciens ne sont pas les seuls responsables de cette lamentable impotence. Le peuple y a sa part. Elle n’est pas mince. Contrairement aux citoyens des pays de culture protestante, les Français, pour la plupart, n’ont que peu de goût pour l’écologie, comme leur culte de la bagnole le démontre. La sauvegarde de l’environnement ne surgit en tête de leurs préoccupations que lors de catastrophes majeures, telles celles de Tchernobyl et Fukushima. Mais après quelques semaines, l’intérêt se dégonfle. Le quotidien à court terme reprend vite le dessus. Dès lors, le sujet fait bailler les électeurs et les politiciens ne voient aucun intérêt électoral à prendre le risque de déplaire aux financiers de la pollution, pourvoyeurs de fonds et d’emplois.

    Tant que cette mentalité générale règnera en France et ailleurs, nous continuerons à foncer contre le mur en montant les décibels de l’autoradio.

    Jean-Noël Cuénod

     

    Lien permanent Catégories : Politique française 29 commentaires
  • Poésie à lire et à ouïr – REFLUX

    Imprimer

    IMG_0446.JPG

    Photo JNC

    Retour vers la poésie. Pour s’efforcer de désensabler les oreilles et laver les yeux. Voilà qui ne manque pas de sel. A lire et à ouïr.

    Le vent des terres s’épuise

    Et meurt dans les bras de la mer

    Tout est résolu par le sel

    La pulsation des marées

    Reprend le chant du cœur éteint

    L’incorpore pour s’élancer

    Vers l’octave supérieure

     

    Même les bruits des humains

    Se fracassent contre ce rythme

    Misérables débris de son

    Sombrant dans le néant des sables

    Et la voracité des crabes

     

    Sourds à la musique vitale

    Les humains restent sur la rive

    Sans eux la fête continue

    La grande étreinte symphonique

    S’accomplit au sein de la mer

    Noces grises voilées de vert

    Jean-Noël Cuénod

    A OUÏR AUSSI


    podcast

    Lien permanent Catégories : Poésie L'Or du temps 4 commentaires
  • Prague 68 : sous les chars, la glace

    Imprimer

    publishable.jpg

    Comme si c’était hier… Le petit transistor Philips annonce de sa voix de boîte de conserve que les chars russes et des autres pays du Pacte de Varsovie ont envahi Prague cette nuit. En ce matin du 21 août 1968, il fait chaud dans cette petite chambre sur les hauteurs de Lausanne. Maintenant, on étouffe. L’an 68 tombe avant la chute des feuilles.

    Sur la table où fume le café, une carte postale représentant le pont Saint-Charles à Prague. Coup d’œil à son verso : « Ils sont partis, ça y est. On a gagné ! » Des copains – accourus à Prague pour voir quelle gueule il avait, ce « socialisme à visage humain » d’Alexander Dubček – avaient expédié leur carte une semaine auparavant. Les troupes de l’Armée Rouge avaient fait mine de quitter la Tchécoslovaquie avant de faire demi-tour vers Prague (1). Moscou avait pratiqué la même tactique à Budapest en 1956.

    Retour à Genève où les gauchistes vibrionnent sous le coup de la colère. Avec des copains, le Plouc rend une petite visite à la rédaction de la « Voix Ouvrière », le quotidien communiste, organe du Parti du Travail. On chambre un permanent : « Alors, camarade, t’as vu ce qui se passe à Prague ? T’en pense quoi maintenant de l’URSS ? » Réponse évasive, pour le moins : « Eh ben, heu, Ch’ai pas. J’ai entendu un truc en passant, juste comme ça à la radio ». Et le permanent de se jeter sur l’éditorial de Jean Vincent, conseiller national et grand patron du Parti.

    Lecture compulsive qui se conclut par une mine rassurée : « Ces Russes, c’est quand même des salauds ! »  Le permanent a dit « les Russes », notez-le bien, et non « les Soviétiques ». Pas question d’incriminer les Soviets, l’âme du communisme. Les Russes, eh bien, ce sont des Russes, quoi. On peut y aller. Le communisme, c’est autre chose. Ça relève du sacré, voyez-vous…

    Le Parti suisse a en effet sévèrement condamné l’intervention soviétique. Le permanent s’est donc dit que cette fois-ci, l’imprimerie et la rédaction de la « VO » n’allaient pas subir les assauts des manifestants comme en 1956 après l’invasion russe en Hongrie.

    Durant cette matinée du 21 août, des velléités de manifs se préparent à gauche et à droite, malgré les vacances. Heureux hasard : le Living Theatre de Julian Beck et Judith Malina – qui a élevé le happening au rang des Beaux-Arts révolutionnaires – donne son extraordinaire Paradise Now au Pavillon des Sports à Genève. Personne ne sait ce qui va se passer durant ce non-spectacle où public et comédiens sont mélangés pour créer ensemble un événement.

    Ce soir-là, l’événement est tout trouvé : des comédiens et une partie des spectateurs sortent du Pavillon des Sports pour faire manif devant le portail de l’ambassade d’URSS auprès des Nations-Unies et huer les partisans du « socialisme à visage inhumain ».

    Prague et les écraseurs de rêves

    Living-theater-Paradise-now_EDIIMA20150521_0672_3.jpg

    Au Mai-68 parisien avait répondu de l'autre côté du Rideau de Fer, le Printemps de Prague commencé le 5 janvier avec l'élection de Dubček à la tête du Parti communiste tchécoslovaque. Mais durant la nuit du 20 au 21 août 1968, c’est bien plus qu’un printemps que les chars russes ont écrasé. Cette année 1968, s’est donc terminée à ce moment-là, dans la chaleur aoutienne.

    A 20 ans, la gaieté prend toujours le dessus. Pourtant, chacun de nous savait bien que quelque chose s’était cassé et que nos rêves fraternels avaient sombré dans l’illusion. 68 avait commencé en été… 1967 avec les émeutes raciales aux Etats-Unis et les violentes manifs américaines contre la guerre au Vietnam. La vague de la jeunesse en révolte avait gagné l’Allemagne en février. Et ce fut l’acmé à Paris en mai, avec des répliques sismiques à Genève, à Zurich, plus tard à Lausanne et dans les autres villes européennes. Chaque fois, l’autorité établie l’avait emporté. A l’Ouest. Et, encore plus rudement, à l’Est. Les écraseurs de rêves avaient gagné. Ils gagnent toujours. Pour toujours?

    Jean-Noël Cuénod

    (1) L'un des commentateurs que je remercie de son apport affirme qu'avant la nuit du 20 au 21 août 1968, les troupes soviétiques ne s'étaient pas trouvées sur sol tchécoslovaque. Malheureusement, les faits sont têtus et nous maintenons notre version. Les troupes du Pacte de Varsovie, sous la direction de l'Armée Rouge, ont fait des manoeuvres en Tchécoslovaquie du 20 au 30 juin 1968. Les troupes soviétiques y sont restées jusqu'au 3 août, date de la rencontre à Bratislava entre les dirigeants des partis soviétique, roumain, est-allemand, bulgare, hongrois, polonais et est-allemand. Mais ce départ n'était qu'un prélude à un retour musclé 17 jours plus tard.  

    Lien permanent Catégories : Politique internationale 6 commentaires