11/04/2018

La faute de l’abbé Macron

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A la Conférence des Evêques de France, le président a donné, en bon jésuite, des gages aux partisans de la laïcité. Mais en évoquant le lien qu’il convient de « réparer » entre l’Eglise catholique et la République, le président a pris le risque de réveiller le diable clérical qui ne dort que d’une corne dans les bénitiers.

Emmanuel Macron a donc provoqué une belle polémique lundi dernier ; elle surgit fort opportunément pour distraire le public des grèves à géométrie variable et autres motifs de grogne sociale. Il ne faut jamais sous-estimer le génie médiatico-tactique de Macronpiter. Certes, il n’a pas prononcé son discours dans l’unique but de faire diversion. Mais enfin, cet effet collatéral, même de courte durée, est toujours bon à prendre en période agitée.

Il faut lire – ou écouter – jusqu’au bout ce long propos (voir la vidéo de son allocution en entier à la fin de ce texte) pour admirer l’art macronien de faire semblant de distribuer des gages aux groupes les plus antagoniques. Des gages qui point n’engagent. Sauf ceux qui veulent bien s’engager à être gagés.

Ainsi pour lisser les plumes violettes du corvidé épiscopal, l’abbé Macron déploie tous les effets chatoyants de sa langue de buis :

Pour des raisons à la fois biographiques, personnelles et intellectuelles, je me fais une plus haute idée des catholiques. Et il ne semble ni sain ni bon que le politique se soit ingénié avec autant de détermination soit à les instrumentaliser, soit à les ignorer, alors que c’est d’un dialogue et d’une coopération d’une toute autre tenue, d’une contribution d’un tout autre poids à la compréhension de notre temps et à l’action dont nous avons besoin pour faire que les choses évoluent dans le bon sens.

Le pape François, rappelant les injonctions de l’Evangile, défend-il le droit des migrants ? L’abbé Macron place habilement le Pontifex Maximus dans son jeu :

C’est la conciliation du droit et de l’humanité que nous tentons. Le pape a donné un nom à cet équilibre, il l’a appelé « prudence », faisant de cette vertu aristotélicienne celle du gouvernant, confronté bien sûr à la nécessité humaine d’accueillir mais également à celle politique et juridique d’héberger et d’intégrer. C’est le cap de cet humanisme réaliste que j’ai fixé.

Cela dit, ce n’est pas du tout le sort des migrants qui empêche de dormir l’important électorat catholique de la droite et du Front national. En revanche, les choix en matière de procréation médicalement assistée (PMA) ou de gestation pour autrui (GPA) les mettent furieusement en émoi. Et les évêques comptaient bien que le président leur donne des assurances à ce sujet. Ils se sont montrés peut-être déçus mais sans que les partisans de la PMA puissent y trouver matière à pavoiser.

C’est d’ailleurs, en bonne logique, le passage le plus emberlificoté, le plus fumeux du discours présidentiel. Macron utilise la vieille formule d’Edgar Faure (avocat, président du Conseil sous la IVe République et ministre sous la Ve) : «Quand je suis en difficulté, j’embrouille, j’embrouille, j’embrouille!» Mission accomplie. Personne ne peut déduire sa position à partir de tels propos.

D’un côté, le président invite les évêques à revenir sur terre :

Nous sommes aussi confrontés à une société où les formes de la famille évoluent radicalement, où le statut de l’enfant parfois se brouille et où nos contemporains rêvent de fonder des cellules familiales de modèle traditionnel à partir de schémas familiaux qui le sont moins.

D’un autre, il leur offre une piste d’atterrissage qui peut leur convenir :

Je dis simplement que là aussi il faut trouver la limite car la société est ouverte à tous les possibles, mais la manipulation et la fabrique du vivant ne peuvent s’étendre à l’infini sans remettre en cause l’idée même de l’homme et de la vie.

Conscient que son intervention ne sera pas bénie par les partisans de la laïcité à la française, Emmanuel Macron installe un contre-feu à leur intention :

Je ne demanderai à aucun de nos concitoyens de ne pas croire ou de croire modérément. Je ne sais pas ce que cela veut dire. Je souhaite que chacun de nos concitoyens puisse croire à une religion, une philosophie qui sera la sienne, une forme de transcendance ou pas, qu’il puisse le faire librement mais que chacune de ces religions, de ces philosophies puisse lui apporter ce besoin au plus profond de lui-même d’absolu.

Mon rôle est de m'assurer qu'il y ait la liberté absolue de croire comme de ne pas croire mais je lui demanderai de la même façon et toujours de respecter absolument et sans compromis aucun toutes les lois de la République. C'est cela la laïcité ni plus ni moins, une règle d’airain pour notre vie ensemble qui ne souffre aucun compromis, une liberté de conscience absolue et cette liberté spirituelle que je viens d'évoquer.

Mais ces précautions oratoires prononcées en péroraison ne sauraient faire oublier la faute initiale de l’abbé Macron, à savoir ces deux phrases lourdes de sens historiques et juridiques qu’il prononce au début de son intervention (in caput venenum, pour une fois !) en s’adressant au président de la Conférence des évêques de France, Mgr Georges Pontier :

Pour nous retrouver ici ce soir, Monseigneur, nous avons, vous et moi bravé, les sceptiques de chaque bord. Et si nous l’avons fait, c’est sans doute que nous partageons confusément le sentiment que le lien entre l’Église et l’État s’est abîmé, et qu’il nous importe à vous comme à moi de le réparer.

Quel lien ? Depuis la loi de 1905 séparant l’Etat de l’Eglise, ce lien n’a pas été « abîmé », il a été rompu. Et à moins de jeter au feu infernal cette loi fondant la laïcité en France, il n’appartient à aucun prélat, à aucun président de la République de le « réparer ». Que l’Etat entretienne avec les représentants des institutions confessionnelles ou philosophiques des relations, c’est-à-dire des échanges entre entités indépendantes, rien n’est plus normal. Mais Macronpiter est trop conscient du poids des mots, trop maître de son langage pour avoir utilisé le mot fort de « lien » par étourderie. Il ne pouvait pas ignorer l’effet de ce terme sur les catholiques et sur ceux qui ne relèvent pas de l’institution romaine. En l’utilisant, il a voulu rappeler que le président de la République avait pris note de la place particulière de cette Eglise au sein de la France et de l’importance du paramètre catholique dans le processus de décision politique.

En toute conscience, il accepte le risque de redonner une bonne dose de légitimité au cléricalisme catholique qui n’a guère perdu de sa virulence. Sur le plan historique, il s’est montré en France particulièrement combatif, voire guerrier, car il a souvent été contesté à l’intérieur même du pays, par les cathares au Moyen-Âge, les protestants réformés à la Renaissance, les républicains à la Révolution, puis au cours du XIXe siècle. Cela laisse des traces. Contrairement à ce que pourrait faire penser la baisse de fréquentation des messes, le catholicisme militant reste fort efficace lorsqu’il s’agit de se mobiliser et de mobiliser ses troupes pour combattre sur le champ politique. Les manifs contre le mariage gay l’ont bien démontré.

Le repli sur sa communauté culturelle ou confessionnelle est une tendance forte qui tente de répondre au monde globalisé. En parant l’une d’entre elle d’un « lien » particulier avec l’Etat, Macron risque d’entraîner une surenchère communautariste qui sera néfaste pour tout le monde.

Jean-Noël Cuénod

ESPACE VIDEO

 

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04/04/2018

Le chat pose sa griffe sur le XXIe siècle

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La patte du chien a marqué de son empreinte le XXe siècle. «Rintintin» et «Belle» furent les grandes vedettes du petit écran. Impensable de penser à Tintin sans aussitôt songer à «Milou». Les deux guerres mondiales avaient apporté leur lot de héros à quatre pattes, tel Stubby, médaillé à treize reprises et élevé au grade de sergent par l’armée américaine, lors du premier conflit planétaire.

Le chien devint le totem de ce siècle dédié à l’effort collectif : glorification des masses dans les propagandes politiques, engagement de gros bataillons de prolétaires par le capitalisme industriel, dévouement au service de la cause ou de la patrie, effacement de l’individu au profit du groupe. Le brave clebs élevé au rang de symbole condensait toutes les vertus inhérentes à ce contexte. D’autant plus que, contrairement à l’homme, son dévouement était dépourvu de toute arrière-pensée. Il n’en attendait ni argent, ni gloire, ni espoir de voir son nom gravé dans les mémoires. C’était moins sa pitance quotidienne qui l’animait que le pur amour pour son maître. Un amour nu, sans filtre, sans frein.

A l’orée du XXIe siècle, le capitalisme financier a pris le relai de l’industriel. Changement complet de paradigme. Les bataillons prolétaires sont parcellisés, réduits jusqu’au niveau de l’individu. Celui-ci n’est plus attaché à sa profession. Il en changera mille fois au cours de sa vie professionnelle. Il est devenu l’individu consommateur. Consommateur de biens multipliés par les nouvelles technologies. Consommateur de travail (pour ceux qui n’en sont pas exclus) dans le sens où seul compte le plan de carrière personnel et non le destin d’une entreprise. Le micro-entrepreneur est l’exemple-type de cette nouvelle organisation du travail dominée par de vastes ensembles hors-sol mondialisés qui, aux salariés, préfèrent ces fournisseurs de service non-syndiqués, peu ou mal protégés par les lois.

Symbole de ce bouleversement, le chat a détrôné le chien de son rôle de totem. Le XXIe siècle porte désormais la griffe du matou, fascinant animal qui retombe toujours sur ses pattes, se sort des situations les plus complexes, n’attend rien du groupe et tout de lui-même. Le chien se faisait un devoir d’aimer son maître. Le chat s’en fait un plaisir.

D’ailleurs, le mot «maître» lui est étranger. L’humain du XXIe siècle n’a plus de patron clairement identifié. Le matou n’a donc pas de maître, mais une compagne ou un compagnon.

Le chat dispose d’une dimension supplémentaire par rapport au chien : le mystère. Sa prédisposition à se métamorphoser – rappelez-vous cet énorme greffier qui devient limande pour passer sous une barrière à ras du sol –, son aspect physique à la fois fluide et robuste, ses yeux envoûtants en font un être à part, entre terre et ciel. Dans «Les Fleurs du Mal», Baudelaire évoque ce charme particulier:

Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux/ Retiens les griffes de ta patte/ Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux/ Mêlés de métal et d’agate. 

Il émane du chat des ondes puissantes, bienfaisantes et son ronronnement apaise les hypertendus. Le chat est donc une peluche, un clown, un thérapeute, un vecteur de poésie. Et même plus. C’est le Grand Consolateur d’un monde tellement centré sur l’individu qu’il en a perdu son humanité.

Ce Dieu qu’ignore la société sécularisée du XXIe siècle, le voilà qui revient sous la fourrure féline.

Jean-Noël Cuénod

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Si vous aimez les chats, vous serez ému par Cheyenne que chante l’artiste Gita Devanthéry dans ses montagnes valaisannes. Son site vaut le détour http://www.gita-devanthery.ch

17:53 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : chats, chiens, société | |  Facebook | | |

02/04/2018

Qu’un Christ se lève…

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En ce jour pascal où la vie surmonte la mort, ce truc à lire si vous le voulez. Passez toutes et tous de belles Fêtes de Pâques. (Christ de Chagall tiré de sa série Exodus)

 La chemise du ciel se déchire

Eclair de sang de son sol transpercé

Poitrine ouverte sur le cœur à nu…

                     ***

Nous marchions sans yeux tête basse

En secouant nos chaînes d’un air las

Leurs morsures ne nous faisaient plus souffrir

Pourquoi donc arracher cet héritage

Imprimé au fer rouge sur nos chairs ?

Ne pas prendre le risque de respirer

D’être aspiré par le vital vertige

Pour éviter la mort nous périssions

A tout petit feu à tout petits pas

                    ***

Parfois nous entrions dans la colère

Pour en rouler les rochers sur nos routes

Rage sans espérance sitôt éteinte

Tout reprenait son cours quotidien

Certains dansaient en rythme avec leurs chaînes

Comme des ours à l’anneau dans le nez

Pour tuer le temps se donner de l’air

Sans y croire s’ébattre sans se battre

Remplir en vain une vie toujours vide

                   ***

Mais qu’un Christ se lève de cette tourbe

Et le chant du monde change de voix

La chemise du ciel se déchire

Eclair de sang de son, sol transpercé

Poitrine ouverte sur le cœur à nu

Palpitant comme un animal traqué

Traqué et riche de ses mille vies

                  ***

Fourmis d’étincelles sur notre peau

La morsure des chaînes fait mal enfin

Jean-Noël Cuénod

12:09 Publié dans Poésie L'Or du temps | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : christ, pâques, poésie | |  Facebook | | |

28/03/2018

Cérémonies pour combattre l'islam politique

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«Aujourd’hui, Emmanuel Macron doit répondre aux attentes les plus vives du pays». Pour le politologue français Stéphane Rozès – président de CAP (Conseils, Analyses, Perspectives) et enseignant à Sciences-Po et HEC (Hautes Etudes Commerciales) – le président français affronte le moment le plus dramatique depuis son élection.

Mercredi 28 mars, deux cérémonies ont offert l’occasion de trouver les mots pour refonder la cohésion nationale. La première s’est déroulée aux Invalides pour rendre hommage à celui qui est devenu un héros de la République, le colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame qui a donné sa vie pour sauver celle d’une otage, lors de l’attentat de Trèbes, vendredi. Aux Invalides, Emmanuel Macron a désigné cet «ennemi insidieux qui exige de chaque citoyen un regain de vigilance et de civisme». Car «ce ne sont pas seulement les organisations terroristes, les armées de Daech, les imams de haine et de mort que nous combattons. Ce que nous combattons, c'est aussi cet islamisme souterrain (...) qui sur notre sol endoctrine par proximité et corrompt au quotidien»

La seconde cérémonie s’est tenue sous forme d’une marche blanche entre Nation et un immeuble du XIe arrondissement parisien, lieu où Mireille Knoll a été assassinée lundi. Deux suspects ont été arrêtés ; l’un d’entre eux aurait crié «Allahou Akbar» au moment de tuer l’octogénaire; le Parquet a retenu le caractère antisémite de ce crime. Agée de 85 ans, Mme Knoll avait échappé de justesse à la rafle du Vel d’Hiv en 1942 (13 000 juifs y avaient été internés en vue de leur déportation) et avait épousé un survivant de la Shoah. 

Le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) avait organisé cette marche blanche, en avertissant la France Insoumise et le Front national qu'ils n'y étaient pas les bienvenus. L'un  des fils de la défunte avait annoncé, au micro de Jean-Jacques Bourdin, qu'au contraire, ce cortège était ouvert à tous. Si dans l'ensemble, la marche blanche s'est déroulée dans la dignité, deux incidents ont griffé cette cohésion bien affichée. Tout d'abord, les élus frontistes présents ont été copieusement hués et Marine Le Pen a dû être exfiltrée du défilé par ses gardes du corps. Le Plouc a assisté à une scène semblable à la hauteur du 247 boulevard Voltaire, mais cette fois-ci à l'encontre de Jean-Luc Mélenchon dont la présence a déclenché des réactions de haine spectaculaire; un homme particulièrement excité, juste à côté du Plouc, a même hurlé "à mort Mélenchon!" Le patron de la France Insoumise a donc été exfiltré à son tour. 

    «Malgré leurs différences, ces deux événements sont liés», relève Stéphane Rozès. D’ailleurs, le président français a inclus Mireille Knoll dans son discours en hommage au colonel Beltrame : «Assassinée parce qu'elle était juive» et victime du même «obscurantisme barbare» que le gendarme assassiné par le djihadiste de l'Aude,  Dans les deux cas, la cohésion nationale est mise en cause.

Pour le politologue Stéphane Rozès, Emmanuel Macron doit désormais mettre les points sur les «i» ajoute le politologue: 

«Jusqu’à maintenant, le président n’avait pas clairement énoncé sa conception de la nation, de la vie en République et en matière de laïcité, comme si cette explication devait susciter plus de tension que de clarté. Après de tels événements, il ne peut plus différer cette grande explication sur la façon dont nous en France allons vivre ensemble au sein de cette République qui, dans sa politique et sa mystique, s’est toujours voulue une et indivisible».

Face à l’islam politique, la laïcité en première ligne

Constat de Stéphane Rozès: «Force est de reconnaître que sous cet angle, les choses ne fonctionnent pas convenablement. Il y a une attente de clarification dans le pays pour savoir ce que pense vraiment le président de la laïcité, condition essentielle de la bonne entente entre les religions et entre les citoyens. Le respect de la laïcité, c’est la séparation entre le spirituel et le temporel, notion rejetée par l’islam politique. Le pays a vraiment besoin de savoir comment le président envisage la mise en œuvre de la laïcité, envisagée bien à tort par certains comme relevant de l’islamophobie.»

L’attentat de Trèbes démontre que les causes du terrorisme en France ne sont plus à chercher au Moyen-Orient; elles sont endogènes… «En effet, nous quittons la géopolitique avec l’effondrement de Daech en Syrie et en Irak pour revenir à la politique nationale. Nous ne pouvons plus éviter cette question: qu’est-ce qui relie une nation? Et avancer cette réponse : ce qui assemble, c’est le partage de valeurs communes et non pas le repli sur une religion ou une communauté.»

Un combat tous azimuts

Le président Macron a bien sûr évoqué les moyens techniques, policiers, judiciaires à mettre en œuvre pour lutter contre le terrorisme. Sujets certes essentiels mais pas suffisants, selon Stéphane Rozès:

 «Il ne faudrait pas faire l’impasse sur la lutte idéologique à mener contre le séparatisme d’avec le reste de la France que l’islam politique veut imposer aux musulmans. Nombre d’entre eux réclament d’ailleurs une réponse ferme de l’Etat contre le salafisme et les Frères musulmans, ces deux aspects de l’islam politique».

Stéphane Rozès n’oublie pas les questions d’ordre social: «Il est frappant de comparer le parcours de vie du lieutenant-colonel Beltrame avec celui de son assassin. Ils sont aux antipodes. L’un a été élevé dans un environnement stable où la transmission des valeurs a été assurée. L’autre a vécu dans un milieu familial complètement désarticulé». La lutte contre le terrorisme commence dès l’école maternelle a déclaré, en substance, le président Macron aux Assises consacrée mardi 27 mars à l’enseignement de la prime enfance.

De toute évidence, le contexte social ne saurait constituer une excuse au djihadisme. Mais c’est l’un des paramètres à prendre en compte dans cet affrontement avec l’islam politique. Un affrontement de longue haleine.

Jean-Noël Cuénod

Version actualisée et augmentée d’un article paru mercredi 28 mars dans les éditions Ouèbe et papier de la Tribune de Genève et de 24 Heures. Dernière actualisation: jeudi 29 mars à 14h. 04

17:17 Publié dans En France, Laïcité | Lien permanent | Commentaires (22) | Tags : islam, islamisme | |  Facebook | | |

26/03/2018

Arnaud Beltrame, un héros républicain

 

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Au milieu de la haine sanguinaire, une figure d’amour absolu se lève. En offrant sa vie en échange des otages, le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame a franchi les limites que les humains fixent d’ordinaire au courage et au don de soi. Que le nom de son assassin, l’auteur de la prise d’otages de Trèbes, reste à jamais oublié. Qu’un seul  demeure, celui d’Arnaud Beltrame. Une belle trame pour l’histoire de la République et pour l’histoire de chacune et chacun.         

Personne ne saurait de se l’approprier. Arnaud Beltrame appartient désormais à la République, à chaque Français et même à chaque membre de l’humanité. Il rejoint ces héros qui sèment des grains de lumière sur nos champs de nuit. En cette époque où l’individualisme est devenu un mode de vie, l’égoïsme, une qualité, la cupidité, une vertu, le fanatisme, une religion, et l’idéal républicain, un motif d’ennui, l’exemple d’Arnaud Beltrame tombe sur cette tourbe comme un éclair dont l’éclat nous fait voir des trésors enfouis dans l’ombre. Aujourd’hui encore, l’humain est donc capable d’accomplir de tels actes. Nous en doutions, comme nous doutons de nous-mêmes et de notre route. Nous pensions que ces hauts faits appartenaient à un passé glorieux. Désormais, nous avons cette haute figure au coeur pour marcher d’un pas plus assuré. L’humain a besoin de tels héros, non pour en faire un motif d’orgueil, mais pour y puiser son inspiration.

 Le lieutenant-colonel Arnaud est à jamais vivant.

Jean-Noël Cuénod

 

   

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23/03/2018

Macron est-il soluble dans le mouvement social ?

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Hasard du calendrier, la première confrontation entre les syndicats et le président Emmanuel Macron s’est déroulée, jour pour jour, 50 ans après la création du Mouvement du 22 Mars lancé en 1968 par Daniel Cohn-Bendit à Nanterre et qui allait bouter le feu à la France deux mois plus tard. Mais la comparaison s’arrête là; entre la France d’alors et celle d’aujourd’hui, il n’y a guère de points communs.

L’actuel mouvement aurait plutôt comme modèle les grandes grèves de décembre 1995 qui avaient contraint le gouvernement Juppé à retirer ses réformes concernant les retraites, les statuts de la fonction publique et la remise en cause des régimes spéciaux dont, déjà, celui des cheminots. Autant de motifs de protestation qui ressemblent un peu à ceux d’aujourd’hui, à savoir l’arrêt des réformes que veut faire adopter le président Macron à marche forcée.

Toutefois, même avec les grèves de 1995, la comparaison atteint très vite ses limites. A l’époque, le mouvement était soutenu par la majorité de l’opinion publique française qui avait, en quelque sorte, délégué aux cheminots l’expression de la protestation générale. Or aujourd’hui, 58% des Français jugent injustifiable la grève du rail, selon Opinion Way. Certes, rien n’est plus volatil qu’un sondage. Toutefois, Emmanuel Macron a fort habilement agité le chiffon rouge de la fin du statut spécial des cheminots, pour mieux le désamorcer en conservant ce statut pour les actuels salariés, tout en faisant oublier l’essentiel, à savoir la transformation de la SNCF en société anonyme. Pour l’instant, la future SA restera en mains de l’Etat. Mais ce nouveau statut juridique rend possible la privatisation du rail dont on sait les effets néfastes qu’elle a eu en Grande-Bretagne.

Le rêve de Macron

Mais l’offensive Macron ne s’attaque pas seulement au transport ferroviaire, loin de là.

Le but de l’Elysée est clairement fixé:  insérer la France dans le capitalisme financier globalisé qui domine la planète. Après avoir réformé par ordonnance le Code du Travail, l’automne dernier, sans que les syndicats soient parvenus à l’en empêcher, Emmanuel Macron passe donc à la vitesse supérieure en demeurant fidèle à sa tactique : on écoute les uns et les autres, on leur concède quelques modifications à la marge, on ne cède rien sur l’essentiel et on lance la réforme par ordonnance afin d’accélérer le processus législatif.

Aujourd’hui, les réformes de Macron vont plus loin que celle du Code du Travail. Outre le rail, la fonction publique en général est visée: rénovation du statut de fonctionnaire, recours accrus aux employés sur contrat et rémunération au mérite.

 Macron joue maintenant son avenir. S’il parvient à passer le cap de l’opposition syndicale, un boulevard s’ouvrira devant lui et il pourra se vanter d’avoir réussi à imposer des réformes de fond alors que pendant des décennies ses prédécesseurs s’en sont montrés incapables. Il aura transformé la France selon ses vœux et conformément à ses promesses de campagne. En revanche, si la mobilisation sociale prend de l’ampleur, cet élan sera brisé et le quinquennat risque alors de sombrer, comme les précédents, dans l’impotence.

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Que Macron gagne ou perde, ce ne sera pas la joie…

Dans les deux cas, le résultat risque d’avoir un goût amer pour la plupart des Français. Si Macron gagne, ce pays sera livré – avec des capacités d’autodéfense fortement amoindries – au capitalisme financier globalisé avec son cortège de gestion inhumaine des ressources humaines, sa course au profit, la lutte de tous contre tous et l’individualisme aliénant.

Si Macron perd, tout son système s’effondre et il n’y a aucune force à gauche ou au centre crédible pour reprendre la main. Face au désordre généralisé qui risque de s’instaurer, la droite la plus réactionnaire, la plus nationaliste, la plus xénophobe pourrait alors s’imposer en instaurant un régime autoritaire qui, soit finirait par se plier aux exigences du capitalisme financier globalisé tout en maintenant la rigidité des mœurs et le racisme anti-immigré, soit imposerait des solutions de replis nationaliste et protectionniste qui rendrait la situation encore plus insupportable socialement et économiquement.

Dès lors, l’émergence d’une nouvelle force démocratique, qui n’est pas encore apparue, ne relève plus de l’espoir mais de l’urgence.

Jean-Noël Cuénod

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16/03/2018

Justice–Triste tropisme des procureurs de la Toile

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Très forts sont-ils, les procureurs de la Toile! Ils n’ont nul besoin de connaître un dossier de justice pour hurler leurs réquisitoires sur les réseaux sociaux. Moins ils connaissent une affaire et plus sonore devient leur colère.

Sans doute, s’emmerdent-ils dans la vie, ces Fouquier-Tinville du clic vengeur.  L’indignation reste l’une de ces passions tristes qui donne des teintes rougeâtres à la grisaille des jours étroits. Mais à s’indigner tout seul dans son coin, on s’encolère en rond. On se fatigue. On se lasse. C’est en meute que l’indignation se nourrit et qu’elle prospère. Les aboiements se répondent et entrent en synergie, sont absorbés par une spirale qui se propulse vers les sommets de l’émotion.

Jadis, les forts en gueule énonçaient leur verdict sans appel, accoudés au comptoir du bistrot. Leur rayon d’action s’en trouvait bien limité. Aujourd’hui, twitter, facebook et autres réseaux leur offrent l’univers sur un smartphone. Leurs sentences d’après boire font vibrer l’univers. Elles ont plus d’échos et d’éclats que les vrais jugements, tout empêtrés de nuances, qui tombent dans l’oreille des sourds, hélas non muets.

La récolte patiente des indices, les interprétations des témoignages souvent contradictoires, les méandres des rapports sociaux, les angoisses des victimes, les échappatoires des suspects, les réflexions pour tenter d’approcher une vérité qui s’éloigne comme la ligne d’horizon, l’effrayante complexité des comportements humains, tout cela forme l’humus où pousse, tant bien que mal, cette plante fragile appelée justice. Mais les procureurs du beuze n’en ont strictement rien à faire. Pour eux, la douleur des victimes n’a d’autre but que de mettre en appétit leur jouissance colérique.

Nous sommes désormais bien préparés mentalement à mener les pires des chasses aux sorcières.

Jean-Noël Cuénod

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L’éternelle Billie Holiday chante la célèbre chanson dénonçant le lynchage des Afro-Américains, Strange Fruit. Mise en musique du poème d’Abel Meeropol en 1937.

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12/03/2018

Surtout ne pas enterrer le clan Le Pen!

Après le Congrès du futur ex-Front national, Marine Le Pen verrouille son pouvoir interne et veut s’allier avec les autres partis europhobes pour « détruire l’Union européenne ». Le terrain paraît bien préparé pour Marion Maréchal-Le Pen. 

Le FN ­– qui deviendra peut-être RN - Rassemblement national si une majorité d’adhérents confirme cette appellation — a fait front bas depuis l’élection présidentielle de 2017. Démoralisé après la lamentable prestation télévisée de sa candidate face à Emmanuel Macron, le Font national a perdu plus de la moitié de ses effectifs, selon les chiffres donnés par ses dirigeants, et le quart de ses conseillers municipaux. Elue à l’Assemblée nationale, Marine Le Pen s’y est signalée par l’indigence de ses rares interventions, démontrant que son manque de maîtrise des dossiers n’était pas qu’un accident d’un soir.

Marine flotte

De plus, la ligne politique de la présidente du FN manque de consistance. Privée du cadre souverainiste que lui avait confectionné Florian Philippot, Marine Le Pen flotte. Continue-t-elle à prôner l’intervention étatique sur le plan économique ou glisse-t-elle vers une sorte de libéralisme tempéré de souverainisme ? Sur les sujets de société, elle ne partage guère les positions de sa nièce Marion Maréchal-Le Pen, proche de l’intégrisme catholique, contre le mariage gay et l’avortement. Mais à ce propos, Marine Le Pen semble ne pas avoir d’idées précises, ce qui est fâcheux pour un parti qui apprécie avant tout les positions tranchées

«Le poisson pourrit par la tête», à en croire ce dicton chinois. Néanmoins, le FN frétille encore, malgré Marine Le Pen. Et il ne faudrait surtout pas l’enterrer maintenant. Si à la surface de l’actualité, la conjoncture actuelle ne lui paraît pas favorable pour l’instant, le Front national ne profite pas moins d’un large courant de fond qui a propulsé la Lega Nord en Italie, le FPÖ en Autriche, le PiS en Pologne, la formation d’Orban en Hongrie, sans oublier Trump aux Etats-Unis comme l’a rappelé samedi à Lille Steve Bannon sous les acclamations de Marine Le Pen et de ses congressistes. Les ennuis présents du FN risquent fort de n’être que très passagers.

Tout d’abord, il s’est trouvé 10,6 millions de Français pour voter Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielles alors qu’elle avait démontré l’abyssale profondeur de son incompétence. Le FN peut donc compter sur une base électorale de 36%, même avec une candidate médiocre. Ce n’est pas rien. C’est même beaucoup.

Ensuite, en parti dynastique, le FN a assuré la relève avec la petite-fille du fondateur et nièce de la présidente, Marion Maréchal-Le Pen. A l’évidence, l’ancienne députée du Vaucluse a quitté la politique pour mieux y revenir comme le démontre sa stratégie minutieusement élaborée.

Marion Maréchal-Le Pen tisse sa toile

 Le 22 février dernier, Marion Maréchal-Le Pen a fait sensation en participant au grand congrès des conservateurs américains, le CPAC, et en lançant, façon Trump, son slogan «France d’abord». Depuis des années, sa tante Marine avait tenté en vain de participer au CPAC. Sa nièce a donc réussi là où la cheffe frontiste avait échoué. Il faut dire que cette dernière ne sait pas un mot d’anglais, contrairement à la benjamine du clan Le Pen.

Régulièrement, Marion Maréchal-Le Pen intervient dans des « tribunes libres », notamment à Valeurs Actuelles. Elle peut disposer de réseaux discrets influents au sein de la droite radicale française, notamment ceux activés par le groupe Audace qui réunit des entrepreneurs proches du Front national ainsi que par le mensuel L’Incorrect qui se veut passerelle entre Les Républicains et le Front national. Cette nièce vibrionnante vient aussi de lancer une «académie de sciences politiques» destinée à détecter les futurs dirigeants des droites dures françaises et à les former.

Contrairement à sa tante, Marion Maréchal-Le Pen dispose d’un cadre idéologique solide, inspiré par ce néomaurassisme très à la mode chez les jeunes intellectuels de la droite radicale française. Sur le plan économique, elle défend une vision libérale en donnant le primat de l’action privée sur l’action publique. Sur le plan des mœurs, elle se déclare contre l’avortement et la mariage gay et adhère aux conceptions des frontistes les plus engagés dans le catholicisme intégriste. Elle paraît encore plus ferme que sa tante dans la lutte contre l’immigration et sait jouer avec les mots de façon à ne pas être taxée de racisme, tout en faisant comprendre à son auditoire quel est l’objet de son racial ressentiment. Les militants frontistes l’ont bien compris puisque selon un récent sondage IFOP, 83% d’entre eux souhaitent son retour en politique.

Ce mélange de mœurs conservatrices, de rejet xénophobe, de protectionnisme contre les migrants et de libéralisme économique, c’est la marque de Marion Maréchal-Le Pen en France. Une marque dont Steve Bannon à Zurich a rappelé que son créateur n’était autre qu’un certain Christoph Blocher «Ce Trump d’avant Trump». 

Marine Le Pen verrouille son appareil

Le congrès de Lille fut surtout l’occasion pour Marine Le Pen de verrouiller son appareil à l’occasion de la révision des statuts. «Nous avions peut-être une gouvernance trop verticale. Nous allons donner plus d’autonomie aux fédérations. Mais plus d’autonomie, cela signifie plus de responsabilités», a-t-elle expliqué aux congressistes. En effet, ces statuts semblent donner plus d’air aux instances locales du parti ex-FN. Trompeuse apparence : le lien entre les responsables régionaux et les instances centrales, entièrement à la main de Marine Le Pen, seront plus directs. De plus, celle-ci dirigera elle-même les commissions les plus sensibles, surtout celles des investitures de candidats aux élections. 

La composition des différentes instances de direction relève également de dosages subtils. La patronne lepéniste s’est entourée de sa vieille garde rapprochée (Louis Aliot, Steve Briois, Jean-Lin Lacapelle, Gilbert Collard, etc.) mais en y ajoutant de jeunes dirigeants qui ont le profil et l’âge de Marion Maréchal-Le Pen, à l’instar de Nicolas Bay devenu proche de l’ancienne députée du Vaucluse. Sans doute pour assurer en douceur la transition dynastique entre la tante et la nièce.

Les canons de Marine braqués sur Bruxelles

Commencé dans la morosité, le congrès s’est achevé dans une humeur plus guillerette. Sans doute, le galvanisant discours de Steve Bannon tient-il sa part dans cette évolution. En faisant acclamer Marion Maréchal-Le Pen et en rappelant les succès italiens et autrichiens des «partis frères», l’ancien conseiller de Trump a réveillé les ardeurs frontistes. Cela dit, le choix d’un tel personnage incontrôlable et ouvertement raciste – même Trump a dû le virer – ne se situe pas vraiment dans la ligne de dédiabolisation que Marine Le Pen affirme poursuivre. Sans doute, cet aspect a-t-il pesé moins lourd que le bruit médiatique assuré par la présence à Lille de ce sulfureux mais efficace bateleur de réseaux.

Bannon a soulevé l’enthousiasme des congressistes en claironnant : Laissez-vous appeler racistes, xénophobes, portez-le comme un badge d'honneur. Parce que chaque jour, nous devenons plus forts et eux s'affaiblissent.  Nouveau nom. Vieille mentalité.

Sur la lancée de l’intervention de Steve Bannon, Marine Le Pen a dressé la cible principale, à part le président Macron, de son nouveau parti : l’Union européenne. «Avec les autres partis amis, nous pouvons obtenir la majorité des sièges au Parlement européen pour détruire de l’intérieur cette Union qui étouffe les nations afin de construire l’Union des Nations européennes; elle facilitera la collaboration entre nations souveraines, sans entraver leurs libertés». Le cap est donc fixé : les élections européennes de mai 2019 afin de dynamiter Bruxelles.

Jean–Noël Cuénod

15:14 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : marine le pen, steve bannon, fn, marion maréchal-le pen | |  Facebook | | |

25/02/2018

Ultralibéralisme – vers le crétinisme compétent ?

 

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Prière de ne pas confondre intelligence et compétence. Si la compétence des dominés est louée, leur intelligence, elle, est redoutée par les dominants. Et redoutable d’ailleurs. Symbole de l’intelligence encore à l’état pur, l’enfant s’exclame : « Le Roi est nu ! », alors que les courtisans – gens compétents en leur étroit domaine – voient une illusion de roi habillé de pied en cap.

Cette confusion est entretenue, tant par les dominants que par les dominés ; les uns se montrent soulagés que la connaissance du fonctionnement général d’une société ne soit pas trop diffusée afin de conserver leurs privilèges ; les autres se sentent flattés de voir leur petit bout de savoir être élevé au rang d’intelligence, leur donnant ainsi l’impression trompeuse d’appartenir à la caste de ceux qui savent vraiment.

Or, compétence et intelligence ne sont nullement synonymes. Selon les différents dictionnaires, la compétence « est la capacité que possède une personne de porter un jugement de valeur dans un domaine dont elle a une connaissance approfondie. » L’intelligence « est la faculté de comprendre la nature des choses et la signification des faits. » La substantifique moelle de l’intelligence se trouve dans son étymologie latine :  inter, soit « entre », et legere, soit « cueillir ou choisir. » Est intelligent, celui qui établit un choix entre les choses et qui relie ces choses choisies pour en tirer une signification nouvelle.

La compétence ne s’exerce que dans un domaine particulier et précis, hors duquel elle se montre incapable d’établir des choix. L’intelligence tend à embraser de plus vastes étendues et à relier des choses qui ne ressortissent pas à un seul domaine. Bien sûr, l’intelligence est forcément limitée, puisque l’humain appartient à un espace-temps limité. Mais elle tend à repousser ses limites toujours plus loin.

Les dominants ont donc intérêt à former des dominés de plus en plus compétents car les applications techniques des sciences sont toujours plus perfectionnées et réclament un savoir qui se trouve confiné dans des segments de plus en plus réduits mais qui doivent être maîtrisés de façon de plus en plus approfondie. C’est la formule-reine de notre époque : le dominé compétent sait presque tout sur presque rien !

En revanche, les dominants redoutent de former des dominés intelligents, ces dangereux emmerdeurs qui relient entre elles des choses appartenant à des domaines différents et peuvent ainsi se former une vision du monde plus vaste et plus lucide, où le dominant apparaît comme ce qu’il est – un type qui détient le pouvoir sur la vie des autres – et le dominé apparaît aussi comme ce qu’il est – un type qui se fait exploiter. De plus, la démarche vers l’intelligence est indissociable du recours au doute et à la critique, ce qui induit, un jour ou l’autre, à remettre en question les rapports de pouvoir.

Si le dominé, pour être compétent, a souvent besoin d’accumuler des diplômes au sein de sa branche. Le dominant, lui, n’est pas obligé de décrocher des « peaux d’âne » pour asseoir son pouvoir. Parmi les plus grands pontes du capitalisme numérique et globalisé nombre d’entre eux ont créé leur entreprise sans le moindre diplôme. C’est le cas de Bill Gates (Microsoft), parti de Harvard après deux ans d’étude, de Marc Zuckerberg (Facebook) et de Steeve Jobs (Apple). S’ils ont reçu des diplômes, c’est une fois leur carrière faite, à titre de l’honoris causa. Certes, d’autres ont réussi à dominer tout étant bardés de diplômes, mais ce n’est pas forcément la clef qu’il faut posséder pour ouvrir la porte du pouvoir.

Au contraire, les enseignements en technologies se trouvant toujours plus parcellisés, il ne faut peut-être ne pas en être trop encombrés si l’on veut développer une vision novatrice qui transcende les frontières du savoir pour assurer son pouvoir. A la condition, bien sûr de maîtriser les bases. 

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La culture générale, l’ennemi de l’ultralibéralisme

Alors que jadis le capitalisme industriel avait besoin de troupes nombreuses et peu formées pour assurer la production, le capitalisme numérique et globalisé, lui, doit recourir à des salariés en nombre plus réduits mais qui sont beaucoup mieux formés techniquement. Pour les dominants, le danger réside là, dans leur besoin irréfragable de recourir à des compétences toujours plus élaborées. En formant mieux, le risque est pris de développer l’esprit critique, c’est-à-dire, dans l’optique des dominants, « le mauvais esprit ». Toutefois, ce « risque », pour les dominants, peut être réduit par un fait et une politique.

Le fait, c’est que les avancées scientifiques, pour être appliquées dans l’économie, exigent des segments de compétences de plus en plus petits, comme nous l’avons déjà évoqué, ce qui nuit à l’appréhension plus globale de la société.

La politique, c’est de transformer la culture générale en peau de chagrin. L’enseignement de l’histoire, de la géographie, voire des langues anciennes est malmené pour ne pas dire vidé de sa substance ; il est considéré comme inutile. Et nous ajouterons, néfaste, du moins dans l’optique des dominants. Un dominé qui sait d’où il vient, qui connaît le substrat de sa culture, qui ne prend pas les vieilles lunes pour des faits nouveaux, qui a une vision globale de sa situation est en passe de ne plus l’être, dominé.

L’apprentissage des matières jugées inutiles relève donc de la nécessité vitale pour sauver la société du crétinisme techniquement compétent qui s’instaure.  

Jean-Noël Cuénod

17:43 Publié dans social | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : société, ultralibéralisme, culture | |  Facebook | | |

21/02/2018

Merci, Laurent Wauquiez !

Loin de vilipender les propos lâchés par Laurent Wauquiez devant les étudiants de l’Ecole de Management de Lyon, Le Plouc tient à leur rendre hommage. Même si après son intervention, mardi soir à BFMTV, l’homme à la parka rouge s’est montré plutôt pâle. En fin de papier, voir la vidéo du commentaire décoiffant d’Alba Ventura sur RTL remettant le « bullshit » au milieu du fumier.

  • Merci, Laurent Wauquiez, d’avoir avoué que vos interventions sur les plateaux télévisés n’étaient que du « bullshit » (littéralement « merde de taureau » et plus figurativement « connerie »). On s’en était douté, notez bien. Mais cet éclair de lucidité, même tardif, doit être salué.
  • Merci d’avoir souligné, à propos de Gérald Darmanin, que la présomption d’innocence n’est qu’une fumistissime fumisterie ; si un jour vous en aviez besoin, souvenez-vous en.
  • Merci d’avoir évoqué le côté « guignol » des députés macroniens ; en matière de marionnettes et de pantins l’avis d’un expert est toujours bon à prendre.
  • Merci d’avoir dénoncé le pouvoir « dictatorial » du gouvernement vis-à-vis du parlement ; nul doute que vous changerez aussitôt ce triste état de fait si, par un de ces hasards farcesques que l’avenir se plaît à nous réserver, vous deveniez président.
  • Merci d’avoir révélé que Nicolas Sarkozy mettait son « gouvernement sur écoute » ; mais pourquoi ne pas l’avoir dit lorsqu’il était encore au pouvoir ?
  • Merci de vous être platement excusé auprès de lui en avouant que vous aviez dit n’importe quoi le concernant, car désormais on sait quoi penser de vos propos visant les autres cibles.
  • Merci de soutenir François Fillon maintenant qu’il est politiquement mort et de dénoncer la « cellule de démolition » de type macronien créée, selon vous, pour le trucider, sans nous fatiguer par l’apport de preuves corroborant vos dires.
  • Merci de nous avertir que votre camarade de parti Valérie Pécresse fait « des conneries », confirmant ainsi l’avis de ses opposants.
  • Merci de nous révéler que le Medef ne pense qu’à encaisser des subventions.
  • Merci de nous prévenir qu’ « il faut se lever tôt pour trouver du charisme à Angela Merkel » ; toutefois, il n’est pas sûr que le vôtre vous conduise à diriger une grande puissance européenne pendant plus de treize ans.
  • Merci de votre franchise mais pourquoi ordonner à vos auditeurs lyonnais ne pas en partager les fruits ?
  • Merci enfin de nous avoir démontré de façon irrécusable à quel point la classe politique relève plus de la haine voyoucrate que de l’engagement civique.

Jean-Noël Cuénod

11:12 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : france, politique, paixolémique, wauquiez | |  Facebook | | |

15/02/2018

A la langue corse, Macron préfère le franglais

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Alors que le président français refuse de donner un statut de co-officialité à la langue corse, même dans l’île où elle est parlée, sa présidence est marquée, à la fois par l’usage intense du franglais et la résurgence de mots français tombés en désuétude. Le pouvoir passe par un jeu de langues (Photo: Emmanuel Macron pendant son discours en Corse).

Pour expliquer son refus, Emmanuel Macron a fulminé cet argument jupitérien et bien dans sa ligne jacobine : « Dans la République française, il y a une seule langue officielle, le français ». Circulez, il n’y a rien à entendre ! Pourtant, la publication des actes officiels à la fois en français et en corse, dans la seule Ile de Beauté, n’empêcherait nullement notre langue de rester celle de la République. A cela, Macronpiter répliquerait sans doute qu’en octroyant cette modeste concession aux Corses, il devrait aussi satisfaire les revendications similaires des Bretons, des Alsaciens, des Occitans, des Savoyards. Et alors ? La langue du grand Molière disparaîtrait-elle si les textes officiels étaient publiés en français et en breton à Rennes, en français et en occitan à Toulouse, en français et en alsacien à Strasbourg, en français et en arpitan à Annecy ? De toute évidence, non. La Suisse connaît quatre langues officielles. Ni le français, ni l’allemand, ni l’italien pâtissent de cette situation, au contraire. Quant au romanche, son statut de co-officialité l’a peut-être sauvé de sa disparition, ce qui aurait été malheureux pour la richesse culturelle de la Suisse.         

« La langue a été le premier sédiment de la France, il est indispensable que nous gardions ce qui nous a fait » a proclamé Emmanuel Macron en Corse. Le français serait-il un sédiment si fragile qu’il serait pulvérisé en cas de co-officialité régionale ? C’est faire peu de cas de son capital culturel, incomparable par rapport aux langues régionales de la République. Notre langue resterait de toute façon prépondérante ; la France serait même perçue comme plus proche des populations qui forment ses marches.

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Macron l’oxymore

 Mais justement, cette proximité, le président semble la fuir. C’est sans doute l’un des ressorts qui motive sa décision concernant la Corse. A défaut qu’elle soit rare comme il en avait fait la promesse hâtive, la parole de Macronpiter reste distante. Le président déteste les collectivités territoriales qui s’interposent entre lui et « son » peuple, comme le démontre le triste sort fiscal qu’il leur a réservé et la condescendance dont il ne manque pas de faire preuve à l’égard de ces élus de la bouse. En cela, ce faux moderne reprend les vieilles habitudes de la Ve République. Paris doit garder la main sur les gueux, sinon, voyez-vous, c’est la chienlit comme le dirait de Gaulle. Autoriser la publication en Corse des textes officiels dans les deux langues, c’est céder un peu de pouvoir symbolique. Et ce peu-là est encore de trop.

Ce président, qui manie l’oxymore comme Poutine sa crosse de hockey, n’en est pas à une contradiction près. Vétilleux pour conserver la primauté absolue du français en Corse, il laisse grande ouverte la porte de la France à l’anglais et au franglais. Les correspondants étrangers – y compris les francophones – reçoivent des communications ministérielles en anglais ; les grands groupes français en font de même ; les ondes nous gavent les oreilles de chansons américaines et britanniques et même nombre de chanteurs de rock français éructent leurs borborygmes en émettant des sons anglomaniaques. Si la langue française est menacée, ce n’est certes pas par le corse !

Quant au franglais, c’est la novlangue du macronisme. Au soir du premier tour de l’élection présidentielle, Le Plouc avait assisté, Porte de Versailles, à la soirée organisée par les Macron’s. D’emblée, il fut pris en charge par des « helpers » qui en référaient à leur « boss », voire à leur CEO pour répondre à ses questions, alors que d’autres peaufinaient le « show » avec la « team ambiance ». Heureusement, pour mettre en liens les « process », « helpers » et « boss » recouraient à des « call conf ». Une vraie « strartup ». D’ailleurs, c’est la formule-clé de Macron : « Faire de la France une startup. »

Le franglais est aussi une arme de pouvoir pour Macron. En l’imposant à son mouvement, il cherche à le répandre à l’ensemble de la France afin d’accélérer l’insertion du pays dans l’économie globale de l’hypercapitalisme. D’où ce parler globish, devenu le patois de la République En Marche.

Mais le « boss », pardon, le président ne doit pas parler comme le vulgaire pékin qui milite pour lui. Emmanuel Macron – dont la culture est authentique et non haute en toc – sait tisser ses discours sur la trame de l’élégance française. Le président doit montrer qu’il est plus éduqué, plus intelligent que ses troupes et que ses interlocuteurs, heureux mortels qui reçoivent le don de sa Parole. Il utilise même des mots tombés en désuétude – perlimpinpin, galimatias etc. ; dans sa bouche, ils prennent une nouvelle vigueur. Macron s’est mis à l’école du général de Gaulle qui mobilisait d’anciennes formules, lesquelles, par leur sonorité et leur étrangeté, marquaient durablement les esprits. Cinquante-sept après, « le quarteron de généraux en retraite » qualifie toujours les auteurs du putsch d’Alger. Le « volapük » ou « la hargne, la grogne et la rogne » sont autant d’expressions qui flottent encore dans la mémoire des plus vieux.

Le corse banni de l’officialité, la grande ouverture anglomaniaque et le français châtié font partie intégrante de la stratégie macronienne. Au début, était le Verbe. Après Jupiter, Jéhovah. Carrément !

Jean-Noël Cuénod

16:09 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (22) | Tags : macron, corse, langue | |  Facebook | | |

12/02/2018

Spectacle – Lou Casa sublime Barbara

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Bien plus qu’un hommage consacré à Barbara, une sensible et intelligente re-création du répertoire de la Dame en Noir. Voilà ce que le groupe Lou Casa est parvenu à nous donner à voir et à ouïr, samedi soir au Café de la Danse dans le Paris du XIe arrondissement, à un jet de pavé de la Bastille. 

Nul chichi, aucun artifice scénique, pas la moindre paillette, pas de costume qui vous transforme un artiste en portier d’hôtel, tenue sombre et sobre : un piano, un orgue, une guitare basse, des éléments de batterie. Et cette voix, celle de Marc Casa, qui paraît en danger, funambule sur cordes vocales, voix prête à chuter mais qui chaque fois qu’elle semble retomber, prend et reprend son envol en ligne droite. Comment ne pas être suspendu à ses ondes ? Une voix inoubliable et qui vous suit bien après le spectacle. La haute silhouette du chanteur se fond dans la poésie de Barbara sans qu’il soit besoin de mettre au masculin ces vers écrits par une main de femme.

Son frère Fred Casa, autre funambule, saute du piano à l’orgue, jouant parfois simultanément et de l’un et de l’autre, en passant par le tom bass. C’est un concert parallèle qu’il offre, improvisations aux fils tressés de jazz et de classique. Miracle ! Les parallèles se rejoignent, ce qu’elles ne sont censées faire qu’à l’infini. L’autre point du triangle, Julien Aellion a la discrétion des authentiques bassistes. Il soutient l’édifice musical avec justesse sans fioriture. Avec Lou Casa, on va d’ailleurs droit à l’essentiel : la poésie.

Lou Casa ne se contente pas de bien interpréter les textes superbes et les mélodies entêtantes de Barbara, il les sublime, leur offre un autre paysage. C’est une nouvelle Barbara qui renaît. A saluer aussi, la mise en scène de Lucile Latour et la parfaite création lumière de Jérôme Jouvent.

En première partie, Maria Dolorès y Amapola Quartet évoque sa drôlissime nostalgie du tango que nous avons déjà présentée dans ce blogue. Le rire solaire de Maria Dolorès se marie de belle façon avec les brumes de Barbara.

Jean-Noël Cuénod

 Pratico-pratique

 Pour celles et ceux qui sont Parisiens cette semaine, Lou Casa présente encore son spectacle au Café de la Danse (5 Passage Louis-Philippe, Paris XIe) ce mardi à 20 heures. Et puis, le groupe part en tournée dont voici les étapes :

  • 2 et 3 mars, Espace Dantza - Pau (64)
  • 8 mars, Centre culturel Le Chaudron - La Nouaille (24)
  • 9 mars, Salle Jean Macé - Montignac (24)
  • 10 mars, Baz’Arts - Libourne (33)
  • 23 mars, Mouscron (Belgique)
  • 24 mars, Bruxelles (Belgique)
  • 26 avril, Salle des fêtes - Salles (33)
  • 28 avril, Salle de la Halle - Lege Cap Ferret (33)

 VIDEO: LOU CASA SE PRESENTE

14:37 Publié dans Cult(e)ure | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |

09/02/2018

Le « populisme », cet allié de la mafia des passeurs

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Quel est le point commun entre la prohibition de l’alcool, le trafic des stupéfiants et les passages clandestins de migrants ? Dans les trois cas, la répression n’a fait que développer et renforcer le pouvoir des mafias, sans résoudre aucun des problèmes qu’elle était censée éradiquer.

Au début du XXe siècle, les Ligues de tempérance lancèrent contre l’alcoolisme une guerre qui aboutit en 1919 à l’interdiction des ventes d’alcool aux Etats-Unis. Devant l’échec patent de la prohibition le gouvernement américain l’abandonna en 1933. Le bilan ? Jamais, les Américains n’ont autant bu que durant cette période. Pire, la répression policière a eu pour principal effet de permettre à la mafia de passer du stade de petit artisanat à celui de grande industrie. Avant la prohibition, les clans mafieux turbinaient chacun dans leur coin de façon artisanale. L’achat d’alcool ne pouvant s’effectuer que de façon clandestine, les mafieux ont vu là un créneau inespéré à occuper. Ils étaient infiniment mieux armés – dans tous les sens du terme – que les honnêtes commerçants pour fournir ce service. Bien entendu, les policiers ont perfectionné leur arsenal répressif. Les petits mafieux locaux ont dû s’adapter en franchissant un palier supérieur et en s’organisant sur des territoires de plus en plus vastes avec des clans de mieux en mieux structurés. A chaque progrès dans la répression correspondait une amélioration du dispositif mafieux. Cette période a fait la fortune, la gloire et la puissance des chefs Al Capone, Frank Costello, Meyer Lansky, Bugsy Siegel et Lucky Luciano.

L’échec historique et spectaculaire de la prohibition américaine n’a pas entamé d’un iota cette passion de la répression qui étreint les élus et leurs électeurs au détriment de la réflexion et du bon sens.

Nous avons répété la même faute avec le trafic des stupéfiants. Et le même processus infernal s’est enclenché automatiquement mais cette fois-ci à l’échelle mondiale. Les polices ont certes – un peu – amélioré leur collaboration transnationale mais les mafieux se sont organisés globalement de façon nettement plus efficace. Et de nouveau chaque progrès dans la répression du trafic a eu pour résultat de concentrer le maximum de pouvoir dans les mains des mafias.

Aujourd’hui, le trafic des êtres humains – faussement dénommés « migrants » alors qu’il s’agit de réfugiés – devient encore plus lucratif que celui des stups. Et les mafias ont aussitôt investi ce secteur. Selon un rapport du contre-amiral français Hervé Blejean, une seule embarcation de clandestins génère jusqu’à 380 000 euros de bénéfice pour les passeurs.

Bien entendu, les mêmes causes génèrent les mêmes effets : on élève des murs, on se barricade, on tend des barbelés, on contrôle, on surveille, on fouille et les passeurs passent à travers les mailles du filet. Plus les mailles sont resserrées, plus les mafias progressent pour les élargir ou les contourner. L’opération Sophia lancée en juin 2015 par l’Union européenne a mobilisé 22 Etats membres pour lutter contre les réseaux mafieux. Le bilan est d’une affligeante maigreur : 894 000 migrants sont arrivés sur les rivages méditerranéens de l’Europe pour la seule année 2015.

Nous réitérons inlassablement la même erreur. Erreur ? Au fond en est-ce une ? Après tout, les trafics illicites, quels qu’ils soient, n’engraissent pas que les passeurs. Leur répression créé une économie licite, elle, par les biais des agences de sécurité privées, des entreprises de matériels militaro-policiers et autres commerces qui sont liées à ces activités. Cela permet aux dirigeants politiques de faire du battage démagogique, très utile pour masquer leurs indigences.

 Et puis, les grands vainqueurs de cette débâcle demeurent les partis dits « populistes » qui disposent ainsi d’un juteux fonds de commerce électoral sans fatiguer leurs méninges. Les Le Pen en France, les Blocher en Suisse, les Orban en Hongrie, les Strache en Autriche sont les meilleurs alliés des passeurs mafieux. En appelant à élever des murs, ils assurent la prospérité de ceux qui vont les contourner.

Il faudra bien un jour que les peuples se réveillent de leur rêve tout-répressif et réfléchissent, la tête froide, à des solutions enfin réalistes pour surmonter les problèmes que tous les trafics illicites révèlent.

Jean-Noël Cuénod

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01/02/2018

Société de la haine et de la hargne

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Robert Mitchum dans « la nuit du chasseur », un film de Charles Laughton (1955).

Rien de tel que les faits-divers pour prendre le pouls d’une société. Ils vous arrivent en pleine face, sans être enrobés de mélasse oratoire. Apparemment, ils semblent ne rien à voir les uns avec les autres. Apparemment…Ainsi, il serait malvenu, à première vue, de mettre en relation l’odieuse agression antisémite dont fut victime un garçonnet de 8 ans avec la grotesque « émeute Nutella ».

Pourtant, l’un et l’autre mis en perspective apportent sur notre réel un éclairage cru au moment où nous cherchons à fermer les yeux. Ils illustrent d’un côté, la haine sécrétée par le communautarisme, cette forme collective de l’égoïsme ambiant, et de l’autre, la hargne du « tout-pour-ma-gueule ».

La haine. – Lundi vers 18h.30, un garçonnet juif de 8 ans, dont l’appartenance religieuse était clairement identifiable par le port de la kippa, des papillotes et des franges (tsitsit) à sa ceinture, cheminait à Sarcelles pour se rendre à un cours de soutien scolaire. Une bande d’ados de 15 à 16 ans l’attendaient en se dissimulant derrière des poubelles pour le jeter au sol et le rouer de coups. Pour échapper à ce passage à tabac, le petit a eu le réflexe de se cacher sous une voiture. On imagine le traumatisme. Saisi de cette affaire, le Parquet de Pontoise a estimé que cette agression avait l’antisémitisme pour mobile.

Trois semaines auparavant, dans cette même ville de Sarcelles – 57 412 habitants, un tiers appartenant à la communauté juive et un tiers, à la musulmane – une lycéenne juive de 15 ans a été frappé au visage par un homme d’une trentaine d’années. Bien que la victime portât l’uniforme de son lycée juif au moment des faits, le mobile antisémite n’avait pas été retenu par le Parquet.

La hargne. – La semaine passée à Beauvais et ailleurs, une baisse de prix promotionnelle du pot de Nutella à Intermarché a provoqué une émeute, les chalands se battant pour s’arracher cette pâte brunâtre gavée de sucre et d’huile de palme, vendue 1,41 euro le pot au lieu de 4,70. Mardi, rebelote : cette fois-ci, Intermarché bradait les couches-culottes à moins 70%, comme pour le Nutella. Et même scène déprimante – cette fois-ci à Metz-Vallières – de clients entrant en mêlée pour remplir leur panier. Que l’on n’insinue pas, à l’instar de certains médias, qu’il s’est agit d’une ruée des pauvres sur des produits à prix cassés. Condescendance bien parisienne. Parmi les nutellavores et les damnés du Pamper’s les plus déterminés, il y avait certainement des quidams au portefeuille bien garni. Rien à voir avec une émeute de la faim.

Là, je vous sens agacé. « Mais où veut-il en venir, le Plouc ? ». A ce point-ci : ces deux séries des faits-divers illustrent l’enfermement dans lequel nous piège la société présente. Enfermement au sein d’une communauté confessionnelle, repliée sur ses quartiers, son entre-soi fait de textes religieux décontextualisés, d’une culture du complot et du bouc-émissaire. Les communautés musulmanes sont souvent montrées du doigt à ce propos. Mais elles ne sont pas les seules, loin de là, à se mouvoir dans les Bastilles communautaristes.

 L’ubérisation galopante de l’économie – qui tend à transformer le patron en client et le travailleur en prestataire de service ­­– instaure le « chacun-pour-soi » au rang d’article 1er du Code de survie et l’hypercapitalisme hors-sol développe le repli sur la cellule la plus proche. La finance voulait-elle une économie sans frontière ? Voilà une multitude de murs qui se dressent ! Frontières entre confessions (et non pas « religions », ce mot contenant la notion de « relier »), frontières entre cultures d’origine, frontières entre familles, frontières entre soi et les autres.

Dans ce monde où chacun est son propre douanier, il n’est pas étonnant que l’on perde tout sens de la vie en commun, que l’on frappe un petit garçon parce qu’il est juif et que l’on se jette comme des fous furieux sur les pots de Nutella en promo.

Jean-Noël Cuénod

 

 

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22/01/2018

Laïcité et islam, l’impératif féministe

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La femme n’est pas seulement l’avenir de l’homme. Elle doit être le présent de la laïcité afin que celle-ci puisse développer tous ses effets. La laïcité repose sur deux principes de base : séparation entre l’Etat et les instances religieuses ; respect absolu de la liberté de conscience. Il est impossible d’entamer l’un ou l’autre de ces piliers, sans que s’effondre tout l’édifice qui abrite la vie en commun dans une démocratie[1]. A ces deux principes, il convient aujourd’hui d’associer un troisième, l’égalité entre femmes et hommes. Aujourd’hui, car naguère encore cette égalité n’existait pas dans les principes. Et actuellement, elle éprouve encore mille peines à entrer dans les faits.

C’est justement en raison de cette difficulté qu’il faut sans cesse promouvoir cette égalité majeure d’où découle toutes les autres. La discrimination entre hommes et femmes inaugure la domination par la violence, instaurée par le patriarcat. Ce pouvoir du père, on l’a retrouvé dans les autres types de domination sociale, notamment au sein de l’industrie. Aujourd’hui, ce modèle paternaliste est en voie d’abolition par le nouveau type d’hypercapitalisme financier globalisé qui s’instaure.

Ce qui rend d’ailleurs la réaction patriarcale d’autant plus virulente, réaction dont le salafisme radical n’est que l’un des aspects les plus spectaculaires. Dès lors, les risques de déchirement du tissu social en sont accrus. L’objectif principal de la laïcité étant de préserver et développer l’harmonie de la vie en société, la promotion de l’égalité entre  femmes et hommes lui est donc consubstantiellement liée. D’autant plus que la liberté de conscience est illusoire tant que l’une des deux parties de l’humanité est considérée comme inférieure à l’autre. Peut-on « penser librement » si l’on est mis en état d’infériorité et, par conséquent, d’aliénation ?

Dans ce contexte, la séparation entre Etat et instances religieuses est d’autant plus à préserver que certaines institutions confessionnelles constituent la base arrière des troupes de défense du patriarcat. Les Eglises romaine et orthodoxes ne sont pas prêtes à ouvrir la prêtrise aux femmes, contrairement aux autres Eglises chrétiennes[2]. Ce qui est un symbole d’inégalité très fort, puisque les femmes ne sont pas jugées aptes à donner les sacrements. De même, l’Eglise romaine et des courants évangélistes intégristes mènent encore une lutte déterminée contre les interruptions volontaires de grossesse.

Toutefois, ces tendances chrétiennes ont perdu de leur virulence, dans la mesure où leurs fidèles ont majoritairement intégré la notion d’égalité entre les genres (même s’ils ne la pratiquent guère au moment de laver la vaisselle, mais bon, ils ne sont pas les seuls dans ce cas !)

La laïcité et le courant mutazilite

En revanche, la discrimination sexiste fait rage dans de nombreux milieux musulmans, discrimination qui est légitimée par plusieurs passages du Coran. Notamment, le verset 34 de la quatrième sourate (intitulée « Les Femmes ») qui, en matière de discrimination, se révèle fort explicite :

Les hommes ont autorité [qawwâmûna] sur les femmes, en raison des faveurs que Dieu accorde à ceux-là sur celles-ci, et aussi à cause des dépenses qu’ils font de leurs biens. Les femmes vertueuses sont obéissantes à leur mari [qânitât], et protègent ce qui doit être protégé, pendant l’absence de leur époux, avec la protection de Dieu. Et quant à celles dont vous craignez la désobéissance [nushûz], exhortez-les, éloignez-vous d’elles dans leurs lits et frappez-les [wa-dribûhunna]. Si elles arrivent à vous obéir, alors ne cherchez plus de voie contre elles, car Dieu est certes, Haut et Grand ! 

On trouvera dans le Coran d’autres versets nettement plus favorables aux femmes[3]. Mais il en va du Coran comme de la Bible et d’autres textes sacrés, les versets contradictoires ne manquent pas. Et le poids de ce verset 34 de la quatrième sourate n’est pas aboli par les autres. L’ennui avec le Coran, c’est qu’il est considéré comme vecteur de LA parole pure et intacte de Dieu, Mohamed n’en étant que le docile instrument. Mise à part l’interprétation du judaïsme orthodoxe concernant la Torah, la Bible porterait plutôt la parole des humains inspirée par Dieu, ce qui induit des changements, des modifications au fil des prophéties, puis des Evangiles.

Toutefois, l’islam est aussi traversé de courants contradictoires qui conçoivent une autre vision de la soumission au texte. L’école mutazilite indique, par exemple, que si Dieu a créé le Coran, le Livre Saint de l’islam n’est pas éternel dans la mesure où ce qui prend place à un moment donné dans le temps, ne peut pas procéder de ce qui est éternel. Dès lors, place est ainsi offerte à la discussion et à l’échange entre le doute raisonnable et la foi spirituelle. Le mutazilisme fut dominant au cours du VIIIe siècle de notre ère avant d’être supplanté. Ce courant cherche à renaître aujourd’hui ; une Association pour la renaissance de l’islam mutazilite (ARIM) a d’ailleurs été fondée en France en février de l’an passé (cliquer sur ce lien pour accéder à son site).

Dans sa présentation, l’ARIM indique, entre autres : Ainsi, nous sommes attachés à deux principes : aborder les textes, les pratiques et les dogmes de l’islam avec esprit critique et non comme des vérités absolues et inaltérables ; et garantir la liberté de l’individu à décider par lui-même de ce qui est bon ou mauvais pour sa pratique spirituelle.

Cette vision de l’islam est aujourd’hui d’autant plus minoritaire que les médias l’ignorent trop souvent et préfèrent ménager un large espace propagandiste aux salafistes radicaux et aux islamoterroristes, sujets nettement plus vendeurs en termes d’audience.

Il existe donc au sein de toutes les traditions religieuses des antidotes au sexisme. Les musulmans peuvent les trouver dans les leurs. Ce faisant, la laïcité leur apparaîtra comme une opportunité à saisir pour vivre leur foi dans la liberté et le respect de ceux qui ne partagent pas leurs conceptions religieuses. Car contrairement aux repas dans les cantines publiques ou à d’autres sujets subalternes, l’égalité entre femmes et hommes ne se négocie pas.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] La laïcité ne peut pas fleurir dans une dictature. En URSS et chez satellites, il n’y avait nulle séparation entre l’Etat les religions, puisque l’un contrôlait étroitement les autres, quand il ne les persécutait pas. Et ne parlons pas de l’Allemagne nazie, qui voulait créer une nouvelle mouture du paganisme germanique, ni de l’Italie fasciste et encore moins de l’Espagne franquiste, ce marais pour venimeuses grenouilles de bénitier.

[2]  Les Eglises protestantes permettent aux femmes d’accéder à la fonction pastorale et à la direction des églises ; chez les vieux-catholiques, appelés en Suisse catholiques-chrétiens, les femmes peuvent accéder à l’ordination et à toutes les fonctions ecclésiastiques ; depuis 2014, l’Eglise anglicane accepte l’ordination de femmes évêques.

[3] Entre autres, le verset 16 de la sourate 97 : Certes, Nous assurerons une Vie Agréable à tout croyant, homme ou femme, qui fait le bien.

16:27 Publié dans Laïcité | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : laïcité, féminisme, islam | |  Facebook | | |

17/01/2018

ZAD- vers une nouvelle souveraineté libertaire et nomade?

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L’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes est considéré comme une victoire des zadistes. Mais ce bocage de Loire-Atlantique n’est pas le seul à être occupé par une ZAD (Zone à défendre). Ce phénomène est en train de tricoter une nouvelle notion : la souveraineté libertaire et nomade.

Le phénomène « ZAD » est tout sauf monolithique. Il est aussi divers que diffus et comprend des tendances idéologiques qui, souvent, ne partagent pas grand-chose entre elles. Les militants écologistes qui veulent sauver un biotope par la non-violence côtoient les « black block » dont l’idéologie se limite au cassage de flics ; entre les jeunes paysans qui expérimentent de nouvelles cultures « bio » et les squatters venus du milieu urbain qui ont de la campagne une idée aussi vague que les terrains de leurs quartiers, le dialogue a bien de la peine à embrayer. Dès lors, on ne saurait parler de « zadisme ». Et pourtant, à bien y réfléchir, ces « zadistes » politiquement et sociologiquement bigarrés reposent en des termes nouveaux cette notion qui est l’objet de toutes les attentions à l’heure de la globalisation : la souveraineté.

Un projet d’implantation d’un de ces monstrueux machins sortis des cartons à délires d’énarques et/ou de Louis XIV entrepreneuriaux menace-t-il un coin de France ? Il y a fort à parier que les diverses tribus zadistes vont aussitôt l’investir. Outre Notre-Dame-des-Landes, trois sites sont actuellement occupés par des zadistes de façon permanente :

  • Bois Lejuc dans la Meuse où une trentaine de militants s’opposent au projet de centre d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure, lieu considéré comme le plus brûlant par la maréchaussée ;
  • Roybon dans la Meuse, contre le projet de centre de vacances Center Parcs ;
  • Près de Strasbourg où la ZAD locale a installé des cabanes en bois depuis plusieurs mois pour protester contre un projet de contournement routier.

La Gendarmerie nationale a récemment communiqué aux médias que sa SDAO (Sous-direction de l’anticipation opérationnelle) a recensé une cinquantaine de lieux « zadables » dont douze sont considérés comme particulièrement sensibles ( voir la carte du Dauphiné Libéré– Cliquez pour l'agrandir).

C’est dire si le phénomène ne s’éteindra pas avec l’abandon du projet à Notre-Dame-des-Landes ; au contraire, le fait d’avoir coupé les ailes d’un aéroport risque plutôt d’en donner aux zadistes !

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La ZAD, comme expérience de nouveaux rapports humains

Comme nous l’avons vu, les tribus zadistes poursuivent des buts différents en occupant un site. Certains ne veulent que s’opposer à un projet dévoreur de nature ; d’autres, parfois les mêmes d’ailleurs, veulent profiter de cet espace ainsi « libéré » pour tenter des expériences nouvelles, en agriculture mais aussi en projets de société pour vivre autrement, sans les pressions de l’hypercapitalisme financier, des hiérarchies familiales et sociales, pour promouvoir d’autres types de comportement humain que ceux dictés par la consommation et le salariat.

Bien sûr, cela ne va pas sans frottement avec le voisinage qui ne voit pas forcément d’un œil tendre « ces anarchistes qui vont faire baisser le prix des terrains avec leurs conneries ». Toutefois, il existe aussi des voisins qui sont tout contents de voir que quelqu’un enfin s’oppose efficacement à un projet qui va leur entraîner moult désagréments. Mais ces différents peuvent s’aplanir avec le dialogue, comme le démontrent les expériences du Larzac et de Notre-Dame-des-Landes. C’est avec l’Etat que les zadistes engageront le bras-de-fer avec la souveraineté comme principal sujet de discorde.

Dans l’optique du gouvernement, il s’agit de « défendre l’Etat de droit dont il est le garant, vis-à-vis du peuple. Les zadistes occupent illégalement des terres qui ne leur appartiennent pas. Force restera à la loi. Que la ZAD dégage. Il ne s’agit pas d’un acte dicté par une tyrannie mais l’exécution de règles approuvées directement ou indirectement par le peuple ».

Les zadistes répliqueront : « C’est qui le peuple ? Les groupes d’intérêts commerciaux qui veulent installer un projet dangereux pour l’environnement et qui sont protégés par l’Etat ? Laissez-nous plutôt tenter des expériences de vie à côté de votre système. »

Mais l’Etat, quel que soit sa couleur politique, doit obéir à sa logique qui est d’appliquer des lois afin que le développement des intérêts commerciaux soit assuré. Qui dit nouvelles activités, dit embauches. Cela produit des recettes fiscales en plus et des chômeurs en moins. C’est tout bénéfice, et pour le gouvernement et pour les dirigeants économiques. L’ennui, c’est que les zadistes savent mieux que les fonctionnaires utiliser les réseaux sociaux. Et ils disposent désormais de troupes, disparates certes, mais jeunes et inventives. Les tribus zadistes apprennent chaque jour sur le tas à bricoler de nouveaux rapports humains et ils sont en train d’engranger un savoir social de plus en plus perfectionné. De plus, ils suscitent une certaine sympathie au sein d’une partie de la population. Dès lors, leurs installations tendent à perdurer ; à preuve, les onze ans de ZAD à Notre-Dame-des-Landes.

Lorsque l’Etat décide de sévir en mobilisant ses forces de l’ordre pour évacuer une ZAD, hop, les zadistes en occupent une autre afin de continuer de façon nomade l’expérimentation de leur souveraineté libertaire ! De ZAD en ZAD, c’est peut-être un nouveau type de social-écologisme qui est en train d’être inventé. On peut l’espérer. Ou pour certains, le redouter.

Jean-Noël Cuénod

18:12 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : notre-dame-des-landes, nddl, zad, france | |  Facebook | | |

14/01/2018

Maria Dolorès, ondulante Diva du burlesque

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Un phénomène. Maria Dolorès correspond du talon aiguille jusqu’aux cils anthracites à plusieurs définitions de ce mot. Phénomène : « personne qui fait preuve de qualités exceptionnelles dans ses actes, dans son comportement, qui est connue pour accomplir de grandes performances. » Ou alors, sur un mode plus tellurique : « Fait naturel qui frappe la vue ou l'imagination. »  

En effet, le spectacle qu’elle a donné et donnera au Bal Blomet, puis présentera à l’Auguste Théâtre a de quoi secouer les morosités hivernales.

Maria Dolorès, c’est le personnage de Diva espagnole que Lou Hugot a créé et qu’elle incarne avec une folie aux couleurs de sang et de sable digne d’Almodovar. Dans le spectacle que Le Plouc a vu récemment au Bal Blomet, Lou Hugot, alias Maria Dolorès, a pris à bras le corps et le cœur le tango avec son histoire, ses fantasmes, son érotisme, son désespoir et ses espérances. Elle chante, danse, met en scène avec pour complices les magnifiques musiciens de l’Amapola quartet[1] .

Maria Dolorès (ou bien Lou Hugot, je suis un peu perdu, là…) joue dans tous les sens du terme. Et avec tous les sens, avec la musique, avec les musiciens, avec les spectateurs. Sa voix chaude, sensuelle, impérieuse enroule les chants du tango pour les faire danser; son corps généreux ondule et fait songer aux dunes de sable qui serpentent au gré du vent. La passion, le charme, certes. Mais le burlesque surgit au moment où l’on ne s’y attend pas. Lou Hugot (à moins que ce ne soit Maria Dolorès) émaille son récital de gags qu’il convient de ne pas décrire afin que les futurs spectateurs ne soient pas privés de leurs effets de surprise.

Amour et humour ne font pas que rimer. Ils rament aussi. Ils rament sur les flots agités du Rio de la Plata. Ils rament parce que la vie, ce n’est pas un long fleuve tranquille. Pleurer, rire, aimer. Voilà la terrestre Trinité de nos destinées. Voilà le fil conducteur de ce spectacle brillant, original, enlevé.

Le tango, cette danse cosmopolite et interlope a inspiré de nombreux écrivains. Maria Hugot (à moins que ce ne soit Lou Dolorès, je ne sais plus où j’habite…) cite parfois quelques-unes de leurs formules. Par exemple, celle du poète et compositeur argentin Enrique Santos Discépolo : « Le tango est une pensée triste qui se danse.»

Le Plouc aime aussi ce propos de Georges Clemenceau : « Dans le tango, on ne voit que des figures qui s’ennuient et des derrières qui s’amusent. » Laissons le mot de la fin à Jose Luis Borges, dont on peut voir l’inspirante tombe au cimetière de Plainpalais à Genève : « Nous pouvons discuter le tango et nous le discutons, mais il renferme, comme tout ce qui est authentique, un secret ! »

Jean-Noël Cuénod

Et où peut-on voir « Maria Dolorès y Amapola quartet » ?

  • ­Vendredi 19 janvier à 20h.30 au Bal Blomet – 33 rue Blomet 75015 Paris balblomet.fr;
  • Mercredi 14 février à 20h.30 à l’Auguste Théâtre, 6 impasse Lamier 75011 Paris augustetheatre.com

Si vous aimez Maria Dolorès, vous allez adorer « Le Cabaret Extraordinaire » !

Le Plouc a déjà dit tout le bien qu’il pensait du « Cabaret Extraordinaire » (lire « Un Plouc chez les Bobos » du 23 mars 2017), dont le fil rouge et noir est déroulé par Maria Dolorès au cours d’un spectacle multifolies : clowns chanteurs, chanteurs danseurs, danseurs funambules, musiciens azimutés.

Composition de l’équipe :

Maria Dolorès, Christian Tétard, Elise Roche, Yanowski, Fred Parker ; artistes invités : Thomas Trichet et sa roue Cyr hypnotique et l’hilarante Dame en Verte. Mise en scène : Armelle Hédin ; direction musicale et piano : Fred Parker.

« Le Cabaret Extraordinaire » effectue cette année une tournée en France :

  • 20 janvier à 20h30 à l’Espace Charles Vanel de Lagny sur Marne (77) 
  • 23 janvier à 20h30 à l’Espace Malraux de Joué-les- Tours (37) ;
  • 2 - 3 février à 20h30 à L’Odyssud de Blagnac (31) ;
  • 6 février à 20h45 à l’Olympia d’Arcachon (33) ;
  • 9 février à 20h30 au Firmament de Firminy (42) ;
  • 15 février à 20h45 au Théâtre Alexandre Dumas de St Germain en Laye (77) ;
  • 16 -17mars à 20h30, 18 mars à 16h au Festi’Val Breon à Neufmoutiers-en- Brie (77) ;
  • 24 mars à 20h30 au Festival d’humour de Bordeaux (33) ;
  • 25 mai à 20h30 à L’Allegro de Miribel (01).
  • ESPACE VIDEO

[1] Violon : Ariane Lysimaque ; piano : Sandrine Roche ; bandonéon : Michel Capelier ; contrebasse : Christophe Doremus.

 

18:44 Publié dans Cult(e)ure | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : show, spectacle, tango, burlesque | |  Facebook | | |

09/01/2018

Poésie – VIN NOCTURNE

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L’ombre fraternelle de la nuit

Ramène dans les plis de son manteau

Tous nos ancêtres au souffle d’étoiles

 

Rêves des humains vengés vendangés

Bousculés en grappes dans le pressoir

Pétris broyés malaxés triturés

Rêves en jus épais sucré amer

Nous buvons l’âme distillée des morts

Pour avoir la force d’ouvrir la porte

Et le courage d’en franchir le seuil

Jean-Noël Cuénod 

 

DERNIER OUVRAGE - "En Etat d'urgence" de Jean-Noël Cuénod, Grand Prix des Jeux Floraux du Béarn 2017 Editions La Nouvelle Pléiade.

Disponible: Librairie Le Parnasse 6 rue de la Terrassière, 1207 Genève, Suisse
Et partout ailleurs sur le site de l’éditeur La Nouvelle Pléiade en cliquant sur ce lien:

http://www.psf-letrave.fr/ds/nos-editions/989/jean-noel-c...

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03/01/2018

La Suisse en panne sèche sur sa voie solitaire

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 « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, ceux de 60 kilos les écoutent.» Asphyxiée intellectuellement par la chape de plomb du blochérisme ambiant, la Suisse devrait se rappeler cette fameuse réplique de 100 000 dollars au soleil [1] en affrontant l’Union européenne.

Le Conseil fédéral en particulier, et toute la classe politique suisse en général, ne sont même plus capables de cacher leur désarroi vis-à-vis des pressions exercées actuellement par Bruxelles. La dernière en date porte sur la limitation à un an de l’équivalence accordée par l’Union à la bourse suisse. Cette équivalence a été accordée, sans limite dans le temps, aux bourses des Etats-Unis, de l’Australie et de Hong-Kong. Alors pourquoi cette discrimination ? Le vice-président de la Commission européenne, Valdis Dombrovskis, s’est montré on ne peut plus clair ; elle est la réponse de Bruxelles au manque de progrès substantiels dans les actuelles négociations sur l’accord-cadre institutionnel. Et si Berne se montrait plus coopérante, l’UE pourrait alors revoir sa décision dans un sens plus favorable à la Suisse.

Pour ceux qui ont raté le tram des relations Suisse-UE, voici grossièrement résumée trois notions à retenir.

 

  • Equivalence boursière entre la Suisse et l’Union : elle permet aux banques et investisseurs européens de continuer d’acheter et de vendre des titres cotés en Suisse. Sans elle, c’est la catastrophe pour la place financière helvétique.
  • Accord-cadre institutionnel : la Suisse et l’Union européenne sont actuellement liés par un réseau de 120 accords bilatéraux ; pour mettre un peu d’ordre dans ce fouillis, assurer un maximum de sécurité du droit dans les relations commerciales ainsi que l’accès de la Suisse au marché européen, Berne et Bruxelles sont en train de négocier un accord-cadre.
  • Renouvellement du « milliard de cohésion ». Quand le français fédéral se mélange à la novlangue eurocrate, cela donne des monstruosités lexicales telles que celle-ci ! De quoi s’agit-il ? La Suisse participe depuis 2008 à des projets visant la réduction des disparités économiques et sociales provoquées par l’élargissement de l’Union européennes. Coût de l’opération : 1,302 milliard de francs (1,112 milliard, d’euros sur dix ans. La Suisse s’accorde directement avec les pays partenaires sur les projets qu’elle entend financer. Ce « milliard de cohésion » vient d’être renouvelé par le Conseil fédéral.

 

En portant le regard sur ces trois notions, il apparaît à première vue que le Conseil fédéral aurait dû conditionner le renouvellement du « milliard de cohésion » à l’acceptation par Bruxelles de l’équivalence boursière avec la Suisse, sans limite de temps. C’est d’ailleurs ce qu’avaient réclamé l’Association suisse des banquiers et, au sein du gouvernement fédéral, le ministre des Finances UDC Ueli Maurer. Les décisions se prenant en Suisse collégialement, le Conseil fédéral avait rejeté le point de vue de Maurer et des banquiers, préférant faire un geste d’apaisement à l’égard de la Commission européenne et ne pas barguigner sur ce milliard. C’était mal connaître la détermination de Bruxelles dans une autre de ses négociations, vitales pour son avenir, celles concernant le Brexit. La Commission européenne a donc remercié Berne pour le milliard mais lui a imposé ses conditions draconiennes sur l’équivalence boursière. C’était un signe destiné à la Suisse mais surtout au gouvernement britannique – ainsi qu’aux autres pays membres de l’UE tentés par la sortie de l’Union – rappelant que Bruxelles tient le couteau par le manche et ne compte nullement faciliter la vie de ceux qui veulent se situer hors de son sein.

Cela dit, il n’est pas du tout certain que lier le « milliard de cohésion » à l’équivalence boursière aurait été une bonne chose. Contrairement à ce que les électeurs de l’UDC persistent à croire, ce n’est certainement pas par bonté d’âme, ni par altruisme bisounours que la Suisse verse ce milliard. Il en va de l’intérêt de son industrie. En aidant les pays nouvellement arrivés dans l’UE à recoller au peloton, la Suisse s’ouvre de nouveaux marchés. Or, les exportations sont absolument vitales pour conserver le plein-emploi et la prospérité des travailleurs en Suisse.

La Suisse et l’UE n’ont pas la même horloge

Ces négociations sont fort mal engagées car les deux parties ne regardent pas l’heure à la même horloge. La Suisse tente de multiplier les passes au gardien pour gagner un maximum de temps, sachant que l’extrême-droite blochérienne (UDC) ne manquera pas de lancer sa batterie de référenda et d’initiatives populaire pour bloquer le processus. Au contraire, l’Union européenne, elle, est pressée de conclure, compte tenu de ses négociations avec Londres sur le Brexit. De plus, Bruxelles a tout intérêt à faire le moins de concessions possibles à la Suisse afin de ne pas affaiblir sa position vis-à-vis du gouvernement britannique. D’où la pression que l’UE exerce sur la Suisse pour limiter à un an l’équivalence boursière.

Certes, comme le souligne le professeur britannique Lorand Bartels dans Le Temps, cette décision de Bruxelles viole sans doute les règles de l’Organisation mondiale du commerce. La belle affaire ! Intenter une action contre l’UE auprès de l’OMC prendra plus d’une année. Un jugement favorable à la Suisse – pour autant qu’il le soit ­– n’aurait aucun effet sur la réalité. La Suisse est prise dans la nasse et ce n’est pas avec une action en justice qu’elle peut en sortir. La seule issue possible est politique. Mais les négociations sur le Brexit, associées au climat pourri instauré en Suisse par l’UDC, rendent cette seule issue bien problématique.

La Confédération est en train de payer l’addition de la « voie solitaire » que l’UDC de Blocher a su lui imposer. Pour accéder au vaste marché de l’Union malgré sa non-appartenance, la Suisse, comme évoqué plus haut, a conclu avec Bruxelles les 120 accords bilatéraux dont la refonte fait l’objet des présentes négociations. Avec ces accords bilatéraux, la Suisse a dû inclure dans son droit de nombreuses normes de l’UE. Le but était de bénéficier de certains avantages de l’Union sans en faire partie. Berne ménageait ainsi le chou de son commerce extérieur avec la chèvre de l’UDC europhobe. Jusqu’à un passé récent, cette politique s’est révélée bénéfique pour la Suisse : bonne croissance économique et chômage très réduit. Mais Berne est en train de prendre conscience que la voie des « bilatérales » n’est pas une route sans fin.

La Suisse, l’autre victime du Brexit

Tout d’abord, le développement de la nouvelle économie globalisée et la domination des grands groupes multinationaux réduisent la marge d’action des Etats à un point tel que leur souveraineté relève plus du folklore sportif que du pouvoir effectif. Ensuite, le Brexit a bouleversé la donne entre la Suisse et l’Union européenne. Afin de souder les Etats membres autour de l’UE, la Commission européenne a dû se montrer plus intransigeante que naguère face aux demandes formulées par les pays non-membres. Force est de reconnaître que le Brexit fut l’électrochoc qui a réveillé Bruxelles. Ainsi, l’opinion vis-à-vis de l’UE est en train de changer. La victoire à la présidentielle française d’Emmanuel Macron – qui avait axé sa campagne sur la promotion de l’Union européenne – en est l’une des illustrations.

Dès lors, l’UE va durcir encore ses exigences vis-à-vis de la Suisse qui devra adopter la plupart, si ce n’est la quasi-totalité des directives européennes, sans qu’elle ait son mot à dire puisque Berne ne participe pas à leur élaboration, n’étant pas membre de l’Union. Sur le plan économique, la Confédération ne peut rien sans l’Europe. La Suisse exporte plus de la moitié de ses productions vers les pays membres de l’Union et importe près des deux tiers en biens et services produits au sein de l’UE.

Blocher et son UDC grimpent maintenant aux rideaux du Palais fédéral en dénonçant « une adhésion cachée de la Suisse à l’Union européenne ». Ils n’ont pas tort. Sauf qu’ils sont les principaux responsables de cette situation !

 En prônant la « voie solitaire » – dont on voit aujourd’hui qu’elle était sans issue –, en faisant de Bruxelles le « grand Satan », le blochérisme a popularisé l’illusion d’une Suisse profitant économiquement de l’Europe sans en faire partie. Ce rêve doré est en passe de s’effondrer. Dès lors, qu’on le veuille ou non, l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne se posera à nouveau.

Certes, Bruxelles accumule les défauts : indigence démocratique, bureaucratie brouillonne, institutions incompréhensibles. Mais la réalité est là : seule l’UE dispose de la taille critique nécessaire pour que les Etats qui la composent soient en capacité de défendre leurs intérêts politiques, diplomatiques et économiques dans le concert mondialisé. Dès lors, ne vaut-il pas mieux la rejoindre pour participer activement à la refonte de ses institutions dans un sens démocratique, plutôt que subir ses diktats en restant en dehors d’elle ? Ne vaut-il pas mieux s’organiser ensemble pour affronter les monstres multinationaux genre GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ?

Quand les types de 60 kilos s’unissent pour dire certaines choses, ceux de 130 kilos ont tendance à les écouter.

Jean-Noël Cuénod

[1] Ecrite par Michel Audiard et dite par Jean-Paul Belmondo.

11:35 Publié dans Politique internationale, Politique suisse | Lien permanent | Commentaires (37) | Tags : europe, bruxelles, ue, suisse, brexit | |  Facebook | | |

22/12/2017

Difficile dialogue entre les deux Catalogne

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Chaque Catalogne a son vainqueur. Les partis indépendantistes sont majoritaires en sièges et les formations unionistes (opposées à la séparation d’avec l’Espagne) le sont en nombre de voix. A l’évidence, la Catalogne n’est pas encore sortie de l’auberge espagnole. Et les discussions menées pour former le nouveau gouvernement régional s’annoncent épineuses. Même si «La Santa Espina» est chère au cœur des indépendantistes (vidéo ci-dessous). 

La pondération des votes qui accorde un poids plus grand aux régions rurales afin qu’elles ne soient pas submergées par la métropole barcelonaise explique ce résultat.

 Il reflète surtout une réalité avec laquelle les indépendantistes et les unionistes devront composer : ni les uns ni les autres peuvent prétendre représenter tous les Catalans. D’autant plus que la forte participation – 82% des votants – donne à cette élection une légitimité indiscutable. Deux camps de force presqu’égale sont donc placés face à face[1] (47,6% pour les trois formations indépendantistes, 52% pour les unionistes emmenés par le nouveau parti de centre-droit Ciudadanos).

C’est le moment de faire preuve d’intelligence politique. Jusqu’à maintenant, elle ne semblait guère présente. Mais ce vote massif et cette division nette au sein de l’électorat peuvent avoir pour effet de dégonfler les arrogances réciproques. Il n’est pas interdit de l’espérer.

D’autant plus que cette élection apporte une excellente nouvelle: la claque magistrale flanquée au premier ministre espagnol Mariano Rajoy. Son Parti populaire a perdu huit sièges au parlement catalan et ne compte plus que trois élus, soit 4,24% des voix. Or, c’est lui qui a recouru à ces élections régionales. Dès lors, sa cuisante défaite aura forcément des conséquences sur le plan national. Rajoy ayant géré la crise catalane de façon catastrophique, plus vite Madrid l’éjectera mieux l’Espagne et la Catalogne se porteront.

Le Parti populaire était une sorte d’avatar du franquisme avec juste une couche de vernis démocratique pour la décoration.  Ciudadanos, formation libérale de la droite modérée – qui n’est pas l’héritier du franquisme ­– a vocation à le remplacer.

Cela dit, même sans Rajoy, le plus dur reste à faire pour les élus Catalans. Les séparatistes seraient malvenus d’exiger l’indépendance rapide avec 52% d’électeurs qui, en élisant Cuidadanos, ont voté contre elle. Toutefois, les unionistes seraient tout aussi malvenus de croire que l’indépendance ne deviendra jamais le souhait majoritaire des Catalans. Après tout, la cause séparatiste est en progression depuis plusieurs années.

S’ils parviennent à former le gouvernement régional, les indépendantistes, au lieu de réclamer un nouveau référendum qu’ils risquent de perdre et de voir ainsi leur élan brisé, seraient mieux avisés de négocier avec Madrid un statut accordant à la Catalogne une autonomie encore plus complète, notamment sur le plan budgétaire.

Avec le temps, soit ce statut conviendra à la majorité des Catalans, et alors les indépendantistes pourront se targuer d’avoir provoqué cette avancée. Soit, la Catalogne ne s’en satisfera pas et son exécutif disposera alors de l’expérience de gouvernement nécessaire pour rompre sans heurt les derniers liens avec l’Espagne.

La balle est dans leur camp. Attention aux autogoals.

Jean-Noël Cuénod

[1] En sièges au parlement catalan, les indépendantistes disposent de la majorité absolue. 70 sur 135.

16:51 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : catalogne, espagne, elections, indépendance | |  Facebook | | |