01/06/2017

Affaires – les Macron's n’ont rien compris

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Les petites affaires immobilières du ministre Richard Ferrand intéressent désormais les magistrats. Le ministre de la Justice relaie un communiqué de son bras droit qui fait l’objet d’une enquête. Macron et les siens n’ont donc rien compris au changement radical de la mentalité ambiante qui ne supporte plus copinage et népotisme. Indécrottable caste politicienne.

Après avoir affirmé qu’il fallait « circuler » car il n’y avait « rien à voir » dans le dossier Ferrand, la justice a changé de disque : le Parquet a ouvert une information préliminaire pour jeter la lumière sur les opérations immobilières réalisées par le tout nouveau ministre de la Cohésion des territoires lorsqu’il dirigeait les Mutuelles de Bretagne.

Le Canard Enchaîné d’hier a clairement décrit le processus : Les Mutuelles de Bretagne cherchent des locaux à louer. Leur directeur général Ferrand trouve un vendeur avec lequel il signe, en son nom, un compromis aux termes duquel la vente ne sera effective que si Les Mutuelles de Bretagne signent un bail avec la Société civile immobilière (SCI) qui prendra la place de l’acheteur (Richard Ferrand). Le futur ministre propose alors cette location à son conseil d’administration, sans spécifier son rôle dans l’opération. La compagne de Ferrand fonde sa SCI qui reprend à son compte le compromis de vente et se substitue à son compagnon pour devenir propriétaire des locaux. Le bail de location est signé par le Conseil d’administration des Mutuelles de Bretagne. « Tout le monde savait que la propriétaire n’était autre que ma compagne » dit aujourd’hui Richard Ferrand. Mais, ajoute Le Canard, celui qui présidait le conseil à l’époque n’en a gardé aucun souvenir. Résultat : la compagne du futur ministre, nanti du bail des Mutuelles, a obtenu un prêt de 400 000 euros – soit la totalité de l’investissement – couvert par les loyers. Et comme les Mutuelles de Bretagne ont pris à leur charge les travaux de réfection des locaux (184 000 euros), l’heureuse bénéficiaire deviendra propriétaire de locaux restaurés. Gâteau sur la cerise, la compagne de Ferrand est désormais l’une des principales avocates des Mutuelles de Bretagne.

Façon François Fillon – dans une moindre mesure – Richard Ferrand a finassé avec les journalistes, avançant un argument qui, le lendemain, était contredit. Et ainsi de suite. Comme le l’ex-futur président, il a alimenté lui-même la spirale de la polémique. Or, ce genre de mécanisme entraîne ipso facto le gouvernement. Sur ce point, le président Macron a raison : c’est au premier ministre de prendre les décisions. Or, force est de reconnaître qu’Edouard Philippe a mal géré l’affaire en laissant la spirale se développer.

Le comportement de Richard Ferrand enfreint-il la loi, notamment celles sur les mutuelles ? A la justice de répondre. Mais sur le plan politique, la question n’est pas là. Destinés à favoriser les proches de hauts dirigeants, ces petits tours de passe-passe ne… passent plus, qu’ils soient ou non légaux.

Bayrou et l’affaire du touïte maudit

Autre clou dans l’escarpin présidentiel : l’enquête préliminaire ouverte pour emplois fictifs d’assistants au Parlement européen contre 19 eurodéputés, dont la ministre Marielle de Sarnez, bras droit au MoDem de François Bayrou. Le dénonciateur n’est autre que le Front national. A l’évidence, le FN veut enfumer la justice et les médias pour faire oublier ses propres turpitudes qui sont d’une toute autre nature : après enquête, le Parlement européen a dénoncé à la justice française un important système d’emplois fictifs ourdi par le Front national pour alimenter ses caisses avec l’argent public des Européens (préjudice allégué : cinq millions d’euros). Rien de tel pour les 19 députés dont la ministre qui a porté plainte en dénonciation calomnieuse contre une représentante du FN.

Sa cause paraît plutôt bonne. C’est sans compter sur son mentor, le Ministre ­– d’Etat !– de la Justice, François Bayrou : il a retouïté un communiqué de Marielle de Sarnez se défendant contre les accusations frontistes. Certes, il a pris soin d’effacer de son compte Touïteur toute référence à sa fonction ministérielle. Mais quand on est ministre de la Justice, on ne l’est pas à temps partiel. La distinction entre expression privée et charge publique n’est pas acceptable. Bayrou engage son ministère, son gouvernement et son pays en tout temps et sous toutes les latitudes.

Cette rediffusion d’un communiqué plaidant la cause d’une personne visée par une enquête judiciaire est d’autant plus inadmissible qu’elle est le fait du ministre de la Justice, garant de l’indépendance des magistrats français. Où est l’indépendance lorsque son garant a pris fait et cause pour un justiciable ?

Affaires et Common Decency

Ces deux affaires démontrent à quel point la caste politique française – pourtant en plein renouvellement – n’a pas encore intégré la « common decency » illustrée par le grand George Orwell. Cette formule difficilement traduisible qui signifie, en gros, « décence ordinaire ou générale ou populaire » et que le philosophe Bruce Bégout définit comme « la faculté instinctive de percevoir le bien et le mal » dans son ouvrage La décence ordinaire (Editions Allia).

La « décence commune » est donc un sentiment d’évidence qui permet de trancher entre ce qui se fait et ce qui ne doit pas se faire. Evidence ? Pas pour tout le monde. Nombre de politiciens ne partagent pas cette « décence commune » et naviguent entre les eaux du « ce qui se fait » et celles, troubles, « de ce qui ne se fait pas ». Souvent mal rémunérés, ils ont pris l’habitude d’agrémenter leur frugal quotidien par quelques margoulinades et autres carabistouilles. Ces petits arrangements avec la « décence commune » étaient tolérés par la grande majorité des citoyens. Mais le vent du Nord avec ses effluves vertueuses a soufflé sur l’Hexagone : ce qui était accepté, ne l’est plus. L’affaire Fillon en est la démonstration la plus éclatante.

Et puis, la jeunesse d’Emmanuel Macron, son audace et sa vivacité, ont profité de ce changement de climat et en ont accentué les rigueurs en promettant une loi sur la moralisation politique et en flanquant un grand coup de balais sur ces partis qui puaient le remugle. Grand ménage de printemps dans la maison France. Mais voilà qu’avec Richard Ferrand et François Bayrou, on ferme les fenêtres, on range les produits d’entretien.

Certes, la France a toujours éprouvé de la peine à mettre le curseur de ses humeurs au bon endroit. Trop laxiste hier, deviendrait-elle trop excessive ? C’est probable. Cela dit, le moins que l’on puisse attendre de ce gouvernement est qu’il mette en pratique les principes moraux dont il s’est fait l’héroïque héraut. Le président Emmanuel Macron est aujourd’hui porté par une vague d’espérance populaire. Gare au reflux.

Jean-Noël Cuénod

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26/05/2017

Les idiots utiles du terrorisme

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Après l’attentat de Manchester, les réseaux sociaux crépitent de réactions faussement musclées et réellement stupides, du genre «contre le terrorisme, assez de marche blanche, passons à l’action ». Comme si les Tartarinades pouvaient changer quoique ce soit. Si vous n’êtes ni militaires, ni agents de renseignement, ni policiers, ni magistrats, le mieux que vous ayez à faire est de méditer cette maxime de l’inusable Pierre Dac:

Parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l'ouvrir.

L’avantage des marches blanches est qu’elles s’efforcent de souder le peuple. Car rien ne contrarie mieux les plans de l’islamo-fascisme que de l’affronter uni. Son but, au moins, est clair : abattre la démocratie et toutes les libertés, asservir les femmes et déverser l’intelligence dans les marais de l’obscurantisme.

Pour parvenir à cette fin, l’islamo-fascisme doit créer un fossé entre l’immense majorité des musulmans d’Occident qui veulent vivre en paix et leurs concitoyens professant d’autres convictions. Il s’agit donc de provoquer des actions de représailles de la part de groupes d’extrémistes non-musulmans contre leurs voisins musulmans, entrainant ainsi notre société dans la spirale des violences. Dès lors, tous ceux qui excitent la haine contre les musulmans sans distinction sont les plus efficaces idiots utiles de l’islamo-fascisme.

L’autre «idiot utile» du terrorisme

Il faut dire que l’exemple vient de haut. Dans le registre «idiot utile» du terrorisme, Donald Trump se pose en champion. Compte tenu de son inaptitude à lire un dossier et à en comprendre quoique ce soit, le président américain a été placé, selon toute vraisemblance, sous la coupe des nombreux généraux qui le conseillent. Ou plutôt qui le guident. Ils représentent ce complexe militaro-industriel dont le président Eisenhower – républicain et ancien général, chef de l’Etat-Major de l’armée américaine – dénonçait la mainmise en 1960 déjà, lors de son dernier discours à la Maison Blanche.

Afin de permettre à ce complexe de réaliser de plantureuses affaires, Trump va couvrir d’armes de très haute technologie le pays qui a nourri idéologiquement (et parfois financièrement) le terrorisme islamique : l’Arabie Saoudite. Le sympathique Royaume liberticide et gynophobe consacrera à son petit marché de mort, 110 milliards de dollars (selon l’agence Bloomberg, ce chiffre serait gonflé ; l’achat des Saoudiens est estimé entre 30 et 40 milliards de dollars, ce qui reste considérable). La nation qui a donné naissance au wahabbisme et diffusé la pire des interprétations de l’islam disposera bientôt en son arsenal déjà bien pourvu par l’oncle Sam, du système de défense antimissile THAAD, de navires de combat, d’avions de transport militaire tactiques ainsi que des technologies les plus actuelles dans le domaine des hélicoptères.

La diplomatie américaine soutient qu’il s’agit pour Washington d’aider l’Arabie Saoudite à contrer la menace iranienne et à lutter contre le terrorisme. Même l’ultranationaliste et pro-américain ministre israélien de la défense Avigdor Liberman est interloqué par cette avalanche d’armes sur le régime saoudien et a fait part de son inquiétude au micro de la radio militaire de son pays:

« Je ne suis jamais tranquille devant aucune course à l’armement, et l’énorme acquisition faite par les Saoudiens n’ajoute certainement pas à ma tranquillité.»

Directement visés, les dirigeants iraniens vont sans doute renforcer leur arsenal militaire en se tournant vers leur allié russe. Quant à ce qui reste de l’Etat islamique, point n’est besoin d’un tel équipement pour en venir à bout en Irak et en Syrie. Leur pouvoir de nuisance s’exerce désormais principalement dans les actes terroristes contre lesquels des missiles de croisière ne peuvent vraiment pas grand chose !

Surtout, même si l’Etat islamique venait à disparaître, il serait aussitôt remplacé par une autre structure terroriste. Et celle-ci pourrait fort bien prendre le pouvoir en Arabie Saoudite qui reste un Royaume fragile et dont l’idéologie islamo-fasciste correspond à tous points à celle des terroristes.

On imagine alors en quelles mains tomberait cet imposant arsenal vendu par Trump et l’usage qui en serait fait contre Israël et l’Occident. Le pire n’est jamais sûr. Mais on sait depuis les errements américains en Irak qu’il reste diablement probable.

Jean-Noël Cuénod

 

 

 

11:23 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (19) | Tags : terrorisme, trump, arabie saoudite | |  Facebook | | |

23/05/2017

Les petits de Manchester

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Les petits de Manchester

 Etincelles la nuit au cœur

            

            Les petits de Manchester

            Les petits de Manchester

            Les petits de Manchester

 

Sont partis dans les gerbes d’étoiles

En emportant l’enfance éternelle

Nous voilà maintenant orphelins

De ces petits devenus immenses

Pour leur bourreau à jamais l’oubli

Pas même l’aumône de la haine

Jean-Noël Cuénod

17:42 Publié dans Poésie L'Or du temps | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : terrorisme, manchester | |  Facebook | | |

18/05/2017

Gouvernement Macronvélique, entre caviar et knout

 

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Contrairement à ce qu’un vain peuple pense, Nicolas Hulot n’est pas le seul ministre de la nouvelle équipe cornaquée par Edouard Philippe. Ils valent aussi le détour, les autres membres du gouvernement concocté par Macronvel, ce Machiavel aux yeux de velours.

Tout d’abord, sur un plan général, outre le respect[1] de la parité entre femmes et hommes – saluée unanimement avec des sincérités variables – Emmanuel Macron n’a pas fait dans le jeunisme à tout crin. La moyenne d’âge reste stable : 54 ans en moyenne, soit un an de plus que le dernier cabinet Valls (53 ans). A titre de comparaison, l’âge moyen du gouvernement suisse est de 57 ans.

Le nouveau président avait promis un gouvernement resserré. Avec 22 membres (3 ministres d’Etat, 15 ministres et 4 secrétaires d’Etat), on a vu plus ristrète, sans être pléthorique pour autant. Le dosage entre gauche, centre, droite et hors-caste[2] étant malaisé à réaliser, il a fallu allonger la sauce pour parvenir à la bonne cuisson : 6 socialistes libéraux, 2 radicaux de gauche, 3 centristes du MoDem, 2 figures de la droite Les Républicains et 9 hors-castes (avec des sensibilités, pour certains, gauche modérée, centriste et droite républicaine).

En compulsant un peu plus cette liste, on constate que le président Macron a cherché à équilibrer enthousiasme et rigueur, caviar et knout.

Côté caviar, passons sur la nomination de Nicolas Hulot, le Plouc en a assez causé. Relevons d’emblée une divine surprise, en la personne de la nouvelle ministre de la Culture Françoise Nyssen, l’une des dernières éditrices dignes de ce nom qui a fait d’Actes Sud une belle lumière de la littérature contemporaine. Macron a donc choisi l’intelligence à la verroterie médiatique. Françoise Nyssen nous changera très agréablement de Fleur Pellerin…

Excellente aussi l’idée de placer Marlène Schiappa au Secrétariat d’Etat à l’égalité femmes-hommes. Elle a lancé un réseau d’une remarquable efficacité sur la base de son blogue «Maman travaille». Voilà au moins un membre du gouvernement qui sait comment jongler entre ordinateur, biberon, couche-culottes, conférences.

Malin également, le choix de Sylvie Goulard aux Armées. Certes, on l’attendait plutôt aux Affaires européennes, mais justement... Le président Macron veut donner un sérieux élan à l’Europe de la Défense qui avance au pas d’une tortue asthmatique. Or, pour atteindre cet objectif, Sylvie Goulard présente un excellent profil. Députée européenne et ancienne conseillère de Romano Prodi lorsqu’il dirigeait la Commission à Bruxelles, elle connaît l’UE de fond en comble. Et puis, il fallait trouver au bras droit de François Bayrou – ce précieux allié devenu ministre d’Etat à la Justice –, un dicastère de choix. Marielle de Sarnez, europhile convaincue et militante, est à sa place aux Affaires européennes.

Judicieux enfin, d’avoir installé Elisabeth Borne, ministre des Transports. Tout d’abord, d’avoir une Borne aux transports, voilà qui va réjouir Le Canard Enchaîné. Ensuite, elle fut directrice de la stratégie aux chemins de fer français (SNCF), préfette de la région Poitou-Charente, directrice de cabinet de la ministre de l’Environnement Ségolène Royal et des tentaculaires transports publics parisiens (RATP), tous postes qui l’ont bien préparé à exercer pleinement ce ministère plus stratégique que médiatique.

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Voilà pour le caviar. Mais le knout est prêt à cingler le dos des budgétivores. Bercy est désormais dirigée par la droite libérale avec les LR Bruno Le Maire et Gérald Darmanin (photo: leur arrivée pour leur premier Conseil des ministres). Ils ont donc en main, l’économie, le budget, le fisc, la sécurité sociale et la fonction publique qui va être réformée. Du lourd. Du franc. Du massif. Les ministres «caviar» auront bien de la peine à soutirer des fonds pour leurs projets. Car si le nouveau président a placé Le Maire et Darmanin à ces postes essentiels, c’est pour appliquer une politique libérale. Quelle sera la dose de «social» dans ce libéralisme ? Un doigt ? Deux ? Un bras ?

Autre manieur de knout, beaucoup moins connu, Jean-Michel Blanquer qui fut directeur-général de l’Enseignement scolaire entre 2009 et 2012, sous la présidence Sarkozy, ce qui en faisait le numéro 2 de l’alors ministre de l’Education nationale, Luc Chatel. Les langues vipérines sifflent que Blanquer était plutôt le numéro 1, Chatel n’ayant guère d’aisance en milieu scolaire. Sous sa direction, la politique de la droite a été rudement appliquée. Les syndicats affronteront donc forte partie. D’autant plus forte, la partie, qu’elle les connaît bien! 

Jean-Noël Cuénod

Dessin d'Acé

 

[1] La parité macronienne a ses limites : une seule femme a reçu un ministère d’autorité, Sylvie Goulard aux Armées.

[2] Le Plouc se refuse à ranger les ministres qui n’appartiennent pas à un appareil de parti dans la catégorie «société civile», terme vide de sens, et préfère celui de hors-caste. Les politiciens d’appareils formant une catégorie assez proche de la définition que donne Larousse de la caste (Groupe social endogame, ayant le plus souvent une profession héréditaire et qui occupe un rang déterminé dans la hiérarchie d'une société).

 

16:41 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : gouvernement, philippe, macron | |  Facebook | | |

17/05/2017

Hulot ne partira pas en vacances !

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Chirac, Sarkozy, Hollande en avaient rêvé, Macron l’a réalisé: convaincre Nicolas Hulot de devenir ministre. Et pas n’importe lequel: «Ministre d’Etat, ministre de la transition énergétique et solidaire». Il aura besoin de ce titre-bouclier, car ses collègues du nouveau gouvernement n’ont pas tous la fibre écolo, loin de là.

 En ajoutant «d’Etat» à son titre ministériel, le président Macron a donc élevé l’écologiste français le plus célèbre dans le peloton de tête de la hiérarchie protocolaire. Le numéro 2 du nouveau gouvernement, Gérard Collomb, est lui aussi «Ministre d’Etat» (à l’Intérieur). François Bayrou (à la Justice) est le troisième ministre à être ainsi oint par ce Saint Chrème gouvernemental.

Outre qu’elle permet d’être servi à table avant les autres (mais après le président de la République et le premier ministre, quand même), cette distinction donne un contenu symbolique fort à celui qui en est revêtu. Ce n’est pas forcément un détail négligeable dans un pays comme la France où les médias sont très gourmands en emblèmes et bimbeloteries clinquantes.

 Au fil des ans à la tête de sa Fondation, Hulot a démontré qu’il n’était pas qu’un homme de belles images mais surtout un porte-parole populaire et convaincant de la défense de l’environnement.  Pendant quinze ans, il a refusé systématiquement les portefeuilles que les présidents successifs lui ont proposés afin de profiter de sa grande notoriété télévisuelle. Pourquoi a-t-il changé d’avis maintenant ? S’il ne faut pas négliger l’effet sur Hulot de la Macromania qui balaie la France d’un vif courant d’air, le nouveau président lui a sans doute garanti un espace d’actions qu’aucun de ses prédécesseurs à l’Elysée n’avaient osé lui aménager. Et c’est vraisemblablement cette large marge de manœuvre qui a convaincu Nicolas Hulot d’accepter ce ministère d’Etat.

Son titre n’est d’ailleurs par anodin, «transition écologique et solidaire». Cela signifie que Nicolas Hulot ne se contentera pas de protéger le lys martagon ou le gypaète barbu (rien à voir avec la pilosité du premier ministre Edouard Philippe) mais qu’il aura la main sur un secteur-clé de la nouvelle économie vouée à la transformation des activités énergivores en développement respectueux de l’environnement. L’adjectif «solidaire» suppose que cette transition écologique ne laissera pas dans l’ornière les classes sociales défavorisées.

Comparée à ses pays voisins, la France a pris un grand retard en matière de politique environnementale. Le pari macronien est donc de créer un nouveau type d’activités économiques basé sur l’écologie au sens large du terme et d’en faire «un gisement d’emplois» pour reprendre l’expression chère aux énarques. La France macronifiée ferait donc d’une pierre deux coups : protéger l’environnement et lutter contre le chômage.

En théorie, ce plan paraît idéal. Il reste à le mettre en œuvre. Aussitôt, les ennuis commencent. Opérer une transition de ce type réclamera forcément l’injection de fonds publics, même si le nouveau gouvernement fera tout pour y intéresser le secteur privé. Or, dans cet exercice, Nicolas Hulot sera confronté à deux ministres issus de la droite Bruno Le Maire (Economie) et Gérald Darmanin (Action et Compte publics, autrement dit Budget, Sécurité sociale et Fonction publique), désignés comme chiens de garde pour défendre le coffre-fort de l’Etat contre les appétits budgétivores de leurs collègues.

Certes, toujours aussi malin en matière de «casting», le président Macron a choisi deux hommes de droite au libéralisme plus relatif qu’absolu. Lors de la primaire de la droite, Le Maire et Darmanin avaient vivement critiqué l’ultralibéralisme de François Fillon. Néanmoins, si Macron les a placés à ce poste, c’est bien pour tenir le rôle de pittbulls et non celui de caniches. Ce duo droitier connaissant mieux que lui les rouages de l’administration, Nicolas Hulot ferait bien de surveiller ses mollets.

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Hulot et son premier ministre nucléocrate

L’autre obstacle sur la route de Nicolas Hulot sera le premier ministre Edouard Philippe lui-même (brossé à rebrousse-poils par Bernard Thomas-Roudeix). Car ce «gentil boxeur», qui semble aussi lisse que son président Macron, fut un nucléocrate de l’ombre. En octobre 2007, Edouard Philippe fut nommé «directeur de la communication et des affaires publiques» de la multinationale nucléaire française Areva. Ce titre ronflant cache, en fait, l’activité de lobby auprès des parlementaires et des médias pour les convaincre d’œuvrer en faveur de la cause nucléaire. Les discussions entre le chef du gouvernement et son ministre d’Etat risquent fort d’être explosives. Attention aux retombées!

Il reste à espérer que Nicolas Hulot aura l’entourage nécessaire pour l’aider à surmonter ou contourner tous ces obstacles. Une de ses armes maîtresses sera la menace de démissionner. Car son départ du gouvernement provoquerait une forte chute de popularité du président Macron. Mais on ne saurait la brandir à tout bout de champ. Rien ne s’use plus vite qu’une sommation qui n’est jamais suivie d’effet.

Jean-Noël Cuénod

20:00 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : nicolashulot, macron, gouvernement, france | |  Facebook | | |

15/05/2017

Macron joue la droite contre la droite

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En nommant premier ministre Edouard Philippe, le président Macron a choisi le pire des scénarios pour le parti Les Républicains (LR). Même s’ils avaient eu le temps de se préparer depuis plusieurs heures, les chapeaux à plumes de la droite n’ont pu cacher leur embarras.

Celui de Bernard Accoyer en est tout ébouriffé.

D’un côté, le secrétaire général du parti LR se demande si le nouveau premier ministre va soutenir, aux législatives, les candidats de son parti ou ceux du mouvement présidentiel de la République En Marche (REM). Mais de l’autre, il ne veut surtout pas exclure Edouard Philippe du parti LR.

Avis diamétralement opposé à la déclaration matamoresque de François Baroin, directeur de la campagne du parti LR, qui a promis l’exclusion immédiate – en attendant l’estrapade, le pilori et les mines de sel ­– à tout élu de son parti pris en flagrant délit de flirt avec le mouvement présidentiel REM. Mais si Edouard Philippe, chef du gouvernement nommé par l’ennemi Macron, n’est pas exclu, alors qui le sera ? Le petit candidat de base ? On imagine le barouf.

La droite française est bien enREMerdée.

D’autant plus que si le président est tout jeune, tout beau, tout lisse, la tambouille politicienne, elle, reste ce qu’elle a toujours été, lourde en sauce. Et les fumets qui se dégagent des cuisines de l’Elysée excitent une fois encore les appétits des politiciens; jeunes ou vieux, ils n’ont jamais manqué d’estomac. Ainsi, le sarkoyste impénitent Gérard Darmanin, maire de Tourcoing, l’un des espoirs LR, s’est empressé de saluer l’arrivée à Matignon de son compagnon de parti et de saluer « la décision du président de la République » qui s’est élevé au-delà des « clivages politiques » (traduction simultanée: merci de me faire une petite place au gouvernement). Et François Baroin de manger son chapeau à plumes tout neuf.

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Pour commencer la démolition de la droite, le choix d’Edouard Philippe par le doux tueur aux yeux d’azur est parfait. Avec Alain Juppé, le nouveau chef du gouvernement ne partage pas que la même coupe d’absence de cheveux. Après deux ans passés au Parti socialiste auprès de l’alors premier ministre Michel Rocard, Edouard Philippe – qui a la souplesse nécessaire pour marcher sur les deux trottoirs à la fois ­– a rejoint la droite et participe en 2002 à la création de l’UMP par Alain Juppé. Depuis, il restera fidèlement attaché au maire de Bordeaux. Qui n’a pas manqué de féliciter son « poulain ». Au fond, avec Edouard Philippe, Macron s’est offert un Juppé avec 30 ans de moins. Un Juppé qui n’a jamais été aussi populaire à droite.

Edouard Philippe est également un homme jeune, 46 ans. Le duo qu’il forme avec Emmanuel Macron donne donc un sacré coup de bambou à la classe politique française, jusqu’alors fripée et chenue. Même François Baroin, 51 ans, n’est pas épargné, lui qui semble toujours traîner une vieille fatigue.

Pour l’instant, cette nomination fait l’effet d’une volée de bâton dans la fourmilière de la droite. Les LR courent dans tous les sens. Mais la droite est forte en France. Elle se reformera. Comment ? Les centristes LR vont rejoindre la majorité présidentielle, d’autant plus que c’est l’un des leurs qui va diriger la campagne des législatives, rôle dévolu au premier ministre. Sous la bannière du mouvement macronien REM ou sous celle d’un nouveau parti ? La question reste ouverte.

Privé de ses éléments centristes, ce qui restera du parti LR sera mécaniquement tiré vers la droite par la tendance culs-bénits de Sens Commun, des partisans de Laurent Wauquiez et des fillonistes. Les relations avec le Front national se poseront donc aussitôt. Malgré le score impressionnant qu’il a réalisé (10,6 millions de voix), le Front national est ressorti affaibli de la campagne présidentielle. La désastreuse prestation de sa patronne Marine Le Pen au débat avec Emmanuel Macron continue à laisser des traces. La dirigeante du FN est désormais ouvertement contestée au sein de son parti, situation mortelle pour un chef d’extrême-droite. Dès lors, la droite LR peut en profiter pour vider de sa substance le Front national en se calant sur le catholicisme identitaire et l’immigration et offrir ainsi aux électeurs frontistes une alternative intellectuellement plus crédible que celle présentée par Marine Le Pen.

Mais alors, la droite LR radicale risque à son tour de ne pas sortir de cet enclos extrémiste que le Front national est parvenu à élargir sans en sortir.

Jean-Noël Cuénod

 

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10/05/2017

Macron-Mélenchon, entrepreneurs en démolition

Macron,Melenchon,Valls,legislative2017

Au-delà du fossé idéologique qui les sépare, par-delà leurs divergences de style, Macron-Mélenchon poursuivent la même stratégie et sont en train d’atteindre leur objectif commun : débarrasser le paysage politique français des immeubles lépreux qui l’encombraient.

Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon se sont d’abord attaqués au Palais décrépit de la gauche, le Parti socialiste. Le nouveau président français a toujours tenu son plan de démolition bien à jour. Il a quitté le gouvernement juste au moment où il le fallait, ni trop tôt (il n’avait pas encore amassé de soutiens, ni d’expériences de haut niveau), ni trop tard, (pour ne pas porter l’ensemble du bilan Hollande). Il a lancé son mouvement En Marche et annoncé sa candidature, pile à l’heure. Pendant ce temps, son rival social-libéral Manuel Valls restait englué à Matignon et dans ce PS qui le rejette. Aujourd’hui, l’ancien premier ministre subit revers sur humiliation; il en est réduit à quémander un bol de soupe à la table du président élu qui, cruel, lui en jette le contenu, bouillant, à ses pieds. A la queue comme tout le monde, si tu veux être MON député ! Et encore, pas sûr que je t’accepte, t’as pas le profil, coco.

Macron, un si gentil tueur

Macron est un sympathique tueur politique aux yeux d’azur candide.

La façon dont il traite Valls n’a rien d’une quelconque vengeance pour lui faire payer ses remontrances publiques lorsque le président tout neuf était ministre de l’Economie. Emmanuel Macron n’a pas ce genre de passion. Il tue par méthode et non par colère.

Il fait plutôt d’Emmanuel Valls un exemple pour les socialistes qui sont tentés de le rejoindre : si vous voulez une investiture aux législatives, ce ne sera pas la rose au poing que vous viendrez, mais avec une corde au cou, signe que vous acceptez de concourir sous mes propres couleurs. Il ne s’agit pas de redonner un second souffle au PS moribond mais bien de l’achever pour faire place nette.

Sur l’aile gauche du Palais socialiste, Jean-Luc Mélenchon a fait la même besogne dans ce style à la fois tonitruant, populaire et cultivé qui est le sien. En développant un programme très axé sur l’écologie et la défense des revendications socialistes classiques, il a vidé de sa substance le pâle accord entre le candidat officiel du PS Benoît Hamon et le reliquat des écologistes. Comme ses qualités de débatteurs, de tribuns et d’organisateurs de campagne sont sans comparaison avec celles du modeste Hamon, Mélenchon est devenu le leader de la gauche – et plus seulement de la gauche de la gauche – en réduisant le parti du gouvernement à 6%, à peine plus que Debout La France. Aujourd’hui, Hamon doit à son tour quémander un bol de soupe en annonçant la création en juillet, «d’un mouvement pour reconstruire une gauche inventive, qui dépassera les étiquettes politiques». Un mouvement destiné, sans doute, à faire alliance avec la France Insoumise de Mélenchon. Mais il n’y aura qu’un patron, on devine sans peine lequel. Aspiré sur sa droite par Macron et sur sa gauche par Mélenchon, voilà le Palais Rose réduit en gravats.

Macron,Melenchon,Valls,legislative2017Mélenchon, après le PS, le PC

Mais La Méluche n’a pas terminé son boulot. Il y a encore la cabane du jardinier, occupée par les restes du Parti Communiste français. En refusant de s’allier avec lui, la France Insoumise, oblige le PCF à n’avoir pour alliés que des socialistes déambulant, hagards, sur leurs ruines. Dès lors, le pire est à craindre, à savoir des pertes spectaculaires en sièges avec, pour conséquence, la fermeture du robinet à finances publiques. Donc, exeunt PS et PC, place à la France Insoumise, pôle de la gauche avec lequel tous ceux qui se réclament de ce camp devront composer,

Emmanuel Macron en a bientôt fini avec l’aile droite du Palais Rose. Reste à démolir la Bastille du parti Les Républicains qui, bien qu’affaibli, résiste mieux que le PS. Cela dit, les modérés LR piaffent de rejoindre la future majorité présidentielle. Mais sur leur route, François Baroin, directeur de la campagne des LR, a dressé un obstacle de taille, représenté par les investitures aux législatives, en menaçant d’exclusion celles et ceux qui seraient prêts à rejoindre la nouvelle majorité présidentielle. Pas de parti, pas d’aide logistique et certitude d’avoir un concurrent LR dans les pattes. Ça fait réfléchir.

Néanmoins, si Machiavel-Macron désigne pour premier ministre une personnalité du centre-droit, voire même issu des rangs LR, alors cet obstacle va sans doute voler en éclats. C’est bien ce qu’a annoncé mercredi Gilles Boyer, ancien directeur de campagne d’Alain Juppé et candidat : « Si Emmanuel Macron désigne lundi un Premier Ministre qui appartient aux Républicains ou appartient à la famille de la droite et du centre, nous ne pouvons pas ne pas en tenir compte ».

La truite de Macron

Si Emmanuel Macron ne parvient pas à débaucher une personnalité de la droite modérée ou du centre, il risque fort de ne pas pouvoir disposer d’une majorité. Or, même pour gouverner par ordonnances comme il l’envisage, il est nécessaire d’obtenir l’aval du parlement. Il porterait cet échec comme un boulet jusqu’à la fin de son quinquennat et ne serait alors qu’un président faible, à la merci de majorités changeantes.

En revanche, s’il réussit à prendre dans ses filets une belle truite de la droite, les autres poissons LR vont suivre Macron par bancs entiers. Il en sera alors fait de l’unité du parti LR. Il n’en restera que la tendance hyperconservatrice dont le chef de file est Laurent Wauquiez avec Sens Commun pour cavalerie catho-tradi. Comme ce courant n’est séparé du Front national que par l’épaisseur d’une hostie, il ne sera nullement malaisé pour le FN de lui ménager une passerelle. C’est d’ailleurs ce que vise Marine Le Pen lorsqu’elle veut transformer son parti en changeant son nom.

Dès lors, le nouveau paysage politique français serait composé d’une force centrale, d’un pôle de gauche radicale et d’un pôle de droite radicale. A moins que le chaos s’installe, en cas de mauvais choix initial du premier ministre. Dans tous les cas de figure, l’ancien ordre politique disparaît dans la fosse commune de l’Histoire.

 Et les écolos, dans tout ça ? C’est ce qui a de bien avec les écolos français, ils n’ont besoin de personne pour se démolir. Ils se biodégradent tout seuls.

Jean-Noël Cuénod

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09/05/2017

Premières lézardes à la façade du FN

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Le Front national veut muer pour mieux se placer dans la recomposition de la vie politique française, comme l’a annoncé sa présidente, Marine Le Pen, dimanche soir. Mais le FN y laissera-t-il sa peau ?

Dès dimanche soir, son père Jean-Marie Le Pen s’est vigoureusement opposé à cette transformation et au changement de nom du parti qu’il a cofondé en octobre 1972 sur les décombres du mouvement néofasciste Ordre Nouveau. De son point de vue, le résultat obtenu par Marine Le Pen est un échec due à l’influence qu’exerce sur elle son principal conseiller et vice-président du FN, Florian Philippot. 

Certes, à 89 ans, Jean-Marie Le Pen ne constituera pas pendant longtemps un obstacle sur la route de sa fille. Néanmoins, le cofondateur du parti conserve un certain pouvoir de nuisance qu’il peut d’autant plus faire valoir que les divisions ne manquent pas au sein du Front national. Le FN n’a jamais été un parti monolithique contrairement à ce que la prééminence du Chef pouvait le faire penser. Le talent de Jean-Marie Le Pen fut de faire cohabiter en une seule entité politique les traditionnelles familles de l’extrême-droite française ­– pétainiste, royaliste, catholique intégriste, nationale-révolutionnaire, néofasciste ­– qui se sont souvent opposées, y compris durant l’Occupation.

Pour conserver l’harmonie au sein de son parti, Jean-Marie Le Pen préférait agir sur l’Exécutif de l’extérieur, en évitant de diluer son mouvement dans des alliances formées en vue d’exercer les responsabilités gouvernementales. Marine Le Pen a choisi une stratégie inverse; elle veut exercer la réalité du pouvoir. Or, il lui sera impossible de viser cet objectif sans alliance. La première qu’elle a conclue, celle avec Debout la France de Nicolas Dupont-Aignan – qui veut rester indépendant du FN – n’a guère été convaincante[1]. Mais ce fut un début. Dans l’optique des élections législatives (11 et 18 juin), elle cherche à attirer dans ses filets l’aile droite du parti Les Républicains en pleine décomposition. Et pour ce faire, il est préférable de transformer le FN en écurie présidentielle, en évacuant les symboles encore liés à l’extrême-droite.

Au sud, le FN fait moins bien que prévu

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Mais cela ne va pas sans résistance au sein des éléments les plus militants du Front national qui risquent d’élargir les lézardes. Les nombreuses divisions au sein du parti se fédèrent en deux grands courants, deux figures et deux régions. La tendance incarnée par Marine Le Pen et Florian Philippot (un ancien proche du souverainiste de gauche Chevènement) est ancrée dans le nord et l’est de la France que la présidente du FN a arrachés aux socialistes. Son propos est nettement social, étatique, antilibéral et souverainiste. Il s’adresse à l’électorat ouvrier du FN.

L’autre courant est représenté par la nièce, Marion Maréchal-Le Pen(2), députée du Vaucluse. Son propos met en exergue l’identité nationale et culturelle, le catholicisme conservateur et intégriste; en revanche, ce courant défend une conception libérale de l’économie, l’Etat devant se concentrer sur son autorité régalienne (armée, police, frontière). Son électorat est moins ouvrier qu’au nord et plus représenté dans le monde du commerce, des artisans, des petits patrons et des nostalgiques de l’Algérie française, nombreux dans cette région.

Alors que l’on s’attendait à ce qu’elle prenne la tête de la Région Provence-Alpes-Côtes d’Azur, très favorable au FN, Marine Le Pen y a été battue assez largement par Emmanuel Macron (44, 5% contre 55,4%). Même dans le Vaucluse, fief de Marion Maréchal-Le Pen, la candidate frontiste ne fait pas un tabac (46,5% contre 53,4% à Macron). La mobilisation du FN s’est donc révélée moins forte que prévue, ce qui peut démontrer que le message «social» de Marine Le Pen ne passe pas de façon optimale auprès des frontistes du sud.

Dès lors, la présidente du FN ou de sa nouvelle mouture devra équilibrer savamment les investitures de candidats en vue des législatives pour colmater les brèches. Pour l’instant, Marion Maréchal-Le Pen et ses partisans se tiennent sur la réserve. En cas de résultats décevants aux législatives, les couteaux seront dégainés au sein du parti. Et de la famille Le Pen.

Jean-Noël Cuénod

Cet article a paru dans une version plus courte dans la Tribune de Genève et 24 Heures de mardi 9 mai 2017.

 

[1]  A Yerres, près de Paris, fief du député-maire Nicolas Dupont-Aignan, Marine Le Pen réalise un score inférieur (31,5%) à celui qu’elle a obtenu sur le plan national (33,9%).

(2) Marion Maréchal-Le Pen vient d’annoncer qu’elle renonçait à tous ses mandats politiques pour se lancer dans l’entreprise et se consacrer à sa famille. Son grand-père est fou furieux et parle de « désertion » ; ça continue de chauffer dans la famille ! Mais cela n’invalide pas le fait qu’il existe au FN un courant libéral-catho-conservateur opposé à celui de la ligne Marine Le Pen-Philippot ; il reste à savoir qui l’incarnera.

17:10 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : marine le pen, jean-marie le pen, front national, fn | |  Facebook | | |

08/05/2017

Lettre ouverte aux futurs déçus de Macron

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Ainsi, à plus de 66% des votants, vous autres Français avez accordé à Emmanuel Macron, le droit de vous décevoir. Dans ce jeu de massacre qui est votre mode de fonctionnement politique, combien de temps tiendra-t-il ? Une semaine, un mois, un an ? Plus longtemps que Hollande ? Sans doute. Plus longtemps que Sarkozy ? Peut-être.

Il reste encore les troisième et quatrième tours de cette interminable campagne, à savoir les législatives des 11 et 18 juin. Un beau bouzin, ces élections à l’Assemblée nationale !

Avec les partis traditionnels de la gauche et de la droite en miettes.

Avec Marine Le Pen qui agite ses 33,9 % pour faire oublier la claque subie, tout en conservant son pouvoir de nuisance comme une épaisse vipère qui n’aurait pas encore vidé toute sa poche à venin.

Avec les canassons jeunes ou vieux des écuries obsolètes – celle du PS, celle du parti Les Républicain – qui veulent continuer à brouter dans leurs mangeoires quelle que soit la casaque du jockey.

Avec toutes les pesanteurs de ce pays qui pleure encore ce roi dont il a fait couper la tête, qui demeure enchaîné à son passé.

Avec toutes les enfantillages d’un peuple qui ne cesse d’attendre son sauveur suprême alors qu’il ferait bien de se flanquer des coups de pieds aux fesses pour avancer.

Alors peut-être, peut-être, vous offrirez à votre président tout neuf, une majorité à sa main. Mais vous l’attendrez au contour, prêts à l’agonir d’injures dès qu’il touchera à votre pré carré comme votre noblesse l’avait fait jadis avec mon compatriote Necker. Vous défilerez contre lui en trichant sur le nombre de manifestants, tout comme la police en sens inverse. Vous ferez grève. Vous voterez contre lui aux élections municipales et aux régionales. Vous installerez peut-être – le pire est toujours possible – Marine Le Pen à l’Elysée après avoir essoré Emmanuel Macron. Et, très rapidement ­– car la patronne frontiste n’a pas le cerveau du nouveau président – vous serez encore plus déçus. Ces journalistes – que vous détestez tant, parce qu’ils ne vous caressent pas toujours dans le sens de votre poil hérissé– vous en viendrez à les regretter, puisqu’ils disparaîtront dans cet Ordre de la Presse que Le Pen fille nous a promis, à l’image des Ordres professionnels de Pétain. Vous perdrez alors jusqu’à votre droit de rouspéter. Ce sera une autre Histoire. Et vous deviendrez un boulet pour tous vos voisins.

Alors franchement, vous n’en avez pas assez d’aduler un homme, puis de le jeter comme une vieille chaussette trouée ? Ne mettez pas trop d’espoir en ceux qui ont la prétention de vous diriger. Ils représentent des intérêts qui ne sont pas forcément les vôtres.

En regardant tous ces jeunes frimousses crier leur joie au Louvre lorsqu’apparaissait l’impérial Emmanuel Macron, j’ai eu peur. Car il en a fait des tonnes, le Sémillant… La longue marche en solitaire – Napoléon caracolant sur le pont d’Arcole – dans la cour du Louvre… L’Hymne à la Joie qui rythme ses pas… Son discours à la perpendiculaire du triangle de la pyramide, comme pour associer le Delta lumineux maçonnique à son discours d’intronisation républicaine… Le manteau qui flotte un peu au vent, comme la toge de César frémissant dans les courants d’air du Colisée. Ah, il ne nous aura rien épargné question fresque historique, le Garçon Majuscule ! Pas même, la famille royale à ses côtés.

Alors, oui, j’ai eu peur, vraiment peur pour tous ces jeunes qui conduisent leur énergie vers cet aimant Macron. J’ai envie de leur dire : vous avez bien fait d’éviter l’ignoble Front national et sa patronne débectante. Mais gardez votre énergie à meilleure fin. Ne comptez pas sur ce sympathique président qui vous ressemble. Comptez sur vous-mêmes. S’il faut quitter la France pour grandir ailleurs, allez-y. Sans doute, reviendrez-vous car vous verrez que la vie dans votre pays, « c’est pas si mal que ça ». Luttez dans votre quartier, votre village, votre entreprise, votre atelier, votre bureau, votre chantier, pour la justice, pour l’environnement, pour que votre vie soit meilleure et plus fraternelle, ici et maintenant. Il n’y a pas de petites luttes, il n’y a que de grands renoncements.

Ne vous laissez pas envahir par l’adulation d’un homme car elle se transformera vite en rejet. Et le cycle infernal des présidents métaphoriquement guillotinés recommencera pour votre plus grand désespoir.

Mais bon Dieu, bande de Français, quand consentirez-vous enfin à devenir républicains !

Jean-Noël Cuénod

 

 

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04/05/2017

Débat atterrant et République malade

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Atterrant, effarant, indigne… dans la trousse à épithètes, on ne sait laquelle saisir pour qualifier cette chose nommée «débat politique» et diffusée, mercredi soir, sur de multiples chaînes. Chaînes dont nous fûmes trop heureux de nous libérer régulièrement lorsque le niveau d’insultes devenait insupportable. La cause principale de ce désastre: Marine Le Pen, Emmanuel Macron ne faisant qu’essuyer les insultes avec stoïcisme et que répondre à la vingtaine d’infos toxiques débitées par cette marchande de poissons avariés[1]. Un tel déballage de médiocrité haineuse aurait été inenvisageable, même dans un passé récent. Il est ainsi démontré que les structures de la Ve République sont tellement malades qu’elles en viennent à sécréter ce genre de personnages que l’on ne saurait qualifier de «dirigeants» sans rire (jaune). 

Confondant Alstom avec SFR, se mélangeant dans ses dossiers, ne proposant rien, lançant des insultes pour toute réplique, étalant son incompétence crasse avec l’air bravache des cancres-et-fiers-de-l’être, Marine Le Pen n’a pas semblé, ne serait-ce qu’une micro-seconde, se rendre compte qu’elle participe au second tour d’une élection présidentielle. Force est de reconnaître que même le débat Trump-Hillary Clinton n’avait pas sombré en de telles abysses.

Dans quel autre pays démocratique, un débat de cette importance pourrait se permettre d’occulter l’environnement, la culture et même l’emploi dont il fut très peu question? Sur ce point au moins, Le Pen fille n’est pas l’unique responsable de cette invraisemblable carence. Les présentateurs ectoplasmiques du débat se sont montrés incapables de redresser la barre de ce bateau ivre. Macron aussi aurait pu aborder ces thèmes. Mais soyons juste, devant la tornade mensongère qui s’abattait sur lui, il ne pouvait pas faire grand-chose, sinon de rester digne et ferme.

Dans un pays normal, la piètre prestation de Marine Le Pen aurait valu à cette dernière d’être carbonisée politiquement. Mais en France, il n’est même pas dit que cela lui sera défavorable. Il n’y a pas que la Ve République qui est malade, l’Hexagone en général ne tourne pas rond. Néanmoins, on peut espérer que les électeurs de Jean-Luc Mélenchon qui voulaient s’abstenir auront changé d’avis après ce naufrage.

Même si Marine Le Pen a sans doute fait une croix sur la présidentielle pour apparaître comme l’opposante numéro 1 à Emmanuel Macron, le résultat de dimanche soir reste crucial. Si elle atteint 40%, ce qui est probable selon les sondages, elle aura doublé ses voix par rapport au second tour. Et pourra légitimement se poser en principale opposante en vue des élections législatives (11 et 18 juin). Mais si elle ne parvient pas à ce score, alors les divisions au sein du clan Le Pen apparaîtront aussitôt. Le Plouc laisse la conclusion à Aragon (extrait de La Rose et le Réséda).

Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au coeur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas.

Jean-Noël Cuénod

 VIDEO

Le poème en entier chanté par La Tordue

[1] «Le Monde» a trouvé 19 fausses informations dans les interventions de Le Pen fille. Vous pouvez lire l’article en cliquant ici. 

17:00 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (24) | Tags : débat, presidentielle2017, macron, marinelepen | |  Facebook | | |

02/05/2017

La gauche, une défaite en trompe-l’œil

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Entre la première place de l’ex-inconnu Macron et le score imposant de Marine Le Pen, un fait a été relégué au second plan dans les commentaires décryptant les résultats du premier tour de la présidentielle : si elle était partie unie, la gauche aurait pris la tête des suffrages avec plus de 9 millions d’électeurs et 25,5% des voix[1].

Par conséquent, Marine Le Pen aurait été absente au second tour, alors qu’il lui semblait promis. On imagine la guerre qui aurait fait rage au sein du Front national contre la patronne du parti. Sa série de succès électoraux a permis au FN de surmonter ses profondes divisions internes qui, en premier lieu, apparaissent au sein de la famille Le Pen comme nul ne l’ignore. Une éviction, dès le premier tour, de l’héritière du clan aurait été perçue comme un échec cinglant par les dirigeants et militants frontistes. Et les querelles entre sous-clans en auraient été décongelées. Le Front national aurait subi un sévère coup de frein.

Premier constat : en n’étant pas parvenu à unir leurs forces – l’un s’accrochant à son ego démesuré et l’autre, à son appareil impotent –, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon ont raté leur rendez-vous avec l’Histoire. Ils ont ouvert un boulevard à Le Pen fille et frustré des millions d’électeurs d’une présence de la gauche au second tour.

Deuxième constat :  alors que moult médias clamaient sa mort en submergeant son cadavre de leurs larmes de crocodiles, la gauche reste une force de premier plan. De plus, les programmes de Mélenchon et Hamon contenaient nombre d’idées intéressantes et parfois novatrices : débat sur la VIe République, sur le Revenu minimum d’existence, renforcement de la démocratie d’entreprise, plan pour assurer la transition vers les énergies renouvelables. Aucun des deux n’envisageaient de Frexit tout en militant pour une revitalisation démocratique de l’Union européenne.

C’est donc l’appareil du PS de type mitterrandien qui est en état de mort cérébrale mais pas du tout l’ensemble de la gauche et surtout sa base. Elle semble, au contraire, déborder d’idées ; elle s’est même convertie à la défense de l’environnement, ce qui jusqu’alors n’était pas du tout sa tasse de thé vert.

Dupont Raignan.jpegLa gauche doit débrancher le PS

La gauche dispose du carburant idéologique ; il lui reste à trouver un bon véhicule pour l’amener sur les routes du nouveau paysage politique français. Le social-libéralisme a trouvé son Macron providentiel, du centre-gauche au centre-droit. La droite nationale-conservatrice est solidement implantée, avec Nicolas Dupont-Aignan comme sas pour permettre l’exfiltration de l’aile droite du parti LR vers Marine Le Pen. Il reste donc à la gauche authentique – celle qui, unie, aurait obtenu plus de 25% des suffrages – de débrancher le PS pour qu’il rejoigne la SFIO d’antan au paradis des éléphants roses et de s’organiser pour créer une nouvelle structure adaptée à cette recomposition des forces politiques françaises.

Il n’est pas certain que les candidats du premier tour Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon soient les mieux placés pour mettre au jour cette structure.

Hamon n’a jamais eu qu’un seul métier : apparatchik du Parti socialiste. Il lui sera donc difficile de sortir de ce moule pour participer à l’émergence d’un nouveau mouvement qui devra, contrairement au PS, se connecter sur le monde du travail et adopter des formes bien différentes que celles imposées par les gros appareils vétustes. Comme l’explique fort bien Jacques Julliard dans Le Figaro (pour lire sa chronique cliquer ici), les partis politiques classiques sont en voie de disparition. De nouvelles structures vont les remplacer, la nature politique ne supportant pas le vide. Sans doute seront-elles plus fluides, plus horizontales moins pérennes et plus axées sur des thématiques précises (écologie, Europe, démocratie directe). A cet égard le jeune Benoît Hamon paraît vieux.

Paradoxe apparent, Jean-Luc Mélenchon, 65 ans, a mieux saisi et mieux utilisé que son cadet ses formes nouvelles de « faire de la politique ». Mais, compte tenu de son âge, il a sans doute mené sa dernière campagne. Et sa conception de l’action politique reste trop centrée sur sa personne pour créer un mouvement de type horizontal.

La gauche est donc à réinventer. Au cours de l’Histoire, elle a toujours trouvé les femmes et les hommes, pour accomplir cette tâche toujours recommencée. Espérons que notre époque ne fasse pas exception.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] La consultation initiée auprès de ses partisans de La France Insoumise par Mélenchon a donné les résultats suivants : 65%  d’entre eux préconisent le vote blanc ou nul ou l’abstention et 35% déclarent qu’ils voteront Macron. Le choix de Marine Le Pen ne figurait pas dans cette consultation. 243 000 militants y ont pris part sur 450 000. Une grande partie n’y a donc pas participé. Une part d’entre eux risquent de voter Marine Le Pen.

ESPACE VIDEO

Ce discours de Léon Blum, prononcé le 24 octobre 1936 à Toulouse n’est pas sans résonnances actuelles.

17:40 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : présidentielle2017, gauche, hamon, mélenchon | |  Facebook | | |

27/04/2017

Macron-Le Pen, la preuve par Whirlpool

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«Macron tombe dans le piège de Marine Le Pen». «C’est Marine Le Pen qui dicte le rythme de la campagne». La plupart des médias envisagent sous l’angle tactique électoral, le duel entre les deux candidats à l’usine Whirlpool à Amiens. Mais cet épisode révèle des mouvements de fond bien plus importants. (Dessin d'Acé)

Tout d’abord, il illustre l’absence de résistance à l’extrême-droite au sein des ouvriers d’une usine en lutte. Il y a quelques lustres, la présence d’un candidat du Front National en un tel lieu et dans un tel contexte aurait provoqué l’ire des syndicalistes, voire les réactions violentes d’une partie au moins des travailleurs. Là, Marine Le Pen a minaudé devant l’usine, multiplié les selfies et promis qu’elle présidente, l’usine ne fermera pas. Puis, elle est partie sous les vivats, malgré le caractère particulièrement épais de sa récupération politicarde. Naguère encore, elle aurait fui sous les jets de tomates pourries.

Exemple de la mondialisation malheureuse

Il faut dire que l’usine d’Amiens est l’exemple-type de la mondialisation malheureuse. La frontiste a bien choisi sa cible pour dénigrer le «mondialocrate» Macron. Ce site industriel appartient au groupe américain Whirlpool, basé à Benton dans l’Illinois. Numéro 1 ou 2, selon les années, du gros électroménager, le groupe a racheté une autre grande pointure de la branche, Indesit, fleuron de l’industrie familiale à l’Italienne. Créé en 1930 à Fabriano, près d’Ancône, par Aristide Merloni, Indesit était toujours propriété des Merloni jusqu’en septembre 2014, lorsque cette famille a revendu ses parts pour 758 millions d’euros à Whirlpool. Un géant américain qui bouffe une industrie familiale européenne, quel symbole!

 Dès lors, le sort de l’usine Whirlpool d’Amiens était scellé. Grâce à son acquisition, Whirpool a récupéré l’usine Indesit de Lodz en Pologne qui fabriquait des réfrigérateurs et des cuisinières. L’usine d’Amiens, elle, produisait des appareil sèche-linge. Eh bien, rien de plus facile, celle Lodz sortira aussi des sèche-linges en plus du reste! Le calcul est vite fait : l’ouvrier d’Amiens gagne en moyenne 35,60 euros de l'heure et son collègue de Lodz reçoit 8,60 euros pour le même temps de travail, y compris les cotisations sociales. Whirlpool fermera donc l’usine d’Amiens le 1er juin pour délocaliser à Lodz la production des sèche-linges à Lodz. 286 salariés, rescapés d’autres vagues de licenciements, passent à la trappe.

Le fait que le groupe Whirlpool a dégagé 815 millions d’euros de bénéfice pour l’année 2016 ne change rien au sort des Amiénois. Pour rétribuer ses investisseurs, il faut améliorer ses bénéfices et pour améliorer ses bénéfices, il faut exploiter toujours plus ses salariés en les mettant en concurrence. C’est vieux comme Karl Marx. Mais «exploiter» est un vilain mot. On dit, «rationaliser». C’est moins cru. C’est plus chic. 

Macron-Le Pen à Amiens qui a vraiment gagné?

Dès lors, la colère des ouvriers d’Amiens ne pouvait que se retourner contre Emmanuel Macron, il y a peu banquier spécialisé dans les fusions et avocat de l’ouverture ; cette ouverture par laquelle les emplois de Whirlpool se sont envolés vers la Pologne. Marine Le Pen jouait donc sur du velours à Amiens, ville natale, qui plus est, de son concurrent.

Toutefois, elle a aussi montré ses limites. Devant les ouvriers de Whirlpool, elle s’est contentée d’une incantation : «Avec moi, l’usine de fermera pas». Ah bon, et comment elle fera la châtelaine de Montretout? Elle prendra le groupe américain par l’oreille pour l’amener de Lodz à Amiens? Elle nationalisera ? Mais alors, elle devrait nationaliser toutes les entreprises en difficultés! Pourquoi le faire pour une seule et pas pour les autres? Et avec quel argent financer ces nationalisations massives ? Marine Le Pen s’est bien gardé de répondre. «Hop, encore un selfie et je m’en vais, ciao!»

Emmanuel Macron, lui, est resté une bonne heure auprès des ouvriers et s’est fait copieusement huer. Malgré l’hostilité ambiante, il s’est expliqué. Ce qui a tout de même une autre gueule que faire un petit coucou et quelques clichés. Et qui démontre aussi un sacré courage. De plus, Macron n’a pas fait de promesses qui rendent les fous joyeux. Il a clairement expliqué que les miracles n’auraient pas lieu, qu’il fallait s’occuper du reclassement des salariés, avec formation à la clé et qu’il s’impliquerait pour retrouver un repreneur. Les ouvriers n’en ont pas été enthousiasmés pour autant. Mais les sifflets, les huées se sont tus. Macron les a pris au sérieux, lui. Et pour dénicher un repreneur d’usine, il vaut mieux un ancien banquier qu’une professionnelle de la politique.

Créer une vraie souveraineté en Europe

Cet épisode Whirlpool indique surtout l’irréalisme foncier du souverainisme de Marine Le Pen. Il est impossible de contraindre les groupes capitalistes à tenir compte des impératifs humains – ce dont ils se moquent comme de leur premier dividende – s’ils ne sont pas régulés par une force démocratique et souveraine. Mais la taille d’un Etat-Nation comme la France n’est pas suffisante pour exercer une telle contrainte. Il faut donc travailler politiquement, dès maintenant, à construire une autre souveraineté, si l’on veut faire pièce à l’hypercapitalisme (qui n’a rien de libéral, mais c’est une autre histoire).

On a beau retourner le problème dans tous les sens, à part l’Europe, où trouver un autre espace de souveraineté? Le Frexit de Le Pen ne fait donc pas peur aux capitalistes, au contraire. Mais les ouvriers français en seraient les premières victimes.

Jean-Noël Cuénod

16:23 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : presidentielle2017, marine le pen, macron | |  Facebook | | |

25/04/2017

Marine Le Pen peut gagner !

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Elle fait peur, cette couverture de L’Express. Barrant la photo d’Emmanuel Macron hurlant sa joie, un gros titre : «IL A GAGNÉ» avec, juste en-dessous en plus petits caractères : «son pari». Il n’a encore rien gagné, le Mozart électoral. Pas même son pari, qui n’est certainement pas de se contenter de la place de finaliste.

Tout à l’éblouissement de la première place conquise dimanche par Macron, les médias n’ont pas accordé une grande attention au score réalisé par Marine Le Pen. Or, il est impressionnant. Parvenue à la seconde place avec 7,6 millions de voix, elle n’a qu’un million de voix de retard sur le leader d’En Marche (8,6 millions). Depuis qu’elle occupe la tête du FN, ses résultats et ceux de son parti ne cessent de progresser.

Emmanuel Macron a reçu le soutien de la plupart des dirigeants du centre UDI et de la droite (parti Les Républicains), en plus de ce qui reste des socialistes. Dès lors, la dynamique semble bien enclenchée de son côté. En apparence.

Car ce soutien des principaux dirigeants de la droite ne saurait faire illusion. Le temps des consignes de vote suivies fidèlement par les électeurs est révolu. Ils sont devenus, moins des acteurs que des consommateurs de la politique. Des consommateurs qui choisissent ici ou là, moins en fonction d’une figure tutélaire que d’influences diverses, souvent soufflées par les réseaux sociaux.

De plus, à y regarder de près, le soutien de la droite à Macron n’est pas unanime. Il y a les enthousiastes, comme Jean-Louis Borloo, Jean-Pierre Raffarin et Alain Juppé qui, de toute façon, se situaient plus près de Macron que de «leur» candidat François Fillon; sans oublier Christian Estrosi («pas une voix ne doit faire défaut à Emmanuel Macron!») qui, lui, a besoin des macroniens pour s’opposer au puissant Front national dans sa ville de Nice.

 Il y a les résolus comme François Baroin, Valérie Pécresse et Nathalie Kosciusko-Morizet qui voteront Macron au second tour sans état d’âme mais sans battre tambour. Il y a ceux qui rejettent le bulletin Macron sans pour autant soutenir explicitement Marine Le Pen, comme Laurent Wauquiez, vice-président du parti LR, Nadine Morano et les catholiques conservateurs de Sens Commun, soutiens actifs de Fillon. Difficile à suivre, d’autant plus qu’ils ne demandent pas à leurs partisans de s’abstenir. Vote blanc ? Peut-être ; vote Marine Le Pen camouflé ? C’est probable.

Marine Le Pen séduit la droite et une certaine gauche

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Lundi soir, le Bureau politique du parti LR a adopté cette position sans vote (c’est plus prudent) : «Face au FN, l'abstention ne peut pas être un choix. Nous appelons à voter contre Marine le Pen». Donc, on vote contre Le Pen fille sans voter Macron. Les électeurs LR ne se plieront sans doute guère à cette contorsion et seront nombreux à se reporter sur la candidate du Front national. D’autant plus que sous Sarkozy, l’électorat du parti LR s’est nettement droitisé. Le passage au vote frontiste n’est plus tabou pour cette droite de plus en plus décomplexée et de moins en moins gaulliste.

Dans la mouvance catholique conservatrice, Christine Boutin a déjà sauté le pas : elle est prête à soutenir Marine Le Pen. Certes, François Fillon était proche de cette tendance «sacrististe» et il a clairement demandé à ses électeurs de soutenir Emmanuel Macron. Mais il n’est pas du tout certain que le grand battu du premier tour soit suivi. Lors de la manif en sa faveur tenue au Trocadéro, de nombreux fillonistes nous avaient déclaré choisir Marine Le Pen plutôt que le leader d’En Marche.

La présidente du Front national peut aussi récupérer une grande partie des voix qui se sont portées sur le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan qui a réalisé un excellent score (1,7 million de voix). D’ailleurs, sans lui, François Fillon passait en tête devant Emmanuel Macron et Marine Le Pen aurait été privée de second tour! Si Dupont-Aignan n’a pas donné de consignes de vote, pour l’instant, ses partisans ne cachent pas leur virulente «macronphobie» alors qu’ils partagent avec la patronne des frontistes la même vision antieuropéenne.

L’euro un frein pour Marine Le Pen

Enfin, la candidate du Front national lorgne aussi vers la gauche et les électeurs de Jean-Luc Mélenchon. Deux proches de Marine Le Pen, Florian Philippot et Louis Aliot, ont clairement dragué cet électorat lors d’interventions publiques. Leur tâche est facilitée par Mélenchon qui ne donne aucune consigne de vote. Une partie de ses électeurs (7 millions) risque donc de se reporter sur un vote frontiste au second tour, par détestation du «social-traître» Macron. A noter, que le patron de la «France Insoumise» adopte aujourd’hui une position diamétralement différente de celle qu’il avait défendue en 2002 lorsqu’il en appelait à voter Chirac contre Jean-Marie Le Pen (voir la vidéo).

 Si l’on met ensemble tous ces paramètres, Marine Le Pen aurait une réserve de voix supérieure à celle d’Emmanuel Macron.

 C’est d’ailleurs, le constat que le politologue Dominique Reynier[1] a dressé ce mardi matin lors d’une conférence de presse. Il ajoute cependant que le favori reste Macron pour une raison forte : la grande majorité des Français ne veulent pas quitter la zone euro comme le préconise Marine Le Pen. En effet, tous les sondages démontrent leur attachement à la monnaie européenne (67% voire 68%, soit bien plus que la moyenne de l’Union européenne, 58%). C’est là l’un des points faibles des frontistes. Les Français redoutent comme la peste l’effondrement de leurs économies, ce qui ne manquerait pas d’arriver si la France revient à son franc de jadis. Mais il suffirait que Le Pen fille renonce à cette idée pour que la donne change en sa faveur.

Jean-Noël Cuénod

VIDEO : Quand Méluche prônait le vote Chirac contre Le Pen !

[1] Directeur-général de Fondapol, laboratoire d’idées «libéral, progressiste et européen». 

17:30 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (16) | Tags : marine le pen, macron, présidentiell2017 | |  Facebook | | |

24/04/2017

Un Plouc chez les Macron

Macron,Présidentielle2017

Passer une pleine journée et une grande partie de la nuit sur la planète Macron, ça vous marque un plouc. En voici le récit, en commençant par la fin, bien sûr. En poursuivant par le début. En terminant par le milieu. La campagne présidentielle française étant sans queue ni tête, ce désordre est dans l’ordre des choses[1].

« Macron, président ! » « Macron, président !». Les premières estimations viennent de s’afficher sur les écrans géants du quartier-général d’Emmanuel Macron, Porte de Versailles à Paris. Le candidat du mouvement En Marche figure en tête. Sa présence au second tour est assurée. Avec un joli score. Une vague de joie – un tsunami plutôt – déferle sur la Halle 5 du Palais des Expositions. Un homme bondit derrière moi en hurlant. Je me retourne, il me prend dans ses bras. C’est l’écrivain et académicien Eric Orsenna qui est au comble du bonheur : « C’est formidable, merveilleux. Quelle leçon ! »

Une forêt de drapeaux français et européens s’agite en tous sens. Français ET européens car chez Macron, pas question de séparer l’un de l’autre. On y est franchement, ouvertement, carrément europhiles, sans aucun complexe. Et « La Marseillaise » reprise par la foule semble avoir perdu ses accents guerriers.

La halle 5 du Palais des Expositions à la Porte de Versailles peut contenir 3000 personnes. Alors que les meetings d’Emmanuel Macron attirent des dizaines de milliers de participants, pourquoi avoir choisi une aire aussi restreinte ? « Nous avons très peu communiqué sur ce rendez-vous festif après l’attentat aux Champs-Elysées. Avec une jauge de 3000 personnes, la sécurité est mieux assurée », nous répond un responsable de la sécurité du mouvement En Marche. Le terrorisme reste en arrière-fond. Mais ne gâche pas la liesse macronienne.  

Jean-Pierre Raffarin pour la droite, puis Benoît Hamon pour les socialistes annoncent leur soutien au patron d’En Marche lors du second tour. Les hurlements de joie reprennent chaque fois. … Raffarin et Hamon applaudis par une foule « ni gauche ni droite-et gauche et droite ». Tout un programme, celui de Macron ! Et voilà maintenant François Fillon qui, malgré sa vive réticence, en appelle à voter Macron dans quinze jours. Autour de moi, les regards se font élyséens.

Difficile de tirer le portrait-robot du macronien-type. Les jeunes à l’apparence sagement estudiantine se révèlent nombreux. Mais les retraités sont aussi présents, de même que les « entre-deux-âges ». A relever, un fort contingent féminin. Antoine, un magistrat de 64 ans, s’étonne lorsqu’on lui pose la question « pourquoi soutenez-vous En Marche ?» « Mais enfin, Monsieur, je ne suis pas maso ! Qui d’autres soutenir ? ». « Pff…Evidemment, un juge… Il ne va pas voter Fillon après tout le mal qu’il leur a balancé !» pouffe un jeune homme. Et cette avocate, est-elle macronienne par rejet de Fillon ? « Pas du tout. C’est un engagement qui est beaucoup plus profond que ces péripéties de campagne ». « Moi je suis un prolo, un vrai », s’exclame Jacky, 48 ans. « Il ne faut pas croire que tous les ouvriers votent Le Pen ! Je le soutiens parce qu’il semble enfin nous proposer autre chose que la bagarre droite-gauche. » 

Rien ne peut doucher l’enthousiasme des militants d’En Marche, même pas la perspective des élections législatives les 11 et 18 juin prochains. Or, Emmanuel Macron est en quête d’une majorité parlementaire qui semble fort problématique. Victorien, 30 ans, n’est pas impressionné : « En Marche est en train de présenter des candidats partout en France. Et les Français sont cohérents. Ils ont toujours offert une confortable majorité aux présidents qu’ils ont élus. Je ne vois pas pourquoi il en irait autrement aujourd’hui. Vous savez, on avait dit que Macron, c’était une bulle qui allait exploser. Eh bien, elle est solide la bulle, non ? »

Dès qu’il apparaît, voilà Emmanuel Macron salué, non pas comme un leader politique charismatique, mais à l’image d’une rock-star stratosphérique. Il est le seul politicien français à susciter un tel engouement, une telle passion même, de l’ado à l’académicien. Attention, plus dure sera la chute ! En attendant, les macroniens dansent le rock.

 « Les gens sont inquiets et impatients »

 

Macron,Présidentielle2017

Véronique, pilier du marché de la rue Blanqui : « Certains se ruent sur les caisses à papier pour voir quels bulletins ont été jetés ! » (JNC)

De nombreux Parisiens se sont levés tôt dimanche 23 avril pour se rendre au bureau de vote de leur quartier. 45,68 millions d’électeurs sont invités à choisir, au premier tour, le président de la République dans 67 000 locaux. Les menaces d’attentats ont conduit au renforcement des mesures de sécurité. Dans les locaux que nous avons visités, elles sont présentes sans être étouffantes.

Juste avant 9 h., Nicolas Dupont-Aignan a été le premier des onze candidats à voter dans sa ville de Yerres dont il est le député-maire depuis vingt ans. Dans de nombreux bureaux du XIIIe arrondissement parisien, les électeurs se sont montrés encore plus matinaux. Ainsi, à l’école de la rue Vandrezanne, le vigile qui contrôle les sacs à l’entrée nous indique que dès l’ouverture du scrutin à 8 h., les citoyens ont commencé à affluer. Au bureau principal à la mairie du XIIIe, le président du local constate à 9 h. 20 : « Il y a vraiment du monde. J’étais à la même place, il y a cinq ans. A la même heure, il y a autant d’électeurs qu’à la précédente présidentielle. Au moins, si ce n’est plus. » Même impression, au bureau de la rue Wurtz.

Le temps frais mais ensoleillé a-t-il incité les Parisiens à voter tôt ? « C’est plutôt la présence du marché, à mon avis. Les gens s’y rendent avant de voter, c’est traditionnel », nous explique Véronique, pilier du marché de la rue Blanqui. Dans son quartier, dans le Xe arrondissement, en revanche, c’était plutôt désert.

Devant les étals de Blanqui, les discussions vont bon train témoigne Véronique : « Les gens sont inquiets. Et impatients de connaître le résultat. Tenez, rue Wurtz, j’ai vu des gens se ruer sur les caisses à papier près du local de vote, pour voir quels bulletins ont été jetés ! »

En effet, les électeurs français doivent prendre un bulletin pour chacun des onze candidats. Et dans l’isoloir, ils n’en gardent qu’un et jettent les autres.

Une voisine m’aborde. « Dis donc, je ne sais toujours pas pour qui je vais voter. Qui me conseilles-tu ? Vraiment, je suis perdue là… » Répondre qu’étant étranger, je me garderai bien de la guider dans son choix, cela ne la satisfait pas : « Ben dis donc, tu ne m’aides pas, j’en suis toujours au même point. Bon, allez, j’y vais. L’inspiration viendra dans l’isoloir. Enfin j’espère… »

Un autre voisin choisit ses fraises d’un regard soupçonneux. Son choix électoral, en revanche, est fait : « Je voterai Macron. Mais sans enthousiasme. J’ai procédé par élimination. Pas par adhésion. » Un autre client, lui, marmonne un « Fillon, ouais, même si… » tout en fourrageant dans son cabas.

 Le QG de Macron sous surveillance et attaque de Femen chez Le Pen

 

Macron,Présidentielle2017

La couleur politique d’En Marche, le mouvement d’Emmanuel Macron, n’est pas très définie. En revanche, il faut montrer patte blanche pour atteindre son quartier-général parisien, au Palais des Exposition de la Porte de Versailles !

 Avant de rejoindre la salle de presse, le journaliste doit passer par quatre points de contrôle, muni d’un bracelet et d’un badge, avec fouille des sacs et palpations à trois reprises. L’attentat aux Champs-Elysées, les tentatives à Marseille démontrent que la présidentielle française est devenue la cible privilégiée des terroristes.

Une centaine de jeunes bénévoles d’En Marche s’occupent de la festivité qui, ils en sont certains, marquera ce soir « l’excellent score » de leur champion. Un groupe de rock fait déjà rage en déchaînant des flots impétueux de décibels. En outre, des escouades de vigiles privés contrôlent les entrées et les sorties ainsi que l’intérieur du Palais. Les forces de police et d’armée gardent les abords.

Dimanche matin, la température est encore montée d’un cran près de la permanence de Marine Le Pen à Hénin-Beaumont dans le Nord de la France. Une douzaine de militantes du groupe Femen ont manifesté, comme à leur habitude, seins nus. Certaines d’entre elles portaient des masques de la candidate du Front national, d’autres de Vladimir Poutine, afin de rappeler les liens qui ont été tissés entre le président russe et Marine Le Pen. La police est intervenue rapidement pour plaquer au sol les Femen et les emmener manu militari au commissariat.

En début d’après-midi, une dépêche AFP a circulé dans la salle de presse du QG de Macron. L’un des photographes qui opérait au moment de l’arrestation des Femen à Hénin-Beaumont a été violemment interpellé par des policiers. Sur Facebook, ce photo-reporter, Jacob Khrist de l’agence Hans-Lucas, a dénoncé cette interpellation.

 Etre « helpers » chez Macron

Macron,Présidentielle2017

Gabrielle, 24 ans, "helper" au mouvement En Marche d'Emmanuel Macron (JNC)

« Helpers » c’est ainsi que l’on nomme les militants bénévoles chez Macron. « Militants », ça sent un peu la sueur. « Bénévoles », ça fait paroisse Sainte-Catherine. Pas le genre du mouvement En Marche. En revanche, « helpers » ça fait branché sur les réseaux sociaux. Et la branchitude technologisée, c’est nettement leur genre de beauté, aux « helpers ».

Ils sont 120 pour s’occuper de la Fête à la Porte de Versailles. Gabrielle, 24 ans est l’une d’entre de ces jeunes bien représentatives de la Macronsphère. Elle vient de décrocher un job dans les institutions internationales. Dans le mouvement En Marche, elle s’occupe de l’accueil des journalistes. 1100 sont accrédités au quartier-général d’Emmanuel Macron, dont 600 étrangers. A-t-elle milité avant d’adhérer à EM ? « Pas vraiment. J’avais pris la carte du Parti socialiste après les attentats du Bataclan le 13 novembre 2016 mais dès qu’Emmanuel Macron s’est porté candidat, j’ai aussitôt quitté le PS pour rejoindre En Marche ». Et pourquoi ? « Je partage sa vision d’un clivage gauche-droite complètement dépassé aujourd’hui mais qui continue à bloquer la politique. Pour moi, il incarne cette autre politique à laquelle les jeunes aspirent. Une politique à la fois plus concrète et enthousiasmante. Pour la première fois, la coalition des énergies positives peut naître en France. »

Bon, mais En Marche ­– qui porte les mêmes initiales qu’Emmanuel Macron – n’est créé que pour favoriser une personnalité qui se présente en homme providentiel. Cet aspect « gourou » ne gêne-t-il pas Gabrielle ?

« Il n’y a ni homme providentiel ni gourou à En Marche. Le programme a été établi sur la base des 3000 ateliers organisés par la base du mouvement dans les groupes locaux qui sont bien structurés et organisés démocratiquement. EM, ce n’est pas juste un homme, c’est 250 000 adhérents bien décidés à faire entendre leur voix. »

La voix de leur maître ? Persiffleront les méchantes langues.

 

[1] Ces articles ont paru dimanche 23 et lundi 24 de façon éparse dans les éditions Ouèbe et papier de la Tribune de Genève, de 24 Heures et du Soir de Bruxelles.

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21/04/2017

Présidentielles: double naufrage d’un monde

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Jadis, les Etats-Unis et la France allumaient les réverbères du monde. Ces deux pays développaient des discours qui s’adressaient à tous les humains dans le but de les libérer. Aujourd’hui, leur universalisme a sombré dans l’indécence ordinaire. Triste constat né de deux campagnes présidentielles plus viles l’une que l’autre.

Bien sûr, les accusations d’hypocrisie n’ont cessé d’accabler au fil de siècles l’Amérique et la France. Après tout, le cynisme tranquille et hautain de la politique anglaise avait le mérite de ne pas révéler d’écart entre leçons de morale et exemples d’immoralité. L’Empire britannique ne se posait pas en champion de la liberté des peuples et se contentait de prélever leurs richesses. Alors que la France républicaine exerçait sa prédation coloniale en brandissant le drapeau des droits de l’homme ; alors que les Etats-Unis exploitait la planète en diffusant du rêve américain jusque dans les contrées les plus reculées.

Rêve, le mot est lâché. Les Etats-Unis et la France, mieux qui quiconque, ont su donner à leur pouvoir un récit propre à enthousiasmer les foules, bien au-delà des frontières. Ce récit a pour source les révolutions française et américaine, deux bouleversements majeurs dans l’Histoire de l’Humanité et dont les effets se sont fait sentir beaucoup plus longtemps que ceux de la révolution soviétique.

Le bonheur, clé des songes américains

Avec la révolution américaine, pour la première fois, des citoyens se sont érigés en république pour bouter le roi le plus puissant du globe hors de leur sol. Imagine-t-on l’onde de choc qui avait saisi les peuples enténébrés de rois lorsque cette formule de la Déclaration d’Indépendance fut prononcée le 4 juillet 1776 à Boston ?

Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur.  

La recherche du bonheur… Les Etats-Unis en ont fait leur clef des songes. Des millions d’humains ont bravé vents, marées et contrôles douaniers à Ellis Island pour tenter de trouver une serrure à cette clé. Pays de toutes les inégalités, de toutes les discriminations, les Etats-Unis n’en ont pas moins traduit en droits démocratiques ces aspirations au bonheur venues de tous les horizons.

L’abolition des privilèges… La France en a fait sa raison d’être. Dans la nuit du 4 août 1789, l’Assemblée constituante mettait fin à l’inégalité due à la naissance :

 L'Assemblée nationale, considérant que le premier et le plus sacré de ses devoirs est de faire céder les intérêts particuliers et personnels à l'intérêt général ; Que les impôts seraient beaucoup moins onéreux pour les peuples, s'ils étaient répartis également sur tous les citoyens, en raison de leurs facultés ; Que la justice exige que cette exacte proportion soit observée ; Arrête que les corps, villes, communautés et individus qui ont joui jusqu'à présent de privilèges particuliers, d'exemptions personnelles, supporteront à l'avenir tous les subsides, toutes les charges publiques, sans aucune distinction, soit pour la quotité des impositions, soit pour la forme de leurs perceptions (…)

En une nuit, une structure pluriséculaire s’effondrait. La France trahira ses promesses, bien sûr, comme les Etats-Unis. Mais sans ces deux lumières à éclipses, le monde serait encore dans l’errance.

Et il n’est pas interdit de rappeler qu’un Genevois a tenu le rôle capital d’inspirateur pour ces deux révolutions : Jean-Jacques Rousseau. Un philosophe d’expression française mais né juste hors de France, élevé dans le protestantisme comme la jeune Amérique. Idéal trait d’union, tracé par le promeneur solidaire.

La marque d’une agonie

Qu’on le veuille ou non, qu’on s’en glorifie ou qu’on s’en lamente, la France et les Etats-Unis ne seront jamais des pays comme les autres. Une campagne électorale en Amérique, et même dans l’Hexagone, sera particulièrement suivie par les médias internationaux, plus que pour d’autres grandes nations démocratiques.

Dès lors, le niveau pathétique – à tous points de vue – des campagnes présidentielles américaine et française illustre plus qu’un simple malaise passager. Jamais nous n’avons assisté, dans les deux cas, à un tel déferlement de mensonges grossiers, aussitôt démentis, aussitôt réitérés, de cynisme abrutissants, d’arguments pour marketing de papier hygiénique.

Si les médiacrates et les politiciens sont tombés aussi bas, ce n’est pas uniquement en raison de la faillite de ces corporations, cela démontre surtout que le modèle universaliste porté par les deux nations est à l’agonie. L’hypercapitalisme mondialisé règne désormais. Plus besoin de nous faire rêver à un monde meilleur, ça nous empêche de consommer. Bonne nuit.

Jean-Noël Cuénod

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18:55 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : présidentielles2017, france, etats-unis | |  Facebook | | |

19/04/2017

Dieu, dernière prise d’otage de la présidentielle

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« Mais fichez-nous la paix avec la religion ! » Mon Dieu qu’elle a fait du bien, cette réplique de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, lors du dernier débat télévisé… Elle a fait du bien à tous et même aux chrétiens. Peut-être, surtout aux chrétiens dont certains se disent qu’il y a des coups de pied aux cultes qui se perdent dans cette campagne présidentielle (Dessin de Bernard Thomas-Roudeix).

Et fichez donc la paix aux religions ! Candidats en mal d’encensoir, cessez d’instrumentaliser ce qui fait le son intime des croyants : leur foi. Sa légèreté résiste au doute, mais elle est blessée par vos grossières manipulations.

Le plus Tartuffe de tous reste François Fillon. Porté par les cathos militants de Sens Commun et de la Manif contre le mariage gay depuis l’été dernier, l’ancien premier ministre de Sarkozy multiplie génuflexions et papelardises pour se rabibocher avec son électorat catholique. Lors de la primaire à droite, ces électeurs l’avaient largement soutenu ; ils ont été douchés par les casseroles du candidat plus remplies d’eau froide que bénite. Jésus comme agent du repentir électoral. Le Christ comme rédempteur de la cause fillonesque. En attendant la résurrection dans les urnes.

Marine Le Pen n’est guère en reste. Elle se dit « extrêmement croyante » mais « fâchée avec l’Eglise ». Il est vrai qu’avec un pape qui plaide en faveur des réfugiés, elle est plutôt mal barrée. « Dieu avec moi mais pas avec les métèques. » En revanche, pour les crèches dans les mairies, la voilà partante. La laïcité ? C’est pour les musulmans. Uniquement. Pas de voile dans les bâtiments publics. Mais dis donc, la Vierge Marie, ne porte-t-elle pas le voile, elle aussi ? Alors qu’est-ce qu’elle fait dans une mairie ? La laïcité façon Le Pen, c’est sacrément dur à suivre…

Le christianisme qui s’adresse à tous les humains se mue ainsi en religion identitaire, ce qui est la pire des trahisons pour l’esprit du Nouveau Testament : « Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ » (Saint-Paul, Galates III ; 28).

Cette dérive vient de loin. Sa source est à chercher dans cet étrange catholicisme antichrétien développé par Charles Maurras. On devrait plutôt appeler cette pensée « romanisme antichrétien », dans la mesure où l’étymologie grecque du mot « catholique » renvoie à la notion d’universel. Or, rien n’est moins universel que cette idéologie qui continue à nourrir les discours de la droite conservatrice et l’extrême-droite françaises. C’est la poursuite de la Rome antique sous les pompes de l’Eglise dite « catholique » que veut illustrer Charles Maurras, quitte à vouer aux gémonies ces « métèques » d’évangélistes, comme le démontre cet extrait de la préface de son Chemin de Paradis :

D’intelligentes destinées ont fait que les peuples policés du sud de l’Europe n’ont guère connu ces turbulentes écritures orientales que tronquées, refondues, transposées par l’Église dans la merveille du Missel et de tout le Bréviaire ; ce fut un des honneurs philosophiques de l’Église, comme aussi d’avoir mis aux versets du Magnificat une musique qui en atténue le venin. Je me tiens à ce coutumier, n’ayant rien de plus cher, après les images d’Athènes, que les pompes rigoureuses du Moyen-Âge, la servitude de ses ordres religieux, ses chevaliers, ses belles confréries d’ouvriers et d’artistes si bien organisées contre les humeurs d’un chacun, pour le salut du monde et le règne de la beauté.  Ces deux biens sont en grand péril depuis trois ou quatre cents ans, et voici qu’on invoque au secours du désordre le bizarre Jésus romantique et saint-simonien de mil huit cent quarante. Je connais peu ce personnage et je ne l’aime pas. Je ne connais d’autre Jésus que celui de notre tradition catholique, "le souverain Jupiter qui fut sur terre pour nous crucifié". Je ne quitterai pas ce cortège savant des Pères, des Conciles, des Papes et de tous les grands hommes de l’élite moderne pour me fier aux évangiles de quatre juifs obscurs...

Charles Maurras fut un antisémite virulent. Et rien dans les discours de François Fillon et de Marine Le Pen ne peut être assimilé à de l’antisémitisme. Mais le fond de la pensée subsiste, même si les mots « juifs », « israélites », « antisémitisme » ont été gommés. Il s’agit d’ôter tout contenu révolutionnaire et humaniste aux Evangiles, toutes références à l’universel pour réduire le christianisme à un vecteur identitaire. Oublié le souffle divin sur l’Univers. L’Eternel est ainsi rabaissé à l’état de totem pour une tribu particulière. Et vraiment, je n’ai pas envie d’en faire partie, de cette tribu.

Jean-Noël Cuénod 

VIDEO : On se refait un petit coup de Mélenchon-Le Pen

16:20 Publié dans Laïcité, Politique française | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : fillon, marinelepen, dieu, présidentielle2017, vidéo | |  Facebook | | |

15/04/2017

8 BÉATITUDES pour PÂQUES 17 

Christ,lumière,mort,vie

Que vous possédiez ou non la foi, ne passez pas à côté de ce voyage, celui de Jésus le Christ ; c’est du vôtre qu’il s’agit. Injustice, injure, torture, trahison, abandon, angoisse, indifférence, mépris, mort… Autant d’étapes franchies par le Fils de l’Homme. Laissez dans l'ornière les églises et leurs dérives. Que vous guide le nombre 8.

A lire ci-dessous et/ou à ouïr ce fichier audio du poème dit par l'auteur

 
podcast

Et danse le Christ danse danse

Dense est la pluie sur nos cendres

Sombre haleine exhalée du sol

Soleil de sel chauffant l’humus

Humide des vieilles colères

Choléra serpent des ruines

Runes griffées sur les pierres

Pire menace à l’horizon

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est la moiteur de la chair

Parchemin où la peur s’écrit

Cri surgit du cœur de la gorge

Forge des paroles de fer

Fertilité du champ des morts

« Morts ! Laissez les morts s’enterrer »

Terre Terre voici la vie !

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est la vie au sein des morts

Meurt et revit dans le souffle

Souffre en creusant ton souterrain

Sous tes reins palpite le monde

Monde monstre qui fouille

Farfouille dans les coffres forts

L’or pour le transformer en clous

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est la neuvième heure

Heurs malheurs bonheurs dans le neuf

Neuf où tout sera consommé

Consumé, ce présent vieux

Plus vieux que tous les passés

Trépassés aux mémoires vives

Rive où le futur n’a nul port

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est le noyau du ciel

Scellé dans le centre du sol

Soleil noir des nuits sanguines

Sang même sang qui s’écoulait

Coulait de tes mains déjà mortes

Mordues par tous les clous du monde

Onde du sang ciel et sol

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est le son au fond des âges

Sagesse sans fin ni lieu

Lien qui libère et relie

Relit les signes de ta main

Maintient cap de Bonne-Espérance

Errance pour mieux veiller

Réveiller la voix la voie

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est le pain de nos sueurs

Sœurs d’eau de sel à fleur de peau

Pauvre et léger, le fils de l’Homme

Comme un parfum d’herbe brûlée

Braise en gerbe sur nos forêts

Furets porteurs de feu d’enfance

En tous sens perdus retrouvés

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est le vin notre partage

Sage rage de ton Judas

Justice soit rendue au traître

Maître qui a rendu possible

L’impossible divinité

De l’humanité en dérive

Rêve désormais éveillé.

 

Jean-Noël Cuénod

15:53 Publié dans Poésie L'Or du temps | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : christ, mort, vie, humanité | |  Facebook | | |

07/04/2017

Après la Syrie, l’Ukraine ?

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Trump avait promis de désengager les Etats-Unis au Proche-Orient et en Europe. C’est l’inverse qu’il est en train de faire, en frappant la base syrienne de Shayrat. C’est de cette base que Bachar al-Assad a lancé l’attaque aérienne aux gaz sarin contre son propre peuple, dans la petite ville de Khan Cheikhoun. Poutine est placé au pied du mur : protestation diplomatique ou extension de la guerre ?

Sur le plan intérieur, l’opération aérienne du président américain atteint tous ses objectifs. Il relègue son prédécesseur au rang d’acteur pusillanime. Obama avait tracé sa fameuse ligne rouge en menaçant le tyran syrien d’intervenir militairement au cas où il utiliserait des armes chimiques contre son peuple. Ce fut le cas en août 2013 lorsque Bachar al-Assad a déclenché les armes chimiques dans la banlieue de Damas. Or, Barak Obama avait renoncé à riposter, laissant ainsi champ libre au dictateur syrien et à ses mentors russes, iraniens et libanais (du Hezbollah). Trump lui, sans ligne rouge, a sèchement répliqué. Alors qu’il vient d’accumuler une série d’échecs qui menaçait sa propre majorité au Congrès, il contraint les élus républicains à faire bloc derrière lui et même les démocrates à le soutenir, au moins à propos de cette frappe aérienne. C’est son premier succès en tant que président des Etats-Unis.

Sur le plan militaire et diplomatique, cela risque d’être plus compliqué. En employant le gaz sarin contre la population civile, Bachar al-Assad a voulu tester Trump. D’autant plus que le président américain avait multiplié les signes de désengagement en Syrie. Pourquoi un tel test ? Il relève, sans doute, de la politique du pire que le tyran a toujours suivie pour se maintenir au pouvoir. Dans cette optique, il faut intensifier la guerre, quitte à provoquer un affrontement direct entre les divers protagonistes. Tant que la guerre sévit, le régime syrien persiste.

Sur ce point, Bachar a gagné un point : la Russie a suspendu son accord d’octobre 2015 avec les Etats-Unis sur les échanges d’informations entre forces aériennes en opération dans le ciel syrien. Dès lors, faute de cet échange des plans de vol, un avion russe risque d’abattre un appareil américain et vice-versa, avec tous les risques d’escalade foudroyante que cela suppose.

 Il est difficile de concevoir que Poutine – qui soutient le régime syrien à bout de bras – n’était pas au courant de l’attaque au gaz sarin. Dès lors, la Russie a dû se préparer à la riposte américaine. Poutine ayant mis son point d’honneur à rétablir la puissance militaire russe, on le voit mal faire profil bas au premier coup de semonce américain. Outre le renforcement de sa présence militaire en Syrie, Moscou peut aussi viser un autre théâtre d’affrontement avec l’Occident : l’Ukraine. Si Poutine durcit ses opérations dans ce pays, que fera l’imprévisible Trump ? Il est douteux que les généraux américains qui surveillent de très près leur président accepte qu’il abandonne l’Europe en laissant la Russie avancer ses pions en Ukraine.

Le nouveau président américain jugeait « obsolète » l’OTAN. Elle semble plus que jamais d’actualité.

Jean-Noël Cuénod

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06/04/2017

Afrique(s): Tchicaya U Tam’si, le poète du corps-monde

Afrique(s). Avec ce pluriel bien singulier, le Printemps des Poètes 2017 – qui s’est terminé le 19 mars à Paris – a fait d’une pierre multiples coups. Il a mis en lumière les poésies africaines qui nourrissent de sève lumineuse le verbe de la Francité, notion qui déborde largement de l’Hexagone. La mentalité coloniale encrassant encore bien des discours, ce continent est trop souvent perçu comme un seul bloc que l’on peut déplacer ici ou là au gré de ses préjugés. De triste mémoire, le sarkozien Discours de Dakar fut l’illustration de cette arrogance paradant sur la bourrique de l’ignorance. Or, les Afriques foisonnent, fourmillent, irriguent le monde de tous leurs sangs multicolores.

Ce Printemps des Poètes a rendu un hommage particulier aux deux grandes figures des poésies africaines, Léopold Sédar Senghor et Tchicaya U Tam’si. Si l’un est resté célèbre, l’autre est aujourd’hui oublié en Europe. Il était donc temps de remettre au soleil les textes de ce poète du corps-monde.

De son prénom officiel Gérald-Félix, Tchicaya est né en 1931 à Mpili dans le Congo alors français. Son père, Jean-Félix est un homme politique de premier plan, instituteur et sous-officier de la France Libre durant la Seconde Guerre mondiale. Elu député à l’Assemblée constituante en 1945, le père du poète restera membre du parlement français jusqu’en 1958.

 Un père impressionnant mais très encombrant qui arrache son fils de la chaleur maternelle pour l’envoyer « se faire éduquer » en métropole. Il sera magistrat et tiendra un rôle éminent dans le Congo indépendant qui se dessine. Mais Gérald-Félix ne l’entend pas de cette oreille. Ni d’une autre d’ailleurs… Il quitte le lycée à 17 ans, juste avant de passer son bac, pour vivre de poésie et survivre de petits métiers en France. L’exemple de Rimbaud souffle partout et frappe quiconque à une âme pour le suivre.

De cette enfance contrariée, mais solidement instruite, Tchicaya fils restera marqué par une autre épreuve : une malformation du pied gauche qui l’a fait souffrir, l’empêchant de partager les jeux de ses copains.

La petite feuille qui parle pour son Afrique

Son premier recueil Le Mauvais sang paraît en 1955 aux Editions Caractères à Paris et sera salué par Léopold Sédar Senghor. En 1957, le jeune poète prend pour nom Tchicaya U Tam’si (qui signifie en langue bantoue « petite feuille qui parle pour son pays. ») et retourne dans son pays d’origine qui vit, comme ses voisins, les convulsions des indépendances. Il sera la plume de Patrice Lumumba, le leader des indépendantistes du Congo ex-Belge. Après l’assassinat de Lumumba dans d’horribles conditions, Tchicaya U Tam’si regagne la France et occupera plusieurs postes au siège parisien de l’UNESCO. Il peut ainsi vivre et écrire en toute indépendance, non sans éprouver cette déchirure dont souffrent tant d’auteurs africains : ils chantent leurs pays mais c’est en Europe que se trouvent la plupart de leurs lecteurs. Le 22 avril 1988, Tchicaya U Tam’si meurt à 56 ans, à Bazancourt, dans l’Oise, bien loin de ses terres.

En novembre dernier, L’Harmattan a pris l’excellente initiative de rééditer en un seul volume, trois œuvres poétiques majeures : Le Mauvais sang, Feu de Brousse et A Triche-cœur.

Dans son premier recueil (Le Mauvais sang), Tchicaya U Tam’si reste encore dans le jardin des rimes classiques françaises mais avec des ruptures dans la métrique. Il y pousse d’étranges lianes dans ce jardin, des lianes au sève de sang, de mauvais sang :

Pousse ta chanson – Mauvais sang – comment vivre

l’ordure à fleur de l’âme, être à chair de regret

l’atrocité du sang fleur d’étoile, nargué

Des serpents dans la nuit sifflaient comme des cuivres.

 

Dans ce recueil écrit en métropole, la pluie intervient souvent, comme des larmes venues du froid et qui coulent sur un pays maternel, solaire et lointain. Une pluie qui fait ce bruit de gouttes d’eau sur une plaque chaude :

Seul j’écoute, je doute, il pleut et c’est certain

Comme seul l’oiseau au plus fort des tragédies,

je chante pour n’être pas vaincu à la fin.

 

Le poète chante dru. C’est le vrai, dans toutes ses dimensions, qu’il étreint. Le cœur est aussi un viscère, non ? Dans ce quatrain, Tchicaya se rappelle aussi son infirmité à la jambe gauche :

Ils ne conviendront pas qu’enfant, j’eus les boyaux

durs comme fer et la jambe raide et clopant

j’allais terrible et noir et fièvre dans le vent

L’esprit, un roc, m’y faisaient entrevoir une eau.

Afrique à bras le corps

Avec Feu de Brousse et A Triche-cœur, le poète saute par-dessus la barrière du jardin et s’ébroue dans sa brousse. La poésie prend ses Afriques à bras le corps :

j’écume je meurs fleuve sans lames

qui me venge des poissons apathiques

ô mes fleuves

je vous rends l’eau salée

de mes pores.

 

La nuit africaine est une veine qui bat à sa tempe, comme un signe que donnerait le corps, un signe qui montre que tout est possible :

venez ce soir

ma tête est parfumée

ma sueur c’est de la bonne résine

venez ce soir allumez vos lampes

 

la nuit viendra,

mon âme est prête toute.

 

Lorsque les lampes font comme des étoiles terrestres, on se met à contempler ses paumes pour y déceler des pistes dans la jungle personnelle :

où mènent-elles

toutes ces lignes dans ma main ?

 

Et le dans Feu de Brousse, le mauvais sang revient :

j’ai donc eu mon mauvais sang.

 

Mais il vient d’où, ce mauvais sang ? De l’enfance à l’ombre d’un père soleil qui trace votre destin sans rien vous demander ? De cette mère dont vous avez été arraché à la chaleur pour être jeté dans le froid de la métropole ? De cette jambe qui fait souffrir ? De ces Afriques trahies par tous et même par les siens ? Des Afriques dévorées à laides dents (A Triche-Cœur) :

un charnier ouvre un festin

où l’on mange ses viscères d’abord

puis ses bras puis sa mémoire (…)

 

où l’on y boit la lente chanson du rossignol.

 

Le poète est l’arbre et le sanglier, le ciel et la fange, la rose et son fumier :

par l’épée ta moisson

sera sans ivraie rêve

ô sanglier mon cœur

 

il y avait le ciel bleu

il était dans ma bauge

 

il a culbuté l’arbre

que j’étais dans le vent.

Poète révolutionnaire authentique

 Engagé en faveur de l’indépendance du Congo, des Congos plutôt, et de toutes les Afriques, le poète n’a pas mis en vers ses programmes politiques, suivant en cela l’exemple de René Char – résistant et poète mais pas poète et propagandiste – avec lequel Tchicaya U Tam’si a souvent été comparé.

Chez Tchicaya, le corps ne fait pas partie de la nature ; il est la nature. Abolie, cette occidentale hiérarchie de supermarché qui divise en catégories distinctes les éléments de la nature et place l’Homme (et un cran au-dessous, la Femme) comme un dieu séparé d’une nature qu’il n’a même pas créée mais qu’il soumet à son profit, en aveugle avide !

En explosant cette hiérarchie, en abattant les murs, en plaçant l’humain dans l’unité qui est sa véritable nature, dans tous les sens du terme, Tchicaya U Tam’si prouve qu’il est un poète révolutionnaire. Authentiquement révolutionnaire, contrairement à ceux qui, se prétendant tels, ne font que proclamer des slogans aussitôt oubliés. En cela, Tchicaya U Tam’si rejoint un autre poète révolutionnaire, Benjamin Péret, l’inconnu le plus célèbre du surréalisme.

Tchicaya U Tam’si. Son nom fait encore vibrer toutes nos savanes.

 Jean-Noël Cuénod

 (Cet article a été également publié par AGORA FRANCOPHONE http://www.agora-francophone.org) 

ESPACE VIDEO 

Poème dit par l'auteur

Bibliographie

 

Gallimard est en train de publier ses œuvres complètes (collections «Continents noirs»). Pour le moment deux volumes sont sortis :

 

Tome 1 – J’étais nu pour le premier baiser de ma mère.

Tome 2 – La Trilogie romanesque ( Les Cancrelats, Les Méduses, Les Phalènes)

 

L’Harmattan- Littérature a publié dans sa collection « Poètes des cinq continents » en un volume les trois recueils Le Mauvais sang, Feu de Brousse et A Triche-cœur.

 

Tchicaya est aussi auteur de théâtre :

  • Le Zulu suivi de Vwène Le Fondateur, Nubia, 1977.
  • Le Destin glorieux du maréchal Nnikon Nniku, prince qu'on sort, Présence africaine,1979.
  • Le Bal de N'dinga, éditions L'Atelier imaginaire/Éditions L'Âge d'Homme : Tarbes,1987.

 

A recommander la lecture de Tchicaya U Tam’si, le viol de la lune. Vie et œuvre d’un maudit, biographie rédigée par Boniface Mongo-Mboussa. Editions Vents d’ailleurs.

 

 

 

 

 

18:13 Publié dans Poésie L'Or du temps | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : poésie, afrique | |  Facebook | | |

05/04/2017

Marine Le Pen passe une mauvaise nuit

Marine-Poutine-21.jpg

Le débat politique français se joue à 11 et à la fin, c’est Mélenchon qui gagne, comme ne l’avait pas tout à fait dit sous cette forme l’attaquant anglais Gary Lineker à propos du foot. L’Insoumis numéro 1 sait jouer sur tous les registres : anguleux lors du premier débat avec les cinq favoris, plus rond dans le second avec l’ensemble des candidats. En revanche, Marine Le Pen a passé une très mauvaise nuit, de mardi à mercredi, lors du marathon politique organisé sur la TNT (Selon le dessinateur Acé, elle est nettement plus à l'aise au Kremlin).

Après deux débats de formes très différentes, sa faiblesse apparaît criante. Dans cet exercice, elle s’est montrée beaucoup moins redoutable que son père. Sur le fond, son argumentation est d’une pauvreté affligeante et réduit tout à son obsession des frontières. Sur la forme, elle a reçu des gifles retentissantes de la part de Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron, sans être capable de leur apporter une réplique cinglante. Nous n’avons vu qu’une harengère recourant à la hargne faute d’esprit.

Quant à Philippe Poutou, trotskyste tendance Marcel, il lui a porté une estocade qui fera mal à la Blonde Nationale pendant longtemps : « Pour nous, quand nous sommes convoqués, il n’y a pas d’immunité ouvrière», rappelant qu’elle avait excipé de son statut politique pour ne pas répondre à la convocation de la police qui voulait l’interroger sur les emplois fictifs du Front national. Se faire ainsi moucher par un authentique ouvrier lorsqu’on se prétend reine des prolos, ça la fout mal !

Marine Le Pen contre Philippe Poutou


Cette « immunité ouvrière » risque fort d’être la formule qui restera de cette campagne présidentielle comme le « pédalo » attribué par Jean-Luc Mélenchon à François Hollande en 2012 ou « l’homme du passif » collé par François Mitterrand à Valéry Giscard d’Estaing en 1981 ou le « vous n’avez pas le monopole du cœur » de 1974, avec les mêmes protagonistes mais en sens inverse.

L’autre souci de Marine Le Pen a été causé par les deux candidats antieuropéens de seconde division médiatique (ceux que les médias nomment « petits candidats ») : Nicolas Dupont-Aignan et François Asselineau. Certes, le premier chasse surtout sur les terres cathos-loden de François Fillon, comme l’a d’ailleurs prouvé la prise de bec entre les deux hommes. Mais son europhobie pour quartiers chics peut drainer quelques suffrages de déçus de Fillon qui auraient pu être tentés de voter Marine en se pinçant le nez. Quant au second, Asselineau, il se présente comme « l’homme du Frexit » et offre l’image de l’europhobie tranquille. Avec son allure de notaire de province sortant des mains d’un coiffeur pressé, il prône un Frexit pépère mais déterminé, alors que Marine Le Pen paraît hésitante quant à la sortie de l’euro et de l’Union (elle s’en remet au référendum). De plus, contrairement à elle, Asselineau connaît ses dossiers.

Les sondages le donnent à… 0% d’intention de votes. Toutefois, me déplaçant souvent en France, j’ai aperçu de nombreuses affiches « Asselineau » à Paris et sa banlieue, Lille, Angoulême, Annemasse, Marseille. Il ne manque donc pas de petites mains militantes, malgré la sonorité un peu ringarde du nom de son parti, l’UPR (Union populaire républicaine) qui semble sorti tout droit d’un Musée du Gaullisme. Sa prestation face à la candidate frontiste peut ôter à celle-ci quelques voix europhobes.

Cela dit, de tous les candidats, Marine Le Pen est celle qui dispose du socle électoral le plus solide. Ceux qui disent voter Le Pen affirment être sûrs de leur choix. Qu’elle soit bonne ou mauvaise, mise en examen ou non n’a, pour eux guère d’importance. Ils ont le vote fanatique. C’est peut-être suffisant pour parvenir au second tour, mais cela ne l’est pas pour gagner. Dès lors, le Front national version Marine continuera à n’être qu’un parti de premier tour si elle ne réussit pas à sortir de sa cage électorale.

Elle est parvenue à ce point où la grande gueule ne suffit plus pour décrocher les plus hautes fonctions. Il faut aussi un gros cerveau.

Jean-Noël Cuénod

20:23 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (9) | |  Facebook | | |