13/06/2018

La leçon de Kim Jong-un à Emmanuel Macron

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Qui aurait dit qu’un jour le dictateur le plus méprisé de la planète – pourtant, la concurrence est vive – serait considéré par le président de la première puissance mondiale comme un interlocuteur à caresser dans le sens de la brosse chevelue ? Comme un chef d’Etat si important que le dit président doit se déplacer à ses portes pour parler avec lui, d’homme à homme ?

A Singapour, Kim Jong-un apparaît comme le grand vainqueur du bras de fer que le tyran nord-coréen avait initié contre Donald Trump dès l’élection de ce dernier. Promenade en duo, secouage de raquettes présidentielles, pose en commun devant la postérité, c’est tout juste si Trump et Kim ne se sont pas précipités dans un french kiss fougueux, tels jadis les camarades Brejnev-Honecker. Kim Jong-un a donc réalisé l’inaccessible rêve de son grand-père et de son père : que la bolcho-dynastie soit reconnue comme partenaire à part entière par Washington.

Et pour obtenir ce résultat, la Brosse Infernale n’a pas eu besoin de signer un acte de contrition. La déclaration d’intention paraphée par Trump et Kim n’engage à rien et relève, même écrite, de la parole verbale. La voici :

  • Les Etats-Unis et la République populaire démocratique de Corée s’engagent à établir de nouvelles relations E.-U. – RPDC, conformément à la volonté de paix et de prospérité des peuples des deux pays.
  • Les Etats-Unis et la RPDC associeront leurs efforts pour bâtir un régime de paix durable et stable dans la péninsule coréenne.
  • Réaffirmant la déclaration de Panmunjom du 27 avril 2018, la RPDC s’engage à travailler à une complète dénucléarisation de la péninsule coréenne.
  • Les Etats-Unis et la RPDC s’engagent à restituer les restes des prisonniers de guerre et des portés disparus au combat, avec un rapatriement immédiat de ceux déjà identifiés.

Aucun calendrier, aucune contrainte. Trump adopte vis-à-vis du nucléaire Coréen l’attitude inverse que celle qu’il a opposée à l’endroit du nucléaire iranien. Et voilà le pire des régimes, celui des Kim, blanchi gratuitement par la Maison de même couleur.

Quel contraste avec le sort réservé par Donald aux chefs d’Etat du G7 : Emmanuel Macron, Justin Trudeau, Angela Merkel traités comme des valets de ranch, tout juste bons à recevoir des volées de coups de pieds aux fesses entre deux bordées d’injures !

 A cet égard, le président français ferait bien de prendre leçon sur le sanguinaire hérisson replet qui règne sur Pyongyang. Lorsque Trump a poussé sa trogne sur le devant de la scène internationale, Emmanuel Macron a cru bon lui réserver un accueil triomphal. Puis, en avril dernier, juste avant que les Etats-Unis se retirent de l’accord nucléaire avec l’Iran, Jupiter avait désamorcé sa foudre pour se faire tout miel et oindre de flatteries, de protestations d’amitiés et autres onguents onctueux l’ours à la tignasse jaune.

Dans l’esprit de Macron – si tant est que l’on puisse s’y glisser – ces jolies manières devaient inciter Trump à ne pas oublier qu’il avait ses fidèles alliés en Europe et qu’il serait du meilleur goût de les ménager ; qu’il se retire progressivement de l’accord iranien mais sans que cela nuise à l’Europe.

 Ces sucreries diplomatiques ont donc fait sur le président américain l’effet inverse. Il les a considérées comme autant de marques de faiblesse, provoquant chez lui une réaction de mépris vis-à-vis de ce frenchie aux manières chantournées de petit marquis parfumé. Rien de tel que les rudes bourrades entre vrais mecs dans les vapeurs du fumier.

Lorsqu’un porteur de bottes texanes rencontre un chausseur d’escarpins, on sait vite lequel des deux va boiter.

Kim Jong-un a pris le parti opposé. Provocation sur provocation. Et que je te menace d’envoyer des missiles nucléaires sur l’ile américaine de Guam. Et que je te traite Trump de « gâteux mentalement dérangé » (à Pyongyang, on ne craint pas le pléonasme), de « vieux fou », de « gangster », de « fripouille ». Tout heureux de trouver enfin un gus à sa mesure, Trump s’est mis en duo avec la Brosse Infernale : « Rocket man », « petit gros affameur de son peuple », « attend voir que je te balance ma big bombe pour t’éclater ». La température ayant grimpé juste là où il fallait, les duettistes ont pu changer d’octave : « Maintenant qu’on s’est bien engueulés, causons ».

Trump et Kim ne connaissent qu’une chose, le rapport de force dans toute sa brutalité. Ils sont donc faits pour s’entendre. La Brosse Infernale a bien jaugé son adversaire-partenaire. Il n’aime pas les petits Mickey tout faibles, Donald. Il apprécie qu’on lui résiste, ça le met en valeur, bien plus que de faire des ronds de jambes devant les costumes Smuggler ou, pis, les tailleurs Chanel. Et même, ça le rassure ; il se trouve en terrain plus adapté à sa démesure. Après tout, le monde impitoyable des dealers immobiliers est-il si différent de celui des propriétaires de la Corée du Nord, mis à part les exécutions de ministre au tir de missile ?

Emmanuel Macron est un tueur aux yeux bleus, mais à l’échelle de la politique française seulement. Pour s’imposer dans les rapports de force mondiaux, la ruse et les coups de billard à trois bandes ne suffisent pas. Il faut encore faire l’apprentissage de la brutalité. Monsieur Macron, il faudra chausser vos bottes texanes. Point besoin de les cirer.

Jean-Noël Cuénod

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08/06/2018

« La nation contre le nationalisme »

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Voilà un bouquin à emporter dans vos bagages pour bronzer utile : La nation contre le nationalisme, écrit par le professeur Gil Delannoi et publié au PUF. Il balaye toutes les idées reçues qui encombrent le concept de nation et la rendent si confuse. En résumé, malgré la globalisation, la nation n’est pas devenue obsolète. De même, elle ne saurait être considérée comme néfaste a priori.

Le politologue français rappelle les distinctions établies par la Grèce antique : « demos » – le peuple en tant qu’acteur politique – « genos » – notion biologique qui se rapporte à la filiation – « ethnos » – qui est de nature culturelle avec le partage d’une langue commune[1], d’usages, de mythes. C’est cette dernière qui se rapproche le plus de la nation au sens moderne du terme.

Qu’est-ce qu’une nation ? Brève question, vaste réponse. Delannoi s’inspire de Renan pour  définir quatre modèles fondamentaux d’organisation  (formes Tribus, Cité, Empire, Nation).  Certaines Tribus, par la division du travail se sont muées en Cités. Et quelques Cités, en en conquérant d’autres, sont devenues des Empires. Renan situe ainsi la Nation dans ce processus : une Nation est une entité politique et culturelle qui succède à la tribu, la cité et l’empire sans toutefois les supprimer. La forme Nation comme forme politique s’est forgée en Europe par opposition à tout empire unificateur continental.

Gil Delannoi s’attaque au préjugé qui associe la Nation aux conceptions raciales ou ethniques : La Nation politique prévaut sur la Nation culturelle qui elle-même prévaut sur la nation ethnique. La Nation ne convient pas aux conceptions raciales. La fixité ethnique est mieux assurée par les autres formes politiques, Tribu, Cité ou Empire. En comparaison, la Nation est un espace plus abstrait, clos pour instaurer la liberté politique et la solidarité sociale.

Le nazisme contre la Nation

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Les pensées contemporaines sautent comme des moutons en troupeau de la Nation au nationalisme, puis au nazisme, présenté comme l’expression extrême du nationalisme. Erreur fondamentale selon le professeur Delannoi : le nazisme s’oppose à la conception démocratique d’une Nation d’égaux et lui substitue une conception organique d’un corps social biologique qui n’est pas plus national que tribal mais racial (…) la doctrine nazie des races ne pouvait s’accomplir que dans un empire pyramidal qui interdit toute coexistence de nations égales en droit.         

Quant au nationalisme proprement dit, il s’agit avant tout d’un véhicule ; Mussolini était un nationaliste certes, mais Gandhi aussi : Les nationalismes belliqueux sont ceux des dictatures et des régimes autoritaires. L’inverse se vérifie tout autant. Les Nations démocratiques ne se font pas la guerre[2]. La variable décisive n’est donc pas la Nation mais la présence ou l’absence de démocratie, comme régime et comme société.

La Nation née des acquis positifs de la Révolution française reste pour l’instant le seul terreau qui permet le respect des droits humains, le fonctionnement démocratique et cet ensemble d’instruments de régulation que l’on appelle Etat de droit. La Nation démocratique forme le plus sûr rempart contre les nationalismesnon-démocratiques, internes ou externes.

L’international contre le postnational

La globalisation va-t-elle effacer les frontières ? Gil Delannoi ne le pense pas en soulignant qu’elle n’a rien d’irréversible : La planète Terre étant un système fini et ses ressources énergétiques limitées, ce n’est pas seulement un arrêt dans le développement de la globalisation mais peut-être un recul qui semble s’annoncer.

Les effets de la pollution, parlons-en ; ils ignorent les frontières. Réponse du politologue : Il est vrai que ces problèmes requièrent une coopération internationale et que la nation n’est pas la bonne échelle pour les résoudre. Il défend donc la coopération entre nations démocratiques plutôt que l’abolition des frontières au profit d’une entité qui risque fort d’être impériale et donc non-démocratique :

Tout l’enjeu contemporain est d’opter pour l’international contre le postnational et contre le nationalisme chauvin et égoïste. Autrement dit, des frontières ouvertes mais flexibles selon les situations, ni fermées ni abolies.

Et l’Union européenne dans tout ça ? Si elle veut se développer et devenir démocratique, c’est en s’appuyant sur les Nations en tant que données historiques, en tant que consciences culturelles et qu’institutions politiques qu’elle a les meilleures chances d’y parvenir (…)

Pour l’instant, on ne voit guère la forme que l’UE adopte actuellement ; elle n’est ni Tribu, ni Cité, ni Empire, ni Nation. C’est une sorte d’Europe des Etats et/ou de l’euro dont on voit bien les limites.

En constatant le déferlement de passions nationales qui submerge la planète Foot ou Olympique, on se dit à la suite de Gil Delannoi que l’idée de Nation est en effet très profondément ancrée dans les populations et que ce phénomène n’est pas aussi superficiel que le suppose nombre d’intellectuels.

La Nation souveraine mise en péril par les Etats-Unis ?

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Toutefois, Le Plouc hasarderait deux objections à ce brillant et, sur la plupart des points, convaincant ouvrage. Il en a fait part au professeur Delannoi (photo Didier Goupy). Voici l’échange qui conclut ce papier.

Le Plouc : – L’extension du droit américain à la planète entière confère à l’Empire des Etats-Unis une dimension universelle qu’aucun autre Empire n’avait atteint avant lui.Désormais, nous sommes tous contraints de nous soumettre aux intérêts américains, parfois au détriment de nos intérêts nationaux. Washington n’a d’ailleurs même plus besoin de sévir a posteriori. Il suffit que Trump déclare que son pays frappera les entreprises non-américaines qui resteraient en Iran pour que le constructeur automobile français PSA annonce son retrait de la République islamique, que le groupe Total prépare ses valises à Téhéran et que les entreprises suisses basées dans ce pays refusent toute nouvelle commande.

Dès lors, comment les Nations peuvent-elles s’opposer à ce mastodonte ?

Gil Delannoi : – Dans mon lexique, il s’agit plutôt d’une domination hégémonique des Etats-Unis que d’un comportement impérial, mais c’est un détail de définition. En effet, l’hégémonie parvient souvent à s’exercer presque sans sévir en dehors de son territoire ! En ce sens elle surpasse l’Empire. On pourrait soutenir en parallèle que l’Allemagne est, d’une autre manière, hégémonique dans l’Union européenne. Pour sortir d’un tel blocage hégémonique, il faut une coalition très large ou presque unanime des « anti-système » contre « l’hégémon ». Dans un système où la puissance hégémonique coalise ou domine une moitié des acteurs en présence, celle-ci court peu de risque d’être limitée dans ses prétentions. Pourtant n’est pas impossible de résister aux Etats-Unis aujourd’hui mais cela suppose une coalition (au moins ponctuelle) des Européens avec la Chine, le Japon et quelques autres.

Il me semble que le même problème risque de se poser avec la généralisation de l’anglais comme langue de communication entre les élites planétaires (nationalistes ou non, soit dit en passant). On peut chanter les louanges du passage à l’anglais en tant que dimension cosmopolite. Pour ma part, je donne un cours en anglais et écrit dans cette langue. Cela revient néanmoins à créer deux planètes parallèles, celle des élites « anglo-fluentes » et le reste des exclus locaux. Il est vrai que le « globish » sert d’intermédiaire appauvri mais pratique.

Le Plouc : – Une nouvelle forme d’Empire est née au sein de l’économie numérique dominée par les géants de ce secteur, les fameux GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) qui se moquent des frontières et choisissent leurs sièges principaux en fonction de la gentillesse fiscale des pays d’accueil. Dans un tel contexte, la protection des frontières ne relève-t-elle pas du leurre ?

Gil Delannoi : –Ce second point semble moins redoutable que le précédent. Les G7, 8 ou 20 pourraient très facilement se coaliser pour taxer normalement (donc sans abus de pouvoir) ces « free-riders » planétaires. On ne peut même pas les défendre au nom du marché, car la plupart d’entre eux sont en situation de monopole ou duopole. Rien n’empêche donc de limiter leur position dominante aussi bien au nom du marché que de la social-démocratie. Pourquoi non ? C’est par lâcheté, corruption ou complaisance, mais certainement pas par impuissance. Les GAFAM peuvent probablement continuer à prospérer si un seul continent les refuse, mais certainement pas au-delà. Comme ils ne visent que leur propre intérêt, les contraindre à négocier n’est pas si difficile.

Que ces entreprises échappent pour l’instant au contrôle classique de l’Etat-nation n’est pas faux, mais dans le monde impérial-chaotique du « sans frontière » qui le remplacerait, ces multinationales donneraient encore davantage le ton puisque, au lieu de rivaux pusillanimes, elles n’auraient plus aucun adversaire potentiel, sinon des concurrents commerciaux partant avec un lourd handicap à l’assaut des privilégiés de la mondialisation. L’Union européenne est l’échelle minimale d’intervention qi l’on veut peser sur de tels acteurs « hors sol ». Dans cet affrontement il me semble que les actionnaires qui ont intérêt à favoriser leur rente de situation en faveur de ces GAFAM ne sont pas aussi puissants que la coalition des Etats, lesquels sont, sans exception, pénalisés par une évasion fiscale massive et une distorsion durable de la concurrence.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Qu’en est-il des pays plurilinguistiques comme la Suisse ? Ce qui relie les Suisses ce n’est pas la langue – ils en ont quatre, en ne comptant pas les dialectes – ni la religion mais un héritage commun, celui de la démocratie directe qui est devenue bien plus qu’un mode de scrutin, un véritable art de vivre collectivement par les débats qu’elle suscite et l’aptitude au consensus qu’elle génère.

[2]Pour Gil Delannoi, la Première Guerre mondiale est une guerre entre impérialismes nationaux et non une guerre entre nations démocratiques.

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31/05/2018

Babtchenko : le journaliste de Schrödinger

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Il y avait le chat de Schrödinger, du nom d’Erwin Schrödinger qui a mis en scène un félin pour illustrer les problèmes liés à la mesure dans la physique quantique. En très gros, tant qu’il se trouve dans boîte, le chat est à la fois mort et vivant. Ce n’est qu’en l’ouvrant, que l’on peut se rendre compte de son état. Aujourd’hui, est apparu le journaliste de Schrödinger, à la fois mort et vivant, mort puis vivant, en la personne d’Arkadi Babtchenko.

Après avoir annoncé que ce journaliste russe réfugié à Kiev avait été assassiné par des agents au service de Poutine, le SBU (Service de sécurité ukrainien) a présenté à la presse un Arkadi Babtchenko tout ce qui a de plus vivant, comme le matou du physicien sorti tout vif de sa boîte après l’effondrement, du bon côté, de la fonction d’onde.

Comme le FSB, son homologue et adversaire russe, le SBU est un avatar du KGB de l’ère soviétique. C’est dire qu’en matière de désinformation toxique, nous avons à faire à des artistes dotés d’une imagination fertile. Mais c’est tout de même la première fois qu’un service dit secret met au grand jour une sienne manipulation de cette envergure. Cela cacherait-il une autre manipulation ? Une manipulation dans la manipulation qui elle-même cacherait une autre manipulation dans la manipulation ? Vertige de la mise en abyme version ex-soviétique.

Par conséquent, personne ne sait ce qui s’est passé réellement, à part Babtchenko et les agents du SBU – et encore ! Inutile de gloser plus longtemps sur ce conte à mourir debout.

En revanche, il nous dit beaucoup de chose sur le statut de la vérité. Avec Rudyard Kipling, on sait que la vérité est la première victime de la guerre. Le conflit russo-ukrainien n’a rien inventé. Mais en temps de paix aussi, la vérité devient dans les mains du pouvoir aussi malléable que de la pâte à modeler. Après tout, c’est l’entourage de Trump – élu en grande partie grâce à l’infox[1]– qui a mis au point la théorie des faits alternatifs. Un fait n’est pas un fait, c’est un récit. Autant de récits, autant de faits. Le vrai et le faux se diluent dans un relativisme général et déprimant où tout se vaut. Ce statut branlant de la vérité n’est sans doute pas pour rien dans cette impression de dépression nerveuse qu’éprouve un nombre croissant d’humains, contemplant d’un air désolé les débris de leur boussole fracassée.

Or, ce point de vue trumpesque et cyniquement débile, n’est pas sans quelque fondement, sans jeux de mots scabreux.

 En effet, l’objectivité absolue ne saurait être atteinte par nous autres humains, puisque nous ne pouvons pas saisir en direct les objets qui nous sont extérieurs. Notre cerveau les interprète par le truchement de nos sens plus ou moins en bon état de fonctionnement (si je suis enrhumé, la réalité parfumée de la rose m’échappera). Dès lors, toute interprétation de cette réalité fait l’objet d’une reconstruction sous forme de récit. Sur le plan scientifique, ce qui est appelé vérité relève d’un consensus qui indique qu’à ce stade de la connaissance, la plupart des savants tombent d’accord pour formuler telle ou telle loi. Quitte à la remettre en cause, si d’ultérieures recherches la contredisent d’une manière ou d’une autre. Le doute reste la meule qui aiguise la science. La vérité est donc forcément relative puisqu’elle peut être remise en cause.

Mais si l’on se tient à ce constat, on peut dire n’importe quoi. La société humaine risque alors de sombrer dans la folie, puisque le délire a le même statut que la pensée. Il faut donc tenter de trouver des issues à cette impasse.

Première issue : choisir les récits de la réalité en fonction de leur nature. Certains enferment l’humain dans un circuit mortifère ; d’autres l’ouvrent vers un horizon vital. Toutefois, on ne saurait s’en contenter. Certains récits d’ouverture peuvent se révéler mortifère à l’usage, même si l’inverse ne se vérifie guère, semble-t-il.

Deuxième issue : le consensus sur le réel. Si plusieurs instances tombent d’accord sur un récit de la réalité, c’est plutôt bon signe. Néanmoins, la majorité peut se tromper et parfois, très lourdement. Un grand nombre d’Allemands avaient adhéré au récit élaboré par les nazis. On a vu le résultat.

Troisième issue : le doute systématique. Dès qu’un récit est proposé, il convient de le renifler, avec un soupçon de méfiance tout en maintenant ouvertes les écoutilles de l’intelligence, comme le fait votre chat lorsque vous avez fréquenté une autre maison que la sienne. Cette méfiance doit encore être redoublée lorsque le récit a été conçu par des êtres de pouvoir dont le mensonge demeure l’un de leur principal outil de travail.

Lorsque l’on tient compte de ces trois éléments, à savoir nature du récit, consensus sur le réel et doute systématique, on a mis toutes les chances de son côté. Cela dit, même avec ces élémentaires précautions, il est possible de se faire duper tant la perversité des humains se révèle créatrice.

Cette démarche faite de discernement et de doute ne contredit nullement la foi en une force suprême et créatrice. Cette foi, on peut ou non l’éprouver. On peut en témoigner. Mais on ne saurait en aucun cas l’imposer. Elle ne relève pas du domaine de la démonstration probante mais d’une forme d’intuition qui transcende la raison. Confondre le domaine de la raison avec celui de la foi est aussi un récit. Mais il peut mener aux pires extrémités. Se souvenir de l’avertissement du Christ : « Mon Royaume n’est pas de ce monde ». La certitude non plus.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Le premier qui dit fake news sera condamné à assister à une séance de l’Académie française.

16:53 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : babtchenko, russie, poutine, ukraine, fsb, sbu | |  Facebook | | |

29/05/2018

Le voile islamique à toute vapeur

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Est-il possible de débattre sur le port du voile islamique sans se déchirer ? Non sans doute, à ouïr la polémique en cascade née de l’intervention publique, tout voile dehors, de Maryam Pougetoux, présidente de l’UNEF (Union nationale des Etudiants de France) à l’Université de Paris-Sorbonne.

« Atteinte intolérable à la laïcité ! » accusent les adversaires de la syndicaliste étudiante. « Scandaleuse réaction de nature islamophobe ! » contre-attaquent ses défenseurs. Dans les deux camps, l’intelligence a fait désertion, semble-t-il. Intelligence, c’est-à-dire capacité à relier les choses entre elles.  

Révélateur de cet état d’abrutissement médiatique dans lequel nous sommes englués, tout le monde a oublié les propos que tenaient la dirigeante de l’UNEF pour ne garder en mémoire que ce bout de tissu dont elle s’est affublée. A la façon du taureau obnubilé par le chiffon rouge que le torero agite devant son mufle, nous fonçons tête baissée.

Alors, tentons de faire le tri, sans se bercer d’illusion : la flûte de la raison sera submergée par les grosses caisses des indignations réciproques. Prenons cette modeste démarche comme un exercice d’hygiène mentale par temps pollués.  

Tout d’abord, il convient, une fois de plus, de rappeler les trois piliers fondamentaux de la laïcité, au lieu de lui faire dire n’importe quoi, à savoir séparation de l’Etat des institutions confessionnelles, garantie de la liberté de conscience et neutralité de l’Etat à l’égard de toutes les confessions.

Par conséquent, lorsque Mme Pougetoux répond aux questions du journaliste de la chaîne télévisée M6 en étant voilée, la laïcité n’est pas violée. Elle représente un syndicat, organe non-étatique, et peut se présenter comme elle l’entend. La clameur publique aurait-elle retentit avec autant d’ardeur si elle avait arboré une croix huguenote, une médaille de la Vierge ou une étoile de David ?  

En revanche, à l’intérieur de son organisation, des militants seraient parfaitement en droit de lui reprocher son accoutrement, signe d’une appartenance confessionnelle qui n’est pas partagée par tous les adhérents, ceux-ci se trouvant ainsi propulsés dans un contexte religieux, étranger aux buts du syndicat.

Mais il ne s’agirait alors que d’une affaire interne au syndicat. Lorsque le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb reproche à Maryam Pougetoux de porter le voile, il sort de son rôle de représentant de l’Etat. Cela ne le regarderait que s’il était membre de l’UNEF ou que si Mme Pougetoux était fonctionnaire, ce qui n’est le cas ni de l’un (depuis au moins de nombreuses décennies !), ni de l’autre. Collomb ne fait qu’utiliser une de ses vieilles ficelles politicardes : allumer un feu pour que sa fumée occulte les vrais problèmes.

Cela dit, il ne faudrait pas que la dirigeante du syndicat nous prenne pour des truffes hallal. Ce n’est pas un simple foulard discrètement disposé sur ses cheveux qu’elle a choisi de mettre, mais une vêture qui couvre la tête et le corps comme une sorte d’uniforme. En France – et particulièrement dans le contexte qui est le sien depuis les attentats et la montée de l’islam radical – cette tenue n’est pas que religieuse, elle relève de l’emblème politique. Et c’est bien un message de cette nature que Maryam Pougetoux a voulu faire passer : « J’interviens sur le champ social français en tant que musulmane engagée et déterminée à promouvoir l’islam politique. » Peu importe les dénégations que pourraient émettre la dirigeante syndicale, c’est ce que chacun aura traduit du langage corporel qu’elle utilise. C’est une attitude qui doit aussi être appréhendée en fonction d’un autre contexte, celui de l’infiltration de militants salafistes à l’intérieur des syndicats[1].

Toutefois, Maryam Pougetoux est en droit de faire étalage de ses choix politiques, cela relève de la liberté d’expression la plus basique. Répétons-le, ce n’est qu’aux autres membres de l’UNEF de lui en faire éventuellement le reproche, en fonction des règles internes du syndicat. Nous sommes dans le même cas de figure que le port par un représentant syndical d’un maillot à l’effigie du Che ou d’une chemise frappée de la faucille et du marteau.

Le voile qui chiffonne Charlie-Hebdo

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Si la présidente de l’UNEF-Paris-Sorbonne est libre de s’entortiller dans son voile et d’affirmer son appartenance à l’islam politique, d’autres citoyens disposent de la même liberté pour lui reprocher son engagement ou s’en moquer. Charlie-Hebdo a usé de ce droit en mettant en « une » la caricature de Maryam Pougetoux. Aussitôt, l’hebdomadaire a essuyé une pluie d’accusations injustifiées.

Cette couverture relève-t-elle de l’« islamophobie » ? Ce mot est tellement farci d’ambiguïtés qu’il vaudrait mieux ne pas l’utiliser. Après tout, comme n’importe quelle opinion, chacun peut critiquer une confession, sans que ses fidèles se sentent automatiquement attaqués. Mais le mot « phobie » peut être pris dans le sens « haine pathologique » ce qui risque de le faire déborder du bassin des idées vers les pelouses pelées du racisme. Ce n’est plus seulement la religion qui est critiquée, cela relève de la légitime expression ; c’est aussi l’appartenance ethnique supposée de ses fidèles qui est visée, cela relève de l’illégitime discrimination.

Si on vilipende le pape en tant que religieux, nous restons dans le débat critique. Si on l’attaque en tant qu’Argentin, nous faisons acte de xénophobie.

Dans sa « une »,Charlie-Hebdo se moque de Maryam Pougetoux uniquement dans sa fonction de dirigeante de l’UNEF et en tant qu’elle fait la promotion d’une confession particulière. Dès lors, accuser l’hebdomadaire d’« islamophobie » n’est pas pertinent.

Dans cette polémique en cascade, il ressort que le ministre de l’intérieur n’a pas à se prononcer sur l’appartenance confessionnelle d’une citoyenne ou d’un citoyen, puisqu’il est le garant de la neutralité de l’Etat en la matière. Il ressort aussi que Charlie-Hebdo est parfaitement dans sa vocation de journal anticlérical en raillant le voile islamique d’une dirigeante syndicale.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Lire le blogue « Un Plouc chez les Bobos » du 30 novembre 2017 : « Comment les salafistes infiltrent les syndicats ».

17:50 Publié dans Laïcité, Politique française | Lien permanent | Commentaires (21) | Tags : islam, charlie-hebdo, voile, unef | |  Facebook | | |

23/05/2018

Art – Le Plouc et un ami peintre primés !

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L’artiste Pierre Guerchet-Jeannin et Le Plouc (Jean-Noël Cuénod, auteur des textes) ont reçu le Prix du Jury 2018 au Salon « Sous Couverture » consacré aux éditions d’art. L’ouvrage primé est un livre-objet d’art intitulé « Car casse ou la mort dans l’âme ? » Le Plouc met en vente (240 euros) quelques exemplaires qui lui restent. Si vous êtes intéressés, vous pouvez lui adresser un courriel : jean-noel.cuenod@orange.fr.

Le Salon « Sous Couverture » s’est tenu du 28 avril au 6 mai derniers à Saint-Antonin-Noble-Val dans le Tarn-et-Garonne. Le prix a été obtenu à l’unanimité des jurés. A eux merci !

N’hésitez pas à faire un tour sur le site du peintre et graveur Pierre Guerchet-Jeannin

http://www.guerchet-jeannin.fret sur celui de son épouse, artiste elle aussi, http://www.guerchet-jeannin.fr

Présentation du livre-objet d’art  

"Car casse ou La mort dans l'âme ?"composé de 19 photos, d'une linogravurede Pierre Guerchet-Jeanninet des textes de Jean-Noël Cuénoda été tiré en offset/numériquesur les presses de l'imprimerie Advence à Paris, Francesur papiers Rives Tradition 250grchemise Keaycolour Bourgogne 300grRéalisation graphique Flavie Jeannin ; textes en caractères Haas helvética & Destroy.

Etui en acier oxydé, verni,avec la participation de Jean-Pierre Dall'Anese.

Tirage limité à 45 exemplaires numérotés de 1 à 45 (240 euros l’exemplaire)et 7 exemplaires hors-série, numérotés de I à VII.

Jean-Noël Cuénod

13:55 Publié dans Cult(e)ure, Livres, Poésie L'Or du temps | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : art, livres | |  Facebook | | |

21/05/2018

La Franc-Maçonnerie attaquée en Italie

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Le programme de gouvernement signé en Italie par les deux partis démagogistes « Cinque Stelle » et la Lega d’extrême-droite contient un alinéa stipulant qu’aucun ministre du futur cabinet transalpin ne doit appartenir à la Franc-Maçonnerie. C’est l’une des constantes des mouvements totalitaires en général et fascistes en particulier : bannir la Franc-Maçonnerie.

Il en va ainsi des entités politiques dits « antisystèmes » : sous couleur de nouveauté, elles nous resservent des recettes éculées. L’alliance de la carpe ligarde et du lapin étoilé ne fait donc pas exception. Il faut dire aussi que l’on n’efface pas vingt ans de fascisme en Italie d’un simple coup de gomme.

Le prétexte que ne manquera pas de brandir les deux formations démagogistes aura pour figure feu Licio Gelli et sa pseudo-Loge maçonnique P2 qui avaient ébranlé l’Italie dans les années 70, avec quelques secousses sismiques enregistrées à Genève où le patron de la P2, Licio Gelli, fut arrêté avant de s’évader de la prison de Champ-Dollon en corrompant un gardien, puis de s’y reconstituer prisonnier par la suite.

Pseudo-Loge P2, disions-nous. Si Licio Gelli avait été régulièrement initié en 1964 à la Franc-Maçonnerie, son entité, elle, n’était aucunement régulière au regard des traditions et de l’organisation des loges maçonniques. Gelli avait investi en 1966 une ancienne Loge dite « de passage », « Propaganda Due », créé en 1877 sous le nom « Propaganda Massonica ». A l’origine, elle n’initiait pas de nouveaux membres mais accueillait les parlementaires de province et qui venaient à Rome pour remplir leur mandat d’élu. Dès l’arrivée de Mussolini au pouvoir en 1924, la Franc-Maçonnerie fut interdite et sévèrement réprimée. En 1945, avec le retour à la démocratie, le Grand Orient d’Italie a réactivé la Loge sous le nom « Propaganda Due », afin de transmettre les valeurs maçonniques de liberté de conscience et de laïcité au sein d’une Italie qui venait de sortir du fascisme et se trouvait encore sous l’influence du Vatican.

Cette Loge P2 vivotait lorsque Gelli en a fait son instrument dès 1966. Il a transformé cet Atelier en une sorte d’institution clandestine pour s’opposer à l’arrivée au pouvoir du puissant Parti communiste italien et faire pièce au compromis historique qui se dessinait entre le PCI et la Démocratie Chrétienne. La P2 a participé à la stratégie de la tension en étant plus ou moins liées à des attentats destinés à déstabiliser l’Italie. Elle a aussi élaboré une vaste stratégie d’influence en conviant une foule de parlementaires, de ministres, de généraux, de dirigeants de médias à rejoindre ses rangs. Dans la liste de 962 noms (sans doute incomplète) trouvée au domicile de Licio Gelli, figure celui d’un certain Silvio Berlusconi.

Une Loge maçonnique d’un millier de personnes, cela n’existe pas. En outre, les récipiendaires étaient reçus par trois petits coups d’épée sans autres cérémonies. Or, les réceptions maçonniques se déroulent selon des rituels bien précis et éprouvés par une longue tradition. Dès lors, Gelli ne procédait par à des initiations maçonniques. Sa P2 fut d’ailleurs dissoute dès 1974 par le Grand Orient d’Italie. Mais grâce à d’habiles manœuvres, Gelli a pu tout de même continuer ses manipulations pendant quelques années. La dissolution effective a eu lieu en 1981.

Franc-Maçonnerie: Churchill n'aurait pas pu être ministre en Italie!

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Voilà le donc le prétexte qu’utilisera sans doute les étoilés et les ligards italiens pour entamer leur première action antimaçonnique.
Les Francs-Maçons n’échappent pas au sort de tout groupe humain dont aucun n’est à l’abri des dérives. Faudrait-il interdire aux catholiques de siéger au gouvernement parce que des prêtres se sont livrés à la pédomanie et que leurs actes ont été couverts par leur hiérarchie ? Ce serait absurde et odieux. C’est tout aussi absurde et odieux, de le faire à l’endroit des Francs-Maçons, en excipant des turpitudes de la P2.

S’attaquer aux Francs-Maçons n’est jamais anodin. Ce n’est pas par hasard si les premiers actes des dictateurs consistent à les poursuivre, voire à s’en débarrasser physiquement, à l’instar de Mussolini, de Hitler, de Franco, de Pétain mais aussi de Lénine et de Staline. Les rituels maçonniques portent en eux cette liberté de conscience qui est insupportable aux tyrans.

Si la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et la France avaient pris les mêmes dispositions antimaçonniques que préconisent les deux partis démagogistes italiens, elles se seraient privées de grands dirigeants qui ont marqué leur histoire au XXe siècle tels, entre de nombreux autres, Winston Churchill, Franklin D. Roosevelt et Pierre Mendès-France.

Jean-Noël Cuénod

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17/05/2018

Le mouvement du 17 Mai-68 …Qui s’en souvient ?

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Chacun y va de son Mai-68. Surtout ceux qui ne l’ont pas connu. Alors pourquoi Le Plouc se gênerait-il ? « J’ai fait Mai-68, moi, Monsieur! », pourrait-il proclamer en se flattant le jabot façon vieux combattant.  « Et dans le service d’ordre des manifs, s’il vous plait ». « Oui, mais c’était à Genève, ça ne compte pas ». « Si, ça compte.»

Depuis 1966, les jeunes cervelles bouillonnaient. Des groupuscules, maos, anarchistes, trotskystes, anarcho-mao-trotskos commençaient à s’organiser. Les émeutes de Berkeley, l’attentat le 11 avril 1968 contre Rudi Dutschke, le leader de la gauche extraparlementaire allemande et puis, Paris transformé en chaudron révolutionnaire…De quoi mettre le feu à nos poignées de poudre. La contagion atteignait une Genève stupéfaite de voir ses enfants défiler et faire le coup de poing contre des flics. Singeries de ce qui se faisait à Paris ? Oui et non.

Oui, car c’est toute la France qui s’embrasait mais aussi l’Italie et l’Allemagne, d’ailleurs bien avant les barricades parisiennes.  Comment la Suisse et Genève auraient pu y échapper ? Non, car la colère de la jeunesse se déversait principalement sur une vache sacrée tout ce qui a de plus helvétique : l’armée. L’armée qui organisait ses Journées militaires à Genève. Provocation !

Il faut bien prendre conscience de l’état moral de la Suisse d’il y a un demi-siècle. Une chape de plomb faite d’hypocrisie, de moralisme gnangnan, de fausse générosité et de vraie cupidité pesait sur les âmes. Les jeunes – fort nombreux, baby-boom oblige – n’avaient qu’une envie, la faire péter, cette chape. C’était une question de vie ou de mort, qu’on respire ! « Rasez les Alpes, qu’on voie la mer !» clamait un slogan sur un mur à Lausanne. Pour illustrer l’état d’embourbement du pays rappelons que les femmes en 1968 n’avaient le droit de voter que sur le plan cantonal, et encore pas partout. Ce droit ne leur sera accordé sur le plan fédéral que trois ans plus tard. L’armée représentait donc en concentré tout ce que nous détestions.

 Les réunions du comité de coordination, tantôt au CUP (Centre universitaire protestant), tantôt au CUC (le même, version catholique), se multipliaient pour décider de l’action du jour. Des figures se détachaient : Fioretta, Bernard Crettaz, Clotilde Aleinik et tant d’autres.

Le 17 mai 1968, le mouvement prenait de l’ampleur. Vertige ! Nous les jeunes, sans moyens financiers, contre les médias, contre les partis, même de gauche, avec nos pancartes confectionnées à la hâte dans des hangars de fortune, nos tracts ronéotypés à la va-vite, nos affiches collées sur les murs au nez et au képi de flics, nous mobilisions des milliers de manifestants qui reprenaient nos slogans ; nous faisions peur aux policiers et aux dirigeants complètement dépassés par ce mouvement.

Pour transformer l’essai, il fallait un but. Qui a eu l’idée de désigner l’aula de l’Université aux Bastions ? Le Plouc a la mémoire qui flanche. En tout cas, l’objectif était bien choisi. Pendant plusieurs jours, l’aula a été occupée. Elle devint le lieu de rencontre des Genevois, non seulement des jeunes mais des vieux aussi. Pour réunir tous ces groupuscules, toutes ces individualités qui découvraient la politique, il fallait un nom qui fît bannière. Mouvement du 17 Mai fut choisi en référence au Mouvement du 22 Mars lancé par Dany Cohn-Bendit.

Puis, le 29 mai, le plus grand cortège se formait, traversant tout Genève. Dans les quartiers ouvriers comme Sécheron ou les Pâquis les fenêtres s’ouvraient, des mains s’agitaient, applaudissaient. Une Mercédès immatriculée à Paris s’était coincée dans la foule. Le service d’ordre s’efforçait d’en protéger les occupants, un couple de grands bourgeois. La femme en chanel criait: « Edouard, ils sont aussi à Genève ! C’est affreux ! » Ces Parisiens venus planquer leur magot en catastrophe furent sauvés par un immense éclat de rire.

Ce jour-là, tout semblait possible. Une rumeur parcourait le cortège comme un frisson sur le dos collectif : « A Paris, personne ne sait où se trouve de Gaulle[1]. Il n’y a plus de gouvernement ». Des copains revenus tout juste de Prague nous racontaient que là-bas, on était en train d’inventer le socialisme à visage humain. Des deux côtés du Rideau de Fer, l’ordre lourdaud était en train de s’effondrer. Et à Genève, jusqu’alors prompts à matraquer, les policiers se tenaient coi. De curieux émissaires – lancés par on ne sait quel conseiller d’Etat, peut-être André Chavanne, le socialiste chargé de l’Instruction publique – tentait de prendre notre température, d’un air respectueux.

 Et si un autre monde allait naître, là maintenant, fait de fraternité et de justice ?

Même les télévisions étrangères avaient couvert cette grande manif. Le correspondant de la RAI demandait au Plouc pourquoi le service d’ordre s’échinait à laisser propre les rues après le passage des manifestants. Les journaux français avaient bien rigolé en relatant cet incongru souci de propreté. Mais la population genevoise en fut touchée positivement. Et c’était ça l’important. Nous n’aimions pas trop ces gauchistes parisiens descendus de leurs barricades pour nous faire la leçon. Nous les tenions bien à l’écart.  

Hélas, tout a une fin même, surtout, Mai-68. A Paris, le vent avait tourné. Le 30 mai, un million de gaullistes descendaient les Champs-Elysées. Les stations d’essence reprenaient du service. La France partait en vacances. Genève se remettait à la sieste sur les plages lémaniques qui n’étaient rouges que par les peaux en voie de bronzage. Le 15 juillet, départ pour l’Ecole de Recrues à la caserne de Colombier. Le 21 août, les chars soviétiques écrasaient le Printemps de Prague. De part en d’autres du Rideau, les partisans de l’ordre étaient soulagés. Songe sitôt rêvé qu'il s'efface. Printemps estival; été hivernal. J’entends d’ici les ricanements :  « Pauvres petits Suisses trop nourris, qu’espériez-vous, franchement ? Le Grand Soir chez Calvin ? Qu’il est ridicule ton Mai-68 ! »

Oh, il n’est pas glorieux, certes. Mais voyez-vous, de ce mois-là, Le Plouc n’a gardé aucun souvenir de pluie. Il a dû certainement tomber quelques averses. Toutefois dans son Mai-68, il fait toujours soleil. Il avait 19 ans et il était amoureux.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Il préparait sa reprise en main à Baden-Baden dans la caserne du général Massu.

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16/05/2018

Israël-Palestine : jeux dangereux à Riyad

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Les affrontements entre l’armée israélienne et les militants du Hamas à la frontière de Gaza placent l’actuel pouvoir saoudien dans une zone pleine de périls. Riyad n’a condamné Israël que du bout des lèvres, bien forcé de satisfaire à ce minimum syndical pour ne pas trop faire jaser dans le camp arabo-musulman.

Sous l’impulsion du prince héritier Mohamed Ben Salman (photo) – présenté sous le sigle MBS pour faire moderne –  l’Arabie Saoudite a pris pour ennemi principal l’Iran quitte à ménager l’Etat d’Israël, voire à collaborer avec cet ancien adversaire afin de contrer les offensives chiites de Téhéran qui menacent en Syrie, au Liban et même à l’intérieur de la pétromonarchie (cf. le papier précédent). C’est dire si la tension qui règne sur la frontière entre Israël et Gaza tombe au pire moment pour le nouvel «homme fort» qui se rêve en réformateur audacieux de la plus rétrograde des monarchies.

Le fils du roi Salman détient actuellement les principaux leviers de commande dans son pays : président du Conseil économique et de développement, ministre de la Défense, vice-premier ministre et surtout prince héritier. Comme son père, âgé de 82 ans, souffre de la maladie d’Alzheimer, Mohamed ben Salman (bientôt 33 ans) est donc le vrai patron du Royaume.

Pour parvenir à cette place, MBS a dû livrer une sorte de coup d’Etat plus ou moins feutré dès le 21 juin 2017. Ce jour-là, son cousin Mohamed ben Nayef, ministre de l’intérieur et prince héritier (59 ans), est destitué de toutes ses charges par signature du roi Salman. Qui nomme aussitôt son fils Mohamed comme héritier en titre. Afin d’asseoir son pouvoir, MBS entreprend une vaste purge sous prétexte de lutte contre la corruption ;  elle aboutit à la fin de l’an passé au limogeage ou à l’arrestation d’une dizaine de princes, de ministres et d’hommes d’affaire. Message reçu : les cousins évincés ne mouftent plus. Mais, sans doute, n’en pensent-ils pas moins.

Le jeune prince héritier a entrepris quelques réformes de sociétés – la conduite automobile autorisée pour les femmes, l’ouverture de cinémas – qui font rire les Occidentaux par leur caractère ultra-bénin mais qui doivent certainement choquer une partie au moins des classes dirigeantes saoudiennes. De plus, MBS plaide pour un islam « ouvert » et tolérant envers toutes les religions. De quoi faire grincer les dents dans ce Royaume où l’intégrisme islamiste a toujours régné sur les esprits.

En un an de pouvoir effectif, le prince héritier s’est donc fait une série d’ennemis au sein de la famille royale et des instances religieuses. Dès lors, la cause palestinienne risque de devenir l’élément fédérateur de toutes ses oppositions pour l’instant souterraines. Phare de l’islam sunnite, l’Arabie Saoudite est doublée par le régime chiite d’Iran dans la défense d’autres sunnites, les Palestiniens, ce qui ne manquera pas de provoquer l’ire d’une partie au moins des Saoudiens. Pour l’instant, MBS s’appuie sur les couches dirigeantes les plus jeunes et les plus modernistes qui ne soucient guère du sort des Gazaouis. Mais si les tensions devaient encore s’accentuer entre Israël et les Palestiniens, la position éminente du prince héritier en serait affaiblie, ce qui induirait ses adversaires à tenter de le détrôner avant même qu’il ne soit roi, déstabilisant ainsi l’un des principaux fournisseurs d’énergie de la planète.

Jean-Noël Cuénod

 

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11/05/2018

Théâtre – Solitude en quête de personnages

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Seul en scène. Pourtant, François de Brauer fait vivre une vingtaine de personnages avec pour décors trois chaises ; s’y ajoutent deux costumes conçus par un tailleur calviniste et une bande-son minimale. Aucun artifice. Rien que la parole et le geste. Et surgissent les témoins d’une vie, la place de l’art, les relations père-fils, l’amour, l’ambition, la folie du pouvoir. (Photo © Victor Tonelli).

Avec sa « Loi des Prodiges (ou la Réforme Goutard) », dont il est l’auteur et l’interprète en solo, François de Brauer va au-delà de la performance. Ce mime parlé est plus qu’un impressionnant étalage de technique théâtrale. A la façon d’un grand poète, il rend visible l’invisible. Comment illustrer sur scène sa propre naissance, par exemple ? Troublant, dérangeant, fascinant. Comment décrire sans effets spéciaux ou pas spéciaux le cauchemar qui vous met en face de votre père depuis longtemps décédé ?

Le personnage central se nomme Rémi Goutard. On assiste à sa naissance, aux tourments de son père, « écrivain raté mais schizophrène de génie » comme le présente un psy verbeux et Argentin interprété, évidemment, par de Brauer. Ne décrivons pas – surprise de la découverte – la scène qui va mettre le feu à la conscience du petit Rémi et changer son destin. Puis, François de Brauer devient tour à tour Rémi étudiant en Histoire, sa mère fumeuse impénitente, sa petite amie historienne en art, un clown-mendiant, sorte de symbole du destin.

L’insuccès de son père et la scène traumatique de sa petite enfance lui ont rendu l’art insupportable. Il lui voue même une haine implacable qui le conduira à se lancer en politique. Elu député, Rémi Goutard propose sa réforme : éradiquer l’art sous toutes ses formes et recycler les artistes dans la vie courante afin de les ôter de cette marge où ils coincent la bulle. Un débat télévisé oppose le jeune député au peintre vieillissant Régis Duflou ; c’est l’occasion pour François de Brauer de jouer, non seulement les deux personnages, mais aussi une foule de manifestants, un reporter, des interviewés-trottoir, un animateur télécrate et même un jongleur de testicules afin de faire remonter l’audimat. N’espérez rien de ce côté : les Joyaux de la Couronne ne sont que suggérés. 

L’auteur-comédien a pris l’excellent parti de camper Régis Duflou en un personnage aussi antipathique que son adversaire Rémi Goutard. Le verbiage ridicule et pontifiant d’un rentier de l’art contestataire contre la nov’langue bureaucratique d’un petit bourgeois avide de pouvoir.

On suppose que la réforme a tourné court car Rémi Goutard abandonne la politique pour retrouver ses bouquins d’histoire. François de Brauer se glisse alors dans le cauchemar de Rémi qui se rêve en dictateur : les principaux personnages reviennent le visiter mais sous l’aspect déformé du songe. Il impose sa loi sur ces figures fantasmatiques aussi illusoires que le pouvoir. Et son père revient vers lui en mort qui explique la vie. Cette vie qu’on ne saurait dissocier de l’art. De l’art authentique, qui fait la vie. Et non l’art comme jet de paillettes sur le néant.

Jean-Noël Cuénod

PRATIQUO-PRATIQUE

François de Brauer joue « La Loi des Prodiges (ou la Réforme Goutard) au Théâtre de la Tempête à la Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 13 mai.  Il tournera ensuite dans les lieux suivants :

  • 26 mai : Saint-Christol-lès-Alès (30)
  • 2 juin : Festival l’Ile au Théâtre, Montesquieu-Volvestre (31)
  • 29 juin : Festival Gueules de Voix, Saint-Jeannet (06)ESPACE VIDEO

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10/05/2018

Guerre et multi-guerres au Moyen-Orient

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Voilà, on entre dans le dur, après le retrait de Trump du traité nucléaire avec l’Iran. Hier soir, pour la première fois, des militaires iraniens, ceux de la Force Al-Qods en Syrie, ont tiré des roquettes vers des positions de l’armée israélienne stationnée au Golan. Ces vingt roquettes n’ont pas atteint leur objectif militaire mais en représailles, Israël a sévèrement répliqué. « Nous avons frappé presque toutes les infrastructures iraniennes en Syrie », a déclaré le ministre israélien de la Défense Avigdor Lieberman.

En tirant ses roquettes vers Tsahal, l’Iran n’avait sans doute pas la prétention de percer le Dôme de Fer, nom du très efficace système de défense antiaérienne mis au point par l’armée israélienne. Il s’agissait de montrer ses muscles après l’annonce des sanctions économiques qui accompagnent le retrait américain du Traité. L’avenir dira si cet échange de mauvais procédés n’était qu’une escarmouche ou le prélude à une confrontation militaire de forte intensité.

La situation se révèle d’autant plus complexe qu’il y a plusieurs guerres dans la guerre au Proche-Orient. Citons-les, dans le désordre bien sûr pour respecter les usages locaux. Les motifs religieux, nationalistes et économiques se chevauchent.

– La guerre confessionnelle interne à l’islam entre le chiisme et le sunnisme.

L’Arabie Saoudite, le centre du sunnisme le plus rétrograde, veut contrer l’influence de l’Iran, centre du chiisme le plus belliqueux, en Syrie et au Yémen. Mais c’est surtout à l’intérieur de son pays que Ryad craint l’influence du chiisme iranien. En effet, la plus grande partie des gisements d’hydrocarbures saoudiens se trouvent au nord-ouest du royaume, dans l’oasis d’Al-Hassa, la plus grande de la planète (60 000 km2 et 600 000 habitants). Or, cette région est traditionnellement peuplée de chiites dont les responsables religieux sont formés dans les universités de Najaf (Irak) et de Qom (Iran) contrôlées par les mollahs iraniens. La domination d’Al-Hassa est donc vitale pour le régime saoudien ; les Saoudiens considérant les chiites d’Al-Hassa comme des sujets de seconde zone, les rancœurs s’accumulent et peuvent un jour ou l’autre exploser, au profit de Téhéran.

Dès lors, pour la pétromonarchie, l’ennemi principal n’est plus Israël mais l’Iran. Aussi, le prince héritier Mohamed ben Salman a-t-il multiplié les gestes d’apaisement envers le gouvernement israélien. En coulisse, c’est un véritable renversement d’alliance qui est en train de s’opérer entre Ryad et Jérusalem. Mais pour combien de temps ? L’Arabie Saoudite ayant propagé dans le monde musulman son idéologie intégriste et sa détestation d’Israël,  les populations qui ont été conditionnées dans cet état d’esprit ne vont pas en changer du jour au lendemain, ce qui risque de mettre Mohamed ben Salman en porte-à-faux avec ce que l’on appelle communément « la rue arabe ».

– La guerre entre Israël et les pays arabo-musulmans.

Ce conflit n’a pas cessé depuis le 15 mai 1948, date de l’attaque d’Israël (création proclamée la veille) par les armées de la Ligue arabe, attaque qui fut précédée par six mois de guerre civile entre les groupes armés juifs et arabes dans la Palestine alors sous mandat britannique jusqu’au 14 mai 1948. Par rapport à ses autres confrontations armées, Israël a désormais comme adversaire principal, non pas des Arabes sunnites mais des Perses chiites. Ces derniers sont présents en Syrie par l’intermédiaire de la Force Al-Qods des Pasdarans (Gardiens de la révolution iranienne) qui soutient le dictateur syrien Bachar al-Assad issu de la minorité religieuse alaouite, une des nombreuses branches du chiisme­. Mais ils le sont aussi chez un autre voisin direct d’Israël, au Liban, par le truchement du parti chiite Hezbollah, seule force armée libanaise crédible.

Et les Palestiniens ? Ils risquent fort de se voir confortés dans leur traditionnel statut de cocus de l’Histoire. Très majoritairement sunnites, ils sont dominés à Gaza par le Hamas, branche des Frères musulmans, chantres de l’islam radical, et dans ce qui reste de l’Autorité palestinienne, par le Fatah qui se dit laïque même si la grande majorité de ses dirigeants sont sunnites. S’ils se sentent abandonnés par l’Arabie Saoudite, les Palestiniens seraient alors enclins à surmonter l’antagonisme entre sunnites et chiites pour faire alliance avec l’Iran, désormais l’ennemi principal de leur ennemi principal, Israël.

–  La guerre entre Turcs et Kurdes.

Dans ce contexte, l’influence religieuse est secondaire, les Kurdes et les Turcs étant majoritairement sunnites. Ce conflit est donc avant tout d’ordre national. Les Kurdes sont conscients depuis des siècles de former une nation avec sa langue, ses coutumes et sa culture différentes de celles des Arabes et des Turcs. Mais éclatés entre l’Iran, l’Irak, la Turquie et la Syrie, ils n’ont jamais pu constituer leur Etat-nation. Cette aspiration demeure vive.

Depuis le dépeçage de l’Empire ottoman, les dirigeants turcs restent obsédés par les risques de perdre un morceau de territoire. Cette obsession a encore aggravé ses symptômes avec le régime autoritaire imposé par Recep Tayyip Erdogan. Ankara refuse donc énergiquement toute velléité de créer un Etat kurde sur ses marches, ce qui pourrait renforcer le séparatisme de son importante minorité kurde (16% environ de la population de Turquie). Or, les Kurdes de Syrie constituent les alliés les plus efficaces des Occidentaux contre l’Etat islamique sur territoire syrien. De plus, le parti syro-kurde PYD et sa branche militaire YPG sont proches des indépendantistes kurdes du PKK en Turquie. Dès lors, la création d’une entité kurde dans la Rojava en Syrie, aux portes de la Turquie, a été perçue comme une menace grave par la Turquie qui a repris l’une des principales villes syro-kurdes, Afrine, le 22 mars dernier. Avant d’affronter militairement les Kurdes de Syrie, la Turquie avait bénéficié du feu vert de la Russie – qui jusque-là soutenaient YPG – et de l’indifférence des Occidentaux, empêtrés de leurs contradictions, la Turquie étant leur alliée au sein de l’OTAN.

Erdogan n’a pas résolu pour autant son « problème kurde » et son incapacité à trouver une solution politique ouvre la voie à de nouveaux affrontements armés avec les différentes composantes kurdes. Cela dit, la Turquie entend bien peser sur le devenir de la Syrie en négociant avec la Russie et l’Iran.

– La guerre en Syrie entre Occidentaux d’un côté, Russes et Iraniens de l’autre.

Pour un peu, on allait oublier le conflit syrien proprement dit ! Le soutien des Etats-Unis et des Européens (surtout la France, la Grande-Bretagne et dans une moindre mesure l’Allemagne) aux opposants à la dictature de Bachar al-Assad avait conduit la Russie de Poutine à intervenir massivement pour sauver le tyran de Damas. La défaite de ce dernier aurait eu pour conséquence la perte de l’influence russe sur la Syrie. Inacceptable pour Moscou qui a tissé dès la période soviétique des liens très serrés avec Damas. Des liens que Poutine entend conserver voire développer. Les mers chaudes restent l’objet de la convoitise russe depuis des siècles.

A l’intérieur des deux camps, les buts visés sont contradictoires. En soutenant les opposants à Bachar al-Assad, les Occidentaux affirmaient lutter en faveur d’une Syrie qui serait à leur image, démocratique et libérale. C’était notamment le rêve caressé par le ci-devant président français Hollande. La faiblesse politique et militaire des formations démocratiques syriennes ont fait litière de ces espoirs. En Syrie, les Occidentaux ont pour alliée l’Arabie Saoudite dont le souci n’est certes pas d’établir la démocratie à Damas, au contraire, mais d’imposer un régime sunnite en Syrie. Dans cette optique, elle entre en concurrence avec un autre potentat sunnite, le président turc Erdogan qui veut être calife à la place des califes de jadis. Or, au début, en tout cas, la Turquie voulait abattre, elle aussi, le pouvoir syrien. Maintenant, on ne sait pas au juste où Erdogan se situe, sinon qu’il veut éradiquer l’indépendantisme kurde sous toutes ses formes.

De l’autre côté, les positions entre alliés ne sont pas plus claires et se révèlent, là aussi, potentiellement conflictuelles. Les Russes et les Iraniens tombent d’accord sur un point essentiel : sauver le régime de Bachar al-Assad. Mais quand deux protecteurs se font face, le conflit n’est pas loin. Qui dominera le régime syrien ? L’Iran avec sa solidarité chiite ou la Russie forte de ses liens historiques ? Cela dit, l’Iran et la Russie ont-ils vraiment les moyens de leurs ambitions ? Ils sont tous deux aux prises avec des difficultés économiques majeures qui rendent très aléatoire leur aspiration à l’hégémonie

– La guerre économique des Etats-Unis contre l’Europe et la Chine

Le retrait des Américains du Traité nucléaire avec l’Iran annonce un conflit d’une tout autre nature. Ce retrait s’accompagne d’un retour des sanctions économiques contre l’Iran. Certes, les autres pays signataires du Traité (la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Chine et la Russie) ont déclaré poursuivre ce Traité. Mais sans les Etats-Unis, il a pour valeur celle d’un pet de lapin. En plaçant les sanctions économiques au niveau le plus élevé, Donald Trump ne vise pas seulement l’Iran mais aussi la force exportatrice de l’Europe, dont celle de l’Allemagne et de la Suisse, particulièrement présentes sur le marché iranien. En effet, les Etats-Unis ont adopté un ensemble de lois qui leur permet d’infliger des amendes colossales aux entreprises non-américaines qui ne respecteraient pas les embargos décidés par Washington. En théorie, ces poursuites judiciaires ne concernent que les groupes économiques qui ont un lien avec les Etats-Unis. En pratique, il est fort malaisé d’éviter les foudres américaines, comme l’a expliqué l’économiste Hervé Juvin au micro de France-Inter le 20 janvier dernier : Il suffit d’utiliser une puce électronique, un iPhone, un hébergeur ou un serveur américain pour vous retrouver sous le coup de la loi américaine. C’est un piège dans lequel de nombreuses entreprises sont tombées. La Chine est bien entendu aussi concernée mais dans une moindre mesure que l’Europe, du fait de sa taille et son poids géopolitique.

Morale de cette histoire démoralisante : le droit américain règne sur la planète, réduisant les souverainetés des autres Etats au strict et triste minimum.

Pour conserver quelque chance de se faire réélire, le président américain doit « faire rentrer du travail » aux Etats-Unis. Dans cette optique, il doit briser le dynamisme des exportations européennes, principalement allemandes. Et les nouvelles sanctions contre l’Iran participent à cette offensive. Les Européens sont désormais contraints d’ouvrir les yeux sur cette cruelle réalité : Washington est politiquement un ami peu fiable et économiquement, un ennemi implacable.

La dingo-tactique de Trump

Trump adopte vis-à-vis de l’Iran, la dingo-tactique qu’il avait utilisée contre la Corée du Nord : menacer son adversaire en brandissant le feu guerrier. Le touitteur déchaîné se vante d’avoir ainsi contraint le dictateur Kim-Jong Un à négocier avec lui et avec la Corée du Sud.  Sauf que le but du dictateur coréen était de forcer les Etats-Unis à le prendre au sérieux et à l’inviter à la table des grands, ce qui est désormais chose faite. Qui donc a roulé l’autre dans la farine ?

Surtout, l’Iran n’a rien de comparable avec la Corée du Nord ; Téhéran s’inscrit dans un contexte bien plus périlleux, compte tenu des enjeux énergétiques qui exacerbent les conflits entre les acteurs majeurs de la scène internationale. La dingo-tactique trumpienne risque d’aboutir à un affrontement mondial. En outre, elle va renforcer en Iran le camp des Pasdarans, partisans d’un chiisme de conquête. Mais le pire n’étant pas certain, la dingo-tactique peut aussi débloquer une situation jusqu’alors inextricable.

Il est temps de faire une bonne réserve de cierges.

Jean-Noël Cuénod

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02/05/2018

Les Blacks-Blocs, ces houligans de la politique-spectacle

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La mayonnaise du mouvement social commençait à prendre en France. Et voilà qu’en ce 1ermai 2018, les Blacks-Blocs envoient une giclée de vinaigre pour la faire tourner. Les revendications des cheminots, étudiants, enseignants, aides-soignants sont noyées par les scènes de violence orchestrées par les cagoulés. Qui demeurent parmi les alliés les plus fidèles des pouvoirs. (photo JNC)

Les blacks-blocs sont à la politique ce que les hooligans sont au foot : des accros à la montée d’adrénaline. Il n’y a pas de black-bloquisme. Dans cette nébuleuse aux idées confuses, certains semblent se réclamer de l’anarchisme tout en arborant des portraits du Che, alors que le régime castriste n’a cessé de réprimer les anarcho-syndicalistes cubains, voire en brandissant des portraits de Marx, l’implacable ennemi de l’anarchiste Bakounine. Aucune stratégie pour élaborer une vision politique, seule compte la tactique à opérer contre les flics. En fait, les Black-Blocs ont bien capté l’air du temps : ne pas penser, ça fatigue la tête ; mais bouger, bouger, ça réveille les endorphines.

Les Black-Blocs, ce n’est pas un mouvement, c’est une plateforme pour organiser des émeutes sans lendemain et qui s’estompent comme la fumée âcre des poubelles en feu. Elle n’est pas née d’aujourd’hui, cette plateforme, puisqu’elle apparaît au cours des années 1980 en Allemagne, s’est répandue au fil des manifs contre les réunions du G8 et ses divers avatars, s’est renforcée grâce aux réseaux sociaux nés des technologies.

La première fois que Le Plouc a été confronté, en tant que reporter, aux Blacks-Blocs remonte à dimanche 1erjuin 2003. Une centaine de milliers d’altermondialistes étaient venus de toute l’Europe pour protester contre la tenue du G8 à Evian. Bien entendu, c’est à Genève que les manifs se sont déroulées, les policiers français ayant bloqué la frontière. Sous l’égide du Forum social lémanique, de nombreux groupes altermondialistes s’étaient réunis plusieurs semaines auparavant afin de débattre des moyens à mettre en œuvre pour résister à la globalisation du capitalisme financier – la taxe Tobin entre autres – et pour organiser de façon non-violente l’opposition au G8, courroie de transmission interétatique de ladite globalisation. Il fallait éviter de tomber dans la violence des émeutes qui avaient endeuillé Gênes, deux ans plus tôt. Débats parfois confus, comme c’est le cas dans un tel contexte, mais le plus souvent riches et créatifs.

Il a suffi d’une ou deux centaines de Black-blocs pour enrayer ce processus. En multipliant les provocations, les destructions de commerces, les bris de vitrines, les incendies ici et là, les polit-hooligans ont semé l’émeute au centre de Genève pendant trois jours. Oubliées les stratégies anticapitalistes et les tactiques non-violentes. On ne parlait plus que de ça: la mise à sac d’une ville. Aussitôt, l’extrême-droite s’est posée en défenderesse des petits artisans victimes des déprédations. Et les dirigeants du G8 et les grands groupes économiques ne pouvaient que se réjouir de voir sombrer dans l’indifférence les idées les plus gênantes pour eux[1]. L’extrême-droite et l’hypercapitalisme financier inscrivaient sur leurs tableaux de score les autobuts marqués en leur faveur par les cagoulés. Ce qui était vrai, il y a quinze ans, se confirme aujourd’hui. Hier comme maintenant, ces antiautoritaires autoproclamés ne cessent d’imposer leurs volontés à la masse des manifestants, aux journalistes et à tous ceux qui n’adhèrent pas à leur tactique. L’autorité, ils ne la conçoivent qu’à leur service. Comme n’importe quel politicard véreux.

Ils illustrent cette vérité vieille comme la politique : les extrémistes d’une cause en sont les plus vaillants fossoyeurs.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Autre point commun entre le cortège contre le G8 à Genève en juin 2003 et le 1ermai 2018 à Paris : dans les deux cas, les gouvernements ont été accusés d’avoir plus ou moins volontairement laissé les blacks-blocs agir, avant d’ordonner les assauts des forces de l’ordre. A cela, à Genève comme à Paris, la réponse a été la même : au moins, on a évité le pire contrairement à Gênes (un mort et 600 blessés).

 

 

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20/04/2018

Penser à l’après-Ramadan

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Aux yeux de la justice, Tariq Ramadan reste présumé innocent et l’analyse ADN de la robe d’une des plaignantes ne changera pas ce statut, jusqu’au prononcé d’un jugement définitif. Aux yeux des musulmans, la situation se présente sans doute de façon fort différente.

Si cette analyse constate l’existence d’un rapport sexuel entre l’islamologue et l’une de ses accusatrices, il appartiendra aux juges de déterminer si ces rapports étaient ou non consentis. Mais selon l’islam, même en cas de consentement, une faute grave aurait été perpétrée, définie sous le terme de «Zinâ’», soit les actes sexuels commis hors mariage assimilés à la fornication. Le site MuslimFr.com décrit le poids de ce péché en citant le verset 32 de la sourate XVII du Coran: «Ne vous approchez pas de la fornication. C’est une abomination et une voie pleine d’embûches». Commentaire de ce site: «Ce qui est à noter de ce passage du Qour’aane (Coran-ndlr), c’est qu’Allah n’y interdit pas seulement la fornication. Il interdit même de s’en approcher.» C’est dire à quel point l’adultère est rejeté par les doctrines islamiques.

Dès lors, si le rapport sexuel entre le prédicateur – qui est marié – et son accusatrice est avéré, que vaudra la parole de celui qui a prêché la fidélité dans les liens du mariage et dénoncé les turpitudes des uns et des autres ? Comment réagiront les milliers de jeunes musulmans qui, dans toute l’Europe, ont été conquis par le verbe, le charme et la pensée du prédicateur ? Sans doute se sentiraient-ils trahis, floués et surtout déstabilisés. Un de leurs principaux modèles s’effondrerait, laissant la place aux passions tristes qui peuvent conduire vers des actes extrêmes.

Tariq Ramadan s’est voulu le concepteur d’un islam européen compatible avec les valeurs démocratiques de l’Europe. Mais bien avant que n’éclate l’actuel scandale, cette étoile avait perdu de son éclat. Ses liens avec le Qatar et les Frères musulmans ont décrédibilisé ses propos. Sous l’apparence charismatique d’un réformateur que nombre de musulmans européens attendaient et attendent encore, se cachait un conservateur qui tentait d’habiller de teintes chatoyantes un islam rigoriste, incapable d’inscrire cette religion dans notre modernité.

Il appartient désormais aux citoyens musulmans de Suisse, de France, de Belgique et d’ailleurs de trouver en eux les ressources nécessaires pour transformer en force positive les frustrations qui vont naître de cette situation. Personne ne pourra le faire à leur place.

Jean-Noël Cuénod

Editorial paru en version un peu plus courte dans la Tribune de Genèveet 24 Heures de vendredi 20 avril 2018.

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11/04/2018

La faute de l’abbé Macron

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A la Conférence des Evêques de France, le président a donné, en bon jésuite, des gages aux partisans de la laïcité. Mais en évoquant le lien qu’il convient de « réparer » entre l’Eglise catholique et la République, le président a pris le risque de réveiller le diable clérical qui ne dort que d’une corne dans les bénitiers.

Emmanuel Macron a donc provoqué une belle polémique lundi dernier ; elle surgit fort opportunément pour distraire le public des grèves à géométrie variable et autres motifs de grogne sociale. Il ne faut jamais sous-estimer le génie médiatico-tactique de Macronpiter. Certes, il n’a pas prononcé son discours dans l’unique but de faire diversion. Mais enfin, cet effet collatéral, même de courte durée, est toujours bon à prendre en période agitée.

Il faut lire – ou écouter – jusqu’au bout ce long propos (voir la vidéo de son allocution en entier à la fin de ce texte) pour admirer l’art macronien de faire semblant de distribuer des gages aux groupes les plus antagoniques. Des gages qui point n’engagent. Sauf ceux qui veulent bien s’engager à être gagés.

Ainsi pour lisser les plumes violettes du corvidé épiscopal, l’abbé Macron déploie tous les effets chatoyants de sa langue de buis :

Pour des raisons à la fois biographiques, personnelles et intellectuelles, je me fais une plus haute idée des catholiques. Et il ne semble ni sain ni bon que le politique se soit ingénié avec autant de détermination soit à les instrumentaliser, soit à les ignorer, alors que c’est d’un dialogue et d’une coopération d’une toute autre tenue, d’une contribution d’un tout autre poids à la compréhension de notre temps et à l’action dont nous avons besoin pour faire que les choses évoluent dans le bon sens.

Le pape François, rappelant les injonctions de l’Evangile, défend-il le droit des migrants ? L’abbé Macron place habilement le Pontifex Maximus dans son jeu :

C’est la conciliation du droit et de l’humanité que nous tentons. Le pape a donné un nom à cet équilibre, il l’a appelé « prudence », faisant de cette vertu aristotélicienne celle du gouvernant, confronté bien sûr à la nécessité humaine d’accueillir mais également à celle politique et juridique d’héberger et d’intégrer. C’est le cap de cet humanisme réaliste que j’ai fixé.

Cela dit, ce n’est pas du tout le sort des migrants qui empêche de dormir l’important électorat catholique de la droite et du Front national. En revanche, les choix en matière de procréation médicalement assistée (PMA) ou de gestation pour autrui (GPA) les mettent furieusement en émoi. Et les évêques comptaient bien que le président leur donne des assurances à ce sujet. Ils se sont montrés peut-être déçus mais sans que les partisans de la PMA puissent y trouver matière à pavoiser.

C’est d’ailleurs, en bonne logique, le passage le plus emberlificoté, le plus fumeux du discours présidentiel. Macron utilise la vieille formule d’Edgar Faure (avocat, président du Conseil sous la IVe République et ministre sous la Ve) : «Quand je suis en difficulté, j’embrouille, j’embrouille, j’embrouille!» Mission accomplie. Personne ne peut déduire sa position à partir de tels propos.

D’un côté, le président invite les évêques à revenir sur terre :

Nous sommes aussi confrontés à une société où les formes de la famille évoluent radicalement, où le statut de l’enfant parfois se brouille et où nos contemporains rêvent de fonder des cellules familiales de modèle traditionnel à partir de schémas familiaux qui le sont moins.

D’un autre, il leur offre une piste d’atterrissage qui peut leur convenir :

Je dis simplement que là aussi il faut trouver la limite car la société est ouverte à tous les possibles, mais la manipulation et la fabrique du vivant ne peuvent s’étendre à l’infini sans remettre en cause l’idée même de l’homme et de la vie.

Conscient que son intervention ne sera pas bénie par les partisans de la laïcité à la française, Emmanuel Macron installe un contre-feu à leur intention :

Je ne demanderai à aucun de nos concitoyens de ne pas croire ou de croire modérément. Je ne sais pas ce que cela veut dire. Je souhaite que chacun de nos concitoyens puisse croire à une religion, une philosophie qui sera la sienne, une forme de transcendance ou pas, qu’il puisse le faire librement mais que chacune de ces religions, de ces philosophies puisse lui apporter ce besoin au plus profond de lui-même d’absolu.

Mon rôle est de m'assurer qu'il y ait la liberté absolue de croire comme de ne pas croire mais je lui demanderai de la même façon et toujours de respecter absolument et sans compromis aucun toutes les lois de la République. C'est cela la laïcité ni plus ni moins, une règle d’airain pour notre vie ensemble qui ne souffre aucun compromis, une liberté de conscience absolue et cette liberté spirituelle que je viens d'évoquer.

Mais ces précautions oratoires prononcées en péroraison ne sauraient faire oublier la faute initiale de l’abbé Macron, à savoir ces deux phrases lourdes de sens historiques et juridiques qu’il prononce au début de son intervention (in caput venenum, pour une fois !) en s’adressant au président de la Conférence des évêques de France, Mgr Georges Pontier :

Pour nous retrouver ici ce soir, Monseigneur, nous avons, vous et moi bravé, les sceptiques de chaque bord. Et si nous l’avons fait, c’est sans doute que nous partageons confusément le sentiment que le lien entre l’Église et l’État s’est abîmé, et qu’il nous importe à vous comme à moi de le réparer.

Quel lien ? Depuis la loi de 1905 séparant l’Etat de l’Eglise, ce lien n’a pas été « abîmé », il a été rompu. Et à moins de jeter au feu infernal cette loi fondant la laïcité en France, il n’appartient à aucun prélat, à aucun président de la République de le « réparer ». Que l’Etat entretienne avec les représentants des institutions confessionnelles ou philosophiques des relations, c’est-à-dire des échanges entre entités indépendantes, rien n’est plus normal. Mais Macronpiter est trop conscient du poids des mots, trop maître de son langage pour avoir utilisé le mot fort de « lien » par étourderie. Il ne pouvait pas ignorer l’effet de ce terme sur les catholiques et sur ceux qui ne relèvent pas de l’institution romaine. En l’utilisant, il a voulu rappeler que le président de la République avait pris note de la place particulière de cette Eglise au sein de la France et de l’importance du paramètre catholique dans le processus de décision politique.

En toute conscience, il accepte le risque de redonner une bonne dose de légitimité au cléricalisme catholique qui n’a guère perdu de sa virulence. Sur le plan historique, il s’est montré en France particulièrement combatif, voire guerrier, car il a souvent été contesté à l’intérieur même du pays, par les cathares au Moyen-Âge, les protestants réformés à la Renaissance, les républicains à la Révolution, puis au cours du XIXe siècle. Cela laisse des traces. Contrairement à ce que pourrait faire penser la baisse de fréquentation des messes, le catholicisme militant reste fort efficace lorsqu’il s’agit de se mobiliser et de mobiliser ses troupes pour combattre sur le champ politique. Les manifs contre le mariage gay l’ont bien démontré.

Le repli sur sa communauté culturelle ou confessionnelle est une tendance forte qui tente de répondre au monde globalisé. En parant l’une d’entre elle d’un « lien » particulier avec l’Etat, Macron risque d’entraîner une surenchère communautariste qui sera néfaste pour tout le monde.

Jean-Noël Cuénod

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04/04/2018

Le chat pose sa griffe sur le XXIe siècle

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La patte du chien a marqué de son empreinte le XXe siècle. «Rintintin» et «Belle» furent les grandes vedettes du petit écran. Impensable de penser à Tintin sans aussitôt songer à «Milou». Les deux guerres mondiales avaient apporté leur lot de héros à quatre pattes, tel Stubby, médaillé à treize reprises et élevé au grade de sergent par l’armée américaine, lors du premier conflit planétaire.

Le chien devint le totem de ce siècle dédié à l’effort collectif : glorification des masses dans les propagandes politiques, engagement de gros bataillons de prolétaires par le capitalisme industriel, dévouement au service de la cause ou de la patrie, effacement de l’individu au profit du groupe. Le brave clebs élevé au rang de symbole condensait toutes les vertus inhérentes à ce contexte. D’autant plus que, contrairement à l’homme, son dévouement était dépourvu de toute arrière-pensée. Il n’en attendait ni argent, ni gloire, ni espoir de voir son nom gravé dans les mémoires. C’était moins sa pitance quotidienne qui l’animait que le pur amour pour son maître. Un amour nu, sans filtre, sans frein.

A l’orée du XXIe siècle, le capitalisme financier a pris le relai de l’industriel. Changement complet de paradigme. Les bataillons prolétaires sont parcellisés, réduits jusqu’au niveau de l’individu. Celui-ci n’est plus attaché à sa profession. Il en changera mille fois au cours de sa vie professionnelle. Il est devenu l’individu consommateur. Consommateur de biens multipliés par les nouvelles technologies. Consommateur de travail (pour ceux qui n’en sont pas exclus) dans le sens où seul compte le plan de carrière personnel et non le destin d’une entreprise. Le micro-entrepreneur est l’exemple-type de cette nouvelle organisation du travail dominée par de vastes ensembles hors-sol mondialisés qui, aux salariés, préfèrent ces fournisseurs de service non-syndiqués, peu ou mal protégés par les lois.

Symbole de ce bouleversement, le chat a détrôné le chien de son rôle de totem. Le XXIe siècle porte désormais la griffe du matou, fascinant animal qui retombe toujours sur ses pattes, se sort des situations les plus complexes, n’attend rien du groupe et tout de lui-même. Le chien se faisait un devoir d’aimer son maître. Le chat s’en fait un plaisir.

D’ailleurs, le mot «maître» lui est étranger. L’humain du XXIe siècle n’a plus de patron clairement identifié. Le matou n’a donc pas de maître, mais une compagne ou un compagnon.

Le chat dispose d’une dimension supplémentaire par rapport au chien : le mystère. Sa prédisposition à se métamorphoser – rappelez-vous cet énorme greffier qui devient limande pour passer sous une barrière à ras du sol –, son aspect physique à la fois fluide et robuste, ses yeux envoûtants en font un être à part, entre terre et ciel. Dans «Les Fleurs du Mal», Baudelaire évoque ce charme particulier:

Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux/ Retiens les griffes de ta patte/ Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux/ Mêlés de métal et d’agate. 

Il émane du chat des ondes puissantes, bienfaisantes et son ronronnement apaise les hypertendus. Le chat est donc une peluche, un clown, un thérapeute, un vecteur de poésie. Et même plus. C’est le Grand Consolateur d’un monde tellement centré sur l’individu qu’il en a perdu son humanité.

Ce Dieu qu’ignore la société sécularisée du XXIe siècle, le voilà qui revient sous la fourrure féline.

Jean-Noël Cuénod

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Si vous aimez les chats, vous serez ému par Cheyenne que chante l’artiste Gita Devanthéry dans ses montagnes valaisannes. Son site vaut le détour http://www.gita-devanthery.ch

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02/04/2018

Qu’un Christ se lève…

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En ce jour pascal où la vie surmonte la mort, ce truc à lire si vous le voulez. Passez toutes et tous de belles Fêtes de Pâques. (Christ de Chagall tiré de sa série Exodus)

 La chemise du ciel se déchire

Eclair de sang de son sol transpercé

Poitrine ouverte sur le cœur à nu…

                     ***

Nous marchions sans yeux tête basse

En secouant nos chaînes d’un air las

Leurs morsures ne nous faisaient plus souffrir

Pourquoi donc arracher cet héritage

Imprimé au fer rouge sur nos chairs ?

Ne pas prendre le risque de respirer

D’être aspiré par le vital vertige

Pour éviter la mort nous périssions

A tout petit feu à tout petits pas

                    ***

Parfois nous entrions dans la colère

Pour en rouler les rochers sur nos routes

Rage sans espérance sitôt éteinte

Tout reprenait son cours quotidien

Certains dansaient en rythme avec leurs chaînes

Comme des ours à l’anneau dans le nez

Pour tuer le temps se donner de l’air

Sans y croire s’ébattre sans se battre

Remplir en vain une vie toujours vide

                   ***

Mais qu’un Christ se lève de cette tourbe

Et le chant du monde change de voix

La chemise du ciel se déchire

Eclair de sang de son, sol transpercé

Poitrine ouverte sur le cœur à nu

Palpitant comme un animal traqué

Traqué et riche de ses mille vies

                  ***

Fourmis d’étincelles sur notre peau

La morsure des chaînes fait mal enfin

Jean-Noël Cuénod

12:09 Publié dans Poésie L'Or du temps | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : christ, pâques, poésie | |  Facebook | | |

28/03/2018

Cérémonies pour combattre l'islam politique

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«Aujourd’hui, Emmanuel Macron doit répondre aux attentes les plus vives du pays». Pour le politologue français Stéphane Rozès – président de CAP (Conseils, Analyses, Perspectives) et enseignant à Sciences-Po et HEC (Hautes Etudes Commerciales) – le président français affronte le moment le plus dramatique depuis son élection.

Mercredi 28 mars, deux cérémonies ont offert l’occasion de trouver les mots pour refonder la cohésion nationale. La première s’est déroulée aux Invalides pour rendre hommage à celui qui est devenu un héros de la République, le colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame qui a donné sa vie pour sauver celle d’une otage, lors de l’attentat de Trèbes, vendredi. Aux Invalides, Emmanuel Macron a désigné cet «ennemi insidieux qui exige de chaque citoyen un regain de vigilance et de civisme». Car «ce ne sont pas seulement les organisations terroristes, les armées de Daech, les imams de haine et de mort que nous combattons. Ce que nous combattons, c'est aussi cet islamisme souterrain (...) qui sur notre sol endoctrine par proximité et corrompt au quotidien»

La seconde cérémonie s’est tenue sous forme d’une marche blanche entre Nation et un immeuble du XIe arrondissement parisien, lieu où Mireille Knoll a été assassinée lundi. Deux suspects ont été arrêtés ; l’un d’entre eux aurait crié «Allahou Akbar» au moment de tuer l’octogénaire; le Parquet a retenu le caractère antisémite de ce crime. Agée de 85 ans, Mme Knoll avait échappé de justesse à la rafle du Vel d’Hiv en 1942 (13 000 juifs y avaient été internés en vue de leur déportation) et avait épousé un survivant de la Shoah. 

Le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) avait organisé cette marche blanche, en avertissant la France Insoumise et le Front national qu'ils n'y étaient pas les bienvenus. L'un  des fils de la défunte avait annoncé, au micro de Jean-Jacques Bourdin, qu'au contraire, ce cortège était ouvert à tous. Si dans l'ensemble, la marche blanche s'est déroulée dans la dignité, deux incidents ont griffé cette cohésion bien affichée. Tout d'abord, les élus frontistes présents ont été copieusement hués et Marine Le Pen a dû être exfiltrée du défilé par ses gardes du corps. Le Plouc a assisté à une scène semblable à la hauteur du 247 boulevard Voltaire, mais cette fois-ci à l'encontre de Jean-Luc Mélenchon dont la présence a déclenché des réactions de haine spectaculaire; un homme particulièrement excité, juste à côté du Plouc, a même hurlé "à mort Mélenchon!" Le patron de la France Insoumise a donc été exfiltré à son tour. 

    «Malgré leurs différences, ces deux événements sont liés», relève Stéphane Rozès. D’ailleurs, le président français a inclus Mireille Knoll dans son discours en hommage au colonel Beltrame : «Assassinée parce qu'elle était juive» et victime du même «obscurantisme barbare» que le gendarme assassiné par le djihadiste de l'Aude,  Dans les deux cas, la cohésion nationale est mise en cause.

Pour le politologue Stéphane Rozès, Emmanuel Macron doit désormais mettre les points sur les «i» ajoute le politologue: 

«Jusqu’à maintenant, le président n’avait pas clairement énoncé sa conception de la nation, de la vie en République et en matière de laïcité, comme si cette explication devait susciter plus de tension que de clarté. Après de tels événements, il ne peut plus différer cette grande explication sur la façon dont nous en France allons vivre ensemble au sein de cette République qui, dans sa politique et sa mystique, s’est toujours voulue une et indivisible».

Face à l’islam politique, la laïcité en première ligne

Constat de Stéphane Rozès: «Force est de reconnaître que sous cet angle, les choses ne fonctionnent pas convenablement. Il y a une attente de clarification dans le pays pour savoir ce que pense vraiment le président de la laïcité, condition essentielle de la bonne entente entre les religions et entre les citoyens. Le respect de la laïcité, c’est la séparation entre le spirituel et le temporel, notion rejetée par l’islam politique. Le pays a vraiment besoin de savoir comment le président envisage la mise en œuvre de la laïcité, envisagée bien à tort par certains comme relevant de l’islamophobie.»

L’attentat de Trèbes démontre que les causes du terrorisme en France ne sont plus à chercher au Moyen-Orient; elles sont endogènes… «En effet, nous quittons la géopolitique avec l’effondrement de Daech en Syrie et en Irak pour revenir à la politique nationale. Nous ne pouvons plus éviter cette question: qu’est-ce qui relie une nation? Et avancer cette réponse : ce qui assemble, c’est le partage de valeurs communes et non pas le repli sur une religion ou une communauté.»

Un combat tous azimuts

Le président Macron a bien sûr évoqué les moyens techniques, policiers, judiciaires à mettre en œuvre pour lutter contre le terrorisme. Sujets certes essentiels mais pas suffisants, selon Stéphane Rozès:

 «Il ne faudrait pas faire l’impasse sur la lutte idéologique à mener contre le séparatisme d’avec le reste de la France que l’islam politique veut imposer aux musulmans. Nombre d’entre eux réclament d’ailleurs une réponse ferme de l’Etat contre le salafisme et les Frères musulmans, ces deux aspects de l’islam politique».

Stéphane Rozès n’oublie pas les questions d’ordre social: «Il est frappant de comparer le parcours de vie du lieutenant-colonel Beltrame avec celui de son assassin. Ils sont aux antipodes. L’un a été élevé dans un environnement stable où la transmission des valeurs a été assurée. L’autre a vécu dans un milieu familial complètement désarticulé». La lutte contre le terrorisme commence dès l’école maternelle a déclaré, en substance, le président Macron aux Assises consacrée mardi 27 mars à l’enseignement de la prime enfance.

De toute évidence, le contexte social ne saurait constituer une excuse au djihadisme. Mais c’est l’un des paramètres à prendre en compte dans cet affrontement avec l’islam politique. Un affrontement de longue haleine.

Jean-Noël Cuénod

Version actualisée et augmentée d’un article paru mercredi 28 mars dans les éditions Ouèbe et papier de la Tribune de Genève et de 24 Heures. Dernière actualisation: jeudi 29 mars à 14h. 04

17:17 Publié dans En France, Laïcité | Lien permanent | Commentaires (22) | Tags : islam, islamisme | |  Facebook | | |

26/03/2018

Arnaud Beltrame, un héros républicain

 

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Au milieu de la haine sanguinaire, une figure d’amour absolu se lève. En offrant sa vie en échange des otages, le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame a franchi les limites que les humains fixent d’ordinaire au courage et au don de soi. Que le nom de son assassin, l’auteur de la prise d’otages de Trèbes, reste à jamais oublié. Qu’un seul  demeure, celui d’Arnaud Beltrame. Une belle trame pour l’histoire de la République et pour l’histoire de chacune et chacun.         

Personne ne saurait de se l’approprier. Arnaud Beltrame appartient désormais à la République, à chaque Français et même à chaque membre de l’humanité. Il rejoint ces héros qui sèment des grains de lumière sur nos champs de nuit. En cette époque où l’individualisme est devenu un mode de vie, l’égoïsme, une qualité, la cupidité, une vertu, le fanatisme, une religion, et l’idéal républicain, un motif d’ennui, l’exemple d’Arnaud Beltrame tombe sur cette tourbe comme un éclair dont l’éclat nous fait voir des trésors enfouis dans l’ombre. Aujourd’hui encore, l’humain est donc capable d’accomplir de tels actes. Nous en doutions, comme nous doutons de nous-mêmes et de notre route. Nous pensions que ces hauts faits appartenaient à un passé glorieux. Désormais, nous avons cette haute figure au coeur pour marcher d’un pas plus assuré. L’humain a besoin de tels héros, non pour en faire un motif d’orgueil, mais pour y puiser son inspiration.

 Le lieutenant-colonel Arnaud est à jamais vivant.

Jean-Noël Cuénod

 

   

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23/03/2018

Macron est-il soluble dans le mouvement social ?

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Hasard du calendrier, la première confrontation entre les syndicats et le président Emmanuel Macron s’est déroulée, jour pour jour, 50 ans après la création du Mouvement du 22 Mars lancé en 1968 par Daniel Cohn-Bendit à Nanterre et qui allait bouter le feu à la France deux mois plus tard. Mais la comparaison s’arrête là; entre la France d’alors et celle d’aujourd’hui, il n’y a guère de points communs.

L’actuel mouvement aurait plutôt comme modèle les grandes grèves de décembre 1995 qui avaient contraint le gouvernement Juppé à retirer ses réformes concernant les retraites, les statuts de la fonction publique et la remise en cause des régimes spéciaux dont, déjà, celui des cheminots. Autant de motifs de protestation qui ressemblent un peu à ceux d’aujourd’hui, à savoir l’arrêt des réformes que veut faire adopter le président Macron à marche forcée.

Toutefois, même avec les grèves de 1995, la comparaison atteint très vite ses limites. A l’époque, le mouvement était soutenu par la majorité de l’opinion publique française qui avait, en quelque sorte, délégué aux cheminots l’expression de la protestation générale. Or aujourd’hui, 58% des Français jugent injustifiable la grève du rail, selon Opinion Way. Certes, rien n’est plus volatil qu’un sondage. Toutefois, Emmanuel Macron a fort habilement agité le chiffon rouge de la fin du statut spécial des cheminots, pour mieux le désamorcer en conservant ce statut pour les actuels salariés, tout en faisant oublier l’essentiel, à savoir la transformation de la SNCF en société anonyme. Pour l’instant, la future SA restera en mains de l’Etat. Mais ce nouveau statut juridique rend possible la privatisation du rail dont on sait les effets néfastes qu’elle a eu en Grande-Bretagne.

Le rêve de Macron

Mais l’offensive Macron ne s’attaque pas seulement au transport ferroviaire, loin de là.

Le but de l’Elysée est clairement fixé:  insérer la France dans le capitalisme financier globalisé qui domine la planète. Après avoir réformé par ordonnance le Code du Travail, l’automne dernier, sans que les syndicats soient parvenus à l’en empêcher, Emmanuel Macron passe donc à la vitesse supérieure en demeurant fidèle à sa tactique : on écoute les uns et les autres, on leur concède quelques modifications à la marge, on ne cède rien sur l’essentiel et on lance la réforme par ordonnance afin d’accélérer le processus législatif.

Aujourd’hui, les réformes de Macron vont plus loin que celle du Code du Travail. Outre le rail, la fonction publique en général est visée: rénovation du statut de fonctionnaire, recours accrus aux employés sur contrat et rémunération au mérite.

 Macron joue maintenant son avenir. S’il parvient à passer le cap de l’opposition syndicale, un boulevard s’ouvrira devant lui et il pourra se vanter d’avoir réussi à imposer des réformes de fond alors que pendant des décennies ses prédécesseurs s’en sont montrés incapables. Il aura transformé la France selon ses vœux et conformément à ses promesses de campagne. En revanche, si la mobilisation sociale prend de l’ampleur, cet élan sera brisé et le quinquennat risque alors de sombrer, comme les précédents, dans l’impotence.

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Que Macron gagne ou perde, ce ne sera pas la joie…

Dans les deux cas, le résultat risque d’avoir un goût amer pour la plupart des Français. Si Macron gagne, ce pays sera livré – avec des capacités d’autodéfense fortement amoindries – au capitalisme financier globalisé avec son cortège de gestion inhumaine des ressources humaines, sa course au profit, la lutte de tous contre tous et l’individualisme aliénant.

Si Macron perd, tout son système s’effondre et il n’y a aucune force à gauche ou au centre crédible pour reprendre la main. Face au désordre généralisé qui risque de s’instaurer, la droite la plus réactionnaire, la plus nationaliste, la plus xénophobe pourrait alors s’imposer en instaurant un régime autoritaire qui, soit finirait par se plier aux exigences du capitalisme financier globalisé tout en maintenant la rigidité des mœurs et le racisme anti-immigré, soit imposerait des solutions de replis nationaliste et protectionniste qui rendrait la situation encore plus insupportable socialement et économiquement.

Dès lors, l’émergence d’une nouvelle force démocratique, qui n’est pas encore apparue, ne relève plus de l’espoir mais de l’urgence.

Jean-Noël Cuénod

16:26 Publié dans social | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : macron, grèves, manif, syndicats, sncf | |  Facebook | | |

16/03/2018

Justice–Triste tropisme des procureurs de la Toile

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Très forts sont-ils, les procureurs de la Toile! Ils n’ont nul besoin de connaître un dossier de justice pour hurler leurs réquisitoires sur les réseaux sociaux. Moins ils connaissent une affaire et plus sonore devient leur colère.

Sans doute, s’emmerdent-ils dans la vie, ces Fouquier-Tinville du clic vengeur.  L’indignation reste l’une de ces passions tristes qui donne des teintes rougeâtres à la grisaille des jours étroits. Mais à s’indigner tout seul dans son coin, on s’encolère en rond. On se fatigue. On se lasse. C’est en meute que l’indignation se nourrit et qu’elle prospère. Les aboiements se répondent et entrent en synergie, sont absorbés par une spirale qui se propulse vers les sommets de l’émotion.

Jadis, les forts en gueule énonçaient leur verdict sans appel, accoudés au comptoir du bistrot. Leur rayon d’action s’en trouvait bien limité. Aujourd’hui, twitter, facebook et autres réseaux leur offrent l’univers sur un smartphone. Leurs sentences d’après boire font vibrer l’univers. Elles ont plus d’échos et d’éclats que les vrais jugements, tout empêtrés de nuances, qui tombent dans l’oreille des sourds, hélas non muets.

La récolte patiente des indices, les interprétations des témoignages souvent contradictoires, les méandres des rapports sociaux, les angoisses des victimes, les échappatoires des suspects, les réflexions pour tenter d’approcher une vérité qui s’éloigne comme la ligne d’horizon, l’effrayante complexité des comportements humains, tout cela forme l’humus où pousse, tant bien que mal, cette plante fragile appelée justice. Mais les procureurs du beuze n’en ont strictement rien à faire. Pour eux, la douleur des victimes n’a d’autre but que de mettre en appétit leur jouissance colérique.

Nous sommes désormais bien préparés mentalement à mener les pires des chasses aux sorcières.

Jean-Noël Cuénod

VIDEO

L’éternelle Billie Holiday chante la célèbre chanson dénonçant le lynchage des Afro-Américains, Strange Fruit. Mise en musique du poème d’Abel Meeropol en 1937.

17:12 Publié dans social | Lien permanent | Commentaires (16) | Tags : justice.médias, lynchage | |  Facebook | | |

12/03/2018

Surtout ne pas enterrer le clan Le Pen!

Après le Congrès du futur ex-Front national, Marine Le Pen verrouille son pouvoir interne et veut s’allier avec les autres partis europhobes pour « détruire l’Union européenne ». Le terrain paraît bien préparé pour Marion Maréchal-Le Pen. 

Le FN ­– qui deviendra peut-être RN - Rassemblement national si une majorité d’adhérents confirme cette appellation — a fait front bas depuis l’élection présidentielle de 2017. Démoralisé après la lamentable prestation télévisée de sa candidate face à Emmanuel Macron, le Font national a perdu plus de la moitié de ses effectifs, selon les chiffres donnés par ses dirigeants, et le quart de ses conseillers municipaux. Elue à l’Assemblée nationale, Marine Le Pen s’y est signalée par l’indigence de ses rares interventions, démontrant que son manque de maîtrise des dossiers n’était pas qu’un accident d’un soir.

Marine flotte

De plus, la ligne politique de la présidente du FN manque de consistance. Privée du cadre souverainiste que lui avait confectionné Florian Philippot, Marine Le Pen flotte. Continue-t-elle à prôner l’intervention étatique sur le plan économique ou glisse-t-elle vers une sorte de libéralisme tempéré de souverainisme ? Sur les sujets de société, elle ne partage guère les positions de sa nièce Marion Maréchal-Le Pen, proche de l’intégrisme catholique, contre le mariage gay et l’avortement. Mais à ce propos, Marine Le Pen semble ne pas avoir d’idées précises, ce qui est fâcheux pour un parti qui apprécie avant tout les positions tranchées

«Le poisson pourrit par la tête», à en croire ce dicton chinois. Néanmoins, le FN frétille encore, malgré Marine Le Pen. Et il ne faudrait surtout pas l’enterrer maintenant. Si à la surface de l’actualité, la conjoncture actuelle ne lui paraît pas favorable pour l’instant, le Front national ne profite pas moins d’un large courant de fond qui a propulsé la Lega Nord en Italie, le FPÖ en Autriche, le PiS en Pologne, la formation d’Orban en Hongrie, sans oublier Trump aux Etats-Unis comme l’a rappelé samedi à Lille Steve Bannon sous les acclamations de Marine Le Pen et de ses congressistes. Les ennuis présents du FN risquent fort de n’être que très passagers.

Tout d’abord, il s’est trouvé 10,6 millions de Français pour voter Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielles alors qu’elle avait démontré l’abyssale profondeur de son incompétence. Le FN peut donc compter sur une base électorale de 36%, même avec une candidate médiocre. Ce n’est pas rien. C’est même beaucoup.

Ensuite, en parti dynastique, le FN a assuré la relève avec la petite-fille du fondateur et nièce de la présidente, Marion Maréchal-Le Pen. A l’évidence, l’ancienne députée du Vaucluse a quitté la politique pour mieux y revenir comme le démontre sa stratégie minutieusement élaborée.

Marion Maréchal-Le Pen tisse sa toile

 Le 22 février dernier, Marion Maréchal-Le Pen a fait sensation en participant au grand congrès des conservateurs américains, le CPAC, et en lançant, façon Trump, son slogan «France d’abord». Depuis des années, sa tante Marine avait tenté en vain de participer au CPAC. Sa nièce a donc réussi là où la cheffe frontiste avait échoué. Il faut dire que cette dernière ne sait pas un mot d’anglais, contrairement à la benjamine du clan Le Pen.

Régulièrement, Marion Maréchal-Le Pen intervient dans des « tribunes libres », notamment à Valeurs Actuelles. Elle peut disposer de réseaux discrets influents au sein de la droite radicale française, notamment ceux activés par le groupe Audace qui réunit des entrepreneurs proches du Front national ainsi que par le mensuel L’Incorrect qui se veut passerelle entre Les Républicains et le Front national. Cette nièce vibrionnante vient aussi de lancer une «académie de sciences politiques» destinée à détecter les futurs dirigeants des droites dures françaises et à les former.

Contrairement à sa tante, Marion Maréchal-Le Pen dispose d’un cadre idéologique solide, inspiré par ce néomaurassisme très à la mode chez les jeunes intellectuels de la droite radicale française. Sur le plan économique, elle défend une vision libérale en donnant le primat de l’action privée sur l’action publique. Sur le plan des mœurs, elle se déclare contre l’avortement et la mariage gay et adhère aux conceptions des frontistes les plus engagés dans le catholicisme intégriste. Elle paraît encore plus ferme que sa tante dans la lutte contre l’immigration et sait jouer avec les mots de façon à ne pas être taxée de racisme, tout en faisant comprendre à son auditoire quel est l’objet de son racial ressentiment. Les militants frontistes l’ont bien compris puisque selon un récent sondage IFOP, 83% d’entre eux souhaitent son retour en politique.

Ce mélange de mœurs conservatrices, de rejet xénophobe, de protectionnisme contre les migrants et de libéralisme économique, c’est la marque de Marion Maréchal-Le Pen en France. Une marque dont Steve Bannon à Zurich a rappelé que son créateur n’était autre qu’un certain Christoph Blocher «Ce Trump d’avant Trump». 

Marine Le Pen verrouille son appareil

Le congrès de Lille fut surtout l’occasion pour Marine Le Pen de verrouiller son appareil à l’occasion de la révision des statuts. «Nous avions peut-être une gouvernance trop verticale. Nous allons donner plus d’autonomie aux fédérations. Mais plus d’autonomie, cela signifie plus de responsabilités», a-t-elle expliqué aux congressistes. En effet, ces statuts semblent donner plus d’air aux instances locales du parti ex-FN. Trompeuse apparence : le lien entre les responsables régionaux et les instances centrales, entièrement à la main de Marine Le Pen, seront plus directs. De plus, celle-ci dirigera elle-même les commissions les plus sensibles, surtout celles des investitures de candidats aux élections. 

La composition des différentes instances de direction relève également de dosages subtils. La patronne lepéniste s’est entourée de sa vieille garde rapprochée (Louis Aliot, Steve Briois, Jean-Lin Lacapelle, Gilbert Collard, etc.) mais en y ajoutant de jeunes dirigeants qui ont le profil et l’âge de Marion Maréchal-Le Pen, à l’instar de Nicolas Bay devenu proche de l’ancienne députée du Vaucluse. Sans doute pour assurer en douceur la transition dynastique entre la tante et la nièce.

Les canons de Marine braqués sur Bruxelles

Commencé dans la morosité, le congrès s’est achevé dans une humeur plus guillerette. Sans doute, le galvanisant discours de Steve Bannon tient-il sa part dans cette évolution. En faisant acclamer Marion Maréchal-Le Pen et en rappelant les succès italiens et autrichiens des «partis frères», l’ancien conseiller de Trump a réveillé les ardeurs frontistes. Cela dit, le choix d’un tel personnage incontrôlable et ouvertement raciste – même Trump a dû le virer – ne se situe pas vraiment dans la ligne de dédiabolisation que Marine Le Pen affirme poursuivre. Sans doute, cet aspect a-t-il pesé moins lourd que le bruit médiatique assuré par la présence à Lille de ce sulfureux mais efficace bateleur de réseaux.

Bannon a soulevé l’enthousiasme des congressistes en claironnant : Laissez-vous appeler racistes, xénophobes, portez-le comme un badge d'honneur. Parce que chaque jour, nous devenons plus forts et eux s'affaiblissent.  Nouveau nom. Vieille mentalité.

Sur la lancée de l’intervention de Steve Bannon, Marine Le Pen a dressé la cible principale, à part le président Macron, de son nouveau parti : l’Union européenne. «Avec les autres partis amis, nous pouvons obtenir la majorité des sièges au Parlement européen pour détruire de l’intérieur cette Union qui étouffe les nations afin de construire l’Union des Nations européennes; elle facilitera la collaboration entre nations souveraines, sans entraver leurs libertés». Le cap est donc fixé : les élections européennes de mai 2019 afin de dynamiter Bruxelles.

Jean–Noël Cuénod

15:14 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : marine le pen, steve bannon, fn, marion maréchal-le pen | |  Facebook | | |