27/04/2017

Macron-Le Pen, la preuve par Whirlpool

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«Macron tombe dans le piège de Marine Le Pen». «C’est Marine Le Pen qui dicte le rythme de la campagne». La plupart des médias envisagent sous l’angle tactique électoral, le duel entre les deux candidats à l’usine Whirlpool à Amiens. Mais cet épisode révèle des mouvements de fond bien plus importants. (Dessin d'Acé)

Tout d’abord, il illustre l’absence de résistance à l’extrême-droite au sein des ouvriers d’une usine en lutte. Il y a quelques lustres, la présence d’un candidat du Front National en un tel lieu et dans un tel contexte aurait provoqué l’ire des syndicalistes, voire les réactions violentes d’une partie au moins des travailleurs. Là, Marine Le Pen a minaudé devant l’usine, multiplié les selfies et promis qu’elle présidente, l’usine ne fermera pas. Puis, elle est partie sous les vivats, malgré le caractère particulièrement épais de sa récupération politicarde. Naguère encore, elle aurait fui sous les jets de tomates pourries.

Exemple de la mondialisation malheureuse

Il faut dire que l’usine d’Amiens est l’exemple-type de la mondialisation malheureuse. La frontiste a bien choisi sa cible pour dénigrer le «mondialocrate» Macron. Ce site industriel appartient au groupe américain Whirlpool, basé à Benton dans l’Illinois. Numéro 1 ou 2, selon les années, du gros électroménager, le groupe a racheté une autre grande pointure de la branche, Indesit, fleuron de l’industrie familiale à l’Italienne. Créé en 1930 à Fabriano, près d’Ancône, par Aristide Merloni, Indesit était toujours propriété des Merloni jusqu’en septembre 2014, lorsque cette famille a revendu ses parts pour 758 millions d’euros à Whirlpool. Un géant américain qui bouffe une industrie familiale européenne, quel symbole!

 Dès lors, le sort de l’usine Whirlpool d’Amiens était scellé. Grâce à son acquisition, Whirpool a récupéré l’usine Indesit de Lodz en Pologne qui fabriquait des réfrigérateurs et des cuisinières. L’usine d’Amiens, elle, produisait des appareil sèche-linge. Eh bien, rien de plus facile, celle Lodz sortira aussi des sèche-linges en plus du reste! Le calcul est vite fait : l’ouvrier d’Amiens gagne en moyenne 35,60 euros de l'heure et son collègue de Lodz reçoit 8,60 euros pour le même temps de travail, y compris les cotisations sociales. Whirlpool fermera donc l’usine d’Amiens le 1er juin pour délocaliser à Lodz la production des sèche-linges à Lodz. 286 salariés, rescapés d’autres vagues de licenciements, passent à la trappe.

Le fait que le groupe Whirlpool a dégagé 815 millions d’euros de bénéfice pour l’année 2016 ne change rien au sort des Amiénois. Pour rétribuer ses investisseurs, il faut améliorer ses bénéfices et pour améliorer ses bénéfices, il faut exploiter toujours plus ses salariés en les mettant en concurrence. C’est vieux comme Karl Marx. Mais «exploiter» est un vilain mot. On dit, «rationaliser». C’est moins cru. C’est plus chic. 

Macron-Le Pen à Amiens qui a vraiment gagné?

Dès lors, la colère des ouvriers d’Amiens ne pouvait que se retourner contre Emmanuel Macron, il y a peu banquier spécialisé dans les fusions et avocat de l’ouverture ; cette ouverture par laquelle les emplois de Whirlpool se sont envolés vers la Pologne. Marine Le Pen jouait donc sur du velours à Amiens, ville natale, qui plus est, de son concurrent.

Toutefois, elle a aussi montré ses limites. Devant les ouvriers de Whirlpool, elle s’est contentée d’une incantation : «Avec moi, l’usine de fermera pas». Ah bon, et comment elle fera la châtelaine de Montretout? Elle prendra le groupe américain par l’oreille pour l’amener de Lodz à Amiens? Elle nationalisera ? Mais alors, elle devrait nationaliser toutes les entreprises en difficultés! Pourquoi le faire pour une seule et pas pour les autres? Et avec quel argent financer ces nationalisations massives ? Marine Le Pen s’est bien gardé de répondre. «Hop, encore un selfie et je m’en vais, ciao!»

Emmanuel Macron, lui, est resté une bonne heure auprès des ouvriers et s’est fait copieusement huer. Malgré l’hostilité ambiante, il s’est expliqué. Ce qui a tout de même une autre gueule que faire un petit coucou et quelques clichés. Et qui démontre aussi un sacré courage. De plus, Macron n’a pas fait de promesses qui rendent les fous joyeux. Il a clairement expliqué que les miracles n’auraient pas lieu, qu’il fallait s’occuper du reclassement des salariés, avec formation à la clé et qu’il s’impliquerait pour retrouver un repreneur. Les ouvriers n’en ont pas été enthousiasmés pour autant. Mais les sifflets, les huées se sont tus. Macron les a pris au sérieux, lui. Et pour dénicher un repreneur d’usine, il vaut mieux un ancien banquier qu’une professionnelle de la politique.

Créer une vraie souveraineté en Europe

Cet épisode Whirlpool indique surtout l’irréalisme foncier du souverainisme de Marine Le Pen. Il est impossible de contraindre les groupes capitalistes à tenir compte des impératifs humains – ce dont ils se moquent comme de leur premier dividende – s’ils ne sont pas régulés par une force démocratique et souveraine. Mais la taille d’un Etat-Nation comme la France n’est pas suffisante pour exercer une telle contrainte. Il faut donc travailler politiquement, dès maintenant, à construire une autre souveraineté, si l’on veut faire pièce à l’hypercapitalisme (qui n’a rien de libéral, mais c’est une autre histoire).

On a beau retourner le problème dans tous les sens, à part l’Europe, où trouver un autre espace de souveraineté? Le Frexit de Le Pen ne fait donc pas peur aux capitalistes, au contraire. Mais les ouvriers français en seraient les premières victimes.

Jean-Noël Cuénod

16:23 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : presidentielle2017, marine le pen, macron | |  Facebook | | |

25/04/2017

Marine Le Pen peut gagner !

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Elle fait peur, cette couverture de L’Express. Barrant la photo d’Emmanuel Macron hurlant sa joie, un gros titre : «IL A GAGNÉ» avec, juste en-dessous en plus petits caractères : «son pari». Il n’a encore rien gagné, le Mozart électoral. Pas même son pari, qui n’est certainement pas de se contenter de la place de finaliste.

Tout à l’éblouissement de la première place conquise dimanche par Macron, les médias n’ont pas accordé une grande attention au score réalisé par Marine Le Pen. Or, il est impressionnant. Parvenue à la seconde place avec 7,6 millions de voix, elle n’a qu’un million de voix de retard sur le leader d’En Marche (8,6 millions). Depuis qu’elle occupe la tête du FN, ses résultats et ceux de son parti ne cessent de progresser.

Emmanuel Macron a reçu le soutien de la plupart des dirigeants du centre UDI et de la droite (parti Les Républicains), en plus de ce qui reste des socialistes. Dès lors, la dynamique semble bien enclenchée de son côté. En apparence.

Car ce soutien des principaux dirigeants de la droite ne saurait faire illusion. Le temps des consignes de vote suivies fidèlement par les électeurs est révolu. Ils sont devenus, moins des acteurs que des consommateurs de la politique. Des consommateurs qui choisissent ici ou là, moins en fonction d’une figure tutélaire que d’influences diverses, souvent soufflées par les réseaux sociaux.

De plus, à y regarder de près, le soutien de la droite à Macron n’est pas unanime. Il y a les enthousiastes, comme Jean-Louis Borloo, Jean-Pierre Raffarin et Alain Juppé qui, de toute façon, se situaient plus près de Macron que de «leur» candidat François Fillon; sans oublier Christian Estrosi («pas une voix ne doit faire défaut à Emmanuel Macron!») qui, lui, a besoin des macroniens pour s’opposer au puissant Front national dans sa ville de Nice.

 Il y a les résolus comme François Baroin, Valérie Pécresse et Nathalie Kosciusko-Morizet qui voteront Macron au second tour sans état d’âme mais sans battre tambour. Il y a ceux qui rejettent le bulletin Macron sans pour autant soutenir explicitement Marine Le Pen, comme Laurent Wauquiez, vice-président du parti LR, Nadine Morano et les catholiques conservateurs de Sens Commun, soutiens actifs de Fillon. Difficile à suivre, d’autant plus qu’ils ne demandent pas à leurs partisans de s’abstenir. Vote blanc ? Peut-être ; vote Marine Le Pen camouflé ? C’est probable.

Marine Le Pen séduit la droite et une certaine gauche

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Lundi soir, le Bureau politique du parti LR a adopté cette position sans vote (c’est plus prudent) : «Face au FN, l'abstention ne peut pas être un choix. Nous appelons à voter contre Marine le Pen». Donc, on vote contre Le Pen fille sans voter Macron. Les électeurs LR ne se plieront sans doute guère à cette contorsion et seront nombreux à se reporter sur la candidate du Front national. D’autant plus que sous Sarkozy, l’électorat du parti LR s’est nettement droitisé. Le passage au vote frontiste n’est plus tabou pour cette droite de plus en plus décomplexée et de moins en moins gaulliste.

Dans la mouvance catholique conservatrice, Christine Boutin a déjà sauté le pas : elle est prête à soutenir Marine Le Pen. Certes, François Fillon était proche de cette tendance «sacrististe» et il a clairement demandé à ses électeurs de soutenir Emmanuel Macron. Mais il n’est pas du tout certain que le grand battu du premier tour soit suivi. Lors de la manif en sa faveur tenue au Trocadéro, de nombreux fillonistes nous avaient déclaré choisir Marine Le Pen plutôt que le leader d’En Marche.

La présidente du Front national peut aussi récupérer une grande partie des voix qui se sont portées sur le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan qui a réalisé un excellent score (1,7 million de voix). D’ailleurs, sans lui, François Fillon passait en tête devant Emmanuel Macron et Marine Le Pen aurait été privée de second tour! Si Dupont-Aignan n’a pas donné de consignes de vote, pour l’instant, ses partisans ne cachent pas leur virulente «macronphobie» alors qu’ils partagent avec la patronne des frontistes la même vision antieuropéenne.

L’euro un frein pour Marine Le Pen

Enfin, la candidate du Front national lorgne aussi vers la gauche et les électeurs de Jean-Luc Mélenchon. Deux proches de Marine Le Pen, Florian Philippot et Louis Aliot, ont clairement dragué cet électorat lors d’interventions publiques. Leur tâche est facilitée par Mélenchon qui ne donne aucune consigne de vote. Une partie de ses électeurs (7 millions) risque donc de se reporter sur un vote frontiste au second tour, par détestation du «social-traître» Macron. A noter, que le patron de la «France Insoumise» adopte aujourd’hui une position diamétralement différente de celle qu’il avait défendue en 2002 lorsqu’il en appelait à voter Chirac contre Jean-Marie Le Pen (voir la vidéo).

 Si l’on met ensemble tous ces paramètres, Marine Le Pen aurait une réserve de voix supérieure à celle d’Emmanuel Macron.

 C’est d’ailleurs, le constat que le politologue Dominique Reynier[1] a dressé ce mardi matin lors d’une conférence de presse. Il ajoute cependant que le favori reste Macron pour une raison forte : la grande majorité des Français ne veulent pas quitter la zone euro comme le préconise Marine Le Pen. En effet, tous les sondages démontrent leur attachement à la monnaie européenne (67% voire 68%, soit bien plus que la moyenne de l’Union européenne, 58%). C’est là l’un des points faibles des frontistes. Les Français redoutent comme la peste l’effondrement de leurs économies, ce qui ne manquerait pas d’arriver si la France revient à son franc de jadis. Mais il suffirait que Le Pen fille renonce à cette idée pour que la donne change en sa faveur.

Jean-Noël Cuénod

VIDEO : Quand Méluche prônait le vote Chirac contre Le Pen !

[1] Directeur-général de Fondapol, laboratoire d’idées «libéral, progressiste et européen». 

17:30 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (16) | Tags : marine le pen, macron, présidentiell2017 | |  Facebook | | |

24/04/2017

Un Plouc chez les Macron

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Passer une pleine journée et une grande partie de la nuit sur la planète Macron, ça vous marque un plouc. En voici le récit, en commençant par la fin, bien sûr. En poursuivant par le début. En terminant par le milieu. La campagne présidentielle française étant sans queue ni tête, ce désordre est dans l’ordre des choses[1].

« Macron, président ! » « Macron, président !». Les premières estimations viennent de s’afficher sur les écrans géants du quartier-général d’Emmanuel Macron, Porte de Versailles à Paris. Le candidat du mouvement En Marche figure en tête. Sa présence au second tour est assurée. Avec un joli score. Une vague de joie – un tsunami plutôt – déferle sur la Halle 5 du Palais des Expositions. Un homme bondit derrière moi en hurlant. Je me retourne, il me prend dans ses bras. C’est l’écrivain et académicien Eric Orsenna qui est au comble du bonheur : « C’est formidable, merveilleux. Quelle leçon ! »

Une forêt de drapeaux français et européens s’agite en tous sens. Français ET européens car chez Macron, pas question de séparer l’un de l’autre. On y est franchement, ouvertement, carrément europhiles, sans aucun complexe. Et « La Marseillaise » reprise par la foule semble avoir perdu ses accents guerriers.

La halle 5 du Palais des Expositions à la Porte de Versailles peut contenir 3000 personnes. Alors que les meetings d’Emmanuel Macron attirent des dizaines de milliers de participants, pourquoi avoir choisi une aire aussi restreinte ? « Nous avons très peu communiqué sur ce rendez-vous festif après l’attentat aux Champs-Elysées. Avec une jauge de 3000 personnes, la sécurité est mieux assurée », nous répond un responsable de la sécurité du mouvement En Marche. Le terrorisme reste en arrière-fond. Mais ne gâche pas la liesse macronienne.  

Jean-Pierre Raffarin pour la droite, puis Benoît Hamon pour les socialistes annoncent leur soutien au patron d’En Marche lors du second tour. Les hurlements de joie reprennent chaque fois. … Raffarin et Hamon applaudis par une foule « ni gauche ni droite-et gauche et droite ». Tout un programme, celui de Macron ! Et voilà maintenant François Fillon qui, malgré sa vive réticence, en appelle à voter Macron dans quinze jours. Autour de moi, les regards se font élyséens.

Difficile de tirer le portrait-robot du macronien-type. Les jeunes à l’apparence sagement estudiantine se révèlent nombreux. Mais les retraités sont aussi présents, de même que les « entre-deux-âges ». A relever, un fort contingent féminin. Antoine, un magistrat de 64 ans, s’étonne lorsqu’on lui pose la question « pourquoi soutenez-vous En Marche ?» « Mais enfin, Monsieur, je ne suis pas maso ! Qui d’autres soutenir ? ». « Pff…Evidemment, un juge… Il ne va pas voter Fillon après tout le mal qu’il leur a balancé !» pouffe un jeune homme. Et cette avocate, est-elle macronienne par rejet de Fillon ? « Pas du tout. C’est un engagement qui est beaucoup plus profond que ces péripéties de campagne ». « Moi je suis un prolo, un vrai », s’exclame Jacky, 48 ans. « Il ne faut pas croire que tous les ouvriers votent Le Pen ! Je le soutiens parce qu’il semble enfin nous proposer autre chose que la bagarre droite-gauche. » 

Rien ne peut doucher l’enthousiasme des militants d’En Marche, même pas la perspective des élections législatives les 11 et 18 juin prochains. Or, Emmanuel Macron est en quête d’une majorité parlementaire qui semble fort problématique. Victorien, 30 ans, n’est pas impressionné : « En Marche est en train de présenter des candidats partout en France. Et les Français sont cohérents. Ils ont toujours offert une confortable majorité aux présidents qu’ils ont élus. Je ne vois pas pourquoi il en irait autrement aujourd’hui. Vous savez, on avait dit que Macron, c’était une bulle qui allait exploser. Eh bien, elle est solide la bulle, non ? »

Dès qu’il apparaît, voilà Emmanuel Macron salué, non pas comme un leader politique charismatique, mais à l’image d’une rock-star stratosphérique. Il est le seul politicien français à susciter un tel engouement, une telle passion même, de l’ado à l’académicien. Attention, plus dure sera la chute ! En attendant, les macroniens dansent le rock.

 « Les gens sont inquiets et impatients »

 

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Véronique, pilier du marché de la rue Blanqui : « Certains se ruent sur les caisses à papier pour voir quels bulletins ont été jetés ! » (JNC)

De nombreux Parisiens se sont levés tôt dimanche 23 avril pour se rendre au bureau de vote de leur quartier. 45,68 millions d’électeurs sont invités à choisir, au premier tour, le président de la République dans 67 000 locaux. Les menaces d’attentats ont conduit au renforcement des mesures de sécurité. Dans les locaux que nous avons visités, elles sont présentes sans être étouffantes.

Juste avant 9 h., Nicolas Dupont-Aignan a été le premier des onze candidats à voter dans sa ville de Yerres dont il est le député-maire depuis vingt ans. Dans de nombreux bureaux du XIIIe arrondissement parisien, les électeurs se sont montrés encore plus matinaux. Ainsi, à l’école de la rue Vandrezanne, le vigile qui contrôle les sacs à l’entrée nous indique que dès l’ouverture du scrutin à 8 h., les citoyens ont commencé à affluer. Au bureau principal à la mairie du XIIIe, le président du local constate à 9 h. 20 : « Il y a vraiment du monde. J’étais à la même place, il y a cinq ans. A la même heure, il y a autant d’électeurs qu’à la précédente présidentielle. Au moins, si ce n’est plus. » Même impression, au bureau de la rue Wurtz.

Le temps frais mais ensoleillé a-t-il incité les Parisiens à voter tôt ? « C’est plutôt la présence du marché, à mon avis. Les gens s’y rendent avant de voter, c’est traditionnel », nous explique Véronique, pilier du marché de la rue Blanqui. Dans son quartier, dans le Xe arrondissement, en revanche, c’était plutôt désert.

Devant les étals de Blanqui, les discussions vont bon train témoigne Véronique : « Les gens sont inquiets. Et impatients de connaître le résultat. Tenez, rue Wurtz, j’ai vu des gens se ruer sur les caisses à papier près du local de vote, pour voir quels bulletins ont été jetés ! »

En effet, les électeurs français doivent prendre un bulletin pour chacun des onze candidats. Et dans l’isoloir, ils n’en gardent qu’un et jettent les autres.

Une voisine m’aborde. « Dis donc, je ne sais toujours pas pour qui je vais voter. Qui me conseilles-tu ? Vraiment, je suis perdue là… » Répondre qu’étant étranger, je me garderai bien de la guider dans son choix, cela ne la satisfait pas : « Ben dis donc, tu ne m’aides pas, j’en suis toujours au même point. Bon, allez, j’y vais. L’inspiration viendra dans l’isoloir. Enfin j’espère… »

Un autre voisin choisit ses fraises d’un regard soupçonneux. Son choix électoral, en revanche, est fait : « Je voterai Macron. Mais sans enthousiasme. J’ai procédé par élimination. Pas par adhésion. » Un autre client, lui, marmonne un « Fillon, ouais, même si… » tout en fourrageant dans son cabas.

 Le QG de Macron sous surveillance et attaque de Femen chez Le Pen

 

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La couleur politique d’En Marche, le mouvement d’Emmanuel Macron, n’est pas très définie. En revanche, il faut montrer patte blanche pour atteindre son quartier-général parisien, au Palais des Exposition de la Porte de Versailles !

 Avant de rejoindre la salle de presse, le journaliste doit passer par quatre points de contrôle, muni d’un bracelet et d’un badge, avec fouille des sacs et palpations à trois reprises. L’attentat aux Champs-Elysées, les tentatives à Marseille démontrent que la présidentielle française est devenue la cible privilégiée des terroristes.

Une centaine de jeunes bénévoles d’En Marche s’occupent de la festivité qui, ils en sont certains, marquera ce soir « l’excellent score » de leur champion. Un groupe de rock fait déjà rage en déchaînant des flots impétueux de décibels. En outre, des escouades de vigiles privés contrôlent les entrées et les sorties ainsi que l’intérieur du Palais. Les forces de police et d’armée gardent les abords.

Dimanche matin, la température est encore montée d’un cran près de la permanence de Marine Le Pen à Hénin-Beaumont dans le Nord de la France. Une douzaine de militantes du groupe Femen ont manifesté, comme à leur habitude, seins nus. Certaines d’entre elles portaient des masques de la candidate du Front national, d’autres de Vladimir Poutine, afin de rappeler les liens qui ont été tissés entre le président russe et Marine Le Pen. La police est intervenue rapidement pour plaquer au sol les Femen et les emmener manu militari au commissariat.

En début d’après-midi, une dépêche AFP a circulé dans la salle de presse du QG de Macron. L’un des photographes qui opérait au moment de l’arrestation des Femen à Hénin-Beaumont a été violemment interpellé par des policiers. Sur Facebook, ce photo-reporter, Jacob Khrist de l’agence Hans-Lucas, a dénoncé cette interpellation.

 Etre « helpers » chez Macron

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Gabrielle, 24 ans, "helper" au mouvement En Marche d'Emmanuel Macron (JNC)

« Helpers » c’est ainsi que l’on nomme les militants bénévoles chez Macron. « Militants », ça sent un peu la sueur. « Bénévoles », ça fait paroisse Sainte-Catherine. Pas le genre du mouvement En Marche. En revanche, « helpers » ça fait branché sur les réseaux sociaux. Et la branchitude technologisée, c’est nettement leur genre de beauté, aux « helpers ».

Ils sont 120 pour s’occuper de la Fête à la Porte de Versailles. Gabrielle, 24 ans est l’une d’entre de ces jeunes bien représentatives de la Macronsphère. Elle vient de décrocher un job dans les institutions internationales. Dans le mouvement En Marche, elle s’occupe de l’accueil des journalistes. 1100 sont accrédités au quartier-général d’Emmanuel Macron, dont 600 étrangers. A-t-elle milité avant d’adhérer à EM ? « Pas vraiment. J’avais pris la carte du Parti socialiste après les attentats du Bataclan le 13 novembre 2016 mais dès qu’Emmanuel Macron s’est porté candidat, j’ai aussitôt quitté le PS pour rejoindre En Marche ». Et pourquoi ? « Je partage sa vision d’un clivage gauche-droite complètement dépassé aujourd’hui mais qui continue à bloquer la politique. Pour moi, il incarne cette autre politique à laquelle les jeunes aspirent. Une politique à la fois plus concrète et enthousiasmante. Pour la première fois, la coalition des énergies positives peut naître en France. »

Bon, mais En Marche ­– qui porte les mêmes initiales qu’Emmanuel Macron – n’est créé que pour favoriser une personnalité qui se présente en homme providentiel. Cet aspect « gourou » ne gêne-t-il pas Gabrielle ?

« Il n’y a ni homme providentiel ni gourou à En Marche. Le programme a été établi sur la base des 3000 ateliers organisés par la base du mouvement dans les groupes locaux qui sont bien structurés et organisés démocratiquement. EM, ce n’est pas juste un homme, c’est 250 000 adhérents bien décidés à faire entendre leur voix. »

La voix de leur maître ? Persiffleront les méchantes langues.

 

[1] Ces articles ont paru dimanche 23 et lundi 24 de façon éparse dans les éditions Ouèbe et papier de la Tribune de Genève, de 24 Heures et du Soir de Bruxelles.

14:33 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : macron, présidentielle2017 | |  Facebook | | |

21/04/2017

Présidentielles: double naufrage d’un monde

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Jadis, les Etats-Unis et la France allumaient les réverbères du monde. Ces deux pays développaient des discours qui s’adressaient à tous les humains dans le but de les libérer. Aujourd’hui, leur universalisme a sombré dans l’indécence ordinaire. Triste constat né de deux campagnes présidentielles plus viles l’une que l’autre.

Bien sûr, les accusations d’hypocrisie n’ont cessé d’accabler au fil de siècles l’Amérique et la France. Après tout, le cynisme tranquille et hautain de la politique anglaise avait le mérite de ne pas révéler d’écart entre leçons de morale et exemples d’immoralité. L’Empire britannique ne se posait pas en champion de la liberté des peuples et se contentait de prélever leurs richesses. Alors que la France républicaine exerçait sa prédation coloniale en brandissant le drapeau des droits de l’homme ; alors que les Etats-Unis exploitait la planète en diffusant du rêve américain jusque dans les contrées les plus reculées.

Rêve, le mot est lâché. Les Etats-Unis et la France, mieux qui quiconque, ont su donner à leur pouvoir un récit propre à enthousiasmer les foules, bien au-delà des frontières. Ce récit a pour source les révolutions française et américaine, deux bouleversements majeurs dans l’Histoire de l’Humanité et dont les effets se sont fait sentir beaucoup plus longtemps que ceux de la révolution soviétique.

Le bonheur, clé des songes américains

Avec la révolution américaine, pour la première fois, des citoyens se sont érigés en république pour bouter le roi le plus puissant du globe hors de leur sol. Imagine-t-on l’onde de choc qui avait saisi les peuples enténébrés de rois lorsque cette formule de la Déclaration d’Indépendance fut prononcée le 4 juillet 1776 à Boston ?

Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur.  

La recherche du bonheur… Les Etats-Unis en ont fait leur clef des songes. Des millions d’humains ont bravé vents, marées et contrôles douaniers à Ellis Island pour tenter de trouver une serrure à cette clé. Pays de toutes les inégalités, de toutes les discriminations, les Etats-Unis n’en ont pas moins traduit en droits démocratiques ces aspirations au bonheur venues de tous les horizons.

L’abolition des privilèges… La France en a fait sa raison d’être. Dans la nuit du 4 août 1789, l’Assemblée constituante mettait fin à l’inégalité due à la naissance :

 L'Assemblée nationale, considérant que le premier et le plus sacré de ses devoirs est de faire céder les intérêts particuliers et personnels à l'intérêt général ; Que les impôts seraient beaucoup moins onéreux pour les peuples, s'ils étaient répartis également sur tous les citoyens, en raison de leurs facultés ; Que la justice exige que cette exacte proportion soit observée ; Arrête que les corps, villes, communautés et individus qui ont joui jusqu'à présent de privilèges particuliers, d'exemptions personnelles, supporteront à l'avenir tous les subsides, toutes les charges publiques, sans aucune distinction, soit pour la quotité des impositions, soit pour la forme de leurs perceptions (…)

En une nuit, une structure pluriséculaire s’effondrait. La France trahira ses promesses, bien sûr, comme les Etats-Unis. Mais sans ces deux lumières à éclipses, le monde serait encore dans l’errance.

Et il n’est pas interdit de rappeler qu’un Genevois a tenu le rôle capital d’inspirateur pour ces deux révolutions : Jean-Jacques Rousseau. Un philosophe d’expression française mais né juste hors de France, élevé dans le protestantisme comme la jeune Amérique. Idéal trait d’union, tracé par le promeneur solidaire.

La marque d’une agonie

Qu’on le veuille ou non, qu’on s’en glorifie ou qu’on s’en lamente, la France et les Etats-Unis ne seront jamais des pays comme les autres. Une campagne électorale en Amérique, et même dans l’Hexagone, sera particulièrement suivie par les médias internationaux, plus que pour d’autres grandes nations démocratiques.

Dès lors, le niveau pathétique – à tous points de vue – des campagnes présidentielles américaine et française illustre plus qu’un simple malaise passager. Jamais nous n’avons assisté, dans les deux cas, à un tel déferlement de mensonges grossiers, aussitôt démentis, aussitôt réitérés, de cynisme abrutissants, d’arguments pour marketing de papier hygiénique.

Si les médiacrates et les politiciens sont tombés aussi bas, ce n’est pas uniquement en raison de la faillite de ces corporations, cela démontre surtout que le modèle universaliste porté par les deux nations est à l’agonie. L’hypercapitalisme mondialisé règne désormais. Plus besoin de nous faire rêver à un monde meilleur, ça nous empêche de consommer. Bonne nuit.

Jean-Noël Cuénod

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18:55 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : présidentielles2017, france, etats-unis | |  Facebook | | |

19/04/2017

Dieu, dernière prise d’otage de la présidentielle

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« Mais fichez-nous la paix avec la religion ! » Mon Dieu qu’elle a fait du bien, cette réplique de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, lors du dernier débat télévisé… Elle a fait du bien à tous et même aux chrétiens. Peut-être, surtout aux chrétiens dont certains se disent qu’il y a des coups de pied aux cultes qui se perdent dans cette campagne présidentielle (Dessin de Bernard Thomas-Roudeix).

Et fichez donc la paix aux religions ! Candidats en mal d’encensoir, cessez d’instrumentaliser ce qui fait le son intime des croyants : leur foi. Sa légèreté résiste au doute, mais elle est blessée par vos grossières manipulations.

Le plus Tartuffe de tous reste François Fillon. Porté par les cathos militants de Sens Commun et de la Manif contre le mariage gay depuis l’été dernier, l’ancien premier ministre de Sarkozy multiplie génuflexions et papelardises pour se rabibocher avec son électorat catholique. Lors de la primaire à droite, ces électeurs l’avaient largement soutenu ; ils ont été douchés par les casseroles du candidat plus remplies d’eau froide que bénite. Jésus comme agent du repentir électoral. Le Christ comme rédempteur de la cause fillonesque. En attendant la résurrection dans les urnes.

Marine Le Pen n’est guère en reste. Elle se dit « extrêmement croyante » mais « fâchée avec l’Eglise ». Il est vrai qu’avec un pape qui plaide en faveur des réfugiés, elle est plutôt mal barrée. « Dieu avec moi mais pas avec les métèques. » En revanche, pour les crèches dans les mairies, la voilà partante. La laïcité ? C’est pour les musulmans. Uniquement. Pas de voile dans les bâtiments publics. Mais dis donc, la Vierge Marie, ne porte-t-elle pas le voile, elle aussi ? Alors qu’est-ce qu’elle fait dans une mairie ? La laïcité façon Le Pen, c’est sacrément dur à suivre…

Le christianisme qui s’adresse à tous les humains se mue ainsi en religion identitaire, ce qui est la pire des trahisons pour l’esprit du Nouveau Testament : « Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ » (Saint-Paul, Galates III ; 28).

Cette dérive vient de loin. Sa source est à chercher dans cet étrange catholicisme antichrétien développé par Charles Maurras. On devrait plutôt appeler cette pensée « romanisme antichrétien », dans la mesure où l’étymologie grecque du mot « catholique » renvoie à la notion d’universel. Or, rien n’est moins universel que cette idéologie qui continue à nourrir les discours de la droite conservatrice et l’extrême-droite françaises. C’est la poursuite de la Rome antique sous les pompes de l’Eglise dite « catholique » que veut illustrer Charles Maurras, quitte à vouer aux gémonies ces « métèques » d’évangélistes, comme le démontre cet extrait de la préface de son Chemin de Paradis :

D’intelligentes destinées ont fait que les peuples policés du sud de l’Europe n’ont guère connu ces turbulentes écritures orientales que tronquées, refondues, transposées par l’Église dans la merveille du Missel et de tout le Bréviaire ; ce fut un des honneurs philosophiques de l’Église, comme aussi d’avoir mis aux versets du Magnificat une musique qui en atténue le venin. Je me tiens à ce coutumier, n’ayant rien de plus cher, après les images d’Athènes, que les pompes rigoureuses du Moyen-Âge, la servitude de ses ordres religieux, ses chevaliers, ses belles confréries d’ouvriers et d’artistes si bien organisées contre les humeurs d’un chacun, pour le salut du monde et le règne de la beauté.  Ces deux biens sont en grand péril depuis trois ou quatre cents ans, et voici qu’on invoque au secours du désordre le bizarre Jésus romantique et saint-simonien de mil huit cent quarante. Je connais peu ce personnage et je ne l’aime pas. Je ne connais d’autre Jésus que celui de notre tradition catholique, "le souverain Jupiter qui fut sur terre pour nous crucifié". Je ne quitterai pas ce cortège savant des Pères, des Conciles, des Papes et de tous les grands hommes de l’élite moderne pour me fier aux évangiles de quatre juifs obscurs...

Charles Maurras fut un antisémite virulent. Et rien dans les discours de François Fillon et de Marine Le Pen ne peut être assimilé à de l’antisémitisme. Mais le fond de la pensée subsiste, même si les mots « juifs », « israélites », « antisémitisme » ont été gommés. Il s’agit d’ôter tout contenu révolutionnaire et humaniste aux Evangiles, toutes références à l’universel pour réduire le christianisme à un vecteur identitaire. Oublié le souffle divin sur l’Univers. L’Eternel est ainsi rabaissé à l’état de totem pour une tribu particulière. Et vraiment, je n’ai pas envie d’en faire partie, de cette tribu.

Jean-Noël Cuénod 

VIDEO : On se refait un petit coup de Mélenchon-Le Pen

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15/04/2017

8 BÉATITUDES pour PÂQUES 17 

Christ,lumière,mort,vie

Que vous possédiez ou non la foi, ne passez pas à côté de ce voyage, celui de Jésus le Christ ; c’est du vôtre qu’il s’agit. Injustice, injure, torture, trahison, abandon, angoisse, indifférence, mépris, mort… Autant d’étapes franchies par le Fils de l’Homme. Laissez dans l'ornière les églises et leurs dérives. Que vous guide le nombre 8.

A lire ci-dessous et/ou à ouïr ce fichier audio du poème dit par l'auteur

 
podcast

Et danse le Christ danse danse

Dense est la pluie sur nos cendres

Sombre haleine exhalée du sol

Soleil de sel chauffant l’humus

Humide des vieilles colères

Choléra serpent des ruines

Runes griffées sur les pierres

Pire menace à l’horizon

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est la moiteur de la chair

Parchemin où la peur s’écrit

Cri surgit du cœur de la gorge

Forge des paroles de fer

Fertilité du champ des morts

« Morts ! Laissez les morts s’enterrer »

Terre Terre voici la vie !

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est la vie au sein des morts

Meurt et revit dans le souffle

Souffre en creusant ton souterrain

Sous tes reins palpite le monde

Monde monstre qui fouille

Farfouille dans les coffres forts

L’or pour le transformer en clous

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est la neuvième heure

Heurs malheurs bonheurs dans le neuf

Neuf où tout sera consommé

Consumé, ce présent vieux

Plus vieux que tous les passés

Trépassés aux mémoires vives

Rive où le futur n’a nul port

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est le noyau du ciel

Scellé dans le centre du sol

Soleil noir des nuits sanguines

Sang même sang qui s’écoulait

Coulait de tes mains déjà mortes

Mordues par tous les clous du monde

Onde du sang ciel et sol

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est le son au fond des âges

Sagesse sans fin ni lieu

Lien qui libère et relie

Relit les signes de ta main

Maintient cap de Bonne-Espérance

Errance pour mieux veiller

Réveiller la voix la voie

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est le pain de nos sueurs

Sœurs d’eau de sel à fleur de peau

Pauvre et léger, le fils de l’Homme

Comme un parfum d’herbe brûlée

Braise en gerbe sur nos forêts

Furets porteurs de feu d’enfance

En tous sens perdus retrouvés

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est le vin notre partage

Sage rage de ton Judas

Justice soit rendue au traître

Maître qui a rendu possible

L’impossible divinité

De l’humanité en dérive

Rêve désormais éveillé.

 

Jean-Noël Cuénod

15:53 Publié dans Poésie L'Or du temps | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : christ, mort, vie, humanité | |  Facebook | | |

07/04/2017

Après la Syrie, l’Ukraine ?

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Trump avait promis de désengager les Etats-Unis au Proche-Orient et en Europe. C’est l’inverse qu’il est en train de faire, en frappant la base syrienne de Shayrat. C’est de cette base que Bachar al-Assad a lancé l’attaque aérienne aux gaz sarin contre son propre peuple, dans la petite ville de Khan Cheikhoun. Poutine est placé au pied du mur : protestation diplomatique ou extension de la guerre ?

Sur le plan intérieur, l’opération aérienne du président américain atteint tous ses objectifs. Il relègue son prédécesseur au rang d’acteur pusillanime. Obama avait tracé sa fameuse ligne rouge en menaçant le tyran syrien d’intervenir militairement au cas où il utiliserait des armes chimiques contre son peuple. Ce fut le cas en août 2013 lorsque Bachar al-Assad a déclenché les armes chimiques dans la banlieue de Damas. Or, Barak Obama avait renoncé à riposter, laissant ainsi champ libre au dictateur syrien et à ses mentors russes, iraniens et libanais (du Hezbollah). Trump lui, sans ligne rouge, a sèchement répliqué. Alors qu’il vient d’accumuler une série d’échecs qui menaçait sa propre majorité au Congrès, il contraint les élus républicains à faire bloc derrière lui et même les démocrates à le soutenir, au moins à propos de cette frappe aérienne. C’est son premier succès en tant que président des Etats-Unis.

Sur le plan militaire et diplomatique, cela risque d’être plus compliqué. En employant le gaz sarin contre la population civile, Bachar al-Assad a voulu tester Trump. D’autant plus que le président américain avait multiplié les signes de désengagement en Syrie. Pourquoi un tel test ? Il relève, sans doute, de la politique du pire que le tyran a toujours suivie pour se maintenir au pouvoir. Dans cette optique, il faut intensifier la guerre, quitte à provoquer un affrontement direct entre les divers protagonistes. Tant que la guerre sévit, le régime syrien persiste.

Sur ce point, Bachar a gagné un point : la Russie a suspendu son accord d’octobre 2015 avec les Etats-Unis sur les échanges d’informations entre forces aériennes en opération dans le ciel syrien. Dès lors, faute de cet échange des plans de vol, un avion russe risque d’abattre un appareil américain et vice-versa, avec tous les risques d’escalade foudroyante que cela suppose.

 Il est difficile de concevoir que Poutine – qui soutient le régime syrien à bout de bras – n’était pas au courant de l’attaque au gaz sarin. Dès lors, la Russie a dû se préparer à la riposte américaine. Poutine ayant mis son point d’honneur à rétablir la puissance militaire russe, on le voit mal faire profil bas au premier coup de semonce américain. Outre le renforcement de sa présence militaire en Syrie, Moscou peut aussi viser un autre théâtre d’affrontement avec l’Occident : l’Ukraine. Si Poutine durcit ses opérations dans ce pays, que fera l’imprévisible Trump ? Il est douteux que les généraux américains qui surveillent de très près leur président accepte qu’il abandonne l’Europe en laissant la Russie avancer ses pions en Ukraine.

Le nouveau président américain jugeait « obsolète » l’OTAN. Elle semble plus que jamais d’actualité.

Jean-Noël Cuénod

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06/04/2017

Afrique(s): Tchicaya U Tam’si, le poète du corps-monde

Afrique(s). Avec ce pluriel bien singulier, le Printemps des Poètes 2017 – qui s’est terminé le 19 mars à Paris – a fait d’une pierre multiples coups. Il a mis en lumière les poésies africaines qui nourrissent de sève lumineuse le verbe de la Francité, notion qui déborde largement de l’Hexagone. La mentalité coloniale encrassant encore bien des discours, ce continent est trop souvent perçu comme un seul bloc que l’on peut déplacer ici ou là au gré de ses préjugés. De triste mémoire, le sarkozien Discours de Dakar fut l’illustration de cette arrogance paradant sur la bourrique de l’ignorance. Or, les Afriques foisonnent, fourmillent, irriguent le monde de tous leurs sangs multicolores.

Ce Printemps des Poètes a rendu un hommage particulier aux deux grandes figures des poésies africaines, Léopold Sédar Senghor et Tchicaya U Tam’si. Si l’un est resté célèbre, l’autre est aujourd’hui oublié en Europe. Il était donc temps de remettre au soleil les textes de ce poète du corps-monde.

De son prénom officiel Gérald-Félix, Tchicaya est né en 1931 à Mpili dans le Congo alors français. Son père, Jean-Félix est un homme politique de premier plan, instituteur et sous-officier de la France Libre durant la Seconde Guerre mondiale. Elu député à l’Assemblée constituante en 1945, le père du poète restera membre du parlement français jusqu’en 1958.

 Un père impressionnant mais très encombrant qui arrache son fils de la chaleur maternelle pour l’envoyer « se faire éduquer » en métropole. Il sera magistrat et tiendra un rôle éminent dans le Congo indépendant qui se dessine. Mais Gérald-Félix ne l’entend pas de cette oreille. Ni d’une autre d’ailleurs… Il quitte le lycée à 17 ans, juste avant de passer son bac, pour vivre de poésie et survivre de petits métiers en France. L’exemple de Rimbaud souffle partout et frappe quiconque à une âme pour le suivre.

De cette enfance contrariée, mais solidement instruite, Tchicaya fils restera marqué par une autre épreuve : une malformation du pied gauche qui l’a fait souffrir, l’empêchant de partager les jeux de ses copains.

La petite feuille qui parle pour son Afrique

Son premier recueil Le Mauvais sang paraît en 1955 aux Editions Caractères à Paris et sera salué par Léopold Sédar Senghor. En 1957, le jeune poète prend pour nom Tchicaya U Tam’si (qui signifie en langue bantoue « petite feuille qui parle pour son pays. ») et retourne dans son pays d’origine qui vit, comme ses voisins, les convulsions des indépendances. Il sera la plume de Patrice Lumumba, le leader des indépendantistes du Congo ex-Belge. Après l’assassinat de Lumumba dans d’horribles conditions, Tchicaya U Tam’si regagne la France et occupera plusieurs postes au siège parisien de l’UNESCO. Il peut ainsi vivre et écrire en toute indépendance, non sans éprouver cette déchirure dont souffrent tant d’auteurs africains : ils chantent leurs pays mais c’est en Europe que se trouvent la plupart de leurs lecteurs. Le 22 avril 1988, Tchicaya U Tam’si meurt à 56 ans, à Bazancourt, dans l’Oise, bien loin de ses terres.

En novembre dernier, L’Harmattan a pris l’excellente initiative de rééditer en un seul volume, trois œuvres poétiques majeures : Le Mauvais sang, Feu de Brousse et A Triche-cœur.

Dans son premier recueil (Le Mauvais sang), Tchicaya U Tam’si reste encore dans le jardin des rimes classiques françaises mais avec des ruptures dans la métrique. Il y pousse d’étranges lianes dans ce jardin, des lianes au sève de sang, de mauvais sang :

Pousse ta chanson – Mauvais sang – comment vivre

l’ordure à fleur de l’âme, être à chair de regret

l’atrocité du sang fleur d’étoile, nargué

Des serpents dans la nuit sifflaient comme des cuivres.

 

Dans ce recueil écrit en métropole, la pluie intervient souvent, comme des larmes venues du froid et qui coulent sur un pays maternel, solaire et lointain. Une pluie qui fait ce bruit de gouttes d’eau sur une plaque chaude :

Seul j’écoute, je doute, il pleut et c’est certain

Comme seul l’oiseau au plus fort des tragédies,

je chante pour n’être pas vaincu à la fin.

 

Le poète chante dru. C’est le vrai, dans toutes ses dimensions, qu’il étreint. Le cœur est aussi un viscère, non ? Dans ce quatrain, Tchicaya se rappelle aussi son infirmité à la jambe gauche :

Ils ne conviendront pas qu’enfant, j’eus les boyaux

durs comme fer et la jambe raide et clopant

j’allais terrible et noir et fièvre dans le vent

L’esprit, un roc, m’y faisaient entrevoir une eau.

Afrique à bras le corps

Avec Feu de Brousse et A Triche-cœur, le poète saute par-dessus la barrière du jardin et s’ébroue dans sa brousse. La poésie prend ses Afriques à bras le corps :

j’écume je meurs fleuve sans lames

qui me venge des poissons apathiques

ô mes fleuves

je vous rends l’eau salée

de mes pores.

 

La nuit africaine est une veine qui bat à sa tempe, comme un signe que donnerait le corps, un signe qui montre que tout est possible :

venez ce soir

ma tête est parfumée

ma sueur c’est de la bonne résine

venez ce soir allumez vos lampes

 

la nuit viendra,

mon âme est prête toute.

 

Lorsque les lampes font comme des étoiles terrestres, on se met à contempler ses paumes pour y déceler des pistes dans la jungle personnelle :

où mènent-elles

toutes ces lignes dans ma main ?

 

Et le dans Feu de Brousse, le mauvais sang revient :

j’ai donc eu mon mauvais sang.

 

Mais il vient d’où, ce mauvais sang ? De l’enfance à l’ombre d’un père soleil qui trace votre destin sans rien vous demander ? De cette mère dont vous avez été arraché à la chaleur pour être jeté dans le froid de la métropole ? De cette jambe qui fait souffrir ? De ces Afriques trahies par tous et même par les siens ? Des Afriques dévorées à laides dents (A Triche-Cœur) :

un charnier ouvre un festin

où l’on mange ses viscères d’abord

puis ses bras puis sa mémoire (…)

 

où l’on y boit la lente chanson du rossignol.

 

Le poète est l’arbre et le sanglier, le ciel et la fange, la rose et son fumier :

par l’épée ta moisson

sera sans ivraie rêve

ô sanglier mon cœur

 

il y avait le ciel bleu

il était dans ma bauge

 

il a culbuté l’arbre

que j’étais dans le vent.

Poète révolutionnaire authentique

 Engagé en faveur de l’indépendance du Congo, des Congos plutôt, et de toutes les Afriques, le poète n’a pas mis en vers ses programmes politiques, suivant en cela l’exemple de René Char – résistant et poète mais pas poète et propagandiste – avec lequel Tchicaya U Tam’si a souvent été comparé.

Chez Tchicaya, le corps ne fait pas partie de la nature ; il est la nature. Abolie, cette occidentale hiérarchie de supermarché qui divise en catégories distinctes les éléments de la nature et place l’Homme (et un cran au-dessous, la Femme) comme un dieu séparé d’une nature qu’il n’a même pas créée mais qu’il soumet à son profit, en aveugle avide !

En explosant cette hiérarchie, en abattant les murs, en plaçant l’humain dans l’unité qui est sa véritable nature, dans tous les sens du terme, Tchicaya U Tam’si prouve qu’il est un poète révolutionnaire. Authentiquement révolutionnaire, contrairement à ceux qui, se prétendant tels, ne font que proclamer des slogans aussitôt oubliés. En cela, Tchicaya U Tam’si rejoint un autre poète révolutionnaire, Benjamin Péret, l’inconnu le plus célèbre du surréalisme.

Tchicaya U Tam’si. Son nom fait encore vibrer toutes nos savanes.

 Jean-Noël Cuénod

 (Cet article a été également publié par AGORA FRANCOPHONE http://www.agora-francophone.org) 

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Poème dit par l'auteur

Bibliographie

 

Gallimard est en train de publier ses œuvres complètes (collections «Continents noirs»). Pour le moment deux volumes sont sortis :

 

Tome 1 – J’étais nu pour le premier baiser de ma mère.

Tome 2 – La Trilogie romanesque ( Les Cancrelats, Les Méduses, Les Phalènes)

 

L’Harmattan- Littérature a publié dans sa collection « Poètes des cinq continents » en un volume les trois recueils Le Mauvais sang, Feu de Brousse et A Triche-cœur.

 

Tchicaya est aussi auteur de théâtre :

  • Le Zulu suivi de Vwène Le Fondateur, Nubia, 1977.
  • Le Destin glorieux du maréchal Nnikon Nniku, prince qu'on sort, Présence africaine,1979.
  • Le Bal de N'dinga, éditions L'Atelier imaginaire/Éditions L'Âge d'Homme : Tarbes,1987.

 

A recommander la lecture de Tchicaya U Tam’si, le viol de la lune. Vie et œuvre d’un maudit, biographie rédigée par Boniface Mongo-Mboussa. Editions Vents d’ailleurs.

 

 

 

 

 

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05/04/2017

Marine Le Pen passe une mauvaise nuit

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Le débat politique français se joue à 11 et à la fin, c’est Mélenchon qui gagne, comme ne l’avait pas tout à fait dit sous cette forme l’attaquant anglais Gary Lineker à propos du foot. L’Insoumis numéro 1 sait jouer sur tous les registres : anguleux lors du premier débat avec les cinq favoris, plus rond dans le second avec l’ensemble des candidats. En revanche, Marine Le Pen a passé une très mauvaise nuit, de mardi à mercredi, lors du marathon politique organisé sur la TNT (Selon le dessinateur Acé, elle est nettement plus à l'aise au Kremlin).

Après deux débats de formes très différentes, sa faiblesse apparaît criante. Dans cet exercice, elle s’est montrée beaucoup moins redoutable que son père. Sur le fond, son argumentation est d’une pauvreté affligeante et réduit tout à son obsession des frontières. Sur la forme, elle a reçu des gifles retentissantes de la part de Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron, sans être capable de leur apporter une réplique cinglante. Nous n’avons vu qu’une harengère recourant à la hargne faute d’esprit.

Quant à Philippe Poutou, trotskyste tendance Marcel, il lui a porté une estocade qui fera mal à la Blonde Nationale pendant longtemps : « Pour nous, quand nous sommes convoqués, il n’y a pas d’immunité ouvrière», rappelant qu’elle avait excipé de son statut politique pour ne pas répondre à la convocation de la police qui voulait l’interroger sur les emplois fictifs du Front national. Se faire ainsi moucher par un authentique ouvrier lorsqu’on se prétend reine des prolos, ça la fout mal !

Marine Le Pen contre Philippe Poutou


Cette « immunité ouvrière » risque fort d’être la formule qui restera de cette campagne présidentielle comme le « pédalo » attribué par Jean-Luc Mélenchon à François Hollande en 2012 ou « l’homme du passif » collé par François Mitterrand à Valéry Giscard d’Estaing en 1981 ou le « vous n’avez pas le monopole du cœur » de 1974, avec les mêmes protagonistes mais en sens inverse.

L’autre souci de Marine Le Pen a été causé par les deux candidats antieuropéens de seconde division médiatique (ceux que les médias nomment « petits candidats ») : Nicolas Dupont-Aignan et François Asselineau. Certes, le premier chasse surtout sur les terres cathos-loden de François Fillon, comme l’a d’ailleurs prouvé la prise de bec entre les deux hommes. Mais son europhobie pour quartiers chics peut drainer quelques suffrages de déçus de Fillon qui auraient pu être tentés de voter Marine en se pinçant le nez. Quant au second, Asselineau, il se présente comme « l’homme du Frexit » et offre l’image de l’europhobie tranquille. Avec son allure de notaire de province sortant des mains d’un coiffeur pressé, il prône un Frexit pépère mais déterminé, alors que Marine Le Pen paraît hésitante quant à la sortie de l’euro et de l’Union (elle s’en remet au référendum). De plus, contrairement à elle, Asselineau connaît ses dossiers.

Les sondages le donnent à… 0% d’intention de votes. Toutefois, me déplaçant souvent en France, j’ai aperçu de nombreuses affiches « Asselineau » à Paris et sa banlieue, Lille, Angoulême, Annemasse, Marseille. Il ne manque donc pas de petites mains militantes, malgré la sonorité un peu ringarde du nom de son parti, l’UPR (Union populaire républicaine) qui semble sorti tout droit d’un Musée du Gaullisme. Sa prestation face à la candidate frontiste peut ôter à celle-ci quelques voix europhobes.

Cela dit, de tous les candidats, Marine Le Pen est celle qui dispose du socle électoral le plus solide. Ceux qui disent voter Le Pen affirment être sûrs de leur choix. Qu’elle soit bonne ou mauvaise, mise en examen ou non n’a, pour eux guère d’importance. Ils ont le vote fanatique. C’est peut-être suffisant pour parvenir au second tour, mais cela ne l’est pas pour gagner. Dès lors, le Front national version Marine continuera à n’être qu’un parti de premier tour si elle ne réussit pas à sortir de sa cage électorale.

Elle est parvenue à ce point où la grande gueule ne suffit plus pour décrocher les plus hautes fonctions. Il faut aussi un gros cerveau.

Jean-Noël Cuénod

20:23 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (9) | |  Facebook | | |

29/03/2017

Islamisme d’Etat en Algérie ? Ecrivain menacé

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Anouar Rahmani (25 ans, photo) risque d’être poursuivi pour blasphème par la justice algérienne et d’être condamné de 3 à 5 ans d’emprisonnement. Human Rights Watch et PEN International se mobilisent pour le défendre. L’islamisme d’Etat s’installerait-il en Algérie?

 Ainsi, en décembre 2006, le Code pénal de ce pays a-t-il été alourdi d’un nouvel l’article, le 144bis 2, ainsi libellé :

Est puni d’un emprisonnement de trois ans à cinq ans et d’une amende de cinquante mille à cent mille DA (dinars algériens, soit de 421 à 842 euros, ou de 451 à 902 francs), ou l’une de ces deux peines seulement, quiconque offense le prophète (paix et salut soient sur lui) et les envoyés de Dieu ou dénigre le dogme ou les préceptes de l’Islam, que ce soit par voie d’écrit, de dessin, de déclaration ou tout autre moyen.

Si l’amende peut paraître légère vue d’Europe, il faut tout de même la replacer dans le contexte économique de l’Algérie. En revanche, il ne fait aucun doute que le Code pénal algérien a la main particulièrement lourde en menaçant de jeter en prison – pour trois à cinq ans – ceux que la justice assimilera à des blasphémateurs.

Le jeune romancier Anouar Rahmani est actuellement dans le viseur du Parquet algérien au titre de cet article scélérat, le procureur de la République ayant ouvert une enquête contre lui. L’écrivain a été interrogé le 28 février dernier pendant plusieurs heures au poste de police de Tipasa, ville côtière sis à 61 kilomètres à l’Ouest d’Alger et qu’Albert Camus a rendu célèbre dans Noces à Tipasa.

Pourquoi cet intérêt pour Anouar Rahmani ? Dans son blogue « Le Journal d’un Algérien atypique », il défend, entre autres, les communautés homosexuelles, les minorités religieuses, le droit à l’incroyance et toutes les formes de liberté. Ce qui a de quoi donner de l’urticaire aux islamistes qui ne lui ont pas ménagé insultes, calomnies et harcèlements. Avec l’enquête ouverte par le Parquet algérien, un pas supplémentaire a été accompli. La répression se fait désormais officielle, surtout depuis le succès de son dernier roman écrit en arabe ; il a pour titre en français, La Ville des ombres blanches.

Cet ouvrage met en scène une histoire d’amour entre deux hommes à l’époque de la guerre d’indépendance algérienne : un maquisard du FLN et un Pied-Noir. En soi, le thème est propre à faire avaler leur tapis de prière aux bigots et leur képi aux militaires. Mais c’est un chapitre en particulier qui motiverait l’accusation de blasphème : un enfant discute avec un clochard qui se fait appeler « Dieu » et explique au bambin qu’il a créé le ciel à partir d’un chewing-gum. Anouar Rahmani n’a trouvé aucun éditeur en Algérie pour le publier. Aussi a-t-il diffusé La Ville des ombres blanches sur la Toile, l’an passé. Selon l’écrivain, le roman a été lu par 12000 internautes en deux mois.

Avec Human Rights Watch, l’organisation d’écrivains PEN International s’est mobilisée pour convaincre les autorités algériennes de renoncer aux poursuites contre Rahmani et d’abandonner l’article 144bis 2 (Vous pouvez participez à cette action de protestation en cliquant ici).

Pour l’instant, Anouar Rahmani n’est pas arrêté. Mais son inculpation peut intervenir à tout moment. Or, il faut savoir qu’un journaliste et blogueur algérien est mort en prison le 11 décembre dernier. Mohamed Tamalt avait été condamné en juillet 2016 à deux ans de prison pour « offense au président de la République ». Pour protester contre sa condamnation, Tamalt a fait une grève de la faim pendant trois mois, avant de sombrer dans le coma, puis de mourir des suites « d’une infection pulmonaire », à en croire l’administration pénitentiaire.

Il n’est pas plus grands blasphémateurs que ceux qui ont inventé la notion de blasphème. En voulant protéger « l’honneur de Dieu », ils abaissent l’Eternel au niveau d’un être mortel. En suivant leur folle logique, il faudrait donc poursuivre les rédacteurs et les utilisateurs de l’article 144bis 2. Les poursuivre pour blasphème, bien entendu !

Jean-Noël Cuénod

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23/03/2017

Le Bal Blomet, une résurrection parisienne

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Enthousiasmante réouverture de l’ex-Bal Nègre, qui avait fait vibrer le monde et Paris durant les Années Folles. Un cabaret qui renaît de ses cendres, c’est un acte de résistance de plus face aux troupes du malheur.

Il y avait du monde, beaucoup de monde, mercredi soir à l’ouverture du Bal Blomet. Et du monde heureux, très heureux. Ouverture ou réouverture ? (Photo JNC)

Ce lieu mythique des Années Folles aurait dû s’appeler, comme jadis, Bal Nègre. C’est ainsi que le poète Robert Desnos l’avait baptisé en 1931 dans un article pour le quotidien Comœdia ; il préférait cet intitulé à celui de « Bal Colonial » que lui avait donné son propriétaire de l’époque dès son ouverture en 1924.

C’est donc sous le nom de Bal Nègre que cet espace de la liberté créatrice tous azimuts avait fait vibrer Paris et la planète. La légende prétend qu’il suffisait à un étranger de prononcer le chiffre « 33 » pour que le chauffeur de taxi l’amène, non pas dans un cabinet médical, mais 33 rue Blomet, dans le XVe arrondissement, l’adresse de ce cabaret.

A l’époque, le mot « Nègre » n’était pas forcément perçu de façon négative. Au contraire, Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, René Depestre avaient placé leur œuvre sous le signe de la négritude. Le Bal Nègre mélangeait d’ailleurs joyeusement les couleurs de peau et les origines sociales. Les ouvrières et les ouvriers antillais des usines Citroën toute proches y côtoyaient Joséphine Baker, Maurice Chevalier et Mistinguett, Jean Cocteau, Ernest Hemingway, Foujita, Mondrian, la bande des surréalistes emmenée par Robert Desnos – qui habitait tout près, au 45 rue Blomet – et tant d’autres artistes, poètes et romanciers.

Après la Seconde Guerre mondiale, le cabaret a progressivement perdu sa destinée musicale pour devenir un restaurant sud-américain.

 Nouveau propriétaire des lieux dès 2010, Guillaume Cornut, pianiste et ex-trader, les a rénovés, tout en conservant le génie propre à cet endroit et en reprenant le droit fil de l’esprit « cabaret » du Bal Nègre mais en captant notre époque dans ce qu’elle peut avoir d’original sur le plan artistique.

Toutefois, il ne s’appellera plus Bal Nègre, malgré les intentions premières du propriétaire. En effet, le CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France) et d’autres organisations ont lancé contre cet intitulé une pétition sur Change.org, revêtue de 6000 signatures. Le mot « nègre » a perdu l’aura positive qu’il avait durant l’entre-deux-guerres pour devenir l’un des symboles les plus odieux de la discrimination raciste. Sagement, Guillaume Cornut a donc dénommé son cabaret, Bal Blomet. Mais tout dans ce lieu rappelle sa filiation avec le Bal Nègre. Le nom change. L’âme demeure.

La programmation du nouveau Bal est d’un bel éclectisme : cabaret, jazz, ragtime, musique classique, tango, comédie musicale.

Cabaret Extraordinaire et Prodigieux Yanowski

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Pour son ouverture, le Bal Blomet a fait fort en mettant en vedette le prodigieux Yanowski (photo JNC), chanteur-comédien, auteur-compositeur et surtout poète. Son dossier de presse le présente ainsi : « Petit-fils d’un anarchiste espagnol par sa mère, vaguement slave par son père, il grandit dans la bohème parisienne au milieu des saltimbanques. »

Yanowski met à profit son physique de géant en bougeant avec la précision d’un danseur classique. Il place d’ailleurs ses pieds en cinquième position, lorsqu’il apparaît devant son micro avec l’étrangeté d’un mirage qui aurait fait corps. Le chef couvert d’un feutre, les yeux soulignés de noir, chacun de ses poèmes chantés devient une petite comédie musicale. Yanowski chante avec les couleurs chaudes d’une voix russe, danse, mime, transforme son visage au gré des scènes… L’amour, la mort, la vie, comme toujours, certes, mais comme jamais.

Dans la première partie intitulée « Passe interdite » (un satanique pas de tango), Yanowski était accompagné par deux remarquables musiciens, Hugues Borsarello (violon) et Samuel Parent (piano). Citons les quatre derniers vers d’une de ses chansons, « Redonne-moi un verre », pour en mesurer sa force poétique :

Je sais des villes sans rumeur

Je sais des lunes sans lueur

Je sais de chaque amour qui meurt

La renaissance des baisers.

Dans la seconde partie, nommée « Cabaret Extraordinaire », Yanowski partage la scène avec d’autres artistes d’une dinguerie enthousiasmante :

  • Maria Dolorès, hilarante meneuse de revue qui joue de son corps plantureux avec un humour ravageur,
  • Elise Roche, fausse Nunuche blonde et vraie poison sardonique,
  • Christian Tétard dit « Jean-Jacques », prolo lunaire tout en plasticité,
  • Orianne Bernard, la « Dame en verte » (oui, en vertE, ce n’est une frappe de faute !) à la fois fascinante et désopilante dans son personnage d’Ava, la femme fatale,
  • Fred Parker, complice de Yanowski et étourdissant pianiste (à la batterie, Corentin),
  • sans oublier Immo, à l’humour acrobate, vertigineux clown allemand sans nez rouge, ni souliers géants qui font pouett’-pouett (quoique sa chaussure droite tient un rôle éminent dans son spectacle).

Raconter ce « Cabaret Extraordinaire » serait contre-productif et même sacrilège. Allez plutôt le voir. Pour vous donner une idée sachez que ces artistes font partie de la même famille d’esprit que le duo des Paraconteurs, Eric Druel et le Genevois de Paris Mathieu van Berchem. Disons qu’au « Cabaret Extraordinaire » le burlesque, l’ironie, l’inventivité dadaïste le disputent à un savoir-faire d’une précision de tous les instants. A un tel niveau, la dinguerie devient un art horloger.

Jean-Noël Cuénod

Renseignements pratiques :

  • ­Bal Blomet, 33, rue Blomet, 75015 Paris
  • Métros : Volontaires, Sèvres-Lecourbe ou Pasteur
  • Un restaurant « La Table du Bal » est à disposition dans ce lieu.
  • Pour voir la programmation se référer au site : www.balblomet.fr

17:51 Publié dans Il est 5 heures, Paris s'éveille... | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cabaret, paris, artistes | |  Facebook | | |

21/03/2017

Marine Le Pen, sa guerre de retard contre le djihadisme

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Si au soir du 7 mai, Marine Le Pen est élue présidente de la France, les djihadistes pourront faire sauter les bouchons de jus de pomme allal. Sa prestation de mardi soir lors du grand débat de TF1 a démontré, une fois de plus, à quel point son discours monomaniaque sur la frontière est inadapté pour affronter le terrorisme (dessin d'Acé)

Pour s’opposer à l’islamisme radical, la tenancière du clan Le Pen réitère son mantra : récupérer la maîtrise totale des frontières nationales. Ce qui est une illusion ­pour plusieurs raisons. Illusion d’autant plus dangereuse qu’elle peut donner aux citoyens un fallacieux sentiment de sécurité.

Primo, cette « maîtrise totale » est impossible à garantir sérieusement. Aucun Etat n’y est parvenu. Même en 1944, au plus fort des affrontements entre les nazis et les résistants savoyards, la Gestapo n’avait pas pu rendre imperméable la frontière franco-suisse dans la région genevoise. Et même le Mur de Berlin ne fut pas étanche à 100%, puisqu’entre 1961 et 1989, 5 075 personnes réussirent à s'évader de l'Est pour rejoindre Berlin-Ouest.

Secundo, Marine Le Pen refuse de tenir compte de cette réalité : les candidats à l’islamoterrorisme n’ont pas forcément besoin de passer une frontière puisque, pour la plupart, ils vivent en France et en ont la nationalité.

Tertio, cette crispation pathétique sur une frontière mythologisée est le signe que la frontiste a une guerre de retard vis-à-vis du djihadisme. Les idéologues de l’islamisme radical font la promotion de l’Oumma, ce sentiment d’appartenance à une communauté de foi qui transcende les frontières. Or, pour des jeunes en déshérence (provenant des milieux les plus divers), cette notion est porteuse de séduction. Ils appartiennent enfin à une immense famille sans frontière. C’est la force de l’Etat islamique que de s’appuyer sur cette notion d’Oumma pour créer une sorte de nation par-delà les nations. «Où que tu sois, tu es mon sujet», suggère cette idéologie totalitaire.

Dès lors, pour l’islamoterrorisme, la frontière est moins un obstacle qu’une opportunité. Elle lui permet d’utiliser les différences de procédures judiciaires et de méthodes policières entre les Etats pour se glisser entre différents pays pour y semer la terreur. De plus, les pesanteurs bureaucratiques de chaque Etat s’additionnent provoquant de graves défaillances dans la coordination entre des forces de sécurité nationales qui n’ont pas l’habitude de travailler ensemble.

La lutte contre le terrorisme ne saurait se satisfaire de discours simplistes. Il s’agit d’un combat à long terme à mener sur tous les fronts : social, politique, idéologique, diplomatique, policier, judiciaire, militaire. Marine Le Pen a prouvé mardi soir, sur ce chapitre essentiel de sa rhétorique, toute l’étendue de son incompétence.

Jean-Noël Cuénod

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17/03/2017

Présidentielle: la France livrée aux cratopathes

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La monarchie républicaine possède au moins un avantage sur l’autre, la vraie. Pour s’en débarrasser, nul besoin de couper des têtes, elle en est dépourvue. Avec cette présidentielle 2017, voilà un pays, la France livrée à ses cratopathes. Rappelons-le, la cratopathie (cratos=pouvoir, pathos=maladie) a pour effet de vider les têtes et de remplir les grandes gueules.

C’est dans le langage que la cratopathie exerce ces ravages en premier lieu. Orwell l’a dit mieux que personne : la première tâche que s’assigne le pouvoir totalitaire est de transformer la langue, de la plier à ses contraintes, de l’appauvrir pour mieux rendre idiots ses sujets, d’en extirper sa substantifique moelle poétique pour la dévitaliser, car la poésie cachant de multiples significations dans les replis de ses vers, elle doit être réduite à la platitude de l’inique sens unique.

 De grands cratopathes comme Hitler, Staline et Mao ont porté à cette castration du verbe une attention toute particulière. Il est d’ailleurs très symptomatique de constater qu’en tant que poète Mao-Tsé-Toung composait des textes en style classique, alors que tyran, il déniait aux autres écrivain le droit d’en écrire.

Trump, le grand saut des sots

La cratopathie et la Nov’langue orwellienne étaient donc, jusqu’à un passé récent, réservées aux dictatures. Mais voilà que le mal atteint désormais nos démocraties. A cet égard, l’élection de Trump a constitué une « première ». Certes, la parole politique a toujours été sujette à caution. «Les promesses rendent les fous joyeux», comme l’on dit à Genève. Toutefois, Donald Trump l’a réduite à néant, en hurlant des insanités, balbutiant des injures, disant tout, n’importe quoi et son contraire, se faisant une gloire d’être imprévisible, ne connaissant de ses dossiers que les 140 caractères limitant ses tweets. Devant cette trogne qui éructe ses barbarismes incohérents, le monde est saisi de vertige.

Tous les pays d’Europe sont, peu ou prou, affectés par la cratopathie. Toutefois, sur notre continent, c’est en France que cette épidémie sévit avec le plus d’intensité. La plupart des principaux protagonistes de l’ahurissante campagne présidentielle 2017 osent vraiment tout.  Et c’est à ça qu’on les reconnaît, dirait Michel Audiard.

François Fillon, la cratopathie foudroyante

L’exemple le plus consternant de cratopathie en mode foudroyant est, de toute évidence, offert par François Fillon. Il suffit de rappeler ses plus mémorables sorties : «Imagine-t-on (à propos de Sarkozy) le général de Gaulle mis en examen ?» «Si je suis mis en examen, je retirai ma candidature à la présidence». «Je suis mis en examen et je maintiens ma candidature» ; sans oublier les cascades de mensonges quotidiens tellement énormes qu’ils sont démentis le lendemain.

Avec de tels boulets, il plombe son parti dit «Les Républicains». Mais de l’intérêt de son camp, il s’en fiche comme de son premier costume Arnys. Et s’il est tout de même élu, comment compte-t-il gouverner avec toutes ses casseroles qui feront un boucan d’enfer au moindre de ses gestes ? De telles considérations glissent comme des gouttes de pluie sur sa  veste forestière à 5000 euros. Le bien du pays ? Vous voulez rire ! Le cratopathe veut le pouvoir pour le pouvoir, c’est tout, c’est obsessionnel, compulsif, addictif, orgasmique. Si vous n’êtes pas cratopathes, vous ne pouvez pas comprendre.

Fillon se réclame du gaullisme. Qu’il se rappelle l’attitude de son général préféré ; lors de la campagne électorale de 1965, il a interdit à son entourage de diffuser la photo de François Mitterrand recevant la francisque des mains de Pétain. Selon les propos rapportés par Alain Peyrefitte, De Gaulle ne voulait pas porter atteinte à la fonction présidentielle au cas où Mitterrand l’occuperait un jour. C’était en 1965, donc… Autant dire, il y a un millénaire.

Hamon et Mélenchon, la cratopathie sourde et aveugle

La cratopathie a traversé le fleuve de salive électorale pour atteindre la rive gauche. Hamon et Mélenchon disposent à peu près du même volume d’électeurs (de 10 à 15%). Cette division rend impossible la présence de la gauche au second tour et possible la victoire de Marine Le Pen. Devant deux périls de cette ampleur, des responsables politiques normaux, se diraient : «On ne peut pas se piffer. Mais on ravale nos rancœurs et on fait cause commune pour faire front contre le Front et obtenir une chance de figurer au second tour». Mais voilà, la gauche, comme la droite, n’a plus comme dirigeants que des irresponsables politiques anormaux, habités par la cratopathie. La cause du peuple ? Cause toujours, tu m’intéresses ! Enfin, non tu ne m’intéresses plus…

Marine Le Pen, la cratopathie gonflée

Marine Le Pen, elle, a la cratopathie gonflée. Elle donne des leçons de morale à tout l’univers, alors que son Front vachement national siphonne les fonds européens à un point tel que la justice en a été alertée. Le FN est devenu, rappelle «Le Canard Enchaîné», le parti le plus poursuivi de France.  En comparaison, Fillon fait petit casserolier. Le vieux Le Pen fustigeait la «Ripoublique». Le Front l’a conquise, cette «Ripoublique», avant même d’arriver au pouvoir. Très fort. Et pour l’instant, ces poursuites judiciaires n’entament guère le crédit de Marine Le Pen. Pour l’instant…

Emmanuel Macron, la cratopathie effervescente

Emmanuel Macron a la cratopathie juvénile et effervescente. Plus subtile aussi que celle qui accable les autres. Cela dit, le pouvoir, Macron ne pense qu’à ça, quitte à planter tous les couteaux du monde dans tous les dos qui passent à sa portée. Mais en gardant toujours le sourire. François Hollande peut en témoigner. Le futur ex-président n’en est toujours pas revenu.

Il a le crime politique élégant, ce jeune homme. Et il ratisse large. Dans un marais, il se fait grenouille. Dans un nid, il gazouille. En banlieue, le voilà lascar de luxe. Devant la flamme du Soldat Inconnu, il y va de son étincelle. Jaurès lui arrache des larmes de bonheur et Barrès inspire ses collines. Vous êtes un patron, il annonce la diminution de l’impôt sur les sociétés (de 33,3% à 25%). Vous êtes un rurbain ? Il vous promet aussitôt d’exonérer de la taxe d’habitation 80%  des familles. Vous êtes un libéral ? Il réduira de 15 milliards d’euros les dépenses liées à l’assurance-maladie. Vous êtes une infirmière qui bondit d’effroi en apprenant un tel projet ? Smiling Macron vous rassure aussitôt en frisant son regard céleste : le secteur hospitalier ne sera pas concerné. Vous l’attendez là ? Il est ici. Vous l’attendez ici ? Il est ailleurs. A gauche, à droite, au centre, au zénith, au nadir. Aucune particule d’espace ne lui échappe.

Et comment fera-t-il, lui aussi, pour gouverner sans majorité claire et avec autant de supporteurs contradictoires ? De tous les cratopathes, Emmanuel Macron est le moins caricatural mais le plus retors, le plus ficelle. Le pouvoir pour le pouvoir toujours et encore. On verra après.

Pour l’instant, son sourire s’installe partout comme les moustaches de Plekszy-Gladz dans l’album de Tintin «L’Affaire Tournesol». Un sourire qui, par cette omniprésence en devient aussi inquiétant que celui de Joker dans le film «Batman».

Jean-Noël Cuénod 

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10/03/2017

Au Théâtre 14, le patient malgré lui

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Voici une ordonnance qu’il convient de suivre. A la lettre. Ne ratez pas «Le Serment d’Hippocrate» de Louis Calaferte que présente le Théâtre 14 jusqu’au 22 avril. Calaferte prolonge Molière mais sans le copier le moins du monde. Au «Médecin malgré lui», répond le patient malgré lui.(Photo Lot)

Ou plutôt la patiente malgré elle, puisque Calaferte a choisi comme victime des médicastres, une septuagénaire gracile mais en bonne santé. En bonne santé jusqu’à ce qu’une brève syncope la fasse verser dans l’univers médical.

La pièce se situe durant les années Giscard puisque l’on y entend l’animatrice Danièle Gilbert pérorer à la télé sur les risques de syncope chez les personnes âgées. La scène se déroule dans un salon petit-bourgeois présenté à la façon d’une de ces photos polaroïd qui saisissaient les menues joies quotidiennes et que l’usage des smartphones a relégué au rang de reliques. L’appartement est celui d’un couple de quinquagénaires. La femme (Madeleine) a recueilli sa mère (Bon Maman) et l’homme (Lucien), son père (Papa) qui ne pense qu’à se remplir la panse.

Bon Maman tombe dans les pommes ce qui provoque l’affolement de Madeleine qui déverse un torrent de demandes contradictoires sur Lucien, complètement dépassé. Le médecin de famille est parti à la chasse. Lucien en trouve un autre. Mais finalement, deux toubibs vont se succéder. Tout d’abord, le père qui, ne supportant pas la retraite, subtilise les rendez-vous de son fils. Ensuite ce dernier qui arrive juste après le départ de son paternel. Le père est adepte de la vieille école qui se fie surtout au diagnostic pifométrique. Le fils célèbre les plus récentes avancées de la médecine. Mais la mentalité reste inchangée. Pour le père, l’organe essentiel est l’intestin et pour le fils, c’est le foie. Clin d’œil à la célèbre tirade du poumon dans «Le Malade Imaginaire» de Molière (Le poumon, le poumon, vous dis-je !) Entre le règne de Louis XIV et celui de Giscard d’Estaing, la médecine a progressé plus vite que les médecins, dirait-on…

Père et fils s’accordent aussi sur la manière de traiter la pauvre Bon Maman (interprétée de façon hilarante par Yvette Poirier) qui est jetée sur le sofa, désarticulée comme une poupée, triturée, secouée en tous sens. Interdite de parole, la septuagénaire n’est plus qu’un objet aux mains des démiurges. La vieille dame résiste, revendique, s’oppose. Ah, que la maladie serait plus agréable à traiter sans les malades, ces empêcheurs d’ausculter en rond ! Les médecins successifs ordonnent avec l’autorité conférée par leurs diplômes, en s’appuyant sur Madeleine et Lucien qui répètent leurs sentences contradictoires sans les comprendre et deviennent les complices des bourreaux médicaux. Mais Bon Maman résiste, quitte à ce que Madeleine transforme la robe de chambre de sa mère en camisole de force.

Pendant ce temps, Papa revient régulièrement, toujours obsédé par la table (que l’on ne voit pas) où trône un coulommiers encore vierge. Devant l’attention que l’on prête à Bon Maman, il aimerait lui aussi que l’on s’occupe de ses ballonnements. Mais personne ne l’écoute. Alors, il retourne à son coulommiers.

«Le Serment d’Hippocrate» n’illustre pas seulement la pérennité du regard médical sur les malades, ces éternels emmerdeurs, l’arrogance de celui sait, la jobardise de ceux qui ne savent pas. Elle met aussi en scène l’inversion qui, au fil des ans, transforme les vieux parents en enfants de leur progéniture. Le rire cache et révèle à la fois ces déchirures que personne ne peut ravauder.

Jean-Noël Cuénod

Distribution par ordre d’entrée en scène:

Yvette Poirier (Bon Maman), Christine Peyssens (Madeleine), Patrick Pelloquet (Lucien), Gérard Darman (Papa), Pierre Gondard (Docteur Blondeau père) et Georges Richardeau (Docteur Blondeau fils). Mise en scène : Patrick Pelloquet ; assistante : Hélène Gay.

Théâtre 14, 20 avenue Marc-Sangnier, 75014 Paris ; location : +33 (0)1 45 45 49 77. Site: www.theatre14.fr

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08/03/2017

François Fillon affole ses rats

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Mea culpa. Les filloneries se succèdent à un rythme tellement rapide que le pauvre Plouc est parfois dépassé. Il n’est pas le seul, c’est sa piètre consolation. Il écrivait donc dans son papier paru samedi dans les deux Julies, celle de Genève et celle de Lausanne, que le parti Les Républicains avait tourné la page Fillon. Grosse erreur.

Il faut dire que la semaine dernière, chaque minute apportait son lot massif de défections dans les rangs du candidat conservateur qui ne conservait plus grand-chose en matière de partisans. Le quotidien Libération avait même publié sur son site le « compteur des lâcheurs de Fillon ». Qu’il tournait vite, ce compteur ! Les rats quittaient le Titanic avec un turbo dans l’arrière-train pour se propulser plus rapidement sur les flots déchaînés. Et les voilà qui prenaient abri dans la grande roue pour la faire tourner de plus en plus vite … 50 défections … 120… 200… 305…

Le Titanic de Fillon est devenu une coquille de noix – même pas un pédalo hollandais – mais enfin, le capitaine reste crispé sur le gouvernail. Impossible de l’en déloger. « Trop tard » a dit Juppé qui pensait aussi « trop cher » en songeant au coût monstrueux d’une campagne électorale, alors que le candidat adoubé par la primaire, tient la cassette aux euros. Et vous voyez Fillon lâcher une cassette, vous ?

Affolement chez les rats. Que faire ? Continuer à faire tourner la roue dans le sens « défection » ? Se retourner pour qu’elle s’agite dans le sens « retour » ?

Certains continuent dans le premier sens, songeant que le rafiot Fillon se fracassera dès le premier tour en les entraînant dans son naufrage. D’autres, se ravisent en tournant dans le second sens, de peur de rater un morceau de fromage au cas où. Comme d’habitude, les rats centristes tentent d’aller dans les deux sens. Ils veulent bien revenir dans l’embarcation, même pourrie, mais à condition que le capitaine leur donne des croûtes de comté supplémentaires et tout en faisant savoir qu’ils pourraient bien changer d’avis. Là, on les croit sur parole. D’autant plus que le destroyer Macron, dont les nickels scintillent sous le soleil des sondages, croise dans leurs eaux.

Quant à savoir, s’il est élu, comment François Fillon pourra bien gouverner le paquebot France dans de telles conditions, cela n’intéresse pas les rats ; une seule passion les aveugle : entasser des circonscriptions gagnables aux élections législatives. Ils refusent de voir cette grosse chatte qui se dandine vers eux pour les croquer.

Jean-Noël Cuénod

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05/03/2017

Fillon a rétréci la Manif Pour Tous !

 

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Le Plouc a bravé les éléments déchaînés pour suivre, dimanche à Paris, la manif du dernier carré des partisans de François Fillon. Qui sont toujours fâchés avec les chiffres. Les organisateurs annoncent la présence de 200 000, voire 500 000 personnes pour une place du Trocadéro qui ne peut en contenir que 45 000. Ambiance très défilé contre le mariage gay. Mais en beaucoup plus petit. Fillon a rétréci la Manif Pour Tous.

Parmi la foule qui sort de la station Passy pour se rendre au Trocadéro, un manifestant explique à sa femme : « Ces salopard de la Météo annoncent grêle, vent, pluie pour empêcher les gens de venir. Ah vraiment, tout ça me dégoute. C’est un complot ! Tu m’entends ? Un-com-plot ! »

Il veut rire le monsieur, non ? Non ! Il est tout ce qu’il y a de plus sérieux, le monsieur. Et il n’a rien d’un Néandertalien au crâne rasé. Avec sa soixantaine manucurée, ses lunettes Dior, sa casquette plate en velours côtelé, sa veste de chasse Barbour, ses pantalons pour sortie à Fontainebleau et ses souliers de marche « Vieux Campeur », il est le symbole du Bonobo, ce  Bourgeois-Non-Bohème qui peuple les XVe et XVIe arrondissements de Paris et les beaux quartiers des métropoles françaises.

Pour qu’une personne de son style et de son rang en vienne à proférer de tels délires, cela démontre à quel point, les ultimes soutiens de François Fillon ont perdu tout bon sens et sont prêts à soutenir l’insoutenable.

Le climat général de la démonstration filloniste correspond à celui qui régnait dans les défilés de la Manif Pour Tous. Même Bonobos d’un âge certain, voire très certain, jeunes cathos en loden et mocassins à glands ou jupes plissées et serre-tête, parents de familles nombreuses encombrés de poussettes « design ». A un détail près, il y a, ce dimanche, beaucoup moins de monde que lors des cortèges contre le mariage gay.

L’organisateur du rassemblement de soutien à Fillon, Pierre Danon, estimait qu’il fallait 45 000 personnes pour remplir la place du Trocadéro. Or, si le centre était plein, les abords étaient loin de l’être. (voir photos). Selon l’IPP (Institut Pifométrique Personnel), il y avait entre 30 000 et 40 000 personnes, à tout casser. Ce qui est honorable mais loin des 200 000 personnes réunies par Sarkozy au même endroit en 2012. A cette occasion, les participants avaient débordé très largement sur toutes les avenues avoisinantes. Ce n’était pas du tout le cas avec le meeting de Fillon.

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Les organisateurs se sont efforcés de réchauffer l’atmosphère, refroidie par les rafales de pluie et de grésil (le complot de Météo France continue !) en faisant huer François Hollande et les islamoterroristes. Mais ceux-ci étaient nettement moins accablés par la foule que le président honni !

Les « chapeaux à plumes » de la droite étaient, eux, bien à l’abri sur l’estrade couverte. On reconnaissait, notamment, François Baroin, présenté comme un Plan B au cas où Fillon se désisterait. Le baiser de la mort ? Lorsque François Fillon se place à son pupitre pour haranguer la foule, celle-ci se réveille, agite ses drapeaux tricolores. Place au Chef-qui-est-encore-Chef. Fillon, comme à son habitude, s’excuse du bout des lèvres:

« Même si toute cette charge contre moi est injuste, révoltante et instrumentalisée, je vous dois des excuses, celles de devoir défendre mon honneur et celui de mon épouse alors que l’essentiel, c’est de défendre mon pays. »

Fillon s'adresse aux dirigeants de son parti

Mais c’est aussitôt pour démontrer à quel point sa précieuse personne est indispensable à la sauvegarde de la France. Conscient que dès lundi à 18 h., les membres du Bureau politique de son parti Les Républicains se réunissent pour savoir s’ils continuent à soutenir sa candidature à la présidentielle, Fillon s’adresse à eux : « Laisserez-vous les intérêts de factions et de carrière et les arrière-pensées de tous ordres l'emporter sur la grandeur et la cohérence d'un projet adopté par plus de quatre millions d'électeurs ? » Et il réserve une manière de menace voilée aux figures de son parti qui se sont retirés de sa campagne :

« On m'attaque de toute part et je dois vous écouter, écouter cette foule qui me pousse vers l'avant. Je dois aussi m’interroger sur ceux qui doutent et fuient le navire, leur responsabilité est immense, et la mienne aussi. »

Pénélope Fillon est venue rejoindre son mari sous les vivats. Après la « Marseillaise », tout le monde s’en va au moment même où le soleil revient. Météo France aura exécuté son infâme complot jusqu’au bout !

Jean-Noël Cuénod

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01/03/2017

François Fillon et Marine Le Pen même combat contre la justice

 

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Convoqué par les juges d’instruction pour être mis en examen, Fillon crie à l’assassinat politique. Dans le tohu-bohu médiatique, on oublie juste un détail, la mise en examen est un droit en justice pénale et non pas une pré-condamnation.

Maladroit dans ses bottes, François Fillon a fait ce midi une déclaration solennelle, courroucée et empreinte de mauvaise foi pour dire que même mis en examen, il maintient sa candidature à l’élection présidentielle. Voici son introduction :

« Mesdames et messieurs, mon avocat a été informé que je serai convoqué le 15 mars par les juges d'instruction afin d’être mis en examen. Il est sans exemple qu'une convocation de mise en examen soit lancée quelques jours après la désignation par les juges, sans qu'ils aient pris connaissance du dossier, sur la simple base d'un rapport de police, manifestement à charge. »

Sur la base d’un simple rapport de police ? A l’entendre, on croirait qu’un flic a tapé avec deux doigts sur son clavier un rapport comme ça, juste pour embêter Fillon parce qu’il s’embêtait au fond de son commissariat. En fait, c’est le Parquet national financier qui a ordonné cette enquête « pour détournements de fonds publics et abus de biens sociaux », le 25 janvier, sitôt connues grâce à la presse les accusations concernant les emplois par Fillon de sa femme et de ses enfants.

Sur ordre du Parquet, les policiers spécialisés en matière financière ont établi leur rapport. Celui-ci a été transmis au Parquet. Les magistrats l’ont étudié et en ont conclu qu’en l’état, un classement sans suite n’était pas possible. Dès lors, le Parquet n’avait pas d’autre solution que de se dessaisir du dossier pour le confier à des juges indépendants du pouvoir, afin qu’ils instruisent à charge et à décharge. Rien de plus normal, contrairement à ce que prétend le candidat de la droite bien coiffée.

Précipitations de la justice ? Qu’aurait-on dit si elle n’avait pas réagi rapidement dès que l’affaire Fillon était devenue l’information principale de l’actualité française ? De toute façon, l’ancien premier ministre aurait trainé le boulet des accusations morales, justice ou pas justice. Même pour lui, autant crever l’abcès le plus vite possible.

Fillon : « assassinat politique » !

Parler d’assassinat politique, et même d’assassinat de l’élection présidentielle comme l’a proféré Fillon, relève de l’imposture. Débarrassée des fausses idées à son sujet, la mise en examen n’est rien d’autre qu’un acte de procédure parfaitement banal. Et qu’un juge convoque, avant de l’entendre, un justiciable à titre de mis en examen n’a rien d’anormal. Au contraire. Car la mise en examen, contrairement à ce qu’on cherche à faire croire, offre des droits fondamentaux au justiciable. Ce statut lui donne accès à son dossier ; le justiciable peut donc prendre connaissance des accusations précises qui sont portées contre lui et préparer ainsi, dans de bonnes conditions, son système de défense. Il peut aussi se taire et même mentir sans être poursuivi pour faux témoignages. En revanche, si les juges d’instruction avaient convoqué Fillon à titre de témoin, la défense aurait pu, à bon droit, crier au piège.

De plus, François Fillon peut fort bien sortir de cette audience du 15 mars avec un autre statut, celui de témoin assisté d’un avocat ou de simple témoin, cela dépendra de ses explications et de la façon dont elles s’inscrivent dans le dossier.

Marine Le Pen menace

Le candidat du parti LR a sonné contre la justice une charge d’une telle violence qu’elle rejoint celle de Marine Le Pen, dont le parti est lui aussi empêtré dans des affaires d’emplois fictifs. Dimanche dernier à Nantes, la candidate du Front national a déclaré qu’une fois élue elle mettra en cause les fonctionnaires et les magistrats qui auraient, à l’en croire, participé aux « attaques antidémocratiques » dont elle s’estime victime.

Une procédure judiciaire normale est donc perçue comme une « attaque antidémocratique » par des gens qui n’hésitent pas à briguer le poste de président de la République qui, selon l’article 64 de la Constitution française, « est garant de l'indépendance de l'autorité judiciaire ». Le culot de ce genre de personnage reste une source inépuisable d’étonnement effaré !

Si attaques il y a, elles sont le fait des deux candidats de la droite dont l’une se flatte d’être « de gouvernement ». Que deux forces politiques de ce calibre cherchent à déstabiliser l’institution judiciaire, voilà qui est plus qu’inquiétant. Aux Etats-Unis, la justice a démontré à quel point son rôle de contre-pouvoir est essentiel dans une démocratie.

Jean-Noël Cuénod

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24/02/2017

Meklat, le Dibbouk et le facho en moi

Un dibbouk par Ephraim Moshe Lilien (1874–1925) dans le Livre de Job.jpg

Les tweets immondes du « double » de Mehdi Meklat ont fait un bruit tel qu’il a même couvert celui de la campagne électorale. C’est dire. Cet épisode illustre-t-il la confrontation entre deux sociétés, comme l’affirme Le Monde ou celle qui naît en nous ? Les deux sans doute. (Illustration tirée du Livre de Job. "Un Dibbouk" par Ephraim Moshe Lilien; 1874–1925)

Meklat, c’était le chouchou des médias. Un jeune (24 ans) de la banlieue parisienne, formé au Bondy Blog, devenu chroniqueur vedette dans les médias les plus courus, auteur de bouquins, icône de la France des Beurs, modèle des lascars qui soutiennent les murs de leur barre HLM. C’était, car son aura s’est éteinte comme l’ampoule d’un réverbère en panne après son passage, jeudi 16 février, à l’émission « La Grande Librairie » sur France 5.

Parmi les téléspectatrices, une enseignante qui connaît la face cachée de Mehdi Meklat. Elle ne supporte pas de le voir se pavaner devant les caméras et balance sur la Toile un florilège des tweets que Meklat a signés sous le pseudonyme de « Marcelin Deschamps » de 2011 à 2016. De clic en clic, la nouvelle s’est répandue causant un beau scandale dans la sphère médiatique. A titre d’exemples, citons quelques tweets de « Marcelin Deschamps », dans les catégories « antisémitisme », « pro-djihadisme » et « homophobie » : « Faites entrer Hitler pour tuer les juifs » (24 février 2012) ; « Je crache des glaires sur la sale gueule de Charb et tous ceux de Charlie Hebdo » (30 décembre 2012) ; « Vive les PD Vive le Sida avec Hollande » (3 décembre 2013).

Piégé par l’éphémère à longue mémoire

Sommé de s’expliquer sur les médias, son terrain de jeu favori, Mehdi Meklat a soutenu que « Marcelin Deschamps » n’était que son « double maléfique », ajoutant, façon Docteur Jekyll et Mister Hyde : «A travers Marcelin Deschamps, je questionnais la notion d'excès et de provocation. Mais aujourd'hui je tweete sous ma véritable identité » et de battre sa coulpe d’un poing mou : « Je m'excuse si ces tweets ont pu choquer certains d'entre vous : ils sont obsolètes. »

Cet usager impénitent des réseaux sociaux aurait dû savoir que sur la Toile, rien n’est obsolète. Vos photos les plus scabreuses, vos vidéos les plus intimes, vos discours les plus idiots, vos écrits les plus ineptes peuvent vous revenir en pleine poire, même des années plus tard. La Toile, c’est l’éphémère à longue mémoire.

Pour sa défense, Meklat aurait pu plaider qu’il avait « fait du second degré », voire du centième ou du millième degré mais que les réseaux sociaux ne le supportent plus et prennent tout au pied de la lettre. Imaginez, ajouterait-il, le sort réservé à Georges Brassens s’il avait publié sur Facebook le texte de sa chanson Au Marché de Brive-la-Gaillarde (comme je suis moi aussi un brin pervers, la voici)…

 Mais voilà, à partir du moment où vous exaltez l’antisémitisme, crachez sur les victimes du terrorisme et les malades du Sida, il n’y a plus de second degré possible, pas plus hier qu’aujourd’hui. C’est intolérable. C’est tout. Quel que soit le support.

Cela dit, l’excuse du « double manifeste », pour minable qu’elle apparaisse, nous dit tout de même quelque chose. Dans un bel édito, Le Monde de mercredi 22 février souligne que « cette duplicité en reflète une autre, celle de deux sociétés parallèles qui n’arrivent toujours pas à converger ». D’une part, « la société médiatique (…) consciente des ratés de l’intégration des minorités issues de l’immigration, mais réticente à faire elle-même le lent et laborieux effort d’intégration (…) » et d’autre part, « la société des quartiers, que ces difficultés d’intégration rendent de plus en plus rebelles (…)».

Les dibboukeries

Il y a une autre duplicité que révèlent les éclats de Meklat. Si nous cessons de nous raconter des fables roses sur nous-mêmes, nous devons admettre que nous portons tous un facho dans les replis de notre ombre intérieure.

 Un sale reptile qui vient du fond des âges et s’excite contre tout ceux qui ne font pas partie des siens, qui veut dominer son entourage tout en acceptant, dans le même mouvement, d’être dominé par les porte-paroles de ses passions tristes, par tous ceux qui savent le réveiller et l’agiter en nous pour mieux s’en servir dans leurs propres intérêts.

Il est formé par toutes nos frustrations réelles ou imaginaires, nos angoisses non-dites, nos peurs inavouées, nos regrets refoulés, les erreurs d’aiguillage de notre existence, nos remords mal digérés, nos préjugés lourdingues. Il grossit à mesure que s’étiole notre estime de soi.

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Illustration tirée du webzine Ymaginères

 La mythologie juive appelait ce monstre intérieur, le Dibbouk. Meklat l’a nommé « Marcelin Deschamps », un nom bien « français de souche » comme pour le mettre à l’extérieur, en faire une entité noire qui n’aurait rien à voir avec sa personnalité, même si c’est sa main à lui, Mehdi Meklat, qui s’agite sur le clavier du smartphone. S’il avait voulu exorciser son Dibbouk en procédant ainsi, alors c’est vraiment raté. On ne se débarrasse pas comme ça de son Dibbouk. D’autant plus que le reptile en s’extériorisant s’est nourri de tous ses « followers », ses « suiveurs » qui ont applaudi à ses dibboukeries. Il est devenu costaud, bien alimenté, en pleine forme. Et les autres Dibbouk ont été confortés par cette avalanche d’immondices. De Dibbouk en Dibbouk, on en arrive à ce que le pire vienne au pouvoir. Au pouvoir de notre petite vie. Au pouvoir de la société.

Le fascisme, c’est le Dibbouk en liberté. Et ce n’est pas qu’une affaire de blancs ou de chrétiens. Tout le monde en est affecté. L’erreur serait de nous croire forcément meilleur que Mehdi Meklat. C’est d’abord, en nous que le combat contre le Dibbouk doit commencer. Devenir conscients de notre facho interne pour mieux le jeter dans un néant salvateur.

Jean-Noël Cuénod

17:42 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (18) | Tags : racisme, antisémitisme, homophobie, réseaux sociaux | |  Facebook | | |

22/02/2017

Bayrou centre sur Macron !

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 Lucide, François Bayrou ne briguera pas l’Elysée. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. En septembre dernier, le patron du Modem étrillait Emmanuel Macron. Aujourd’hui, il soutient sa candidature à la présidentielle en lui proposant une alliance.

En choisissant le siège du son parti centriste, le MoDem, pour faire sa conférence de presse, François Bayrou avait donné un petit signe, ce mercredi après-midi. Il y a plus solennel comme cadre pour annoncer que l’on se porte candidat à la Suprême Magistrature. En revanche, pour expliquer que l’on renonce à concourir tout en lançant une proposition d’alliance avec l’un des principaux concurrents de l’épreuve, le lieu était adéquat.

Visiblement, se présenter une quatrième fois démangeait l’« éternel troisième ». Mais la menace d’une victoire possible de Marine Le Pen a servi d’onguent émollient à ce prurit compétiteur. Sans doute aussi, la prudence a sa part dans ce choix. Partir si tard dans la campagne, avec tous les frais que cela suppose pour un résultat qui s’annonçait plus ou moins médiocre, pouvait mettre en cause l’existence même de son MoDem.

Cela dit, lorsque François Bayrou dénonce « la parole politique qui ne vaut plus rien », il doit s’inclure dans cette critique. En septembre dernier, lors d’une interview diffusée par BFMTV, il n’avait pas de mots assez durs pour qualifier Emmanuel Macron, stigmatisé comme « l’homme des puissances financières ». Voici un passage assez croquignolet :

« Il y a là une tentative qui a déjà été faite plusieurs fois par plusieurs grands intérêts financiers et autres, qui ne se contentent pas d'avoir le pouvoir économique, mais qui veulent avoir le pouvoir politique. On a déjà essayé plusieurs fois… On a déjà essayé en 2007 avec Nicolas Sarkozy, et ça n'a pas très bien marché. On a essayé en 2012 avec Dominique Strauss-Kahn… Et ce sont les mêmes forces qui veulent réussir avec Macron ce qu'elles ont raté avec Strauss-Kahn ».

On peut considérer ce revirement sous deux angles. Soit, on qualifie Bayrou de girouette qui grince n’importe comment. Soit on considère qu’il a eu le courage de surmonter sa méfiance de vieux paysan catholique vis-à-vis de l’argent en choisissant de soutenir « l’homme des puissances financières » contre « la femme des puissances obscures ».

Pour sauver la face, Bayrou a proposé à Macron une alliance ponctuée de quatre exigences qui ne mangent pas de pain : primo, créer une « véritable alternance » en rejetant « un recyclage des vieilles idées », secundo, « rédiger une loi de moralisation de la vie publique », tertio, revaloriser de la rémunération du travail pour les salariés et les indépendants, quarto, introduire la proportionnelle aux élections législatives. Toutes ces propositions, Emmanuel Macron peut les signer sans barguigner, elles vont toutes dans son sens. Et bien entendu, l’ex- « homme des puissances financières » a accepté cette alliance quelques minutes après avoir été lancée.

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Cela dit, pour spectaculaire qu’elle soit, cette entente n’en demeure pas moins fragile. Le MoDem a perdu sa substance militante et ne compte, selon les estimations des médias, qu’entre 10 000 et 15 000 membres. Quant au mouvement En Marche de Macron, il revendique 192 000 adhérents. Mais comme on peut s’y inscrire en quelques clics, ce nombre peut tout aussi bien se dégonfler en un clin d’œil. Ou de souris. Or, jusqu’à maintenant, aucun président n’a été élu sans l’aide de grandes machines électorales. Le centriste Giscard d’Estaing – dont le profil est un peu semblable à celui de Macron – l’avait, certes, emporté en 1974 mais grâce à Jacques Chirac qui lui avait apporté, clef en main, le soutien du puissant mouvement gaulliste.

Toutefois, les temps ont changé. Les grands appareils politiques se sont grippés, à gauche comme à droite. Ils n’ont plus auprès des électeurs l’aura qui fut la leur, naguère encore.

  C’est le pari que tente Macron, avec Bayrou comme garant moral : donner au social-libéralisme une incarnation politique dont l’attractivité soit basée sur les nouvelles formes de sociabilité crées par la technologie communicante. Il est jouable, ce pari. Cela dit, à trop miser sur le virtuel, on risque de perdre de vue le réel.

Jean-Noël Cuénod

LA VIDEO DE LA CONFERENCE DE PRESSE DE BAYROU

19:29 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : bayrou, macron, présidentielle2017, france, vidéo | |  Facebook | | |

19/02/2017

La police est un art

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Avec l’affaire Théo, la police française subit une crise de plus. Pour tenter de comprendre le phénomène, il faut tout d’abord accepter d’entrer dans un monde complexe et bannir deux réactions aussi fausses que traditionnelles : réduire les policiers à un corps de brutes racistes ou les idolâtrer au point de les placer au-dessus des lois (Dessin d’Acé).

Comme localier, puis chroniqueur judiciaire, reporter et enfin correspondant à Paris, le Plouc a fréquenté les policiers pendant quarante ans,en Suisse, en France, en Belgique et en Italie principalement. Délicate cohabitation faite de méfiance réciproque et d’acceptation mutuelle.

Rien n’est plus complexe qu’assurer l’ordre public dans une démocratie. Les accusations de « servir le pouvoir en place » fusent d’emblée. Que ce pouvoir soit de gauche, du centre ou de droite. Le flic… Ce sempiternel suspect qui est toujours présent quand on n’a pas besoin de lui et systématiquement absent en cas d’urgence.

Il est le plus souvent pris entre des feux croisés. Sa hiérarchie, particulièrement en France, exerce des pressions contradictoires en exigeant « du chiffre », quitte à gonfler les statistiques en multipliant les contrôles d’identité, la chasse aux petits délinquants en laissant de côté les gros, source d’ennuis sans fin avec leur cohorte d’avocats. Les contrôles d’identité s’exercent vers la population qui est considérée a priori comme « dangereuse », en premier lieu les jeunes. Le contrôle au faciès n’est jamais bien loin. Selon l’« Enquête sur l’accès aux droits », publiée début 2017 par le Défenseur français des droits, « les hommes perçus comme Arabes/Magrébins ou Noirs (…) rapportent être de 6 à 11 fois plus concernés par des contrôles fréquents (plus de cinq fois en cinq ans) que le reste de la population » (accès au lien du document).

Cette pression de la hiérarchie provoque des tensions toujours plus intenses entre policiers et jeunes Français issus d’une immigration ancienne ou récente. Ces tensions induisent un cycle de haine qui pourrit le climat depuis des décennies. Ponctuellement, les « cités sensibles » le sont tellement, sensibles, qu’elles explosent. Ou alors, les policiers tombent, au péril de leur vie, dans des guets-apens organisés par les petits caïds.

Les commissariats Fort Knox

Des deux côtés, les insultes montent en mayonnaise. Une partie croissante des flics cèdent aux sirènes du Front national  ­– selon une étude du CEVIPOF (Sciences-Po à Paris)  d’octobre 2016, 57% des policiers se disent prêts à voter pour Marine Le Pen à la présidentielle – dont l’idéologie se répand dans leurs rangs. Ce qui, bien entendu, ne fait qu’envenimer une situation déjà bien dégradée.  

La hiérarchie, elle, songe surtout à garder ses fesses au chaud. Quant au pouvoir politique, que ce soit sous Chirac, Sarkozy ou Hollande, il se contente de distribuer des médailles aux policiers méritants, sans remettre en cause cette « politique du chiffre » qui mène à la catastrophe.

Dans cette espèce de guerre larvée entre deux camps, comment voulez-vous que les renseignements de terrain puissent remonter vers la police, puis la justice ? Certes, les fonctionnaires de police judiciaire savent se ménager une clientèle chez les indics. Mais, en bonne police, ce devrait être à l’ensemble des personnels de faire remonter les renseignements. Il arrive à ma mémoire d’ancien localier à Genève que nombre d’affaires résolues avaient eu, à la source, un tuyau ramassé dans la rue par un agent de terrain. Evidemment, claquemurés dans un commissariat tellement bunkerisé qu’en comparaison Fort Knox ferait presque auberge de jeunesse, lesdits agents ne risquent pas d’être submergés par les infos du bitume (photo : le commissariat de Villiers-le-Bel, ville de la banlieue de Paris qui avait essuyé plusieurs jours d’émeute en novembre 2007).

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Assécher le marais stupéfiant

Compte tenu de la situation présente, on ne saurait lâcher des policiers de proximité dans les quartiers les plus chauds. C’est tout un programme à long terme qu’il faudrait élaborer pour que, progressivement, les forces de la République puissent réinvestir ces lieux dans lesquels elle ne peut aujourd’hui pénétrer qu’en formation de combat, lorsque tout est à feu et à sang. Cette réappropriation républicaine passe par l’assèchement des trafics de drogue et autres qui dominent ces cités dites « sensibles » et leur impose la tyrannie des caïds de tous calibres. Or, seule la dépénalisation de l’usage des stupéfiants ferait s’écrouler ce marché souterrain. Mais, en France du moins, ce message ne passe toujours pas. Il faudra pourtant bien s’y résoudre, après cinquante ans d’échecs cinglants de toutes les politiques répressives en la matière.

Il faut aussi que la société française développe une vision plus saine et moins infantile de sa police. Un jour, elle l’encense et lui fait des bisous place de la République. Un autre, elle la traite plus bas que terre. Qu’elle prenne conscience, cette société, que la police est un art et non une science, malgré les nouvelles technologies. Un art bien plus subtil qu’on ne le croit. Il requiert à la fois de la fermeté et de l’empathie, du sang-froid en toutes circonstances, une bonne estime de soi pour ne pas être déstabilisé par les injures, sans oublier cette lucidité qui permet de savoir quand il faut fermer les yeux  – lorsqu’une intervention amène plus de troubles que de bienfaits pour le quartier –  et quand il faut les ouvrir pour frapper lorsque cela est nécessaire. Or, des policiers de ce genre ne tombent pas du ciel. Le pouvoir devra mettre la main à la poche pour leur assurer la formation adéquate. Une formation qui aura aussi pour objet principal de renforcer l’esprit républicain afin de donner à la police les anticorps nécessaires pour résister aux influences frontistes.

La police doit être respectée, il en va de la cohésion sociale. Mais le respect, ça se mérite. La société ne saurait accepter que son délégué à la violence légitime piétine les lois qu’il est chargé de faire respecter.

Jean-Noël Cuénod 

18:48 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : police, théo, france, politique | |  Facebook | | |