25/08/2018

Poésie à lire et à ouïr – REFLUX

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Photo JNC

Retour vers la poésie. Pour s’efforcer de désensabler les oreilles et laver les yeux. Voilà qui ne manque pas de sel. A lire et à ouïr.

Le vent des terres s’épuise

Et meurt dans les bras de la mer

Tout est résolu par le sel

La pulsation des marées

Reprend le chant du cœur éteint

L’incorpore pour s’élancer

Vers l’octave supérieure

 

Même les bruits des humains

Se fracassent contre ce rythme

Misérables débris de son

Sombrant dans le néant des sables

Et la voracité des crabes

 

Sourds à la musique vitale

Les humains restent sur la rive

Sans eux la fête continue

La grande étreinte symphonique

S’accomplit au sein de la mer

Noces grises voilées de vert

Jean-Noël Cuénod

A OUÏR AUSSI


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21/08/2018

Prague 68 : sous les chars, la glace

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Comme si c’était hier… Le petit transistor Philips annonce de sa voix de boîte de conserve que les chars russes et des autres pays du Pacte de Varsovie ont envahi Prague cette nuit. En ce matin du 21 août 1968, il fait chaud dans cette petite chambre sur les hauteurs de Lausanne. Maintenant, on étouffe. L’an 68 tombe avant la chute des feuilles.

Sur la table où fume le café, une carte postale représentant le pont Saint-Charles à Prague. Coup d’œil à son verso : « Ils sont partis, ça y est. On a gagné ! » Des copains – accourus à Prague pour voir quelle gueule il avait, ce « socialisme à visage humain » d’Alexander Dubček – avaient expédié leur carte une semaine auparavant. Les troupes de l’Armée Rouge avaient fait mine de quitter la Tchécoslovaquie avant de faire demi-tour vers Prague (1). Moscou avait pratiqué la même tactique à Budapest en 1956.

Retour à Genève où les gauchistes vibrionnent sous le coup de la colère. Avec des copains, le Plouc rend une petite visite à la rédaction de la « Voix Ouvrière », le quotidien communiste, organe du Parti du Travail. On chambre un permanent : « Alors, camarade, t’as vu ce qui se passe à Prague ? T’en pense quoi maintenant de l’URSS ? » Réponse évasive, pour le moins : « Eh ben, heu, Ch’ai pas. J’ai entendu un truc en passant, juste comme ça à la radio ». Et le permanent de se jeter sur l’éditorial de Jean Vincent, conseiller national et grand patron du Parti.

Lecture compulsive qui se conclut par une mine rassurée : « Ces Russes, c’est quand même des salauds ! »  Le permanent a dit « les Russes », notez-le bien, et non « les Soviétiques ». Pas question d’incriminer les Soviets, l’âme du communisme. Les Russes, eh bien, ce sont des Russes, quoi. On peut y aller. Le communisme, c’est autre chose. Ça relève du sacré, voyez-vous…

Le Parti suisse a en effet sévèrement condamné l’intervention soviétique. Le permanent s’est donc dit que cette fois-ci, l’imprimerie et la rédaction de la « VO » n’allaient pas subir les assauts des manifestants comme en 1956 après l’invasion russe en Hongrie.

Durant cette matinée du 21 août, des velléités de manifs se préparent à gauche et à droite, malgré les vacances. Heureux hasard : le Living Theatre de Julian Beck et Judith Malina – qui a élevé le happening au rang des Beaux-Arts révolutionnaires – donne son extraordinaire Paradise Now au Pavillon des Sports à Genève. Personne ne sait ce qui va se passer durant ce non-spectacle où public et comédiens sont mélangés pour créer ensemble un événement.

Ce soir-là, l’événement est tout trouvé : des comédiens et une partie des spectateurs sortent du Pavillon des Sports pour faire manif devant le portail de l’ambassade d’URSS auprès des Nations-Unies et huer les partisans du « socialisme à visage inhumain ».

Prague et les écraseurs de rêves

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Au Mai-68 parisien avait répondu de l'autre côté du Rideau de Fer, le Printemps de Prague commencé le 5 janvier avec l'élection de Dubček à la tête du Parti communiste tchécoslovaque. Mais durant la nuit du 20 au 21 août 1968, c’est bien plus qu’un printemps que les chars russes ont écrasé. Cette année 1968, s’est donc terminée à ce moment-là, dans la chaleur aoutienne.

A 20 ans, la gaieté prend toujours le dessus. Pourtant, chacun de nous savait bien que quelque chose s’était cassé et que nos rêves fraternels avaient sombré dans l’illusion. 68 avait commencé en été… 1967 avec les émeutes raciales aux Etats-Unis et les violentes manifs américaines contre la guerre au Vietnam. La vague de la jeunesse en révolte avait gagné l’Allemagne en février. Et ce fut l’acmé à Paris en mai, avec des répliques sismiques à Genève, à Zurich, plus tard à Lausanne et dans les autres villes européennes. Chaque fois, l’autorité établie l’avait emporté. A l’Ouest. Et, encore plus rudement, à l’Est. Les écraseurs de rêves avaient gagné. Ils gagnent toujours. Pour toujours?

Jean-Noël Cuénod

(1) L'un des commentateurs que je remercie de son apport affirme qu'avant la nuit du 20 au 21 août 1968, les troupes soviétiques ne s'étaient pas trouvées sur sol tchécoslovaque. Malheureusement, les faits sont têtus et nous maintenons notre version. Les troupes du Pacte de Varsovie, sous la direction de l'Armée Rouge, ont fait des manoeuvres en Tchécoslovaquie du 20 au 30 juin 1968. Les troupes soviétiques y sont restées jusqu'au 3 août, date de la rencontre à Bratislava entre les dirigeants des partis soviétique, roumain, est-allemand, bulgare, hongrois, polonais et est-allemand. Mais ce départ n'était qu'un prélude à un retour musclé 17 jours plus tard.  

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18/08/2018

Poésie à lire et à ouïr – RIRE FOU

poésie, poème

Récente ponte du Plouc. Poème à lire et à ouïr dans l’espace libre de l’été. Que le torrent emporte vos songes pour en faire un océan. 

 Le fou rire des torrents

Rend la montagne démente

Tant de morts accumulés

Dans sa carcasse d’ascète

Tant de vies buissonnantes

Sur ses flancs de reine-mère

                  *

Les plus anciens délires

Jaillissent comme des sources

Fraîches et préhistoriques

Sous la poigne des orages

Sa peau transpercée d’éclairs

Met la folie au zénith

                  *

 Délaissée par le ciel

Abandonnée par la plaine

Elle n’attend plus rien

Du monde et des éléments

De l’esprit et des nuées

Plus rien que l’union

Du ciel et de la plaine

De tous les âges en elle

Dans l’éclat d’un rire fou

                                                                       Jean-Noël Cuénod

AUDIO 

C'est ici!


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07/08/2018

L'art contemporain, une balise vers les gouffres

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«Ce qui n’a pas de prix». Tel est le titre d’un essentiel essai de la poète Annie Le Brun. Un titre provocateur pour l’hypercapitalisme financier et le «réalisme globaliste» qu’il impose au monde pour le faire plier à son joug. Car tout doit avoir un prix, même l’acte gratuit. Dans cette guerre qui est menée pour asservir l’humain, l’art contemporain tient un rôle…capital.

Nous vivons en paix, paraît-il. Nous, c’est-à-dire l’infime partie repue de l’humanité Pourtant, tout est guerre parmi nous, autour de nous, en nous. Guerres entre groupes économiques, guerres entre religions, guerres entre pays, guerres entre générations; guerres larvées, ouvertes, bruyantes, silencieuses ; guerres froides, tièdes, chaudes ; guerres bleues, saignantes, à point, très cuites. Et Annie Le Brun de citer le poète et agitateur libertaire William Morris (1834-1896) pour dénoncer l’origine de cette spirale belliqueuse: «Le système de concurrence illimitée».

 L’hypercapitalisme financier a poussé le moteur de la concurrence vers ses régimes extrêmes. Désormais, à la concurrence entre entreprises s’est ajoutée la concurrence entre individus considérés comme des autoentrepreneurs, le mot moderne pour désigner les esclaves. Pour cela, il convient d’enserrer les humains dans des réseaux serrés de représentations divertissantes et abrutissantes qui les castrent de toute velléité de révolte. Pour mener à bien cette offensive vers l’aliénation massive, la banalisation de la laideur est devenue un impératif, d’où l’invasion de ce qu’Annie Le Brun nomme «le réalisme globaliste» . La beauté possède un potentiel révolutionnaire qui met en danger cette stratégie.

L’art contemporain et la laideur comme stratégie

Définir la beauté demeure aléatoire. Mais c’est justement cet aléatoire qui en fait une force libératoire. La beauté est indissociable de la surprise bouleversante qu’elle provoque chez celle ou celui qui en est traversé. «Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie», écrivait Lautréamont dans ses «Chants de Maldoror». La beauté fait naître une émotion passionnée qui foudroie quiconque s’en approche. Désormais, pour cet heureux «quiconque» plus rien ne sera comme avant. Dès lors, la beauté met le feu aux poudres à l’intérieur de celle ou celui qui la vit. D’où risque d’explosion que la laideur du «réalisme globaliste» – avec ses MacDo gerbatoires, ses autoroutes grisâtres du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, son urbanisme d’un style benzodiazépine généralisé – s’efforce de désamorcer grâce à l’apport décisif de l’art contemporain qui banalise l’originalité et trivialise la poésie.

Est-il besoin d’ajouter – oui, sans doute, considérant l’état confusionnel du temps présent – que cette émotion bouleversée par la beauté a pour ennemi l’émotivité, ce sentiment médiocre distillé par les gros médias pour distraire leur troupeau ? De même, la sensibilité est mise à mal par la sensiblerie. L’émotivité tente de bloquer l’élan passionnel enclenché par l’émotion née de la beauté et la sensiblerie désensibilise la sensibilité en la rabaissant dans le trivial. La beauté, voilà l’ennemie de ce que Le Plouc nomme la «société médiamercantile».

Il s’agit aussi d’extirper de ce paysage globalisé tout ce qui n’a pas de valeur marchande, d’où le titre de ce magnifique essai d’Annie Le Brun. La Joconde, devenue l’icône des selfies, doit rapporter plus que le prix d’un billet au Louvre, aussi l’installateur Jeff Koons (célèbre pour ses caniches en plastique et autres basses conneries de hauts prix) et l’inévitable famille Arnault – qui est au mécénat ce que la tribu d’Attila fut à l’art équestre – l’ont-t-ils transformée en sac à main Vuitton avec quatre autres victimes[1]. Le comble du mépris pour l’art et les artistes. On se demande si Vuitton-Koons ne vont pas un jour réduire la «Victoire de Samothrace» à l’état de balai de chiotte griffé.

L’  «artfairiste» Kapoor lave plus noir que le noir le plus noir 

Le plus accompli et le plus cynique des entrepreneurs de l’art contemporain demeure Anish Kapoor qui s’est assuré à prix d’or (mais non connu) l’exclusivité de l’usage artistique du Vantablack.«Ce noir plus noir que tous les noirs» a pour particularité d’absorber la lumière à 99,965%. «De là son extraordinaire capacité d’abolir les formes. (…) Qui s’entêterait à vouloir (…) y discerner quelque chose ne verrait qu’un trou noir à la place d’un volume, celui-ci serait-il le plus irrégulier possible», explique Annie Le Brun. Kapoor dispose donc du monopole artistique de ce Vantablack. Juridiquement, il n’y a rien à redire. L’«artfairiste» est passé à la caisse. Politiquement, son investissement démontre à quel point l’art contemporain a partie liée avec l’hypercapitalisme financier et globalisé. Symboliquement, en acquérant le Vantablack qui efface les formes, Kapoor «devient un des maîtres de ce pouvoir d’indistinction» où tout est fonction, non de la beauté qui se dégage d’une œuvre, mais uniquement de sa valeur d’échange.  

«On pourra avancer que tout cela se limite à un milieu très restreint», ajoute Annie Le Brun. Erreur. «Tout cela» concerne chacun de nous, avertit la poète et essayiste: «Force est de constater qu’on se trouve là devant l’art officiel de la mondialisation, commandé, financé et propagé par les forces réunies du marché, des médias et des grandes institutions publiques et privées, sans parler des historiens d’art et philosophes appointés qui s’en font les garants. Cette entreprise-culture a toutes les apparences d’une multinationale, où se forge, se développe, s’expérimente la langue de la domination dans le but de court-circuiter toute velléité critique[2]

 La peur de la pensée conduit vers toutes les abdications et surtout au renoncement à cet infini en nous qui se fait jour chaque fois que la beauté[3]surgit. Alors, comment sortir de ces réseaux de représentations qui nous font accepter l’inacceptable ? En ayant un regard et du courage, conclut Annie Le Brun :

«Innombrables sont les chemins de traverse pour y échapper, quand on veut bien prendre le risque de ne pas se tenir du côté des vainqueurs. Mieux, de s’en tenir au plus loin. Ce que j’en sais est qu’on ne s’y bouscule pas mais qu’on y respire beaucoup mieux et que, certains jours, même parmi les plus sombres, l’horizon peut s’éclaircir d’une soudaine et stupéfiante lumière.»

Jean-Noël Cuénod 

Annie Le Brun – Ce qui n’a pas de prix, Beauté, laideur et politique – Editions Stock, collection les essais – 173 pages.

VIDEO : DESSINE-MOI UN VANTABLACK !

[1]La Chasse au Tigre de Rubens, La Gimblette de Fragonard, Le Champs de Blé avec Cyprès de van Gogh, Mars, Vénus et Cupidon du Titien.   

[2]Dans ce passage, Annie Le Brun cite l’ouvrage de Laurent Cauwet, «La domestication de l’art». 

[3]L’auteur cite la définition de la beauté selon Victor Hugo : «L’infini contenu dans un contour». 

19:29 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (27) | Tags : art, art contemporain, koons, anishkipoor | |  Facebook | | |

30/07/2018

Pour ne pas en finir avec l’affaire Benalla

Benalla,Macron,Elysée

 La stratégie d’Emmanuel Macron pour conquérir l’Elysée est en train de se retourner contre lui. L’affaire de son chargé de mission en est une illustration. Voilà pourquoi cet épisode risque d’être plus dommageable que ne le laisseraient supposer les faits eux-mêmes.

«Une tempête dans un verre d’eau». Jeudi, le président français Emmanuel Macron a qualifié ainsi l’affaire Benalla. Les faits sont certes graves : un proche du président affublé d’un brassard et d’un casque de policier moleste sans droit deux manifestants du 1er-Mai à Paris. Et les oppositions parlementaires à la majorité macronienne ont trouvé dans ce calamiteux épisode le moyen d’interrompre une série de succès alignée par le président. D’autant plus que le gouvernement et les collaborateurs directs de Macron ont multiplié les explications oiseuses démenties aussitôt et les faux-fuyants.

Néanmoins, ni les faits, ni leur utilisation politique, ni les maladresses ne peuvent expliquer qu’ «une tempête dans un verre d’eau» se soit transformée en tsunami estival. Sans doute, faut-il voir dans ce phénomène la contradiction de plus en plus criante entre la stratégie utilisée par le président français pour conquérir le pouvoir et celle qu’il doit concevoir pour l’exercer.

En lançant sa campagne, le candidat a rejeté d’emblée la structure pyramidale des partis traditionnels : trop lourds, trop verticaux, trop décrédibilisés aux yeux de l’opinion. Il a donc privilégié la structure horizontale en forme de toile d’araignée, Emmanuel Macron en occupant le centre avec un nombre très restreint d’affidés, parmi lesquels Alexandre Benalla qui a réussi à y figurer grâce à son inlassable dévouement dans l’exécution des corvées. Elle se révèle bien pratique, la toile. Au moindre événement, ses réseaux avertissent aussitôt l’Araignée centrale.

Mais une fois parvenu au pouvoir, le nouveau président doit faire face à un type d’architecture éprouvée par les siècles : la Pyramide républicaine. Il en occupe le sommet, certes mais ne saurait impunément en ignorer les étages : parlement, administration, corps intermédiaires (syndicats, organisations patronales). Faire coïncider l’horizontalité de l’Araignée avec la verticalité de la Pyramide est tout sauf aisé.

Benalla coincé entre l’Araignée et la Pyramide

Benalla,Macron,Elysée

D’autant plus, qu’à l’Elysée, Emmanuel Macron a conservé sa position d’Araignée entourée d’une poignée de proches. En octobre 2017 déjà, un compagnon de route du chef de l’Etat soupirait auprès de deux journalistes du Monde : «Sa garde de petits marquis l’isole et verrouille tout». Dès lors, Macron s’est ingénié à démanteler la séculaire Pyramide, en privant de recettes fiscales les collectivités locales, en affaiblissant le parlement avec son projet de réforme constitutionnelle (projet qui a du plomb dans l’aile depuis l’affaire Benalla) et en contournant les corps intermédiaires, même ceux qui lui sont a priori favorables.

Ainsi, le secrétaire général de l’importante centrale syndicale CFDT Laurent Berger – qui était prêt à moudre son grain avec le président –  sonne l’alerte dans les médias: «Le président de la République a conscience qu’il représente une forme de centralité (…). Il considère que lui peut tout et que les corps intermédiaires sont des suppléments d’âme qui ne sont pas forcément nécessaires.» En un an, le président s’est donc mis à dos les collectivités locales, les sénateurs, les syndicats. Ce qui fait beaucoup de monde.

C’est dans ce contexte qu’intervient l’autogoal Benalla. Les Français apprennent qu’un garçon de 26 ans – gendarme réserviste, nanti d’un master de droit (1) et d’une expérience de trois ans dans le service d’ordre du Parti socialiste – donne des ordres à de hauts gradés de la police, participe à l’élaboration de la sécurité présidentielle, est habilité secret-défense, se montre omniprésent auprès du président, proche des proches de l’Araignée centrale, et se substitue à la police pour frapper un manifestant. Il offre ainsi à la Pyramide républicaine l’occasion rêvée pour rappeler à l’ordre le président arachnéen.

Emmanuel Macron éprouve en même temps les limites de sa toile. Jadis, bien installé au sommet de la Pyramide républicaine, François Mitterrand avait pu, pour se tirer d’embarras, sacrifier son ministre Charles Hernu dans l’affaire du Rainbow Warrior[2]. Aujourd’hui, le président ne peut plus compter sur des fusibles et doit assumer seul sa responsabilité.

Pour continuer à présider, Macron devra donc tisser sa toile mais au sein de la Pyramide.

Jean-Noël Cuénod

Cet article est paru le 29 juillet 2018 dans l’hebdomadaire Le Matin Dimanche sauf les dessins qui illustrent ce blogue, dessins dus au talent de l’artiste Bernard Thomas-Roudeix. A consulter son site http://www.thomas-roudeix.com/

(2) Selon le quotidien "La Montagne" Alexandre Benalla a fréquenté en 2013 et 2014 l'Université de Clermont-Ferrand en droit où il a décroché un master 1 en sécurité publique mais n'a pas validé son master 2.

 

[2]Les services français avaient fait couler le 10 juillet 1985 ce navire de Greenpeace provoquant la mort du photographe Fernando Pereira

09:23 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (20) | Tags : benalla, macron, elysée | |  Facebook | | |

29/07/2018

Mimos 2018 : une Montreusienne à l'honneur

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Le registre du mime recèle des variétés insoupçonnées, contrairement à ce que pense un vain peuple bavard. Le Festival Mimos à Périgueux l’a pleinement démontré, lors de sa 36ème édition, conclue ce dimanche. En effet, quoi de plus différent que ces deux spectacles figurant parmi 23 autres: Allegro de la troupe catalane Cor de Teatre (photo dessus et vidéo ci-dessous) et Le récital des postures de la Montreusienne Yasmine Hugonnet?

Du mime chanté? Vous voulez rire! Oui, nous voulons rire. Et nous rions d’ailleurs. A gorge déployée. Car c’est bien du chant ET du mime que mélangent joyeusement les quatorze choristes de Cor de Teatre avec leur allègre Allegro. Sans orchestre, sans le moindre artifice électronique et remplaçant les instruments par les scatsdu chœur répondant auxsoli, ils interprètent airs d’opéra, cantates et adaptations d’œuvres orchestrales comme Le Vol du bourdon de Rimsky-Korsakov, Clair de lune de Claude Debussy et Les Quatre saisons de Vivaldi.

Il ne s’agit pas d’une parodie du chant classique, ni sa énième version jazzifiée. Cor de Teatre invente une autre façon d’approcher la Grande Musique, sans la faire descendre de son piédestal mais en l’instillant dans la vie de tous les jours. Ainsi, ce n’est pas l’opéra qui est désacralisé mais le quotidien qui s’agrandit d’une dimension sacrée.

La troupe joue une série de scénettes qui partent du réveil se poursuivent à la salle de gym, au travail, à la boîte de nuit, au stade de foot, à la plage (rendue folle par la grâce dingue d’un Vol du bourdon hilarant), aux rencontres amoureuses, aux disputes qui ne le sont pas moins, aux tentations jusqu’au plus improbable des mariages.

Par une maîtrise parfaite autant des gestes que de la voix, une précision millimétrique de la mise en scène, ces prodigieux mimes-chanteurs ont fait exploser de joie les spectateurs qui ont rempli samedi soir l’Odyssée Théatre de Périgueux.

La nudité comme alphabet

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Dépouillé, Le récital des postures de la Montreusienne Yasmine Hugonnet (photo ci-dessus), l’est d’autant plus que l’artiste est nue, du moins dans la seconde partie de son spectacle. Au début, rien ne se passe. Revêtue d’une paire de leggings gris et d’un maillot noir, Yasmine Hugonnet reste ventre au sol, exécute quelques postures qui rappellent parfois d’étranges animaux. Le spectateur retient son souffle mais son agacement monte à mesure que passent les minutes. Puis, l’artiste se dévêt et jette d’un geste bref et décidé ses artifices textiles devenus inutiles. Tout son talent consiste à désérotiser la nudité afin d’en faire un instrument aussi neutre qu’un alphabet. La plus petite particule d’érotisme flanquerait tout par terre car le spectacle se verrait ainsi réduit à une seule dimension. Or, le langage est pluridimensionnel. Et c’est bien un langage que Yasmine Hugonnet veut créer par ces postures qui sont autant de phrases d’une histoire que chacun inventera à sa guise.

L’artiste n’a d’autre moyen que son corps et ses cheveux pour faire vivre cette langue des postures. Même les sons qu’elle émet façon ventriloque en fin de spectacle sortent du plus profond de ses entrailles. Corps et âme liés au-delà des mots.

Jean-Noël Cuénod

Prochains spectacles des artistes

Pour Cor de Teatre :

 voir le site de la troupe : https://www.cordeteatre.com/

Pour Yasmine Hugonnet :

– 22 janvier 2019 ; Théâtre de Saint-Quentin à Saint-Quentin-en-Yvelines ;

– 13-14 février 2019 ; Théâtre de Nîmes :

– 22 et 23 main 2019 au Temple allemand/Théâtre populaire romand à La Chaux-de-Fonds.

Son site :https://yasminehugonnet.com/

ESPACE VIDEO : Allegro !

 

Allegro 40s from Cor de Teatre on Vimeo.

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24/07/2018

Benalla-Macron ou le syndrome de la maquilleuse

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Et maintenant, qui va déguster ? (Alexandre Benalla, c’est le barbu avec oreillette).

Si vous approchez d’une vedette média-lancée, vous avez certainement rencontré dans son entourage des personnages touchés par le syndrome de la maquilleuse. L’affaire Alexandre Benalla démontre qu’il n’y pas que les petites mains cosmétiques à en être affectées. Les gros bras présidentiels peuvent aussi subir ce mal des altitudes.

Peu d’êtres sont aussi proches d’une star que sa maquilleuse (ou son maquilleur, plus rare). Elle connaît de son visage le moindre point noir. Pas une parcelle de peau n’échappe à son regard. Impossible de lui cacher ces minuscules défauts physiques qui sont la hantise de la Diva (ou du Divo car les célébrités masculines n’échappent pas à ce phénomène). Il n’y a point de grands hommes pour son valet de chambre, disait-on jadis. Il n’y a pas de beauté parfaite pour sa maquilleuse, ajouterait-on aujourd’hui.

On ne cache pas ses secrets intimes à celle qui connaît le moindre de vos comédons et possède le pouvoir de les occulter. Si la maquilleuse n’ignore rien du corps de la star, elle sait tout, ou presque, de son âme, de ses amours, de ses chagrins, de ses angoisses, de ses espoirs. Elle devient sa confidente. Voilà l’artisane de la houppette nantie d’un statut privilégié qu’elle entend bien faire sentir à celles et ceux qui ont la suspecte intention de prendre langue avec la vedette.

Durant sa longue carrière journalistique, il est arrivé au Plouc d’affronter cette redoutable garde du corps starifié. Certaines sont des anges dans un nuage de poudre de riz. Mais il arrive parfois que la maquilleuse soit plus imbue d’elle-même que la star, voire encore plus capricieuse. D’ailleurs, la star, c’est un peu elle. C’est même beaucoup elle. Allez, c’est elle, carrément !

Alors, Alexandre Benalla relève-t-il du même processus ? Tout porte à le croire. Comment ce juvénile militant de La République en marche, un « helper » parmi d’autres au début de l’aventure macronienne, a-t-il pu se hisser à une place ? Les enquêtes l’expliqueront sans doute un jour ou l’autre.

 Dans son cas, deux choses frappent d’emblée : son jeune âge, 26 ans, et sa proximité avec le président Macron. Alors qu’il n’a pas eu le temps d’amasser des expériences dans un domaine si délicat et si complexe, c’est lui qui a organisé le groupe chargé de sécuriser la sphère privée du président et de la première dame. Son titre anodin « adjoint au chef de cabinet » ne traduit pas l’étendue de ses pouvoirs en matière de sécurité. Il côtoyait régulièrement le couple présidentiel, autant lors d’événements publics que familiaux. Il était le Cerbère numéro 1 d’Emmanuel et Brigitte Macron.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que Benalla fût atteint par le syndrome de la maquilleuse. D’autant plus que l’aura de la présidence est en France particulièrement éblouissante et éclabousse les proches de son nimbe. Comment, à 26 ans, garder la tête froide dans ces conditions ? Les dérives du garde du corps étaient inscrites dès son engagement. Ceux qui ont permis et facilité son ascension – et qui n’hésiteront pas à en faire un pestiféré – portent donc la plus lourde part de responsabilité.

Pour éviter le syndrome de la maquilleuse, il n’existe aucun vaccin. Seulement du bon sens. Mais dans la geste macronienne, le bon sens, ça fait vieux monde.

Jean-Noël Cuénod

VIDEO : AUDITION INTEGRALE DU PREFET DE POLICE MICHEL DELPUECH

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21/07/2018

Benalla : la République des serments d’ivrogne NOUVELLE VERSION

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A chaque fois, c’est pareil. Le Président Nouveau promet de faire émerger une ère nouvelle; plus de cabinets occultes, plus de mensonges d’Etat mais des tas de mesures transparentes. Hélas, il en va du Président Nouveau, comme du beaujolais de même tonneau : un goût de frelaté réapparaît aussitôt à la surface. La Ve République est celle des serments d’ivrogne. 

NOUVELLE VERSION: en vidéo ci-dessous, l'audition intégrale de Collomb

L’affaire Benalla le démontre, une fois de plus. Voilà Emmanuel Macron, son ministre de l’Intérieur et son gouvernement pris dans cette spirale du mensonge :

– cacher, pour tenter de la soustraire au regard de la justice, l’invraisemblable agression d’un manifestant du 1erMai par ce collaborateur du président qui s’est affublé d’un brassard, d’une radio et d’un casque de police  ;

– n’infliger à Benalla qu’une petite tape sur les doigts (quinze jours de mise à pied sans salaire) puis présenter, lorsque le scandale a éclaté, cette sanction caressante en punition jupitérienne ;

 – affirmer à l’instar du ministre de l’Intérieur, n’avoir appris les faits que par la presse alors que l’on est au courant de la chose dès son début ;

– prétendre qu’Alexandre Benalla n’était qu’un vague collaborateur de l’Elysée alors qu’il est de toute évidence un proche du président.

Bref, chaque explication du gouvernement est contredite par les faits, dès le lendemain. Cela ne vous rappelle rien ? Le Pénélopegate de François Fillon, par exemple ? Si les faits n’ont rien à voir, la spirale du mensonge est la même. A croire que dès que vous évoluez dans les sphères du pouvoir, un gaz étrange vous rend sourd et aveugle, vous fait répéter les mêmes fautes. On évoque toujours le sentiment d’impunité pour expliquer ce phénomène. Certes, mais chaque Président Nouveau en connaît les pièges avant d’endosser la fonction. Dans sa peau de candidat, il n’avait pas de mots assez durs pour en fustiger les dérives. C’est même devenu un classique dans la rhétorique politicienne des prétendants à la fonction suprême. Alors, pourquoi retomber indéfiniment dans ce travers ?

Benalla, emblème du double exécutif

L’explication la plus courante porte sur les institutions de la Ve République et la démocratie de faible intensité qu’elles ont instaurée. Avec pour corollaire, un président qui détient tellement de leviers de commandes qu’il en éprouve une irrépressible ivresse. Serment d’ivrogne, vous dis-je ! Cette situation est rendue encore plus malsaine par la sorte de double exécutif dont s'entoure le président. L’un, de nature publique et ouverte, le gouvernement, et l’autre, de nature privée et secrète, la cohorte semi-anonyme des conseillers présidentiels. Chaque grand poste ministériel est doublé par un ou plusieurs conseillers qui ne répondent que devant «leur» président.

Le caractère pathologique de ce double exécutif est apparu au grand jour avec Alexandre Benalla, conseiller présidentiel pour la sécurité. Sans être porteur du monopole de la violence légitime qui appartient à l’Etat, ce quidam – rendu sacré par sa proximité avec le président – se met à exercer sa police personnelle sur la voie publique et va jusqu’à se faire remettre des images de vidéosurveillance appartenant à la Préfecture de police. Apparemment, il s’est trouvé des hauts responsables de la police pour trouver ça normal! Ce qui dit assez l’étendue du pouvoir officieux dont dispose un conseiller présidentiel, plus proche du président que la plupart des ministres. Macron n’a rien inventé. De Gaulle avait en Foccart son vrai ministre des ex-colonies. Ce double exécutif fait partie des tares de la Ve République, dès sa naissance.

Mais les institutions ne suffisent pas à expliquer le vertige présidentiel. La faute en revient aussi à une partie des Français qui ont l’adulation aussi prompte que le rejet de l’objet adulé. En assistant aux meetings du candidat Macron, Le Plouc était frappé par l’enthousiasme hystérique qui l’enveloppait dans un grand manteau de dévotion. Il y avait dans cette frénésie amoureuse quelque chose de profondément obscène : un peuple qui s’abandonne au culte du chef. Comment de pas exploser ses plombs lorsqu’on reçoit un tel courant d’adulation ?

Et puis, «le canot de l’amour s’est brisé contre la vie courante» comme l’écrivait Vladimir Maïakovski dans sa dernière lettre avant de se donner la mort. A la dévotion succède alors la détestation, aussi folle l’une que l’autre. Il semble aujourd’hui que «le canot de l’amour» qui embarque Emmanuel Macron est en train de filer vers son opposé. Le yoyo dévotion-détestation n’est pas pour rien dans ce pessimisme propre aux Français que les sondages comparatifs avec les citoyens d’autres pays ont mis en exergue.

Toutefois, ce phénomène n’est pas partagé par tous les Français. On oublie trop souvent de rappeler qu’Emmanuel Macron n’a été élu que par défaut, face à une candidate d’une profonde médiocrité. L’actuel président n’a reçu que 43,6% des suffrages des électeurs inscrits. Quelque 34% du corps électoral, soit s’est abstenu, soit a voté blanc ou nul, malgré le risque Le Pen. Cela démontre qu’une bonne partie des Français attendent autre chose de la démocratie que l’émergence d’un roi en instance de guillotine. C’est le moment de leur proposer un autre type de gouvernance. Mais qui le fera ? Il ne faut pas compter sur Macron qui renforce encore le caractère monarchique de la présidence, ni sur les formations politiques qui restent engluées dans leurs calculs électoraux et n’ont de vision que celle de la taupe.

Le seul espoir se cache encore dans les replis du peuple. C’est de lui seul qu’il peut surgir.

Jean-Noël Cuénod

LA VIDEO INTEGRALE DE L'AUDITION DE GERARD COLLOMB AUJOURD'HUI

 

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18/07/2018

Poésie à lire et à hurler: PANIQUE

 

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Les flons-flons de la fête du ballon rond s’estompent comme les sons d’une fanfare qui s’en va loin de la Grand’place du village. Reste la panique. Panique devant le délirant cynisme des irresponsables de ce monde qui nous mènent droit sur le mur. Contents, heureux, fiers sont-ils de nous y conduire toutes sirènes hurlantes.

 Roule roule vers le mur vide

 

La plaine glisse sous tes pieds

Ta bouche ouverte gobe les mouches

Ta peau luisante frémit dans l’air

Ta carcasse fend la poussière

Tu cours plus vite que les mirages

Fantômes qui font trembler les routes

 

Un parfum de mort embaume l’été

Odeur de chèvrefeuille étranglé

Etranglé par le soleil couchant

Qui veut nous entraîner dans sa chute

Le monde hurle sauve-qui-peut

 

Roule roule vers le mur vide

Jean-Noël Cuénod

 

 

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03/07/2018

Poésie à lire et à écouter: MAIN

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Escale sur les terres de la poésie. Poème tout frais pondu. Si vous le voulez. A lire ou à ouïr. Ou les deux. Le son est à la fin du texte. Cliquer sur l'icône.


Tendre la main trop tendre, la main

S’agite dans les cendres glacées

Fouaille fouille farfouille frotte

Et s’écorche s’accroche s’arrache

Se détache de l’ombre du corps

Elle va vient vie sa vie la main

Mue par le vertige elle palpite

Comme un cœur dépourvu de sang

Comme un oiseau sans plume sans cri

Qui vole, sans mémoire du nid

 

Tendre la main, trop tendre la main

Tout ce qu’elle triture est glacé

Le vieux soleil n’y peut rien

Sans feu sans lieu sans loi sans foi

Les hommes ont éteint leurs yeux

Faibles lampes jetées au rebut

La main hors corps les cherche toujours

Incapable de faire autrement

Et se heurte aux fenêtres froides

A l’immense silence des steppes

 

Tendre la main trop tendre, la main

Saisissez-la comme une hypothèse

Sa fragilité vous sauvera

La force a tellement d’apparences

Parmi ses mirages un miracle

Un miracle à prendre sur le champ

Sinon il se refera mirage

Un miracle à prendre sur le chant

Pour que la main devienne oiseau

Et que son cri se fasse étincelle

Jean-Noël Cuénod


podcast
 

15:02 Publié dans Poésie L'Or du temps | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : poesie, poema, art | |  Facebook | | |

30/06/2018

Vol de nuit sur la laïcité

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Vol de nuit sur la laïcité à l’Assemblée nationale. Dans les dernières heures de mardi et les premières de mercredi, 180 députés (sur 577) rescapés du marathon parlementaire ont accepté, entre deux attaques de paupières, d’exclure totalement les institutions religieuses du répertoire des représentants d’intérêt (lobbyiste en franglais). De justesse : 88 voix contre 85.

Certes, ce vote ne clôt pas définitivement la question puisque la navette parlementaire entre Sénat et Assemblée nationale n’est pas terminée. Néanmoins, l’exclusion des associations cultuelles de la liste des lobbys risque fort d’être actée en fin de parcours.

Petit rappel : la loi sur la transparence de la vie économique, dite Loi Sapin II, prévoit l’établissement d’une liste des représentants d’intérêts, les fameux lobbyistes. Ce répertoire numérique, selon la loi, « assure l'information des citoyens sur les relations entre les représentants d'intérêts et les pouvoirs publics ». II est diffusé par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Encore maintenant, ce répertoire inclut les associations cultuelles – sans « r » et qui, parfois, n’en manquent pas ! – ou plus clairement dit, les institutions confessionnelles. Néanmoins, une exception est prévue par la loi, lorsque ces associations de type religieux sont en relation avec le ministre des Cultes, celui de l’Intérieur en l’occurrence, ce qui semble logique. Mais pour tous les autres types de relations entre institutions confessionnelles et organes du pouvoir, les associations cultuelles doivent être enregistrées dans le répertoire. Il en va ainsi, par exemple, lorsqu’un évêque veut aborder avec le ministre de la Justice, la question de la procréation médicalement assistée (PMA) et défendre le point de vue de son Eglise à ce sujet.

 Si le vote de la nuit de mardi et mercredi est finalement confirmé, les institutions confessionnelles seront donc totalement exclues de la liste des représentants d’intérêts et leurs relations avec les puissances publiques resteront confinées dans la discrétion.

Le député Raphaël Schellenberger (LR) a bien résumé le courroux qui a agité les chasubles : « Il nous semble particulièrement incompréhensible de mettre les religions et les représentants des cultes au même banc que des lobbyistes qui défendent des intérêts particuliers ». Réplique de son collègue socialiste Jean-Louis Bricout : « On connaît la capacité de ces associations cultuelles à influer, comme les autres associations, sur les décisions publiques. Elles doivent donc être placées par la loi au même rang que les autres représentants d’intérêts et ne doivent jouir d’aucun privilège particulier. »

Laïcité et transparence : le juste milieu

Tout d’abord, rappelons-le, être lobbyiste ou, plutôt, représentant d’intérêts (la formule suisse est plus rugueuse mais plus exacte : groupe de pression) n’a rien d’infâmant. Certes, les magouilles diverses ourdies par les industries agrochimiques, notamment, ont donné du lobby une image détestable. Mais à côté d’elles figurent parmi les groupes de pression, œuvres d’entraide, fondations pour défendre l’environnement, associations humanitaires, tous gens bien comme il faut, propres dans leur tête et leur cœur. Nombre de ces entités ne défendent pas des intérêts économiques privés mais poursuivent des buts d’intérêt général et social.  Il n’y a donc rien d’infâmant à ce que l’Eglise catholique romaine, l’Eglise protestante unie de France, l’Eglise orthodoxe, les communautés juives, musulmanes ou bouddhistes figurent sur le répertoire des représentants d’intérêts.

Les institutions confessionnelles doivent-elles être considérées comme des lobbys comme les autres ? Comme les autres, non ; comme des lobbys, oui.  Certes, les associations cultuelles ne seront jamais des groupements « comme les autres » puisqu’elles véhiculent un message qui relie l’humain à la transcendance et qu’elles prescrivent des normes morales sur lesquelles sont basées en grande partie celles de la société. D’ailleurs, aucun lobby n’est « comme les autres » ; ils ont tous leurs caractéristiques propres. Mais aucun d’entre eux ne représentent toute la société et il en va de même pour les institutions religieuses. Elles défendent une approche particulière de la vie en société et s’efforcent de promouvoir leur propre conception de la vie sociale. Elles sont donc bien un lobby ou un groupe de pression dans la mesure où elles cherchent à influencer le cours de la politique à divers échelons. Ce qui est parfaitement légitime. C’est non seulement leur droit de le faire mais leur devoir de citoyens, car le processus démocratique de prises de décisions nécessite que plusieurs voix, discordantes ou non, se fassent entendre. Mais pour que ce processus ne dérive pas dans les magouilles, les tractations de coulisses et l’emprise cléricale sur la politique, il convient de le protéger par des mesures de transparence. Que l’on identifie clairement ceux qui demandent quelque chose et ceux qui sont en mesure de le leur accorder.

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Et les francs-maçons ?

Certes, il convient de se méfier de la transparence qui, poussée à ses extrémités peut rendre nos existences invivables. Toutefois, un répertoire des représentants d’intérêts ne saurait être considéré comme une manœuvre liberticide dans la mesure où elle n’atteint pas la vie privée des personnes qui pourraient être concernées. (Dessin de Zep pour une brochure consacrée à la laïcité dans la République et canton de Genève).

Dès lors, le répertoire des représentants d’intérêt tel qu’il est en France n’a rien à voir avec l’obligation de se déclarer franc-maçon pour devenir député, comme le canton du Valais avait voulu le faire en Suisse, en vain heureusement. En effet, le répertoire français n’établit aucune différence, aucune discrimination entre les représentants d’intérêt. Leur vie privée n’est pas lésée. Personne n’est jeté en pâture.

 En revanche, en obligeant des candidats à se déclarer franc-maçon on porte atteinte à leur vie privée de façon discriminatoire puisque cette obligation ne vise que la franc-maçonnerie. Ainsi, les catholiques-conservateurs qui avaient voulu imposer cette obligation en Valais avaient pris garde de ne pas mentionner l’Opus Dei et ne visaient que les francs-maçons et quelques clubs de service qui n’avaient été ajoutés que pour tenter de noyer le poisson maçonnique.

Or, la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’Homme, qui avait jugé un cas similaire survenu en Italie, est claire : la discrimination découle du fait de traiter de manière différente, sauf justification objective et raisonnable, des personnes placées en la matière dans des situations comparables.

Dans le répertoire des représentants d’intérêt, tout le monde est considéré de façon égale, contrairement au cas que nous citions qui discriminait l’appartenance à une association par rapport à d’autres. Ajoutons qu’il serait tout à fait normal que des obédiences maçonniques fussent inscrites sur ce registre, elles aussi.

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La laïcité, une chance pour les aspirants à la chrétienté

Celles et ceux qui veulent exclure les institutions religieuses du répertoire des lobbys se disent choqués de voir leur église être considérée comme n’importe quel autre groupe de pression car elles seraient investies d’un caractère spirituel qui transcenderaient les contradictions sociales, économiques et politiques. (Dessin de Bernard Thomas-Roudeix)

Avant d’hasarder sa réplique, Le Plouc tient à dire d’où il parle, pour causer comme en 1968. Il est chrétien, franc-maçon au Rite Ecossais Rectifié, issu d’une famille protestante réformée ou plutôt, se considère comme un aspirant à la chrétienté, le Christ ayant mis la barre à une telle hauteur que ce n’est pas demain la veille que Le Plouc sera en mesure de l’imiter. Un modèle, le Christ. Pas un chef de parti qui réclame le versement d’une carte d’adhérent.

Le Plouc reste ébloui par le récit évangélique d’un Dieu Tout-Puissant qui se fait Toute-Faiblesse pour aider les humains à vaincre la mort. Récit unique dans l’histoire de l’humanité dont la force traverse l’espace et le temps.

Ce récit divin, les institutions religieuses du christianisme – quelles qu’elles soient – n’ont pas cessé de le dégrader en le trainant dans les coulisses des pouvoirs politiques, sociaux et économiques, en faisant de la hiérarchie ecclésiastique une lutte des ego (mais non pas des égaux !), en déclenchant des guerres séculaires et sanglantes. Dès lors, ces églises ne sont que les avortons dégénérés de l’Eglise corps du Christ qui n’a ni chef ni clan, mais une seule aspiration, l’Amour qui transcende la mort.

 Pour l’aspirant à la chrétienté, la laïcité n’est pas une fatalité, c’est la chance unique d’empêcher ces églises d’intervenir directement dans le champ politique et de poursuivre ainsi leur trahison du récit christique.

Certes, ces églises qui ont fait chuter leur majuscule n’ont pas commis que des horreurs et des lueurs divines se sont échappées de leur indignité. Ne l’oublions pas, de ses rangs sont sortis des organismes d’entraide qui ont secouru les victimes des injustices et de la misère ; aujourd’hui encore qui, à part les églises, défend vraiment la cause des migrants ? Voilà qui doit être porté à leur crédit.

Il n’en demeure pas moins que ses églises sans majuscule sont humaines, trop humaines pour prétendre échapper à la loi commune. Et il en va, bien sûr, de même pour toutes les autres institutions confessionnelles.

En outre, il existe une spécificité gallicane de l’Eglise catholique française. Dans le passé, elle s’est montrée particulièrement intolérante et envahissante sur le plan politique : croisade des Albigeois, massacre de la Saint-Barthélemy, dragonnades, soutien sans faille au Trône contre la République, adhésion tardive (mais réelle, cela dit) à la démocratie, la liste est longue. De même, plusieurs associations musulmanes s’efforcent elles aussi d’investir le champ politique pour imposer leur conception particulière de la vie en société.  

Par conséquent, commettre une entorse à la laïcité telle que l’exclusion des associations cultuelles du registre des lobbys, c’est un peu donner à un alcoolique un bonbon à la liqueur.

Jean-Noël Cuénod

 

 

 

 

 

 

 

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28/06/2018

Macron s’encouble sur le tapis de la migration

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S’encoubler… Voilà un verbe tiré de l’arpitan[1]qu’Emmanuel Macron ferait bien d’intégrer dans sa nov’langue. Il signifie: se prendre les pieds dans quelque chose qui se trouve par terre. Alors que le président français se rend aujourd’hui à Bruxelles pour le sommet européen sur la migration, il s’est donc encoublé dans sa stratégie du «en même temps». 

Ni à gauche ni à droite, les deux en même temps… Macron est parvenu à l’Elysée grâce à cette démarche chaloupée et oxymorique. Il a donc voulu la reprendre pour tenter de gérer l’ingérable question des migrants. Ingérable, dans la mesure où la réalité est estompée par les fumées âcre et épaisse des fantasmes de tous ordres, voire de tous désordres.

A gauche : j’incrimine l’extrême droite au pouvoir en Italie en traitant le nouveau gouvernement transalpin d’ «irresponsable» et de «cynique» après son refus d’accueillir les réfugiés embarqués dans le bateau Aquarius. A droite : je jette l’opprobre sur l’ONG allemande Lifelineen l’accusant «de faire le jeu des passeurs» et en concluant ainsi ma diatribe : «C’est d’un cynisme absolu!»

Permettez cet aparté: Macron utilise le même qualificatif insultant – «cynique»! – pour fustiger le gouvernement italien et l’ONG allemande. Le président français maîtrise trop son verbe pour que cet emploi soit dû au hasard ou à la pauvreté lexicale. Emmanuel Macron n’est pas Nicolas Sarkozy. Il s’agit donc bien de renvoyer dos-à-dos l’extrême droite italienne qui rejette les réfugiés et l’organisation humanitaire qui vient à leur secours. L’objectif : se placer au centre, comme figure morale (salut la gauche) et rationnelle (bonjour la droite). Cela dit, on peut se demander si cette démarche n’est pas, elle aussi, cynique !

Mais en faisant l’habile, le président jupitérien s’est encoublé dans ses foudres. Le démagogiste Matteo Salvini, ministre ligard de l’Intérieur, n’a eu aucune peine pour lui répliquer que l’Italie avait accueilli bien plus de migrants que la France. Paris est d’autant plus mal placé pour faire la leçon que l’extrême droite transalpine a été portée au pouvoir, en grande partie à cause du manque de solidarité des pays européens (exceptée l’Allemagne) dans la prise en charge des migrants échoués sur les rives italiennes.

De l’autre côté, la réplique de l’ONG aux accusations d’Emmanuel Macron est tout aussi cinglante : «Aurions-nous dû laisser se noyer les migrants?» A cynique, cynique et demi.

Emmanuel Macron veut défendre le droit d’asile tout en verrouillant énergiquement ses frontières. Un choix aussi ambigu n’aurait été soutenable que s’il était accompagné d’explications détaillées et sereines. Le président aurait alors pu se hisser à la position de patron de l’Europe qu’il convoite depuis l’effacement d’Angela Merkel. Au lieu de cela, par ses fulminations intempestives et ses coups de menton à contretemps, il s’est mis à dos à la fois la partie humaniste des peuples européens et les tenants de la fermeture des frontières nationales. Un beau chenit comme l’on dit aussi en arpitan !

Jean-Noël Cuénod

[1]Langue originelle de type francoprovençal, propre à la Suisse romande, à la Savoie et au Val d’Aoste

14:38 Publié dans Politique française, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : migration, migrants, macron, france, italie, europe | |  Facebook | | |

24/06/2018

Migrants : sans cœur, sans cervelle ?

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Oubliée, la photo du petit Aylan échoué sur une plage de Bodrum. Oublié, le millier de migrants morts noyés en deux jours. Nous avons l’émotion courte, submergée qu’elle est par la grande trouille de l’envahissement. En comparaison à cette marée panique, les cadavres clandestins pèsent bien peu. Et tous les discours édifiants n’y feront rien. La peur reste un sentiment plus fort que la pitié.

Serions-nous tous devenus d’impitoyables pleutres ? Des salauds pleurnichards ? Pas si vite car ce n’est pas si simple.

Certes, entendre les démagogistes d’extrême-droite bêler comme des moutons enragés qu’il faut continuer à rejeter à la mer des migrants en train de se noyer, c’est à vomir. Lorsque la vie d’êtres humains vacille vers une mort probable, ce n’est pas le moment de leur tourner le dos pour consulter les courbes de la démographie. Leur porter secours est la moindre des choses.

Cela dit, cette situation ne peut plus durer. En votant pour les démagogistes, les électeurs de nombreux pays européens l’ont bien signifié aux détenteurs du pouvoir. Les ignorer sous prétexte qu’ils ont voté pour de sinistres personnages serait suicidaire pour la démocratie. Il faut donc tenir compte de ce sentiment d’envahissement en expliquant qu’un phénomène d’une telle ampleur ne peut pas être réglé par les seules voies nationales, que les partis démagogistes ne règleront rien et ne feront que rendre la situation encore plus ingérable. Fermer les frontières d’un pays et laisser les voisins se débrouiller, cela ne marche pas. Chacun le constate. Les fermetures ne servent qu’à enrichir les intérêts des passeurs mafieux.

Alors vers qui se tourner ? Vers la coopération à l’échelon européen. « Vous êtes cinglé ! Vous avez vu dans quel état d’impotence croupit Bruxelles ? ». D’accord, elles sont nullissimes, les institutions européennes. Mais on a beau tourner le rubikub’s dans tous les sens, seul le continent dispose de la taille critique nécessaire pour dépasser un écueil de cette taille. Il faut donc expliquer, encore et encore, qu’en voulant abattre l’Europe, les démagogistes vont pulvériser le seul espace où l’on puisse élaborer une stratégie efficace pour gérer les migrations.

Expliquer encore et encore qu’avec les partis d’extrême-droite et leurs idiots utiles genre 5-Stelle au pouvoir, c’est l’envahissement garanti. Car ce n’est pas en agissant en ordre dispersé par les nationalismes que l’Europe sera en mesure de faire face.

Sans se bercer d’illusion car la migration fait partie de l’humanité depuis son apparition sur cette planète. Nous sommes confrontés à cette réalité que tous les glapissements démagogistes ne sauraient dissiper : un continent vieux, riche et qui se dépeuple est situé à quelques encablures d’un continent jeune, pauvre et qui est en pleine ascension démographique. Comment croire un seul instant qu’il n’y aura aucun effet de vase communicant entre les deux ? Autant prendre en compte ce phénomène irréversible et l’organiser pour sauvegarder notre mode de vie basé sur l’Etat de droit et la démocratie. Sans oublier de faire vivre les principes de la laïcité, élément essentiel pour encadrer les nouvelles formes de vie en société.

En niant l’évidence et en prônant une illusoire fermeture totale des frontières, les partis d’extrême-droite aggraveront encore la situation actuelle, soit une immigration désordonnée et anarchique placée dans les mains mafieuses du passage clandestin. Chez les démagogistes, côté cœur, c’est le désert et côté cervelle, ça sonne creux.  

Jean-Noël Cuénod

09:16 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (33) | |  Facebook | | |

15/06/2018

Spectacle: la Dame en Verte vous fera rougir

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Clown érotique? Voilà une formule qui frise l’oxymore. Le clown doit être asexué pour ne pas faire peur aux petits nenfants. Et surtout à leurs parents. Avec le spectacle que donne la Dame en Verte au Cirque Electrique, Ava, sa vie, son œuvre, la clownerie enlève lascivement ses masques prudes et prudents. La Dame en Verte vous fera rougir. Et rugir de rire. De plaisir? Ça, c’est votre vie privée. (Photos © Pierre-Étienne Vilbert)

Certes, les codes de la clownerie ne sont pas dépourvus d’érotisme, loin de là ; ils agitèrent l’inconscient des pervers polymorphes que nous fûmes jadis ou naguère. Mais justement, ils recèlent un tel potentiel explosif qu’il faut les cacher d’urgence sous d’épaisses couches de maquillage. C’est dire si la performance de la Dame en Verte, alias Oriane Bernard, contient une belle charge révolutionnaire. Car l’érotisme, la sexualité, la séduction traversent son spectacle où tout l’art circassien est mobilisé : trapèze, équilibrisme, prestidigitation, gags en cascades. Sans filet ? Sans filet car la Dame en Verte ne tombe jamais. Et surtout pas dans la vulgarité.

Tour à tour vamp, fakir, stars au zénith puis sombrant au nadir, Oriane Bernard incarne le rêve d’une femme qui se voit en croqueuse d’hommes, éblouissant le monde de son aura sexy. Avant de revenir à la réalité des mecs qui échappent à son filet comme de mornes et récalcitrants papillons. A la fin, envoyons valser le glamour. C’est encore ce qu’il fait de mieux, valser. Car pour le reste… Bonsoir!

Outre la prestation époustouflante d’Oriane Bernard, il faut saluer la mise en scène d’Alexandre Pavlata, la régie (pas facile à assurer sous un chapiteau) de Christian Peuckert et les costumes de Monika Schwarzl.

Il en va de cette Ava comme de certains vins que l’on dit long en bouche. Sur le moment, le rire éclate. Et puis, il se mue en autre chose, plus sombre, avec quelques gouttes d’amertume : l’éternel âpre désir de faire un avec l’autre.

Jean-Noël Cuénod

PRATIQUO-PRATIQUE

Vous avez jusqu’à dimanche 17 juin pour rendre visite à Ava au Cirque Electrique de Paris, place du Maquis du Vercors, dans le XXe arrondissement ; billetterie en ligne : www.cirque-electrique.fr (Tel. : 09 54 54 47 24).

Ce spectacle sera présenté le 10 octobre prochain au Festival Les larmes du rire à Epinal.

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13/06/2018

La leçon de Kim Jong-un à Emmanuel Macron

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Qui aurait dit qu’un jour le dictateur le plus méprisé de la planète – pourtant, la concurrence est vive – serait considéré par le président de la première puissance mondiale comme un interlocuteur à caresser dans le sens de la brosse chevelue ? Comme un chef d’Etat si important que le dit président doit se déplacer à ses portes pour parler avec lui, d’homme à homme ?

A Singapour, Kim Jong-un apparaît comme le grand vainqueur du bras de fer que le tyran nord-coréen avait initié contre Donald Trump dès l’élection de ce dernier. Promenade en duo, secouage de raquettes présidentielles, pose en commun devant la postérité, c’est tout juste si Trump et Kim ne se sont pas précipités dans un french kiss fougueux, tels jadis les camarades Brejnev-Honecker. Kim Jong-un a donc réalisé l’inaccessible rêve de son grand-père et de son père : que la bolcho-dynastie soit reconnue comme partenaire à part entière par Washington.

Et pour obtenir ce résultat, la Brosse Infernale n’a pas eu besoin de signer un acte de contrition. La déclaration d’intention paraphée par Trump et Kim n’engage à rien et relève, même écrite, de la parole verbale. La voici :

  • Les Etats-Unis et la République populaire démocratique de Corée s’engagent à établir de nouvelles relations E.-U. – RPDC, conformément à la volonté de paix et de prospérité des peuples des deux pays.
  • Les Etats-Unis et la RPDC associeront leurs efforts pour bâtir un régime de paix durable et stable dans la péninsule coréenne.
  • Réaffirmant la déclaration de Panmunjom du 27 avril 2018, la RPDC s’engage à travailler à une complète dénucléarisation de la péninsule coréenne.
  • Les Etats-Unis et la RPDC s’engagent à restituer les restes des prisonniers de guerre et des portés disparus au combat, avec un rapatriement immédiat de ceux déjà identifiés.

Aucun calendrier, aucune contrainte. Trump adopte vis-à-vis du nucléaire Coréen l’attitude inverse que celle qu’il a opposée à l’endroit du nucléaire iranien. Et voilà le pire des régimes, celui des Kim, blanchi gratuitement par la Maison de même couleur.

Quel contraste avec le sort réservé par Donald aux chefs d’Etat du G7 : Emmanuel Macron, Justin Trudeau, Angela Merkel traités comme des valets de ranch, tout juste bons à recevoir des volées de coups de pieds aux fesses entre deux bordées d’injures !

 A cet égard, le président français ferait bien de prendre leçon sur le sanguinaire hérisson replet qui règne sur Pyongyang. Lorsque Trump a poussé sa trogne sur le devant de la scène internationale, Emmanuel Macron a cru bon lui réserver un accueil triomphal. Puis, en avril dernier, juste avant que les Etats-Unis se retirent de l’accord nucléaire avec l’Iran, Jupiter avait désamorcé sa foudre pour se faire tout miel et oindre de flatteries, de protestations d’amitiés et autres onguents onctueux l’ours à la tignasse jaune.

Dans l’esprit de Macron – si tant est que l’on puisse s’y glisser – ces jolies manières devaient inciter Trump à ne pas oublier qu’il avait ses fidèles alliés en Europe et qu’il serait du meilleur goût de les ménager ; qu’il se retire progressivement de l’accord iranien mais sans que cela nuise à l’Europe.

 Ces sucreries diplomatiques ont donc fait sur le président américain l’effet inverse. Il les a considérées comme autant de marques de faiblesse, provoquant chez lui une réaction de mépris vis-à-vis de ce frenchie aux manières chantournées de petit marquis parfumé. Rien de tel que les rudes bourrades entre vrais mecs dans les vapeurs du fumier.

Lorsqu’un porteur de bottes texanes rencontre un chausseur d’escarpins, on sait vite lequel des deux va boiter.

Kim Jong-un a pris le parti opposé. Provocation sur provocation. Et que je te menace d’envoyer des missiles nucléaires sur l’ile américaine de Guam. Et que je te traite Trump de « gâteux mentalement dérangé » (à Pyongyang, on ne craint pas le pléonasme), de « vieux fou », de « gangster », de « fripouille ». Tout heureux de trouver enfin un gus à sa mesure, Trump s’est mis en duo avec la Brosse Infernale : « Rocket man », « petit gros affameur de son peuple », « attend voir que je te balance ma big bombe pour t’éclater ». La température ayant grimpé juste là où il fallait, les duettistes ont pu changer d’octave : « Maintenant qu’on s’est bien engueulés, causons ».

Trump et Kim ne connaissent qu’une chose, le rapport de force dans toute sa brutalité. Ils sont donc faits pour s’entendre. La Brosse Infernale a bien jaugé son adversaire-partenaire. Il n’aime pas les petits Mickey tout faibles, Donald. Il apprécie qu’on lui résiste, ça le met en valeur, bien plus que de faire des ronds de jambes devant les costumes Smuggler ou, pis, les tailleurs Chanel. Et même, ça le rassure ; il se trouve en terrain plus adapté à sa démesure. Après tout, le monde impitoyable des dealers immobiliers est-il si différent de celui des propriétaires de la Corée du Nord, mis à part les exécutions de ministre au tir de missile ?

Emmanuel Macron est un tueur aux yeux bleus, mais à l’échelle de la politique française seulement. Pour s’imposer dans les rapports de force mondiaux, la ruse et les coups de billard à trois bandes ne suffisent pas. Il faut encore faire l’apprentissage de la brutalité. Monsieur Macron, il faudra chausser vos bottes texanes. Point besoin de les cirer.

Jean-Noël Cuénod

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08/06/2018

« La nation contre le nationalisme »

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Voilà un bouquin à emporter dans vos bagages pour bronzer utile : La nation contre le nationalisme, écrit par le professeur Gil Delannoi et publié au PUF. Il balaye toutes les idées reçues qui encombrent le concept de nation et la rendent si confuse. En résumé, malgré la globalisation, la nation n’est pas devenue obsolète. De même, elle ne saurait être considérée comme néfaste a priori.

Le politologue français rappelle les distinctions établies par la Grèce antique : « demos » – le peuple en tant qu’acteur politique – « genos » – notion biologique qui se rapporte à la filiation – « ethnos » – qui est de nature culturelle avec le partage d’une langue commune[1], d’usages, de mythes. C’est cette dernière qui se rapproche le plus de la nation au sens moderne du terme.

Qu’est-ce qu’une nation ? Brève question, vaste réponse. Delannoi s’inspire de Renan pour  définir quatre modèles fondamentaux d’organisation  (formes Tribus, Cité, Empire, Nation).  Certaines Tribus, par la division du travail se sont muées en Cités. Et quelques Cités, en en conquérant d’autres, sont devenues des Empires. Renan situe ainsi la Nation dans ce processus : une Nation est une entité politique et culturelle qui succède à la tribu, la cité et l’empire sans toutefois les supprimer. La forme Nation comme forme politique s’est forgée en Europe par opposition à tout empire unificateur continental.

Gil Delannoi s’attaque au préjugé qui associe la Nation aux conceptions raciales ou ethniques : La Nation politique prévaut sur la Nation culturelle qui elle-même prévaut sur la nation ethnique. La Nation ne convient pas aux conceptions raciales. La fixité ethnique est mieux assurée par les autres formes politiques, Tribu, Cité ou Empire. En comparaison, la Nation est un espace plus abstrait, clos pour instaurer la liberté politique et la solidarité sociale.

Le nazisme contre la Nation

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Les pensées contemporaines sautent comme des moutons en troupeau de la Nation au nationalisme, puis au nazisme, présenté comme l’expression extrême du nationalisme. Erreur fondamentale selon le professeur Delannoi : le nazisme s’oppose à la conception démocratique d’une Nation d’égaux et lui substitue une conception organique d’un corps social biologique qui n’est pas plus national que tribal mais racial (…) la doctrine nazie des races ne pouvait s’accomplir que dans un empire pyramidal qui interdit toute coexistence de nations égales en droit.         

Quant au nationalisme proprement dit, il s’agit avant tout d’un véhicule ; Mussolini était un nationaliste certes, mais Gandhi aussi : Les nationalismes belliqueux sont ceux des dictatures et des régimes autoritaires. L’inverse se vérifie tout autant. Les Nations démocratiques ne se font pas la guerre[2]. La variable décisive n’est donc pas la Nation mais la présence ou l’absence de démocratie, comme régime et comme société.

La Nation née des acquis positifs de la Révolution française reste pour l’instant le seul terreau qui permet le respect des droits humains, le fonctionnement démocratique et cet ensemble d’instruments de régulation que l’on appelle Etat de droit. La Nation démocratique forme le plus sûr rempart contre les nationalismesnon-démocratiques, internes ou externes.

L’international contre le postnational

La globalisation va-t-elle effacer les frontières ? Gil Delannoi ne le pense pas en soulignant qu’elle n’a rien d’irréversible : La planète Terre étant un système fini et ses ressources énergétiques limitées, ce n’est pas seulement un arrêt dans le développement de la globalisation mais peut-être un recul qui semble s’annoncer.

Les effets de la pollution, parlons-en ; ils ignorent les frontières. Réponse du politologue : Il est vrai que ces problèmes requièrent une coopération internationale et que la nation n’est pas la bonne échelle pour les résoudre. Il défend donc la coopération entre nations démocratiques plutôt que l’abolition des frontières au profit d’une entité qui risque fort d’être impériale et donc non-démocratique :

Tout l’enjeu contemporain est d’opter pour l’international contre le postnational et contre le nationalisme chauvin et égoïste. Autrement dit, des frontières ouvertes mais flexibles selon les situations, ni fermées ni abolies.

Et l’Union européenne dans tout ça ? Si elle veut se développer et devenir démocratique, c’est en s’appuyant sur les Nations en tant que données historiques, en tant que consciences culturelles et qu’institutions politiques qu’elle a les meilleures chances d’y parvenir (…)

Pour l’instant, on ne voit guère la forme que l’UE adopte actuellement ; elle n’est ni Tribu, ni Cité, ni Empire, ni Nation. C’est une sorte d’Europe des Etats et/ou de l’euro dont on voit bien les limites.

En constatant le déferlement de passions nationales qui submerge la planète Foot ou Olympique, on se dit à la suite de Gil Delannoi que l’idée de Nation est en effet très profondément ancrée dans les populations et que ce phénomène n’est pas aussi superficiel que le suppose nombre d’intellectuels.

La Nation souveraine mise en péril par les Etats-Unis ?

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Toutefois, Le Plouc hasarderait deux objections à ce brillant et, sur la plupart des points, convaincant ouvrage. Il en a fait part au professeur Delannoi (photo Didier Goupy). Voici l’échange qui conclut ce papier.

Le Plouc : – L’extension du droit américain à la planète entière confère à l’Empire des Etats-Unis une dimension universelle qu’aucun autre Empire n’avait atteint avant lui.Désormais, nous sommes tous contraints de nous soumettre aux intérêts américains, parfois au détriment de nos intérêts nationaux. Washington n’a d’ailleurs même plus besoin de sévir a posteriori. Il suffit que Trump déclare que son pays frappera les entreprises non-américaines qui resteraient en Iran pour que le constructeur automobile français PSA annonce son retrait de la République islamique, que le groupe Total prépare ses valises à Téhéran et que les entreprises suisses basées dans ce pays refusent toute nouvelle commande.

Dès lors, comment les Nations peuvent-elles s’opposer à ce mastodonte ?

Gil Delannoi : – Dans mon lexique, il s’agit plutôt d’une domination hégémonique des Etats-Unis que d’un comportement impérial, mais c’est un détail de définition. En effet, l’hégémonie parvient souvent à s’exercer presque sans sévir en dehors de son territoire ! En ce sens elle surpasse l’Empire. On pourrait soutenir en parallèle que l’Allemagne est, d’une autre manière, hégémonique dans l’Union européenne. Pour sortir d’un tel blocage hégémonique, il faut une coalition très large ou presque unanime des « anti-système » contre « l’hégémon ». Dans un système où la puissance hégémonique coalise ou domine une moitié des acteurs en présence, celle-ci court peu de risque d’être limitée dans ses prétentions. Pourtant n’est pas impossible de résister aux Etats-Unis aujourd’hui mais cela suppose une coalition (au moins ponctuelle) des Européens avec la Chine, le Japon et quelques autres.

Il me semble que le même problème risque de se poser avec la généralisation de l’anglais comme langue de communication entre les élites planétaires (nationalistes ou non, soit dit en passant). On peut chanter les louanges du passage à l’anglais en tant que dimension cosmopolite. Pour ma part, je donne un cours en anglais et écrit dans cette langue. Cela revient néanmoins à créer deux planètes parallèles, celle des élites « anglo-fluentes » et le reste des exclus locaux. Il est vrai que le « globish » sert d’intermédiaire appauvri mais pratique.

Le Plouc : – Une nouvelle forme d’Empire est née au sein de l’économie numérique dominée par les géants de ce secteur, les fameux GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) qui se moquent des frontières et choisissent leurs sièges principaux en fonction de la gentillesse fiscale des pays d’accueil. Dans un tel contexte, la protection des frontières ne relève-t-elle pas du leurre ?

Gil Delannoi : –Ce second point semble moins redoutable que le précédent. Les G7, 8 ou 20 pourraient très facilement se coaliser pour taxer normalement (donc sans abus de pouvoir) ces « free-riders » planétaires. On ne peut même pas les défendre au nom du marché, car la plupart d’entre eux sont en situation de monopole ou duopole. Rien n’empêche donc de limiter leur position dominante aussi bien au nom du marché que de la social-démocratie. Pourquoi non ? C’est par lâcheté, corruption ou complaisance, mais certainement pas par impuissance. Les GAFAM peuvent probablement continuer à prospérer si un seul continent les refuse, mais certainement pas au-delà. Comme ils ne visent que leur propre intérêt, les contraindre à négocier n’est pas si difficile.

Que ces entreprises échappent pour l’instant au contrôle classique de l’Etat-nation n’est pas faux, mais dans le monde impérial-chaotique du « sans frontière » qui le remplacerait, ces multinationales donneraient encore davantage le ton puisque, au lieu de rivaux pusillanimes, elles n’auraient plus aucun adversaire potentiel, sinon des concurrents commerciaux partant avec un lourd handicap à l’assaut des privilégiés de la mondialisation. L’Union européenne est l’échelle minimale d’intervention qi l’on veut peser sur de tels acteurs « hors sol ». Dans cet affrontement il me semble que les actionnaires qui ont intérêt à favoriser leur rente de situation en faveur de ces GAFAM ne sont pas aussi puissants que la coalition des Etats, lesquels sont, sans exception, pénalisés par une évasion fiscale massive et une distorsion durable de la concurrence.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Qu’en est-il des pays plurilinguistiques comme la Suisse ? Ce qui relie les Suisses ce n’est pas la langue – ils en ont quatre, en ne comptant pas les dialectes – ni la religion mais un héritage commun, celui de la démocratie directe qui est devenue bien plus qu’un mode de scrutin, un véritable art de vivre collectivement par les débats qu’elle suscite et l’aptitude au consensus qu’elle génère.

[2]Pour Gil Delannoi, la Première Guerre mondiale est une guerre entre impérialismes nationaux et non une guerre entre nations démocratiques.

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31/05/2018

Babtchenko : le journaliste de Schrödinger

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Il y avait le chat de Schrödinger, du nom d’Erwin Schrödinger qui a mis en scène un félin pour illustrer les problèmes liés à la mesure dans la physique quantique. En très gros, tant qu’il se trouve dans boîte, le chat est à la fois mort et vivant. Ce n’est qu’en l’ouvrant, que l’on peut se rendre compte de son état. Aujourd’hui, est apparu le journaliste de Schrödinger, à la fois mort et vivant, mort puis vivant, en la personne d’Arkadi Babtchenko.

Après avoir annoncé que ce journaliste russe réfugié à Kiev avait été assassiné par des agents au service de Poutine, le SBU (Service de sécurité ukrainien) a présenté à la presse un Arkadi Babtchenko tout ce qui a de plus vivant, comme le matou du physicien sorti tout vif de sa boîte après l’effondrement, du bon côté, de la fonction d’onde.

Comme le FSB, son homologue et adversaire russe, le SBU est un avatar du KGB de l’ère soviétique. C’est dire qu’en matière de désinformation toxique, nous avons à faire à des artistes dotés d’une imagination fertile. Mais c’est tout de même la première fois qu’un service dit secret met au grand jour une sienne manipulation de cette envergure. Cela cacherait-il une autre manipulation ? Une manipulation dans la manipulation qui elle-même cacherait une autre manipulation dans la manipulation ? Vertige de la mise en abyme version ex-soviétique.

Par conséquent, personne ne sait ce qui s’est passé réellement, à part Babtchenko et les agents du SBU – et encore ! Inutile de gloser plus longtemps sur ce conte à mourir debout.

En revanche, il nous dit beaucoup de chose sur le statut de la vérité. Avec Rudyard Kipling, on sait que la vérité est la première victime de la guerre. Le conflit russo-ukrainien n’a rien inventé. Mais en temps de paix aussi, la vérité devient dans les mains du pouvoir aussi malléable que de la pâte à modeler. Après tout, c’est l’entourage de Trump – élu en grande partie grâce à l’infox[1]– qui a mis au point la théorie des faits alternatifs. Un fait n’est pas un fait, c’est un récit. Autant de récits, autant de faits. Le vrai et le faux se diluent dans un relativisme général et déprimant où tout se vaut. Ce statut branlant de la vérité n’est sans doute pas pour rien dans cette impression de dépression nerveuse qu’éprouve un nombre croissant d’humains, contemplant d’un air désolé les débris de leur boussole fracassée.

Or, ce point de vue trumpesque et cyniquement débile, n’est pas sans quelque fondement, sans jeux de mots scabreux.

 En effet, l’objectivité absolue ne saurait être atteinte par nous autres humains, puisque nous ne pouvons pas saisir en direct les objets qui nous sont extérieurs. Notre cerveau les interprète par le truchement de nos sens plus ou moins en bon état de fonctionnement (si je suis enrhumé, la réalité parfumée de la rose m’échappera). Dès lors, toute interprétation de cette réalité fait l’objet d’une reconstruction sous forme de récit. Sur le plan scientifique, ce qui est appelé vérité relève d’un consensus qui indique qu’à ce stade de la connaissance, la plupart des savants tombent d’accord pour formuler telle ou telle loi. Quitte à la remettre en cause, si d’ultérieures recherches la contredisent d’une manière ou d’une autre. Le doute reste la meule qui aiguise la science. La vérité est donc forcément relative puisqu’elle peut être remise en cause.

Mais si l’on se tient à ce constat, on peut dire n’importe quoi. La société humaine risque alors de sombrer dans la folie, puisque le délire a le même statut que la pensée. Il faut donc tenter de trouver des issues à cette impasse.

Première issue : choisir les récits de la réalité en fonction de leur nature. Certains enferment l’humain dans un circuit mortifère ; d’autres l’ouvrent vers un horizon vital. Toutefois, on ne saurait s’en contenter. Certains récits d’ouverture peuvent se révéler mortifère à l’usage, même si l’inverse ne se vérifie guère, semble-t-il.

Deuxième issue : le consensus sur le réel. Si plusieurs instances tombent d’accord sur un récit de la réalité, c’est plutôt bon signe. Néanmoins, la majorité peut se tromper et parfois, très lourdement. Un grand nombre d’Allemands avaient adhéré au récit élaboré par les nazis. On a vu le résultat.

Troisième issue : le doute systématique. Dès qu’un récit est proposé, il convient de le renifler, avec un soupçon de méfiance tout en maintenant ouvertes les écoutilles de l’intelligence, comme le fait votre chat lorsque vous avez fréquenté une autre maison que la sienne. Cette méfiance doit encore être redoublée lorsque le récit a été conçu par des êtres de pouvoir dont le mensonge demeure l’un de leur principal outil de travail.

Lorsque l’on tient compte de ces trois éléments, à savoir nature du récit, consensus sur le réel et doute systématique, on a mis toutes les chances de son côté. Cela dit, même avec ces élémentaires précautions, il est possible de se faire duper tant la perversité des humains se révèle créatrice.

Cette démarche faite de discernement et de doute ne contredit nullement la foi en une force suprême et créatrice. Cette foi, on peut ou non l’éprouver. On peut en témoigner. Mais on ne saurait en aucun cas l’imposer. Elle ne relève pas du domaine de la démonstration probante mais d’une forme d’intuition qui transcende la raison. Confondre le domaine de la raison avec celui de la foi est aussi un récit. Mais il peut mener aux pires extrémités. Se souvenir de l’avertissement du Christ : « Mon Royaume n’est pas de ce monde ». La certitude non plus.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Le premier qui dit fake news sera condamné à assister à une séance de l’Académie française.

16:53 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : babtchenko, russie, poutine, ukraine, fsb, sbu | |  Facebook | | |

29/05/2018

Le voile islamique à toute vapeur

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Est-il possible de débattre sur le port du voile islamique sans se déchirer ? Non sans doute, à ouïr la polémique en cascade née de l’intervention publique, tout voile dehors, de Maryam Pougetoux, présidente de l’UNEF (Union nationale des Etudiants de France) à l’Université de Paris-Sorbonne.

« Atteinte intolérable à la laïcité ! » accusent les adversaires de la syndicaliste étudiante. « Scandaleuse réaction de nature islamophobe ! » contre-attaquent ses défenseurs. Dans les deux camps, l’intelligence a fait désertion, semble-t-il. Intelligence, c’est-à-dire capacité à relier les choses entre elles.  

Révélateur de cet état d’abrutissement médiatique dans lequel nous sommes englués, tout le monde a oublié les propos que tenaient la dirigeante de l’UNEF pour ne garder en mémoire que ce bout de tissu dont elle s’est affublée. A la façon du taureau obnubilé par le chiffon rouge que le torero agite devant son mufle, nous fonçons tête baissée.

Alors, tentons de faire le tri, sans se bercer d’illusion : la flûte de la raison sera submergée par les grosses caisses des indignations réciproques. Prenons cette modeste démarche comme un exercice d’hygiène mentale par temps pollués.  

Tout d’abord, il convient, une fois de plus, de rappeler les trois piliers fondamentaux de la laïcité, au lieu de lui faire dire n’importe quoi, à savoir séparation de l’Etat des institutions confessionnelles, garantie de la liberté de conscience et neutralité de l’Etat à l’égard de toutes les confessions.

Par conséquent, lorsque Mme Pougetoux répond aux questions du journaliste de la chaîne télévisée M6 en étant voilée, la laïcité n’est pas violée. Elle représente un syndicat, organe non-étatique, et peut se présenter comme elle l’entend. La clameur publique aurait-elle retentit avec autant d’ardeur si elle avait arboré une croix huguenote, une médaille de la Vierge ou une étoile de David ?  

En revanche, à l’intérieur de son organisation, des militants seraient parfaitement en droit de lui reprocher son accoutrement, signe d’une appartenance confessionnelle qui n’est pas partagée par tous les adhérents, ceux-ci se trouvant ainsi propulsés dans un contexte religieux, étranger aux buts du syndicat.

Mais il ne s’agirait alors que d’une affaire interne au syndicat. Lorsque le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb reproche à Maryam Pougetoux de porter le voile, il sort de son rôle de représentant de l’Etat. Cela ne le regarderait que s’il était membre de l’UNEF ou que si Mme Pougetoux était fonctionnaire, ce qui n’est le cas ni de l’un (depuis au moins de nombreuses décennies !), ni de l’autre. Collomb ne fait qu’utiliser une de ses vieilles ficelles politicardes : allumer un feu pour que sa fumée occulte les vrais problèmes.

Cela dit, il ne faudrait pas que la dirigeante du syndicat nous prenne pour des truffes hallal. Ce n’est pas un simple foulard discrètement disposé sur ses cheveux qu’elle a choisi de mettre, mais une vêture qui couvre la tête et le corps comme une sorte d’uniforme. En France – et particulièrement dans le contexte qui est le sien depuis les attentats et la montée de l’islam radical – cette tenue n’est pas que religieuse, elle relève de l’emblème politique. Et c’est bien un message de cette nature que Maryam Pougetoux a voulu faire passer : « J’interviens sur le champ social français en tant que musulmane engagée et déterminée à promouvoir l’islam politique. » Peu importe les dénégations que pourraient émettre la dirigeante syndicale, c’est ce que chacun aura traduit du langage corporel qu’elle utilise. C’est une attitude qui doit aussi être appréhendée en fonction d’un autre contexte, celui de l’infiltration de militants salafistes à l’intérieur des syndicats[1].

Toutefois, Maryam Pougetoux est en droit de faire étalage de ses choix politiques, cela relève de la liberté d’expression la plus basique. Répétons-le, ce n’est qu’aux autres membres de l’UNEF de lui en faire éventuellement le reproche, en fonction des règles internes du syndicat. Nous sommes dans le même cas de figure que le port par un représentant syndical d’un maillot à l’effigie du Che ou d’une chemise frappée de la faucille et du marteau.

Le voile qui chiffonne Charlie-Hebdo

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Si la présidente de l’UNEF-Paris-Sorbonne est libre de s’entortiller dans son voile et d’affirmer son appartenance à l’islam politique, d’autres citoyens disposent de la même liberté pour lui reprocher son engagement ou s’en moquer. Charlie-Hebdo a usé de ce droit en mettant en « une » la caricature de Maryam Pougetoux. Aussitôt, l’hebdomadaire a essuyé une pluie d’accusations injustifiées.

Cette couverture relève-t-elle de l’« islamophobie » ? Ce mot est tellement farci d’ambiguïtés qu’il vaudrait mieux ne pas l’utiliser. Après tout, comme n’importe quelle opinion, chacun peut critiquer une confession, sans que ses fidèles se sentent automatiquement attaqués. Mais le mot « phobie » peut être pris dans le sens « haine pathologique » ce qui risque de le faire déborder du bassin des idées vers les pelouses pelées du racisme. Ce n’est plus seulement la religion qui est critiquée, cela relève de la légitime expression ; c’est aussi l’appartenance ethnique supposée de ses fidèles qui est visée, cela relève de l’illégitime discrimination.

Si on vilipende le pape en tant que religieux, nous restons dans le débat critique. Si on l’attaque en tant qu’Argentin, nous faisons acte de xénophobie.

Dans sa « une »,Charlie-Hebdo se moque de Maryam Pougetoux uniquement dans sa fonction de dirigeante de l’UNEF et en tant qu’elle fait la promotion d’une confession particulière. Dès lors, accuser l’hebdomadaire d’« islamophobie » n’est pas pertinent.

Dans cette polémique en cascade, il ressort que le ministre de l’intérieur n’a pas à se prononcer sur l’appartenance confessionnelle d’une citoyenne ou d’un citoyen, puisqu’il est le garant de la neutralité de l’Etat en la matière. Il ressort aussi que Charlie-Hebdo est parfaitement dans sa vocation de journal anticlérical en raillant le voile islamique d’une dirigeante syndicale.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Lire le blogue « Un Plouc chez les Bobos » du 30 novembre 2017 : « Comment les salafistes infiltrent les syndicats ».

17:50 Publié dans Laïcité, Politique française | Lien permanent | Commentaires (21) | Tags : islam, charlie-hebdo, voile, unef | |  Facebook | | |

23/05/2018

Art – Le Plouc et un ami peintre primés !

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L’artiste Pierre Guerchet-Jeannin et Le Plouc (Jean-Noël Cuénod, auteur des textes) ont reçu le Prix du Jury 2018 au Salon « Sous Couverture » consacré aux éditions d’art. L’ouvrage primé est un livre-objet d’art intitulé « Car casse ou la mort dans l’âme ? » Le Plouc met en vente (240 euros) quelques exemplaires qui lui restent. Si vous êtes intéressés, vous pouvez lui adresser un courriel : jean-noel.cuenod@orange.fr.

Le Salon « Sous Couverture » s’est tenu du 28 avril au 6 mai derniers à Saint-Antonin-Noble-Val dans le Tarn-et-Garonne. Le prix a été obtenu à l’unanimité des jurés. A eux merci !

N’hésitez pas à faire un tour sur le site du peintre et graveur Pierre Guerchet-Jeannin

http://www.guerchet-jeannin.fret sur celui de son épouse, artiste elle aussi, http://www.guerchet-jeannin.fr

Présentation du livre-objet d’art  

"Car casse ou La mort dans l'âme ?"composé de 19 photos, d'une linogravurede Pierre Guerchet-Jeanninet des textes de Jean-Noël Cuénoda été tiré en offset/numériquesur les presses de l'imprimerie Advence à Paris, Francesur papiers Rives Tradition 250grchemise Keaycolour Bourgogne 300grRéalisation graphique Flavie Jeannin ; textes en caractères Haas helvética & Destroy.

Etui en acier oxydé, verni,avec la participation de Jean-Pierre Dall'Anese.

Tirage limité à 45 exemplaires numérotés de 1 à 45 (240 euros l’exemplaire)et 7 exemplaires hors-série, numérotés de I à VII.

Jean-Noël Cuénod

13:55 Publié dans Cult(e)ure, Livres, Poésie L'Or du temps | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : art, livres | |  Facebook | | |

21/05/2018

La Franc-Maçonnerie attaquée en Italie

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Le programme de gouvernement signé en Italie par les deux partis démagogistes « Cinque Stelle » et la Lega d’extrême-droite contient un alinéa stipulant qu’aucun ministre du futur cabinet transalpin ne doit appartenir à la Franc-Maçonnerie. C’est l’une des constantes des mouvements totalitaires en général et fascistes en particulier : bannir la Franc-Maçonnerie.

Il en va ainsi des entités politiques dits « antisystèmes » : sous couleur de nouveauté, elles nous resservent des recettes éculées. L’alliance de la carpe ligarde et du lapin étoilé ne fait donc pas exception. Il faut dire aussi que l’on n’efface pas vingt ans de fascisme en Italie d’un simple coup de gomme.

Le prétexte que ne manquera pas de brandir les deux formations démagogistes aura pour figure feu Licio Gelli et sa pseudo-Loge maçonnique P2 qui avaient ébranlé l’Italie dans les années 70, avec quelques secousses sismiques enregistrées à Genève où le patron de la P2, Licio Gelli, fut arrêté avant de s’évader de la prison de Champ-Dollon en corrompant un gardien, puis de s’y reconstituer prisonnier par la suite.

Pseudo-Loge P2, disions-nous. Si Licio Gelli avait été régulièrement initié en 1964 à la Franc-Maçonnerie, son entité, elle, n’était aucunement régulière au regard des traditions et de l’organisation des loges maçonniques. Gelli avait investi en 1966 une ancienne Loge dite « de passage », « Propaganda Due », créé en 1877 sous le nom « Propaganda Massonica ». A l’origine, elle n’initiait pas de nouveaux membres mais accueillait les parlementaires de province et qui venaient à Rome pour remplir leur mandat d’élu. Dès l’arrivée de Mussolini au pouvoir en 1924, la Franc-Maçonnerie fut interdite et sévèrement réprimée. En 1945, avec le retour à la démocratie, le Grand Orient d’Italie a réactivé la Loge sous le nom « Propaganda Due », afin de transmettre les valeurs maçonniques de liberté de conscience et de laïcité au sein d’une Italie qui venait de sortir du fascisme et se trouvait encore sous l’influence du Vatican.

Cette Loge P2 vivotait lorsque Gelli en a fait son instrument dès 1966. Il a transformé cet Atelier en une sorte d’institution clandestine pour s’opposer à l’arrivée au pouvoir du puissant Parti communiste italien et faire pièce au compromis historique qui se dessinait entre le PCI et la Démocratie Chrétienne. La P2 a participé à la stratégie de la tension en étant plus ou moins liées à des attentats destinés à déstabiliser l’Italie. Elle a aussi élaboré une vaste stratégie d’influence en conviant une foule de parlementaires, de ministres, de généraux, de dirigeants de médias à rejoindre ses rangs. Dans la liste de 962 noms (sans doute incomplète) trouvée au domicile de Licio Gelli, figure celui d’un certain Silvio Berlusconi.

Une Loge maçonnique d’un millier de personnes, cela n’existe pas. En outre, les récipiendaires étaient reçus par trois petits coups d’épée sans autres cérémonies. Or, les réceptions maçonniques se déroulent selon des rituels bien précis et éprouvés par une longue tradition. Dès lors, Gelli ne procédait par à des initiations maçonniques. Sa P2 fut d’ailleurs dissoute dès 1974 par le Grand Orient d’Italie. Mais grâce à d’habiles manœuvres, Gelli a pu tout de même continuer ses manipulations pendant quelques années. La dissolution effective a eu lieu en 1981.

Franc-Maçonnerie: Churchill n'aurait pas pu être ministre en Italie!

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Voilà le donc le prétexte qu’utilisera sans doute les étoilés et les ligards italiens pour entamer leur première action antimaçonnique.
Les Francs-Maçons n’échappent pas au sort de tout groupe humain dont aucun n’est à l’abri des dérives. Faudrait-il interdire aux catholiques de siéger au gouvernement parce que des prêtres se sont livrés à la pédomanie et que leurs actes ont été couverts par leur hiérarchie ? Ce serait absurde et odieux. C’est tout aussi absurde et odieux, de le faire à l’endroit des Francs-Maçons, en excipant des turpitudes de la P2.

S’attaquer aux Francs-Maçons n’est jamais anodin. Ce n’est pas par hasard si les premiers actes des dictateurs consistent à les poursuivre, voire à s’en débarrasser physiquement, à l’instar de Mussolini, de Hitler, de Franco, de Pétain mais aussi de Lénine et de Staline. Les rituels maçonniques portent en eux cette liberté de conscience qui est insupportable aux tyrans.

Si la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et la France avaient pris les mêmes dispositions antimaçonniques que préconisent les deux partis démagogistes italiens, elles se seraient privées de grands dirigeants qui ont marqué leur histoire au XXe siècle tels, entre de nombreux autres, Winston Churchill, Franklin D. Roosevelt et Pierre Mendès-France.

Jean-Noël Cuénod

18:09 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook | | |