15/06/2012

Requiem pour Bayrou. La France est orpheline de son centre

 

 

 Les élections législatives françaises signeront-elles l'acte du décès politique de François Bayrou? La capacité de résurrection du démocrate-chrétien béarnais ne saurait être sous-estimée. L'ancien ministre peut encore rebondir. Mais on n'en dira pas autant de son parti, le MoDem.

 

Depuis cinq ans, Bayrou a tenté de construire un pôle centriste indépendant de la droite et de la gauche. Depuis la création de la Ve République, le centre - sous ses diverses dénominations - a toujours servi d'alliés au parti gaulliste et à ses avatars RPR, puis UMP. Il apportait à cette formation autoritaire, souverainiste et dirigiste, un contrepoids modéré, ouvert sur le monde et libéral. Malgré les idées intéressantes qu'il agitait, le MoDem n'a pas réussi à s'imposer comme un acteur majeur sur la scène politique française.

 

Il en va de même pour les autres formations centristes qui n'avaient pas suivi François Bayrou dans son aventure du MoDem. Hervé Morin et son Nouveau Centre, Jean-Louis Borloo et son Parti radical, Jean-Pierre Raffarin et sa tendance humaniste au sein du parti sarkozyste se moquaient de Bayrou et prônaient l'alliance avec l'UMP. Or, leurs mouvements sont aujourd'hui au moins aussi moribonds que le MoDem. Ces centristes mous avaient choisi de faire carrière gouvernementale sous le règne de Sarkozy. Les gamelles ministérielles réjouissant aujourd'hui d'autres museaux plus roses, ils se trouvent dépourvus.

 

De plus, leur voix ne compte plus du tout au sein de l'UMP qui adopte les thèmes du Front national, voire son idéologie. Dans un tel contexte, le centrisme devient un corps étranger au sein de cette droite en voie de radicalisation. Avec un MoDem en coma dépassé et des formations réduites à l'état d'ectoplasmes, la France est ainsi vidée de son centre.

 

Cette situation risque d'être préjudiciable à la République voisine. En effet, une entente devient de plus en plus probable entre le Front national de Marine Le Pen et l'UMP dont le secrétaire général Jean-François Copé répète en boucle que la patronne du FN «n'est pas son père». Sous-entendu, avec elle, il sera possible de causer. D'ailleurs, la base de l'UMP pousse à la roue en faveur d'un accord entre son parti et le Front national.

 

Lorsque le Parti socialiste au pouvoir ordonnera des restrictions budgétaires impopulaires, vers qui se tournera-t-il? Les Verts? Ils n'ont ni maturité politique ni poids électoral. Le Front de Gauche et les communistes? Ils se suicideraient en soutenant de telles mesures. La majorité socialiste devra donc affronter - en solitaire et sans marge de manœuvre - un bloc nationaliste qui rivalisera de haine et de démagogie. Il faudra bien alors réinventer cet impossible centre afin de créer une zone tampon.

 Jean-Noël Cuénod

ESPACE VIDEO

Cette vidéo du spirituel Jean-Louis Bourlanges, ancien député européen centriste et surtout remarquable politologue, nous en dit un peu plus sur ce centre qui a perdu sa boussole.


Conception du centrisme en France par ATTACHEE-PRESSE13

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06/06/2012

François Hollande victime d'«élysopathie»?

François Hollande voulait être un «président normal». C'est raté. Un mois après son élection, le voilà rejeté hors du cercle de la normalité. Ce qui est normal, compte tenu de la lourde charge symbolique qui pèse sur les épaules d'un président de la République française.

 

 Lors de sa première intervention télévisée, mardi 29 mai, il aurait prononcé 108 fois les mots «je» et «moi, je», selon des journalistes. Un linguiste français, Jean Véronis, a dénombré 22 «je» pour mille mots. François Hollande dépasse même Nicolas Sarkozy (17 pour mille) et s'approche de Dieu - c'est-à-dire François Mitterrand -, le recordman absolu (24 pour mille).

 

Ainsi, la malédiction de l'Elysée a-t-elle frappé une fois de plus. Car le diagnostic est sans pitié: François Hollande présente les premiers symptômes d'«élysopathie». Ce mal se caractérise par sa progression foudroyante: les chevilles enflent, le crâne gonfle, la myopie politique se transforme au fil du quinquennat en cécité, et la surdité gagne chaque jour du terrain. Seul l'organe de la parole n'est pas affecté. Au contraire, il se déploie façon perroquet.

 

 

Sur le plan psychique, le malheureux patient est sujet à des hallucinations. Chaque fois qu'il se rase, l'«élysopathe» voit Napoléon surgir du miroir. Chaque fois qu'il contemple son nombril, l'univers le salue avec révérence.

 

 

A l'exception peut-être de Georges Pompidou, décédé trop tôt en fonction, tous les présidents de la Ve République furent atteints. Même le généralTN-3402-Photo-officielle-du-President-De-Gaulle.jpg de Gaulle, dont on aurait pu penser que la stature historique le mettrait à l'abri de cette affection. En raison d'une atteinte aiguë d «élysopathie», il n'avait rien vu venir en Mai-68. (photo: élysopathe historique)

IM-3405-Photo-officielle-du-President-Giscard-D-Estaing.jpg Passons sur Giscard, dont l'«élysopathie» brillait comme sa calvitie sous le grand lustre du palais présidentiel. (photo: élysopathe luminescent)

 

Mitterrand fut un «élysopathe» assumé, tellement soucieux de prolonger les délices du pouvoir qu'il a cultivé le non-agir propre à la sagesse chinoise.TN-3403-Photo-officielle-du-President-Mitterrand.jpg (Photo: élysopathe mandarin)

Grand connaisseur de l'Asie, Chirac, «élysopathe» glouton, l'a suivi sur cette voie qui concilie Tao et tête de veau sauce gribiche. (photo: gastro-élysopathe )

 

IM-3401-Photo-officielle-du-President-Chirac.jpgA contrario, Nicolas Sarkozy a développé une «élysopathie» énervée. Mais énervante aussi. Lassés, les Français lui ont prescrit un arrêt de travail prolongé. (photoIM-3400-Photo-officielle-du-President-Sarkozy.jpg: élysopathe hystérique)

 

 

François Hollande (photo: élysopathe pluriel) n'a donc pu éviter de contracter ce virus, malgré les précautions prises,  tels voyages en train et en voiture, sans recours à la flotte aérienne. Mais ces mesures prophylactiques n'ont pas servi à endiguer la propagation des cellules malignes dites «moi-je» dans le nouvel organisme présidentiel.photo-officielle-hollande-bataillon-de-hollande.jpg

 

 

Il serait pourtant nécessaire que François Hollande trouve une potion magique pour terrasser ce mal. Car les temps ont changé. Le président annoncera bientôt de sévères mesures d'économie. Et celui qui s'est fait élire en se présentant comme un rassembleur devra réapprendre à dire «nous».

 

 

Jean-Noël Cuénod

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18/05/2012

Calvin s'invite au gouvernement de François Hollande

 

CalvinDrapFr.JPG

Le plouc avait pondu un texte intitulé La France deviendrait-elle protestante? le 15 juillet 2010. Deux ans plus tard on peut se demander si Jean Calvin n'est pas devenu enfin prophète en son pays natal. Lors de sa première séance, jeudi de l'Ascension, le gouvernement du président François Hollande a fait figure vertueuse. Le chef de l'Etat et tous les ministres ont diminué leur rémunération de 30%. Le président et le premier ministre, Jean-Marc Ayrault, percevront, chacun, 14 910 euros mensuels (18 000 francs) et les ministres 9940 euros (12 000 francs) par mois.

De même, chaque membre du nouveau gouvernement a signé une charte déontologique afin d'éviter les errements qui ont plombé le quinquennat Sarkozy. Les ministres devront remettre à l'Etat les cadeaux d'une valeur supérieure à 150 euros et refuser les invitations privées émanant d'un gouvernement étranger ou de personnes physiques ou morales en relation avec leur ministère. De même, la charte prohibe les conflits d'intérêts. L'affaire Woerth-Bettencourt a marqué les esprits.

Fin du bling-bling

Ces mesures symboliques signalent que la retenue a succédé au bling-bling. Elles annoncent surtout qu'après s'être serré la ceinture le nouveau gouvernement s'apprête à en faire de même avec celle des Français, en respectant les différents crans. Les gros contribuables et les grands groupes seront plus comprimés que les citoyens modestes et les petites entreprises.

Nommé mercredi, le gouvernement dirigé par Jean-Marc Ayrault respecte toutes les sensibilités du Parti socialiste, avec des dosages très subtils afin de tenir en respect tous ceux qui, à l'intérieur du gouvernement, pourraient freiner la politique du nouveau président. Ainsi, l'encombrant Laurent Fabius se tiendra-t-il tranquille aux Affaires étrangères et l'impétueux Vincent Peillon et le sécuritaire Manuel Valls ont reçu ce qu'ils désiraient, à savoir l'Education nationale pour l'un et l'Intérieur pour l'autre.

Personne ne peut se sentir lésé, pas même Martine Aubry qui, n'ayant pas Matignon, a jugé que le plus prestigieux des ministères se situerait encore au-dessous de Sa Dignité. Elle voit tout de même deux de ses proches - Marylise Lebranchu (réforme de l'Etat) et François Lamy (politique de la Ville) - installés à des postes importants.

L'arrivée de la "tueuse de Jospin"

Outre que ce cabinet Ayrault fait apparaître plusieurs visages nouveaux - sur trente-quatre membres du gouvernement, seuls cinq ont déjà occupé cette fonction -, sa caractéristique principale demeure la parité absolue - 17 ministres femmes, 17 ministres hommes, une première.

La grande surprise vient de la nomination de la députée apparentée socialiste Christiane Taubira, une Guyanaise de 60 ans, au Ministère clé de la justice. Au premier tour de l'élection présidentielle de 2002, elle s'était présentée sous l'étiquette des radicaux de gauche, et avait obtenu 2,32% des voix, un score qui avait contribué à la défaite historique de Lionel Jospin, alors premier ministre socialiste. Il faut dire que ce dernier avait refusé l'accord que lui proposait la Guyanaise, qui, dès lors, avait décidé de maintenir sa candidature.

Ce gouvernement traduit surtout l'extrême habileté de François Hollande;il reste cet incomparable architecte des synthèses, ce qui lui a permis de rester pendant onze ans à la tête d'un Parti socialiste français où fourmillent de multiples courants et d'innombrables ambitions personnelles. Le nouveau président est parvenu à ménager sur son bac la chèvre, le chou et, surtout, les intérêts du timonier. Le défi principal de son quinquennat relevant de l'économie, Hollande a créé à sa main un solide pôle social-démocrate composé de Pierre Moscovici (Finances-Economie), Michel Sapin (Travail-Emploi), Marisol Touraine (Affaires sociales) et Jérôme Cahuzac (Budget). Ce pôle appliquera les périlleuses mesures destinées à relancer l'industrie tout en réduisant la dette.

Hamon et Montebourg tenus en laisse

Cela dit, le président socialiste doit aussi compter avec l'aile gauche de son parti. Dès lors, il a nommé les deux principaux représentants de cette tendance, Arnaud Montebourg (Redressement productif) et Benoît Hamon (Economie sociale). Mais ce duo plus rouge que rose est placé sous le contrôle des principaux ministres «économiques» du pôle social-démocrate. François Hollande fait ainsi d'une pierre deux coups. D'une part, il oblige ses sociaux-démocrates à tenir compte de l'avis des «rouges» et à ne pas faire fi de l'aspect «justice sociale» des réformes; d'autre part, Montebourg et Hamon se voient contraints de respecter la solidarité gouvernementale lorsque le temps des mesures impopulaires sera venu. Et il ne saurait tarder.

Pour François Hollande, la prochaine étape sera de transformer sa majorité présidentielle en majorité parlementaire. Il cherchera à obtenir la majorité absolue afin de ne pas être contraint par les Verts et le Front de Gauche à redessiner les plans de ce bel édifice.

Jean-Noël Cuénod

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08/05/2012

François Hollande au pied de la citadelle Merkel

François Hollande n'a pas le temps de souffler. Il sera investi dans sa fonction présidentielle mardi prochain. Mais dès maintenant, les dirigeants des principaux pays européens le poursuivent de leurs appels téléphoniques. Voilà le nouveau président français sommé de prendre position sur le pacte budgétaire adopté par vingt-cinq Etats membres de l'UE. Les fameux marchés financiers s'impatientent, ce qui rend nerveux les dirigeants d'une Europe fragile.

François Hollande veut renégocier ce pacte qui prône l'austérité budgétaire. Jusqu'à maintenant, la chancelière allemande refusait même d'entrer en matière. Mais l'échec de son allié Nicolas Sarkozy, s'ajoutant aux six autres changements à la tête de pays membres de l'Union, change la donne. Désormais, Angela Merkel sait qu'elle peut connaître à son tour la défaite aux élections législatives allemandes de septembre 2013.

François Hollande a donc un petit atout à jouer afin d'ajouter au «pacte d'austérité» un volet destiné à prendre des mesures en faveur de la croissance. Alors que Nicolas Sarkozy avait brûlé toutes ses cartouches en acceptant d'emblée les positions allemandes, le nouveau président français peut arguer de sa victoire pour persuader Angela Merkel d'accepter un protocole «croissance» à ce pacte budgétaire. Mais il devra s'allier à d'autres dirigeants européens, à commencer par Mario Monti.

Certes, le président du Conseil italien souhaite, lui aussi, que l'Allemagne assouplisse sa position et accepte d'allier croissance et rigueur. Mais le libéral italien et le socialiste français parlent-ils de la même croissance? Quand l'un s'efforce de libéraliser l'économie, l'autre veut financer des grands travaux. François Hollande et Mario Monti devront donc se mettre d'accord sur leur définition du mot «croissance» avant de monter à l'assaut de la citadelle berlinoise.

 

(Cet éditorial a paru mardi 8 mai dans la Tribune de Genève. Le plouc le reprend à l'attention, notamment, de ses amis français)

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07/05/2012

A François Hollande, le droit de décevoir

François Hollande a donc obtenu des Français le droit de les décevoir. Il en va ainsi de chaque élection au sommet dans les démocraties dumonde globalisé. Un visage nouveau apparaît, suivi d'une cohorte d'espoirs souvent contradictoires. Puis vient le temps de la désillusion lorsque le mur de la réalité économique et financière surgit au tournant. «La barque de l'amour s'est brisée contre la vie courante», écrivait le poète soviétique Vladimir Maïakovski.

François Hollande sait qu'il ne pourra pas profiter de cet état de grâce qui avait embelli les premiersmois de pouvoir de ses prédécesseurs.
La situation du nouveau président français est d'autant plus inconfortable qu'il doit faire face à deux éléments contradictoires.

D'une part, ses concitoyens sont de plus en plus impatients devantleur économie qui se dégrade et veulent que le chef de l'Etat leur désigne rapidement des issues de secours. D'autre part, les marges demanoeuvre des Etats sont de plus en plus étroites, compte tenu des contraintes de l'Union européenne et de l'économie globalisée, qui laissent peu de champ au pouvoir politique national. La situation est d'autant plus périlleuse pour Hollande que le président français est nanti de pouvoirs exorbitants pour un Etat démocratique. Dès lors, le flot des mécontentements se dirigera presque exclusivement vers lui.

Toutefois, François Hollande a démontré durant cette campagne qu'il savait louvoyer tout en ne perdant jamais son cap. Il se pourrait bien que ce défaut apparent, que le président sortant et sorti fustigeait, devienne une précieuse qualité face à Angela Merkel; car il faudra la convaincre d'ajouter plusieurs louches de croissance dans les austères brouets qu'elle prescrit aux Européens de l'Union.

Cela dit, le socialiste doit tout d'abord gagner la prochaine manche, les élections législatives dans un mois. La France, qui apparaît aujourd'hui fort divisée, ne pourra pas se payer le luxe d'une cohabitation.

 

Jean-Noël Cuénod

(Editorial paru lundi 7 mai 2012 dans "24 Heures" et en version un peu raccourcie dans la "Tribune de Genève")

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06/05/2012

La longue marche de François Hollande. Le destin brisé de Nicolas Sarkozy

La victoire de François Hollande est l'issue d'un processus que le nouveau président français a mis de longues années à développer. Avec une opiniâtreté que tous ses adversaires, à l'intérieur du Parti socialiste (PS) comme à l'extérieur, ont sous-estimée, il a labouré ce département radical et chiraquien qu'est la Corrèze. Il a mis 27 ans à en être le patron. Mais ce temps-là n'a pas été perdu, de même que les onze années passées à la tête du Parti socialiste. Ainsi, il a pu tisser à la fois des réseaux locaux - indispensables dans une France attachée à ses racines rurales - et nationaux.

Durant la campagne cantonale de 2008 en Corrèze - qui a précédé sa victoire à la tête de ce département - un déclic s'est produit chez François Hollande. L'intellectuel humoriste à la taille ronde, à la mise négligée et aux loupes de myopes dévoreuses de visage a cédé sa place à un homme politique sérieux, au ventre plat, à l'élégance sobre et aux lunettes à fines montures. Certes, le rôle tenu dans cette transformation par sa nouvelle compagne la journaliste Valérie Trierweiller se révèle sans doute considérable. Mais le changement n'a pas opéré qu'en surface. L'aspect physique n'était que la traduction superficielle d'une mutation plus profonde; François Hollande a pris conscience que le rêve qu'il caressait depuis longtemps sans trop y croire, pouvait prendre forme. Son ironie et son autodérision ne constituaient plus des obstacles à cette prise de conscience. Dès lors, la force tranquille mitterrandienne qu'il avait mobilisée pour vaincre à Tulle lui a servi pour triompher à Paris.

Le "mou" et les "durs"

A chaque moment, Hollande a pris la décision qu'il fallait. Il a d'emblée annoncé qu'il vouait se porter candidat à la primaire du Parti socialiste, alors que Dominique Strauss-Kahn caracolait dans tous les sondages. Dès lors, lorsque DSK a sombré au Sofitel de New-York, les autres prétendants à la primaire ont été pris au dépourvu. La première d'entre eux, Martine Aubry, la patronne du PS, ne s'est portée candidate que par défaut. Après son large succès au primaire, Hollande a su mettre le PS au service de sa cause, malgré les morsures que lui avaient infligées Martine Aubry. Le «mou» sait être dur. Et la «dure» est vite rentrée à la niche. Il en a été de même durant la campagne présidentielle. Nicolas Sarkozy a multiplié les coups fumants mais fumeux pour le faire sortir de ses gonds. Mais Hollande s'est bien gardé de prendre part à cette danse de Saint-Guy et n'a pas dévié de sa ligne en réitérant calmement ses propositions.

La malédiction du Fouquet's

Cela dit, François Hollande ne doit pas sa victoire qu'à ses propres mérites. Il a été servi par le président sortant qui a présenté un pâle bilan de son action. Même si les crises n'ont pas épargné le quinquennat de Nicolas Sarkozy, la France s'en est bien plus mal tirée que l'Allemagne et les autres pays à culture protestante ou germanique. En outre, durant sa campagne, Nicolas Sarkozy a dit tout et son contraire, sautant d'un sujet à l'autre, n'en creusant aucun, ne proposant rien de concret, enfilant approximations et mensonges. Mais surtout, l'arrogance, la vanité, le tape-à-l'œil, les Rolex, le Fouquet's, les copains milliardaires, bref, toute cette pompe  sarkozyenne, a donné à la majorité des Français, une furieuse et irrésistible envie de sortir le sortant.

La droite en miettes

Pour la droite démocratique, l'échec est sinon cinglant, du moins patent. Elle doit éviter qu'à cette Berezina présidentielle ne succède un Waterloo législatif. Les élections des députés à l'Assemblée nationale se dérouleront dans un peu plus d'un mois, les 10 et 17 juin. Dès lors, l'UMP risque fort de payer les pots cassés d'une campagne que Sarkozy - inspiré par son mauvais génie Patrick Buisson - a arrimée à l'extrême-droite. Plus forte que jamais, Marine Le Pen va fondre son Front national dans le Rassemblement Bleu Marine qui veut accueillir l'aile droite de l'UMP. Prise entre le centre en pleine recomposition et une extrême-droite forte, la droite classique devra redoubler d'effort pour faire entendre sa voix. D'ores et déjà les manœuvres pour les élections législatives ont commencé. François Hollande doit en recevoir la confirmation de son succès de dimanche et éviter une cohabitation.

 

 L'UMP va tenter de refaire son unité, le Rassemblement de Marine Le Pen s'apprête à faire entrer des députés au Palais Bourbon et les communistes entendent bien en faire de même en persuadant leur allié Jean-Luc Mélenchon de ménager les socialistes afin que ces derniers leurs laissent une part du gâteau.

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02/05/2012

Le Pen fille et son cocktail bleu Marine

Le plouc s'est donc tapé, mardi les trois 1er-Mai, tout d'abord celui de Marine Le Pen entre le Palais-Royal et l'Opéra Garnier, ensuite le Sarkoshow au Trocadéro et enfin le défilé syndical, vers la Bastille. Tous trois ont bénéficié d'une forte affluence. Les métingues en plein air redeviennent ce qu'ils étaient jadis, des rendez-vous indispensables dans l'agenda électoral.

Le plus intéressant reste celui de la famille Le Pen et de sa petite entreprise qui connaît un succès considérable. On pourrait même le qualifier de "croissant" si le terme ne faisait pas trop songer à un minaret. Comme son père, la Marine nationale vogue avec aisance sur le flot des foules. Attendant que l'UMP explose, elle se prépare à récolter les débris de la droite dite "classique" pour devenir l'opposante numéro de François Hollande dont elle espère la victoire. Elle votera blanc, proclame-t-elle. Mais c'est un blanc teinté de rose.

Tout au long de son discours, Le Pen fille nous a présenté son cocktail bleu marine dont le plouc vous donne la recette en inexclusivité Coctail-Bleu-Marine.jpgmondiale:

  • une pincée de laïcité
  • une giclée d'esprit républicain
  • une cuillerée à soupe de social
  • une poignée de xénophobie
  • une rasade d'islamophobie
  • une louche de démagogie

Agitez tous ces ingrédients, réchauffez avant chaque élection et consommez sans la moindre modération.

 

Jean-Noël Cuénod

ESPACE VIDEO

Devant la journaliste Anne-Sophie Lapix, Marine Le Pen s'est montrée nettement moins à l'aise que devant l'Opéra, comme en témoigne cette vidéo prise sur Canal + dimanche 15 janvier 2012.

 

 

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22/04/2012

Marine Le Pen en embuscade contre Sarkozy puis Hollande

marine-le-pen Langue.jpgOutre le Parti socialiste qui, avec son candidat François Hollande, se place en grand favori du second tour de l’élection présidentielle française, l’autre vainqueur du scrutin de dimanche est le Front national et sa prétendante Marine Le Pen.
 Avec près de 20% des suffrages, elle inscrit durablement l’extrême droite au premier plan du paysage politique de l’Hexagone. Elle dépasse même son père.

 Certes, Jean-Marie Le Pen avait réussi à se qualifier pour le sprint final de la présidentielle 2002, mais avec un score moins élevé qu’elle au premier tour (17,8%). De plus, le chef d’alors du Front national bénéficiait d’un effet de surprise. Personne ne l’avait vu venir à une telle place. Sa progression ne s’était révélée fulgurante que durant les derniers jours précédant le scrutin d’avril 2002.

Tel n’est pas le cas de sa fille. Les sondages l’ont installée à une place élevée dans l’opinion depuis une année; elle était même donnée comme possible qualifiée pour le second tour. Force est de constater que le Front national en version blonde et talons hauts ne fait plus peur. La «dédiabolisation» mise en place par Marine Le Pen a réussi, malgré les récentes provocations paternelles.

Pour l’instant, la patronne du Front national a tout intérêt à tabler sur une victoire de François Hollande au second tour, ce qui la transformerait en opposante de premier plan. En outre, une défaite de Nicolas Sarkozy risque fort de faire voler en éclats l’UMP qui a montré durant ce quinquennat sa fragilité et sa tendance à la désunion. Entre la tendance humaniste qui lorgne vers le centre et celle qui penche vers le Front national, l’unité sera bien malaisée à maintenir. D’autant plus que les rivalités personnelles sont en train de pourrir l’atmosphère au sein du parti présidentiel.

Marine Le Pen espère donc ramasser les débris de l’UMP pour construire le grand parti de la droite dure. Un parti de gouvernement.

Jean-Noël Cuénod

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18/03/2012

Les guerres à l'intérieur de la guerre d'Algérie

 A LA SUITE DU DERNIER BLOGUE: LE PLOUC S'EST RETROUVE BEAUCOUP MOINS SEUL QU'IL NE LE CRAIGNAIT. MERCI A TOUS LES AMIS QUI SONT VENUS AU SALON DU LIVRE DE PARIS POUR LE "QUINQUENNAT D'UN PLOUC CHEZ LES BOBOS".

 

Le 18 mars 1962, les Accords d'Evian ont mis fin à sept ans et demi de guerre coloniale en Algérie dont la souveraineté sera proclamée le 5 juillet 1962, après 132 ans de domination française. A l'intérieur de la guerre d'indépendance proprement dite, d'autres guerres internes se sont imbriquées. Des guerres qui, aujourd'hui encore, font sentir leurs effets.

Côté algérien, ces «guerres dans la guerre» peuvent être schématisées en deux grands épisodes. Le premier a opposé deux entités indépendantistes, le Mouvement national algérien (MNA) et le Front de libération nationale (FLN). Le premier a été créé par Messali Hadj qui, depuis 1927, luttait contre l'autorité française. Le second a été fondé par des jeunes indépendantistes - souvent d'anciens messalistes - le 1er novembre 1954. Par une série d'attentats perpétrés ce jour-là, le FLN a initié la guerre d'indépendance. Conflits de génération, désaccords stratégiques, ambitions personnelles des dirigeants expliquent cette opposition.

 Entre 1956 et 1961, lorsque le MNA sera définitivement supplanté par le FLN, les règlements de comptes se sont multipliés entre les deux factions indépendantistes. Ils auraient causé la mort de 10 000 Algériens appartenant aux deux camps.

La seconde guerre interne a opposé au sein du FLN, «l'armée des frontières» - bien équipée par l'Egypte nassérienne - aux «moudjahidines» des maquis intérieurs fort démunis. A l'indépendance, Ben Bella s'est appuyé sur l'«armée des frontières» pour instaurer son pouvoir malgré l'opposition des maquis intérieurs qui se sont fait voler la victoire. Le programme démocratique du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) a été aussitôt déchiré.

Etouffés par la tyrannie, ces conflits internes ont ressurgi à la fin des années 80 et abouti à la sanglante décennie 90 dont l'Algérie n'a pas encore fini de cicatriser toutes les plaies. Ces «guerres dans la guerre» ont donc empêché l'instauration d'un régime véritablement démocratique en Algérie. Elles ont aussi permis à la caste militaire de monopoliser le pouvoir et de confisquer la manne pétrolière.

Côté français, les «guerres dans la guerre» ont opposé les gaullistes aux partisans de l'Algérie française et même les chefs militaires entre eux. C'est ainsi que les généraux Salan, Challe, Jouhaud et Zeller - le «quarteron» fustigé par de Gaulle - ont failli faire basculer la France entière dans la guerre civile, lors de leur putsch d'avril 1961 à Alger.

Les attentats antigaullistes de l'OAS - l'organisation des partisans de l'Algérie française - et les convulsions de la décolonisation expliquent, au moins en partie, le caractère autoritaire de la Ve République dont le président est nanti de pouvoirs d'une ampleur exceptionnelle dans une démocratie.

Si la France commence maintenant à se pencher sur ce passé,l'Algérie s'y refuse encore. L'exercice serait pourtant salutaire. Les non-dits ne pourrissent-ils pas aussi les nations?

 

Jean-Noël Cuénod

VIDEO: LES PREMIERS PAS DE LA NEGOCIATION D'EVIAN. LA DELEGATION ALGERIENNE EST PLACEE SOUS LA PROTECTION DE L'ARMEE SUISSE ET DE LA POLICE GENEVOISE. LE CHEF NEGOCIATEUR CÔTE ALGERIEN SE NOMME KRIM BELKACEM. OPPOSANT A BOUMEDIENNE QUI PREND LE POUVOIR A ALGER EN 1965 A LA SUITE D'UN COUP D'ETE MILITAIRE, KRIM BELKACEM A ETE ASSASSINE A FRANCFORT EN 1970.

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02/03/2012

Du désir d’être républicain en France

Le Suisse qui vit en France est frappé par l’usage constant – parfois un brin abusif – de l’adjectif «républicain». Un bon débat ne saurait être que «républicain». Traduisons: les échanges entre adversaires politiques se sont révélés vifs, tout en restant dans les limi- tes de la courtoisie. Doit-on comprendre qu’un débat «monarchiste» tournerait forcément à la foire d’empoigne?

Telle attitude est célébrée comme «républicaine», notamment lorsqu’un maire socialiste reçoit le président Sarkozy. Ce qui relève moins de l’exploit surhumain que de la simple application des institutions dont les deux protagonistes sont, à leur échelle respective, les magistrats.

Il y a aussi les partis «républicains» – l’UMP, le PS, les diverses formations centristes, le Front de gauche – et les autres, principalement le Front national. Certes, le parti de la famille Le Pen comprend dans ses rangs quelques monarchistes. Mais il ne prétend pas installer le comte de Paris sur le trône de France. On peut contester sa vision, dénoncer son racisme et sa violence sous-jacente. Toutefois, il fait partie du paysage politique de la république, et l’en exclure ne réduit nullement sa nocivité.

Pourquoi cette obsession «républicaine»? En quoi le régime actuel serait-il menacé? La France des rois paraît bien lointaine… Lointaine? Vraiment? Pas autant qu’il n’y paraît. Depuis le premier roi chrétien des Francs, Clovis Ier, en 481, jusqu’au dernier empereur, Napoléon III, déchu le 4   septembre 1870, la France a vécu 1373 ans en régime monarchique sous des dynasties et des formes diverses, avec deux parenthèses républicaines de 1792 à 1804 puis de 1848 à 1852. En revanche, elle n’a connu la république que durant 153 ans.

En France, la république ne va donc pas de soi. D’où la persistance de comportements politiques et sociaux qui restent imprégnés d’esprit monarchique. Passons sur les fastes élyséens, ils sautent aux yeux. Mais on relève ces attitudes monarchisantes à de plus modestes échelons. Ainsi, même socialistes, certains présidents de Conseils généraux (départements) ou maires de grandes villes se voient en vicomtes poudrés.

Cette particularité recèle plusieurs avantages. Elle fait naître un «désir de république» qui semble s’étioler en Suisse. La tension entre l’idéal républicain et la persistance du comportement monarchique se révèle stimulante en ce qu’elle induit les Français à répondre à la question que nous autres, Suisses, ne nous posons plus: que signifie «être républicain»?

Au moment où le capitalisme mondialisé et son exploitation des nouvelles technologies favorisent l’individualisme et la séparation des humains en micro-unités, il est essentiel de comprendre les mécanismes qui font vivre ensemble une pluralité d’individus. Le roi symbolisait cette unité dans sa personne. La république la représente dans son esprit. Encore faut-il le faire vivre, cet esprit.

 

Jean-Noël Cuénod

(Ce texte est paru jeudi 1er mars en rubrique "Réflexion" à 24 Heures et, en version un peu plus courte, en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève) 

 Et voici en vidéo un chant des plus républicains avec la place de la République sous toutes ses contures. Son titre est-il prémonitoire?

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25/02/2012

Le présimonarque Nicolas Sarkozy saisi par la référendite

Nicolas Sarkozy a passé tout son premier – et peut-être dernier – quinquennat à éviter les référendums. Car, en France, c’est le chef de l’Etat qui décide si le peuple peut ou non se prononcer sur un sujet majeur de la vie nationale.

La gauche en voulait un pour s’opposer à la privatisation de la poste française. Refus immédiat. Les eurosceptiques en souhaitaient un autre afin que le peuple ratifiât le Traité de Lisbonne, qui modifiait les institutions de l’Union européenne. Pour l’Elysée, pas question de risquer un nouveau vote négatif après celui qui avait causé la mort prématurée de la Constitution européenne lors du référendum de 2005. Les syndicats en exigeaient un troisième sur la réforme des retrai- tes. Ils ont voté, mais avec leurs pieds, en manifestant, sans le moindre succès d’ailleurs.

Et puis, voilà, dès l’annonce de sa candidature le «présimonarque» est foudroyé par une crise de référendite aussi soudaine qu’aiguë! Il placera son second quinquennat – si second quinquennat – sous le signe de la parole enfin donnée au peuple, en usant du référendum comme d’un talisman destiné à le réconcilier avec le succès.

Dans l’esprit du candidat président, le référendum serait une arme en sa possession pour surmonter les obstacles dressés par les syndicats sur la route de ses réformes. Il veut ainsi jouer les «élites» – parmi lesquelles Sarkozy range les organisations ouvrières – contre le peuple.

Cette tactique pourrait se révéler payante dans un pays qui dispose d’une longue expérience de la démocratie directe. Ce n’est pas du tout le cas de la France. A part quelques exemples bien particuliers, les rares référendums organisés outre-Jura se sont conclus de la même manière: les électeurs ont voté pour ou contre le gouvernement, sans égard pour la question qui leur était posée. Compte tenu des institutions actuelles, il ne peut guère en aller autrement, quel que soit le président.

En effet, il y a en France confusion entre le plébiscite et le référendum. Dans le premier cas, l’exécutif pose une question au peuple. Dans le second, c’est le peuple qui – par la récolte d’un nombre de signatures donné – se pose une question à lui-même. A l’évidence, ce que l’on nomme en France «référendum» est, en fait, un plébiscite. Or les électeurs ne répondent pas de la même manière dans l’un ou l’autre cas. Lorsque le «haut» questionne le «bas», le «bas» a tendance non pas à répondre à la question posée, mais à interpeller le «haut». Lorsque le «bas» se pose à lui-même une question, en bonne logique, il y répond.

L’Hexagone peut fort bien instiller de la démocratie directe dans ses rouages. Mais cela ne se fera pas de but en blanc. Il faudra, auparavant, procéder à une profonde réforme des institutions pour créer un véritable référendum, en trouvant des modalités d’application qui soient conformes au génie particulier de la France.

Jean-Noël Cuénod

(Texte paru jeudi 23 février 2012 dans cette version en rubrique "Réflexion" de 24 Heures et en version plus courte en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève)

 VIDEO: France-Soir a promené son micro sur les trottoirs de Paris pour connaître l'opinion des passants (réfrigérés) sur le référendum sauce Sarko

13/01/2012

La France à la recherche du président "triple A"

La perte du triple A de la France était attendue, elle n’en constitue pas moins une punition sévère pour Nicolas Sarkozy, qui achève son mandat dans les pires conditions sur le plan économique. Est-il mort politiquement, comme lui-même le laissait entendre, il y a quelques mois, en évoquant la dégradation de la note française?

Tout d’abord, il ne faut jamais enterrer un politicien français. Cette espèce particulière semble posséder, à l’égal des chats, neuf vies. Au moins. Alain Juppé est là pour le démontrer.

Ensuite, Sarkozy donne toute la mesure de son énergie lorsqu’il est assiégé par l’adversité. Ce coup du sort va sans doute agir sur lui à la manière d’un produit dopant. Il mènera sa campagne présidentielle avec encore plus d’agressivité qu’auparavant. Les missiles voleront plus bas que jamais.

Enfin, l’alternative offerte par ses adversaires n’enthousiasme pas les Français. François Hollande et les socialistes n’ont pour l’instant guère expliqué leur programme, ou alors de façon confuse, comme ce fut le cas avec la réforme du quotient familial. Marine Le Pen grimpe dans les sondages, mais personne ne la voit prendre en main le destin économique de la France. Taper sur les immigrés musulmans est une chose, sortir une vieille nation de l’ornière en est une autre.

Il reste François Bayrou qui, lui aussi, a réussi une percée spectaculaire dans les sondages. Incontestablement, le patron du MoDem (centriste d’opposition) a conduit son début de campagne de façon convaincante en dénonçant la désindustrialisation de la France. Sur le plan économique, il a démontré sa crédibilité en décrivant les ravages de la dette, dès 2007. Mais Bayrou reste un homme seul. Face aux gros bataillons sarkozystes et socialistes, les troupes de son MoDem font petite figure.

Avec angoisse, les électeurs français cherchent encore un président triple A.

 

Jean-Noël Cuénod

(Texte de l'édito paru samedi 14 janvier 2012)

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01/01/2012

Sarkozy a présenté ses vœux brouillés

L'an passé, Sarkozy se voulait encore l'hyperomni qui allait bouleverser toutes les barrières placées entre la France et la modernité: «L'année 2011 s'annonce pleine de promesses». En effet, pleine de ses promesses non-tenues. Et dans ce même discours, il se félicitait de ce que la récession fût «plus courte» que dans d'autres pays. Un an plus tard, chacun a pu mesurer la brièveté de cette récession.

Pour 2012, le président et quasi-candidat, revêtu d'un complet gris très foncé, a pris un ton plus austère. La pompe élyséenne s'est voulue funèbre. C'est en ce morose apparat que Nicolas Sarkozy a présenté au peuple de France ses vœux brouillés.

Brouillés par deux informations parasitaires, tombées dans les dernières heures de 2011. La première: le déficit commercial de la France a plongé, passant en un an de 55 à 75 milliards d'euros. «C'est la faute à la crise qui touche toute la planète», a plaidé Sarkozy lors de son discours. Mais alors, par quel miracle la voisine allemande affiche-t-elle un excédent de 154 milliards? Second sarkoparasite: la France compte désormais 2 844 800 chômeurs; elle n'avait plus subi pareil score depuis 1999. La barre symbolique des trois millions sera sans doute franchie dans la première moitié de 2012.

Or, l'élection présidentielle, qui se déroulera dans cinq mois se jouera sur cette question. Nicoléon Sarkonaparte a donc revêtu son uniforme de Maître des batailles pour l'emploi. A cet effet, il organisera le 18 janvier un grand sommet social, avec les syndicats et organisations patronales: «Nous écouterons. Et nous déciderons».

En fait, tout semble déjà décidé comme le laissent entendre les vœux présidentiels. Sans mentionner le nom de la chose, il annonce clairement l'instauration de la TVA sociale, ce qui consiste à faire payer par l'impôt indirect une partie des cotisations sociales. L'idée est de baisser le coût du travail afin de rendre l'économie française plus compétitive et frapper ainsi les exportations. Reste à savoir si cette TVA sociale ne va pas grever encore plus le budget des ménages déjà mis à mal par les restrictions diverses.

Mais si le principal est décidé que restera-t-il à négocier avec les partenaires sociaux? Des clopinettes, comme d'habitude. Car depuis cinq ans, Sarkozy n'a pas dérogé à sa méthode: imposer ses décisions en calmant les ardeurs revendicatives par des «sommets» ou des «Grenelle» qui sont au dialogue social ce que furent les villages Potemkine à l'urbanisme. Cela dit, en multipliant les passages en force, Sarkozy s'affaiblit dans les sondages.

Ces vœux présidentiels qui manquent de fraîcheur seront sans doute restés sur l'estomac des Français. Leur déprime semble d'autant plus profonde que les adversaires de Nicolas Sarkozy n'offrent pas une alternative enthousiasmante. François Hollande patine, Marine Le Pen éructe, François Bayrou vaticine, Eva Joly grince et Jean-Luc Mélenchon clabaude. Bonne année quand même.

 Jean-Noël Cuénod

ET VOICI LES VOEUX PRESIDENTIELS EN VIDEO POUR CEUX QUI LES AURAIENT MANQUES!

19:00 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : nicolas sarkozy, politique, france, chômage, vidéo | |  Facebook | | |

07/10/2011

Le stalinisme, une passion française

 Et Staline pour nous est présent pour demain Staline.jpg
Et Staline dissipe aujourd’hui le malheur
La confiance est le fruit de son cerveau d’amour
La grappe raisonnable tant elle est parfaite.

Ces vers grotesques ont dégoutté de la plume de l’un des plus grands poètes français de tous les temps, Paul Eluard. Cette Ode à Staline, publiée en 1950, illustre la passion qu’une part importante de la France a vouée à l’un des tyrans les plus sanguinaires de l’Histoire.
Un livre vient d’être publié sur cette dévotion qui a marqué au fer rouge des générations d’intellectuels français, Heil de Gaulle! Histoire brève et oubliée du stalinisme en France (Editions Vuibert). Ses auteurs: les historiens Paul Lidsky et Jean-Marie Goulemot. Pour l’instant, cet ouvrage aussi bien écrit que documenté est accueilli par un silence assourdissant dans les médias d’outre-Jura. La patte du Petit Père  des peuples pèserait-elle encore sur les bonnes et mauvaises consciences?

Le titre - Heil de Gaulle! - se réfère au slogan débité à la fin des années 1940 par la presse communiste, qui n’hésitait pas à chausser de très gros sabots.
Des sabots taillés à la serpe par Jdanov, le «sinistre» de la culture du gouvernement stalinien. Pensée manichéenne, violence verbale, mensonges éhontés faisaient partie de son arsenal. Comment de brillants esprits ont-ils pu oublier leur intelligence dès que la question soviétique était abordée? Le rôle important qu’a tenu le Parti communiste français dans la Résistance ainsi que le tribut payé par l’URSS à la lutte contre Hitler expliquent bien des choses.

«Au sortir de la guerre, 25% des élèves des Ecoles normales supérieures (ndlr: les «fabriques» de professeurs) sont membres du PCF ou des jeunesses communistes», relèvent Lidsky et Goulemot. Pour ces jeunes gens, il s’agissait parfois de faire oublier les choix malheureux de leurs parents pendant la collaboration. Si les communistes ont tenu une place essentielle au sein du combat intérieur contre l’occupant nazi, il a tout de même été nécessaire d’effacer le fait que le PCF n’est massivement entré en résistance qu’au moment de l’attaque allemande contre l’URSS. Auparavant, les dirigeants communistes négociaient discrètement avec l’occupant la reparution de L’Humanité.

StalineLivre.jpgPour les auteurs de Heil de Gaulle!, les racines de cette fascination sont ancrées dans l’Histoire de France: «Le marxisme-léninisme construit la Révolution française comme le modèle originel de toute révolution (…) Cette importance accordée à la Révolution de 1789 par l’historiographie soviétique elle-même a convaincu certains que la France était la fille aînée de la République des Soviets, d’où l’alignement jusqu’à la caricature sur l’URSS (…)»

Le stalinisme est-il mort? En tout cas, il bouge encore, avertissent les deux historiens: «Il s’est disséminé et a profondément imprégné l’extrême gauche, qui s’en défend. Elle le dénonce sans se rendre compte qu’elle en adopte souvent le sectarisme.»


Jean-Noël Cuénod

 

(Texte paru jeudi 6 octobre 2011  (version complète) en rubrique "Réflexion" de 24 Heures et en rubrique "Perspective" (version légèrement abrégée) de la Tribune de Genève) 

09:44 | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : staline, livre, intellectuels, france | |  Facebook | | |

01/07/2011

Suisses et protestants dans les rues de Paris

«Paris vaut bien une messe», aurait soupiré Henri IV — à moins que ce ne fût son fidèle Sully — avant d’abjurer la foi réformée le 25 juillet 1593, étape obligée pour s’asseoir sur le trône de France. C’est dire si la capitale restera toujours marquée par le catholicisme, qui fut l’élément moteur de la plus absolue des monarchies. Pourtant, à l’ombre du soleil royal et papiste, les protestants ont œuvré pour le bien de la France.


Notre consœur Anne Cendre — qui fut correspondante à Londres de la «Tribune de Genève» — vient de sortir aux Editions Labor et Fides un ouvrage fort instructif à ce propos, intitulé «Promenades protestantes à Paris». Elle y a relevé près d’une centaine de rues portant le nom de protestants. Sur les quelque 5000 que compte la Ville Lumière, cela semble peu. Mais la trace réformée est présente dans tous les arrondissements, à l’exception du IIe.


Le lecteur apprendra ainsi que le baron Haussmann, le préfet et urbaniste qui a créé le Paris moderne sous le Second Empire, cultivait sa foi réformée. Il avait épousé la digne représentante d’une grande famille vaudoise, Octavie de La Harpe, dont le père était pasteur à Bordeaux. Son boulevard frôle l’Opéra Garnier et traverse les IXe et VIIIe arrondissements.


On remarque d’ailleurs que certaines voies parisiennes sonnent de façon familière aux oreilles romandes: rues Petitot, de Candolle, Léopold-Robert, Benjamin Constant, Henri Dunant, Necker, de Staël, Pestalozzi, Le Corbusier, sans oublier Jean Calvin, ce Français que ses compatriotes prennent pour un Suisse. En effet, parmi les protestants qui ont fait Paris et la France figurent nombre de Suisses et de ces binationaux que le Front national et l’UDC poursuivent de leur sotte vindicte. Ces personnalités ont porté haut le renom de la France et de la Suisse, sans diminuer l’éclat de l’une et de l’autre.


Toutefois, la France, même laïque, même athée, demeure profondément catholique, ou plutôt césaro-papiste. Si l’on excepte l’ex-protestant Henri IV, le seul chef d’Etat français à professer la foi réformée fut Gaston Doumergue, président de la République de 1924 à 1931 (il n’a d’ailleurs pas de rue à son nom à Paris, sauf erreur). A l’époque de la Troisième République, cette charge, avant tout honorifique, ne prêtait guère à conséquence.


En revanche, les réformés ont souvent occupé un nombre de postes ministériels de premier plan, hors de proportion avec leur poids démographique (2 à 3% de la population française). Mais chaque fois qu’un politicien issu d’une famille protestante sortait du lot — Michel Rocard et Lionel Jospin, entre autres — il a trouvé un obstacle sur sa route vers la magistrature suprême. Coïncidence? Sans doute.
Il n’en demeure pas moins que le pouvoir français aime à utiliser les talents protestants, à la condition que ces parpaillots restent à leur place, celle d’éminences très grises.

 

Jean-Noël Cuénod

 

09:14 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : religion, france | |  Facebook | | |

01/03/2011

Quand la France « lepénise » la Suisse

Naguère encore, les médias français n’accordaient pas le moindre intérêt à la Suisse, tache blanche au milieu de la carte européenne. Puis, les initiatives et référendums blochériens ont capté le paresseux regard des journalistes hexagonaux. De ce traitement médiatique prescrit outre-Jura, l’image de la Suisse est ressortie distordue. La déformation a succédé à l’ignorance.

Vue de France, la Confédération s’est transformée en repaires de racistes invétérés, de xénophobes frénétiques, en pays habité par des Harpagon crispés sur leurs cassettes emplies de ducats scintillants et tintinnabulants. Dans la foulée, le Front National et les Le Pen père et fille se sont emparés du «modèle suisse» pour le glorifier, suscitant un surcroît de malentendus. Comment s’est opérée cette déformation? Par l’usage systématiquement sélectif que font les médias tricolores des résultats de nos votations. Voici quelques exemples.

Juin 2008, l’initiative de l’UDC pour procéder à la naturalisation par les urnes est rejetée à près de 64% des Suisses. Impact médiatique en France: nul.


Février 2009, près de 60% des citoyens accepte d’étendre à la Bulgarie et à la Roumanie la libre circulation entre la Suisse et les pays de l’Union européenne. Impact médiatique en France: nul.

Novembre 2009, l’initiative de l’UDC contre les minarets est votée à une majorité de 57,5%. Impact médiatique en France: considérable.

Novembre 2010, l’initiative de l’UDC pour le renvoi des criminels étrangers emporte 53% des suffrages. Impact médiatique en France: important.

Ainsi, chaque fois que l’extrême droite suisse est battue, les journalistes voisins veulent ignorer cette information. Mais lorsqu’elle gagne, ils mettent sa victoire en exergue. Cela fait l’affaire du Front national qui a beau jeu d’affirmer que notre pays est en voie de «lepénisation» galopante.

Pourquoi les médias français agissent-ils ainsi? En raison de «l’effet d’excitation» qui a remplacé la traditionnelle «hiérarchie de l’information» dans le choix des rédactions.

 Expliquer que les Suisses acceptent d’étendre la libre circulation aux Bulgares et aux Roumains — ce qui n’allait pas de soi — est certes intéressant, mais une telle information réclame un effort d’explication que n’apprécient guère les médias voués à l’instantané. Alors, qu’un vote contre les minarets suscite d’emblée des réactions, sans que le journaliste soit obligé de se creuser la tête. Nous ne sommes plus informés mais excités. Et ce phénomène dépasse les frontières de l’Hexagone.

 

Jean-Noël Cuénod

09:11 | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : le pen, udc, médias, suisse, france | |  Facebook | | |

24/02/2011

La Libye, la Suisse et la sarkodiplomatie

Kadhafi.JPG
L’Histoire ne se répète jamais, elle bégaye parfois et ricane souvent. Il y a quelques mois à peine, l’Hirsute des Sables tonitruait à l’ONU pour réclamer le dépeçage de la Suisse entre la France, l’Italie et l’Allemagne. Aujourd’hui, c’est son pouvoir qui part en lambeaux. L’Est de la Libye est tombé aux mains des insurgés, l’Ouest est en train de suivre, l’étau se resserre sur Tripoli. L’Infâme aura au moins respecté une promesse, celle de faire couler le sang. Un médecin français évalue les massacres du Kadhafou à 2000 morts.
Et dire que le fils Kadhafi s’est plaint des brutalités de la police genevoise, lors de son arrestation pour avoir, avec sa femme, maltraité ses domestiques ! Ceux qui avaient alors voué aux gémonies la justice genevoise, lui reprochant son manque de diplomatie à l’égard de  l’honorable rejeton du respectable dirigeant libyen, ont l’air fin maintenant. Quant à l’ex-président de la Confédération Merz, il n’a pas fini de remonter son pantalon, après les humiliantes – et contre-productrices – excuses qu’il avait prodiguées pour tenter, en vain, de libérer l’otage suisse que Kadhadingue avait jeté dans ses geôles.
 
Et Kouchner, le ci-devant ministre des affaires qui lui sont restées définitivement étrangères, à quoi ressemble-t-il maintenant ? Certes,  Sarkozy est parvenu à dénicher presque pire que lui à la tête de ce qui n’est plus la diplomatie française. Mais il ne faudrait pas oublier que le porteur de riz du quai d’Orsay avait  placé la Libye et la Suisse sur le même pied et poussé l’insulte en accusant notre pays de prendre Tripoli en otage. Un comble de stupidité, le seul otage dans cette affaire étant Suisse et embastillé en Libye !
Les responsables au pouvoir, en Italie et en France notamment, qui n’ont cessé de caresser l’Hirsute des Sables dans le sens de la crinière feraient bien d’examiner leurs mains. Il est malaisé d’en détacher les taches de sang.
Jean-Noël Cuénod

17:22 | Lien permanent | Commentaires (22) | Tags : libye, suisse, france, kouchner, diplomatie, kadhafi | |  Facebook | | |

10/02/2011

Voyages des ministres, la bulle et les bulles

Devenir ministre en France vous introduit dans un monde magique. Vous voilà lové dans la chaleur d’une bulle sur laquelle le quotidien glisse comme une flaque sale sur la vitrine d’une bijouterie. Dans cet univers enchanté, le métro 13 surpeuplé, les rackets à Clichy-sous-Bois, la dernière classe d’un village creusois qui se ferme, les médecins qu’on appelle en vain au fin fond de la Dordogne, les SDF qui grelottent sur le trottoir, les chômeurs qui s’énervent à Pôle Emploi se métamorphosent en quelques lignes d’un rapport que personne n’aurait l’idée de lire.

Pourquoi briserait-on ce charme? Au paradis ministériel, les enfers n’ont point leur place. Les statistiques se révèlent toujours encourageantes et l’action du gouvernement reste positive, quoi qu’il advienne.

Dans cette bulle, le ministre oublie ces deux contingences ennuyeuses: la décence et le bon sens. Se faire inviter par un dictateur durant ses vacances de Noël? Voler au-dessus de la Tunisie en pleine révolution, aux frais d’un ami du tyran, quoi de plus normal? Après tout, le Grand Maître de la Bulle en personne a passé les premiers jours de sa présidence sur le yacht d’un richissime homme d’affaires qui l’avait invité. Sans la moindre arrière-pensée, bien sûr.

L’ennui avec la bulle, c’est qu’elle vous en fait commettre, des bulles. Naguère encore, les Français acceptaient, en râlant, que leurs gouvernants prissent leurs aises. Aujourd’hui, ils éprouvent une furieuse envie de faire crever cette bulle devenue maudite. La crise qui persiste et l’impuissance du pouvoir face à la tourmente de la mondialisation ont changé la grogne en colère.

Qui en récoltera les raisins? Ayant gambadé durant des lustres dans la bulle et se perdant en disputes égolâtres, les socialistes paraissent fort mal placés. S’ils ne redeviennent pas crédibles, le vote en faveur de Marine Le Pen en 2012 s’annonce massif.

(Cet éditorial est paru jeudi 10 février 2011 dans la Tribune de Genève et 24 Heures)

 

Jean-Noël Cuénod

Voici la vidéo filmée par Europe1 et captée par le Télégramme de Brest. On y apprend que la ministre des affaires étrangères passe aux aveux après des jours de dénégations.

 

09:46 | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : vidéo, gouvernement, fillon, alliot-marie, france | |  Facebook | | |

30/11/2010

Dur et bref retour du Plouc vers le journalisme fédéral

Aimez-vous l’aviron? Oui ? Alors le journalisme fédéral est fait pour vous. Car dans cette discipline – en l’occurrence ce substantif ne manque pas de substance – il faut ramer. Et même souquer ferme. Le journaliste fédéral ne doit pas rechigner à se frotter à la rude école des galériens.

Depuis son arrivée à Paris, Le Plouc avait oublié ces servitudes. En France, les ministres savent lâcher à la meute journalistique un ou deux os qui vont vous faire un bouillon médiatique, rarement consistant mais toujours parfumé. Et leurs collègues genevois les imitent à la perfection. Franchie la Versoix, les politiciens helvétiques ne vous lancent rien pour satisfaire l’appétit des lecteurs. Sinon une langue en bois brut, même pas joliment chantournée. Pas de quoi en faire un plat.

Donc, lorsque l’ambassade de Suisse a téléphoné au Plouc pour lui annoncer l’arrivée à Paris  du conseiller fédéral Johann Schneider-Amman, il en est tombé de son bottacul : « Schneider qui ? Ammann quoi ? » Consternation au bout du fil.
 
Vite, un mensonge : « Monsieur Schneider euh Houlmann ? Non Ammann ! Oui voilà, Schneider-Ammann, mais voyons je ne connais que lui bien sûr ! C’est le … le conseiller fédéral chargé du Département de… euh, oui oui, c’est ça l'économie. »

Voilà qui commence bien. Le Plouc avait tout simplement oublié l’existence de ce conseiller fédéral. Quelle honte ! Quel mauvais Suisse ! Rattrapons notre retard grâce à Internet. Bof, on ne peut pas dire que le conseiller Schneider-Ammann déchire la Toile…

Le pire restait à venir. L’ambassade de Suisse annonce qu’après avoir rencontré la ministre française Christine Lagarde, ledit conseiller fédéral recevra la presse, dans l’annexe du ministère des Finances, sis 80 rue de Lille au cœur de l’ultrachic VIIème arrondissement qui a pour maire Rachida Dati.
Les journalistes suisses de Paris sont donc massés dans ce boudoir très Marie-Antoinette qui a dû en voir de belles. Et sous toutes les coutures. La porte s’ouvre. Christine Lagarde surgit en majesté avec son casque de cheveux immaculés et cuirassée par son tailleur argent (une ministre des Finances ne pouvait faire moins).

«Mais où sont les éléments de langage?» La ministre s’adresse sotto voce à l’un de ses collaborateurs. Qui, le regard tendu à la recherche de ces «éléments de langage» égarés, prend un air un peu inquiet. Moins inquiet tout de même qu’un quinquagénaire lunetté à l’allure grise répondant ton sur ton à son costume et aux nuages qui plombent Paris. A l’évidence, il se demande ce que, Diable, il peut bien faire en cet antre qui sent la poussière aristocrate. Et même le soufre.

 Ce quinquagénaire marchant dans l’ombre de la ministre française de l’Economie et des Finances n’est autre que son confrère suisse, le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann qui paraît bien pâle devant le bronzage éblouissant de la ministre française. Elle fait songer à la Déesse Athéna, sortie  tout armée du crâne de Zeus. Lui, ressemble à un conseiller paroissial  de la Reformierte Kirchgemeinde de Sumiswald. Le temps de débiter tout le bien qu’elle pense de ce cher conseiller fédéral et d’annoncer qu’elle viendra en Suisse, la ministre tourne ses talons aiguilles en laissant un sillage de Chanel numéro 5.

Nous voilà donc entre Suisses. Retour à grosses semelles vers le journalisme fédéral. Laborieusement, le conseiller Schneider-Ammann nous dit qu’il n’a, au fond, rien à nous dire. Les « éléments de langage » égarés par Christine Lagarde auraient pu lui servir. Hélas, il n’y a pas plus d’ "éléments" que de "langage" dans ce boudoir qui n'a jamais autant mérité son nom. 
La sueur commence à perler au front des journalistes. Et chacun de presser de questions ce malheureux Johann Schneider-Ammann. Comme une huitre, le conseiller fédéral se ferme. Il  y a un semblant d’ouverture vers le G20. On s’y engouffre. Le Plouc a la curieuse idée de poser cette question stupide :

- La France serait-elle pour la Suisse une sorte de cheval de Troie pour entrer dans le G20 ?

Le conseiller fédéral lance un regard affolé vers Le Plouc et se tourne vers ses conseillers :

- Un quoi ? Mais ça veut dire quoi ça ?

On essaie en allemand. Sans plus de succès. Les conseillers marmonnent. Il comprend encore moins. Une vague lueur s’allume. Et répond sur un ton réprobateur:

-  Non,  non nous n’agirons jamais comme ça avec la France.

Soulagé, le conseiller fédéral a terminé sa corvée et s’esquive, laissant les journalistes à leur perplexité.

Si le cheval de Troie a bien servi aux Grecs pour emporter la place, il n’a été d’aucune utilité au Plouc dans sa chasse à courre aux « éléments de langage ».


Jean-Noël Cuénod

19:40 | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : conseiller fédéral, lagarde, schneider-ammann, paris, france, suisse | |  Facebook | | |

29/07/2010

Prière de ne pas enterrer la France, elle bouge encore

Prière de ne pas enterrer la France, elle bouge encore. Elle s’agitera même beaucoup à la rentrée sous l’incandescent soleil social. Toutefois, c’est plus en profondeur que l’on sent vraiment ses forces se ranimer, alors qu’en surface tout va de travers.

Comme chacun peut le constater, la France vit des moments calamiteux. Avec l’un des plus importants ministres du gouvernement obligé tous les deux jours de clamer son innocence en manière de mantra, un système de connivences politico-financières qui s’étale dans toute son obscénité, un hyperprésident dont les batteries semblent à plat, une équipe de France qui paraît plus en jambes dans les lupanars que sur les terrains, une situation économique à rendre déprimé le plus joyeux des lurons et des mesures de rigueur à refroidir les canicules, la République traîne une sacrée gueule de bois et cherche avec une frénésie accablée son tube d’Alka-Seltzer. Sans le trouver.

Mais ce sont là des maux quotidiens. Le trouble est plus général, traverse toutes les catégories sociales et se traduit par le sentiment d’échec collectif, l’absence de perspective, l’impression d’appartenir à une société en déclin.

Cela dit, nous vivons dans le règne de l’impermanence, comme l’exprimeraient les bouddhistes. Tout passe en ce bas monde. Même le pire. Non pour se consoler mais afin de puiser dans leur histoire les forces qui s’y nichent, les Français feraient bien de se souvenir que leurs ancêtres ont subi des chutes encore plus vertigineuses, ce qui ne les a nullement empêchés de rebondir de plus belle.

La chute du Second Empire

Ainsi, en perdant la guerre de 1870 contre la Prusse, la France a connu la famine à Paris, la répression sanglante de la Commune, l’effondrement du Second Empire et la douloureuse amputation de deux provinces importantes, l’Alsace et la Lorraine, conquises par le Deuxième Reich. Puis, prenant conscience de ses faiblesses, la France les a surmontées. Le Paris vaincu et famélique d’hier devint, quelques années à peine après cette cuisante défaite, la ville phare de la planète. Sur le plan culturel, l’Hexagone donnait naissance à une école qui bouleversa de façon définitive la peinture, l’impressionnisme, et un style littéraire, le symbolisme, qui influença jusqu’à la poésie russe. En sciences, Pasteur et son vaccin contre la rage changèrent la face du monde médical. Et la France fut, à l’aube du XXe   siècle, l’un des pays de pointe de l’industrie automobile et aéronautique.

La débâcle de 1940

De même, il est difficile d’imaginer naufrage plus humiliant que celui de juin 1940, lorsqu’en quelques semaines, l’armée de la République a sombré face à la Wehrmacht. Pourtant, dès la Libération, la poésie française s’était refait une beauté et le monde se passionnait pour les débats entre Sartre et Camus. Un lustre à peine après l’effondrement historique, la France se replaçait au centre de la pensée. Elle est même parvenue à devenir une puissance nucléaire vingt après sa débâcle militaire.

Un trait commun apparaît à la lecture de cette histoire française en forme de montagnes russes: chaque renaissance s’est accompagnée d’un sursaut culturel. Il en sera donc ainsi lorsque le désarroi actuel déclinera. Contrairement à ce que prétendent les médias américains, la pensée française est riche. Les travaux d’Edgar Morin, de Michel Maffesoli (1) et de tant d’autres le démontrent. Et la danse, entre autres disciplines, fourmille de talents dans les villes et banlieues françaises. Ces forces demeurent encore souterraines. Elles jailliront, un beau jour.

Jean-Noël Cuénod

(1) Voici une vidéo d'amateur qui présente une conférence de Michel Maffesoli sur le réenchantement du monde.

09:49 | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : france, histoire, sarte, camus, morin, maffesoli, renaissance, chute, déclin, vidéo | |  Facebook | | |