21/05/2018

La Franc-Maçonnerie attaquée en Italie

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Le programme de gouvernement signé en Italie par les deux partis démagogistes « Cinque Stelle » et la Lega d’extrême-droite contient un alinéa stipulant qu’aucun ministre du futur cabinet transalpin ne doit appartenir à la Franc-Maçonnerie. C’est l’une des constantes des mouvements totalitaires en général et fascistes en particulier : bannir la Franc-Maçonnerie.

Il en va ainsi des entités politiques dits « antisystèmes » : sous couleur de nouveauté, elles nous resservent des recettes éculées. L’alliance de la carpe ligarde et du lapin étoilé ne fait donc pas exception. Il faut dire aussi que l’on n’efface pas vingt ans de fascisme en Italie d’un simple coup de gomme.

Le prétexte que ne manquera pas de brandir les deux formations démagogistes aura pour figure feu Licio Gelli et sa pseudo-Loge maçonnique P2 qui avaient ébranlé l’Italie dans les années 70, avec quelques secousses sismiques enregistrées à Genève où le patron de la P2, Licio Gelli, fut arrêté avant de s’évader de la prison de Champ-Dollon en corrompant un gardien, puis de s’y reconstituer prisonnier par la suite.

Pseudo-Loge P2, disions-nous. Si Licio Gelli avait été régulièrement initié en 1964 à la Franc-Maçonnerie, son entité, elle, n’était aucunement régulière au regard des traditions et de l’organisation des loges maçonniques. Gelli avait investi en 1966 une ancienne Loge dite « de passage », « Propaganda Due », créé en 1877 sous le nom « Propaganda Massonica ». A l’origine, elle n’initiait pas de nouveaux membres mais accueillait les parlementaires de province et qui venaient à Rome pour remplir leur mandat d’élu. Dès l’arrivée de Mussolini au pouvoir en 1924, la Franc-Maçonnerie fut interdite et sévèrement réprimée. En 1945, avec le retour à la démocratie, le Grand Orient d’Italie a réactivé la Loge sous le nom « Propaganda Due », afin de transmettre les valeurs maçonniques de liberté de conscience et de laïcité au sein d’une Italie qui venait de sortir du fascisme et se trouvait encore sous l’influence du Vatican.

Cette Loge P2 vivotait lorsque Gelli en a fait son instrument dès 1966. Il a transformé cet Atelier en une sorte d’institution clandestine pour s’opposer à l’arrivée au pouvoir du puissant Parti communiste italien et faire pièce au compromis historique qui se dessinait entre le PCI et la Démocratie Chrétienne. La P2 a participé à la stratégie de la tension en étant plus ou moins liées à des attentats destinés à déstabiliser l’Italie. Elle a aussi élaboré une vaste stratégie d’influence en conviant une foule de parlementaires, de ministres, de généraux, de dirigeants de médias à rejoindre ses rangs. Dans la liste de 962 noms (sans doute incomplète) trouvée au domicile de Licio Gelli, figure celui d’un certain Silvio Berlusconi.

Une Loge maçonnique d’un millier de personnes, cela n’existe pas. En outre, les récipiendaires étaient reçus par trois petits coups d’épée sans autres cérémonies. Or, les réceptions maçonniques se déroulent selon des rituels bien précis et éprouvés par une longue tradition. Dès lors, Gelli ne procédait par à des initiations maçonniques. Sa P2 fut d’ailleurs dissoute dès 1974 par le Grand Orient d’Italie. Mais grâce à d’habiles manœuvres, Gelli a pu tout de même continuer ses manipulations pendant quelques années. La dissolution effective a eu lieu en 1981.

Franc-Maçonnerie: Churchill n'aurait pas pu être ministre en Italie!

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Voilà le donc le prétexte qu’utilisera sans doute les étoilés et les ligards italiens pour entamer leur première action antimaçonnique.
Les Francs-Maçons n’échappent pas au sort de tout groupe humain dont aucun n’est à l’abri des dérives. Faudrait-il interdire aux catholiques de siéger au gouvernement parce que des prêtres se sont livrés à la pédomanie et que leurs actes ont été couverts par leur hiérarchie ? Ce serait absurde et odieux. C’est tout aussi absurde et odieux, de le faire à l’endroit des Francs-Maçons, en excipant des turpitudes de la P2.

S’attaquer aux Francs-Maçons n’est jamais anodin. Ce n’est pas par hasard si les premiers actes des dictateurs consistent à les poursuivre, voire à s’en débarrasser physiquement, à l’instar de Mussolini, de Hitler, de Franco, de Pétain mais aussi de Lénine et de Staline. Les rituels maçonniques portent en eux cette liberté de conscience qui est insupportable aux tyrans.

Si la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et la France avaient pris les mêmes dispositions antimaçonniques que préconisent les deux partis démagogistes italiens, elles se seraient privées de grands dirigeants qui ont marqué leur histoire au XXe siècle tels, entre de nombreux autres, Winston Churchill, Franklin D. Roosevelt et Pierre Mendès-France.

Jean-Noël Cuénod

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16/05/2018

Israël-Palestine : jeux dangereux à Riyad

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Les affrontements entre l’armée israélienne et les militants du Hamas à la frontière de Gaza placent l’actuel pouvoir saoudien dans une zone pleine de périls. Riyad n’a condamné Israël que du bout des lèvres, bien forcé de satisfaire à ce minimum syndical pour ne pas trop faire jaser dans le camp arabo-musulman.

Sous l’impulsion du prince héritier Mohamed Ben Salman (photo) – présenté sous le sigle MBS pour faire moderne –  l’Arabie Saoudite a pris pour ennemi principal l’Iran quitte à ménager l’Etat d’Israël, voire à collaborer avec cet ancien adversaire afin de contrer les offensives chiites de Téhéran qui menacent en Syrie, au Liban et même à l’intérieur de la pétromonarchie (cf. le papier précédent). C’est dire si la tension qui règne sur la frontière entre Israël et Gaza tombe au pire moment pour le nouvel «homme fort» qui se rêve en réformateur audacieux de la plus rétrograde des monarchies.

Le fils du roi Salman détient actuellement les principaux leviers de commande dans son pays : président du Conseil économique et de développement, ministre de la Défense, vice-premier ministre et surtout prince héritier. Comme son père, âgé de 82 ans, souffre de la maladie d’Alzheimer, Mohamed ben Salman (bientôt 33 ans) est donc le vrai patron du Royaume.

Pour parvenir à cette place, MBS a dû livrer une sorte de coup d’Etat plus ou moins feutré dès le 21 juin 2017. Ce jour-là, son cousin Mohamed ben Nayef, ministre de l’intérieur et prince héritier (59 ans), est destitué de toutes ses charges par signature du roi Salman. Qui nomme aussitôt son fils Mohamed comme héritier en titre. Afin d’asseoir son pouvoir, MBS entreprend une vaste purge sous prétexte de lutte contre la corruption ;  elle aboutit à la fin de l’an passé au limogeage ou à l’arrestation d’une dizaine de princes, de ministres et d’hommes d’affaire. Message reçu : les cousins évincés ne mouftent plus. Mais, sans doute, n’en pensent-ils pas moins.

Le jeune prince héritier a entrepris quelques réformes de sociétés – la conduite automobile autorisée pour les femmes, l’ouverture de cinémas – qui font rire les Occidentaux par leur caractère ultra-bénin mais qui doivent certainement choquer une partie au moins des classes dirigeantes saoudiennes. De plus, MBS plaide pour un islam « ouvert » et tolérant envers toutes les religions. De quoi faire grincer les dents dans ce Royaume où l’intégrisme islamiste a toujours régné sur les esprits.

En un an de pouvoir effectif, le prince héritier s’est donc fait une série d’ennemis au sein de la famille royale et des instances religieuses. Dès lors, la cause palestinienne risque de devenir l’élément fédérateur de toutes ses oppositions pour l’instant souterraines. Phare de l’islam sunnite, l’Arabie Saoudite est doublée par le régime chiite d’Iran dans la défense d’autres sunnites, les Palestiniens, ce qui ne manquera pas de provoquer l’ire d’une partie au moins des Saoudiens. Pour l’instant, MBS s’appuie sur les couches dirigeantes les plus jeunes et les plus modernistes qui ne soucient guère du sort des Gazaouis. Mais si les tensions devaient encore s’accentuer entre Israël et les Palestiniens, la position éminente du prince héritier en serait affaiblie, ce qui induirait ses adversaires à tenter de le détrôner avant même qu’il ne soit roi, déstabilisant ainsi l’un des principaux fournisseurs d’énergie de la planète.

Jean-Noël Cuénod

 

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10/05/2018

Guerre et multi-guerres au Moyen-Orient

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Voilà, on entre dans le dur, après le retrait de Trump du traité nucléaire avec l’Iran. Hier soir, pour la première fois, des militaires iraniens, ceux de la Force Al-Qods en Syrie, ont tiré des roquettes vers des positions de l’armée israélienne stationnée au Golan. Ces vingt roquettes n’ont pas atteint leur objectif militaire mais en représailles, Israël a sévèrement répliqué. « Nous avons frappé presque toutes les infrastructures iraniennes en Syrie », a déclaré le ministre israélien de la Défense Avigdor Lieberman.

En tirant ses roquettes vers Tsahal, l’Iran n’avait sans doute pas la prétention de percer le Dôme de Fer, nom du très efficace système de défense antiaérienne mis au point par l’armée israélienne. Il s’agissait de montrer ses muscles après l’annonce des sanctions économiques qui accompagnent le retrait américain du Traité. L’avenir dira si cet échange de mauvais procédés n’était qu’une escarmouche ou le prélude à une confrontation militaire de forte intensité.

La situation se révèle d’autant plus complexe qu’il y a plusieurs guerres dans la guerre au Proche-Orient. Citons-les, dans le désordre bien sûr pour respecter les usages locaux. Les motifs religieux, nationalistes et économiques se chevauchent.

– La guerre confessionnelle interne à l’islam entre le chiisme et le sunnisme.

L’Arabie Saoudite, le centre du sunnisme le plus rétrograde, veut contrer l’influence de l’Iran, centre du chiisme le plus belliqueux, en Syrie et au Yémen. Mais c’est surtout à l’intérieur de son pays que Ryad craint l’influence du chiisme iranien. En effet, la plus grande partie des gisements d’hydrocarbures saoudiens se trouvent au nord-ouest du royaume, dans l’oasis d’Al-Hassa, la plus grande de la planète (60 000 km2 et 600 000 habitants). Or, cette région est traditionnellement peuplée de chiites dont les responsables religieux sont formés dans les universités de Najaf (Irak) et de Qom (Iran) contrôlées par les mollahs iraniens. La domination d’Al-Hassa est donc vitale pour le régime saoudien ; les Saoudiens considérant les chiites d’Al-Hassa comme des sujets de seconde zone, les rancœurs s’accumulent et peuvent un jour ou l’autre exploser, au profit de Téhéran.

Dès lors, pour la pétromonarchie, l’ennemi principal n’est plus Israël mais l’Iran. Aussi, le prince héritier Mohamed ben Salman a-t-il multiplié les gestes d’apaisement envers le gouvernement israélien. En coulisse, c’est un véritable renversement d’alliance qui est en train de s’opérer entre Ryad et Jérusalem. Mais pour combien de temps ? L’Arabie Saoudite ayant propagé dans le monde musulman son idéologie intégriste et sa détestation d’Israël,  les populations qui ont été conditionnées dans cet état d’esprit ne vont pas en changer du jour au lendemain, ce qui risque de mettre Mohamed ben Salman en porte-à-faux avec ce que l’on appelle communément « la rue arabe ».

– La guerre entre Israël et les pays arabo-musulmans.

Ce conflit n’a pas cessé depuis le 15 mai 1948, date de l’attaque d’Israël (création proclamée la veille) par les armées de la Ligue arabe, attaque qui fut précédée par six mois de guerre civile entre les groupes armés juifs et arabes dans la Palestine alors sous mandat britannique jusqu’au 14 mai 1948. Par rapport à ses autres confrontations armées, Israël a désormais comme adversaire principal, non pas des Arabes sunnites mais des Perses chiites. Ces derniers sont présents en Syrie par l’intermédiaire de la Force Al-Qods des Pasdarans (Gardiens de la révolution iranienne) qui soutient le dictateur syrien Bachar al-Assad issu de la minorité religieuse alaouite, une des nombreuses branches du chiisme­. Mais ils le sont aussi chez un autre voisin direct d’Israël, au Liban, par le truchement du parti chiite Hezbollah, seule force armée libanaise crédible.

Et les Palestiniens ? Ils risquent fort de se voir confortés dans leur traditionnel statut de cocus de l’Histoire. Très majoritairement sunnites, ils sont dominés à Gaza par le Hamas, branche des Frères musulmans, chantres de l’islam radical, et dans ce qui reste de l’Autorité palestinienne, par le Fatah qui se dit laïque même si la grande majorité de ses dirigeants sont sunnites. S’ils se sentent abandonnés par l’Arabie Saoudite, les Palestiniens seraient alors enclins à surmonter l’antagonisme entre sunnites et chiites pour faire alliance avec l’Iran, désormais l’ennemi principal de leur ennemi principal, Israël.

–  La guerre entre Turcs et Kurdes.

Dans ce contexte, l’influence religieuse est secondaire, les Kurdes et les Turcs étant majoritairement sunnites. Ce conflit est donc avant tout d’ordre national. Les Kurdes sont conscients depuis des siècles de former une nation avec sa langue, ses coutumes et sa culture différentes de celles des Arabes et des Turcs. Mais éclatés entre l’Iran, l’Irak, la Turquie et la Syrie, ils n’ont jamais pu constituer leur Etat-nation. Cette aspiration demeure vive.

Depuis le dépeçage de l’Empire ottoman, les dirigeants turcs restent obsédés par les risques de perdre un morceau de territoire. Cette obsession a encore aggravé ses symptômes avec le régime autoritaire imposé par Recep Tayyip Erdogan. Ankara refuse donc énergiquement toute velléité de créer un Etat kurde sur ses marches, ce qui pourrait renforcer le séparatisme de son importante minorité kurde (16% environ de la population de Turquie). Or, les Kurdes de Syrie constituent les alliés les plus efficaces des Occidentaux contre l’Etat islamique sur territoire syrien. De plus, le parti syro-kurde PYD et sa branche militaire YPG sont proches des indépendantistes kurdes du PKK en Turquie. Dès lors, la création d’une entité kurde dans la Rojava en Syrie, aux portes de la Turquie, a été perçue comme une menace grave par la Turquie qui a repris l’une des principales villes syro-kurdes, Afrine, le 22 mars dernier. Avant d’affronter militairement les Kurdes de Syrie, la Turquie avait bénéficié du feu vert de la Russie – qui jusque-là soutenaient YPG – et de l’indifférence des Occidentaux, empêtrés de leurs contradictions, la Turquie étant leur alliée au sein de l’OTAN.

Erdogan n’a pas résolu pour autant son « problème kurde » et son incapacité à trouver une solution politique ouvre la voie à de nouveaux affrontements armés avec les différentes composantes kurdes. Cela dit, la Turquie entend bien peser sur le devenir de la Syrie en négociant avec la Russie et l’Iran.

– La guerre en Syrie entre Occidentaux d’un côté, Russes et Iraniens de l’autre.

Pour un peu, on allait oublier le conflit syrien proprement dit ! Le soutien des Etats-Unis et des Européens (surtout la France, la Grande-Bretagne et dans une moindre mesure l’Allemagne) aux opposants à la dictature de Bachar al-Assad avait conduit la Russie de Poutine à intervenir massivement pour sauver le tyran de Damas. La défaite de ce dernier aurait eu pour conséquence la perte de l’influence russe sur la Syrie. Inacceptable pour Moscou qui a tissé dès la période soviétique des liens très serrés avec Damas. Des liens que Poutine entend conserver voire développer. Les mers chaudes restent l’objet de la convoitise russe depuis des siècles.

A l’intérieur des deux camps, les buts visés sont contradictoires. En soutenant les opposants à Bachar al-Assad, les Occidentaux affirmaient lutter en faveur d’une Syrie qui serait à leur image, démocratique et libérale. C’était notamment le rêve caressé par le ci-devant président français Hollande. La faiblesse politique et militaire des formations démocratiques syriennes ont fait litière de ces espoirs. En Syrie, les Occidentaux ont pour alliée l’Arabie Saoudite dont le souci n’est certes pas d’établir la démocratie à Damas, au contraire, mais d’imposer un régime sunnite en Syrie. Dans cette optique, elle entre en concurrence avec un autre potentat sunnite, le président turc Erdogan qui veut être calife à la place des califes de jadis. Or, au début, en tout cas, la Turquie voulait abattre, elle aussi, le pouvoir syrien. Maintenant, on ne sait pas au juste où Erdogan se situe, sinon qu’il veut éradiquer l’indépendantisme kurde sous toutes ses formes.

De l’autre côté, les positions entre alliés ne sont pas plus claires et se révèlent, là aussi, potentiellement conflictuelles. Les Russes et les Iraniens tombent d’accord sur un point essentiel : sauver le régime de Bachar al-Assad. Mais quand deux protecteurs se font face, le conflit n’est pas loin. Qui dominera le régime syrien ? L’Iran avec sa solidarité chiite ou la Russie forte de ses liens historiques ? Cela dit, l’Iran et la Russie ont-ils vraiment les moyens de leurs ambitions ? Ils sont tous deux aux prises avec des difficultés économiques majeures qui rendent très aléatoire leur aspiration à l’hégémonie

– La guerre économique des Etats-Unis contre l’Europe et la Chine

Le retrait des Américains du Traité nucléaire avec l’Iran annonce un conflit d’une tout autre nature. Ce retrait s’accompagne d’un retour des sanctions économiques contre l’Iran. Certes, les autres pays signataires du Traité (la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Chine et la Russie) ont déclaré poursuivre ce Traité. Mais sans les Etats-Unis, il a pour valeur celle d’un pet de lapin. En plaçant les sanctions économiques au niveau le plus élevé, Donald Trump ne vise pas seulement l’Iran mais aussi la force exportatrice de l’Europe, dont celle de l’Allemagne et de la Suisse, particulièrement présentes sur le marché iranien. En effet, les Etats-Unis ont adopté un ensemble de lois qui leur permet d’infliger des amendes colossales aux entreprises non-américaines qui ne respecteraient pas les embargos décidés par Washington. En théorie, ces poursuites judiciaires ne concernent que les groupes économiques qui ont un lien avec les Etats-Unis. En pratique, il est fort malaisé d’éviter les foudres américaines, comme l’a expliqué l’économiste Hervé Juvin au micro de France-Inter le 20 janvier dernier : Il suffit d’utiliser une puce électronique, un iPhone, un hébergeur ou un serveur américain pour vous retrouver sous le coup de la loi américaine. C’est un piège dans lequel de nombreuses entreprises sont tombées. La Chine est bien entendu aussi concernée mais dans une moindre mesure que l’Europe, du fait de sa taille et son poids géopolitique.

Morale de cette histoire démoralisante : le droit américain règne sur la planète, réduisant les souverainetés des autres Etats au strict et triste minimum.

Pour conserver quelque chance de se faire réélire, le président américain doit « faire rentrer du travail » aux Etats-Unis. Dans cette optique, il doit briser le dynamisme des exportations européennes, principalement allemandes. Et les nouvelles sanctions contre l’Iran participent à cette offensive. Les Européens sont désormais contraints d’ouvrir les yeux sur cette cruelle réalité : Washington est politiquement un ami peu fiable et économiquement, un ennemi implacable.

La dingo-tactique de Trump

Trump adopte vis-à-vis de l’Iran, la dingo-tactique qu’il avait utilisée contre la Corée du Nord : menacer son adversaire en brandissant le feu guerrier. Le touitteur déchaîné se vante d’avoir ainsi contraint le dictateur Kim-Jong Un à négocier avec lui et avec la Corée du Sud.  Sauf que le but du dictateur coréen était de forcer les Etats-Unis à le prendre au sérieux et à l’inviter à la table des grands, ce qui est désormais chose faite. Qui donc a roulé l’autre dans la farine ?

Surtout, l’Iran n’a rien de comparable avec la Corée du Nord ; Téhéran s’inscrit dans un contexte bien plus périlleux, compte tenu des enjeux énergétiques qui exacerbent les conflits entre les acteurs majeurs de la scène internationale. La dingo-tactique trumpienne risque d’aboutir à un affrontement mondial. En outre, elle va renforcer en Iran le camp des Pasdarans, partisans d’un chiisme de conquête. Mais le pire n’étant pas certain, la dingo-tactique peut aussi débloquer une situation jusqu’alors inextricable.

Il est temps de faire une bonne réserve de cierges.

Jean-Noël Cuénod

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09/02/2018

Le « populisme », cet allié de la mafia des passeurs

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Quel est le point commun entre la prohibition de l’alcool, le trafic des stupéfiants et les passages clandestins de migrants ? Dans les trois cas, la répression n’a fait que développer et renforcer le pouvoir des mafias, sans résoudre aucun des problèmes qu’elle était censée éradiquer.

Au début du XXe siècle, les Ligues de tempérance lancèrent contre l’alcoolisme une guerre qui aboutit en 1919 à l’interdiction des ventes d’alcool aux Etats-Unis. Devant l’échec patent de la prohibition le gouvernement américain l’abandonna en 1933. Le bilan ? Jamais, les Américains n’ont autant bu que durant cette période. Pire, la répression policière a eu pour principal effet de permettre à la mafia de passer du stade de petit artisanat à celui de grande industrie. Avant la prohibition, les clans mafieux turbinaient chacun dans leur coin de façon artisanale. L’achat d’alcool ne pouvant s’effectuer que de façon clandestine, les mafieux ont vu là un créneau inespéré à occuper. Ils étaient infiniment mieux armés – dans tous les sens du terme – que les honnêtes commerçants pour fournir ce service. Bien entendu, les policiers ont perfectionné leur arsenal répressif. Les petits mafieux locaux ont dû s’adapter en franchissant un palier supérieur et en s’organisant sur des territoires de plus en plus vastes avec des clans de mieux en mieux structurés. A chaque progrès dans la répression correspondait une amélioration du dispositif mafieux. Cette période a fait la fortune, la gloire et la puissance des chefs Al Capone, Frank Costello, Meyer Lansky, Bugsy Siegel et Lucky Luciano.

L’échec historique et spectaculaire de la prohibition américaine n’a pas entamé d’un iota cette passion de la répression qui étreint les élus et leurs électeurs au détriment de la réflexion et du bon sens.

Nous avons répété la même faute avec le trafic des stupéfiants. Et le même processus infernal s’est enclenché automatiquement mais cette fois-ci à l’échelle mondiale. Les polices ont certes – un peu – amélioré leur collaboration transnationale mais les mafieux se sont organisés globalement de façon nettement plus efficace. Et de nouveau chaque progrès dans la répression du trafic a eu pour résultat de concentrer le maximum de pouvoir dans les mains des mafias.

Aujourd’hui, le trafic des êtres humains – faussement dénommés « migrants » alors qu’il s’agit de réfugiés – devient encore plus lucratif que celui des stups. Et les mafias ont aussitôt investi ce secteur. Selon un rapport du contre-amiral français Hervé Blejean, une seule embarcation de clandestins génère jusqu’à 380 000 euros de bénéfice pour les passeurs.

Bien entendu, les mêmes causes génèrent les mêmes effets : on élève des murs, on se barricade, on tend des barbelés, on contrôle, on surveille, on fouille et les passeurs passent à travers les mailles du filet. Plus les mailles sont resserrées, plus les mafias progressent pour les élargir ou les contourner. L’opération Sophia lancée en juin 2015 par l’Union européenne a mobilisé 22 Etats membres pour lutter contre les réseaux mafieux. Le bilan est d’une affligeante maigreur : 894 000 migrants sont arrivés sur les rivages méditerranéens de l’Europe pour la seule année 2015.

Nous réitérons inlassablement la même erreur. Erreur ? Au fond en est-ce une ? Après tout, les trafics illicites, quels qu’ils soient, n’engraissent pas que les passeurs. Leur répression créé une économie licite, elle, par les biais des agences de sécurité privées, des entreprises de matériels militaro-policiers et autres commerces qui sont liées à ces activités. Cela permet aux dirigeants politiques de faire du battage démagogique, très utile pour masquer leurs indigences.

 Et puis, les grands vainqueurs de cette débâcle demeurent les partis dits « populistes » qui disposent ainsi d’un juteux fonds de commerce électoral sans fatiguer leurs méninges. Les Le Pen en France, les Blocher en Suisse, les Orban en Hongrie, les Strache en Autriche sont les meilleurs alliés des passeurs mafieux. En appelant à élever des murs, ils assurent la prospérité de ceux qui vont les contourner.

Il faudra bien un jour que les peuples se réveillent de leur rêve tout-répressif et réfléchissent, la tête froide, à des solutions enfin réalistes pour surmonter les problèmes que tous les trafics illicites révèlent.

Jean-Noël Cuénod

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03/01/2018

La Suisse en panne sèche sur sa voie solitaire

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 « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, ceux de 60 kilos les écoutent.» Asphyxiée intellectuellement par la chape de plomb du blochérisme ambiant, la Suisse devrait se rappeler cette fameuse réplique de 100 000 dollars au soleil [1] en affrontant l’Union européenne.

Le Conseil fédéral en particulier, et toute la classe politique suisse en général, ne sont même plus capables de cacher leur désarroi vis-à-vis des pressions exercées actuellement par Bruxelles. La dernière en date porte sur la limitation à un an de l’équivalence accordée par l’Union à la bourse suisse. Cette équivalence a été accordée, sans limite dans le temps, aux bourses des Etats-Unis, de l’Australie et de Hong-Kong. Alors pourquoi cette discrimination ? Le vice-président de la Commission européenne, Valdis Dombrovskis, s’est montré on ne peut plus clair ; elle est la réponse de Bruxelles au manque de progrès substantiels dans les actuelles négociations sur l’accord-cadre institutionnel. Et si Berne se montrait plus coopérante, l’UE pourrait alors revoir sa décision dans un sens plus favorable à la Suisse.

Pour ceux qui ont raté le tram des relations Suisse-UE, voici grossièrement résumée trois notions à retenir.

 

  • Equivalence boursière entre la Suisse et l’Union : elle permet aux banques et investisseurs européens de continuer d’acheter et de vendre des titres cotés en Suisse. Sans elle, c’est la catastrophe pour la place financière helvétique.
  • Accord-cadre institutionnel : la Suisse et l’Union européenne sont actuellement liés par un réseau de 120 accords bilatéraux ; pour mettre un peu d’ordre dans ce fouillis, assurer un maximum de sécurité du droit dans les relations commerciales ainsi que l’accès de la Suisse au marché européen, Berne et Bruxelles sont en train de négocier un accord-cadre.
  • Renouvellement du « milliard de cohésion ». Quand le français fédéral se mélange à la novlangue eurocrate, cela donne des monstruosités lexicales telles que celle-ci ! De quoi s’agit-il ? La Suisse participe depuis 2008 à des projets visant la réduction des disparités économiques et sociales provoquées par l’élargissement de l’Union européennes. Coût de l’opération : 1,302 milliard de francs (1,112 milliard, d’euros sur dix ans. La Suisse s’accorde directement avec les pays partenaires sur les projets qu’elle entend financer. Ce « milliard de cohésion » vient d’être renouvelé par le Conseil fédéral.

 

En portant le regard sur ces trois notions, il apparaît à première vue que le Conseil fédéral aurait dû conditionner le renouvellement du « milliard de cohésion » à l’acceptation par Bruxelles de l’équivalence boursière avec la Suisse, sans limite de temps. C’est d’ailleurs ce qu’avaient réclamé l’Association suisse des banquiers et, au sein du gouvernement fédéral, le ministre des Finances UDC Ueli Maurer. Les décisions se prenant en Suisse collégialement, le Conseil fédéral avait rejeté le point de vue de Maurer et des banquiers, préférant faire un geste d’apaisement à l’égard de la Commission européenne et ne pas barguigner sur ce milliard. C’était mal connaître la détermination de Bruxelles dans une autre de ses négociations, vitales pour son avenir, celles concernant le Brexit. La Commission européenne a donc remercié Berne pour le milliard mais lui a imposé ses conditions draconiennes sur l’équivalence boursière. C’était un signe destiné à la Suisse mais surtout au gouvernement britannique – ainsi qu’aux autres pays membres de l’UE tentés par la sortie de l’Union – rappelant que Bruxelles tient le couteau par le manche et ne compte nullement faciliter la vie de ceux qui veulent se situer hors de son sein.

Cela dit, il n’est pas du tout certain que lier le « milliard de cohésion » à l’équivalence boursière aurait été une bonne chose. Contrairement à ce que les électeurs de l’UDC persistent à croire, ce n’est certainement pas par bonté d’âme, ni par altruisme bisounours que la Suisse verse ce milliard. Il en va de l’intérêt de son industrie. En aidant les pays nouvellement arrivés dans l’UE à recoller au peloton, la Suisse s’ouvre de nouveaux marchés. Or, les exportations sont absolument vitales pour conserver le plein-emploi et la prospérité des travailleurs en Suisse.

La Suisse et l’UE n’ont pas la même horloge

Ces négociations sont fort mal engagées car les deux parties ne regardent pas l’heure à la même horloge. La Suisse tente de multiplier les passes au gardien pour gagner un maximum de temps, sachant que l’extrême-droite blochérienne (UDC) ne manquera pas de lancer sa batterie de référenda et d’initiatives populaire pour bloquer le processus. Au contraire, l’Union européenne, elle, est pressée de conclure, compte tenu de ses négociations avec Londres sur le Brexit. De plus, Bruxelles a tout intérêt à faire le moins de concessions possibles à la Suisse afin de ne pas affaiblir sa position vis-à-vis du gouvernement britannique. D’où la pression que l’UE exerce sur la Suisse pour limiter à un an l’équivalence boursière.

Certes, comme le souligne le professeur britannique Lorand Bartels dans Le Temps, cette décision de Bruxelles viole sans doute les règles de l’Organisation mondiale du commerce. La belle affaire ! Intenter une action contre l’UE auprès de l’OMC prendra plus d’une année. Un jugement favorable à la Suisse – pour autant qu’il le soit ­– n’aurait aucun effet sur la réalité. La Suisse est prise dans la nasse et ce n’est pas avec une action en justice qu’elle peut en sortir. La seule issue possible est politique. Mais les négociations sur le Brexit, associées au climat pourri instauré en Suisse par l’UDC, rendent cette seule issue bien problématique.

La Confédération est en train de payer l’addition de la « voie solitaire » que l’UDC de Blocher a su lui imposer. Pour accéder au vaste marché de l’Union malgré sa non-appartenance, la Suisse, comme évoqué plus haut, a conclu avec Bruxelles les 120 accords bilatéraux dont la refonte fait l’objet des présentes négociations. Avec ces accords bilatéraux, la Suisse a dû inclure dans son droit de nombreuses normes de l’UE. Le but était de bénéficier de certains avantages de l’Union sans en faire partie. Berne ménageait ainsi le chou de son commerce extérieur avec la chèvre de l’UDC europhobe. Jusqu’à un passé récent, cette politique s’est révélée bénéfique pour la Suisse : bonne croissance économique et chômage très réduit. Mais Berne est en train de prendre conscience que la voie des « bilatérales » n’est pas une route sans fin.

La Suisse, l’autre victime du Brexit

Tout d’abord, le développement de la nouvelle économie globalisée et la domination des grands groupes multinationaux réduisent la marge d’action des Etats à un point tel que leur souveraineté relève plus du folklore sportif que du pouvoir effectif. Ensuite, le Brexit a bouleversé la donne entre la Suisse et l’Union européenne. Afin de souder les Etats membres autour de l’UE, la Commission européenne a dû se montrer plus intransigeante que naguère face aux demandes formulées par les pays non-membres. Force est de reconnaître que le Brexit fut l’électrochoc qui a réveillé Bruxelles. Ainsi, l’opinion vis-à-vis de l’UE est en train de changer. La victoire à la présidentielle française d’Emmanuel Macron – qui avait axé sa campagne sur la promotion de l’Union européenne – en est l’une des illustrations.

Dès lors, l’UE va durcir encore ses exigences vis-à-vis de la Suisse qui devra adopter la plupart, si ce n’est la quasi-totalité des directives européennes, sans qu’elle ait son mot à dire puisque Berne ne participe pas à leur élaboration, n’étant pas membre de l’Union. Sur le plan économique, la Confédération ne peut rien sans l’Europe. La Suisse exporte plus de la moitié de ses productions vers les pays membres de l’Union et importe près des deux tiers en biens et services produits au sein de l’UE.

Blocher et son UDC grimpent maintenant aux rideaux du Palais fédéral en dénonçant « une adhésion cachée de la Suisse à l’Union européenne ». Ils n’ont pas tort. Sauf qu’ils sont les principaux responsables de cette situation !

 En prônant la « voie solitaire » – dont on voit aujourd’hui qu’elle était sans issue –, en faisant de Bruxelles le « grand Satan », le blochérisme a popularisé l’illusion d’une Suisse profitant économiquement de l’Europe sans en faire partie. Ce rêve doré est en passe de s’effondrer. Dès lors, qu’on le veuille ou non, l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne se posera à nouveau.

Certes, Bruxelles accumule les défauts : indigence démocratique, bureaucratie brouillonne, institutions incompréhensibles. Mais la réalité est là : seule l’UE dispose de la taille critique nécessaire pour que les Etats qui la composent soient en capacité de défendre leurs intérêts politiques, diplomatiques et économiques dans le concert mondialisé. Dès lors, ne vaut-il pas mieux la rejoindre pour participer activement à la refonte de ses institutions dans un sens démocratique, plutôt que subir ses diktats en restant en dehors d’elle ? Ne vaut-il pas mieux s’organiser ensemble pour affronter les monstres multinationaux genre GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ?

Quand les types de 60 kilos s’unissent pour dire certaines choses, ceux de 130 kilos ont tendance à les écouter.

Jean-Noël Cuénod

[1] Ecrite par Michel Audiard et dite par Jean-Paul Belmondo.

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22/12/2017

Difficile dialogue entre les deux Catalogne

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Chaque Catalogne a son vainqueur. Les partis indépendantistes sont majoritaires en sièges et les formations unionistes (opposées à la séparation d’avec l’Espagne) le sont en nombre de voix. A l’évidence, la Catalogne n’est pas encore sortie de l’auberge espagnole. Et les discussions menées pour former le nouveau gouvernement régional s’annoncent épineuses. Même si «La Santa Espina» est chère au cœur des indépendantistes (vidéo ci-dessous). 

La pondération des votes qui accorde un poids plus grand aux régions rurales afin qu’elles ne soient pas submergées par la métropole barcelonaise explique ce résultat.

 Il reflète surtout une réalité avec laquelle les indépendantistes et les unionistes devront composer : ni les uns ni les autres peuvent prétendre représenter tous les Catalans. D’autant plus que la forte participation – 82% des votants – donne à cette élection une légitimité indiscutable. Deux camps de force presqu’égale sont donc placés face à face[1] (47,6% pour les trois formations indépendantistes, 52% pour les unionistes emmenés par le nouveau parti de centre-droit Ciudadanos).

C’est le moment de faire preuve d’intelligence politique. Jusqu’à maintenant, elle ne semblait guère présente. Mais ce vote massif et cette division nette au sein de l’électorat peuvent avoir pour effet de dégonfler les arrogances réciproques. Il n’est pas interdit de l’espérer.

D’autant plus que cette élection apporte une excellente nouvelle: la claque magistrale flanquée au premier ministre espagnol Mariano Rajoy. Son Parti populaire a perdu huit sièges au parlement catalan et ne compte plus que trois élus, soit 4,24% des voix. Or, c’est lui qui a recouru à ces élections régionales. Dès lors, sa cuisante défaite aura forcément des conséquences sur le plan national. Rajoy ayant géré la crise catalane de façon catastrophique, plus vite Madrid l’éjectera mieux l’Espagne et la Catalogne se porteront.

Le Parti populaire était une sorte d’avatar du franquisme avec juste une couche de vernis démocratique pour la décoration.  Ciudadanos, formation libérale de la droite modérée – qui n’est pas l’héritier du franquisme ­– a vocation à le remplacer.

Cela dit, même sans Rajoy, le plus dur reste à faire pour les élus Catalans. Les séparatistes seraient malvenus d’exiger l’indépendance rapide avec 52% d’électeurs qui, en élisant Cuidadanos, ont voté contre elle. Toutefois, les unionistes seraient tout aussi malvenus de croire que l’indépendance ne deviendra jamais le souhait majoritaire des Catalans. Après tout, la cause séparatiste est en progression depuis plusieurs années.

S’ils parviennent à former le gouvernement régional, les indépendantistes, au lieu de réclamer un nouveau référendum qu’ils risquent de perdre et de voir ainsi leur élan brisé, seraient mieux avisés de négocier avec Madrid un statut accordant à la Catalogne une autonomie encore plus complète, notamment sur le plan budgétaire.

Avec le temps, soit ce statut conviendra à la majorité des Catalans, et alors les indépendantistes pourront se targuer d’avoir provoqué cette avancée. Soit, la Catalogne ne s’en satisfera pas et son exécutif disposera alors de l’expérience de gouvernement nécessaire pour rompre sans heurt les derniers liens avec l’Espagne.

La balle est dans leur camp. Attention aux autogoals.

Jean-Noël Cuénod

[1] En sièges au parlement catalan, les indépendantistes disposent de la majorité absolue. 70 sur 135.

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14/12/2017

Jérusalem ? Et Dieu dans tout ça ?

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Les penseurs de l’athéisme ont beau s’efforcer d’enterrer Dieu, le voilà qu’il resurgit dès la dernière pelletée. Increvable, Dieu. Il nous enterrera tous, vous verrez ! Et à Jérusalem, il paraît tout particulièrement réveillé. Il a fallu que d’un touite diabolique, Trump reconnaisse cette sacrée ville comme capitale de l’Etat d’Israël, pour que Dieu redevienne la pomme de discorde favorite des juifs et des musulmans, avec la myriade d’Eglises chrétiennes en arrière-plan.

Si l’humain était un être rationnel, la résolution 181 serait passé de l’idée à la réalité, sans coup férir. Qu’est-ce que cette résolution 181 que tout le monde a oubliée? Adoptée le 29 novembre 1947 par l’Assemblée générale des Nations-Unies, elle érigeait Jérusalem en entité séparée des territoires arabes et juifs, placée provisoirement sous l’égide du Conseil de tutelle de l’ONU qui devait désigner un gouverneur, élaborer un statut et prévoir l’élection au suffrage universel d’une assemblée. Une fois rédigé, ce statut était prévu pour durer dix ans, puis réexaminé par le Conseil de tutelle, avec consultation de la population hiérosolymitaine (essayez de placer cette épithète dans la conversation; succès d’estime assuré !).

Mais voilà, les penseurs rationalistes peuvent bien se tordre les mains de désespoir et ne pas ménager leurs méninges, l’humain n’est pas réductible à la raison raisonnante. Et s’il résonne, c’est surtout comme un tambour. On connaît la suite. La guerre de 1948 a tué dans l’œuf ce rationnel fœtus, en partageant Jérusalem en deux, l’Est à la Jordanie et l’Ouest à Israël. Puis en 1967, Israël a pris le contrôle de la totalité de la ville après sa victoire lors de la Guerre des Six Jours.

A ne prendre en compte que les rapports de force politiques, sociaux, économiques, à n’user que de la réflexion rationnelle, on se condamne à ne rien comprendre à un phénomène aussi puissamment émotionnel. Il faut donc bien remettre Dieu sur le tapis. D’ailleurs, il s’y remet tout seul et il ne manque pas de bras pour l’y aider.

Alors, parlons-en, de Dieu. Ou plutôt de la manière dont les protagonistes en parlent. Les plus enflammés des dirigeants confessionnels[1] de tous les camps ont fait de Jérusalem un motif d’adoration.

Et dès que l’on transforme un élément matériel, quel qu’il soit, en objet d’adoration, on tombe dans l’idolâtrie. Or, il s’agit-là du pire péché que peut commettre un juif, un musulman, un chrétien. Les trois grandes religions du monothéisme professent ce commandement : «Tu n'adoreras pas d'autres dieux que moi. Tu ne te fabriqueras aucune idole, aucun objet qui représente ce qui est dans le ciel, sur la terre ou dans l'eau sous la terre ; tu ne t'inclineras pas devant des statues de ce genre, tu ne les adoreras pas.» Donc, en suivant ce commandement assigner Dieu à résidence relève du blasphème.

Mais voilà, il se trouve toujours des dirigeants confessionnels pour tordre les textes dans le sens voulu par eux et leurs passions terrestres. Pour ces Tartuffes, certes, Dieu est partout chez lui mais il l’est un peu plus dans certains lieux. A Jérusalem, surtout, où fût érigé le Temple de Salomon, d’où le prophète Mohamed aurait effectué son voyage, où le Christ fut mis en croix avant de ressusciter. Et voilà Dieu oublié au profit de leurs récits particuliers. Son message est étouffé sous les pierres par ceux-là même qui disent le servir alors qu’ils s’en servent à leurs fins identitaires.

Aux uns, aux autres, au monde, sous diverses formes, le message divin se résume en une loi trop simple pour ces esprits tordus : «Aimez-vous les uns les autres». Tout le reste n’est que mauvaise théologie.

Jean-Noël Cuénod

Aria: "Jerusalem, Jerusalem" tiré de "Paulus" composé par Mendelssohn-Bartholdy. Soprano: Helen Donath avec le Berliner Sinfonieorchester dirigé par Claus-Peter Flor (1987).

 

[1] Le Plouc n’écrit pas « dirigeants religieux » à dessein ; le mot « religieux » évoque la notion de « relier » qui est bien étrangère à nos théologiens cracheurs de feu.

16:02 Publié dans Laïcité, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : dieu, religions, jérusalem, trump | |  Facebook | | |

11/12/2017

Qui s’intéresse encore aux Palestiniens ?

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Lorsqu’un dirigeant politique parle de la Palestine, il a la tête ailleurs. Passons sur l’actuel gouvernement Netanyahou qui avance ses colonies avec la constance d’un char d’assaut et sur Trump qui doit satisfaire son socle électoral en reconnaissant Jérusalem comme capitale d’Israël. Il fait ainsi d’une rocket deux coups en remplissant les carnets de commande du complexe militaro-industriel américain grâce au surcroît de désordre ainsi créé. Complexe dont le président Eisenhower en dénonçait déjà les dérives lors de son ultime discours en 1960 (voir vidéo).

Pour les Etats arabes et la nébuleuse irano-chiite aussi, les Palestiniens sont quantité négligeable ; ils ne servent que de variables d’ajustement pour conforter leurs gouvernements basés sur la corruption et la tyrannie ou satisfaire leurs visées hégémoniques. On agite les Palestiniens avant de s’en servir.

A leur égard, le cynisme des Saoudiens s’est illustré de façon brutale en novembre, comme l’a révélé le New York Times. Le prince héritier Mohamed ben Salmane (MBS) a fait cette proposition pressante à Mahmoud Abbas, le président de ce qui reste d’autorité palestinienne : renoncer à faire de Jérusalem-Est la capitale de la Palestine. Et si Abbas n’accepte pas, MBS lui a clairement signifié qu’il serait aussitôt remplacé par un sbire plus malléable.

Comme on le sait, Israël est devenu pour Ryad un allié objectif dans le conflit qui l’oppose à l’Iran et au chiisme. Les Palestiniens sont donc d’autant plus aisément sacrifiés que le Royaume wahhabite ne s’en est jamais soucié.

Il en va de même pour l’Iran et son allié libanais du Hezbollah : les Palestiniens ne comptent pas, sinon pour tenter d’enfoncer un coin dans le camp des sunnites (confession largement majoritaire en Palestine) et servir de prétextes à des campagnes non seulement anti-Israéliennes mais carrément antisémites.

Quant à l’Europe, la France est le seul pays qui a une vision digne de ce nom du Moyen-Orient. Son président Emmanuel Macron prend des positions équilibrées et censées. Mais que pèse-t-elle ? Et que peut-elle ?

Il fut un temps où la Suisse développait une politique discrète et active en faveur de la paix entre Israël et la Palestine. Mais désormais la diplomatie helvétique n’est mobilisée que sur un seul objectif : le commerce extérieur.

Qui veut vraiment la paix entre Israéliens et Palestiniens ?

Peu importent les justifications bibliques ou coraniques concernant Jérusalem comme capitale des uns et des autres ; ils sont là, les Palestiniens. Alors qu’en faire ? Conserver leur statut de citoyens de troisième zone, évoluant dans une sorte d’occupation à perpétuité ? Cette situation ne peut pas durer éternellement, au risque de devenir explosive et de se retourner contre Israël. Les inclure dans le territoire israélien ? Les musulmans deviendront majoritaires, ruinant ainsi les efforts des pionniers pour construire un Etat juif. Créer un Etat démilitarisé qui risque fort de devenir croupion ? Les Israéliens n’en veulent pas et les Palestiniens ne semblent guère enthousiastes.

Jadis brillante, la classe politique israélienne s’enfonce aujourd’hui dans la médiocrité. Quant aux dirigeants politiques palestiniens, entre la corruption, la présence du Hamas fascisant à Gaza et l’incapacité à mobiliser la population sur des objectifs réalistes et démocratiques, leur faillite est sans appel.

Alors, les commentateurs y vont de leurs conseils : « Les Palestiniens ne doivent compter que sur eux-mêmes. » Et comment fait-on, pour compter sur soi-même avec de tels handicaps ? La situation semble d’autant plus inextricable que le désir de paix ne fleurit que dans des discours débités façon automate.

Au fond, ni les dirigeants palestiniens ni ceux d’Israël n’ont vraiment intérêt à ce que la paix survienne. L’état de guerre développe les petits et grands trafics clandestins qui font vivre grassement les chefs du Fatah et du Hamas ; il permet à Israël de devenir une place forte de la cyberéconomie grâce à la solidarité financière des Etats-Unis. Ce n’est pas d’hier, hélas. La guerre reste une formidable opportunité pour les rapaces et une calamité pour les peuples.

Alors, peut-être, peut-être, que les moulinets mercantiles de Trump transformeront le désordre actuel du Moyen-Orient en foutoir tellement incontrôlable que la guerre deviendra économiquement moins intéressante. On peut toujours rêver à défaut d’espérer.

Jean-Noël Cuénod

 

 

16:35 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (25) | Tags : jerusalem, palestiniens, israéliens, trump | |  Facebook | | |

27/11/2017

Sinaï : Frères soufis qui avec nous vivez !

L’islamoterrorisme a frappé au Sinaï « le cœur de l’islam » en massacrant 305 personnes dans la mosquée al-Rawda, dédiée au soufisme. «Le cœur de l’islam » c’est ainsi que l’on appelle ce courant initiatique et ésotérique. Le Soufisme, persécuté par les tyrans du salafisme, comme le fut la Maçonnerie sous les dictatures européennes. Que les francs-maçons n’oublient pas ces frères en initiation.

Même si Daech n’a pas encore revendiqué ce carnage, il en porte la marque. Le soufisme est perçu par l’Etat Islamique comme l’un de ses pires ennemis, car se tenant à l’intérieur de l’islam. Ce faisant, les islamoterroristes ne font que mettre en actes l’idéologie salafiste qui a toujours mené contre l’islam ésotérique une guerre implacable.  Il est difficile de donner une définition générale du soufisme qui inspire de nombreuses tarîqat (voies) fort différentes les unes des autres en fonction du maître (Cheikh) qui les a créées. Par ce lien, l’influence spirituelle, cette étincelle divine, se transmet de maître à disciple par une chaîne de transmission initiatique (silsila). Il s’agit pour l’initié de « goûter » Dieu, de s’efforcer à se purifier pour atteindre l’Unicité, la fusion dans le Divin. Cette conception n’est pas si éloignée de la doctrine de la Réintégration étudiée par un des rites maçonniques, le Régime Ecossais Rectifié.

Pour parvenir à cet état ­– Dieu sait si le chemin est long ! – le soufi doit pratiquer un ensemble de prières, de méditations, de rituels, d’incantation et de discipline de vie. Mais il doit aussi percevoir les vérités cachées du Coran. Cette volonté de placer au premier plan l’esprit du livre sacré de l’islam plutôt que la lettre, de le questionner, d’en tirer la substantifique moelle, a suscité la colère des musulmans intégristes soucieux de diffuser la lecture exclusivement littérale du Coran : nul besoin de réfléchir, il faut se contenter d’apprendre les sourates par cœur.

 Cette liberté de chercher Dieu hors des sentiers battus reste insupportable aux intégristes de toutes les époques. Le premier martyr du soufisme est Ibn Mansour al-Halladj qui fut crucifié en 922 à Bagdad, d’autres ont suivi. L’un des plus récents a pour figure celle du chanteur pakistanais Amjad Sabri, assassiné par des talibans en raison de son appartenance au soufisme et de ses « blasphèmes ».

En mai 2016 à Mostaganem en Algérie, s’est tenu le 1er congrès mondial du soufisme réunissant les représentants d’une quarantaine de pays afin d’élaborer une stratégie pour se défendre contre l’islamisme radical. Cette réunion n’avait alors guère suscité l’intérêt des médias européens. La nouvelle était pourtant d’importance dans la mesure où, selon Jeune Afrique, le soufisme compte 300 millions d’adeptes sur 1,6 milliard de musulmans. Ce qui démontre, une fois de plus, que considérer l’islam comme un bloc monolithique relève de l’ineptie. Une ineptie largement partagée par les partis dits « populistes » qui ne font ainsi que conforter les éléments les plus toxiques de l’islamisme. Dans ce contexte, la présence des soufis est, pour reprendre l’expression du regretté Abdelwahab Meddeb (écrivain et animateur à France-Culture), « un antidote au fanatisme ».

Chercher l’esprit pour ne pas se faire étouffer par la lettre a toujours suscité la réprobation des hiérarchies confessionnelles et des Etats autoritaires qui craignent que cette fâcheuse quête aboutisse à la remise en cause de leurs pouvoirs respectifs (mais pas forcément respectables). Ainsi, au XXIe siècle, l’Eglise romaine considère toujours que les catholiques francs-maçons sont en état de péché grave et leur interdit la Sainte Communion. Mussolini, Hitler et Franco mais aussi Lénine et Staline les ont persécutés.

Soufis et francs-maçons ont en partage cette histoire et l’initiation qui, sous des formes très diverses, n’est qu’une, depuis le premier matin de l’univers. Cette fraternité, il serait temps d’en prendre conscience. L’émir algérien Abdelkader et le penseur français devenu égyptien René Guénon, tous deux soufis, n’ont-ils pas reçu l’initiation maçonnique ?

Frères soufis qui avec nous vivez, vous n’êtes pas seuls.

Jean-Noël Cuénod

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03/11/2017

La Catalogne en pleine histoire belgo-suisse

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Le couple infernal Rajoy-Puigdemont continue à multiplier les décisions lamentables. Entre le Catalan qui reçoit l’appui des pires xénophobes de Belgique puis de Suisse et Madrid qui entame des procès politiques contre les membres du gouvernement catalan déchu, impossible de trancher dans le duel de la nullité.

Rien ne justifie de jeter en prison huit des quatorze ministres régionaux catalans et d’organiser contre eux des procès politiques. Madrid les accuse d’avoir fomenté un coup d’Etat. Quel coup d’Etat ? En Espagne postfranquiste, on sait pourtant en quoi consiste un coup de d’Etat. A-t-on vu les forces de police catalanes tirer sur les flics de la Guardia Civil ? A-t-on entendu Puigdemont et ses camarades appeler à la haine et aux armes pour bouter le Castillan hors les murs de Barcelone ? Y a-t-il eu la moindre tentative de prendre le pouvoir par la force ? Non. Alors ?

Alors, Madrid veut absolument judiciariser la question catalane pour éviter de poser la question politique fondamentale des rapports entre le centre et les régions qui sont dotées de statuts fort différents les unes des autres, contrairement à une structure véritablement fédérale. Autre avantage de cette judiciarisation : elle fait écran aux graves accusations de corruption qui pèsent sur l’entourage de Rajoy et de son Parti populaire.

Mais en plaçant sur le terrain judiciaire ce qui relève du débat politique, Madrid ne fait qu’aggraver la crise en excitant les ressentiments, en provoquant un cycle d’accusations-contre-accusations qui risque d’embourber l’Espagne pendant plusieurs années.

Grâce à l’incompétence de l’ex-président catalan Puigdemont et de ses ministres, le gouvernement Rajoy était sorti vainqueur de l’affrontement. Or, c’est justement à ce moment-là que le vainqueur doit faire preuve de modération pour ne pas écraser son adversaire en multipliant les poursuites judiciaires. C’est ce qu’avaient fait les radicaux progressistes suisses du XIXe siècle en intégrant dans le circuit démocratiques les cantons catholiques conservateurs qui avaient échoué dans leur tentative de sécession par la force en 1847. Cette modération dans la victoire a permis à la Suisse de réaliser son unité pour longtemps.  L’acharnement judiciaire de Rajoy, s’il se poursuit, menace plus l’unité de l’Espagne que les rodomontades de Puigdemont.

Tiens, Puigdemont, parlons-en ! Il aurait eu l’occasion de transformer les attaques judiciaires dont il est l’objet en procès de rupture contre Madrid. Il a préféré partir discrètement à Bruxelles. On ne saurait reprocher à quiconque de ne pas être un héros. Mais en Belgique, Puigdemont continue à mariner dans l’ambiguïté. Avant c’était : « je prononce l’indépendance de la Catalogne, tout en ne la proclamant pas mais je n’en pense pas moins, suivez mon regard ». Aujourd’hui, c’est « je ne demande pas l’asile politique mais peut-être que…En fin de compte… Suivez mon regard ». On a beau suivre le regard de Puigdemont, on n’y perçoit que les brumes du néant.

Le plus troublant dans cette histoire belge des indépendantistes catalans est le soutien qu’ils ont reçu de l’extrême-droite nationaliste flamande qui fait tout permettre à Puigdemont d’obtenir l’asile politique en Belgique. Et si celle-ci, le refuse, une autre porte s’ouvrira, celle de la Suisse. Et qui fait office de gentil huissier laxiste ? L’extrême-droite xénophobe et raciste de l’UDC !  Ainsi le conseiller national (membre du parlement) de cette formation, Andreas Glarner a-t-il fait des appels du pied à l’ex-président catalan dans le journal alémanique Aargauer Zeitung : « Persécuté politiquement, c’est un vrai réfugié ». Or, Glarner est le « Monsieur Asile de l’UDC ». C’est lui qui n’a pas de mots assez durs contre les étrangers, les migrants, les réfugiés. Et ceux-là peu importe qu’ils crèvent de faim ou soient torturés dans leurs pays d’origine : « Dehors ! Raus ! Subito ». C’est bien la première fois que ce grand humaniste prend fait et cause publiquement pour un réfugié potentiel. Evidemment, Carles Puigdemont a l’immense avantage de ne pas être Africain…

Mais au-delà de cette ridicule anecdote, la sympathie exprimée par l’extrême-droite flamande et suisse est révélatrice d’un phénomène de fond. Le nationalisme peut revêtir différentes couleurs idéologiques, celles-ci relèvent du marketing électoral et changent d’un pays à l’autre. Ainsi, le parti de Puigdemont (PDCAT-Parti démocrate européen catalan) europhile et libéral s’est-il allié avec le CUP, formation d’extrême-gauche indépendantiste. Cela n’empêche nullement les partis d’extrême-droite en Flandre et en Suisse de passer outre ce vernis de gauche pour apporter leur soutien aux indépendantistes catalans car ils ont bien perçu ce qui fait l’unité entre eux : le nationalisme. C’est-à-dire l’affirmation d’une entité aux dépens des autres. Qui s’assemblent se ressemblent.

Jean-Noël Cuénod

12:39 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : catalogne, puigdemont, espagne, rajoy, belgique, suisse | |  Facebook | | |

27/10/2017

La Catalogne indépendante et sous tutelle!

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Le Parlement régional a donc voté cet après-midi la résolution déclarant que la Catalogne sera « un Etat indépendant prenant la forme d’une République ». Dans la foulée, le Sénat espagnol a déclaré la mise sous tutelle de cette région. Les deux logiques opposées entrent dans le dur.

Le Parlement de Catalogne compte 135 députés. La résolution déclenchant le processus de l’indépendance a été approuvée par 70 d’entre eux, 10 s’y opposant et deux ayant voté nul. Mais 53 parlementaires anti-indépendantistes ont refusé de participer à ce vote. Dès lors, 65 députés n’ont pas accepté l’indépendance, d’une manière ou d’une autre. Une minorité, certes mais importante, sur laquelle ne manquera pas de s’appuyer Madrid pour souligner que la séparation n’est pas unanimement partagée par tous les Catalans.

 C’est d’ailleurs l’une des rares cartes que le pouvoir castillan possède. Car pour le reste, le gouvernement de la droite espagnole paraît plutôt mal loti. En théorie, Madrid possède un imposant arsenal juridique. La procédure de mise sous tutelle de la Catalogne étant engagée, la région sera placée sous le contrôle direct du gouvernement central. Cela signifie que la police catalane, les Mossos d’Esquadra, sera placée sous le commandement direct du gouvernement de Mariano Rajoy, de même que les finances mais aussi les chaînes publiques de radio et de télévision, afin qu’elles livrent une « information véridique, objective et équilibrée ». Lorsqu’un gouvernement est chargé de contrôler l’information pour qu’elle soit « véridique, objective et équilibrée », le pire n’est même plus à redouter, il est certain !

Pour mes compatriotes suisses, imaginez la situation : Genève voit sa police cantonale dirigée par Berne, de même que son département des finances et surtout, la radio et la télé-romande. De quoi ressortir son fusil d’assaut du placard !

Catalogne indépendante, une vieille revendication

Les Mossos d’Esquadra ne vont sans doute pas obéir à Madrid au garde-à-vous. Dès lors, le gouvernement Rajoy devra déléguer en Catalogne la police nationale et la Guardia Civil, risquant de réveiller les ressentiments nés de l’époque où la dictature franquiste pesait de tout son poids de fer sur Barcelone. De plus, cette police de Madrid sera perçue comme une force d’occupation avec tout ce que cela comporte de violences potentielles.

En France, la volonté d’indépendance des Catalans est souvent perçue comme émanant d’une région riche, soucieuse de ne pas payer pour les autres, moins bien pourvue financièrement. La Catalogne est ainsi fourrée dans le même sac d’opprobre que la Lombardie et la Vénétie. Or, la revendication catalane à devenir un Etat-nation est tout sauf nouvelle. La première tentative d’indépendance s’est déroulée le 17 janvier 1641 et l’avant-dernière le 6 octobre 1934. Elles furent de courtes durées. Mais elles ont laissé des traces dans les mémoires. En trente-six ans de dictature, Franco n’était pas parvenu à éradiquer ce sentiment.

Il est douteux qu’un premier ministre aussi contesté que Mariano Rajoy y parvienne. Tout d’abord, il porte une lourde part de responsabilité dans l’actuelle cacade. Ensuite, son nom est souvent cité dans la presse espagnole dans des affaires de pots-de-vin. Qu’il soit coupable ou innocent, ce n’est pas à nous d’en juger. Mais force est de reconnaître que ces scandales nuisent à sa légitimité. Pas très fringant, l’Hidalgo en chef !  Et il n'est pas certain que les élections anticipées en Catalogne que Rajoy a annoncées pour le 21 décembre résolvent quoique ce soit, tant la crise, qui ne date pas d'hier, laissera de profondes traces.

Pour le président catalan Carles Puigdemont, la conjoncture n’est pas plus rose. Il espère que la Catalogne sera reconnue par d’autres Etats. On ne voit pas lesquels. Les grands groupes ont quitté Barcelone pour Valencia d’où un climat économique qui a tourné à l’orage. Et lorsque les Catalans auront moins de travail, ils ne manqueront pas d’en rendre Puigdemont responsable.

Tant Madrid que Barcelone se sont réfugiés derrière des arguments juridiques, au lieu d’aborder les questions politiques et budgétaires qui sont au cœur de la polémique. Catalans et Espagnols vont en payer le prix. Il suffira d’une manif qui dérape pour que la situation, déjà tendue, devienne incontrôlable.

Jean-Noël Cuénod

ESPACE VIDEO

 

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13/10/2017

Catalogne: les deux mulets dans l’impasse

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Quelle que soit l’issue de l’affrontement entre Barcelone et Madrid, on connaît déjà les perdants: l’Espagne et la Catalogne. Le premier ministre Rajoy, comme le président de la Generalitat Puigdemont ont déployé toute l’étendue de leur incompétence. Il devient donc urgent de remiser ces deux mulets dans leurs écuries, avant de s’occuper de réensemencer les prés qu’ils ont ravagés.

Carles Puigdemont s’est lancé dans son entreprise séparatiste avec une légèreté qui laisse pantois. Quoi, c’est aujourd’hui qu’il apprend qu’une partie des Catalans ne veut pas de l’indépendance ? Quoi, c’est aujourd’hui qu’il se rend compte que les grands groupes économiques et financiers[1], convergent vers Valence pour ne pas sortir de l’euro ? Quoi, c’est aujourd’hui qu’il se rend compte que Madrid n’allait pas dérouler le tapis vert des négociations pour lui faire plaisir ?

Ce n’est pas à nous mais aux Catalans de décider s’ils veulent ou non l’indépendance. Contrairement à ce que nombre de médias, surtout en France, prétendent, le séparatisme n’est pas forcément illégitime et condamnable en toute circonstance. Il n’empêche que déclencher un tel processus demande une stratégie particulièrement fine, en s’assurant tout d’abord que l’aspiration indépendantiste répond aux vœux d’une très large majorité ; en se ménageant des alliés, notamment dans les autres régions espagnoles, et en prenant langue avec les décideurs économiques pour les rassurer.

Au lieu de cela, Puigdemont a sauté du jet d’Air Ibéria en ayant oublié de prendre son parachute. Le voilà maintenant condamné à balbutier un discours inaudible proclamant l’indépendance tout en la suspendant, ce qui facilite le travail de Rajoy et rend furieux ses alliés d’extrême-gauche du CUP qui exigent la séparation hic et nunc.

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Côté Mariano Rajoy, la situation est tout aussi consternante. Envoyer la Guardia Civil pour matraquer des citoyens en train de voter, c’est prendre le risque de réveiller les vieux démons, de rouvrir les plaies profondes qui ont été mal cicatrisées dans un pays qui a poussé les années franquistes sous le tapis.

Surtout, le premier ministre de la droite hispanocentriste a réduit un problème politique à sa seule dimension juridique et constitutionnelle. A l’instar du Shabbat vu par le Christ, la Constitution est faite pour l’humain et non l’humain pour la Constitution. Ce n’est pas un Coran descendu du ciel, une Constitution. C’est un texte fondamental certes, mais qui est le fruit des rapports de force d’un pays à un moment donné. Elle s’amende, elle se corrige, elle abroge ici, elle ajoute là. C’est un organe politique vivant.

Le gouvernement central aurait dû entamer depuis fort longtemps de discrètes discussions avec les indépendantistes en vue de la modifier. En donnant, par exemple, à la Catalogne la même capacité budgétaire que celle qui a été attribuée au Pays Basque. Il est probable qu’une partie des nationalistes catalans se serait satisfaite de cette réforme. Mais maintenant, c’est trop tard. Les événements se sont enchaînés trop vite pour revenir en arrière.

Mariano Rajoy va brandir l’article 155 de la Constitution pour demander au Sénat (la droite y est largement majoritaire) de placer les autorités catalanes sous tutelle. Cela ne manquera pas de renforcer l’influence des nationalistes les plus radicaux en Catalogne. Et que fera-t-il, Rajoy, comme tuteur des Catalans ? Emploiera-t-il la force au risque de déclencher un mécanisme infernal de répliques et contre-répliques ?

Les solutions paraissent toutes plus mauvaises les unes que les autres, Rajoy et Puigdemont s’étant placés dans la nasse sans la capacité d’en sortir. Le moins pire serait de les y laisser et de confier à un personnel politique plus capable le soin d’entamer le déminage.

 Jean-Noël Cuénod

[1] Sur sept grandes sociétés barcelonaises cotées à l’Ibex 35, l’indice boursier espagnol, six ont quitté la Catalogne.

 

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08/10/2017

Catalogne-Espagne, vers le bord du gouffre

 

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Le Plouc a causé dans le poste à France-Info, dans l’émission de Marie-Christine Vallet, Micro Européen. Echanges à propos de la Catalogne et de ses velléités d’indépendance entre le journaliste espagnol Juan-José Dorado et son confrère suisse Jean-Noël Cuénod, sous la houlette de leur consoeur française. Ici, l’émission, ci-dessous la présentation de l’émission par France-Info

Aux manifestations en faveur de l'indépendance de la Catalogne succèdent les cortèges s'y opposant. La grave crise en Espagne, après le référendum catalan, peut-elle déboucher sur une transformation du pays ? C'est l'une des questions auxquelles répondent les deux invités : Juan Jose Dorado, correspondant du groupe de presse espagnol La Region et Jean-Noël Cuénod, l'un des correspondants à Paris de La Tribune de Genève et de 24 Heures à Lausanne.

Des erreurs politiques

Selon Juan Jose Dorado, il va falloir attendre encore quelques jours pour voir si l'Espagne tombera dans l'abîme. Depuis 2006, quand un nouveau statut a été décidé pour la Catalogne par la Cour constitutionnelle, les tensions ont commencé, et les gouvernements des deux côtés n'ont jamais cherché à dialoguer. Il y a donc eu des erreurs politiques.

Les indépendantistes catalans veulent s'inspirer de la Suisse et aller vers une sorte de fédération. Mais selon Jean-Noël Cuénod, les deux modèles sont totalement différents, notamment parce que les cantons suisses ont tous les mêmes pouvoirs, alors qu'en Espagne, les provinces n'ont pas les mêmes autonomies. Le Pays basque, par exemple, a une capacité budgétaire que la Catalogne n'a pas.

Négocier et transformer ?

La crise actuelle va pousser l'Espagne à transformer son modèle territorial actuel mais cela passe par une négociation. Ce serait bien si elle était menée par des juristes. En tout cas, cette négociation ne peut être qu'interne, l'Union européenne n'a aucun pouvoir d'intervenir dans les affaires espagnoles et la souveraineté de l'Espagne ne se négocie pas.

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03/10/2017

Las Vegas : l’acte surréaliste du bourgeois terroriste ?

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Stephen Paddock, l’auteur de la fusillade de Las Vegas, la plus meurtrière de l’Histoire des Etats-Unis (58 morts, 515 blessés) n’était ni un fou échappé d’un asile, ni un SS réincarné, ni un psychopathe cannibale mais juste un comptable à la retraite.

Les tueurs de masse s’ingénient à briser les clichés en même temps qu’ils arrachent des vies. Des assassins comme Mohamed Merah ­– la Cour d’assises spéciale de Paris juge son frère actuellement –, les frères Kouachi, Amedy Coulibaly étaient bien pratiques. Basanés ou noirs, natifs des banlieues-en-crise, petits délinquants, islamistes radicalisés en prison… Bref, des étrangers avec un passeport français, faciles à ranger dans des cases. Rien de commun avec ces gens-là, n’est-ce pas ?

Pourtant, on savait depuis longtemps que les pires fonctionnaires de la mort nazis se montraient pères attentionnés, hôtes charmants, amateurs de Bach et Mozart, lisant Goethe dans un fauteuil de velours pendant que les fours crématoires fonctionnaient à plein régime. A-t-on assez péroré sur la banalité du mal.

Ce discours s’est estompé car l’humain ne peut pas se résoudre à appréhender sa face la plus maléfique ; il s’efforce de la rejeter sur un autre dissemblable. Et voilà qu’un ancien comptable de 64 ans – tout ce qui a de plus blanc, vivant en bordure d’un golf dans une communauté de retraités au nord d’une petite ville du Nevada – engrange 42 armes à feu et organise de façon millimétrique le massacre de Las Vegas. Certes, l’Etat Islamique revendique la tuerie. Mais actuellement Daech ferait siens les ouragans, les tsounamis et les accidents du week-end. Le FBI n’a pour l’instant établi aucun lien avec l’islamoterrorisme. Et les proches de Paddock affirment qu’il n’avait aucune engagement politique ou religieux.

A première vue, le comptable amateur de poker et de tacos aurait donc commis l’acte surréaliste du bourgeois terroriste tel que le poète André Breton l’avait prophétisé dans Le Second Manifeste du Surréalisme : «L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule». Cette phrase lui est aujourd’hui reprochée par des médiacrates comme Michel Onfray, notamment dans le livre de ce dernier (excellent au demeurant), L’Ordre libertaire, la vie philosophique d’Albert Camus.

 Or, lorsque Breton a rédigé ce passage en 1929, le fait de tirer gratuitement dans la foule est encore inimaginable, sauf par un poète. La boucherie de la Première Guerre mondiale relevait du combat militaire, même si des millions de civils ont été tués. Les attentats anarchistes visaient des groupes humains. Mais tirer au hasard sur n’importe qui, cela ne s’était, à ma connaissance, jamais produit à cette époque. En tout cas pas avec la fréquence que nous connaissons et subissons aujourd’hui.

Il faut laisser au poète la liberté de ses visions. Car c’est bien une vision que Breton exprime sous cette forme véhémente. Et de visions, André Breton n’en était pas dépourvu, lui qui a écrit – en 1925 – dans sa Lettre aux voyantes : «Il y a des gens qui prétendent que la guerre leur a appris quelque chose ; ils sont tout de même moins avancés que moi, qui sais ce que me réserve l’année 1939».

Aujourd’hui, pondre la formule de Breton sur «l’acte surréaliste le plus simple» serait plus qu’odieux, ridicule, car la vision révoltée de Breton en 1929 a rejoint l’actualité de 2017. Ce n’est d’ailleurs plus une vision mais le reflet d’un miroir.

 Jean-Noël Cuénod

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26/08/2017

La politique est-elle une folie comme une autre ?

terrorisme,politique,psychiatrie,folieLorsque la politique ne sait pas par quel bout prendre un problème, elle se tourne souvent vers la psychiatrie. La lutte contre le terrorisme djihadiste vit actuellement cette phase. Ceux qui la mènent ont désormais « la folie en tête », même si nous sommes loin du Temps des Cerises. Il faut dire que folie et politique n’ont jamais cessé de s'entrecroiser. Pour le pire. Mais pas toujours (ci-contre, extrait du tableau de Jérôme Bosch, "La Nef des Fous").

A la suite de la série des attentats en Catalogne, en Finlande et à Marseille, le ministre français Gérard Collomb a déclaré le 21 août dernier que le gouvernement était en train de mener une réflexion pour « mobiliser l’ensemble des hôpitaux psychiatriques et des psychiatres libéraux de manière à essayer de parer à la menace terroriste. »  Ces propos ont valu au ministre d’Etat une volée de bois verts de la part des blouses blanches. Proposition irréaliste à leurs yeux, compte tenu des rigueurs du secret médical garant de la relation patient-soignant, base de tout traitement.

Et voilà le gros bon sens qui débarque : « Le secret médical, c’est de la dentelle pour Bobos, à sacrifier tout de suite lorsqu’il s’agit de sauver des vies humaines et de prévenir des actes terroristes. »

Le gros bon sens se fout le sabot dans l’œil (et ça fait mal !). Ni en France, ni en Suisse, ni en Allemagne, ni dans d’autres pays démocratiques le secret médical n’est absolu ; un psychiatre peut passer outre pour prévenir un danger imminent qui serait causé par un de ses patients radicalisés. Il s’agit donc de parer à une catastrophe sur le point de survenir et non pas de vider de sa substance le secret médical. D’ailleurs, on ne voit pas en quoi inonder la police et la justice de rapports médicaux sur les délires des patients serait efficace, sinon à noyer les enquêteurs sous un flot d’éléments non pertinents.

D’après le ministre Gérard Collomb, « à peu près un tiers » des suspects figurant au Fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation « présentent des troubles psychologiques. » De quelle nature sont « ces troubles psychologiques » ? Sont-ils bénins ou graves ? S’agit-il de délirants ? De personnes souffrant d’une maladie mentale attestée comme telle par le corps médical ? Ou alors un vague mal-être ? Mystère et poudre de perlin-pin-pin. C’est un peu fou, non ? Sur BFMTV, le professeur Jean-Louis Senon précise que « toutes les études internationales montrent qu’il y a une très faible proportion de malades mentaux parmi les terroristes : entre 4% et 7% ».

Si le médecin traitant ne doit dénoncer son patient qu’en cas de passage imminent à l’acte terroriste, cela ne signifie pas que le psychiatre n’a pas son rôle à jouer dans la lutte contre le djihadisme. Mais alors en tant qu’expert, comme l’explique dans une interview parue dans Ouest-France (pour la lire entièrement cliquer ici), le docteur Gérard Lopez, psychiatre et expert judiciaire près la Cour d’Appel de Paris :

Détecter les fichés S ou les personnes interpellées qui passeront à l’acte, c’est possible. Pour cela, il faut construire un outil basé sur un panel (éventail en français-NdT) représentatif de sujets présumés djihadistes, dont certains sont passés à l’acte et d’autres pas. À partir de ces deux populations, il est possible de déterminer les critères qui différencient celui qui passera à l’acte de celui qui ne le fera pas, avec une marge d’erreur déterminée.

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(Ci-dessus, extrait du tableau de Jérôme Bosch, "La Nef des Fous")

La folie dans les grands moments de l’Histoire

Généralement, on distingue trois types de terroristes ; le premier : les soldats de Daech bien formé militairement ; le deuxième : les terroristes de la catégorie « amateurs » au comportement déséquilibrés et dont les actes sont revendiqués par Daech ; le troisième : les « esprits faibles », pour reprendre l’expression du ministre Collomb, qui, sans que leur acte soit l’objet d’une revendication terroriste, imite le mode opératoire des djihadistes (ce fut le cas de l’automobiliste qui a foncé sur la foule à Marseille le 21 août dernier, causant la mort d’une personne). Mais en réalité, la zone entre troubles psychiques ­– notion floue en elle-même – et les actes terroristes restera toujours embrumée. Car ne relève-t-elle pas de la folie, la démarche du soldat de Daech qui se fait exploser en tuant des inconnus dans l’espoir de rejoindre Allah et ses 72 vierges ? La même interrogation peut être servie, en changeant les termes, pour les SS, pour Hitler, voire pour les millions d’Allemands qui l’ont élu en 1933 et pour bien d’autres situations historiques. La folie est aussi pleine de ruse. Pour assouvir ses délires, elle use de la raison. Rien n’est plus rationnel que l’appareil d’extermination d’Auschwitz.

La folie n’a manqué aucun des grands moments de l’Histoire. Elle était présente à Rome lorsque Caligula a nommé sénateur son cheval ; à Paris, lorsque la Révolution française s’est embrasée dans la Terreur ; à Berlin, à Vienne, à Moscou, à Paris lorsque la mort d’un archiduc a provoqué le séisme de la Première Guerre mondiale. Et à lire les touittes de certain président américain, il apparaît que la folie galope aussi à Washington, à bride abattue (espérons pour la santé du monde que seule la bride le sera).

Entre la folie et la politique les relations ne sauraient n’être qu’ambiguës. En juin 1940, lorsqu’un inconnu – ex-sous-secrétaire d’Etat à la guerre qui venait d’être bombardé général de brigade à titre provisoire – a incarné à lui seul la France combattante, il a été aussitôt considéré comme un fou par la plupart des Français qui voyaient en Pétain le vieux sage de Verdun qui ferait des miracles. En quelques années, les rôles furent inversés. Le sage, c’était de Gaulle qui avait prévu que les Etats-Unis allaient entrer en guerre et que face à cette puissance industrielle, l’Allemagne ne pouvait que perdre. Le fou, c’était ce maréchal au cerveau rongé par le gâtisme. Vieux sage devenu vieux singe.

La folie, grain de sable du facteur humain

Si dans les dictatures la folie semble omniprésente, comme l’illustrent les délires de Staline durant les dernières années de son règne, il n’en demeure pas moins qu’elle loge aussi dans les palais démocratiques. Il faut quand même avoir un petit grain pour se sentir appelé à diriger des millions de compatriotes, non ? Le pouvoir rend-il fou ? Ou ne faut-il pas l’être pour s’en emparer ? La poule ou l’œuf ?

La folie et la politique n’ont jamais cessé de s’entrecroiser, disions-nous. Pour le pire, très souvent. Mais pas toujours. La folie, c’est aussi le facteur humain qui vient troubler la mécanique des rapports sociaux et économiques qui devrait guider l’Histoire avec une précision implacable, en faisant des femmes et des hommes de simples pions. La folie, c’est le grain de sable qui fait que l’humain n’est pas qu’un rouage et qu’il est présent à son Histoire.

Jean-Noël Cuénod

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21/08/2017

Salafisme et Trumpisme : la convergence des haines

DHdRkcQWAAEDfCn.jpgEntre l’islamoterrorisme et l’extrême droite occidentale, aujourd’hui incarnée par Trump, il y a convergence des haines. Au-delà de l’islamophobie proclamée par certains, ce qui unit les nazislamistes du salafisme et les mouvements de la fachosphère contemporaine est plus important que ce qui les divise. Il se dégage de ces deux nébuleuses une forme d’Internationale réactionnaire.

Leur convergence fondamentale qui se trouve à la base de tous leurs autres points communs, c’est la lutte pour retrouver un passé mythifié perçu comme ultime garant de la conservation des privilèges sociaux. Les suprémacistes blancs sont confrontés à une réalité démographique qui les obsède ; elle a été notamment mise en exergue par une étude publiée en 2014 par le Pew Research Institute : en 1960, la part des Blancs était de 85% de la population des Etats-Unis ; elle ne sera plus que de 43% en 2060. De plus en plus, les salariés blancs entrent en concurrence avec d’autres Américains aux couleurs diverses. D’où la panique de voir leur statut social dégringoler. Jadis, le fait d’être blanc donnait des droits automatiques et des privilèges héréditaires. Pour les suprémacistes blancs, l’élection de Barack Obama a symbolisé cette perte de leurs prérogatives, d’où la haine torride qu’il leur inspire. Trump est devenu pour eux l’anti-Obama qui allait mettre un frein à leur déclin.

La fachosphère américaine – quelque 917 groupes répertoriés en 2016 par le Southern Poverty Law Center (SPLC) – reste campée sur les mêmes bases de type réactionnaire. Mais son aspect extérieur a bien changé. Elle s’est mise au goût du jour. Les aubes et les cagoules du Ku-Klux-Klan sentent trop la naphtaline à l’heure des réseaux sociaux.

Le SPLC estime le nombre des KKK entre 5 000 à 8 000 membres alors qu’ils étaient 4 millions dans les années 1920. En revanche, les réseaux de l’Alt-right connaissent un succès croissant. Le noyau dur de cette mouvance est estimé à une dizaine de milliers de partisans. Mais ce mode de comptabilisation est devenu obsolète. Le militant dûment encarté dans un parti bien structuré existe de moins en moins. L’Alt-Right a pour principal truchement le site d’extrême droite Breitbar de Steve Bannon qui affiche 65 millions de visiteurs. Certes, tous ne sont pas des « Alt-Right » mais cela donne tout de même une idée de l’écho que l’extrême droite rencontre auprès d’une partie de l’opinion américaine. A noter que Steve Bannon vient de récupérer la direction de Breitbar après avoir été écarté par Trump[1] de son poste de conseiller stratégique de la bien nommée Maison-Blanche.

A l’instar des nouvelles structures politiques, l’Alt-Right est une nébuleuse idéologique et non un bloc structuré. Elle va de l’aile droite du Parti républicain jusqu’aux mouvements ouvertement nazis. Néanmoins, le fond idéologique reste commun : le racisme, la défense de la suprématie de la « race blanche » sur les autres et le retour à la domination sur les femmes, domination mise à mal par les récentes – et encore trop timides – avancées du féminisme.

L’auteur du titre « Alt-Right » et principal idéologue du mouvement, Richard B. Spencer, ne cache nullement ses nostalgies comme le démontre cet extrait d’un discours qu’il a prononcé en novembre dernier à l’occasion de la campagne électorale de Donald Trump. Sa conclusion, toute en finesse, a au moins le mérite de la clarté : Hail Trump ! Hail our people ! Hail victory ! Ceux qui prétendraient que Spencer n’a pas forcément fait référence à l’acclamation hitlérienne (Heil !), puisque to hail veut dire saluer, ne pourront guère poursuivre sur cette voie en voyant des membres de son assistance faire le traditionnel salut fasciste et nazi.

 

Richard B. Spencer est l’organisateur de la manifestation de Charlottesville au cours de laquelle un de ses partisans a tué une manifestante antifasciste ; il demeure l’un des plus indéfectibles supporteurs de Trump. Ce qui explique la réaction du président après Charlottesville lorsqu’il a mis les suprémacistes blancs et les antiracistes dans le même panier. L’un après l’autre, Trump est abandonné par ses soutiens. Comme fidèles, il ne lui reste plus que les extrémistes de droite. Il ne saurait donc se payer le luxe de s’aliéner ses derniers partisans. Quitte à précipiter la chute de son propre parti.

Salafisme : une idéologie fondamentalement violente

Côté salafiste, c’est le même mouvement vers l’arrière qui mobilise les troupes, la même panique de voir les privilèges être entamés. Et comme l’Alt-Right, le salafisme est une nébuleuse qui dispose d’une toile de fond commune et se caractérise par une dispersion de groupes tantôt opposés, tantôt alliés.

Le but du salafisme (lire aussi le texte « Charlottesville du nazisme blanc au nazisme vert ») est de revenir à une époque jugée idéale, celle du prophète Mohammed et de ses compagnons. Dès lors, tout ce qui est intervenu après eux devient suspect. Tout changement est une trahison, tout progrès, une hérésie, toute amélioration, une abomination. Tout doit revenir dans l’état tel que le Coran et la Sunna (tradition musulmane) l’ont fixé pour l’Eternité.

Dès lors, les distinctions entre les « gentils salafistes quiétistes » et les « méchants salafistes djihadistes » relèvent de l’hypocrisie. Le salafisme est, en lui-même, violent, puisqu’il veut briser tout mouvement d’évolution. Dans cette vision du monde, la femme doit rester dans son rôle d’instrument de ponte et de plaisir. L’islam doit restaurer ou instaurer sa prééminence sur toutes les religions en concédant, du bout de la babouche, un statut de dhimmi aux juifs et aux chrétiens qui les relègue aux rangs très inférieurs, tout en s’abstenant de les massacrer. A la condition, bien sûr, qu’ils payent leur impôt spécifique. Pour les autres impies, c’est le prix du sang qu’ils devront verser.

L’apparition des mouvements féministes est perçue par les salafistes comme la mère de toutes les menaces contre les privilèges du mâle garanti par la parole divine, du moins telle que les salafistes la traduisent. C’est sans doute l’une des explications à leur radicalisation. La femme voilà l’Ennemie commune des nazislamiste comme des suprémacistes blanco-mâles.

Contradiction qui n’est apparente, pour promouvoir cette idéologie moyenâgeuse, les salafistes ont recours aux technologies les plus modernes. Apparente, en effet, la contradiction : la pensée, les idées, la philosophie, les opinions, les aspirations relèvent de l’impudence des humains qui veulent ainsi substituer leur raison à celle inscrite par Allah dans le Coran ; en revanche, les objets créés par la technique peuvent être utilisés à la seule condition qu’ils transmettent la volonté divine dictée par Allah au prophète Mohammed et servent Ses desseins. Ceux qui s’opposent à cette volonté divine doivent, soit se soumettre, soit être anéantis.

Le salafisme ne limite pas ses attaques aux non-musulmans. Loin de là. Il porte le fer contre tous les musulmans qui ne partagent pas leur étroite vision de l’islam. Les « mauvais musulmans » sont même leurs pires adversaires car ils introduisent le ferment de l’intelligence humaine au sein de la religion. Ainsi, les salafistes persécutent-ils les différentes formes du soufisme qui développent une lecture ésotérique du Coran qui va à l’encontre de la lecture littérale imposée par les salafistes.

Salafisme, racisme blanc et antisémitisme

Le salafisme est devenu le principal vecteur de l’antisémitisme au XXIe siècle. Sur ce point, l’alt-Right est plus prudent dans ses propos. Toutefois, les interventions antisémites sont nombreuses dans la fachosphère américaine et européenne. L’un des slogans scandés par les manifestants suprémacistes blancs à Charlottesville en donne la parfaite illustration : « Les juifs ne nous remplacerons pas » (voir la vidéo ci-dessous). Souvent, l’admiration pour Israël et la haine viscérale contre les juifs cohabitent chez les suprémacistes blancs.

 

La fachosphère occidentale et l’islamofascisme des salafistes font tous deux la guerre au temps qui passe. Guerre perdue d’avance, bien sûr. Mais les combats d’arrière-garde sont les plus sanglants et durent souvent fort longtemps.

C’est pourquoi faire alliance avec la fachosphère pour lutter contre l’islamoterrorisme relève de la sanglante illusion. Les deux entités principales de l’Internationale réactionnaire ont besoin l’une de l’autre pour survivre contre tous les mouvements qui ont pour but de libérer les humains de leurs aliénations.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Steve Bannon s’est empressé de déclarer après son éviction : « Je pars au combat pour Trump et contre ses opposants ».

 

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19/08/2017

Tarir la source du terrorisme

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Légende: Gouache de Bernard Thomas-Roudeix intitulée "Source tarie" (2005-24x32-cm) A visiter le site de l'artiste: http://thomas-roudeix.com

Les attentats de Barcelone et de Cambrils le démontrent une fois de plus. Les répliques juridiques, policières et militaires ne juguleront pas le terrorisme à elles seules. Vaincu militairement, Daech devient en Europe encore plus virulent qu’auparavant. Les policiers en Europe déjouent régulièrement des attentats, démontrant ainsi les impressionnants progrès qu’ils ont accomplis en quelques années. Mais, phénomène traditionnel, le criminel s’adapte plus vite que ses poursuivants. Celui qui prend l’initiative a forcément un coup d’avance. Quant à voter des lois toujours plus répressives, celles-ci affectent la liberté des honnêtes gens sans gêner le moins du monde les terroristes. Au contraire, les entorses à la démocratie et à l’Etat de droit ne font que donner des arguments supplémentaires à leur propagande.

« Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». Cette déclaration de l’alors premier ministre Manuel Valls après l’attentat contre l’Hyper Casher le 9 janvier 2015 reflète bien l’aveuglement volontaire des dirigeants politiques qui a permis, et permet encore, au terrorisme de prospérer. Expliquer ce n’est pas excuser, c’est comprendre. Et comprendre, c’est agir avec discernement. « Qui ne réfléchit pas et méprise l’ennemi sera vaincu », écrivait le grand stratège chinois Sun-Tzu.

C’est sur le plan idéologique que le combat principal doit être porté, afin de priver de troupes fraîches Daech, Al qaïda et les autres. Les attentats de type « kamikaze » auxquels se livrent les islamoterroristes sont très gourmands en hommes ; de plus, Daech a perdu un nombre considérable de ses combattants en Syrie et en Iraq ; enfin, les progrès dans les traques policières ont éclairci les rangs. Dans un tel contexte, trouver de nouveaux adeptes est une question de survie pour le salafisme qui irrigue les groupes djihadistes. Le jeune âge (17 et 18 ans) de deux des terroristes abattus lors de l’attentat de Cambrils en est une illustration. Peu importent les morts et les arrestations, tant que la source idéologique est vive, le terrorisme persiste. Et il s’éteint dès qu’elle est tarie.

Le terrorisme et ses multiples visages

Si le constat est simple à énoncer, passer à l’étape supérieure en portant concrètement la lutte antiterroriste sur le plan idéologique est tout sauf aisé, car cette lutte va aussi bouleverser nos habitudes et nos certitudes. Pour nous rassurer, ne serait-ce que sur nous-mêmes, nous formons de l’ennemi une image la plus éloignée possible de la nôtre. Nous dressons un portrait-robot fantasmatique du djihadiste-type afin de l’enfermer dans des catégories bien précises. Or, il n’existe aucun djihadiste-type. Les terroristes proviennent de tous les milieux, favorisés, défavorisés, immigrés, Européens dits « de souche » ; ils sont chômeurs, travailleurs, cadres, hors système scolaire, étudiants brillants, illettrés, étrangers, autochtones.

En stigmatisant les étrangers, en rejetant les immigrés, l’extrême-droite rend aux terroristes le plus signalé des services, car la plupart d’entre eux passent sous ces radars obsolètes. Mais comme évoqué lors du blogue précédent, ce n’est pas le seul domaine où l’alliance objective entre l’extrême-droite blanche et l’islamofascisme exerce ses ravages.

Accepter le fait que le djihadiste-type n’existe pas constitue le premier pas à accomplir dans le combat idéologique. Ce n’est pas forcément l’étape la plus aisée à franchir, tant nous restons accrochés à nos réconfortants préjugés. La pensée stéréotypée est tellement diffusée par les médias et confortée par les réseaux sociaux qu’il est douloureux de s’en débarrasser.

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Légende: Le regretté Mix&Remix, toujours aussi pertinent dans son impertinence

Terrorisme et séduction

L’autre étape, malaisée à conduire elle aussi, consiste à se poser cette scandaleuse question : en quoi l’idéologie islamiste ou salafiste est-elle séduisante ? Elle paraît, en effet, scandaleuse cette question, puisque le salafisme prône le retour au mode de vie qui était celui du prophète Mohammed et de ses compagnons (soit un recul de quatorze siècles) et à leurs valeurs moyenâgeuses, telles la réduction du statut de la femme au rang de mineure, l’intolérance religieuse poussée au délire, la liberté individuelle sacrifiée. A première vue, tout est repoussant et rien n’est séduisant dans ce programme.

Or, c’est le fait que nous sommes repoussés par cette idéologie qui peut séduire les candidats au djihad. La remise en question des valeurs apprises à l’école et au sein de la famille étant un passage obligé de l’adolescence, s’inscrire dans ce qui en paraît le plus éloigné a de quoi satisfaire la passion juvénile de l’engagement. En outre, le salafisme offre un cadre rigide à des jeunes qui, quel que soit leur milieu d’origine, ont souvent manqué de repères. Le cadre rigide calme les angoisses, canalise les énergies, simplifie l’existence. Le stalinisme et le nazisme ont exploité ce potentiel bien avant Daech et ses succédanés.

Lorsqu’une société offre à sa jeunesse la réjouissante perspective d’être un esclave ubérisé et l’enthousiasmante idéologie du cynisme politico-financier, il n’est guère étonnant de voir ce qui apparaît comme son opposé devenir séduisant. Un dieu vengeur et sanguinaire est ainsi perçu comme le glorieux contradicteur de l’argent-roi et de sa cour en costumes trois-pièces.

 Plus le néophyte est ignorant de l’islam dans toute sa diversité, ses transformations, ses développements historiques, ses subtilités théologiques, ses contradictions, plus sera puissante la séduction qui s’exercera sur lui. Nul besoin d’effort intellectuel. Obéir suffit. Comme l’effort intellectuel est de moins en moins supporté, voilà un argument de séduction supplémentaire.

Terrorisme et société médiamercantile

Le développement du djihadisme, notamment chez les jeunes, est donc aussi le produit de notre société médiamercantile, basée sur l’hypercapitalisme financier et ses métastases médiatiques. En luttant contre l’islamoterrorisme, on ne saurait faire l’économie de la remise en question de cette société, dans la mesure où elle porte en elle les germes de la séduction djihadiste. Développer une pensée cohérente qui lui offre une alternative crédible constitue donc un acte politique et idéologique de première importance.

 Dans ce domaine, tout est à reconstruire sur les ruines du stalinisme et de la social-démocratie. Cela prendra du temps. Beaucoup de temps. Mais sans cette remise en cause fondamentale de la société médiamercantile, la victoire contre le terrorisme ne sera jamais assurée.

Pour l’instant, il s’agit de parer au plus pressé afin que le terrorisme fasse le moins de dégâts possibles. Dans cette optique, le renforcement des moyens octroyés aux forces de police, aux services de renseignements et l’amélioration des coordinations interne et internationale restent indispensables. Mais il faut aussi agir, ici et maintenant, sur le plan politique. Non pas en renforçant un arsenal juridique qui est suffisamment fourni, mais en faisant respecter partout les principes de la laïcité afin d’établir en pleine clarté les limites entre l’Etat et les communautés religieuses. Dans la plupart des pays européens qui ne connaissent pas la laïcité, cette frontière reste floue. Même en France ou en Suisse dans les cantons de Genève et Neuchâtel, la laïcité est trop souvent incomprise et donne lieu à des malentendus qui ne manquent pas d’être exploités par ses adversaires.

Serons-nous capables de relever tous ces défis ? Nous sommes désormais face à l’Histoire. Et surtout face à nous-mêmes.

Jean-Noël Cuénod

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15/08/2017

Charlottesville : du nazisme blanc au nazisme vert

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Loin d’être une relique d’un passé monstrueux, le nazisme est bien vivant. Il a même plusieurs têtes. Entre les suprémacistes blancs et les nazislamistes les points de convergence se révèlent multiples. Le nier serait suicidaire.

Le défilé sanglant des suprémacistes blancs arborant la panoplie des emblèmes nazis à Charlottesville en Virginie n’a fait que médiatiser une réalité politique présente depuis laides lurettes : le nazisme est bien vivant. Chaque fois que cette réalité était évoquée, l’extrême droite chafouine – celle qui ne se montre pas telle qu’elle est – dénonçait un anachronisme malveillant (le nazisme et le fascisme n’étaient qu’un moment de l’Histoire qui s’est décomposé avec les cadavres de Hitler et Mussolini,) ainsi qu’une réduction à Hitler, prétexte pour couper court aux polémiques.

 Il est vrai que cette reductio ad hitlerum a été utilisée ad nauseam et trop souvent mal à propos, à un tel point qu’elle a fini par occulter la résurgence du nazisme. Ou plutôt des nazismes car le phénomène a pris de multiples formes, en Occident mais aussi au Proche-Orient, soit chez les Frères musulmans et les salafistes dans le monde sunnite, soit en Iran, dans la sphère chiite.

Les nazismes blancs et verts présentent de nombreux points de convergence : antisémitisme, antiféminisme, homophobie. Dans les deux cas, il s’agit de promouvoir la discrimination ethnique et/ou religieuse ainsi que la suprématie d’une ethnie et/ou d’une religion.

 Ils s’abreuvent aux mêmes sources de propagande, notamment l’un des faux les plus criminogènes de l’Histoire : le Protocole des Sages de Sion, concocté au XIXe siècle par l’Okhrana, service secret du Tsar ; ce document forgé a été abondamment utilisé par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Les groupes suprématistes blancs américains, tels Aryan Nations, l’ont réactivé dès les années 1970-1980 pour en faire la source de leur théorie complotiste et antisémite du ZOG (Zionist Occupation Government).

Le régime iranien continue à faire de ce puant document un usage intensif. Il avait servi de trame à la série « Le Secret de l’Armageddon », diffusée en 2008 par la première chaîne iranienne ; elle n’avait rien à envier aux pires délires antisémites de la propagande hitlérienne.

De même, l’article 32 de la Charte du Hamas fait explicitement référence au Protocole des Sages de Sion pour justifier l’antisémitisme du parti islamiste palestinien. En 2017, il a mis une goutte de miel dans le fiel de sa Charte en introduisant cette formule : « Le Hamas ne combat pas les Juifs parce qu'ils sont juifs mais les sionistes parce qu'ils occupent la Palestine ». Mais ce n’est que pure cosmétique. La haine du Juif et celle du Franc-Maçon – autre bête noire commune – continue d’irriguer les discours du Hamas.

Les nazismes blancs et verts cherchent à radicaliser leurs sphères respectives sur des bases idéologiques semblables qui, loin d’être vermoulues, se solidifient. Entre les deux fachosphères, les points de convergences idéologiques sont plus nombreux que les désaccords. Les propos islamophobes de certains groupes nazis blancs ne doivent pas masquer ce constat.

L’idéologie nazislamiste est largement diffusée dans le Proche-Orient. Les nazismes blancs se répandent dans l’Est de l’Europe – qui avaient déjà connu pareil phénomène durant l’Entre-deux-guerres – et Charlottesville nous rappelle leur présence aux Etats-Unis. Dans ce pays, on ignore le nombre exact de néonazis, suprémacistes blancs, partisans du KKK et autres. L’une des sources américaines les plus fiables – le Southern Poverty Law Center (SPLC) ­– estime que le nombre de groupes assimilables au nazisme blanc est passé de 457 en 1999 à 917 en 2016 (ces données sont disponibles en cliquant ici).

« Ce ne sont que des gueulards excités et sans avenir », prétendait-on Allemagne dans les années 1920. « Khomeini ne passera pas l’hiver » affirmait-on au début des années 1980. « Ce n’est qu’un groupe minoritaire de fondamentalistes religieux », disait-on du Hamas dans les années 1990. On connaît la suite.

Le grand choc des civilisations, les nazismes blancs et verts le préparent idéologiquement. Car la tendance de ces deux entités totalitaires est de parvenir à un affrontement final afin d’assurer la victoire désignée comme « définitive » de l’une sur l’autre. Mais le système que l’une ou l’autre imposera sera, sous des aspects différents, fondamentalement le même.

Jean-Noël Cuénod

 La voiture du suprémaciste blanc en train de foncer contre les manifestants antiracistes. Cet attentat provoquera la mort d'une jeune femme de 32 ans. 

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19/06/2017

Petit manifeste pour une gauche post-Macron (1)

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Majorité absolue, mais sans excès. PS pulvérisé. Droite LR affaiblie et divisée. Front national privé de groupe parlementaire. France insoumise présente au parlement mais réduite. Emmanuel Macron tient désormais toutes les cartes en main. Et la gauche? A reconstruire? Mais quelle gauche?

«Le pouvoir n’était pas à prendre, il était à ramasser», disait de Gaulle pour expliquer son retour au commandement de la France, le 13 mai 1958. Ce n’est donc pas le Général qui a provoqué la ruine de la IVe République. De même, ce n’est pas Lénine qui a causé la chute du tsarisme. Et Macron, n’est pas à l’origine de l’effondrement de la social-démocratie française. Les régimes implosent sous l’effet de leurs contradictions internes.

Le plus grand génie politique reste impuissant si les circonstances historiques ne se prêtent pas aux changements radicaux. Il faut donc que le pouvoir tombe en ruine pour que l’homme dit «providentiel» soit en mesure de ramasser les morceaux et de restaurer les fondations.

L’essentiel est de distinguer le moment juste qui précède l’effondrement afin d’être prêt à intervenir avant les rivaux. C’est ce coup d’œil aiguisé qui a permis à Emmanuel Macron de quitter le gouvernement et de mettre «en marche» son mouvement à l’instant idoine. L’alors premier ministre et principal concurrent Manuel Valls avait diagnostiqué l’effondrement de la social-démocratie française bien avant Macron. Mais, contrairement à ce dernier, Valls n’a pas su se dégager à temps de la gangue gouvernementale. Quand il l’a fait, c’était trop tard. Le ci-devant chef du gouvernement, empêtré par son bilan collé aux semelles, n’était plus capable de rattraper son fringant ex-ministre. De plus, Valls est apparu comme le traître qui a poignardé François Hollande dans le dos. Certes, Macron avait déjà planté sa dague dans l’échine hollandaise. Mais l’opinion ne s’est souvenue que de la surinade de Manuel Valls. L’ancien président a fort bien décrit la chose: «Macron m’avait trahi avec méthode». Valls l’a aussi trahi mais sans méthode. Ça ne pardonne pas. Le savoir-trahir est le premier savoir-faire de l’homme d’Etat.

Certificat de décès de la vieille gauche

Macron a donc ramassé le pouvoir que les mains malhabiles du Parti socialiste et de la vieille droite française ont laissé tomber. Son début de parcours triomphal a signifié la fin d’un modèle social-démocrate français original géré alternativement par la droite et la gauche modérées, depuis l’application dès 1946 du programme «Les Jours Heureux» du Conseil national de la Résistance, programme qui a permis aux Français de bénéficier d’une couverture sociale de premier ordre.

Mais la social-démocratie a partout subi une crise majeure dès la mort de l’Empire soviétique. Tant que le communisme menaçait les structures du capitalisme, les représentants politiques de l’économie dominante ont fait des concessions aux partis socialistes démocratiques et accepté des réformes sociales souvent importantes qui ont permis de calmer les colères ouvrières et d’introduire les travailleurs, devenus aussi consommateurs, dans les circuits de l’économie de marché.

Lorsque l’ «Ogre rouge» a disparu, les partis sociaux-démocrates ont perdu cet épouvantail et, en plus, ont dû affronter un type de capitalisme fondamentalement nouveau : l’hypercapitalisme financier qui a remplacé le traditionnel capitalisme  industriel[1].

Cet hypercapitalisme est né de la financiarisation toujours accrue de l’économie et change complètement la situation: il n’est plus besoin de recourir aux gros bataillons du prolétariat, du moins dans les pays de modèle occidental; les nouvelles technologies créent de nouveaux emplois avec des formes tout aussi nouvelles de rapport au sein de l’entreprise, l’idéal étant de transformer le salarié en un microentrepreneur taillable et corvéable à merci.

Naguère encore, le patron (tiré du mot «père») était une figure bien établie en tant que telle, avec un visage connu et une implantation locale. Aujourd’hui tout se dissout dans le brouillard financier. Qui est le vrai «patron» des salariés française d’Altice ? le PDG Patrick Drahi ou bien les banques qui ont prêté à son groupe quelque 50 milliards d’euros ? Et où est implanté le «patron» de cette petite entreprise? A Cologny[2] ? A Champel[3], A Zermatt[4] , au Luxembourg[5] ? A Amsterdam[6] ? La réglementation d’un pays X déplaît-elle au groupe ? Qu’à cela ne tienne, le pays Z est prêt à l’accueillir. La chanson est bien connue, même si moult oreilles ne veulent pas l’entendre. Jadis, le savoir-faire ouvrier limitait (sans l’empêcher tout à fait) la mobilité de l’entreprise. Aujourd’hui, c’est de moins en moins le cas.

Dès lors, comment, dans un tel contexte, faire pression sur le patronat (si l’on peut encore parler de «patronat») pour exiger des réformes sociales? A cette énigme, la social-démocratie n’a pas apporté de réponse, ce qui a provoqué son effondrement en France, en Italie et dans d’autres pays. Certes, elle s’est encore maintenue ailleurs (Allemagne, Suède, Suisse, etc.), là où elle s’était plus solidement implantée au sein de la classe ouvrière sans avoir été concurrencée par les Partis communistes. Mais partout, la social-démocratie est en crise pour n’avoir pas (encore ?) pu relever le défi de l’hypercapitalisme financier.

Le social-libéralisme façon Macron

Emmanuel Macron, semble-t-il, a bien saisi la situation en proposant d’instaurer une forme française de ce social-libéralisme inauguré, avec plus ou moins de succès, par Tony Blair et son «New Labour» (qui a tout de même pris un sacré coup de vieux, avec le quasi septuagénaire Jeremy Corbyn à sa tête). Il s’agit donc pour ce nouveau parti social-libéral qu’est La République en Marche (LREM) d’accepter la donne imposée par l’hypercapitalisme financier en réduisant le plus possible les services publics pour donner de l’espace aux entreprises ou aux microentreprises privés, ces dernières étant gérées par des artisans dépourvus des droits sociaux attribués aux salariés.

Dans cette optique, les sociaux-libéraux macroniens vont miser sur la nouvelle économie développée par la transition écologiste. D’où le choix de l’écologiste numéro 1 en France, Nicolas Hulot (cela dit pour les Martiens qui viendraient d’atterrir), comme ministre d’Etat. La majorité présidentielle espère ainsi y trouver des gisements d’emplois à défaut de pétrole. Pour son volet social, le nouveau président veut former les individus à cette mobilité professionnelle qui est devenue la réalité quotidienne de chacun. Le propos macronien n’est donc pas de s’opposer à l’hypercapitalisme financier mais de tenter d’en corriger les effets les plus pervers, les plus dommageables pour l’ensemble de la population. Surtout, son propos est de préparer le mieux possible les classes populaires à s’insérer dans la nouvelle économie, basée, notamment, sur les modèles de type Uber. Alors, social-libéralisme ou social-ubéralisme ?

Au fond, le social-libéralisme façon Macron réédite avec l’hypercapitalisme financier ce qu’avait fait la social-démocratie avec le capitalisme industriel. Non pas abattre le monstre mais soigner ses victimes. Il ramasse donc la gauche et la droite modérées afin de créer une force centrale.

Jean-Noël Cuénod

(A suivre)

[1]Le développement du capitalisme dans sa phase industrielle reposait sur l’expansion de la production. Le capital (l’argent qui est réinvesti) devait être alloué en partie à des investissements productifs, c’est-à-dire qui permettent d’augmenter la capacité de production (par exemple, l’achat de machines plus performantes ou la construction de nouvelles usines). La logique financière est tout autre. Le capital n’a plus à passer par le détour de la production pour fructifier ; sa simple circulation engendre une création de capital neuf. L’investissement à court terme devient la norme et c’est la spéculation qui fait augmenter la valeur d’un actif. («Qu’est-ce que la financiarisation de l’économie?» par Julia Posca, IRIS, Institut de recherche et d’informations socioéconomiques au Québec. http://iris-recherche.qc.ca/

 [2] A l’intention des non-suisses: commune du canton de Genève, sorte de Neuilly-sur-Seine en plus cossu.

[3] Idem: quartier de Genève-Ville, sorte de XVIe arrondissement en plus riche.

[4] Idem: station de montagne dans le canton du Valais (partie germanophone), sorte de Courchevel en beaucoup plus chic.

[5] Altice est une société de droit luxembourgeois.

[6] Altice est cotée à la Bourse d’Amsterdam.

09/06/2017

Trump l’éléphant fou dans le bazar oriental

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Au moment l’ancien directeur du FBI James Comey l’accuse, le président Trump continue à piétiner les porcelaines du bazar moyen-oriental et risque de faire sombrer tout l’Occident dans un conflit qui n’est pas le sien, à savoir la guerre intra-musulmane entre sunnisme et chiisme, forme contemporaine de l’antagonisme millénaire arabo-perse.(Dessin d'Acé)

Et rien à voir avec ce qui précède: Le Plouc a reçu le Grand Prix de Poésie à Pau.

L’éléphant fou échappé à grands barrissements de la Maison Blanche pèse désormais de tout son poids en faveur des sunnites menés par l’Arabie Saoudite, alors que l’affrontement entre les deux grandes confessions de l’islam a pris une ampleur nouvelle. Suspecté de se montrer trop accommodant avec les chiites Iraniens, le Qatar a été mis au ban des nations par les Emirats arabes unis, Bahreïn, l'Égypte et le Yémen à l’instigation du maître de la manœuvre, le régime saoudien. Le motif avancé par Ryad pour expliquer la quarantaine du Qatar – à savoir que cet émirat favoriserait le terrorisme – ne trompe personne.

Dans son sermon antiterroriste adressé au Qatar, l’Arabie Saoudite est aussi crédible qu’une mère maquerelle prêchant l’abstinence sexuelle à l’une de ses pensionnaires. C’est donc bien le rapprochement, fantasmé ou réel, du Qatar avec l’Iran chiite qui est en cause.

En outre, le terrorisme sunnite de l’Etat Islamique a frappé mercredi Téhéran au cœur même du pouvoir chiite, causant la mort de treize personnes. Comme si les terroristes de Daech voulaient donner un signal aux Saoudiens en leur rappelant qu’une cause sacrée les unissait : combattre le chiisme.

Obama avait rééquilibré la position des Etats-Unis vis-à-vis de l’Iran, sans pour autant abandonner les intérêts de son pays auprès des monarchies arabes. Trump a démoli ce savant équilibre en soutenant pleinement le régime saoudien au détriment de l’Iran. Certes, l’Arabie Saoudite a dû payer cet engagement au prix fort, en signant au bénéfice des Etats-Unis pour 380 milliards de dollars en contrats dont 110 milliards d’armement. Armement qui, d’ailleurs, risque un jour ou l’autre de servir contre le fidèle allié américain, Israël.

Le président américain a agité ces contrats en signe de victoire. Une victoire qui risque fort d’être de dupes. Car avec quel argent les Saoudiens vont-ils honorer ces mirifiques projets ? Le déficit saoudien a dépassé les 84 milliards de dollars et la dette publique du Royaume s’alourdit à la suite de l’effondrement constant des cours du pétrole et des campagnes militaires en Syrie et au Yémen. Comme l’on dit à Genève, « les promesses rendent joyeux les fous ». Surtout, les fols éléphants…

Le but que semble – la prudence est de mise – poursuivre Dingo Donald serait de susciter un changement de régime en Iran, en mettant la pression sur ce pays. Au moment où les Iraniens ont massivement réélu à la présidence de la République le modéré Hassan Rohani, dans l’espoir de renouer avec l’Occident, le Pachyderme n’a rien trouvé de mieux que de leur fermer la porte au nez, en soutenant Ryad contre Téhéran. Ce faisant, Washington a apporté aux ennemis de l’Occident, aux conservateurs iraniens et aux tyranniques gardiens de la Révolution un soutien inespéré. Si changement de régime il y avait en Iran, ce serait sans doute au détriment des partisans de l’ouverture à l’Occident. Bien joué, le Mammouth !

La mollarchie iranienne n’est pas plus sympathique que les monarchies arabes, loin de la là. Mais force est de constater que le terrorisme qui nous frappe reste le fait de pays ou de groupes qui se réclament du sunnisme. Pendant longtemps, les pétromonarchies ont financièrement soutenu nos plus implacables ennemis et ils continuent aujourd’hui à les nourrir de leur idéologie salafiste, antisémite, liberticide et antidémocratique.

Les démocraties occidentales n’ont donc aucun intérêt à intervenir dans le conflit entre sunnites et chiites, ni d’un côté ni de l’autre. Il n’y a, dans cette affaire, que des coups à prendre. Dans son Médecin malgé lui, Molière avait tout compris en s’exprimant par le truchement de Sganarelle:

Vous êtes un impertinent de vous ingérer dans les affaires d’autrui. Apprenez que Cicéron dit : Qu’entre l’arbre et l’écorce il ne faut pas mettre le doigt.  

Jean-Noël Cuénod

Le Plouc reçoit le Grand Prix de Poésie à Pau

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Le Grand Prix de Poésie des XXIIIème Jeux Floraux du Béarn a été attribué à Jean-Noël Cuénod –– autrement dit votre Plouc – samedi 3 juin 2017 pour son manuscrit encore inédit En Etat d’Urgence. Ce concours est placé sous l’égide du Conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques, de la Ville de Pau et la revue de poésie L’Etrave.

Outre la coupe remise audit Plouc par Jean Lacoste – adjoint à la culture du maire de Pau un certain François Bayrou – cette distinction permettra à ce manuscrit d’être édité par La Nouvelle Pléiade.

Moult mercis à la présidente des Jeux Floraux du Béarn, la poétesse Floriane Clery et à Vital Heurtebize, président de Poètes sans Frontières et président d’honneur de la Société des Poètes Français, inlassable et efficace militant de la cause poétique.

 

17:25 Publié dans Poésie L'Or du temps, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : trump, islam, iran, arabie, terrorisme, poésie | |  Facebook | | |