30/07/2018

Pour ne pas en finir avec l’affaire Benalla

Benalla,Macron,Elysée

 La stratégie d’Emmanuel Macron pour conquérir l’Elysée est en train de se retourner contre lui. L’affaire de son chargé de mission en est une illustration. Voilà pourquoi cet épisode risque d’être plus dommageable que ne le laisseraient supposer les faits eux-mêmes.

«Une tempête dans un verre d’eau». Jeudi, le président français Emmanuel Macron a qualifié ainsi l’affaire Benalla. Les faits sont certes graves : un proche du président affublé d’un brassard et d’un casque de policier moleste sans droit deux manifestants du 1er-Mai à Paris. Et les oppositions parlementaires à la majorité macronienne ont trouvé dans ce calamiteux épisode le moyen d’interrompre une série de succès alignée par le président. D’autant plus que le gouvernement et les collaborateurs directs de Macron ont multiplié les explications oiseuses démenties aussitôt et les faux-fuyants.

Néanmoins, ni les faits, ni leur utilisation politique, ni les maladresses ne peuvent expliquer qu’ «une tempête dans un verre d’eau» se soit transformée en tsunami estival. Sans doute, faut-il voir dans ce phénomène la contradiction de plus en plus criante entre la stratégie utilisée par le président français pour conquérir le pouvoir et celle qu’il doit concevoir pour l’exercer.

En lançant sa campagne, le candidat a rejeté d’emblée la structure pyramidale des partis traditionnels : trop lourds, trop verticaux, trop décrédibilisés aux yeux de l’opinion. Il a donc privilégié la structure horizontale en forme de toile d’araignée, Emmanuel Macron en occupant le centre avec un nombre très restreint d’affidés, parmi lesquels Alexandre Benalla qui a réussi à y figurer grâce à son inlassable dévouement dans l’exécution des corvées. Elle se révèle bien pratique, la toile. Au moindre événement, ses réseaux avertissent aussitôt l’Araignée centrale.

Mais une fois parvenu au pouvoir, le nouveau président doit faire face à un type d’architecture éprouvée par les siècles : la Pyramide républicaine. Il en occupe le sommet, certes mais ne saurait impunément en ignorer les étages : parlement, administration, corps intermédiaires (syndicats, organisations patronales). Faire coïncider l’horizontalité de l’Araignée avec la verticalité de la Pyramide est tout sauf aisé.

Benalla coincé entre l’Araignée et la Pyramide

Benalla,Macron,Elysée

D’autant plus, qu’à l’Elysée, Emmanuel Macron a conservé sa position d’Araignée entourée d’une poignée de proches. En octobre 2017 déjà, un compagnon de route du chef de l’Etat soupirait auprès de deux journalistes du Monde : «Sa garde de petits marquis l’isole et verrouille tout». Dès lors, Macron s’est ingénié à démanteler la séculaire Pyramide, en privant de recettes fiscales les collectivités locales, en affaiblissant le parlement avec son projet de réforme constitutionnelle (projet qui a du plomb dans l’aile depuis l’affaire Benalla) et en contournant les corps intermédiaires, même ceux qui lui sont a priori favorables.

Ainsi, le secrétaire général de l’importante centrale syndicale CFDT Laurent Berger – qui était prêt à moudre son grain avec le président –  sonne l’alerte dans les médias: «Le président de la République a conscience qu’il représente une forme de centralité (…). Il considère que lui peut tout et que les corps intermédiaires sont des suppléments d’âme qui ne sont pas forcément nécessaires.» En un an, le président s’est donc mis à dos les collectivités locales, les sénateurs, les syndicats. Ce qui fait beaucoup de monde.

C’est dans ce contexte qu’intervient l’autogoal Benalla. Les Français apprennent qu’un garçon de 26 ans – gendarme réserviste, nanti d’un master de droit (1) et d’une expérience de trois ans dans le service d’ordre du Parti socialiste – donne des ordres à de hauts gradés de la police, participe à l’élaboration de la sécurité présidentielle, est habilité secret-défense, se montre omniprésent auprès du président, proche des proches de l’Araignée centrale, et se substitue à la police pour frapper un manifestant. Il offre ainsi à la Pyramide républicaine l’occasion rêvée pour rappeler à l’ordre le président arachnéen.

Emmanuel Macron éprouve en même temps les limites de sa toile. Jadis, bien installé au sommet de la Pyramide républicaine, François Mitterrand avait pu, pour se tirer d’embarras, sacrifier son ministre Charles Hernu dans l’affaire du Rainbow Warrior[2]. Aujourd’hui, le président ne peut plus compter sur des fusibles et doit assumer seul sa responsabilité.

Pour continuer à présider, Macron devra donc tisser sa toile mais au sein de la Pyramide.

Jean-Noël Cuénod

Cet article est paru le 29 juillet 2018 dans l’hebdomadaire Le Matin Dimanche sauf les dessins qui illustrent ce blogue, dessins dus au talent de l’artiste Bernard Thomas-Roudeix. A consulter son site http://www.thomas-roudeix.com/

(2) Selon le quotidien "La Montagne" Alexandre Benalla a fréquenté en 2013 et 2014 l'Université de Clermont-Ferrand en droit où il a décroché un master 1 en sécurité publique mais n'a pas validé son master 2.

 

[2]Les services français avaient fait couler le 10 juillet 1985 ce navire de Greenpeace provoquant la mort du photographe Fernando Pereira

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24/07/2018

Benalla-Macron ou le syndrome de la maquilleuse

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Et maintenant, qui va déguster ? (Alexandre Benalla, c’est le barbu avec oreillette).

Si vous approchez d’une vedette média-lancée, vous avez certainement rencontré dans son entourage des personnages touchés par le syndrome de la maquilleuse. L’affaire Alexandre Benalla démontre qu’il n’y pas que les petites mains cosmétiques à en être affectées. Les gros bras présidentiels peuvent aussi subir ce mal des altitudes.

Peu d’êtres sont aussi proches d’une star que sa maquilleuse (ou son maquilleur, plus rare). Elle connaît de son visage le moindre point noir. Pas une parcelle de peau n’échappe à son regard. Impossible de lui cacher ces minuscules défauts physiques qui sont la hantise de la Diva (ou du Divo car les célébrités masculines n’échappent pas à ce phénomène). Il n’y a point de grands hommes pour son valet de chambre, disait-on jadis. Il n’y a pas de beauté parfaite pour sa maquilleuse, ajouterait-on aujourd’hui.

On ne cache pas ses secrets intimes à celle qui connaît le moindre de vos comédons et possède le pouvoir de les occulter. Si la maquilleuse n’ignore rien du corps de la star, elle sait tout, ou presque, de son âme, de ses amours, de ses chagrins, de ses angoisses, de ses espoirs. Elle devient sa confidente. Voilà l’artisane de la houppette nantie d’un statut privilégié qu’elle entend bien faire sentir à celles et ceux qui ont la suspecte intention de prendre langue avec la vedette.

Durant sa longue carrière journalistique, il est arrivé au Plouc d’affronter cette redoutable garde du corps starifié. Certaines sont des anges dans un nuage de poudre de riz. Mais il arrive parfois que la maquilleuse soit plus imbue d’elle-même que la star, voire encore plus capricieuse. D’ailleurs, la star, c’est un peu elle. C’est même beaucoup elle. Allez, c’est elle, carrément !

Alors, Alexandre Benalla relève-t-il du même processus ? Tout porte à le croire. Comment ce juvénile militant de La République en marche, un « helper » parmi d’autres au début de l’aventure macronienne, a-t-il pu se hisser à une place ? Les enquêtes l’expliqueront sans doute un jour ou l’autre.

 Dans son cas, deux choses frappent d’emblée : son jeune âge, 26 ans, et sa proximité avec le président Macron. Alors qu’il n’a pas eu le temps d’amasser des expériences dans un domaine si délicat et si complexe, c’est lui qui a organisé le groupe chargé de sécuriser la sphère privée du président et de la première dame. Son titre anodin « adjoint au chef de cabinet » ne traduit pas l’étendue de ses pouvoirs en matière de sécurité. Il côtoyait régulièrement le couple présidentiel, autant lors d’événements publics que familiaux. Il était le Cerbère numéro 1 d’Emmanuel et Brigitte Macron.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que Benalla fût atteint par le syndrome de la maquilleuse. D’autant plus que l’aura de la présidence est en France particulièrement éblouissante et éclabousse les proches de son nimbe. Comment, à 26 ans, garder la tête froide dans ces conditions ? Les dérives du garde du corps étaient inscrites dès son engagement. Ceux qui ont permis et facilité son ascension – et qui n’hésiteront pas à en faire un pestiféré – portent donc la plus lourde part de responsabilité.

Pour éviter le syndrome de la maquilleuse, il n’existe aucun vaccin. Seulement du bon sens. Mais dans la geste macronienne, le bon sens, ça fait vieux monde.

Jean-Noël Cuénod

VIDEO : AUDITION INTEGRALE DU PREFET DE POLICE MICHEL DELPUECH

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21/07/2018

Benalla : la République des serments d’ivrogne NOUVELLE VERSION

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A chaque fois, c’est pareil. Le Président Nouveau promet de faire émerger une ère nouvelle; plus de cabinets occultes, plus de mensonges d’Etat mais des tas de mesures transparentes. Hélas, il en va du Président Nouveau, comme du beaujolais de même tonneau : un goût de frelaté réapparaît aussitôt à la surface. La Ve République est celle des serments d’ivrogne. 

NOUVELLE VERSION: en vidéo ci-dessous, l'audition intégrale de Collomb

L’affaire Benalla le démontre, une fois de plus. Voilà Emmanuel Macron, son ministre de l’Intérieur et son gouvernement pris dans cette spirale du mensonge :

– cacher, pour tenter de la soustraire au regard de la justice, l’invraisemblable agression d’un manifestant du 1erMai par ce collaborateur du président qui s’est affublé d’un brassard, d’une radio et d’un casque de police  ;

– n’infliger à Benalla qu’une petite tape sur les doigts (quinze jours de mise à pied sans salaire) puis présenter, lorsque le scandale a éclaté, cette sanction caressante en punition jupitérienne ;

 – affirmer à l’instar du ministre de l’Intérieur, n’avoir appris les faits que par la presse alors que l’on est au courant de la chose dès son début ;

– prétendre qu’Alexandre Benalla n’était qu’un vague collaborateur de l’Elysée alors qu’il est de toute évidence un proche du président.

Bref, chaque explication du gouvernement est contredite par les faits, dès le lendemain. Cela ne vous rappelle rien ? Le Pénélopegate de François Fillon, par exemple ? Si les faits n’ont rien à voir, la spirale du mensonge est la même. A croire que dès que vous évoluez dans les sphères du pouvoir, un gaz étrange vous rend sourd et aveugle, vous fait répéter les mêmes fautes. On évoque toujours le sentiment d’impunité pour expliquer ce phénomène. Certes, mais chaque Président Nouveau en connaît les pièges avant d’endosser la fonction. Dans sa peau de candidat, il n’avait pas de mots assez durs pour en fustiger les dérives. C’est même devenu un classique dans la rhétorique politicienne des prétendants à la fonction suprême. Alors, pourquoi retomber indéfiniment dans ce travers ?

Benalla, emblème du double exécutif

L’explication la plus courante porte sur les institutions de la Ve République et la démocratie de faible intensité qu’elles ont instaurée. Avec pour corollaire, un président qui détient tellement de leviers de commandes qu’il en éprouve une irrépressible ivresse. Serment d’ivrogne, vous dis-je ! Cette situation est rendue encore plus malsaine par la sorte de double exécutif dont s'entoure le président. L’un, de nature publique et ouverte, le gouvernement, et l’autre, de nature privée et secrète, la cohorte semi-anonyme des conseillers présidentiels. Chaque grand poste ministériel est doublé par un ou plusieurs conseillers qui ne répondent que devant «leur» président.

Le caractère pathologique de ce double exécutif est apparu au grand jour avec Alexandre Benalla, conseiller présidentiel pour la sécurité. Sans être porteur du monopole de la violence légitime qui appartient à l’Etat, ce quidam – rendu sacré par sa proximité avec le président – se met à exercer sa police personnelle sur la voie publique et va jusqu’à se faire remettre des images de vidéosurveillance appartenant à la Préfecture de police. Apparemment, il s’est trouvé des hauts responsables de la police pour trouver ça normal! Ce qui dit assez l’étendue du pouvoir officieux dont dispose un conseiller présidentiel, plus proche du président que la plupart des ministres. Macron n’a rien inventé. De Gaulle avait en Foccart son vrai ministre des ex-colonies. Ce double exécutif fait partie des tares de la Ve République, dès sa naissance.

Mais les institutions ne suffisent pas à expliquer le vertige présidentiel. La faute en revient aussi à une partie des Français qui ont l’adulation aussi prompte que le rejet de l’objet adulé. En assistant aux meetings du candidat Macron, Le Plouc était frappé par l’enthousiasme hystérique qui l’enveloppait dans un grand manteau de dévotion. Il y avait dans cette frénésie amoureuse quelque chose de profondément obscène : un peuple qui s’abandonne au culte du chef. Comment de pas exploser ses plombs lorsqu’on reçoit un tel courant d’adulation ?

Et puis, «le canot de l’amour s’est brisé contre la vie courante» comme l’écrivait Vladimir Maïakovski dans sa dernière lettre avant de se donner la mort. A la dévotion succède alors la détestation, aussi folle l’une que l’autre. Il semble aujourd’hui que «le canot de l’amour» qui embarque Emmanuel Macron est en train de filer vers son opposé. Le yoyo dévotion-détestation n’est pas pour rien dans ce pessimisme propre aux Français que les sondages comparatifs avec les citoyens d’autres pays ont mis en exergue.

Toutefois, ce phénomène n’est pas partagé par tous les Français. On oublie trop souvent de rappeler qu’Emmanuel Macron n’a été élu que par défaut, face à une candidate d’une profonde médiocrité. L’actuel président n’a reçu que 43,6% des suffrages des électeurs inscrits. Quelque 34% du corps électoral, soit s’est abstenu, soit a voté blanc ou nul, malgré le risque Le Pen. Cela démontre qu’une bonne partie des Français attendent autre chose de la démocratie que l’émergence d’un roi en instance de guillotine. C’est le moment de leur proposer un autre type de gouvernance. Mais qui le fera ? Il ne faut pas compter sur Macron qui renforce encore le caractère monarchique de la présidence, ni sur les formations politiques qui restent engluées dans leurs calculs électoraux et n’ont de vision que celle de la taupe.

Le seul espoir se cache encore dans les replis du peuple. C’est de lui seul qu’il peut surgir.

Jean-Noël Cuénod

LA VIDEO INTEGRALE DE L'AUDITION DE GERARD COLLOMB AUJOURD'HUI

 

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28/06/2018

Macron s’encouble sur le tapis de la migration

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S’encoubler… Voilà un verbe tiré de l’arpitan[1]qu’Emmanuel Macron ferait bien d’intégrer dans sa nov’langue. Il signifie: se prendre les pieds dans quelque chose qui se trouve par terre. Alors que le président français se rend aujourd’hui à Bruxelles pour le sommet européen sur la migration, il s’est donc encoublé dans sa stratégie du «en même temps». 

Ni à gauche ni à droite, les deux en même temps… Macron est parvenu à l’Elysée grâce à cette démarche chaloupée et oxymorique. Il a donc voulu la reprendre pour tenter de gérer l’ingérable question des migrants. Ingérable, dans la mesure où la réalité est estompée par les fumées âcre et épaisse des fantasmes de tous ordres, voire de tous désordres.

A gauche : j’incrimine l’extrême droite au pouvoir en Italie en traitant le nouveau gouvernement transalpin d’ «irresponsable» et de «cynique» après son refus d’accueillir les réfugiés embarqués dans le bateau Aquarius. A droite : je jette l’opprobre sur l’ONG allemande Lifelineen l’accusant «de faire le jeu des passeurs» et en concluant ainsi ma diatribe : «C’est d’un cynisme absolu!»

Permettez cet aparté: Macron utilise le même qualificatif insultant – «cynique»! – pour fustiger le gouvernement italien et l’ONG allemande. Le président français maîtrise trop son verbe pour que cet emploi soit dû au hasard ou à la pauvreté lexicale. Emmanuel Macron n’est pas Nicolas Sarkozy. Il s’agit donc bien de renvoyer dos-à-dos l’extrême droite italienne qui rejette les réfugiés et l’organisation humanitaire qui vient à leur secours. L’objectif : se placer au centre, comme figure morale (salut la gauche) et rationnelle (bonjour la droite). Cela dit, on peut se demander si cette démarche n’est pas, elle aussi, cynique !

Mais en faisant l’habile, le président jupitérien s’est encoublé dans ses foudres. Le démagogiste Matteo Salvini, ministre ligard de l’Intérieur, n’a eu aucune peine pour lui répliquer que l’Italie avait accueilli bien plus de migrants que la France. Paris est d’autant plus mal placé pour faire la leçon que l’extrême droite transalpine a été portée au pouvoir, en grande partie à cause du manque de solidarité des pays européens (exceptée l’Allemagne) dans la prise en charge des migrants échoués sur les rives italiennes.

De l’autre côté, la réplique de l’ONG aux accusations d’Emmanuel Macron est tout aussi cinglante : «Aurions-nous dû laisser se noyer les migrants?» A cynique, cynique et demi.

Emmanuel Macron veut défendre le droit d’asile tout en verrouillant énergiquement ses frontières. Un choix aussi ambigu n’aurait été soutenable que s’il était accompagné d’explications détaillées et sereines. Le président aurait alors pu se hisser à la position de patron de l’Europe qu’il convoite depuis l’effacement d’Angela Merkel. Au lieu de cela, par ses fulminations intempestives et ses coups de menton à contretemps, il s’est mis à dos à la fois la partie humaniste des peuples européens et les tenants de la fermeture des frontières nationales. Un beau chenit comme l’on dit aussi en arpitan !

Jean-Noël Cuénod

[1]Langue originelle de type francoprovençal, propre à la Suisse romande, à la Savoie et au Val d’Aoste

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13/06/2018

La leçon de Kim Jong-un à Emmanuel Macron

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Qui aurait dit qu’un jour le dictateur le plus méprisé de la planète – pourtant, la concurrence est vive – serait considéré par le président de la première puissance mondiale comme un interlocuteur à caresser dans le sens de la brosse chevelue ? Comme un chef d’Etat si important que le dit président doit se déplacer à ses portes pour parler avec lui, d’homme à homme ?

A Singapour, Kim Jong-un apparaît comme le grand vainqueur du bras de fer que le tyran nord-coréen avait initié contre Donald Trump dès l’élection de ce dernier. Promenade en duo, secouage de raquettes présidentielles, pose en commun devant la postérité, c’est tout juste si Trump et Kim ne se sont pas précipités dans un french kiss fougueux, tels jadis les camarades Brejnev-Honecker. Kim Jong-un a donc réalisé l’inaccessible rêve de son grand-père et de son père : que la bolcho-dynastie soit reconnue comme partenaire à part entière par Washington.

Et pour obtenir ce résultat, la Brosse Infernale n’a pas eu besoin de signer un acte de contrition. La déclaration d’intention paraphée par Trump et Kim n’engage à rien et relève, même écrite, de la parole verbale. La voici :

  • Les Etats-Unis et la République populaire démocratique de Corée s’engagent à établir de nouvelles relations E.-U. – RPDC, conformément à la volonté de paix et de prospérité des peuples des deux pays.
  • Les Etats-Unis et la RPDC associeront leurs efforts pour bâtir un régime de paix durable et stable dans la péninsule coréenne.
  • Réaffirmant la déclaration de Panmunjom du 27 avril 2018, la RPDC s’engage à travailler à une complète dénucléarisation de la péninsule coréenne.
  • Les Etats-Unis et la RPDC s’engagent à restituer les restes des prisonniers de guerre et des portés disparus au combat, avec un rapatriement immédiat de ceux déjà identifiés.

Aucun calendrier, aucune contrainte. Trump adopte vis-à-vis du nucléaire Coréen l’attitude inverse que celle qu’il a opposée à l’endroit du nucléaire iranien. Et voilà le pire des régimes, celui des Kim, blanchi gratuitement par la Maison de même couleur.

Quel contraste avec le sort réservé par Donald aux chefs d’Etat du G7 : Emmanuel Macron, Justin Trudeau, Angela Merkel traités comme des valets de ranch, tout juste bons à recevoir des volées de coups de pieds aux fesses entre deux bordées d’injures !

 A cet égard, le président français ferait bien de prendre leçon sur le sanguinaire hérisson replet qui règne sur Pyongyang. Lorsque Trump a poussé sa trogne sur le devant de la scène internationale, Emmanuel Macron a cru bon lui réserver un accueil triomphal. Puis, en avril dernier, juste avant que les Etats-Unis se retirent de l’accord nucléaire avec l’Iran, Jupiter avait désamorcé sa foudre pour se faire tout miel et oindre de flatteries, de protestations d’amitiés et autres onguents onctueux l’ours à la tignasse jaune.

Dans l’esprit de Macron – si tant est que l’on puisse s’y glisser – ces jolies manières devaient inciter Trump à ne pas oublier qu’il avait ses fidèles alliés en Europe et qu’il serait du meilleur goût de les ménager ; qu’il se retire progressivement de l’accord iranien mais sans que cela nuise à l’Europe.

 Ces sucreries diplomatiques ont donc fait sur le président américain l’effet inverse. Il les a considérées comme autant de marques de faiblesse, provoquant chez lui une réaction de mépris vis-à-vis de ce frenchie aux manières chantournées de petit marquis parfumé. Rien de tel que les rudes bourrades entre vrais mecs dans les vapeurs du fumier.

Lorsqu’un porteur de bottes texanes rencontre un chausseur d’escarpins, on sait vite lequel des deux va boiter.

Kim Jong-un a pris le parti opposé. Provocation sur provocation. Et que je te menace d’envoyer des missiles nucléaires sur l’ile américaine de Guam. Et que je te traite Trump de « gâteux mentalement dérangé » (à Pyongyang, on ne craint pas le pléonasme), de « vieux fou », de « gangster », de « fripouille ». Tout heureux de trouver enfin un gus à sa mesure, Trump s’est mis en duo avec la Brosse Infernale : « Rocket man », « petit gros affameur de son peuple », « attend voir que je te balance ma big bombe pour t’éclater ». La température ayant grimpé juste là où il fallait, les duettistes ont pu changer d’octave : « Maintenant qu’on s’est bien engueulés, causons ».

Trump et Kim ne connaissent qu’une chose, le rapport de force dans toute sa brutalité. Ils sont donc faits pour s’entendre. La Brosse Infernale a bien jaugé son adversaire-partenaire. Il n’aime pas les petits Mickey tout faibles, Donald. Il apprécie qu’on lui résiste, ça le met en valeur, bien plus que de faire des ronds de jambes devant les costumes Smuggler ou, pis, les tailleurs Chanel. Et même, ça le rassure ; il se trouve en terrain plus adapté à sa démesure. Après tout, le monde impitoyable des dealers immobiliers est-il si différent de celui des propriétaires de la Corée du Nord, mis à part les exécutions de ministre au tir de missile ?

Emmanuel Macron est un tueur aux yeux bleus, mais à l’échelle de la politique française seulement. Pour s’imposer dans les rapports de force mondiaux, la ruse et les coups de billard à trois bandes ne suffisent pas. Il faut encore faire l’apprentissage de la brutalité. Monsieur Macron, il faudra chausser vos bottes texanes. Point besoin de les cirer.

Jean-Noël Cuénod

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29/05/2018

Le voile islamique à toute vapeur

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Est-il possible de débattre sur le port du voile islamique sans se déchirer ? Non sans doute, à ouïr la polémique en cascade née de l’intervention publique, tout voile dehors, de Maryam Pougetoux, présidente de l’UNEF (Union nationale des Etudiants de France) à l’Université de Paris-Sorbonne.

« Atteinte intolérable à la laïcité ! » accusent les adversaires de la syndicaliste étudiante. « Scandaleuse réaction de nature islamophobe ! » contre-attaquent ses défenseurs. Dans les deux camps, l’intelligence a fait désertion, semble-t-il. Intelligence, c’est-à-dire capacité à relier les choses entre elles.  

Révélateur de cet état d’abrutissement médiatique dans lequel nous sommes englués, tout le monde a oublié les propos que tenaient la dirigeante de l’UNEF pour ne garder en mémoire que ce bout de tissu dont elle s’est affublée. A la façon du taureau obnubilé par le chiffon rouge que le torero agite devant son mufle, nous fonçons tête baissée.

Alors, tentons de faire le tri, sans se bercer d’illusion : la flûte de la raison sera submergée par les grosses caisses des indignations réciproques. Prenons cette modeste démarche comme un exercice d’hygiène mentale par temps pollués.  

Tout d’abord, il convient, une fois de plus, de rappeler les trois piliers fondamentaux de la laïcité, au lieu de lui faire dire n’importe quoi, à savoir séparation de l’Etat des institutions confessionnelles, garantie de la liberté de conscience et neutralité de l’Etat à l’égard de toutes les confessions.

Par conséquent, lorsque Mme Pougetoux répond aux questions du journaliste de la chaîne télévisée M6 en étant voilée, la laïcité n’est pas violée. Elle représente un syndicat, organe non-étatique, et peut se présenter comme elle l’entend. La clameur publique aurait-elle retentit avec autant d’ardeur si elle avait arboré une croix huguenote, une médaille de la Vierge ou une étoile de David ?  

En revanche, à l’intérieur de son organisation, des militants seraient parfaitement en droit de lui reprocher son accoutrement, signe d’une appartenance confessionnelle qui n’est pas partagée par tous les adhérents, ceux-ci se trouvant ainsi propulsés dans un contexte religieux, étranger aux buts du syndicat.

Mais il ne s’agirait alors que d’une affaire interne au syndicat. Lorsque le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb reproche à Maryam Pougetoux de porter le voile, il sort de son rôle de représentant de l’Etat. Cela ne le regarderait que s’il était membre de l’UNEF ou que si Mme Pougetoux était fonctionnaire, ce qui n’est le cas ni de l’un (depuis au moins de nombreuses décennies !), ni de l’autre. Collomb ne fait qu’utiliser une de ses vieilles ficelles politicardes : allumer un feu pour que sa fumée occulte les vrais problèmes.

Cela dit, il ne faudrait pas que la dirigeante du syndicat nous prenne pour des truffes hallal. Ce n’est pas un simple foulard discrètement disposé sur ses cheveux qu’elle a choisi de mettre, mais une vêture qui couvre la tête et le corps comme une sorte d’uniforme. En France – et particulièrement dans le contexte qui est le sien depuis les attentats et la montée de l’islam radical – cette tenue n’est pas que religieuse, elle relève de l’emblème politique. Et c’est bien un message de cette nature que Maryam Pougetoux a voulu faire passer : « J’interviens sur le champ social français en tant que musulmane engagée et déterminée à promouvoir l’islam politique. » Peu importe les dénégations que pourraient émettre la dirigeante syndicale, c’est ce que chacun aura traduit du langage corporel qu’elle utilise. C’est une attitude qui doit aussi être appréhendée en fonction d’un autre contexte, celui de l’infiltration de militants salafistes à l’intérieur des syndicats[1].

Toutefois, Maryam Pougetoux est en droit de faire étalage de ses choix politiques, cela relève de la liberté d’expression la plus basique. Répétons-le, ce n’est qu’aux autres membres de l’UNEF de lui en faire éventuellement le reproche, en fonction des règles internes du syndicat. Nous sommes dans le même cas de figure que le port par un représentant syndical d’un maillot à l’effigie du Che ou d’une chemise frappée de la faucille et du marteau.

Le voile qui chiffonne Charlie-Hebdo

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Si la présidente de l’UNEF-Paris-Sorbonne est libre de s’entortiller dans son voile et d’affirmer son appartenance à l’islam politique, d’autres citoyens disposent de la même liberté pour lui reprocher son engagement ou s’en moquer. Charlie-Hebdo a usé de ce droit en mettant en « une » la caricature de Maryam Pougetoux. Aussitôt, l’hebdomadaire a essuyé une pluie d’accusations injustifiées.

Cette couverture relève-t-elle de l’« islamophobie » ? Ce mot est tellement farci d’ambiguïtés qu’il vaudrait mieux ne pas l’utiliser. Après tout, comme n’importe quelle opinion, chacun peut critiquer une confession, sans que ses fidèles se sentent automatiquement attaqués. Mais le mot « phobie » peut être pris dans le sens « haine pathologique » ce qui risque de le faire déborder du bassin des idées vers les pelouses pelées du racisme. Ce n’est plus seulement la religion qui est critiquée, cela relève de la légitime expression ; c’est aussi l’appartenance ethnique supposée de ses fidèles qui est visée, cela relève de l’illégitime discrimination.

Si on vilipende le pape en tant que religieux, nous restons dans le débat critique. Si on l’attaque en tant qu’Argentin, nous faisons acte de xénophobie.

Dans sa « une »,Charlie-Hebdo se moque de Maryam Pougetoux uniquement dans sa fonction de dirigeante de l’UNEF et en tant qu’elle fait la promotion d’une confession particulière. Dès lors, accuser l’hebdomadaire d’« islamophobie » n’est pas pertinent.

Dans cette polémique en cascade, il ressort que le ministre de l’intérieur n’a pas à se prononcer sur l’appartenance confessionnelle d’une citoyenne ou d’un citoyen, puisqu’il est le garant de la neutralité de l’Etat en la matière. Il ressort aussi que Charlie-Hebdo est parfaitement dans sa vocation de journal anticlérical en raillant le voile islamique d’une dirigeante syndicale.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Lire le blogue « Un Plouc chez les Bobos » du 30 novembre 2017 : « Comment les salafistes infiltrent les syndicats ».

17:50 Publié dans Laïcité, Politique française | Lien permanent | Commentaires (21) | Tags : islam, charlie-hebdo, voile, unef | |  Facebook | | |

02/05/2018

Les Blacks-Blocs, ces houligans de la politique-spectacle

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La mayonnaise du mouvement social commençait à prendre en France. Et voilà qu’en ce 1ermai 2018, les Blacks-Blocs envoient une giclée de vinaigre pour la faire tourner. Les revendications des cheminots, étudiants, enseignants, aides-soignants sont noyées par les scènes de violence orchestrées par les cagoulés. Qui demeurent parmi les alliés les plus fidèles des pouvoirs. (photo JNC)

Les blacks-blocs sont à la politique ce que les hooligans sont au foot : des accros à la montée d’adrénaline. Il n’y a pas de black-bloquisme. Dans cette nébuleuse aux idées confuses, certains semblent se réclamer de l’anarchisme tout en arborant des portraits du Che, alors que le régime castriste n’a cessé de réprimer les anarcho-syndicalistes cubains, voire en brandissant des portraits de Marx, l’implacable ennemi de l’anarchiste Bakounine. Aucune stratégie pour élaborer une vision politique, seule compte la tactique à opérer contre les flics. En fait, les Black-Blocs ont bien capté l’air du temps : ne pas penser, ça fatigue la tête ; mais bouger, bouger, ça réveille les endorphines.

Les Black-Blocs, ce n’est pas un mouvement, c’est une plateforme pour organiser des émeutes sans lendemain et qui s’estompent comme la fumée âcre des poubelles en feu. Elle n’est pas née d’aujourd’hui, cette plateforme, puisqu’elle apparaît au cours des années 1980 en Allemagne, s’est répandue au fil des manifs contre les réunions du G8 et ses divers avatars, s’est renforcée grâce aux réseaux sociaux nés des technologies.

La première fois que Le Plouc a été confronté, en tant que reporter, aux Blacks-Blocs remonte à dimanche 1erjuin 2003. Une centaine de milliers d’altermondialistes étaient venus de toute l’Europe pour protester contre la tenue du G8 à Evian. Bien entendu, c’est à Genève que les manifs se sont déroulées, les policiers français ayant bloqué la frontière. Sous l’égide du Forum social lémanique, de nombreux groupes altermondialistes s’étaient réunis plusieurs semaines auparavant afin de débattre des moyens à mettre en œuvre pour résister à la globalisation du capitalisme financier – la taxe Tobin entre autres – et pour organiser de façon non-violente l’opposition au G8, courroie de transmission interétatique de ladite globalisation. Il fallait éviter de tomber dans la violence des émeutes qui avaient endeuillé Gênes, deux ans plus tôt. Débats parfois confus, comme c’est le cas dans un tel contexte, mais le plus souvent riches et créatifs.

Il a suffi d’une ou deux centaines de Black-blocs pour enrayer ce processus. En multipliant les provocations, les destructions de commerces, les bris de vitrines, les incendies ici et là, les polit-hooligans ont semé l’émeute au centre de Genève pendant trois jours. Oubliées les stratégies anticapitalistes et les tactiques non-violentes. On ne parlait plus que de ça: la mise à sac d’une ville. Aussitôt, l’extrême-droite s’est posée en défenderesse des petits artisans victimes des déprédations. Et les dirigeants du G8 et les grands groupes économiques ne pouvaient que se réjouir de voir sombrer dans l’indifférence les idées les plus gênantes pour eux[1]. L’extrême-droite et l’hypercapitalisme financier inscrivaient sur leurs tableaux de score les autobuts marqués en leur faveur par les cagoulés. Ce qui était vrai, il y a quinze ans, se confirme aujourd’hui. Hier comme maintenant, ces antiautoritaires autoproclamés ne cessent d’imposer leurs volontés à la masse des manifestants, aux journalistes et à tous ceux qui n’adhèrent pas à leur tactique. L’autorité, ils ne la conçoivent qu’à leur service. Comme n’importe quel politicard véreux.

Ils illustrent cette vérité vieille comme la politique : les extrémistes d’une cause en sont les plus vaillants fossoyeurs.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Autre point commun entre le cortège contre le G8 à Genève en juin 2003 et le 1ermai 2018 à Paris : dans les deux cas, les gouvernements ont été accusés d’avoir plus ou moins volontairement laissé les blacks-blocs agir, avant d’ordonner les assauts des forces de l’ordre. A cela, à Genève comme à Paris, la réponse a été la même : au moins, on a évité le pire contrairement à Gênes (un mort et 600 blessés).

 

 

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12/03/2018

Surtout ne pas enterrer le clan Le Pen!

Après le Congrès du futur ex-Front national, Marine Le Pen verrouille son pouvoir interne et veut s’allier avec les autres partis europhobes pour « détruire l’Union européenne ». Le terrain paraît bien préparé pour Marion Maréchal-Le Pen. 

Le FN ­– qui deviendra peut-être RN - Rassemblement national si une majorité d’adhérents confirme cette appellation — a fait front bas depuis l’élection présidentielle de 2017. Démoralisé après la lamentable prestation télévisée de sa candidate face à Emmanuel Macron, le Font national a perdu plus de la moitié de ses effectifs, selon les chiffres donnés par ses dirigeants, et le quart de ses conseillers municipaux. Elue à l’Assemblée nationale, Marine Le Pen s’y est signalée par l’indigence de ses rares interventions, démontrant que son manque de maîtrise des dossiers n’était pas qu’un accident d’un soir.

Marine flotte

De plus, la ligne politique de la présidente du FN manque de consistance. Privée du cadre souverainiste que lui avait confectionné Florian Philippot, Marine Le Pen flotte. Continue-t-elle à prôner l’intervention étatique sur le plan économique ou glisse-t-elle vers une sorte de libéralisme tempéré de souverainisme ? Sur les sujets de société, elle ne partage guère les positions de sa nièce Marion Maréchal-Le Pen, proche de l’intégrisme catholique, contre le mariage gay et l’avortement. Mais à ce propos, Marine Le Pen semble ne pas avoir d’idées précises, ce qui est fâcheux pour un parti qui apprécie avant tout les positions tranchées

«Le poisson pourrit par la tête», à en croire ce dicton chinois. Néanmoins, le FN frétille encore, malgré Marine Le Pen. Et il ne faudrait surtout pas l’enterrer maintenant. Si à la surface de l’actualité, la conjoncture actuelle ne lui paraît pas favorable pour l’instant, le Front national ne profite pas moins d’un large courant de fond qui a propulsé la Lega Nord en Italie, le FPÖ en Autriche, le PiS en Pologne, la formation d’Orban en Hongrie, sans oublier Trump aux Etats-Unis comme l’a rappelé samedi à Lille Steve Bannon sous les acclamations de Marine Le Pen et de ses congressistes. Les ennuis présents du FN risquent fort de n’être que très passagers.

Tout d’abord, il s’est trouvé 10,6 millions de Français pour voter Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielles alors qu’elle avait démontré l’abyssale profondeur de son incompétence. Le FN peut donc compter sur une base électorale de 36%, même avec une candidate médiocre. Ce n’est pas rien. C’est même beaucoup.

Ensuite, en parti dynastique, le FN a assuré la relève avec la petite-fille du fondateur et nièce de la présidente, Marion Maréchal-Le Pen. A l’évidence, l’ancienne députée du Vaucluse a quitté la politique pour mieux y revenir comme le démontre sa stratégie minutieusement élaborée.

Marion Maréchal-Le Pen tisse sa toile

 Le 22 février dernier, Marion Maréchal-Le Pen a fait sensation en participant au grand congrès des conservateurs américains, le CPAC, et en lançant, façon Trump, son slogan «France d’abord». Depuis des années, sa tante Marine avait tenté en vain de participer au CPAC. Sa nièce a donc réussi là où la cheffe frontiste avait échoué. Il faut dire que cette dernière ne sait pas un mot d’anglais, contrairement à la benjamine du clan Le Pen.

Régulièrement, Marion Maréchal-Le Pen intervient dans des « tribunes libres », notamment à Valeurs Actuelles. Elle peut disposer de réseaux discrets influents au sein de la droite radicale française, notamment ceux activés par le groupe Audace qui réunit des entrepreneurs proches du Front national ainsi que par le mensuel L’Incorrect qui se veut passerelle entre Les Républicains et le Front national. Cette nièce vibrionnante vient aussi de lancer une «académie de sciences politiques» destinée à détecter les futurs dirigeants des droites dures françaises et à les former.

Contrairement à sa tante, Marion Maréchal-Le Pen dispose d’un cadre idéologique solide, inspiré par ce néomaurassisme très à la mode chez les jeunes intellectuels de la droite radicale française. Sur le plan économique, elle défend une vision libérale en donnant le primat de l’action privée sur l’action publique. Sur le plan des mœurs, elle se déclare contre l’avortement et la mariage gay et adhère aux conceptions des frontistes les plus engagés dans le catholicisme intégriste. Elle paraît encore plus ferme que sa tante dans la lutte contre l’immigration et sait jouer avec les mots de façon à ne pas être taxée de racisme, tout en faisant comprendre à son auditoire quel est l’objet de son racial ressentiment. Les militants frontistes l’ont bien compris puisque selon un récent sondage IFOP, 83% d’entre eux souhaitent son retour en politique.

Ce mélange de mœurs conservatrices, de rejet xénophobe, de protectionnisme contre les migrants et de libéralisme économique, c’est la marque de Marion Maréchal-Le Pen en France. Une marque dont Steve Bannon à Zurich a rappelé que son créateur n’était autre qu’un certain Christoph Blocher «Ce Trump d’avant Trump». 

Marine Le Pen verrouille son appareil

Le congrès de Lille fut surtout l’occasion pour Marine Le Pen de verrouiller son appareil à l’occasion de la révision des statuts. «Nous avions peut-être une gouvernance trop verticale. Nous allons donner plus d’autonomie aux fédérations. Mais plus d’autonomie, cela signifie plus de responsabilités», a-t-elle expliqué aux congressistes. En effet, ces statuts semblent donner plus d’air aux instances locales du parti ex-FN. Trompeuse apparence : le lien entre les responsables régionaux et les instances centrales, entièrement à la main de Marine Le Pen, seront plus directs. De plus, celle-ci dirigera elle-même les commissions les plus sensibles, surtout celles des investitures de candidats aux élections. 

La composition des différentes instances de direction relève également de dosages subtils. La patronne lepéniste s’est entourée de sa vieille garde rapprochée (Louis Aliot, Steve Briois, Jean-Lin Lacapelle, Gilbert Collard, etc.) mais en y ajoutant de jeunes dirigeants qui ont le profil et l’âge de Marion Maréchal-Le Pen, à l’instar de Nicolas Bay devenu proche de l’ancienne députée du Vaucluse. Sans doute pour assurer en douceur la transition dynastique entre la tante et la nièce.

Les canons de Marine braqués sur Bruxelles

Commencé dans la morosité, le congrès s’est achevé dans une humeur plus guillerette. Sans doute, le galvanisant discours de Steve Bannon tient-il sa part dans cette évolution. En faisant acclamer Marion Maréchal-Le Pen et en rappelant les succès italiens et autrichiens des «partis frères», l’ancien conseiller de Trump a réveillé les ardeurs frontistes. Cela dit, le choix d’un tel personnage incontrôlable et ouvertement raciste – même Trump a dû le virer – ne se situe pas vraiment dans la ligne de dédiabolisation que Marine Le Pen affirme poursuivre. Sans doute, cet aspect a-t-il pesé moins lourd que le bruit médiatique assuré par la présence à Lille de ce sulfureux mais efficace bateleur de réseaux.

Bannon a soulevé l’enthousiasme des congressistes en claironnant : Laissez-vous appeler racistes, xénophobes, portez-le comme un badge d'honneur. Parce que chaque jour, nous devenons plus forts et eux s'affaiblissent.  Nouveau nom. Vieille mentalité.

Sur la lancée de l’intervention de Steve Bannon, Marine Le Pen a dressé la cible principale, à part le président Macron, de son nouveau parti : l’Union européenne. «Avec les autres partis amis, nous pouvons obtenir la majorité des sièges au Parlement européen pour détruire de l’intérieur cette Union qui étouffe les nations afin de construire l’Union des Nations européennes; elle facilitera la collaboration entre nations souveraines, sans entraver leurs libertés». Le cap est donc fixé : les élections européennes de mai 2019 afin de dynamiter Bruxelles.

Jean–Noël Cuénod

15:14 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : marine le pen, steve bannon, fn, marion maréchal-le pen | |  Facebook | | |

21/02/2018

Merci, Laurent Wauquiez !

Loin de vilipender les propos lâchés par Laurent Wauquiez devant les étudiants de l’Ecole de Management de Lyon, Le Plouc tient à leur rendre hommage. Même si après son intervention, mardi soir à BFMTV, l’homme à la parka rouge s’est montré plutôt pâle. En fin de papier, voir la vidéo du commentaire décoiffant d’Alba Ventura sur RTL remettant le « bullshit » au milieu du fumier.

  • Merci, Laurent Wauquiez, d’avoir avoué que vos interventions sur les plateaux télévisés n’étaient que du « bullshit » (littéralement « merde de taureau » et plus figurativement « connerie »). On s’en était douté, notez bien. Mais cet éclair de lucidité, même tardif, doit être salué.
  • Merci d’avoir souligné, à propos de Gérald Darmanin, que la présomption d’innocence n’est qu’une fumistissime fumisterie ; si un jour vous en aviez besoin, souvenez-vous en.
  • Merci d’avoir évoqué le côté « guignol » des députés macroniens ; en matière de marionnettes et de pantins l’avis d’un expert est toujours bon à prendre.
  • Merci d’avoir dénoncé le pouvoir « dictatorial » du gouvernement vis-à-vis du parlement ; nul doute que vous changerez aussitôt ce triste état de fait si, par un de ces hasards farcesques que l’avenir se plaît à nous réserver, vous deveniez président.
  • Merci d’avoir révélé que Nicolas Sarkozy mettait son « gouvernement sur écoute » ; mais pourquoi ne pas l’avoir dit lorsqu’il était encore au pouvoir ?
  • Merci de vous être platement excusé auprès de lui en avouant que vous aviez dit n’importe quoi le concernant, car désormais on sait quoi penser de vos propos visant les autres cibles.
  • Merci de soutenir François Fillon maintenant qu’il est politiquement mort et de dénoncer la « cellule de démolition » de type macronien créée, selon vous, pour le trucider, sans nous fatiguer par l’apport de preuves corroborant vos dires.
  • Merci de nous avertir que votre camarade de parti Valérie Pécresse fait « des conneries », confirmant ainsi l’avis de ses opposants.
  • Merci de nous révéler que le Medef ne pense qu’à encaisser des subventions.
  • Merci de nous prévenir qu’ « il faut se lever tôt pour trouver du charisme à Angela Merkel » ; toutefois, il n’est pas sûr que le vôtre vous conduise à diriger une grande puissance européenne pendant plus de treize ans.
  • Merci de votre franchise mais pourquoi ordonner à vos auditeurs lyonnais ne pas en partager les fruits ?
  • Merci enfin de nous avoir démontré de façon irrécusable à quel point la classe politique relève plus de la haine voyoucrate que de l’engagement civique.

Jean-Noël Cuénod

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15/02/2018

A la langue corse, Macron préfère le franglais

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Alors que le président français refuse de donner un statut de co-officialité à la langue corse, même dans l’île où elle est parlée, sa présidence est marquée, à la fois par l’usage intense du franglais et la résurgence de mots français tombés en désuétude. Le pouvoir passe par un jeu de langues (Photo: Emmanuel Macron pendant son discours en Corse).

Pour expliquer son refus, Emmanuel Macron a fulminé cet argument jupitérien et bien dans sa ligne jacobine : « Dans la République française, il y a une seule langue officielle, le français ». Circulez, il n’y a rien à entendre ! Pourtant, la publication des actes officiels à la fois en français et en corse, dans la seule Ile de Beauté, n’empêcherait nullement notre langue de rester celle de la République. A cela, Macronpiter répliquerait sans doute qu’en octroyant cette modeste concession aux Corses, il devrait aussi satisfaire les revendications similaires des Bretons, des Alsaciens, des Occitans, des Savoyards. Et alors ? La langue du grand Molière disparaîtrait-elle si les textes officiels étaient publiés en français et en breton à Rennes, en français et en occitan à Toulouse, en français et en alsacien à Strasbourg, en français et en arpitan à Annecy ? De toute évidence, non. La Suisse connaît quatre langues officielles. Ni le français, ni l’allemand, ni l’italien pâtissent de cette situation, au contraire. Quant au romanche, son statut de co-officialité l’a peut-être sauvé de sa disparition, ce qui aurait été malheureux pour la richesse culturelle de la Suisse.         

« La langue a été le premier sédiment de la France, il est indispensable que nous gardions ce qui nous a fait » a proclamé Emmanuel Macron en Corse. Le français serait-il un sédiment si fragile qu’il serait pulvérisé en cas de co-officialité régionale ? C’est faire peu de cas de son capital culturel, incomparable par rapport aux langues régionales de la République. Notre langue resterait de toute façon prépondérante ; la France serait même perçue comme plus proche des populations qui forment ses marches.

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Macron l’oxymore

 Mais justement, cette proximité, le président semble la fuir. C’est sans doute l’un des ressorts qui motive sa décision concernant la Corse. A défaut qu’elle soit rare comme il en avait fait la promesse hâtive, la parole de Macronpiter reste distante. Le président déteste les collectivités territoriales qui s’interposent entre lui et « son » peuple, comme le démontre le triste sort fiscal qu’il leur a réservé et la condescendance dont il ne manque pas de faire preuve à l’égard de ces élus de la bouse. En cela, ce faux moderne reprend les vieilles habitudes de la Ve République. Paris doit garder la main sur les gueux, sinon, voyez-vous, c’est la chienlit comme le dirait de Gaulle. Autoriser la publication en Corse des textes officiels dans les deux langues, c’est céder un peu de pouvoir symbolique. Et ce peu-là est encore de trop.

Ce président, qui manie l’oxymore comme Poutine sa crosse de hockey, n’en est pas à une contradiction près. Vétilleux pour conserver la primauté absolue du français en Corse, il laisse grande ouverte la porte de la France à l’anglais et au franglais. Les correspondants étrangers – y compris les francophones – reçoivent des communications ministérielles en anglais ; les grands groupes français en font de même ; les ondes nous gavent les oreilles de chansons américaines et britanniques et même nombre de chanteurs de rock français éructent leurs borborygmes en émettant des sons anglomaniaques. Si la langue française est menacée, ce n’est certes pas par le corse !

Quant au franglais, c’est la novlangue du macronisme. Au soir du premier tour de l’élection présidentielle, Le Plouc avait assisté, Porte de Versailles, à la soirée organisée par les Macron’s. D’emblée, il fut pris en charge par des « helpers » qui en référaient à leur « boss », voire à leur CEO pour répondre à ses questions, alors que d’autres peaufinaient le « show » avec la « team ambiance ». Heureusement, pour mettre en liens les « process », « helpers » et « boss » recouraient à des « call conf ». Une vraie « strartup ». D’ailleurs, c’est la formule-clé de Macron : « Faire de la France une startup. »

Le franglais est aussi une arme de pouvoir pour Macron. En l’imposant à son mouvement, il cherche à le répandre à l’ensemble de la France afin d’accélérer l’insertion du pays dans l’économie globale de l’hypercapitalisme. D’où ce parler globish, devenu le patois de la République En Marche.

Mais le « boss », pardon, le président ne doit pas parler comme le vulgaire pékin qui milite pour lui. Emmanuel Macron – dont la culture est authentique et non haute en toc – sait tisser ses discours sur la trame de l’élégance française. Le président doit montrer qu’il est plus éduqué, plus intelligent que ses troupes et que ses interlocuteurs, heureux mortels qui reçoivent le don de sa Parole. Il utilise même des mots tombés en désuétude – perlimpinpin, galimatias etc. ; dans sa bouche, ils prennent une nouvelle vigueur. Macron s’est mis à l’école du général de Gaulle qui mobilisait d’anciennes formules, lesquelles, par leur sonorité et leur étrangeté, marquaient durablement les esprits. Cinquante-sept après, « le quarteron de généraux en retraite » qualifie toujours les auteurs du putsch d’Alger. Le « volapük » ou « la hargne, la grogne et la rogne » sont autant d’expressions qui flottent encore dans la mémoire des plus vieux.

Le corse banni de l’officialité, la grande ouverture anglomaniaque et le français châtié font partie intégrante de la stratégie macronienne. Au début, était le Verbe. Après Jupiter, Jéhovah. Carrément !

Jean-Noël Cuénod

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17/01/2018

ZAD- vers une nouvelle souveraineté libertaire et nomade?

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L’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes est considéré comme une victoire des zadistes. Mais ce bocage de Loire-Atlantique n’est pas le seul à être occupé par une ZAD (Zone à défendre). Ce phénomène est en train de tricoter une nouvelle notion : la souveraineté libertaire et nomade.

Le phénomène « ZAD » est tout sauf monolithique. Il est aussi divers que diffus et comprend des tendances idéologiques qui, souvent, ne partagent pas grand-chose entre elles. Les militants écologistes qui veulent sauver un biotope par la non-violence côtoient les « black block » dont l’idéologie se limite au cassage de flics ; entre les jeunes paysans qui expérimentent de nouvelles cultures « bio » et les squatters venus du milieu urbain qui ont de la campagne une idée aussi vague que les terrains de leurs quartiers, le dialogue a bien de la peine à embrayer. Dès lors, on ne saurait parler de « zadisme ». Et pourtant, à bien y réfléchir, ces « zadistes » politiquement et sociologiquement bigarrés reposent en des termes nouveaux cette notion qui est l’objet de toutes les attentions à l’heure de la globalisation : la souveraineté.

Un projet d’implantation d’un de ces monstrueux machins sortis des cartons à délires d’énarques et/ou de Louis XIV entrepreneuriaux menace-t-il un coin de France ? Il y a fort à parier que les diverses tribus zadistes vont aussitôt l’investir. Outre Notre-Dame-des-Landes, trois sites sont actuellement occupés par des zadistes de façon permanente :

  • Bois Lejuc dans la Meuse où une trentaine de militants s’opposent au projet de centre d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure, lieu considéré comme le plus brûlant par la maréchaussée ;
  • Roybon dans la Meuse, contre le projet de centre de vacances Center Parcs ;
  • Près de Strasbourg où la ZAD locale a installé des cabanes en bois depuis plusieurs mois pour protester contre un projet de contournement routier.

La Gendarmerie nationale a récemment communiqué aux médias que sa SDAO (Sous-direction de l’anticipation opérationnelle) a recensé une cinquantaine de lieux « zadables » dont douze sont considérés comme particulièrement sensibles ( voir la carte du Dauphiné Libéré– Cliquez pour l'agrandir).

C’est dire si le phénomène ne s’éteindra pas avec l’abandon du projet à Notre-Dame-des-Landes ; au contraire, le fait d’avoir coupé les ailes d’un aéroport risque plutôt d’en donner aux zadistes !

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La ZAD, comme expérience de nouveaux rapports humains

Comme nous l’avons vu, les tribus zadistes poursuivent des buts différents en occupant un site. Certains ne veulent que s’opposer à un projet dévoreur de nature ; d’autres, parfois les mêmes d’ailleurs, veulent profiter de cet espace ainsi « libéré » pour tenter des expériences nouvelles, en agriculture mais aussi en projets de société pour vivre autrement, sans les pressions de l’hypercapitalisme financier, des hiérarchies familiales et sociales, pour promouvoir d’autres types de comportement humain que ceux dictés par la consommation et le salariat.

Bien sûr, cela ne va pas sans frottement avec le voisinage qui ne voit pas forcément d’un œil tendre « ces anarchistes qui vont faire baisser le prix des terrains avec leurs conneries ». Toutefois, il existe aussi des voisins qui sont tout contents de voir que quelqu’un enfin s’oppose efficacement à un projet qui va leur entraîner moult désagréments. Mais ces différents peuvent s’aplanir avec le dialogue, comme le démontrent les expériences du Larzac et de Notre-Dame-des-Landes. C’est avec l’Etat que les zadistes engageront le bras-de-fer avec la souveraineté comme principal sujet de discorde.

Dans l’optique du gouvernement, il s’agit de « défendre l’Etat de droit dont il est le garant, vis-à-vis du peuple. Les zadistes occupent illégalement des terres qui ne leur appartiennent pas. Force restera à la loi. Que la ZAD dégage. Il ne s’agit pas d’un acte dicté par une tyrannie mais l’exécution de règles approuvées directement ou indirectement par le peuple ».

Les zadistes répliqueront : « C’est qui le peuple ? Les groupes d’intérêts commerciaux qui veulent installer un projet dangereux pour l’environnement et qui sont protégés par l’Etat ? Laissez-nous plutôt tenter des expériences de vie à côté de votre système. »

Mais l’Etat, quel que soit sa couleur politique, doit obéir à sa logique qui est d’appliquer des lois afin que le développement des intérêts commerciaux soit assuré. Qui dit nouvelles activités, dit embauches. Cela produit des recettes fiscales en plus et des chômeurs en moins. C’est tout bénéfice, et pour le gouvernement et pour les dirigeants économiques. L’ennui, c’est que les zadistes savent mieux que les fonctionnaires utiliser les réseaux sociaux. Et ils disposent désormais de troupes, disparates certes, mais jeunes et inventives. Les tribus zadistes apprennent chaque jour sur le tas à bricoler de nouveaux rapports humains et ils sont en train d’engranger un savoir social de plus en plus perfectionné. De plus, ils suscitent une certaine sympathie au sein d’une partie de la population. Dès lors, leurs installations tendent à perdurer ; à preuve, les onze ans de ZAD à Notre-Dame-des-Landes.

Lorsque l’Etat décide de sévir en mobilisant ses forces de l’ordre pour évacuer une ZAD, hop, les zadistes en occupent une autre afin de continuer de façon nomade l’expérimentation de leur souveraineté libertaire ! De ZAD en ZAD, c’est peut-être un nouveau type de social-écologisme qui est en train d’être inventé. On peut l’espérer. Ou pour certains, le redouter.

Jean-Noël Cuénod

18:12 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : notre-dame-des-landes, nddl, zad, france | |  Facebook | | |

20/12/2017

Mélenchon, l’helvétophobe primaire

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A l’Assemblée nationale, le chef de la France Insoumise fustige la Confédération à propos de la convention fiscale franco-suisse sur l’aéroport de Bâle-Mulhouse. Illustration d’une certaine détestation réciproque.

La discussion devait se dérouler dans l’apaisement à l’Assemblée nationale, lundi dernier. Après 68 ans de tergiversation, la France et la Suisse sont tombées d’accord sur le statut fiscal de l’aéroport commun aux deux pays, celui de Bâle-Mulhouse. Le parlement français l’a d’ailleurs accepté sans difficulté. Ne perdant jamais la moindre occasion de faire son intéressant, Jean-Luc Mélenchon a aussitôt saisi le prétexte de cette convention pour traîner la Suisse dans la boue, la traitant, entre autres, de «centre international du blanchiment de l’argent du sang».

Les médias français n’ont pas relevé la diatribe de l’helvétophobe primaire. Il faut dire que la plupart d’entre eux ont vis-à-vis de la Confédération l’incompréhension de la poule devant un couteau. Suisse, le couteau, évidemment. Ce qui ne simplifie pas la chose, avec toutes ces lames, ces tire-bouchons, ces cantons, ces communes, ces pouvoirs multiples…

Les médias suisses, en revanche, n’ont pas manqué de jeter Méluche dans un sac d’opprobre pour le flanquer dans l’une de ces stations d’épuration que les Français ont eu tant de peine à installer dans la partie lémanique qui leur est dévolue. C’est faire beaucoup d’honneur à un feu de bouche dont le chantre du chavisme gaulois est coutumier.

A mes compatriotes suisses courroucés, je ferai remarquer que si nous trainons cette réputation détestable de receleurs mondialisés, nous le devons surtout à nos banquiers qui se sont comportés comme des voyous prédateurs et cupides pendant trop longtemps et qui n’ont cédé que sous la pression du géant américain.

Cela dit, si ledit géant s’est attaqué à la finance helvétique, c’est parce que cette place était devenue contraire à ses intérêts après l’effondrement de l’empire soviétique. N’y voyez aucun accès inopiné de pureté morale.

La Suisse bancaire n’est donc plus ce qu’elle était. Si Mélenchon veut dénoncer d’autres «centres internationaux de blanchiment», la tâche ne lui manquera pas, au sein même de l’Union européenne : Irlande, Pays-Bas, Luxembourg, Autriche. Il pourrait même dénoncer les Etats-Unis. En tapant sur la seule Confédération, Mélenchon a une guerre financière de retard. Au moins!

Alors pourquoi la Suisse ? Il ne faut pas dédaigner le côté pratique pour l’imprécateur de manipuler des clichés, même s’ils sont éculés. Méluche ne s’embarrasse jamais de ce genre de détails. Mais la sortie mélenchonienne s’inscrit également dans un contexte plus vaste.

Mélenchon helvétophobe contre MCG francophobe

Le Plouc est certes mononational helvète mais il n’a jamais cessé de faire des va-et-vient entre la Suisse romande et la France. Et constate que des deux côtés, s’est installée une forme larvée de détestation réciproque, mêlée d’indifférences, d’incompréhensions et de mépris. La francophobie est même devenue le fonds de commerce électoral du Mouvement des Citoyens Genevois (MCG) qui a érigé les propos d’après-boire au rang d’idéologie et le débat politique au niveau, non pas des pâquerettes, mais de leurs racines.

Notez bien que cette ambiance maussade ne concerne que la Suisse romande. Les Suisses alémaniques et italophones, eux, ne pensent strictement rien de la France. Peut-être même nourrissent-ils vis-à-vis de l’Allemagne et de l’Italie une grogne de même nature. La Suisse s’est construite en grande partie pour éviter que ses grands voisins empiètent sur son indépendance.  Ça laisse des traces.

Les relations qu’entretiennent les Suisses romands avec la France sont forcément ambiguës. Une grande partie de leurs ancêtres – à Genève, Neuchâtel, Vaud – avaient fui les massacres perpétrés par la monarchie française contre les protestants. Dès lors, des récits familiaux se sont élaborés en donnant de la France une image particulièrement déplaisante. La Saint-Barthélemy, c’est loin, certes. Et les descendants des Huguenots ont oublié les événements historiques. Mais de ces récits familiaux, il reste toujours une sorte de musique aigrelette qui attend, tapie dans l’inconscient, d’être réveillée par un fait d’actualité. Et la musique aigrelette peut alors se transformer en fanfare.

Malgré tout, l’Histoire détrompe souvent ses caricatures. Les Genevois viennent de célébrer l’Escalade de 1602. Ainsi, Genève, qui n’était pas encore suisse, a victorieusement repoussé les assauts de la Savoie, qui n’était pas encore française. Or, le plus solide soutien des Genevois n’était autre que le Roi de France Henri IV, un ex-protestant qui, il est vrai, craignait aussi que le Duc de Savoie Charles-Emmanuel ne convoitât son trône. Le Vert Galant avait massé des troupes à proximité de Genève pour la libérer au cas où elle aurait été prise par le Duc.

Et si Napoléon Bonaparte a jeté l’Helvétie dans le chaudron des guerres impériales, il a aussi établi les fondations de la Suisse moderne en rédigeant son Acte de Médiation.

Quant à la France, sa culture n’aurait pas la même saveur sans l’apport de Jean-Jacques Rousseau, Germaine de Staël, Benjamin Constant, Amiel, Blaise Cendrars, Le Corbusier, Jean-Luc Godard, Alberto Giacometti. Sans oublier que la Tour Eiffel aurait dû s’appeler Tour Koechlin, du nom de son concepteur franco-suisse.

Les caricatures populistes, genre Mélenchon ou façon MCG, qui défigurent le pays voisin font plaisir aux réseaux sociaux. Mais elles rongent petit à petit, les liens mutuels. C’est pourquoi les politiciens qui s’y adonnent sont de malfaisants irresponsables. Car, ils ne changeront jamais la géographie. Impossible de placer Mulhouse dans les Pyrénées. Ou Annemasse sous les Tropiques. Nous sommes condamnés à nous entendre. Et surtout à nous écouter pour que les propos phobiques tombent dans la seule oreille qui leur vaille, celle des sourds.

Jean-Noël Cuénod

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08/11/2017

Plenel-Ramadan: diversion et fausse polémique

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Les médias éprouvent la fâcheuse tendance à se lancer dans de fausses polémiques, comme le démontre l’«affaire» Plenel-Ramadan. Elles ont l’avantage d’élever le taux d’UBM (Unité de Bruit Médiatique) et l’inconvénient d’occulter les véritables enjeux de société. Mais peu importe l’inconvénient. Il paraît que marcher dans le beuze porte bonheur.

Dernier avatar : l’actuelle « une » de Charlie-Hebdo caricaturant Plenel et l’accusant de ne rien savoir à propos des accusations de viols qui visent Tariq Ramadan. Ce qui est sous-entendu par ce dessin, c’est qu’Edwy Plenel ayant voulu poursuivre un dialogue avec l’islamologue genevois, il en aurait couvert les turpitudes. Sous-entendu lancé sans la moindre amorce de preuve.

C’est le syllogisme à la Trump : Ramadan est un vilain. Plenel cause avec Ramadan. Donc Plenel est un vilain. Voilà dans quelle vase intellectuelle a sombré le débat entre médias en France !

Les accusations contre Tariq Ramadan viennent d’être révélées par les victimes à la faveur de la vague salutaire qui s’est levée dès l’affaire Weinstein connue. Ni Mediapart, ni le Canard Enchaîné, ni Charlie-Hebdo, ni Valeurs Actuelles, ni les autres ne le savaient avant cela. Ou alors, ils le savaient et se sont tous tus. Youpi, un complot, un !

 En redescendant tout en bas de l’échelle, Le Plouc a lui aussi interviewé à plusieurs reprises Tariq Ramadan dans les années 90 et début 2000. A cette occasion, il n’a reçu aucun message, anonyme ou non, aucun coup de fil, anonyme ou non dénonçant les agissements qui sont aujourd’hui reprochés à l’islamologue. Cela ne signifie rien d’autres qu’à l’époque, ils n’étaient pas connus, ce qui n’invalide nullement les accusations d’aujourd’hui.

Désormais, il appartient aux justices suisse et française de jeter la lumière sur les très graves reproches dont Tariq Ramadan est l’objet et aux journalistes – aux vrais journalistes – qui enquêtent à ce propos d’accomplir leur travail comme ils l’ont toujours fait. A cet égard, Le Plouc recommande les excellents papiers que consacre sa collègue Sophie Roselli à cette affaire et qui paraissent dans la Tribune de Genève.

Plenel-Ramadan : on occulte les vrais problèmes

L’actuelle polémique dirigée contre Medipart et Edwy Plenel est d’autant plus navrante qu’elle fait diversion en occultant les deux véritables sujets : la cause des femmes et le dialogue avec les musulmans en France, en Suisse et dans les autres pays d’Europe. Malgré leurs désaccords ponctuels, Charlie-Hebdo et Mediapart partagent les mêmes valeurs républicaines. Créer un faux débat dans ce camp, ne peut que l’affaiblir et réjouir ses ennemis, les islamistes radicaux qui cherchent à créer des poches de résistance à la laïcité, ainsi que les machistes qui mènent leur combat d’arrière-garde contre le féminisme.

Jean-Noël Cuénod

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27/09/2017

Pourquoi tant d’amour en politique ? (+Vidéo)

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 Embrassade entre Brejnev et le patron de l'Allemagne de l'Est Honecker. La guerre n'était pas froide pour tout le monde.

C’est devenu un tic et même un média-tic. Chaque fois que le sujet de l’Europe est abordé, les médias hexagonaux glorifient le « couple franco-allemand ». A l’issue du discours d’Emmanuel Macron à la Sorbonne, les débordements conjugaux gaulo-teutons n’ont pas manqué d’envahir gazettes, numériques ou non, boites à babil et étranges lucarnes[1]. Mais pourquoi tant d’amour en politique ?

Cette passion française pour le voisin germanique n’est d’ailleurs guère partagée. A l’image du couple, les médias d’outre-Rhin préfèrent celle du « moteur franco-allemand ». Mercédès plutôt que Pénélope.

La Françallemagne n’est pas le seul domaine qui voit fleurir les métaphores amoureuses. Dès qu’un président français entretient de bonnes relations avec un autre chef d’Etat, la sphère politico-médiatique évoque aussitôt un « flirt » (moult télés et radios ont même parlé d’un « flirt entre Macron et Trump », c’est dire si la métaphore est filée dans ses derniers retranchements !) ; une « idylle, si le « flirt » devient plus poussé ; voire des « fiançailles » si l’« idylle » est en voie de d’être consommée. Et si elle est consumée ? Eh bien, les gazettes déploreront le « désamour » qui commence à s’installer entre les deux pays et craindront une « rupture » et même un « divorce » ! Sortez vos mouchoirs… Mais rassurons-nous d’emblée car, les mœurs évoluant, les « ménages à trois » deviennent plus fréquents, à l’instar de ce titre du Monde : « La Chine et la France dans un ménage à trois avec l’Afrique ». La polygamie et la polyandrie ne sont pas loin.

Il fut un temps où ce genre de clichés cucul-la-praline était l’objet d’une traque impitoyable de la part des correcteurs. Aujourd’hui, ces derniers sont de moins en moins nombreux, quand ils n’ont pas disparu. Hélas ! Mais ce phénomène n’explique pas à lui seul cette fâcheuse tendance à ramener les débats politiques sur le terrain de l’affectivité et des relations conjugales ou extraconjugales. Comme si la politique devait rester claquemurée dans les alcôves et chambres à coucher.

Je vois d’ici les machos piétiner sur leurs gros sabots et mettre ce sentimentalisme journalistique sur le compte de la féminisation de la profession. Rien n’est plus faux ; les hommes se montrent tout aussi prompts que leurs consœurs à nous servir du sirop de mièvrerie. Ce n’est pas une affaire de genres mais plutôt de formation et, surtout, de climat idéologique.

L’amour sorcier du pouvoir

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Jadis, les journalistes venaient des horizons les plus divers. Certains sortaient des facs de lettres, de droit, d’économie, ou même de théologie, voire de professions aussi variées que la comptabilité, les assurances etc. D’autres provenaient de la filière des typos. Chacun arrivait donc avec son bagage particulier pour accomplir son stage et disposait des résistances naturelles pour éviter le formatage. Aujourd’hui, une grande partie des journalistes, voire la majorité, s’est coulée directement dans le moule des écoles professionnelles, sans avoir disposé de ce temps d’expériences d’adulte hors de la sphère des médias. D’où risques accrus de formatage qui induit les uns et les autres à se copier.

Cela dit, des causes plus profondes expliquent sans doute cette omniprésence de la métaphore sentimentale. Elle permet de distraire les citoyens en posant un voile de mariée sur la réalité des rapports de force politiques. Chaque époque à ses contradictions. La nôtre consiste à mettre en scène la violence et à prôner l’euphémisme consensuel dès que le pouvoir est en jeu. La violence développe un aspect hypnotique qui est utilisé par la publicité pour faire tourner la machine commerciale. Mais dès qu’il s’agit d’interventions sur le terrain politique, la violence doit retourner à la niche, de peur qu’elle embrase toute la société. D’où la tentation de dédramatiser les jeux de pouvoirs en les érotisant. Dans cet exercice, la France semble mieux armée, de par sa longue culture courtoise, que d’autres sociétés plus rugueuses. La métaphore sentimentale en politique permet donc de contenir la violence sous-jacente dès qu’il s’agit de rapports de force.

 Mais elle peut aussi aller à fin opposée. La sphère médiatique, en réduisant tout à la sentimentalité, risque d’attirer le contraire de celle-ci, la haine. Le tout est donc de faire preuve de mesure en disant les choses telles qu’elles sont, sans chichi. Evidemment, ce n’est pas très sexy.

Jean-Noël Cuénod

VIDEO

Et un petit coup de « Foule sentimentale » pour la route !

 

[1] Hommage à l’inventeur des deux dernières formules, l’ancien directeur du Canard Enchaîné, feu Roger Fressoz, alias André Ribaud, inoubliable rédacteur de la chronique des années gaulliennes, « La Cour ».

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22/09/2017

Ni gauche ni droite, la fumisterie fait long feu

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Associer le flamboyant président Emmanuel Macron au malencontreux démissionnaire du FN Florian Philippot semble pour le moins audacieux. Ils présentent pourtant un point commun : chacun dans son camp et à sa manière a promu la notion de « ni gauche ni droite ». La fumisterie aujourd’hui fait long feu (dessin d'Acé).

Macron a associé à son « ni gauche ni droite », un concept publicitaire qui lui a permis de marcher sur les deux trottoirs en même temps, le fameux « et de gauche et de droite ». Premier temps : en bolidant sur l’autoroute vers le pouvoir, je refuse d’être borné par le classique clivage de la politique (ni gauche ni droite). Second temps : pour ma com’, je pioche ici à gauche, là à droite pour réaliser la synergie dans les urnes (et de gauche et à droite). Une soustraction accolée à une addition. Le macronisme est un oxymore idéologico-arithmétique. Ce mythe a pulsé à plein régime durant les élections présidentielle et législative. Mais, rançon de cette gloire éphémère, Président Toutneuf, risque de cumuler les mécontentements chez ses électeurs des deux camps. D’où l’actuel effondrement de sa cote de popularité. Mais souvent sondage varie, bien fol qui s’y fie. Ce n’est point cet aspect qui a fait tomber les masques macroniens.

Maintenant que ses réformes se précisent et commencent à entrer dans la viande sociale, le président apparaît pour ce qu’il est, à savoir un chef d’Etat représentant la droite libérale. Ce n’est pas lui faire injure, c’est tout simplement dresser un constat qui tombe sous le coup de l’évidence.

Les premières mesures d’Emmanuel Macron dessinent ce qui figurait bien dans son programme mais que ses électeurs de gauche n’ont pas voulu percevoir. Il s’agit d’accepter et de faire accepter le capitalisme financier-globalisé comme une fatalité aussi incontournable qu’indépassable et de préparer les Français à s’y adapter. Pour Macron, s’opposer à cette réalité est vain ; ne nous ferait que perdre du temps et de l’énergie. Il n’y a pas d’alternative, air connu depuis Margaret Thatcher et sa « Tina ». L’important est de donner toute facilité aux entreprises pour qu’elles se coulent dans le moule du capitalisme financier-globalisé. Le sort des salariés est secondaire. Il s’agit pour eux d’admettre que la précarité de l’emploi et les baisses de salaires seront le prix à payer pour une reprise économique qui annoncerait la fin du chômage de masse. Il y aurait moins de chômeurs et davantage de salariés sous-payés, un peu comme en Allemagne. La droite française en rêvait, Macron est en train de le réaliser. Dès lors, l’Hexagone retrouve le bon vieux clivage gauche-droite bien tranché, avec Jean-Luc Mélenchon comme seul opposant digne de ce nom. Un clivage qui n’avait jamais disparu mais qui fut occulté par les fumées macroniennes.

Clivage politique fondamental

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Emmanuel Macron ne devait sans doute pas croire à son « ni-gauche-ni-droite-et-de-droite-et-de-gauche ». En revanche, il est vraisemblable que Florian Philippot, lui, comptait bien imposer son « ni gauche ni droite » au Front national. Après tout, ce n’est pas Philippot qui a inventé ce slogan; il figurait sur les affiches frontistes dès les années 1990 (c’était d’ailleurs durant les années 1930, le slogan du Parti populaire français-PPF, le parti fasciste de l’ex-communiste Jacques Doriot-voir la photo d’une affiche du PPF pour célébrer le 1er Mai).ppf.gif

Venant de la gauche souverainiste de Jean-Pierre Chevènement,  Philippot n’a pas manqué de l’exhumer. Il a convaincu Marine Le Pen du bien-fondé de cette renaissance. La frontiste était d’autant plus convaincue des opportunités offertes par cette ligne politique qu’elle voulait conforter et développer ses positions électorales au sein des ouvriers. De plus, son implantation dans le Nord de la France, terre jusqu’alors fortement ancrée à gauche, ne pouvait que la conduire à prendre cette posture. Que d’aucuns qualifieront d’imposture !

Ce Front national « ni gauche ni droite » devait présenter à l’électorat populaire une offre qui, grosso modo, copiait le programme économique et social de la France Insoumise mais en y ajoutant la touche frontiste, à savoir la lutte contre l’immigration, et en faisant la promotion de la souveraineté monétaire, dada de Florian Philippot. La tactique aurait pu se révéler payante ; avec 10,6 millions de voix captées au second tour de la présidentielle par Marine Le Pen, elle a d’ailleurs failli réussir. L’élan n’a été brisé que par l’effarante prestation de la cheffe frontiste lors de son débat avec Emmanuel Macron. Nous revenons de loin. Ne l’oublions pas.

Ce calamiteux (pour le FN, bien sûr !) débat a eu pour conséquence de donner aux frontistes opposés à Phillipot et à sa ligne politique le prétexte pour l’éliminer puisqu’il était chargé de préparer Marine Le Pen à l’affrontement télévisuel. Dès lors, sous l’impulsion de l’aile nationale-libérale-conservatrice du FN, le parti du clan Le Pen vient d’éjecter Florian Philippot et avec lui sa ligne « ni gauche ni droite », son souverainisme monétaire qui a fait tant peur aux épargnants et aux retraités.

Le Front national va donc en revenir à la défense du libéralisme économique tout en s’opposant au libéralisme des mœurs et en accentuant la propagande xénophobe. Bref, le FN va retrouver ce bassin d’extrême-droite – où barbote, notamment, l’UDC suisse – sans chercher à faire le grand écart avec l’autre extrême.

Ces dernières semaines auront eu le mérite de nous rappeler que le clivage gauche-droite n’est pas qu’une vague idée parmi d’autres. Il est le fondement même de la politique.

 Jean-Noël Cuénod

17:24 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : politique, france, macron, philippot, gauche, droite, fn | |  Facebook | | |

02/09/2017

Un statut pour le Premier Chien de France !

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Nemo, Labrador d'Etat.

Nul en France n’ignore le nom du chien adopté par Emmanuel Macron, Nemo, ni son destin tourmenté de labrador croisé griffon abandonné à Tulle. A Tulle, ville du prédécesseur ! Tout un programme ! Nemo s’inscrit donc dans la longue liste des chiens présidentiels. Mais voilà qu’une lacune béante s’ouvre sous ses pattes : le Premier Chien de France n’a pas de statut.

Vous allez m’accuser de sombrer dans le mauvais goût le plus indigne en faisant ainsi allusion au statut de Première Dame de France qui a retenu l’attention des médias bien plus que les ordonnances sur la loi Travail. Certes. Mais êtes-vous conscients du rôle éminent tenu par la gente canine dans l’Histoire ?

 Les « chiens blancs du Roy » étaient bichonnés par Henri II – qui s’occupait personnellement de leur nourriture – François 1er, Henri IV et Louis XIV. Charles IX allait même jusqu’à partager ses repas, son bain et sa couche avec sa chienne Courte (on ne sait ce que la Reine Elisabeth d’Autriche en pensait). L’auteur des Animaux Célèbres (Editions Arléa), Michel Pastoureau, nous apprend que Courte était revêtue « d’un vêtement de velours vert qu’un valet lui enfilait au moment du coucher. »

La monarchie présidentielle ne pouvait faire moins. Passons sur Bébé, le canard que Jules Grévy chérissait en lui donnant chaque jour à manger dans les jardins de l’Elysée. Les canards, surtout enchaînés, portent la guigne aux présidents. Charles de Gaulle, malgré son affection pour Rasemotte – le gorgi offert ­par l’inévitable Reine d’Angleterre – et pour son matou Grigri, n’avait pas gardé à l’Elysée ces deux dignes représentants du règne animal; ils devaient rester dans la propriété privée, à La Boisserie, Colombey-les-deux-Eglises. Il faut ajouter aussitôt que de Gaulle et tante Yvonne préféraient nettement le charme barrésien de leur propriété chaumontaise aux ombres pécheresses du Palais de la Pompadour.

A partir de Georges Pompidou, l’Elysée a connu le règne du labrador obligatoire. Etonnante prescience du deuxième président de la Ve République, le spécimen initial de la dynastie labradorienne a été baptisé Jupiter, ce qui doit sonner comme du Mozart aux oreilles macroniennes. L’Histoire retiendra que Jupiter était un mâle couleur chocolat.

Son successeur Valéry Giscard d’Estaing aimait à se faire photographier aux côtés de Jugurtha et Samba. François Hollande n’avait d’yeux que pour Philae.

Mais c’est Baltique, chantée par Renaud, qui restera gravée dans les mémoires. Chienne inséparable de François Mitterrand. Inséparable jusque dans le deuil. Les caméras avaient diffusé le regard désespéré de Baltique suivant le cercueil de son maître. Grand bouffeur de curés (entre autres), l’ancien ministre du Budget Michel Charasse, s’était porté volontaire pour consoler la chienne devant le porche de l’Eglise de Jarnac pendant que se déroulait la messe de sépulture (photo).   

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Figure sympathique, de caractère affable, tout en gardant un certain mordant pour les méchantes gens, le labrador est aussi connu pour son flair incomparable, qualité indispensable si l’on veut réussir en politique. Pour susciter l’attention attendrie des lecteurs de Paris-Match, il n’y a pas mieux que le labrador. Et Macron, qui n’en manque pas, de flair, ne saurait y déroger. Avec juste un brin de symbolique pour le différencier. Nemo n’est pas un labrador de pure race ; il est croisé avec un griffon. C’est la touche roturière et républicaine. Et il n’a pas été offert par un roi ou un chef d’Etat mais recueilli dans un refuge de la SPA. Ça, c’est de la story, comme l’on dit en macranglais !

Cela dit, en Macronie, la roture atteint très vite ses limites. Il faut entourer l’entourage de statuts (et de statues). Comme à Versailles. Dès lors, chacun s’étonne qu’un collège de juristes n’ait pas encore rédigé pour Nemo, le statut de Premier Chien de France. Voilà qui ferait enfin transparence sur un domaine privilégié de la fonction présidentielle. Sur quel budget sont prélevées les fournitures de croquettes, de boulettes, d’os à mâcher, de jouets, de gamelles et de coussins ? Quelle chambre de l’Elysée est-elle attribuée au Premier Chien ? Qui a été nommé préposé au ramassage de ses crottes ? Qui lave ses gamelles ? Bénéficie-t-il de gardes du corps sous forme de bergers allemands ? Nous voulons tout savoir !

Nemo nous appartient tous un peu. C’est un Labrador d’Etat. Présence rassurante et fraiche qui déambule dans cette sphère politique où l’on se regarde en chiens, certes, mais de faïence. Présence humaine dans un monde de chiens.

Jean-Noël Cuénod

VIDÉO


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26/08/2017

La politique est-elle une folie comme une autre ?

terrorisme,politique,psychiatrie,folieLorsque la politique ne sait pas par quel bout prendre un problème, elle se tourne souvent vers la psychiatrie. La lutte contre le terrorisme djihadiste vit actuellement cette phase. Ceux qui la mènent ont désormais « la folie en tête », même si nous sommes loin du Temps des Cerises. Il faut dire que folie et politique n’ont jamais cessé de s'entrecroiser. Pour le pire. Mais pas toujours (ci-contre, extrait du tableau de Jérôme Bosch, "La Nef des Fous").

A la suite de la série des attentats en Catalogne, en Finlande et à Marseille, le ministre français Gérard Collomb a déclaré le 21 août dernier que le gouvernement était en train de mener une réflexion pour « mobiliser l’ensemble des hôpitaux psychiatriques et des psychiatres libéraux de manière à essayer de parer à la menace terroriste. »  Ces propos ont valu au ministre d’Etat une volée de bois verts de la part des blouses blanches. Proposition irréaliste à leurs yeux, compte tenu des rigueurs du secret médical garant de la relation patient-soignant, base de tout traitement.

Et voilà le gros bon sens qui débarque : « Le secret médical, c’est de la dentelle pour Bobos, à sacrifier tout de suite lorsqu’il s’agit de sauver des vies humaines et de prévenir des actes terroristes. »

Le gros bon sens se fout le sabot dans l’œil (et ça fait mal !). Ni en France, ni en Suisse, ni en Allemagne, ni dans d’autres pays démocratiques le secret médical n’est absolu ; un psychiatre peut passer outre pour prévenir un danger imminent qui serait causé par un de ses patients radicalisés. Il s’agit donc de parer à une catastrophe sur le point de survenir et non pas de vider de sa substance le secret médical. D’ailleurs, on ne voit pas en quoi inonder la police et la justice de rapports médicaux sur les délires des patients serait efficace, sinon à noyer les enquêteurs sous un flot d’éléments non pertinents.

D’après le ministre Gérard Collomb, « à peu près un tiers » des suspects figurant au Fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation « présentent des troubles psychologiques. » De quelle nature sont « ces troubles psychologiques » ? Sont-ils bénins ou graves ? S’agit-il de délirants ? De personnes souffrant d’une maladie mentale attestée comme telle par le corps médical ? Ou alors un vague mal-être ? Mystère et poudre de perlin-pin-pin. C’est un peu fou, non ? Sur BFMTV, le professeur Jean-Louis Senon précise que « toutes les études internationales montrent qu’il y a une très faible proportion de malades mentaux parmi les terroristes : entre 4% et 7% ».

Si le médecin traitant ne doit dénoncer son patient qu’en cas de passage imminent à l’acte terroriste, cela ne signifie pas que le psychiatre n’a pas son rôle à jouer dans la lutte contre le djihadisme. Mais alors en tant qu’expert, comme l’explique dans une interview parue dans Ouest-France (pour la lire entièrement cliquer ici), le docteur Gérard Lopez, psychiatre et expert judiciaire près la Cour d’Appel de Paris :

Détecter les fichés S ou les personnes interpellées qui passeront à l’acte, c’est possible. Pour cela, il faut construire un outil basé sur un panel (éventail en français-NdT) représentatif de sujets présumés djihadistes, dont certains sont passés à l’acte et d’autres pas. À partir de ces deux populations, il est possible de déterminer les critères qui différencient celui qui passera à l’acte de celui qui ne le fera pas, avec une marge d’erreur déterminée.

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(Ci-dessus, extrait du tableau de Jérôme Bosch, "La Nef des Fous")

La folie dans les grands moments de l’Histoire

Généralement, on distingue trois types de terroristes ; le premier : les soldats de Daech bien formé militairement ; le deuxième : les terroristes de la catégorie « amateurs » au comportement déséquilibrés et dont les actes sont revendiqués par Daech ; le troisième : les « esprits faibles », pour reprendre l’expression du ministre Collomb, qui, sans que leur acte soit l’objet d’une revendication terroriste, imite le mode opératoire des djihadistes (ce fut le cas de l’automobiliste qui a foncé sur la foule à Marseille le 21 août dernier, causant la mort d’une personne). Mais en réalité, la zone entre troubles psychiques ­– notion floue en elle-même – et les actes terroristes restera toujours embrumée. Car ne relève-t-elle pas de la folie, la démarche du soldat de Daech qui se fait exploser en tuant des inconnus dans l’espoir de rejoindre Allah et ses 72 vierges ? La même interrogation peut être servie, en changeant les termes, pour les SS, pour Hitler, voire pour les millions d’Allemands qui l’ont élu en 1933 et pour bien d’autres situations historiques. La folie est aussi pleine de ruse. Pour assouvir ses délires, elle use de la raison. Rien n’est plus rationnel que l’appareil d’extermination d’Auschwitz.

La folie n’a manqué aucun des grands moments de l’Histoire. Elle était présente à Rome lorsque Caligula a nommé sénateur son cheval ; à Paris, lorsque la Révolution française s’est embrasée dans la Terreur ; à Berlin, à Vienne, à Moscou, à Paris lorsque la mort d’un archiduc a provoqué le séisme de la Première Guerre mondiale. Et à lire les touittes de certain président américain, il apparaît que la folie galope aussi à Washington, à bride abattue (espérons pour la santé du monde que seule la bride le sera).

Entre la folie et la politique les relations ne sauraient n’être qu’ambiguës. En juin 1940, lorsqu’un inconnu – ex-sous-secrétaire d’Etat à la guerre qui venait d’être bombardé général de brigade à titre provisoire – a incarné à lui seul la France combattante, il a été aussitôt considéré comme un fou par la plupart des Français qui voyaient en Pétain le vieux sage de Verdun qui ferait des miracles. En quelques années, les rôles furent inversés. Le sage, c’était de Gaulle qui avait prévu que les Etats-Unis allaient entrer en guerre et que face à cette puissance industrielle, l’Allemagne ne pouvait que perdre. Le fou, c’était ce maréchal au cerveau rongé par le gâtisme. Vieux sage devenu vieux singe.

La folie, grain de sable du facteur humain

Si dans les dictatures la folie semble omniprésente, comme l’illustrent les délires de Staline durant les dernières années de son règne, il n’en demeure pas moins qu’elle loge aussi dans les palais démocratiques. Il faut quand même avoir un petit grain pour se sentir appelé à diriger des millions de compatriotes, non ? Le pouvoir rend-il fou ? Ou ne faut-il pas l’être pour s’en emparer ? La poule ou l’œuf ?

La folie et la politique n’ont jamais cessé de s’entrecroiser, disions-nous. Pour le pire, très souvent. Mais pas toujours. La folie, c’est aussi le facteur humain qui vient troubler la mécanique des rapports sociaux et économiques qui devrait guider l’Histoire avec une précision implacable, en faisant des femmes et des hommes de simples pions. La folie, c’est le grain de sable qui fait que l’humain n’est pas qu’un rouage et qu’il est présent à son Histoire.

Jean-Noël Cuénod

17:51 Publié dans Politique française, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : terrorisme, politique, psychiatrie, folie | |  Facebook | | |

03/08/2017

Régions: la Kolossale Finesse d’Emmanuel Macron

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Un politicien sollicite-t-il votre suffrage en promettant qu’il va « complètement changer la façon de faire de la politique » ? Vous pouvez tenir pour certain qu’il sautera les deux pieds joints dans la plus vieille politique qui soit. Et qu’il s’y vautrera sans la moindre parcelle de vergogne.

Emmanuel Macron vient d’en administrer la plus décourageante des démonstrations. Avec lui, désormais, plus de vieilles ficelles, plus de promesses fallacieuses, plus de coups de billard à multiples bandes. Que du propos véridique, franc du collier, sans double langage. Du pur, du net, de l’authentique. Du discours estampillé bio, 100% matière grise et 0% matière grasse.

Trois mois après, PrésidentToutNeuf nous fait une de ces Kolossales Finesses qui nous ramène à l’époque des présidents portant haut-de-forme huit-reflets, redingote noire et ventre de bouvreuil.

Le 17 juillet, il convoquait à Paris les élus locaux pour les oindre de belles paroles. Le philosophe Levinas était même sollicité pour éblouir les manants. Ça en jette, du Levinas. D’autant plus qu’il porte le même prénom que le Chef de l’Etat. «La logique budgétaire, c’est de couper les dotations en 2018, nous ne le ferons pas» avait-il clamé en regardant la France profonde aux fonds des yeux.

Le 20 juillet, un décret signé en tapinois supprime 300 millions de crédits que l’Etat aurait dû accorder aux régions. Attention, Macron n’a pas trahi sa promesse ! Il avait parlé des dotations de 2018. Mais l’amputation de 300 millions, c’est pour cette année. Voilà qui change tout.

Dans un précédent papier du Plouc (Macron Centralisator met au pas les manants élus) nous avions déjà évoqué la politique hypercentralisatrice de Macron-L’Araignée qui tarit les ressources fiscales des collectivités locales, les plaçant sous la coupe de Bercy. Avec cette coupe supplémentaire, il parachève le travail. Macron se prétendait girondin. Le voilà jacobin[1] .

C’est d’ailleurs une caractéristique du personnage désormais bien ancrée dans l’opinion. Il devient systématiquement l’opposé de son image première. Le banquier se mue socialiste et le socialiste se transforme libéral.

PrésidentToutNeuf adopte la tactique du lapin de garenne. Le chasseur le vise à gauche, hop, Macron est à droite. Le canon se braque sur la droite, hop, Macron saute au centre. Le but est de lasser le chasseur pour qu’il devienne végétarien.

Cela dit, le truc du lapin des garenne atteint ses limites en l’occurrence. La Finesse est trop Kolossale pour ne pas provoquer la colère des élus locaux qui ont un moyen tout trouvé pour se venger : les élections sénatoriales du 24 septembre prochain.

170 des 348 sièges du Sénat seront renouvelés ce jour-là par un collège de grands électeurs composés, rappelons-le, d’élus locaux. De plus, La République En Marche (LREM), le parti du président Macron, de fondation très récente, ne dispose pas encore de grands électeurs; il est donc obligé de séduire les élus venant d’autres partis pour récolter des suffrages. Qui ne vont pas oublier de sitôt le coup (ni le coût) des 300 millions.

Dès lors, la Kolossale Finesse risque fort de se retourner contre le président Macron. Avec un Sénat massivement acquis à l’opposition, il ne pourra guère obtenir les 3/5 des voix du Congrès (réunion des deux chambres du parlement) nécessaires pour réformer la constitution sans recourir aux aléas du référendum.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Même si le duel girondins-jacobins n’a guère de réalité historique, à lire cet excellent blogue du professeur Jean-Clément Martin dans le Club Médiapart

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20/07/2017

Macron Centralisator met au pas les manants élus

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Après l’avoir vilipendée dans son brillant pamphlet « Le coup d’Etat permanent », François Mitterrand avait endossé les habits de la Ve République sans y faire un pli. Emmanuel Macron, lui, ne se contente pas de s’en revêtir. Il taille la présidence à sa mesure. Voire à sa démesure (dessin original de l'artiste Bernard THOMAS-ROUDEIX).

Au fil de ses premières décisions, il apparaît que loin de changer les institutions actuelles, PrésidentToutNeuf va en renforcer le caractère autocratique, autoritaire et centralisateur. L’apparent coup de jeune qu’Emmanuel Macron a donné à la France est aussi vieux que la Sicile du « Guépard » de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, lorsque Tancredi (interprété par Alain Delon dans le film de Visconti) lance à son oncle, le prince Salina (Burt Lancaster) : « Si nous voulons que tout reste tel que c'est, il faut que tout change. » Installation de nouveaux rideaux, dépoussiérage des meubles, bouleversement au sein de la domesticité, mais renforcement des fondations du château-fort.

Les élus des collectivités territoriales ont été vite mis au pas par Macron-l’Araignée (lire aussi le précédent papier) et son attrape-mouches barbu Edouard Philippe. Pour participer à la première « Conférence nationale des territoires », lesdits élus ont dû « monter » à Paris. Compte tenu de la nature de ce raout, on aurait pu imaginer que, pour une fois, cette conférence se tiendrait dans une métropole régionale, histoire de faire une com’ sympa. Mais voilà, la com’ horizontale, c’était bon pour la campagne électorale. Maintenant, c’est à la verticale du pouvoir de s’exprimer. Finie la com’ sympa. Place à la com’ du Chef. Et un Chef, un vrai, pas un faux mage de Hollande, ça marque son territoire. Donc, c’est en sa Capitale que les manants sont convoqués pour y recevoir les directives de Jupiter Centralisator. Seule petite concession, cette conférence nationale s’est déroulée au Sénat, palais des notables provinciaux. Mais l’élu territorial de base a su d’emblée que son rôle se limitait à enregistrer les volontés présidentielles, la tête basse et en roulant son béret entre ses grosses mains calleuses.

Dans son allocution dite de « bienvenue », la Barbe-attrape-mouches a aussitôt refroidi ses interlocuteurs en leur signifiant que la France devait désormais se montrer économe et à ce titre, « les collectivités territoriales doivent prendre leur part à cet effort et cet effort sera globalement important ». Le gouvernement a d’ores et déjà fixé à 13 milliards d’euros d’ici à 2022, le montant dudit effort à fournir par les collectivités territoriales. Voilà, c’est ainsi. Pas le choix. Passez à la caisse.

Macron-l’Araignée, bien installé au centre de sa toile, a pris le relai en rappelant aux manants convoqués que 80% des personnes assujetties à la taxe d’habitation en seront exonérées dans trois ans. « Elle est injuste ! » clame l’Araignée. L’ennui, c’est que la générosité de l’Etat central envers les contribuables locaux se fera au détriment des collectivités territoriales dont la taxe d’habitation constitue l’une des principales ressources financières. Selon le quotidien Sud-Ouest (19 juillet), « exonérer, comme l’a annoncé le gouvernement, 80% des ménages revient à amputer de 8,5 milliards les revenus des villes ».

Imaginerait-on, en Suisse, le Conseil fédéral imposer une telle purge aux cantons et aux communes sans véritables concertations ? Le sort de Berne serait très vite réglé !

Macron, Centralisator mais bon Prince

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Bon prince, Jupiter Centralisator promet de consentir auxdites collectivités un « pacte girondin [1]» leur accordant des libertés nouvelles en guise d’onguent pour adoucir leurs plaies financières (photo). Elles pourraient se regrouper plus ou moins librement, tenter des expériences dérogeant à la loi. Selon Les Echos (17 juillet) le président « s'est dit aussi ouvert aux demandes des présidents de régions de leur transférer de nouvelles compétences étatiques, voire un droit réglementaire. » Mais tout cela reste bien flou et relève de la « parole verbale » chère au Canard Enchaîné. Surtout, comment utiliser sa liberté avec des ressources en décroissance constante ? Le seul critère qui vaille pour déterminer si une entité est autonome ou non réside dans son pouvoir de lever des impôts à l’intérieur de sa sphère de gouvernance. Ce qui relève du fédéralisme. En France, cela n’est pas du tout à l’ordre du jour. Et encore moins sous Macron

Les manants élus sont donc repartis vers leurs provinces le cœur lourd et la besace allégée. Les promesses qu’ils ont reçues n’ont rassuré que les ravis de la crèche, comme celle-ci : « les collectivités seront indemnisées de leurs efforts à l’euro près ». Mais alors pourquoi leur prendre des sous de la main gauche, si c’est pour les leur rendre de la main droite ? Voilà un argument aussi crédible que la pub d’un opérateur de téléphonie mobile. Ces braves élus seront consultés, écoutés, consolés. Il y aura même des négociations. Si, si ! Mais sur quoi négocier si les grandes décisions sont déjà prises ?

Comme il l’a fait vis-à-vis des militaires en poussant à la démission le général de Villiers, –­ chef de l’Etat-Major des Armées coupable de crime de lèse-Araignée ­– Emmanuel Macron a rappelé aux collectivités territoriales la centralité de son pouvoir.

« En même temps », pour user de la Macronlangue, l’Etat central tarit les ressources fiscales des collectivités territoriales (communes, départements, régions, métropoles) – avec la suppression, sous Nicolas Sarkozy, de la taxe professionnelle et la réduction massive de la taxe d’habitation – et il baisse fortement ses dotations et subventions à ces mêmes collectivités.

Certes, la gestion des deniers publics par certaines d’entre elles relève trop souvent du copinage et du clientélisme. Mais alors que l’Etat central fasse son travail de supervision, au lieu de les mettre toutes au pain sec et à l’eau.

La commune, le département, la région, c’est l’essentiel du service public que Macron cherche à remplacer le plus possible par l’ubérisation de l’économie. Etrangler ces collectivités, c’est agrandir les déserts ruraux, c’est creuser encore plus les ornières dans lesquelles s’enfoncent les banlieues.

L’ère Macron ne changera donc rien au système centraliste qui alourdit la France encore plus que son Code du Travail. La décentralisation restera toujours ce qu’elle a toujours été : une vaste blague.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Référence aux Girondins, groupe parlementaire de la Révolution française dont de nombreux membres venaient du département de la Gironde. Ils étaient favorables à un régime décentralisé, en opposition aux Jacobins. Pour en savoir plus sur ce « pacte girondin » lire cet article des Echos. Cliquez ici.

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04/07/2017

Président Macron et le sourire de l’Araignée

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Emmanuel Macron n’est pas seulement le « Maître des Horloges », comme le serinent les médias. Il est aussi le Grand Architecte ­– pas encore de l’Univers, mais cela ne saurait tarder – de l’Espace, Seigneur de l’horizontale et de la verticale.

Savoir combiner ces deux dimensions ­est la clef du succès politique dans la France d’aujourd’hui : s’activer sur les réseaux sociaux, tout en restant lié au principe monarchique. Et dans ce domaine, PrésidentToutNeuf a démontré un talent épatant.

Au départ, point de parti structuré verticalement, à l’ancienne, avec un secrétaire général ou un président, un comité central ou directeur, des permanents. Bref, un appareil. Là, nulle structure rigide mais une nébuleuse, une toile d’araignée qui organise la transmission des messages et leur coordination entre les différents acteurs, séduits comme autant de mouches captées par les ondes chaleureuses de l’araignée.

Car il y a bien une araignée au centre de la toile. Une Araignée. Pas deux. Tout vient d’elle, tout se rapporte à elle. A ce stade, on reste encore dans l’horizontalité des échanges. Les mouches énamourées éprouvent le doux sentiment de ne plus appartenir tout à fait à l’ordre des diptères mais de constituer une partie ­– petite certes, mais quand même… ­– de l’Araignée. Cette mise en réseaux crée l’impression d’avoir un accès direct à l’Araignée, sans filtre… Mais avec beaucoup d’écrans ! En quelques clics, les mouches vrombissent dans l’orbite arachnéenne de l’Araignée qui ne leur veut que du bien. Les mouches ainsi captées relaient les ondes bienfaisantes, attirant d’autres insectes. En retour, les mouches font remonter leurs informations – voire leurs fonds, pour les très grosses mouches – vers le centre qui peut ainsi orienter sa toile en fonction de la météo de l’opinion. 

Du militant discipliné au consommateur de politique

Il fallait des années pour construire un appareil politique, avec toutes ses strates, ses structures, ses superstructures. On a vu avec quelle rapidité Macron a tissé sa toile. Il a compris que le type d’organisation des vieux partis ne pouvait pas s’adapter aux technologies numériques et aux réseaux sociaux qu’elles ont fait naître. Le militant discipliné n’existe plus. Place au consommateur de politique. En un clic, je m’inscris. Et deux clics, je participe aux financement de la structure. En trois clics et plus, j’échange, je donne mon avis directement sur la Toile. Plus de réunion de section ou de cellule dans des arrière-salles de bistrot où le secrétaire faisait semblant de prendre en note votre avis qui finissait dans quelque poubelle aux étages supérieurs.

Le parti est désormais remplacé par le mouvement. L’important, c’est de bouger. On verra pour le reste.

Certes, dans le système Macron il existe encore des réunions qui se tiennent au niveau local, dans la dimension non-numérique de la vie. Le militantisme numérique ne suffit pas. Il faut encore recourir aux échanges directs, « en viande », pour galvaniser les bonnes volontés et créer une dynamique de groupe. Mais ces réunions servent plus à élaborer la stratégie et les tactiques à employer sur la Toile que se répartir les lieux de tractage.

Président ? PDG plutôt

Dans le système Macron, il n’y a plus de militants mais des « helpers ». L’usage du globish est la marque de ce système. Militants, ça faisait militaire. Pas très engageant pour les djeunes, filles ou garçons. « Helpers », ça fait « start up ». Bien plus attractif. De même, Macron-l’Araignée dispose, non pas d’un comité central ou directeur, mais d’un « conseil d’administration »,[1] histoire de montrer que, désormais, c’est l’organisation de type « entreprise » qui domine.  Macron n’a fait qu’acter ce qui était une réalité depuis de vilaines lurettes : l’économique a définitivement supplanté la politique.

Parvenu à cette étape, Macron-l’Araignée ne peut plus se contenter de l’horizontalité et doit commencer à maîtriser la verticalité. C’est d’ailleurs l’un des thèmes de ses discours qui prennent souvent un tour franchement monarchique. L’Araignée s’est bien nourrie sur la Toile. Elle a puisé suffisamment de forces pour grimper au sommet. A cet égard, les institutions politiques françaises offrent un terrain idéal. L’essentiel du pouvoir se blottit dans les mains du présimonarque, on l’a assez dit et répété. Surtout avec une Assemblée nationale composée pour l’essentiel de mouches macroniennes et d’oppositions aussi diverses que menues.

Tout est désormais en place pour la construction de la « start-up » France avec son PDG, son directeur exécutif et un minimum de cadres priés de faire dans l’enthousiasme. Tout cela semble neuf, dynamique, stimulant. C’est oublier que la verticalité prime alors sur l’horizontalité, ce qui est vieux comme le pouvoir.

L’horizontalité sert à drainer les énergies, uniquement en vue d’assurer l’ascension de l’Araignée. Lorsque le but est atteint, c’est la verticalité qui doit lui succéder car elle seule fait descendre les décisions de l’Araignée vers la piétaille qui se meut tout en bas. Le pouvoir vertical ne se partage jamais.  Il ne le peut pas, sinon il s’horizontalise et l’Araignée perd sa domination.

Les mouches se demanderont peut-être un jour si les vieilles structures n’avaient pas du bon, au fin fond du fond. Elles étaient pesantes et bureaucratique certes, mais au moins étaient-elles animées par une vision du monde. Dans le système Macron, tout est dévolu à un seul homme. Les visions du monde comptent peu. PrésidentToutNeuf offre à la vue un visage ô combien plus avenant que la trogne chafouine de Louis XI. Mais il mérite, comme son lointain prédécesseur, le surnom d’« Universelle Aragne ». L’Araignée est l’alpha et l’omega de la structure. Peu de truchements entre elle et les mouches. Or, malgré tout leurs défauts, les strates intermédiaires des anciens partis permettaient d’organiser, autant que faire se peut, une action collective qui n’avait pas pour unique but de mettre au pouvoir un seul homme.

Certes, à la fin des années 1950 et au début des années 1960, le parti gaulliste avait pour programme numéro 1 de placer le Général à la direction de la France. Mais cela ne représentait pas l’unique objectif. Il s’agissait alors de sortir le pays de la guerre d’Algérie et de tirer un trait sur la colonisation. Or, seul de Gaulle était en mesure de relever ces défis historiques.

Avec Macron, on est loin d’une telle situation, même si le chômage de masse persistant reste une plaie ouverte. Les Français – enfin une minorité de votants – ont élu un homme, sans programme clair, sans idées fortes, pour le récit qu’il a donné de lui-même.

L’Araignée est au sommet. Dans cette chaîne alimentaire, les mouches ont fait leur boulot.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Composé d’un maximum de dix personnes selon les statuts.

17:03 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (24) | Tags : macron, politique, france | |  Facebook | | |