• Gilets Jaunes et lutte des classes

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    Le sociologue Luc Rouban vient de publier la première étude qui permet de mieux cerner les caractéristiques sociales et politiques des acteurs de la grave crise que traverse la France.

    La lutte des classes éteinte et le clivage gauche-droite dépassé ? L’économie numérique et globalisée était censée balayer ces deux vieux concepts. Les voilà qui reprennent de vives couleurs. Ou plutôt une seule, jaune, comme celle des gilets dont se parent les acteurs de la crise politico-sociale la plus importante que la France ait connu depuis des décennies. C’est l’une des leçons à tirer d’une étude particulièrement approfondie sur le phénomène des Gilets Jaunes. Elle vient de paraître par le truchement du « Baromètre de la confiance politique » de janvier, régulièrement publié par le CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po à Paris) depuis 2009.  Cette analyse fouillée est due au sociologue français Luc Rouban, directeur de recherches à Sciences Po.

    Si la lutte des classes et le clivage gauche-droite perdurent, c’est tout de même sous de nouvelles formes ; celles que le phénomène des Gilets Jaunes est en train d’inventer. L’auteur de ce travail nous les explique.

    – Luc Rouban, le mouvement des Gilets Jaunes paraît si disparate dans ses opinions qu’il semble très difficile de le cerner socialement et politiquement. Comment avez-vous procédé pour surmonter cet écueil ?

    – Il est difficile de mener des enquêtes sur le mouvement des gilets jaunes du fait de son éparpillement sur le territoire et de la diversité de ses participants. On se heurte à une vraie difficulté méthodologique. Pour contourner cet obstacle, j'ai choisi d'étudier en détail à travers la vague 10 du « Baromètre de la confiance politique » du Cevipof, qui a été réalisée en décembre 2018, le profil et les valeurs de celles et de ceux qui soutenaient le mouvement. Car ce dernier prend tout son sens politique dans les soutiens qu'il mobilise. De plus, tout le monde ne peut participer, ne serait-ce que pour des raisons matérielles, aux diverses manifestations. L'enquête montre d'ailleurs que ce mouvement est considéré par 72% des enquêtés comme un mouvement qui porte les revendications de nombreux Français. Il s'agit bien d'un conflit par procuration.

     – Dans votre travail, les soutiens les plus actifs aux Gilets Jaunes se montrent fort critiques vis-à-vis du capitalisme mais sans que cela semble profiter au plus important leader anticapitaliste, Jean-Luc Mélenchon. Marine Le Pen n’a pas un programme particulièrement anticapitaliste, pourtant elle est la seule responsable d’un grand parti politique (Rassemblement National ex-FN) à pouvoir capter le soutien des Gilets Jaunes. Comment expliquer ce paradoxe ?

    –– La critique du capitalisme est très forte en moyenne chez tous les enquêtés, même si elle est plus forte chez ceux qui soutiennent le plus les gilets jaunes. Il apparaît clairement, malgré cela qu'aucun mouvement politique, même fortement anticapitaliste comme La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, ne peut capter ce mouvement. Le RN de Marine Le Pen est moins anticapitaliste que La France insoumise mais il l'est quand même ; ses électeurs sont hostiles au libéralisme économique à 65% contre 85% de ceux de Jean-Luc Mélenchon.  De même, le Rassemblement National se prononce contre les élites gouvernementales, jugées complices d'une mondialisation financière désastreuse pour les petits salariés et les petits indépendants, contre l'Europe de Bruxelles et pour un système politique ménageant bien plus de place au référendum, toutes revendications pouvant aussi être défendues par Jean-Luc Mélenchon. Mais contrairement à lui et à sa France Insoumise, le RN se montre défavorable à l’immigration. Or, il ne faut pas négliger ce constat, à savoir que les soutiens les plus radicaux aux gilets jaunes se montrent eux aussi les plus opposés à l'immigration.

    – Dès lors, assisterait-on à une sorte de fusion entre les idées d’extrême-gauche (anticapitaliste) et d’extrême-droite (xénophobe) qui pourrait donner naissance à une nouvelle force politique ?

    – Ce mouvement organise une convergence entre les anticapitalistes, les souverainistes de gauche et de droite et des électeurs du RN. Le point commun à tous les soutiens les plus fermes du mouvement est qu'ils s'ancrent dans les catégories populaires ou les petites classes moyennes, alors que ceux qui sont le plus opposés au mouvement appartiennent très largement aux catégories supérieures, cadres ou professions libérales. C'est pourquoi j'ai parlé d'un retour de la lutte des classes. S'il y a convergence, c'est donc dans la dénonciation du système social français et de ses inégalités. Mais, sinon, le clivage gauche-droite reste toujours bien vivant. Il y a un populisme de droite et un populisme de gauche. L'une des grandes différences entre les deux porte sur la question de l'immigration mais aussi sur la question du rapport à la science. Celle-ci est beaucoup plus critiquée par le populisme de droite que par celui de gauche. Donc, il sera difficile pour ce mouvement de créer une force politique homogène.

     – Vous mettez en exergue une appétence particulière des soutiens aux Gilets Jaunes pour la démocratie référendaire. Pensez-vous que le gouvernement d’Emmanuel Macron pourra continuer à faire l’impasse sur le RIC (Référendum d’initiative citoyenne, équivalent de nos initiatives populaires), l’une des principales revendications des Gilets Jaunes ?

    – Cette demande de démocratie référendaire est devenue générale en France et dépasse le soutien aux gilets jaunes. Il semble bien, cependant, que le président Macron ait écarté l'hypothèse d'un RIC dans la Constitution française lorsqu'il a parlé du lancement du "grand débat national" avec les élus locaux, en soulignant que cela pourrait nourrir la démagogie. Il est indéniable que l'absence d'avancée sur le terrain référendaire pourrait raviver les tensions à l'issue du "grand débat". La solution serait alors d'élargir les possibilités de référendum telles qu'elles existent aujourd'hui sans passer par un RIC.

    Interview parue dans la Tribune de Genève et 24 Heures vendredi 1erfévrier 2019

    Jean-Noël Cuénod

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  • Peuple ou tribus ? Elite ou ploutocratie ?

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    « Nous sommes le peuple ! » clament les Gilets Jaunes. « Nous sommes le peuple ! » rétorquent les Foulards Rouges. En France, tout le monde il est fâché, tout le monde il est peuple. Et tout le monde, il déteste l’élite.

    Peuple… Elite… Lorsque des mots fleurissent aux lèvres avec une telle luxuriance, il y a quelque chose de suspect qui se trame. Ces usages intempestifs tendent à les vider de leur substance. Et si le peuple avait disparu ? Et si l’élite n’était plus qu’un ectoplasme ?

    Tout d’abord, qu’est-ce qu’un peuple ? Dès cette question posée, les choses se gâtent et les crânes se grattent. La plupart des dictionnaires en donnent cette définition de base : Ensemble des individus constituant une nation vivant sur un même territoire et soumis aux mêmes lois, aux mêmes institutions politiques.

    Vision bourgeoise, répliquerait Lénine (lui-même bourgeois, mais passons…) Pas question de mélanger les torchons patronaux avec les serviettes prolétaires. Le peuple, c’est l’addition des ouvriers, des employés et des petits paysans contre le non-peuple formé par les bourgeois qui maîtrisent les outils de production à leur profit. Entre les deux, il y a la masse informe de la petite bourgeoisie constituée d’artisans et de commerçants qui se casent dans l’un ou l’autre camp au gré des vicissitudes historiques.

    Vision marxiste, éructerait Victor Orban, le premier ministre hongrois qui préfère sans doute, et de loin, cette définition : Ensemble de personnes qui, n'habitant pas un même territoire mais ayant une même origine ethnique ou une même religion, ont le sentiment d'appartenir à une même communauté. Pour lui, c’est l’ethnie[1]qui prime. Ainsi, a-t-il accordé la nationalité hongroise et le droit de vote à des Roumains, des Slovaques, des Ukrainiens et des Serbes qui ne vivent pas en Hongrie mais font partie des minorités magyares à l’intérieur des pays voisins.

    On peut aussi préférer cette vision républicaine du peuple : Ensemble de personnes qui se constituent en une entité détentrice de la souveraineté sur un territoire donné.

    Et il en est bien d’autres…

    Pourtant, à y réfléchir, existe-t-il encore un peuple dans nos pays, notamment au sein de l’Hexagone ? Les Gilets Jaunes ne représentent qu’une partie des Français. Pas ou très peu de Gilets Jaunes au sein du « peuple des banlieues ». Pas ou très peu de Gilets Jaunes parisiens. Les Foulards Rouges, qui ne peuvent plus voir le jaune en couleur, sont tout aussi fondé à revendiquer la marque « Peuple ».

    A la place d’un peuple coagulé par un ensemble de valeurs morales, philosophiques, sociales, nous avons une superposition de tribus de plus en plus étrangères les unes aux autres. Elles ont leur propre agenda, comme l’on dit dans les émissions politiques branchées (le journalisme, autre tribu !), leurs propres angoisses, leurs propres soucis. La tribu des cathos s’oppose à celles des gays ou des bobos. Les tribus se réclamant de l’islam se sentent exclues par d’autres. En retour, celles-ci accusent les tribus de l’islam de les agresser. La souffrance des salariés modestes de la tribu rurale laisse indifférents celle des djeunes en banlieue qui errent dans l’ennui et leur rage ne rejoint pas celle éprouvée par la tribu des artisans endettés dans leur lotissement. La tribu des vieux claudique sans que celle des trentenaires, sirotant du spritz en terrasse, leur jette un regard. La tribu des nantis voyage en première et ne partage rien avec les autres, pas même les toilettes de l’avion.

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    Après l’effacement du peuple, l’élite introuvable

    Quant à l’élite, même chanson triste. Elle aussi ne manque pas de définitions chamarrées : Ce qu'il y a de meilleur dans un ensemble composé d'êtres ou de choses ou alors celle-ci : Minorité d'individus auxquels s'attache, dans une société donnée, à un moment donné, un prestige dû à des qualités naturelles ou à des qualités acquises.

    Il y a dans la notion d’élite, l’idée de modèle, d’exemple qui tire un ensemble de personnes vers le haut, vers plus d’intelligence, plus de courage, plus de tolérance, plus de science. Aujourd’hui, les médiacrates sont considérés comme formant l’élite la plus reconnue par le public. Pourtant, malgré tous mes efforts, je n’arrive pas à être « tiré vers le haut » par Monsieur Hanouna. De même, les discours de Monsieur Macron n’instillent pas en moi un surcroît d’intelligence ou de science.

    Autre élite considérée généralement comme telle, celle sécrétée par l’argent. C’est elle qui détient les clés du pouvoir réel sur nos vies. Il ne s’agit donc pas d’une élite mais d’une ploutocratie – soit l’exercice du pouvoir par l’argent – qui, loin de tirer quiconque vers le haut, s’efforce au contraire d’imperméabiliser ses frontières sociales.

    Il existerait bien une élite, constituée par les grands scientifiques dont bien peu connaissent le nom et les artistes talentueux qui ne sont pas invités sur les plateaux télés. Mais leur manque de visibilité médiatique empêche qu’ils soient ainsi considérés. Dès lors, ils ne peuvent « tirer vers le haut » qu’un nombre restreint d’individus. C’est mieux que rien, mais c’est tout.

    La superposition des tribus comblant le vide laissé par le peuple et la substitution de l’élite par la ploutocratie nous préparent des lendemains qui déchantent.

    Pour sortir de cette situation, il faudrait que de ce magma se dégage un groupe humain – une élite véritable – apte à mettre en lumière les points communs à toutes ces tribus et à créer, sur cette base, de nouveaux mythes mobilisateurs qui coaguleraient les tribus dans l’ensemble « peuple ». Car c’est par les mythes que les humains avancent en marchant sur les décombres des mythes anciens.

    Les mythes ne sont pas des légendes, ils constituent une force de coagulation qui tend à former un être collectif. En les créant ou les recréant, l’élite se tiendrait enfin au service du peuple.

    Jean-Noël Cuénod

    [1]L’ethnie, c’est le nom que se donne la race lorsqu’elle pratique la contrebande.

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