Amorce d’un grand ras-le-bol mondialisé ?

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Nulle décrue dans les manifs contre la réforme des retraites en France. Les médias qui crurent la déceler dans la baisse relative des manifestants, mardi 10 décembre, avaient la boule de cristal un peu embrumée. Une semaine après, les défilés atteignent un score semblable à ceux du 5 décembre : grosso modo, un million de personnes. 

Le président Macron parviendra peut-être à imposer sa réforme mais cette mobilisation syndicale massive, intervenant après la très longue séquence des Gilets Jaunes, démontre que la colère sociale dépasse largement la sauvegarde des régimes spéciaux de la retraite. A l’ « audimat » des pancartes et slogans, la réforme Macron cède progressivement la place à une contestation plus générale.

En France, ce sont le pouvoir d’achat, puis la retraite qui ont lancé leurs étincelles. Ailleurs, d’autres feux de départ surgissent car le grand vent des manifs souffle sur toute la planète (lire aussi l'avant-dernier blogue du Plouc). Une forme de ras-le-bol mondialisé est en train de s’exprimer un peu partout, sous des formes et prétextes divers, contre la politique ultralibérale développée par le capitalisme financier, actuel dominateur de l’économie mondiale.

Libéralisme et ultralibéralisme, ne pas confondre

Prière de ne pas confondre libéralisme et ultralibéralisme. Le premier consacre la liberté de l’individu par rapport au groupe. Les rapports entre l’individu et le groupe sont réglés par l’Etat de droit qui fait la balance entre intérêts individuels et collectifs. Sur le plan politique, le libéralisme s’exprime par la pluralité des opinions cristallisées dans des partis et sur le plan économique, par la sauvegarde de l’initiative privée et la libre concurrence entre les entreprises. Le libéralisme économique a favorisé le développement du capitalisme industriel au XIXe siècle ; le libéralisme politique en a fait de même envers la démocratie moderne.

L’ultralibéralisme est de nature fort différente, voire opposée sous bien des aspects. Sur le plan économique, il s’agit de détruire tous les freins et les filtres qui, selon les ultralibéraux, empêchent la liberté absolue des acteurs économiques de s’exprimer. Mais loin de favoriser la libre concurrence, l’ultralibéralisme la vide de sa substance. En voulant supprimer les lois contre les cartels, qu’il dénonce comme liberticides, il permet à des mastodontes économiques de se créer. Détenant le monopole sur une branche, ces monstres deviendront les seuls maîtres des prix, des salaires et des conditions de travail. Finie la libre concurrence. Morte la négociation salariale.

Détricoter l’Etat social

Les ultralibéraux mènent une lutte systématique contre tous les acquis sociaux, perçus comme des boulets dont il convient de se défaire au plus vite. L’ancien vice-président du patronat français, Denis Kessler, le proclamait de façon tout à fait explicite lors d’une interview à Challenges en octobre 2007 : « Il s'agit de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance » qui avait été établi sous l’égide des gaullistes, communistes et socialistes dès 1945. Ce programme sert toujours de substrat à l’Etat social en France, envers lequel les citoyens de ce pays se montrent très attachés, quelles que soient leurs options politiques.[1]  Il faut donc, sinon le détruire d’un coup, ce qui provoquerait des troubles majeurs, du moins le détricoter afin que l’opération se fasse avec le moins de douleurs possibles.

L’ultralibéralisme est l’expression politique du capitalisme financier. A ce dernier, peu

importe la démocratie. Si elle ne s’oppose pas à son développement, tant mieux pour elle. Si elle est considérée comme une entrave, elle est jetée aux oubliettes. Le capitalisme financier s’acclimate fort bien dans un pays sans démocratie, sens Etat de droit, sans même de liberté économique comme la Chine.

Le moment de droite de l’ultralibéralisme…

L’ultralibéralisme est apparu au grand jour à l’orée des années 1980 avec l’arrivée au pouvoir de la droite, en Grande-Bretagne (Margaret Thatcher) et aux Etats-Unis  (Ronald Reagan). La Dame de fer a démantelé le pouvoir syndical et lancé un vaste programme de privatisation. Reagan, en favorisant fiscalement les hauts revenus, a illustré la « théorie du ruissellement » qui consiste à « libérer » les ultrariches de l’impôt pour qu’ils investissent au bénéfice de catégories sociales situées plus bas. On perçoit aujourd’hui l’ampleur de cette fumisterie, le « ruissellement » ayant la fâcheuse tendance à stagner dans les piscines des ultrariches !

… Et le moment de gauche

Face à cette offensive– avec des leaders comme Tony Blair, François Hollande ou Gerhard Schröder – la gauche a tenté de « faire avec » le capitalisme financier et l’ultralibéralisme en acceptant leurs données fondamentales tout en essayant d’en adoucir les effets les plus douloureux. Elle a aussi changé de terrain pour drainer des électeurs en privilégiant les problèmes de mœurs par rapport à la question sociale qu’elle a abandonnée à l’extrême-droite, péché capital dont nous n’avons pas fini de payer les funestes conséquences.

Près de quatre décennies après leur apparition en pleine lumière, le capitalisme financier et son ultralibéralisme éprouvent une peine grandissante à cacher leur nature intrinsèquement violente, captatrice et prédatrice.

Les peuples peuvent de moins en moins supporter cette domination mondialisée qui s’exerce aussi sur les nouvelles technologies et la gestion des algorithmes des réseaux sociaux. D’où ces chaînes éruptives de contestation politique et sociale.

 Pour l’instant, ces colères se sont exprimées de façon chaotique : flambée de colère sans contenu politique, vote de protestation en faveur des partis d’extrême-droite voire néofascistes ou plus rarement de l’extrême-gauche. Néanmoins, plusieurs pays, comme la France et le Chili, montrent un regain d’intérêt pour l’action syndicale – en espérant que ce ne soit pas un phénomène passager – et l’écologie comme en Allemagne, en Suisse, en Californie ou ailleurs.

Pour tenter de maîtriser le capitalisme financier et son expression ultralibérale, la convergence entre les luttes sociales et les combats pour l’environnement est un passage obligé. Puissions-nous ne point le rater !

Jean-Noël Cuénod

[1] La virulence des actuelles grèves et manifs s’explique aussi par la crainte de voir les retraites tomber dans l’escarcelle des assureurs privés. Une bonne partie des manifestants a peut-être senti qu’Emmanuel Macron cherche lui aussi à démanteler cet Etat social que les ultralibéraux jugent obsolète.

 

Commentaires

  • Tout est dit dans ces lignes. Il n'est pas simple de résumer ce passage entre une antiquité liberticide et un futur qui le sera autant.
    Nous, vous et moi, avons vécu un moment béni des dieux sur cette Terre. Plus jamais les hommes ne vivront si proches d'une liberté maximale.
    On voit bien des Décaillet et autres dénoncer cet héritage soixante huitard, mais on sent derrière leurs propos une certaine forme de nostalgie anticipée. Ils savent qu'on ne vivra plus de telles opportunités.
    Dommage que certains aient voulu en profiter au delà du raisonnable. Le libéralisme s'inspirait d'une idée qui laissait une large part à l'humanisme. L'ultra libéral participe à la fuite en avant vers la cata. Il oublie sa responsabilité pour ses descendants, se ferme yeux, bouche et oreilles et prie pour que ses théories obsolètes retrouvent du sens.
    Il mourra en demandant pardon.

  • Heureusement, pas d`ultralibéralisme européen en ce moment (contrairement aux USA), meme si on s`en rapproche sérieusement dans l`ancien bloc communiste (en particulier en Hongrie), ou les foules n`ont cependant pas l`habitude de descendre dans la rue. L`insatisfaction est surtout francaise pour l`instant et il se trouve que la France est aussi peu ultralibérale que possible (État régulateur et systeme social élaboré). Les foules risquent cependant de descendre dans la rue un peu partout en Europe bientot car la "Route de la Soie" s`apprete a déverser encore plus de produits chinois sur les marchés européens (depuis le port grec du Pirée), ce qui ne manquera pas de doper chomage et précarité.

  • Très bon billet de M.Cuénod

    Concernant l'Europe, sa nature économique, ses défis et obstacles

    https://www.atlantico.fr/decryptage/3571126/l-europe-est-elle-ultra-liberale--dominique-perrut

  • J'aime beaucoup vos deux derniers billets. Formulations achevées et limpides, on ne peut plus se fourvoyer. l'heure, si j'ai tout bien compris, n'est plus à la pesée des miettes individuelles ni aux supercheries que sont les consultations, négociations sans fin. C'est eux, les prédateurs financiers ou nous, simples travailleurs à main nue. Macron et ses sbires entre les deux, il faut les faire sauter si on veut vaincre. Vaincre par delà, la survie afin de vivre debout.
    Je pense aussi, comme vous l'écrivez ici, que le rejet du projet exprime vraiment le rejet de l'économisme et de l'industrie financière mondialisés. Toutes les catégories de salariés - et peut-être aussi certains indépendants et PME - ont compris qu'au-delà desdits régimes spéciaux qui représentent une infime minorité mais surtout une arme tactique pour ce gouvernement, la volonté inavouée et inavouable de cette réforme est ailleurs. C'est la spoliation au profit des mastodontes de la finance "haute fréquence" comme Blackrock ou autre concurrent en embuscade. Oui. Une spoliation durable de ceux qu'ils enrichissent déjà! Voilà un terrain de chasse du libéralisme en constante évolution et mutation. Un terrain de chasse en réserve jusque là et qui a eu le temps de cumuler suffisamment de gibiers: un garde-manger bien achalandé!

    Contrairement à ce que certains éditorialistes et blogueurs pensent, les régimes spéciaux ne prennent pas en otage le reste des travailleurs, car avec l'esquisse ou même la concrétisation d'une concession pour cette catégorie qui, après tout, ne coûtera pas très cher et qui serait toujours sujet à remise en cause, le gouvernement pourrait amorcer In Petto la division et le pourrissement du mouvement pour faciliter le passage de son projet dont les visées sont autrement plus importantes dans le volume des gains sur la longueur du temps et la sécurisation de ces gains par sa pérennisation inscrite dans le marbre.

    Au moins cette fois-ci, les Français l'auront compris et, je l'espère, ne baisseront pas la garde ni ne se laisseront promener par des pseudo-débats ou des pseudo-négociations qui auront permis à Jupiter de gagner du temps. Le temps du flétrissement du mouvement.
    Macron et Philippe auront eu le mérite d'être francs. Ils feront aboutir cette réforme coûte que coûte. Ils tiendront bon, ils l'ont dit à plusieurs reprise. Il serait stupide de ne pas les croire.

  • Tant que les Français préféreront les affrontements des coqs à la discussion et la négociation, ils garderont leur régime et leurs pratiques politiques, et rien ne changera vraiment dans ce pays-là.
    Il est vrai que l'abandon de ce cirque les obligerait à revoir leurs programmes télévisuels.

  • ""C'est la spoliation au profit des mastodontes de la finance "haute fréquence" comme Blackrock ou autre concurrent en embuscade."" Évoque par Marianne Dupraz.

    C'est exact et très dangereux. L'ultralibéralisme est permis par d' ignobles politiciens qui sont à leurs services moyennant un ou plusieurs soutiens.

    De Gaule s'est servi des communistes, et certainement des socialistes pour le pouvoir. Aujourd’hui nos détraqués de droite et de gauche ont agrandi le champ d'action à l'islam des ténèbres et à la haute finance. Ajoutons les marchands d'armes et autres "grands" industriels.

    Les Gilets jaunes avaient raison, dommage qu'ils n'ont pas vus qu'il fallait une organisation. Le climat change, en tous domaines, le pire est devant.

  • Les pleurnicheries des familles qui ne pourraient pas se rencontrer à Noël ou le manque à gagner des commerçants auront du mal à ne pas exaspérer ceux qui croient qu'il faut une mobilisation générale propre à sauvegarder nos valeurs morales et sociales.

    Si les moutons étaient dans les prés, les exégètes l'affirment: la date de Noël ne peut se situer fin décembre

    Les retrouvailles en famille peuvent attendre une semaine ou deux… de même la frénésie de la distribution des cadeaux

    les comptes rondelets des commerçants itou

    sans perdre de vue que les futurs retraités annoncés pour les plus modestes encore plus précarisés ne leur "rapporteront" guère...

  • On regarde par You tube ces quartiers abandonnés de la capitale avec consternation pour ne pas dire plus puis, en parlant par image, en écartant les rideaux également l'ensemble de la délinquance dans la saleté des trottoirs et des rigoles on ressent toute une souffrance qui aurait inspiré Gilbert Cesbron notamment.

    Puis C NEWS le discours triomphal d'Emmanuel Macron en Afrique... le cocorico final: Vive la France sans un mot de ses souffrances.

    Pour les élèves non doués la fin d'une école qui fut pour certains d'entre eux un calvaire est une sorte de sortie d'Egypte,

    La fin du travail, véritable bagne selon la pénibilité ou le manque d'intérêt, une autre forme de sortie d'esclavage...

    Malice d'in pouvoir qui annonce que "vous êtes libres de prendre votre retraite à soixante deux ou soixante quatre ans: à soixante deux ans vous aurez un malus, à soixante quatre ans un bonus."

    De quoi comprendre sur le champ qui prendra sa retraite forcément à soixante quatre ans.

    La déshumanisation croissante mondiale ne devrait-elle pas passer avant la dite frénésie des cadeaux

    et que réserve aux jeunes des classes moyennes et populaire leur avenir?

    Plus facile d'acheter que de se mobiliser de façon ACTIVE!

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