Retraites en France et colères planétaires

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Depuis un an la France vit un état de guerre civile d’intensité faible mais continue. Certes, il n’y a pas de camps opposés organisés militairement. Mais la persistance des manifs démontre que nous nous situons au-delà d’une crise sociale. Toutefois, la France est loin d’être seule en ce cas. Serait-elle le signe européen d’un malaise «mondialisé»? Serait-ce le retour des Etats-Nations?

Il n’y aura donc aucun répit pour le gouvernement du président Macron. Les braises des Gilets Jaunes bouronnent[1]encore que la séquence «retraites» sonnent déjà le retour en force des syndicats, avec grèves bien suivis et cortèges de masse. Les 17 milliards d’euros lâchés par Emmanuel Macron pour gonfler le pouvoir d’achat n’ont pas suffi à terrasser la «giletjaunisse» puisque les démonstrations de cet ordre se poursuivent et s’ajoutent aux défilés des syndicats. Une observation émise par un des manifestants du grand cortège parisien du 5 décembre le signifie bien, la réforme des retraites n’est pas le seul motif qui a fait marcher un million de manifestants : «C’est toute la politique de Macron qui m’enrage. Sa réforme des retraites, ce n’est qu’un aspect.» 

Le faux cliché du «tempérament français» 

Après son discours raté, le premier ministre Edouard Philippe a fait l’unanimité syndicale contre lui. Cela dit, même si le mouvement des cortèges marquait le pas et le travail, reprenait dans les transports publics fautes de moyens pour assurer la poursuite de la grève, cela ne suffirait pas à détourner de son cours le long fleuve de rage. Comme le suggère le propos de ce citoyen en état de manifestation, même sans la réforme des retraites, il y aurait eu confrontation sociale sur un thème ou un autre ; parmi les sujets de la Macronie, ce ne sont point ceux de mécontentements qui manquent !

Ici ou là, notamment dans les médias des pays voisins, il est fréquent d’entendre des commentateurs expliquant sur un ton condescendant : « Que voulez-vous, ce sont des Français. Jamais contents. Toujours à rouspéter. Une bande d’ingouvernables. » Les Allemands oublient un peu vite les manifs xénophobes qui, dans leurs propres rues, prennent une inquiétante ampleur et gonflent l’électorat d’extrême-droite. Les Italiens devraient se rappeler les scores électoraux des néofascistes. Les Suisses peuvent bien se montrer narquois mais ils disposent avec la démocratie directe d’un pouvoir de grogner qu’ils exercent à peu près tous les deux mois. Les Espagnols restent englués dans la question catalane, avec, là aussi, des cortèges protestataires massifs. Il n’y guère que les Britanniques à ne pas piper mots à propos des Français, trop excités qu’ils sont à trouver l’ «exit» de leur Brexit.

Une vague protestataire  «mondialisée» 

La France est très loin d’être le seul pays où le mécontentement s’exprime. A consulter la base de données du site Worldatprotest, chacun se rendra compte que c’est toute la planète qui est en train de bouger (adresse de ce site intéressant même s’il paraît mal informé sur les mouvements français : http://worldatprotest.com/).  Les continents américain, africain, asiatique et européen sont concernés. Outre la France, la Bolivie, l’Ethiopie, la Guinée, Hong-Kong, le Chili, l’Algérie, la Catalogne, l’Equateur, le Liban, l’Irak figurent parmi les pays et régions où sévissent les mouvements contestataires les plus virulents.

Ils se mobilisent pour des motifs très différents les uns des autres. Les raisons de la colère à Hong Kong ne sont pas celles qui prévalent au Chili, au Liban ou en France. Toutefois, le fait que ces mouvements se déclenchent au même moment ne relève pas de la simple coïncidence.

Ce n’est pas la première fois qu’une vague de fond internationale secoue les pouvoirs. Il y a eu le Printemps des Peuples en 1848 (qui a échoué partout, sauf en Suisse), le Printemps Arabe (qui a échoué partout, sauf en Tunisie), Mai-68 qui avait commencé aux Etats-Unis durant l’été 1967, s’était poursuivi au début de 1968 à Berlin, avait culminé en France au mois de mai pour aboutir au «Mai rampant» italien.

De la foisonnante diversité des situations, il est possible de dégager un humus commun composté par le capitalisme financier qui a utilisé comme engrais principal l’ultralibéralisme destructeur des services sociaux. But évident : faire entrer dans la sphère du profit des activités qui jusqu’alors en étaient préservées, comme la santé, la retraite, les transports en commun, les énergies. Si les syndicats français se montrent si opposés à la réforme de Macron, c’est qu’ils suspectent le président français d’offrir une large part du secteur des retraites aux assureurs privés.

Un Empire contre l’Empire ?

L’ultralibéralisme a réduit comme peau de chagrin l’espace jusqu’alors réservé aux décisions politiques, espace qui a prospéré dans le passé grâce au développement des Etats-nations. L’un des composants fondamentaux de la vague protestataire «mondialisée» , c’est le sentiment du peuple d’être dépossédé, de ne plus avoir prise sur les décisions qui le concerne directement, d’être trahi par ceux qu’il a élus et qui ont vendu leur âme pour les trente deniers de l’ultralibéralisme. C’est aussi un appel au retour des Etats-nations qui apparaissent comme le seul lieu où le peuple peut reprendre la main.

Il est vrai que l’on n’a encore rien trouvé de mieux que les Etats-nations pour faire croître la démocratie. Hélas, ils doivent faire face aujourd’hui à des Empires de toutes sortes, dont le plus efficace a pour nom GAFAM [2]. Il déstabilise les fondements des Etats-nations, notamment par son optimisation fiscale sauvage et par sa gestion des «résociaux» dont les algorithmes imposent insidieusement la pensée unique pour mieux vendre l’idéologie ultralibérale.

Adversaire sans visage et sans armée. Redoutable parce que sans visage et sans armée car ce ne sont pas les corps qu’il soumet mais les consciences.

L’Histoire ne manque pas d’humour. C’est pour lutter contre cet Empire que les Etats-nations devraient se coordonner et s’organiser en une forme d’Empire. S’ils veulent rester eux-mêmes, les Etats-nations ne peuvent plus jouer en solo.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Verbe utilisé en Suisse romande ; il n’a pas d’équivalent exact dans la langue académique. Il qualifie un feu qui couve tout en restant actif et dont les braises rougeoyantes sont prêtes à reprendre force.

[2] Google-Amazon-Facebook-Apple-Microsoft

Lien permanent Catégories : social 8 commentaires

Commentaires

  • Ras le bol général contre le systeme, ca parait évident et la réforme des retraites ne suffit probablement pas a expliquer la colere des foules. Il y a une insatisfaction générale chronique dans la société francaise mais les réseaux sociaux (l`internet) ont dopé cette grogne depuis quelques années et la réforme des retraites a servi de meche pour faire tout péter. Mais il a fallu aussi les syndicats et les partis d`opposition (tant de gauche que de droite) pour mettre le feu a cette meche. La gauche aussi bien que la droite ont été éjectées par la République en Marche de Macron (qui se veut au-dessus des partis) et maintenant tout ce petit monde veut revenir dans le jeu en étripant l`ennemi commun qui a pris toute la place. Ainsi finira l`expérience Macron dans un pays qui ne peut apparemment pas vivre hors d`un combat de coq éternel entre "gauche" et "droite" ?

  • D’accord avec vous JJ, fin analyste es politologie expérimentale que vous êtes, quand vous défroquez et quittez votre abbaye-asile et vos confrères psys. Combats de coqs ou de cocus ? Cela semble être joué d’avance, à moins que les moutons de la classe moyenne, las de se faire bouffer la laine sur le dos, ne deviennent enragés…

  • Merci Gislebert. Venant de vous, le compliment a du poids. Et oui, la classe moyenne aurait peut-etre intéret a devenir enragée tant qu`elle existe encore et meme si personne ne sait vraiment comment descendre d`un train qui fonce vers une destination qui parait de plus en glauque.

  • Votre réflexion interpelle fortement en prenant le point de vue de Sirius (holistique et global), monsieur Cuénod. Au-dela des événements actuels en France, le grand constat est en effet la faillite du capitalisme confisqué par les géants transnationaux (y compris les chinois) et la grande question celle de l`alternative a ce capitalisme.

    Je me demande si l`effondrement annoncé de notre civilisation industrielle sous la pression conjuguée notamment du bouleversement climatique, de la crise énergétique (fin des énergies bon marché), de la pénurie croissante de certaines matieres premieres minérales de premiere importance, de l`endettement généralisé en Occident, de la robotisation couplée a l`essor de l`intelligence artificielle et des vagues de migration depuis une Afrique a la démographie incontrolable n`est pas en meme temps LE probleme et LA solution.

  • @Jean Jarogh,

    Je me permets juste de relever votre constat "(...)de l`endettement généralisé en Occident(...)" afin d évoquer quelques réflexions sur cet endettement et qui valent ce qu elles valent.

    L endettement est avoué par tous les pays occidentaux. Je pense qu il en a quelques raisons principales. Endettement que vous citez aussi, entre autres, comme Le problème (vous avez aussi ajouté que c est LE problème et La solution qui est un autre sujet que je n aborderai pas en n étant qu un très simple citoyen lambda)

    L endettement est peut être la conséquence de:

    1--Les Rotschild Rockfeller ...etc...Banques disent à leurs collaborateurs et alliés: "La couleur politique d un pays autant de son Président que de ses Ministres et/ou de ses Partis politiques pro-gouvernement ou de ses partis d opposition, couleur politique qui ne vaut rien et elle n a aucune importance. Endettez-les et vous les aurez dans la poche." Comme quoi..

    2- L Occident dépense plus que son Economie le permette sous forme de gaspillages, de charges militaires astronomiques non justifiées et de dépenses de prestige.

    3- Les gigantesques secteurs privés occidentaux du 21ème siècle comptent désormais sur le budget de l Etat (=impôts ds citoyens) afin de le siphonner et pour accroître leurs gains privés encore plus...

    4-Et l Union Européenne qui a enlevé la souveraineté de ses membres tant économiques que politiques que militaires...

    Bien à Vous.
    Charles 05

  • Le gouvernement n'ayant rien décidé mais invitant les syndicats et partenaires sociaux à la concertation la grève à propos des retraites ne devrait-elle pas prendre fin immédiatement!?

    On redisait hier sur une chaine de la télévision française que M. Sarkozy alors Président de la république en exercice en semblable situation avait réquisitionné le personnel indispensable,,.

    Il avait également été suggéré que les personnes pouvant se rendre à pied à leur travail le fassent les autres sans moyens de transports exemptés sans rien perdre de leur salaire parce que subissant les effets d'une grève sans en avoir décidé..

  • Pourquoi autant les partis politiques français sont entrain de s émietter voire de disparaître que le manque de leaders charismatiques? (Hélas, les anciens ou les vieux partis même en Suisse sont aussi entrain de perdre du terrain à une vitesse grande V..., attention les gars mais ceci est un autre sujet!)

    Ces deux constats sont facilement explicables en France du fait que les gars de tout parti, toute couleur confondue ainsi que tout futur-candidat allant du Maire au Ministre au Président savent bien qu une fois élus ou choisis ils n auraient aucun pouvoir pour changer quoi que ce soit d essentiel dans la vie courante des Français, me-trompé-je?

    Ce constat misérable n est dû qu au fait que la France n est plus un pays souverain mais vassal (hélas qu elle est souvent la serpillière de Trump/USA et de l Otan bras armé des USA et de l UE /dois-je dire Union ou plutôt dés-union Européenne?).

    Le pouvoir en France n a plus en main le volant ni de la voiture présidentielle ni des voitures ministérielles...etc.... Elle n a plus la main ni sur son Economie ni sur sa Politique, entre autres, ni les affaires étrangères(ou plutôt les affaires étranges)....

    Bien à Vous M. J.-N.C.,
    Charles 05

    N.B: 2 ème envoi un peu rectifié. Libre à vous M. J.-N. Cuénod de me publier ou pas, comme d habitude.

  • De par la révolution numérique l'IA et les robots toujours moins de travail pour l'homme.
    Le problème du chômage croissant ne surpasserat-il pas le problème du départ à la retraite ou du montant des rentes?

    Gens du pays, migrants, leurs enfants… comment socialement assister tant de monde?

    Responsable d'un centre de contact pour personnes en recherche d'emploi j'ai entendu s'exprimer la haine de personnes du pays lorsqu'un étranger avait trouvé du travail non eux!

    Dans la presse des journalistes évoquent un discret génocide concernant les peuples européens.

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