Poésie : Deuil du singe, noce du signe

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L’été brûle. En Amazonie, ce n'est pas le feu qui ravage mais le calcul glacé des agroprédateurs. Attisez donc les braises du vrai feu avec la poésie pour tisonnier. En faire provision n’est pas un luxe. Parmi les flammes ravivées surgira peut-être le superbe recueil Deuil du singe[1], composé par l’un des grands poètes vivants, Marc Delouze.

 

La prose ne donne de la mort que des rapports d’autopsie. De belles factures parfois. Mais un rapport, ça vous reste en chemin, comme un chien qui a perdu la trace de son gibier. La mort a tellement de visages, de masques, de formes, d’odeurs, de saveurs qu’il faut le pouvoir ailé de la poésie pour la saisir.

 Ecoutez donc le singe de Marc Delouze :

(…)

Il regarde ses pas

ce sont ceux de son ombre

qu’il ne dépassera jamais

 

Il n’ira pas plus loin

c’est une certitude

 

Son ombre

c’est la caresse d’une main coupée

qui erre sur la terre.

Avant que ma main correctrice ne me remette à l’ordre, j’avais écrit par mégarde : « Son nombre/ c’est la caresse d’une main coupée/ qui erre sur la terre ». Son ombre, son nombre... Derrière cette sonorité commune, se trament d’autres jeux et enjeux. C’est ainsi qu’en sautant du coq à l’âne, l’état de poésie guide votre main pour qu’elle arrache le rideau de l’apparence. Une sorte de parfum de vérité se dégage de la scène nouvelle que vous venez de découvrir : le nombre est la face secrète de l’ombre qui conduit la danse des astres et des êtres. Ah, vous n’avez pas fini de sentir la caresse de cette main errante et coupée !

Mais le singe est là qui s’agite :

(…)

Cocher d’un attelage mauve et fou

Le singe bat la nuit

De ses mains de géographie

Coupe frontières et langages

 

Semeur de joie

Moissonneur de bonheur

Le singe a des épis de blé sous les paupières

 

Le singe a de la jungle au ventre

Ses pieds nus sur la terre battue

Piétinent le temps

(…)

Le singe a de la sève aux lèvres

Le singe un peu chancelle…

 

A sa santé buvons

A nos espoirs recommencés

Le petit peu qui reste

 

Puisque le singe est mort.

Dans cet ouvrage, Marc Delouze a également réservé un vibrant hommage à Ali Podrimja, « poète du Kosovo retrouvé mort allongé sur la terre du Larzac, un jour (une nuit ?) de juillet 2012. »

 Nous sommes tous en deuil du singe. Point d’inhumation cependant. Le singe nous fait signe pour célébrer sa noce avec l’ombre.

Jean-Noël Cuénod

[1]Marc Delouze – « Deuil du singe » – Cahiers du Loup bleu – Editions Les Lieux-Dits – 41 pages

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Commentaires

  • Buvons a notre enterrement. Si nous ne le faisons pas, qui le fera apres nous?

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