• LE TEMPS DES SORCIÈRES EST REVENU

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    POESIE À LIRE ET À OUÏR Captez les ondes du grand retour. Ecoutez tout au fond du bruit de fond les vieux chants qui se fraient un passage. Elles reviendront, les sorcières…

     À LIRE

    Tambour aux tempes les femmes au corps souverain

    Prennent possession du monde et de sa marche

    Apôtres du soleil envoyées de la lune

    Tirant de leurs larmes le sel de leur destin

    Tirant de leur sang l’huile de leur onction

    Elles s’avancent pour engloutir les grandes plaines

     

    Leurs lèvres s’ouvrent et libèrent des oiseaux

    Leurs mains se tendent et caressent des serpents

    Leurs peaux se dilatent et recueillent des poissons

    Leurs yeux se ferment et gardent la lumière

     

    Tambour aux tempes les femmes au corps souverain

    Emportent avec elles l’agneau le lion

    Pour les nourrir de leur lait aux saveurs d’étoiles

    Gouttes de lumière le long de la gorge

    Qu’il est chaud le sein sacré de nacre et de soie !

    Qu’il est doux à la bouche du divin vivant !

     

    Les gestes anciens habitent leurs mains

    Comme s’ils n’avaient jamais été oubliés

    Elles caressent les douleurs dans le sens du cri

    C’est pour les étrangler tueuses nécessaires

     

    Tambour aux tempes les femmes au corps souverain

    Taillent leur route au rythme de l’univers

    Jettent sur les talus leur ombre parfumée

    Distribuent à pleine voix les chants oubliés

    De colline en colline l’écho les rafraîchit

    Le ciel a des couleurs de rires d’enfants

     

    Un seul bouclier leur ventre fer et velours

    Protégeant la vie avec ses monstres ses ombres

    Un seul trophée la dépouille des vieux juges

    Traînant avec eux les cendres de leurs bûchers

     

    Tambour aux tempes les femmes au corps souverain

    Redécouvrent le feu et se baignent à sa source

    Elles ne se laisseront plus voler leurs mystères

    Elles ne trembleront plus devant leurs bourreaux

    Les soudards baiseront l’empreinte de leur pas

    Il sera revenu le temps des sorcières

    Jean-Noël Cuénod

    À OUÏR


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  • L’antisémitisme et le reflux de la marée jaune

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    Au fur et à mesure que la marée enroule son reflux, les monstres apparaissent sur la plage. Le mouvement des Gilets Jaunes est donc parvenu à ce stade. Les insultes antisémites et les menaces de mort que certains d’entre eux ont fait déferler sur Alain Finkielkraut samedi après-midi en apporte la confirmation. (voir la vidéo ci-dessous)

    D’autant plus qu’il ne s’agit pas d’un événement isolé. Les réactions antisémites deviennent de plus en plus fréquentes dans les cortèges, à mesure que les premiers gilets jaunes quittent les défilés et sont remplacés par des voyous de poils, de barbes et de couleurs diverses : anarchistes autoritaires du Black-Bloc, fachos du GUD et salafistes de l’islam politique. Alors Le Plouc, hasarde cette lettre ouverte à celles et ceux qui voient jaune.

    Mesdames et Messieurs les Gilets Jaunes, elle est devenue inaudible, votre excuse classique avancée systématiquement à la suite de ce que vous nommez façon litote « des débordements » : Ces-actes-n’ont-rien-à-voir-avec-notre-mouvement-et-nous-les-condamnons . Les manifestants qui défilent en sachant que les antisémites, les racistes et les violents mènent le bal acceptent d’entrer dans leur danse et deviennent dès lors leurs complices. Ce n’était pas vrai au début du mouvement ; ce l’est devenu maintenant.

    Mesdames et Messieurs les Gilets Jaunes, il va falloir choisir votre camp. En continuant à défiler lors de ces opérations noyautées, vous cautionnez les « casseurs » et autres Black-Blocs qui n’ont d’autres buts que d’assouvir leur haine systémique ainsi que les fachos les plus illuminés qui sèment le désordre pour inciter les forces armées à chasser le pouvoir démocratique.

    En renonçant maintenant à ces défilés sans issue, vous disposez encore de la légitimité nécessaire pour donner un second souffle à votre mouvement en créant une force populaire qui s’exprime de façon rationnelle. C’est moins sympa que les merguez grillées sur les ronds-points mais nettement plus efficace à long terme.

    Pour l’instant vos efforts en ce sens n’ont pas été couronnés de succès, c’est le moins que l’on puisse dire. La politique réclame un apprentissage plus ardu que vous ne le pensiez ; vous découvrez la puissance et la nuisance des ego sitôt entrés dans l’Arène. Mais vous n’êtes qu’au début de votre aventure. Vous avez amorcé un mode de contestation novateur en exprimant une colère sociale que les puissants refusaient d’entendre depuis des décennies. Alors, de grâce, ne détruisez pas votre mouvement et ne le laissez pas sombrer dans le caniveau. Lorsque la foule se coagule en force politique constructive, elle devient peuple; lorsqu'elle se laisse aller à la brutalité destructrice, elle régresse à l'état de populace.

    Jean-Noël Cuénod

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  • La gauche lâche-t-elle la laïcité ?

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    La statue de la Brise, sculpture d’Henri Koenig, devant la Rade de Genève. Image de la femme libre.

    La plupart des partis de gauche ont, en vain, appelé à voter contre la loi sur la laïcité de l’Etat à Genève (lire aussi le précédent blogue). La gauche semble donc avoir perdu son ADN laïque, non seulement à Genève mais aussi en France où maints gauchistes la jugent «bourgeoise». Un signe de plus démontrant que la gauche n’est pas sortie de son état confusionnel.

    Toute la gauche ? Non, car d’irréductibles militants résistent encore et toujours au communautarisme, telle l’ancienne députée socialiste et ex-présidente de la Licra[1]Claire Luchetta-Rentchnik qui a animé la campagne à Genève avec l’association « La laïcité, ma liberté ».

    Car c’est bien de cela que la laïcité veut nous préserver, de ce communautarisme qui s’installe aux portes de Genève, qui ronge les cités de la banlieue parisienne ou des Quartiers-Nord de Marseille et qui règne dans le « Londonistan ».

    Le communautarisme, c’est le despotisme à domicile, la prison à chaque étage. Il soumet l’individu à la loi de son groupe ethnique ou religieux – souvent les deux cumulés –, une loi qu’exerce le plus souvent la partie mâle de la famille, une loi sans autre loi que celle dictée par l’arbitraire, justifiée par la lecture biaisée et lacunaire de textes religieux.

    Le communautarisme semble toujours lié à l’islam radical ou salafiste car c’est dans ce contexte qu’il a pris des formes particulièrement spectaculaires. Mais on peut le voir à l’œuvre dans les milieux fondamentalistes d’autres religions, au sein des sectes dites « évangélistes » ou dans le catholicisme intégriste. Les formes diffèrent en fonction du statut social et culturel des groupes en question. Mais le fond reste le même. Il s’agit d’empêcher l’individu de penser par-lui même, de peur qu’il refuse le sort à lui imposé par l’implacable pouvoir du groupe. L’individu n’est qu’un rouage et non pas un être humain dans toutes ses dimensions.

    Pour le communautarisme, la liberté de conscience – qui comprend celle de changer d’opinion ou de religion – relève du scandale inadmissible. On ne quitte pas la religion du groupe, sauf à trahir les siens parfois au péril de sa vie. La laïcité étant le principe qui permet à la liberté de conscience de s’exprimer et de se développer au sein de la Cité, on comprend dès lors que les intégristes de tous poils et de toutes barbes cherchent à la combattre. On comprend moins que la gauche enfourche un tel bourricot !

    Sans doute faut-il y voir cette tendance née tout d’abord au sein du Parti démocrate américain et diffusée en France et ailleurs, notamment par Terra Nova, le laboratoire d’idées proche du PS français. Dans cette optique, il s’agit pour la gauche de ne plus fonder son action sur la classe ouvrière et les travailleurs en général mais de chercher ses nouvelles recrues auprès des minorités, parmi celles-ci, les émigrés ou plutôt leurs enfants et petits-enfants.

    La gauche a toujours soutenu la cause des travailleurs immigrés mais ceux-ci étaient alors perçus par elle comme faisant partie intégrante de cette classe ouvrière qu’elle était historiquement chargée de représenter. Aujourd’hui, dans cette nouvelle stratégie d’une certaine – et incertaine – gauche, il s’agit de défendre des communautés culturelles ou religieuses en tant que telles, avec leurs idéologies propres. Or, parmi ces conceptions communautaires figurent, entre autres, la défense du patriarcat qui fige les rapports hommes-femmes sous la forme dominants-dominés. Dès lors, en cherchant à complaire aux communautés, cette gauche en vient à oublier ce qui constitue la base même de son édifice politique : la défense des opprimés et la lutte contre leurs oppresseurs.

    La communauté religieuse a toute sa légitimité quand elle transmet sa conception des fins dernières et de la foi en une entité supérieure. Mais elle la perd dès qu’elle veut imposer ses conceptions dans l’organisation de la Cité, qu’elle cherche à empêcher ses membres de vivre en liberté et qu’elle se pose en intermédiaire obligé entre l’individu et l’Etat démocratique.

    La gauche ferait donc bien de revenir à ce qui constitue sa raison d'être : la représentation et la défense des travailleurs, quelle que soit leur nationalité, quelle que soit leur religion, quelle que soit leur culture. La défense des particularismes communautaires – qui souvent s’opposent les uns aux autres – est une voie sans autre issue que le mur.

    Jean-Noël Cuénod

    [1]Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme

  • Genève vote pour la laïcité. Et maintenant?

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    Le peuple genevois a donné un «oui» incontestable à sa loi sur la laïcité, à 55,1% des suffrages exprimés. C’est un beau jour pour la sauvegarde de la liberté de conscience. Approbation nette. Mais non pas raz-de-marée. Il faut donc que les partisans de la laïcité se penchent sur le seul élément vraiment critiquable de cette loi.

    Il s’agit en l’occurrence de l’interdiction pour les députés au Grand Conseil et conseillers municipaux de signaler leur appartenance religieuse par des signes extérieurs lorsqu’ils siègent en séance plénière (en public) ou lors de représentations officielles (1).

    Certes, ne pas arborer un signe religieux en de telles circonstances assez restreintes ne paraît pas relever de la dramatique atteinte à la liberté religieuse, sauf à faire preuve de mauvaise foi. Et les ennemis de cette loi ont démontré qu’ils en possédaient d’inépuisables réserves.

    Toutefois, cet élément présente un défaut, il rompt l’équilibre et la cohérence de cette loi. En quoi ?

    Il est normal que les représentants de l’Etat – magistrats et fonctionnaires – soient astreints à respecter la neutralité confessionnelle en ne faisant pas étalage de leur appartenance à telle ou telle communauté religieuse. Dans le contexte de leur fonction – et si cette fonction les amène à entrer en contact avec le public – ils sont des organes de l’Etat qui, à Genève, est laïque et se déclare neutre sur le plan religieux. Personne n’a contraint les fonctionnaires ou les magistrats à embrasser le service public.

    En revanche, la situation des députés au Grand Conseil ou des conseillers municipaux est différente. Ils ne représentent pas l’Etat mais le peuple dans toute sa diversité. Ils ne sont donc pas astreints à l’obligation de réserve laïque des fonctionnaires et magistrats. En briguant les suffrages de leurs concitoyens, ils font étalage de leurs conceptions philosophiques, de leurs positions idéologiques et, le cas échéant, de leur appartenance religieuse. C’est le jeu normal de la démocratie. Dès lors, cet élément de la loi se révèle par trop restrictif en regard de la liberté individuelle.

    Il faudrait s’inspirer de la situation qui règne déjà au sein de l’Instruction publique, à savoir que le port de signes religieux est interdit aux instituteurs et aux professeurs quand ils donnent leurs cours mais que leurs élèves sont libres d’en arborer. Les uns représentent l’Etat, les autres, non. Il devrait donc en aller de même concernant les fonctionnaires et les députés ou conseillers municipaux.

    Le Groupe de travail sur la laïcité n’avait pas retenu l’interdiction du port de signes religieux pour les députés ou conseillers municipaux en « plénière ». Ce point ne figure pas dans les propositions rédigées par ce Groupe qui ont largement inspiré la nouvelle loi. Il n’est apparu qu’au cours du travail législatif. La Cour constitutionnelle cantonale doit encore statuer à ce propos après avoir été saisie de deux recours. Peut-être que cet élément contestable sera expurgé de la nouvelle loi. C’est mon souhait, en tant que citoyen engagé en faveur de la laïcité et de sa nouvelle loi genevoise.

    Jean-Noël Cuénod, ancien président du Groupe de Travail Laïcité auprès du Conseil d’Etat

    (1) Ne retouche pas à mon dieu – Un bilan de la laïcité. D'où vient-elle? Où va-t-elle?– Jean-Noël Cuénod– 249 pages – Editions Slatkine

  • Passer du Drapeau-Rouge au Gilet-Jaune

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    Les couleurs d’un mouvement social et politique en disent beaucoup sur les revendications qui le portent mais aussi sur les ressorts cachés qui le meuvent. Parfois, une couleur dit une chose et son contraire. Il en va ainsi des Gilets-Jaunes qui ont remplacé le rouge comme symbole de la colère.

    Tout d’abord, saluons le coup de génie qui a fait de ce banal gilet de sécurité oublié dans le coffre d’une bagnole, l’étendard d’une nouvelle forme d’insurrection. Le fait qu’il soit jaune tiendrait donc du hasard. Aurait-il été bleu, rouge ou vert, ce gilet de sécurité, que la colère aurait changé de couleur. Certes. Toutefois, la couleur d’un mouvement social et politique est aussi le produit de l’inconscient collectif. Elle est choisie par lui et en retour, elle l’influence.

    Pour un vieux militant syndicaliste, choisir le jaune pour arborer ses revendications tient de l’hérésie la plus incompréhensible. Le « jaune », naguère encore, c’était le briseur de grève, l’ouvrier traître à sa classe, le Judas qui vendait les siens au patron pour trente deniers. D’ailleurs, c’est revêtu d’un manteau jaune que les peintres médiévaux représentent celui qui a balancé le Christ à ses bourreaux (notre illustration : « Le Baiser de Judas » du Giotto, cers 1305, que l’on peut admirer à la Chapelle Scrovegni à Padoue). Alors que l’Antiquité avait le jaune en odeur de sainteté car il représentait l’or, la richesse et la puissance, le Moyen-Age en a fait la couleur de la traîtrise et du sujet à rejeter par la collectivité[1]. Pourquoi ? Les historiens d’art se perdent en conjectures. L’explication la plus plausible tient à la symbolique du soufre qui se présente sous la forme de cristaux jaunes. Or, le Moyen-Age – qui a cultivé tout particulièrement la peur de l’Enfer – associait le soufre à Satan. Ce symbole provient vraisemblablement de la Bible qui met en scène le soufre comme instrument de la punition divine. C’est sous une pluie de soufre que Sodome fut consumée. Le chapitre 18 du Livre de Job décrit une impressionnante série de punitions qui frappera « le méchant » dont celle-ci n’est pas la moindre : On répandra du soufre sur son domaine. Dis comme cela, cet épandage sulfureux ne semble guère relever du châtiment effroyable. Or, dans la symbolique biblique, c’est le pire puisqu’il signifie l’anéantissement. Pour désinfecter les lieux qui ont accueilli des cadavres, on utilisait du soufre.

    Mais dans la symbolique, un élément ne porte jamais qu’une seule signification. Il en comporte plusieurs, à la manière des poupées russes. Et même, une chose peut aussi signifier son contraire par glissement progressifs. Il faut donc aborder les symboles, non pas à la manière du tiers exclu (l’être n’est pas le non-être) mais à celle du tiers inclus (il y a de l’être dans le non-être et du non-être dans l’être). Vous me suivez toujours ? Parfait !

    Le jaune médiéval est la face mortifère de cette couleur. C’est le jaune de la peau du cadavre. C’est la lumière trompeuse de la vanité, l’anti-lumière de l’Ange déchu qui a voulu être dieu à la place de Dieu. Du jaune de Judas au « jaune » des briseurs de grève, il y a donc filiation.

    Le Gilet-Jaune a la tête près du bonnet rouge

    images.pngMais le jaune possède aussi sa face inverse, porteuse de vie, couleur du soleil et des blés mûrs. Le Dictionnaire des Symbolesde Jean Chevalier et Alain Gheerbrant (Bouquins/Robert Laffont) donne de la couleur jaune cette description qui correspond, ma foi, fort bien à nos Gilets-Jaunes :

     Intense, violent, aigu jusqu’à la stridence ou bien ample et aveuglant comme une coulée de métal en fusion, le jaune est la plus chaude, la plus expansive, la plus ardente des couleurs, difficile à éteindre, et qui déborde toujours des cadres où l’on voudrait l’enserrer.

    Depuis trois mois, le jaune est donc devenu la couleur de la colère, dévolue jusqu’alors au rouge. Cela dit, il existe entre les deux couleurs bien des passerelles.

    Au XVIIe siècle en Bretagne, les paysans portaient un bonnet rouge lors de leurs révoltes antifiscales. Couvre-chef repris en 2013 par le mouvement dit des « Bonnets rouges », surtout actifs en Bretagne et dans l’Ouest de la France, mouvement qui n’est pas sans lien avec celui des Gilets-Jaunes.

    A en croire Wikipédia, citant un archiviste-paléographe[2], le drapeau rouge était levé au XVIIIe siècle (loi du 20 octobre 1789) par une troupe afin de prévenir les émeutiers qu’elle ne fera pas de prisonnier. Ce qui explique ce vers de La Marseillaise : Contre nous de la tyrannie, l’étendard sanglant est levé.Mais progressivement, le rouge va changer de camp au cours de l’ère révolutionnaire par les émeutiers eux-mêmes, en guise de dérision comme il est souvent le cas. C’est lors de la Révolution de 1848 que le drapeau rouge devient définitivement la marque des socialistes et du mouvement ouvrier, jusqu’à nos jours.

    Mais depuis, le rouge a pâli alors que le jaune a pris la couleur des fièvres sociales. Sur le plan symbolique, le passage de l’une à l’autre de ces deux couleurs s’explique fort bien. En alchimie, le soufre (jaune) est associé au feu (rouge) ; jadis, les allumettes soufrées permettait de faire du feu. De même, le soleil apparaît jaune vu de la Terre mais c’est un astre de feu. Jaune et rouge sont donc complémentaires.

     Aujourd’hui, il est possible de traduire politiquement cette complémentarité, ce qui était impossible lorsque l’idéologie socialiste et le syndicalisme possédaient le monopole du mouvement social, le rouge révolutionnaire rejetant le jaune des briseurs de grève.

    Dès lors, l’utilisation de la couleur jaune pour représenter l’actuel mouvement marque une rupture historique : ce ne sont plus les organisations de la gauche traditionnelle qui mènent le bal contestataire. Les Gilets-Jaunes expriment ainsi leur volonté de se situer en dehors des clivages idéologiques classiques : ni le bleu de la droite, ni le rouge de la gauche, ni même le violet qui pourraient les unir.

    Toutefois, l’utilisation de la symbolique des couleurs n’a rien d’anodin dans la mobilisation des peuples et celle de leur inconscient collectif. Et si le mouvement ne trouve pas son expression politique pour changer le cours des choses, le jaune des Gilets pourrait signifier la stérilité des déserts.

    Jean-Noël Cuénod

    [1]Le concile de Latran en 1215 a ordonné aux Juifs de porter sur leur vêtement une rouelle jaune, ce qui a inspiré les nazis et les pétainistes avec le port de l’étoile de même couleur.

    [2]Jean-Bernard Lacroix, Troubles et criminalité de 1789 à l’an VI, La Révolution dans les Basses-Alpes, Annales de Haute-Provence, bulletin de la société scientifique et littéraire des Alpes-de-Haute-Provence, no 307, 1er trimestre 1989, 108e année, p. 154.

     

     

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  • Gilets Jaunes et lutte des classes

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    Le sociologue Luc Rouban vient de publier la première étude qui permet de mieux cerner les caractéristiques sociales et politiques des acteurs de la grave crise que traverse la France.

    La lutte des classes éteinte et le clivage gauche-droite dépassé ? L’économie numérique et globalisée était censée balayer ces deux vieux concepts. Les voilà qui reprennent de vives couleurs. Ou plutôt une seule, jaune, comme celle des gilets dont se parent les acteurs de la crise politico-sociale la plus importante que la France ait connu depuis des décennies. C’est l’une des leçons à tirer d’une étude particulièrement approfondie sur le phénomène des Gilets Jaunes. Elle vient de paraître par le truchement du « Baromètre de la confiance politique » de janvier, régulièrement publié par le CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po à Paris) depuis 2009.  Cette analyse fouillée est due au sociologue français Luc Rouban, directeur de recherches à Sciences Po.

    Si la lutte des classes et le clivage gauche-droite perdurent, c’est tout de même sous de nouvelles formes ; celles que le phénomène des Gilets Jaunes est en train d’inventer. L’auteur de ce travail nous les explique.

    – Luc Rouban, le mouvement des Gilets Jaunes paraît si disparate dans ses opinions qu’il semble très difficile de le cerner socialement et politiquement. Comment avez-vous procédé pour surmonter cet écueil ?

    – Il est difficile de mener des enquêtes sur le mouvement des gilets jaunes du fait de son éparpillement sur le territoire et de la diversité de ses participants. On se heurte à une vraie difficulté méthodologique. Pour contourner cet obstacle, j'ai choisi d'étudier en détail à travers la vague 10 du « Baromètre de la confiance politique » du Cevipof, qui a été réalisée en décembre 2018, le profil et les valeurs de celles et de ceux qui soutenaient le mouvement. Car ce dernier prend tout son sens politique dans les soutiens qu'il mobilise. De plus, tout le monde ne peut participer, ne serait-ce que pour des raisons matérielles, aux diverses manifestations. L'enquête montre d'ailleurs que ce mouvement est considéré par 72% des enquêtés comme un mouvement qui porte les revendications de nombreux Français. Il s'agit bien d'un conflit par procuration.

     – Dans votre travail, les soutiens les plus actifs aux Gilets Jaunes se montrent fort critiques vis-à-vis du capitalisme mais sans que cela semble profiter au plus important leader anticapitaliste, Jean-Luc Mélenchon. Marine Le Pen n’a pas un programme particulièrement anticapitaliste, pourtant elle est la seule responsable d’un grand parti politique (Rassemblement National ex-FN) à pouvoir capter le soutien des Gilets Jaunes. Comment expliquer ce paradoxe ?

    –– La critique du capitalisme est très forte en moyenne chez tous les enquêtés, même si elle est plus forte chez ceux qui soutiennent le plus les gilets jaunes. Il apparaît clairement, malgré cela qu'aucun mouvement politique, même fortement anticapitaliste comme La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, ne peut capter ce mouvement. Le RN de Marine Le Pen est moins anticapitaliste que La France insoumise mais il l'est quand même ; ses électeurs sont hostiles au libéralisme économique à 65% contre 85% de ceux de Jean-Luc Mélenchon.  De même, le Rassemblement National se prononce contre les élites gouvernementales, jugées complices d'une mondialisation financière désastreuse pour les petits salariés et les petits indépendants, contre l'Europe de Bruxelles et pour un système politique ménageant bien plus de place au référendum, toutes revendications pouvant aussi être défendues par Jean-Luc Mélenchon. Mais contrairement à lui et à sa France Insoumise, le RN se montre défavorable à l’immigration. Or, il ne faut pas négliger ce constat, à savoir que les soutiens les plus radicaux aux gilets jaunes se montrent eux aussi les plus opposés à l'immigration.

    – Dès lors, assisterait-on à une sorte de fusion entre les idées d’extrême-gauche (anticapitaliste) et d’extrême-droite (xénophobe) qui pourrait donner naissance à une nouvelle force politique ?

    – Ce mouvement organise une convergence entre les anticapitalistes, les souverainistes de gauche et de droite et des électeurs du RN. Le point commun à tous les soutiens les plus fermes du mouvement est qu'ils s'ancrent dans les catégories populaires ou les petites classes moyennes, alors que ceux qui sont le plus opposés au mouvement appartiennent très largement aux catégories supérieures, cadres ou professions libérales. C'est pourquoi j'ai parlé d'un retour de la lutte des classes. S'il y a convergence, c'est donc dans la dénonciation du système social français et de ses inégalités. Mais, sinon, le clivage gauche-droite reste toujours bien vivant. Il y a un populisme de droite et un populisme de gauche. L'une des grandes différences entre les deux porte sur la question de l'immigration mais aussi sur la question du rapport à la science. Celle-ci est beaucoup plus critiquée par le populisme de droite que par celui de gauche. Donc, il sera difficile pour ce mouvement de créer une force politique homogène.

     – Vous mettez en exergue une appétence particulière des soutiens aux Gilets Jaunes pour la démocratie référendaire. Pensez-vous que le gouvernement d’Emmanuel Macron pourra continuer à faire l’impasse sur le RIC (Référendum d’initiative citoyenne, équivalent de nos initiatives populaires), l’une des principales revendications des Gilets Jaunes ?

    – Cette demande de démocratie référendaire est devenue générale en France et dépasse le soutien aux gilets jaunes. Il semble bien, cependant, que le président Macron ait écarté l'hypothèse d'un RIC dans la Constitution française lorsqu'il a parlé du lancement du "grand débat national" avec les élus locaux, en soulignant que cela pourrait nourrir la démagogie. Il est indéniable que l'absence d'avancée sur le terrain référendaire pourrait raviver les tensions à l'issue du "grand débat". La solution serait alors d'élargir les possibilités de référendum telles qu'elles existent aujourd'hui sans passer par un RIC.

    Interview parue dans la Tribune de Genève et 24 Heures vendredi 1erfévrier 2019

    Jean-Noël Cuénod

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