30/01/2019

Peuple ou tribus ? Elite ou ploutocratie ?

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« Nous sommes le peuple ! » clament les Gilets Jaunes. « Nous sommes le peuple ! » rétorquent les Foulards Rouges. En France, tout le monde il est fâché, tout le monde il est peuple. Et tout le monde, il déteste l’élite.

Peuple… Elite… Lorsque des mots fleurissent aux lèvres avec une telle luxuriance, il y a quelque chose de suspect qui se trame. Ces usages intempestifs tendent à les vider de leur substance. Et si le peuple avait disparu ? Et si l’élite n’était plus qu’un ectoplasme ?

Tout d’abord, qu’est-ce qu’un peuple ? Dès cette question posée, les choses se gâtent et les crânes se grattent. La plupart des dictionnaires en donnent cette définition de base : Ensemble des individus constituant une nation vivant sur un même territoire et soumis aux mêmes lois, aux mêmes institutions politiques.

Vision bourgeoise, répliquerait Lénine (lui-même bourgeois, mais passons…) Pas question de mélanger les torchons patronaux avec les serviettes prolétaires. Le peuple, c’est l’addition des ouvriers, des employés et des petits paysans contre le non-peuple formé par les bourgeois qui maîtrisent les outils de production à leur profit. Entre les deux, il y a la masse informe de la petite bourgeoisie constituée d’artisans et de commerçants qui se casent dans l’un ou l’autre camp au gré des vicissitudes historiques.

Vision marxiste, éructerait Victor Orban, le premier ministre hongrois qui préfère sans doute, et de loin, cette définition : Ensemble de personnes qui, n'habitant pas un même territoire mais ayant une même origine ethnique ou une même religion, ont le sentiment d'appartenir à une même communauté. Pour lui, c’est l’ethnie[1]qui prime. Ainsi, a-t-il accordé la nationalité hongroise et le droit de vote à des Roumains, des Slovaques, des Ukrainiens et des Serbes qui ne vivent pas en Hongrie mais font partie des minorités magyares à l’intérieur des pays voisins.

On peut aussi préférer cette vision républicaine du peuple : Ensemble de personnes qui se constituent en une entité détentrice de la souveraineté sur un territoire donné.

Et il en est bien d’autres…

Pourtant, à y réfléchir, existe-t-il encore un peuple dans nos pays, notamment au sein de l’Hexagone ? Les Gilets Jaunes ne représentent qu’une partie des Français. Pas ou très peu de Gilets Jaunes au sein du « peuple des banlieues ». Pas ou très peu de Gilets Jaunes parisiens. Les Foulards Rouges, qui ne peuvent plus voir le jaune en couleur, sont tout aussi fondé à revendiquer la marque « Peuple ».

A la place d’un peuple coagulé par un ensemble de valeurs morales, philosophiques, sociales, nous avons une superposition de tribus de plus en plus étrangères les unes aux autres. Elles ont leur propre agenda, comme l’on dit dans les émissions politiques branchées (le journalisme, autre tribu !), leurs propres angoisses, leurs propres soucis. La tribu des cathos s’oppose à celles des gays ou des bobos. Les tribus se réclamant de l’islam se sentent exclues par d’autres. En retour, celles-ci accusent les tribus de l’islam de les agresser. La souffrance des salariés modestes de la tribu rurale laisse indifférents celle des djeunes en banlieue qui errent dans l’ennui et leur rage ne rejoint pas celle éprouvée par la tribu des artisans endettés dans leur lotissement. La tribu des vieux claudique sans que celle des trentenaires, sirotant du spritz en terrasse, leur jette un regard. La tribu des nantis voyage en première et ne partage rien avec les autres, pas même les toilettes de l’avion.

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Après l’effacement du peuple, l’élite introuvable

Quant à l’élite, même chanson triste. Elle aussi ne manque pas de définitions chamarrées : Ce qu'il y a de meilleur dans un ensemble composé d'êtres ou de choses ou alors celle-ci : Minorité d'individus auxquels s'attache, dans une société donnée, à un moment donné, un prestige dû à des qualités naturelles ou à des qualités acquises.

Il y a dans la notion d’élite, l’idée de modèle, d’exemple qui tire un ensemble de personnes vers le haut, vers plus d’intelligence, plus de courage, plus de tolérance, plus de science. Aujourd’hui, les médiacrates sont considérés comme formant l’élite la plus reconnue par le public. Pourtant, malgré tous mes efforts, je n’arrive pas à être « tiré vers le haut » par Monsieur Hanouna. De même, les discours de Monsieur Macron n’instillent pas en moi un surcroît d’intelligence ou de science.

Autre élite considérée généralement comme telle, celle sécrétée par l’argent. C’est elle qui détient les clés du pouvoir réel sur nos vies. Il ne s’agit donc pas d’une élite mais d’une ploutocratie – soit l’exercice du pouvoir par l’argent – qui, loin de tirer quiconque vers le haut, s’efforce au contraire d’imperméabiliser ses frontières sociales.

Il existerait bien une élite, constituée par les grands scientifiques dont bien peu connaissent le nom et les artistes talentueux qui ne sont pas invités sur les plateaux télés. Mais leur manque de visibilité médiatique empêche qu’ils soient ainsi considérés. Dès lors, ils ne peuvent « tirer vers le haut » qu’un nombre restreint d’individus. C’est mieux que rien, mais c’est tout.

La superposition des tribus comblant le vide laissé par le peuple et la substitution de l’élite par la ploutocratie nous préparent des lendemains qui déchantent.

Pour sortir de cette situation, il faudrait que de ce magma se dégage un groupe humain – une élite véritable – apte à mettre en lumière les points communs à toutes ces tribus et à créer, sur cette base, de nouveaux mythes mobilisateurs qui coaguleraient les tribus dans l’ensemble « peuple ». Car c’est par les mythes que les humains avancent en marchant sur les décombres des mythes anciens.

Les mythes ne sont pas des légendes, ils constituent une force de coagulation qui tend à former un être collectif. En les créant ou les recréant, l’élite se tiendrait enfin au service du peuple.

Jean-Noël Cuénod

[1]L’ethnie, c’est le nom que se donne la race lorsqu’elle pratique la contrebande.

08:17 Publié dans Politique française, social | Lien permanent | Commentaires (11) | |  Facebook | | |

Commentaires

Qu'un peuple forme une nation est ce que nous avions non appris par dictionnaire mais vivions sans oublier qu'en fin de seconde guerre mondiale les instituteurs qui travaillaient mieux en leur âme et conscience du temps qu'ils ne se faisaient pas automatiquement titrer "profs" avaient enseigné aux jeunes de nos pays qu'ils étaient d'abord de leurs pays respectifs puis, européens, libérés du Deutschland über alles!

Il y avait les riches et les pauvres avec l'ensemble de ces entre-deux.
Mais tous, sans tenir compte de l'état des fortunés ou des non fortunés, étions des êtres humains non mythologiquement nés de la cuisse de Jupiter… le mérite se méritant

et, selon la traduction de Chouraqui des évangiles, tous nés d'une femme qui, un jour, telle Marie, se découvrant enceinte, avait crié: "je l'ai dans le ventre"!

On observe qu'à cette occasion la concernant Marie reprenant des textes bibliques anciens avait annoncé qu'un jour les "superbes rentreraient chez eux les mains vides"...

Écrit par : Myriam Belakovsky | 30/01/2019

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Chère myriam@ la bible, comme les 2 autres (livres dit saints) sont composés de mythes et de légendes! Le problème est que ces 3 religions ne sont pas compatibles avec la science! Le fait de savoir que notre Terre à près de 5 milliards d'années et pas 6000 ans me plait infiniment! De savoir que dans quelques 4,5 milliards d'années le soleil va embrasser notre Terre et tout le système solaire pour aller nourrir d'autres systèmes solaires naissants me plait également! La vérité devrait toujours êtes prioritaire sur les légendes, on éviterait ainsi des millions de morts au nom de je ne sais quel dieu!!! L'homme a fait dieu à son image et pas le contraire!

Écrit par : Dominique Degoumois | 30/01/2019

@M. J.-N. Cuénod,

Vous citez à raison ceux qui disent:»Nous sommes le peuple!» clament les Gilets Jaunes. « Nous sommes le peuple!» rétorquent les Foulards Rouges. En France, tout le monde il est fâché, tout le monde il est peuple. Et tout le monde, il déteste l’élite. »

Permettez moi d ajouter cette remarque faite par déduction ce qui pourrait la rendre un fait (me trompé-je?): Autant l Elite que le Pouvoir (de M. Macron comme par ailleurs de Ms Hollande et Sarkosy, pour ne citer qu eux ) n a encore utilisé le slogan-version « Nous sommes le peuple », on se demande pourquoi donc? Si ce n est que les deux rives se chamaillent sur qui représente le Peuple et qui ne le représente pas et c est là toute la CRISE!

En tout état de cause ce n est pas tout le monde qui déteste l élite car les élites se considèrent encore plus élitistes que jamais selon eux en se prétendant savoir, eux, ce qu il faut faire pour tous le reste des Français (moins les élites qui se renvoient mutuellement l ascenseur). Eux, ils sont des experts en expertologie et des Auto-dafés!

Quant à cette crise, je n ai qu une version à proposer, celle qui a été lancée par l excellent Philosophe et Politicien italien très « rouge », Antonio Gramsci et qui a dit: La CRISE c est « Quand le vieux monde meurt et le jeune monde tarde à venir et dans ce clair-obscur des monstres pourraient resurgir ».

Amen !!

Bien à Vous M. J.-N. Cuénod et Merci pour votre blog.
Charles 05

Écrit par : Charles 05 | 30/01/2019

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Nous sommes entrés dans l'ère des médiocres en particulier les énarques et autres pseudos diplômés. Cultiver le bien paraître, bien parler, bien écrire, nous sommes dans la science et l'ère des nuls. Couilles molles, fainéants incapables de prendre les bonnes décisions, de s'accaparer des problèmes urgents comme le changement climatique ou l'homme est responsable en partie.

Des musulmans se sentent agressés, rejetés tiens donc, plus de 70 % des non musulmans rejettent l'islam ou les islams, concept abêtissant et extrêmement dangereux.

Les religions nous ont trahis en particulier la judéo-chrétienne par les mensonges et les comportements.

L'islam est une calamité pour le monde non musulman alors qu'ils aillent voir dans les 57 pays ou il fait bon vivre et quittent l'Occident.

Une Nation, c'est une multitude de tribus de couleurs, c'est le magma d'une civilisation qui rêve, invente, imagine, pratique, fait l'amour, construit les maisons et le bonheur, fait des gamins, vit dans une certaine utopie, fait un bruit musical, chante, boit, ri, protège ses petits comme l'environnement, guerroie pour la Liberté, tue la pourriture, etc.

On en est loin, concernant les journalistes, quand certains sont des antisémites, trouvent des miracles dans les catastrophes, sont proches des pouvoirs et de l'argent, tout le monde est éclaboussé.

les Gilets Jaunes dont je fais fièrement partie, ne veulent plus de voleurs comme dirigeants, ne veulent plus de beaux parleurs, ne veulent plus des gens cultivant le bien paraître pour en arriver à 2500 milliards de dettes, c'est terminé.

Je fais partie de la tribu des gens qui réfléchissent par eux-mêmes, sans carte politique, affilié à aucune religion ou croyance. je pratique les Arts et la culture, c'est mieux que d'avaler des connaissances logées désormais dans mon Saint ordinateur. Cet état me permet d'être Libre, vivre Libre et mourir Libre, elle est pas belle la vie?

Libre, pas tout à fait car vous me permettez, cher Mr Cuenod de commenter et titiller chacun avec du poil à gratter, alors.... Merci.

Écrit par : NOËL Pierre | 30/01/2019

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Jean Noël, vous êtes de plus en plus charmant et amusant. J'y ressens à la fois de l'humour et de l'ironie en filigrane. Depuis les chroniques judiciaires au parlement cantonal de Genève et au national, vous me plaisez de plus en plus et j'aime votre relativisme exprimé de manière moins élitaire.

Peuples faits de tribus, de communautés d'intérêts... Un ensemble d'individus qui partagent les mêmes vicissitudes et les même joies de la cohabitation. Ça, c'est l'idéal. Pour autant qu'on n'ôte pas à cet ensemble les possibilités de s'organiser, au contraire, si on lui garantit que l'élite ne sera qu'une composante et non pas qu'elle se substitue au tout.

C'est donc de la souveraineté populaire qu'il s'agit lorsque cet ensemble des volontés exprime qu'il veut s'engager à construire ses divers espaces et donc sa destinée.
Souveraineté est un mot vite dit mais quand celle-ci doit être vécue, elle requiert cependant beaucoup d'investissements individuels et collectifs pour être praticable. Et justement, si ces efforts sont détournés ou mis en échec par l'élite (par une seule communauté ou fraction de la population), on peut considérer qu'il s'agit de coup d'état chronique. C'est ce que fait une minorité et notre équipe du gouvernement à propos de plusieurs initiatives populaires qui leur déplaisent: un coup anticonstitutionnel et anti-institutionnel. Ils ne vont plus se gêner.

Je compare cela à de la trahison des clercs qui se déroule actuellement sous nos yeux à nos portes comme à celles de la France et de l'Allemagne: On se passe du peuple. Les peuples ne sont plus que des mercenaires à la production de richesses qui n'ont plus rien à dire. Il ne leur reste plus que des obligations. N'est-ce pas de l'oppression formelle qui en résultera.
Les peuples sont vendus dans les conventions et on prendra soin de leur cacher le contenu sur leur propre sort.
Moi qui vis à deux pas de l'Allemagne, je n'apprécierais pas que notre gouvernement helvétique vende nos Communes habitées de pareille façon.
Pour l'instant, il n'y a pas encore de véritables collaborations, pour cela il faudrait que président l'esprit d'entraide dans les négociations, mais il reste encore à se mettre d'accord sur la parité des forces pour ne pas subir le poids d'une quelconque domination.
Je pense qu'on ne doit pas négliger certains réglages si on veut rester souverain.

https://www.les-crises.fr/le-parlement-franco-allemand-ebauche-d-une-mini-union-europeenne-analysons-le-texte-du-2e-accord/

Écrit par : Beatrix | 30/01/2019

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M. Cuénod, vous méconnaissez que l'élite en France est constituée des personnes qui ont passé un concours d'Etat qui les ennoblit, les place dans une caste spécifique.

Quant au peuple, il est la plèbe, ce que les Romains appelaient plebs. C'est tout simple. Il est faux que cela ne soit pas clair. Le fossé entre les gens ennoblis par le concours d'Etat et ceux qui ne le sont pas est grand, et apparaît comme totalement illégitime à la plupart des seconds, qui appartiennent généralement à la plèbe.

Écrit par : Rémi Mogenet | 31/01/2019

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Dominique Degoumois,

Les légendes comme les mythes disent nos situations (lisez ou relisez Mircea Eliade).

Etudiée par maints auteurs dont Luc Ferry la crise contemporaine est notamment dès Mai 68 celle d'une "déconstruction" de nos valeurs morales, éthiques, religieuses et républicaines en nous faisant ressentir un profond sentiment d'angoisse à cause de la dépossession induite par cette déconstruction-liquidation.

Que les gilets jaunes appellent à un partage des richesses est à l'âme de nos élites un nouveau sujet d'effarement avec risques d'inévitables troubles nerveux.

Elites fragiles elles-mêmes à tendances victimaires.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 31/01/2019

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Ma pensée du jour:

Je ne veux pas participer à ce faux débat, comprenez pourquoi:

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Écrit par : NOËL Pierre | 01/02/2019

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Il y a eu un raté !

Ma pensée du jour;

Je ne veux pas participer à ce faux débat, comprenez pourquoi:

>

Merci Jean-Noël Cuenod de rectifier. Bonne journée.

Écrit par : NOËL Pierre | 01/02/2019

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@ NOEL Pierre

A quoi les destructeurs inconditionnels des religions travaillent: la logique du marché cynique et sans scrupule de la mondialisation a besoin que l'on détruise les religions pour la raison que, dans le meilleur, elles nous invitaient à choisir dans nos vies non pas la quantité mais la qualité (la quantité avec la banalisation qui l'accompagne ainsi que le choix de la quantité également par les comparaisons que nous établissons entre ce qu'a l'autre et nous provoque... aucunement par besoins réels... de nouvelles accumulations d'acquisitions "attitude mentale promesse de fin de civilisation" (Paul Diel, Psychologie de la motivation).

La pyramide qui situe l'élite est mince et fine par le haut… épaisse et faisant "masse" (la "plèbe) par le bas.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 01/02/2019

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Décidément, je ne comprends pas, alors je passe par un autre canal.

Je ne veux pas participer à ce faux débat, comprenez pourquoi ‘‘ mieux vaut ne rien dire et passer pour un idiot, plutôt que de l’ouvrir comme certains et ne laisser aucun doute à ce sujet ‘’
C'était ma pensée du jour.

Toutes mes excuses si cela vient d'une mauvaise manip.

Écrit par : NOËL Pierre | 01/02/2019

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