06/12/2018

Macron et la marche funèbre de la Ve

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Faudra-t-il compter les morts pour que Macron prenne la mesure de ce qui commence à devenir une révolution d’un type nouveau, menée sans structure verticale et par maillage horizontal? Compétent pour ramasser le pouvoir, le président français n’a pas eu l’intelligence politique de comprendre que le déficit démocratique de son pays est devenu insupportable (Dessin d'Acé).
Pathétiques, les rétropédalages que mouline un gouvernement aux abois, avec ses annonces d’annulations de taxes bien trop tardives! Depuis plusieurs semaines, les Gilets Jaunes et le peuple derrière eux sont passés à autre chose qui se résume en deux mots tagués sur l’Arc de Triomphe: «Macron démission».
Après discussion avec certains d’entre eux, il apparaît que la plupart des Gilets Jaunes se montrent bien conscient qu’une démission ne servirait à rien. A quoi bon remplacer Macron par Marine Le Pen, Wauquiez ou Mélenchon?  Et placer le général Philippe de Villiers à la tête d’un gouvernement musclé? N’est pas Charles de Gaulle qui veut. La France en a soupé, des hommes providentiels! C’est aussi le message que lancent les Gilets Jaunes en renonçant à toute personnalisation de leur mouvement.


C’est bien une crise profonde des institutions que la France subit actuellement. Ni les formations macrocompatibles ni celles de l’opposition ne veulent l’admettre et s’accrochent aux branches des institutions de la Ve République. Or, elles cèdent sous le poids des ans, ces branches. Ses partisans vantent sa «solidité», sa «souplesse» et la «stabilité gouvernementale» qu’elle permet, notamment en comparaison avec les valses folles des ministères de la IVe République.  Or, un regard rétrospectif démontre que ces qualités sont toutes relatives. Un an après Mai-68, le Général de Gaulle, malgré sa stature historique, a dû démissionner en cours de mandat. Georges Pompidou est mort trop tôt pour tirer leçons de sa présidence. Valéry Giscard d’Estaing n’a pas été réélu. François Mitterrand a été contraint de renoncer à son programme après deux ans passés à l’Elysée; il ne s’est maintenu que grâce à sa défaite aux législatives en 1986, ce qui lui a permis de tenir le rôle de principal opposant. Pendant ses douze ans de pouvoir Jacques Chirac n’a quasiment rien fait de notable, à part la suppression – aujourd’hui fort regrettée – du service militaire et d’autres réformes de peu d’ampleur. Par pure charité, nous ne dirons rien des présidences Sarkorzy et Hollande, leur impéritie parle, si l’on ose dire, à leur place.
Emmanuel Macron avait pris le pouvoir par un concours de circonstances heureux. Heureux, du moins pour lui, sur le moment. Il a pris ce coup de chance pour un plébiscite qui l’a propulsé sur une orbite jupitérienne. Aujourd’hui, s’il s’effondre encore plus rapidement que ses prédécesseurs, il le doit autant à ses failles personnelles qu’à la faillite des institutions de la Ve République qui ne permettent pas au peuple de s’exprimer sur les sujets qui le concernent en premier lieu.


Macron face à au prélèvement fiscal à la source


Si le président Macron voulait laisser une trace autre que celle d’un Jupiter pour farces et attrapes, il devrait préparer les funérailles de la Ve République, plutôt que de multiplier les poses de rustines qui cèdent aussitôt qu’elles sont collées. Car le 1er janvier prochain, on semble l’oublier, sonnera l’entrée en vigueur du prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu; il frappera une fois de plus les classes moyennes, grosses pourvoyeuses en Gilets Jaunes. Le président et son gouvernement auront beau multiplier les plans comm’ pour expliquer les avantages de la formule, plus personne ne les écoute et le salarié ne constatera qu’une chose : il percevra encore un peu moins que d’habitude. Bonjour le pouvoir d’achat!
Dès lors, toutes les initiatives gouvernementales risquent fort de sombrer dans les abysses de la colère, une fois de plus.
Macron se fait fort de connaître les nouvelles technologies nées des réseaux sociaux. Eh bien, qu’il utilise son savoir pour créer en France un vaste échange d’idées sur ce que pourrait être la future Constitution! Qu’il favorise la création d’espaces de discussion pour faire émerger de nouveaux canaux d’expression populaire. Le but n’est pas de transformer sur-le-champ la France en une Suisse avec démocratie directe à tous les ronds-points, mais au moins de tracer les voies vers une démocratie semi-directe compatible avec l’histoire des Français et leur génie propre.


Toutefois, il est très peu probable qu’Emmanuel Macron adopte cette stratégie. En écrivant son «Coup d’Etat permanent», François Mitterrand avait dressé le plus implacable des réquisitoires contre la Ve République. Une fois parvenu au faîte du pouvoir, il s’est empressé de se fondre avec délice dans le moule élyséen pour devenir plus gaullien que de Gaulle. Emmanuel Macron, de tempérament autoritaire et persuadé de ses hautes qualités intellectuelles, n’est pas du genre à lâcher son sceptre même si son palais prend eau de toutes parts.
Jean-Noël Cuénod

16:26 Publié dans Politique française, social | Lien permanent | Commentaires (39) | Tags : macron, gilets jaunes, ve république | |  Facebook | | |

04/12/2018

Gilets Jaunes et anarchisme autoritaire  

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Pas une tête ne doit se lever. Si une seule dépasse, on la coupe. Et pas toujours métaphoriquement. C’est ainsi que les Gilets Jaunes qui voulaient discuter avec le gouvernement ont-ils été menacés de mort, ainsi que leurs enfants. Ils ont donc renoncé à jouer les porte-paroles. Violence dans le même camp, au nom de la pureté du mouvement.

Dès qu’une personnalité émerge, l’être collectif nommé Gilets Jaunes crie aussitôt la trahison. A partir du moment où les porte-paroles franchissent les portes de Matignon ou de l’Elysée, ils sont foutus. Les dirigeants politiques, bien plus malins qu’eux, les auront retournés et s’en serviront pour diviser le mouvement, ce qui amènera celui-ci à périr à brève échéance. La révolution n’est pas un dîner de gala, disait Mao.

De plus, tout chef est considéré, en soi, comme un ennemi. En voulant servir de fédérateur pour porter la parole du groupe, il brise aussitôt l’unité de l’être collectif. Même s’il multiplie les garanties. Cela n’a rien à voir avec sa personnalité. Le simple fait qu’un seul élément veuille représenter le tout enclenche une phase mécanique de destruction de l’être collectif. Pour s’y opposer tous les moyens sont utilisables, y compris les menaces de mort, même sur des enfants. La préservation de l’être collectif l’emporte sur toute autre considération.

C’est bien un ordre qui se construit, un ordre anarchique, certes mais un ordre tout de même qui donne… des ordres.

Tiens, à propos, qui donc les donne, ces ordres? Qui sont les Gilets Jaunes auteurs des menaces? On l’ignore, car toute Terreur, aussi petite soit-elle, a pour corollaire l’omerta. C’est pourquoi elle se révèle aussi efficace. Si le nom de ceux qui ont menacé était connu, l’affaire serait vite réglée. Mais voilà, on ne va pas donner de nom. Par peur des représailles, bien sûr. Mais pas seulement, par crainte aussi de fissurer cet être collectif que l’on a eu tant de mal à engendrer.

Cette phase d’anarchisme autoritaire, bien des épisodes insurrectionnels ou révolutionnaires l’ont connu. La Révolution française a commencé par l’universalité des droits de l’homme. La Terreur a suivi pour défendre ce principe sublime et libérateur. Et enfin, la nuit du 4 août 1789 (abolition des privilèges) a sombré dans la journée du 18 mai 1804 (Sacre de Napoléon). Même processus, avec bien sûr, les inévitables variantes, lors de la Révolution bolchévique. Il y a dans les Gilets Jaunes qui ont menacé leurs camarades, un minuscule Iagoda[1]prompt au réveil. 

 A chaque fois, les défenseurs de l’intégralité de l’être collectif s’organisent et s’emparent des instruments de la violence. Pour le bien de la collectivité, cela va de soi, et nullement par goût du pouvoir, voyons!

L’ennui avec le goût du pouvoir, c’est qu’il rend fou. L’humain reste partagé entre son affirmation comme individu et sa nécessité vitale de vivre en collectivité, ce qui rend paradoxale son action. Le fait de dominer les autres l’enivre. Il peut ainsi s’affirmer comme individu tout en bénéficiant de l’œuvre collective. C’est ce processus que veulent éviter les «menaceurs»  au sein des Gilets Jaunes. Mais en se plaçant dans cette position de Gardiens du Temple, ils se situent immanquablement au-dessus des autres et revêtent l’uniforme abhorré des chefs, même s’ils s’en défendent avec véhémence.

Pas simple l’anarchisme autoritaire! Il va falloir en sortir. Comment ? Sans doute faudra-t-il apprendre en premier lieu à se méfier de la pureté. Pureté de la révolution, pureté de la classe ouvrière, pureté de la nation, pureté de la race… Que de crimes de masse a-t-on commis en ce nom ! Edouard Herriot – vieux politicard républicain tendance tablier de sapeur – n’avait pas tort lorsqu’il expliquait : «La politique, voyez-vous, c’est comme les andouillettes, il faut que ça sente un peu la merde, mais pas trop!»

Pas très exaltant, il est vrai. Mais pour que survive et se développe ce mouvement des Gilets Jaunes – né d’une saine réaction devant un pouvoir qui a fait de l’inégalité sociale son passeport pour la mondialisation – , il ne peut pas se tenir à son actuel surplace protestataire, sous peine de s’étioler. Peut-être que l’intelligence collective des Gilets Jaunes trouvera le moyen de briser le cercle vicieux de la chefferie que nous avons décrit et fera naître de nouvelles formes d’organisation. Espérons. Mais parfois, il faut accepter de manger l’andouillette d’Herriot.

Jean-Noël Cuénod

 

 

[1]Genrikh Iagoda fut le chef du NKVD – la police politique de l’URSS – entre juillet 1934 et septembre 1936. Sur ordre de Staline, il a fait mourir des millions de personnes lors des collectivisations forcées ; il est le concepteur du Goulag.

16:55 Publié dans Politique française, social | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : gilets jaunes anarchisme autorité | |  Facebook | | |

03/12/2018

Gilets Jaunes et l'agonie de la Ve République

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 Le président Macron est victime aujourd’hui de ce qui fit son succès hier. Il avait fédéré les suffrages de gauche et de droite pour parvenir à se faire élire ; maintenant, il concentre sur lui les colères exprimées par les deux camps avec, en plus, celles éprouvées par tous ceux qui, nombreux, avaient choisi l’extrémisme, le vote blanc ou l’abstention. Tout le monde porte un gilet jaune!

Cela dit, la crise quasi insurrectionnelle qui secoue la France, dépasse la seule personne d’Emmanuel Macron. Il paie aussi les frustrations nées des quinquennats ratés de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande. Surtout, l’actuel président occupe l’Elysée au moment où les institutions de la Ve République commencent à donner les signes de l’agonie.

 Elles furent taillées sur mesure par et pour un chef d’Etat exceptionnel – le Général de Gaulle – afin de répondre à une situation exceptionnelle – la décolonisation. A cette époque, la concentration des pouvoirs dans les mains du président de la République semblait indispensable pour assurer la stabilité du pouvoir et faire renaître par la politique industrielle de l’Etat, une économie française que les guerres coloniales – qui suivirent immédiatement l’occupation nazie – avaient saignée à blanc.

Soixante ans plus tard, cette omnipotence est devenue créatrice d’impotence. Disposant de tous les leviers de commande, le président français est devenu le centre de toutes les réclamations, le symbole de toutes les frustrations et l’objet unique de toutes les détestations. Les institutions de la Ve République sécrètent donc une certaine infantilisation des citoyens qui, ne pouvant s’exprimer que tous les cinq ans lors de l’élection présidentielle – la seule qui compte vraiment – en sont réduits au ressentiment chronique envers leur chef d’Etat.

La crise actuelle dépasse les seuls aspects fiscaux – qui ont leur importance – et pose cette question fondamentale: comment donner aux Français les canaux d’expression nécessaires pour les rendre acteurs de leur destin?

Jean-Noël Cuénod

Editorial paru lundi 3 décembre 2018 dans laTribune de Genève et de24 Heures

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