12/10/2018

Soulages, le grand feu noir

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Avec Pierre Soulages, le noir nous en fait voir de toutes les couleurs. A ne pas rater l’exposition intitulée « Une Rétrospective » que la Fondation Pierre-Gianadda à Martigny consacre jusqu’au 25 novembre 2018 au grand peintre de l’Outrenoir.

Soulages va à l’essentiel ou plutôt à l’essence du ciel. Il fait circuler la lumière dans les méandres de ce noir de telle manière qu’elle révèle toutes les couleurs qui dormaient en lui. Des couleurs qui s’échappent, reviennent, repartent, se réinstallent dans un autre lieu du tableau. Comme la lumière ambiante change constamment, même de façon peu perceptible, l’état du tableau se modifie. Ce n’est plus le même qu’il y a cinq minutes. Et c’est tout malgré tout le même. Avec l’art de Soulages, nous entrons dans le règne de l’oxymore.

Le noir en tant que couleur est dépassé pour atteindre, selon le mot que Soulages a forgé, l’ « Outrenoir », cette présence lumineuse qui surgit de la pâte nocturne. Il y a de l’abnégation du moine dans le travail de l’artiste qui travaille cette pâte nocturne pour lui faire rendre l’âme. Et c’est avec la discipline contemplative du moine qu’il faudrait entrer dans un tableau de Soulages. Rester de longues minutes devant une œuvre. Se laisser pénétrer par elle. Et l’essence du tableau apparaît progressivement comme jadis, un portrait photographié qui, petit à petit, se dessine dans le bain du révélateur.

Et c’est le feu qui surgit, illumine la pièce, embrase le regardeur. Le feu de l’Outrenoir qui ne s’éteint jamais. Il n’a jamais cessé de brûler. Soulages nous l’a donné à voir.

En 2009, Beaubourg avait réservé à Pierre Soulages une rétrospective gigantesque, impressionnante. Et peut-être un peu écrasante, même si Le Plouc en était resté ébloui. Avec « Une Rétrospective » – un article indéfini par signe de modestie ? – la Fondation Pierre-Gianadda a offert aux œuvres de Soulages, l’espace qui leur manquait à Beaubourg. Elles peuvent mieux y respirer, dialoguer entre elles, échanger leurs ondes secrètes, se mouvoir. Car un tableau de Soulages, c’est un être vivant.

Jean-Noël Cuénod

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08/10/2018

Aznavour et "inoubliable Genève"

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Les flâneries sur la Toile vous amènent à trouver ce que vous ne cherchiez pas mais que vous êtes bien content d’avoir déniché. En quêtant des renseignements sur Aznavour pendant l’hommage national célébré en sa mémoire aux Invalides, je suis tombé sur cette chanson « Inoubliable Genève ». Donneuse de leçon et enfriquée, détestée et adulée, vendue et louée. Inoubliable, en effet.

Les médias français ont déversé des flots de mots et d’images sur ce géant de la chanson à l’occasion de son décès. Mais leur exploit qui impressionne le plus un Plouc genevois exilé à Paris, c’est d’avoir occulté la présence en Suisse de Charles Aznavour. Ou alors, juste en passant très vite, l’air gêné, comme le signe d’une faiblesse fiscale du grand homme. Sur ses 94 ans de belle vie, il en a tout de même passé 46 à Genève, puis à Saint-Sulpice, entre ma ville et Lausanne !

Si Johnny Hallyday s’était établi à Gstaad, c’était de toute évidence pour bénéficier d’un statut fiscal avantageux. Il ne s’y est pas attardé. Rien de tel avec Charles Aznavour. Certes, il s’est établi à Corsier-Port [1]dans le canton de Genève lorsque les autorités fiscales françaises l’avaient poursuivi sous Giscard, avec un acharnement à la mesure de sa notoriété. Mais ces poursuites – crées surtout pour faire un exemple – se sont lamentablement soldées par un non-lieu, Aznavour étant trahi par son homme d’affaire. Et puis, Aznavour a fait sa vie et celle de ses enfants à Genève et plus récemment à Saint-Sulpice. Avec des éclipses plus ou moins longues, car le chanteur aimait bouger. Mais en revenant toujours vers l’aimant lémanique.

Cela ne signifie pas que l’artiste avait renié la France, tout au contraire. Il y avait aussi ses résidences dont l’ultime, à Mouriès. La France, il l’a aimée, l’a chantée, l’a célébrée. Mais il a aussi aimé Genève. Et l’a chantée avec, notamment, cette œuvre, « Inoubliable Genève », qui évoque de façon parfaite les sentiments ambigus que cette ville – qui s’est toujours voulu plus qu’une ville – suscite. Minuscule République… Elle avait mobilisé les délégations de l’Europe entière au Congrès de Vienne après l’effondrement du Premier Empire et faisait dire à Talleyrand : « Il y a cinq continents et puis, il y a Genève » ; elle avait aussi suscité cette réplique de Capo d’Istrias[2]à un diplomate excédé par le temps passé à discuter de « ce minuscule grain de sable » : « Monsieur, Genève est un grain de musc, mais il parfume l’Europe entière !»

Toutes ses flatteuses citations ont donné aux Genevois un tel melon que les autres Suisses et une bonne partie des Français (surtout du côté des Départements limitrophes) en sont fort irrités, voire plus. Alors que partout en Suisse, c’est la modestie qui prévaut, à Genève, elle n’a guère droit de cité. Insupportables, les Genevois. Les dirigeants de leur ancienne République ne se faisaient-ils pas appeler « Magnifiques Seigneurs et Très Puissants Syndics » ? Le melon, le melon, vous dis-je !

Genève, on l’aime comme Stendhal, on la déteste comme Dostoïevski, on l’aime et la déteste, alternativement, comme Lénine, on la raille et la respecte, cumulativement, comme Voltaire, on l’exècre et l’espère, cumulativement et alternativement, comme Rousseau.

Genève, c’est tout sauf l’image simplette et sotte qu’en donnent la plupart des médias français.

Alors écoutez celle de Charles Aznavour.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Lire la précédent blogue : « Aznavour, un voisinage ».

[2]membre de la délégation du tsar, futur citoyen d’honneur de Genève et Vaud et fondateur de la Grèce moderne

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