21/08/2018

Prague 68 : sous les chars, la glace

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Comme si c’était hier… Le petit transistor Philips annonce de sa voix de boîte de conserve que les chars russes et des autres pays du Pacte de Varsovie ont envahi Prague cette nuit. En ce matin du 21 août 1968, il fait chaud dans cette petite chambre sur les hauteurs de Lausanne. Maintenant, on étouffe. L’an 68 tombe avant la chute des feuilles.

Sur la table où fume le café, une carte postale représentant le pont Saint-Charles à Prague. Coup d’œil à son verso : « Ils sont partis, ça y est. On a gagné ! » Des copains – accourus à Prague pour voir quelle gueule il avait, ce « socialisme à visage humain » d’Alexander Dubček – avaient expédié leur carte une semaine auparavant. Les troupes de l’Armée Rouge avaient fait mine de quitter la Tchécoslovaquie avant de faire demi-tour vers Prague (1). Moscou avait pratiqué la même tactique à Budapest en 1956.

Retour à Genève où les gauchistes vibrionnent sous le coup de la colère. Avec des copains, le Plouc rend une petite visite à la rédaction de la « Voix Ouvrière », le quotidien communiste, organe du Parti du Travail. On chambre un permanent : « Alors, camarade, t’as vu ce qui se passe à Prague ? T’en pense quoi maintenant de l’URSS ? » Réponse évasive, pour le moins : « Eh ben, heu, Ch’ai pas. J’ai entendu un truc en passant, juste comme ça à la radio ». Et le permanent de se jeter sur l’éditorial de Jean Vincent, conseiller national et grand patron du Parti.

Lecture compulsive qui se conclut par une mine rassurée : « Ces Russes, c’est quand même des salauds ! »  Le permanent a dit « les Russes », notez-le bien, et non « les Soviétiques ». Pas question d’incriminer les Soviets, l’âme du communisme. Les Russes, eh bien, ce sont des Russes, quoi. On peut y aller. Le communisme, c’est autre chose. Ça relève du sacré, voyez-vous…

Le Parti suisse a en effet sévèrement condamné l’intervention soviétique. Le permanent s’est donc dit que cette fois-ci, l’imprimerie et la rédaction de la « VO » n’allaient pas subir les assauts des manifestants comme en 1956 après l’invasion russe en Hongrie.

Durant cette matinée du 21 août, des velléités de manifs se préparent à gauche et à droite, malgré les vacances. Heureux hasard : le Living Theatre de Julian Beck et Judith Malina – qui a élevé le happening au rang des Beaux-Arts révolutionnaires – donne son extraordinaire Paradise Now au Pavillon des Sports à Genève. Personne ne sait ce qui va se passer durant ce non-spectacle où public et comédiens sont mélangés pour créer ensemble un événement.

Ce soir-là, l’événement est tout trouvé : des comédiens et une partie des spectateurs sortent du Pavillon des Sports pour faire manif devant le portail de l’ambassade d’URSS auprès des Nations-Unies et huer les partisans du « socialisme à visage inhumain ».

Prague et les écraseurs de rêves

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Au Mai-68 parisien avait répondu de l'autre côté du Rideau de Fer, le Printemps de Prague commencé le 5 janvier avec l'élection de Dubček à la tête du Parti communiste tchécoslovaque. Mais durant la nuit du 20 au 21 août 1968, c’est bien plus qu’un printemps que les chars russes ont écrasé. Cette année 1968, s’est donc terminée à ce moment-là, dans la chaleur aoutienne.

A 20 ans, la gaieté prend toujours le dessus. Pourtant, chacun de nous savait bien que quelque chose s’était cassé et que nos rêves fraternels avaient sombré dans l’illusion. 68 avait commencé en été… 1967 avec les émeutes raciales aux Etats-Unis et les violentes manifs américaines contre la guerre au Vietnam. La vague de la jeunesse en révolte avait gagné l’Allemagne en février. Et ce fut l’acmé à Paris en mai, avec des répliques sismiques à Genève, à Zurich, plus tard à Lausanne et dans les autres villes européennes. Chaque fois, l’autorité établie l’avait emporté. A l’Ouest. Et, encore plus rudement, à l’Est. Les écraseurs de rêves avaient gagné. Ils gagnent toujours. Pour toujours?

Jean-Noël Cuénod

(1) L'un des commentateurs que je remercie de son apport affirme qu'avant la nuit du 20 au 21 août 1968, les troupes soviétiques ne s'étaient pas trouvées sur sol tchécoslovaque. Malheureusement, les faits sont têtus et nous maintenons notre version. Les troupes du Pacte de Varsovie, sous la direction de l'Armée Rouge, ont fait des manoeuvres en Tchécoslovaquie du 20 au 30 juin 1968. Les troupes soviétiques y sont restées jusqu'au 3 août, date de la rencontre à Bratislava entre les dirigeants des partis soviétique, roumain, est-allemand, bulgare, hongrois, polonais et est-allemand. Mais ce départ n'était qu'un prélude à un retour musclé 17 jours plus tard.  

18:31 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : prague, urss, août68 | |  Facebook | | |

Commentaires

Environ 100 millions de morts, le communisme n'a pas égalé l'islam avec 670 millions de mort sur une période plus longue.

https://www.dreuz.info/

Ces deux croyances n'ont rien d'humain et pourtant, pas plus que le nazisme, et pourtant.......

Écrit par : NOËL Pierre | 21/08/2018

M. Cuénod, tout journaliste que vous soyez, je crains que vous (et vous amis) soyez mal informés. Il y avait ZERO troupes de l'Armée Rouge en Tchécoslovaquie avant le 21 août 1968; les seuls militaires du pacte de Varsovie présents étaient tchécoslovaques. L'Armée Rouge, quant à elle, s'était retirée sauf erreur dès 1946, et n'était donc même pas là au moment du coup de Prague en 1948. J'ai pour ces faits des témoins fiables (ma famille) ainsi que ma propre expérience puisque je suis née en Tchécoslovaquie et que j'y ai vécu justement jusqu'à ce fatal mois d'août.

Écrit par : alena hochmann | 23/08/2018

NOËL Pierre (à l'aller Pierre Noël au retour NOËL Pierre: s'agit-il du même?) ayant commenté on ne l'en empêchera pas… en se risquant

Article remarquable comme toujours mais du passé

un passé que nous ne pouvons pas changer.
La puissance étant aux financiers quel est notre pouvoir si nous souhaitons nous inspirer du passé pour éviter les mêmes les mêmes violences?

De l'article en en relevant chaleur et glace

qui nous parlent d'une possible "glaciation" et "chaleur" dès la fin du siècle scientifiquement confirmé notre planète transformée en étuve

Que faut-il faire, rien?

Ou s'inspirant du Canada prévoir des passages et lieux de vie souterrains climatisés: chaleur si glaciation fraîcheur si étuve…!?

Écrit par : Myriam Belakovsky | 24/08/2018

P.S. NOËL Pierre

avec un bon dimanche

Si vous êtes l'ex Pierre NOEL cherchez, si vous ne l'avez pas fait, par votre moteur de recherche

l'algorithme de Dieu…!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 25/08/2018

Puisque le hors sujet est toléré par JN Cuenod, (sans en abuser) voici:

https://s5s.archive-host.com/membres/videos/12379173152311923/Islam/Doctrine/18827_Le_complotisme_chez_les_musulmans___une_rhetorique_victimaire_et_paranoiaque___Reportage_France_3_.mp4

L'armée rouge a été responsable et présente des actions militaires dans les pays de l'ex URSS, j'en ait été le témoin -malgré moi, par la radio dans les années 1950 et la télé dès 1956.

Écrit par : NOËL Pierre | 27/08/2018

@alena hochmann @Jean-Noël Cuénod

https://fr.wikipedia.org/wiki/Printemps_de_Prague

J'ai retenu ces lignes:
L'intervention des troupes du Pacte de Varsovie en août 1968 en Tchécoslovaquie, pour mettre fin au Printemps de Prague,... Dans la nuit du 20 au 21 août, les forces armées de cinq pays du Pacte de Varsovie — URSS, Bulgarie, Pologne, Hongrie et RDA — envahissent la Tchécoslovaquie32,33.

La période du Printemps de Prague prend fin lors de l'invasion qui a lieu dans la nuit du 20 au 21 août. 400 000 soldats, 6 300 chars des pays du Pacte de Varsovie, appuyés par 800 avions, 2 000 canons, envahissent le pays35. L'opération Danube, préparée depuis le 8 avril, mobilise pour l’essentiel des troupes soviétiques35.

La prise de Prague
Alors que d’imposantes forces blindées-mécanisées franchissent la frontière et que des raids héliportés sont menés contre des objectifs à faible profondeur, les parachutistes des armées du Pacte de Varsovie reçoivent comme principale mission d’investir Prague. Le 20 août 1968 à 20 heures 30, des parachutistes en civil arrivent discrètement par un vol de l’Aeroflot sur l’aéroport de Praha-Ruzyně et en prennent rapidement le contrôle. Quelques heures plus tard, les premiers Antonov An-12 atterrissent pour débarquer troupes et matériel lourd. Les hommes de la 103e division aéroportée de la garde (DAG) commencent alors à faire mouvement vers le centre de Prague, investissant en chemin le palais présidentiel au château de Prague... Une dizaine d’heures suffisent pour que la ville tombe aux mains des parachutistes soviétiques. La jonction avec les forces terrestres qui entrent dans Prague est réalisée le 21 août au soir.
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JNC, Mme hochmann a raison de dire: "L'Armée Rouge,... n'était donc même pas là au moment du coup de Prague....

JNC - "l'Armée Rouge, ont fait des manoeuvres en Tchécoslovaquie du 20 au 30 juin 1968. Les troupes soviétiques y sont restées jusqu'au 3 août,"
En effet.... Mais:

"Du 20 au 30 juin 1968, la Tchécoslovaquie fut le théâtre des manœuvres militaires appelées « Šumava », du nom de la région du sud-ouest de la Bohême, près de la frontière avec l’Allemagne, pendant lesquelles 30 000 soldats du bloc soviétiques engagèrent des exercices conjoints sur plusieurs théâtres d'opérations12. Les armées soviétiques profitèrent des manœuvres pour approfondir leurs connaissances des axes routiers et ferroviaires, des aéroports, et du déploiement des armées tchécoslovaques. Des réseaux de liaison furent mis en place et, sous couvert des mouvements de troupes, des experts militaires qui n'étaient pas subordonnés à la direction tchécoslovaque, purent intervenir.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Invasion_de_la_Tch%C3%A9coslovaquie_par_le_Pacte_de_Varsovie

" Brejnev propose alors un compromis : les délégués du Parti communiste tchèque réaffirment leur loyauté au Pacte de Varsovie, s’engagent à restreindre les tendances « antisocialistes » et à renforcer leur contrôle sur la presse. En échange, l’URSS consent à retirer les troupes en manœuvre depuis le mois de juin et autorise le congrès du parti prévu pour le 9 septembre28.

Le 3 août, les représentants de l’URSS, de la RDA, de la Pologne, de la Hongrie, de la Bulgarie et de la Tchécoslovaquie se rencontrent à Bratislava et signent une déclaration commune.... — Après la conférence de Bratislava, les troupes soviétiques quittent le territoire tchécoslovaque mais restent stationnées près de ses frontières
LA "Drôle" de NORMALISATION...... par UNE SACRÉE PURGE!?

"... Après la purge, l'armée est entraînée à réagir aux éventuelles protestations populaires. Ainsi, dès août 1969, l'armée écrase des manifestations contre l'occupation. Un régiment de tanks est utilisé pour la première fois contre la foule par l'armée tchécoslovaque."
*****
J'ai vu à la télé - parmi des millions de téléspectateurs - les tanks russes dont un qui écrasait un manifestant. Le même cas de figure une année après par ceux de l'armée tchécoslovaque contre les manifestants...

https://fr.wikipedia.org/wiki/Printemps_de_Prague : Très intéressant à lire.

Écrit par : Patoucha | 28/08/2018

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