24/06/2018

Migrants : sans cœur, sans cervelle ?

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Oubliée, la photo du petit Aylan échoué sur une plage de Bodrum. Oublié, le millier de migrants morts noyés en deux jours. Nous avons l’émotion courte, submergée qu’elle est par la grande trouille de l’envahissement. En comparaison à cette marée panique, les cadavres clandestins pèsent bien peu. Et tous les discours édifiants n’y feront rien. La peur reste un sentiment plus fort que la pitié.

Serions-nous tous devenus d’impitoyables pleutres ? Des salauds pleurnichards ? Pas si vite car ce n’est pas si simple.

Certes, entendre les démagogistes d’extrême-droite bêler comme des moutons enragés qu’il faut continuer à rejeter à la mer des migrants en train de se noyer, c’est à vomir. Lorsque la vie d’êtres humains vacille vers une mort probable, ce n’est pas le moment de leur tourner le dos pour consulter les courbes de la démographie. Leur porter secours est la moindre des choses.

Cela dit, cette situation ne peut plus durer. En votant pour les démagogistes, les électeurs de nombreux pays européens l’ont bien signifié aux détenteurs du pouvoir. Les ignorer sous prétexte qu’ils ont voté pour de sinistres personnages serait suicidaire pour la démocratie. Il faut donc tenir compte de ce sentiment d’envahissement en expliquant qu’un phénomène d’une telle ampleur ne peut pas être réglé par les seules voies nationales, que les partis démagogistes ne règleront rien et ne feront que rendre la situation encore plus ingérable. Fermer les frontières d’un pays et laisser les voisins se débrouiller, cela ne marche pas. Chacun le constate. Les fermetures ne servent qu’à enrichir les intérêts des passeurs mafieux.

Alors vers qui se tourner ? Vers la coopération à l’échelon européen. « Vous êtes cinglé ! Vous avez vu dans quel état d’impotence croupit Bruxelles ? ». D’accord, elles sont nullissimes, les institutions européennes. Mais on a beau tourner le rubikub’s dans tous les sens, seul le continent dispose de la taille critique nécessaire pour dépasser un écueil de cette taille. Il faut donc expliquer, encore et encore, qu’en voulant abattre l’Europe, les démagogistes vont pulvériser le seul espace où l’on puisse élaborer une stratégie efficace pour gérer les migrations.

Expliquer encore et encore qu’avec les partis d’extrême-droite et leurs idiots utiles genre 5-Stelle au pouvoir, c’est l’envahissement garanti. Car ce n’est pas en agissant en ordre dispersé par les nationalismes que l’Europe sera en mesure de faire face.

Sans se bercer d’illusion car la migration fait partie de l’humanité depuis son apparition sur cette planète. Nous sommes confrontés à cette réalité que tous les glapissements démagogistes ne sauraient dissiper : un continent vieux, riche et qui se dépeuple est situé à quelques encablures d’un continent jeune, pauvre et qui est en pleine ascension démographique. Comment croire un seul instant qu’il n’y aura aucun effet de vase communicant entre les deux ? Autant prendre en compte ce phénomène irréversible et l’organiser pour sauvegarder notre mode de vie basé sur l’Etat de droit et la démocratie. Sans oublier de faire vivre les principes de la laïcité, élément essentiel pour encadrer les nouvelles formes de vie en société.

En niant l’évidence et en prônant une illusoire fermeture totale des frontières, les partis d’extrême-droite aggraveront encore la situation actuelle, soit une immigration désordonnée et anarchique placée dans les mains mafieuses du passage clandestin. Chez les démagogistes, côté cœur, c’est le désert et côté cervelle, ça sonne creux.  

Jean-Noël Cuénod

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15/06/2018

Spectacle: la Dame en Verte vous fera rougir

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Clown érotique? Voilà une formule qui frise l’oxymore. Le clown doit être asexué pour ne pas faire peur aux petits nenfants. Et surtout à leurs parents. Avec le spectacle que donne la Dame en Verte au Cirque Electrique, Ava, sa vie, son œuvre, la clownerie enlève lascivement ses masques prudes et prudents. La Dame en Verte vous fera rougir. Et rugir de rire. De plaisir? Ça, c’est votre vie privée. (Photos © Pierre-Étienne Vilbert)

Certes, les codes de la clownerie ne sont pas dépourvus d’érotisme, loin de là ; ils agitèrent l’inconscient des pervers polymorphes que nous fûmes jadis ou naguère. Mais justement, ils recèlent un tel potentiel explosif qu’il faut les cacher d’urgence sous d’épaisses couches de maquillage. C’est dire si la performance de la Dame en Verte, alias Oriane Bernard, contient une belle charge révolutionnaire. Car l’érotisme, la sexualité, la séduction traversent son spectacle où tout l’art circassien est mobilisé : trapèze, équilibrisme, prestidigitation, gags en cascades. Sans filet ? Sans filet car la Dame en Verte ne tombe jamais. Et surtout pas dans la vulgarité.

Tour à tour vamp, fakir, stars au zénith puis sombrant au nadir, Oriane Bernard incarne le rêve d’une femme qui se voit en croqueuse d’hommes, éblouissant le monde de son aura sexy. Avant de revenir à la réalité des mecs qui échappent à son filet comme de mornes et récalcitrants papillons. A la fin, envoyons valser le glamour. C’est encore ce qu’il fait de mieux, valser. Car pour le reste… Bonsoir!

Outre la prestation époustouflante d’Oriane Bernard, il faut saluer la mise en scène d’Alexandre Pavlata, la régie (pas facile à assurer sous un chapiteau) de Christian Peuckert et les costumes de Monika Schwarzl.

Il en va de cette Ava comme de certains vins que l’on dit long en bouche. Sur le moment, le rire éclate. Et puis, il se mue en autre chose, plus sombre, avec quelques gouttes d’amertume : l’éternel âpre désir de faire un avec l’autre.

Jean-Noël Cuénod

PRATIQUO-PRATIQUE

Vous avez jusqu’à dimanche 17 juin pour rendre visite à Ava au Cirque Electrique de Paris, place du Maquis du Vercors, dans le XXe arrondissement ; billetterie en ligne : www.cirque-electrique.fr (Tel. : 09 54 54 47 24).

Ce spectacle sera présenté le 10 octobre prochain au Festival Les larmes du rire à Epinal.

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13/06/2018

La leçon de Kim Jong-un à Emmanuel Macron

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Qui aurait dit qu’un jour le dictateur le plus méprisé de la planète – pourtant, la concurrence est vive – serait considéré par le président de la première puissance mondiale comme un interlocuteur à caresser dans le sens de la brosse chevelue ? Comme un chef d’Etat si important que le dit président doit se déplacer à ses portes pour parler avec lui, d’homme à homme ?

A Singapour, Kim Jong-un apparaît comme le grand vainqueur du bras de fer que le tyran nord-coréen avait initié contre Donald Trump dès l’élection de ce dernier. Promenade en duo, secouage de raquettes présidentielles, pose en commun devant la postérité, c’est tout juste si Trump et Kim ne se sont pas précipités dans un french kiss fougueux, tels jadis les camarades Brejnev-Honecker. Kim Jong-un a donc réalisé l’inaccessible rêve de son grand-père et de son père : que la bolcho-dynastie soit reconnue comme partenaire à part entière par Washington.

Et pour obtenir ce résultat, la Brosse Infernale n’a pas eu besoin de signer un acte de contrition. La déclaration d’intention paraphée par Trump et Kim n’engage à rien et relève, même écrite, de la parole verbale. La voici :

  • Les Etats-Unis et la République populaire démocratique de Corée s’engagent à établir de nouvelles relations E.-U. – RPDC, conformément à la volonté de paix et de prospérité des peuples des deux pays.
  • Les Etats-Unis et la RPDC associeront leurs efforts pour bâtir un régime de paix durable et stable dans la péninsule coréenne.
  • Réaffirmant la déclaration de Panmunjom du 27 avril 2018, la RPDC s’engage à travailler à une complète dénucléarisation de la péninsule coréenne.
  • Les Etats-Unis et la RPDC s’engagent à restituer les restes des prisonniers de guerre et des portés disparus au combat, avec un rapatriement immédiat de ceux déjà identifiés.

Aucun calendrier, aucune contrainte. Trump adopte vis-à-vis du nucléaire Coréen l’attitude inverse que celle qu’il a opposée à l’endroit du nucléaire iranien. Et voilà le pire des régimes, celui des Kim, blanchi gratuitement par la Maison de même couleur.

Quel contraste avec le sort réservé par Donald aux chefs d’Etat du G7 : Emmanuel Macron, Justin Trudeau, Angela Merkel traités comme des valets de ranch, tout juste bons à recevoir des volées de coups de pieds aux fesses entre deux bordées d’injures !

 A cet égard, le président français ferait bien de prendre leçon sur le sanguinaire hérisson replet qui règne sur Pyongyang. Lorsque Trump a poussé sa trogne sur le devant de la scène internationale, Emmanuel Macron a cru bon lui réserver un accueil triomphal. Puis, en avril dernier, juste avant que les Etats-Unis se retirent de l’accord nucléaire avec l’Iran, Jupiter avait désamorcé sa foudre pour se faire tout miel et oindre de flatteries, de protestations d’amitiés et autres onguents onctueux l’ours à la tignasse jaune.

Dans l’esprit de Macron – si tant est que l’on puisse s’y glisser – ces jolies manières devaient inciter Trump à ne pas oublier qu’il avait ses fidèles alliés en Europe et qu’il serait du meilleur goût de les ménager ; qu’il se retire progressivement de l’accord iranien mais sans que cela nuise à l’Europe.

 Ces sucreries diplomatiques ont donc fait sur le président américain l’effet inverse. Il les a considérées comme autant de marques de faiblesse, provoquant chez lui une réaction de mépris vis-à-vis de ce frenchie aux manières chantournées de petit marquis parfumé. Rien de tel que les rudes bourrades entre vrais mecs dans les vapeurs du fumier.

Lorsqu’un porteur de bottes texanes rencontre un chausseur d’escarpins, on sait vite lequel des deux va boiter.

Kim Jong-un a pris le parti opposé. Provocation sur provocation. Et que je te menace d’envoyer des missiles nucléaires sur l’ile américaine de Guam. Et que je te traite Trump de « gâteux mentalement dérangé » (à Pyongyang, on ne craint pas le pléonasme), de « vieux fou », de « gangster », de « fripouille ». Tout heureux de trouver enfin un gus à sa mesure, Trump s’est mis en duo avec la Brosse Infernale : « Rocket man », « petit gros affameur de son peuple », « attend voir que je te balance ma big bombe pour t’éclater ». La température ayant grimpé juste là où il fallait, les duettistes ont pu changer d’octave : « Maintenant qu’on s’est bien engueulés, causons ».

Trump et Kim ne connaissent qu’une chose, le rapport de force dans toute sa brutalité. Ils sont donc faits pour s’entendre. La Brosse Infernale a bien jaugé son adversaire-partenaire. Il n’aime pas les petits Mickey tout faibles, Donald. Il apprécie qu’on lui résiste, ça le met en valeur, bien plus que de faire des ronds de jambes devant les costumes Smuggler ou, pis, les tailleurs Chanel. Et même, ça le rassure ; il se trouve en terrain plus adapté à sa démesure. Après tout, le monde impitoyable des dealers immobiliers est-il si différent de celui des propriétaires de la Corée du Nord, mis à part les exécutions de ministre au tir de missile ?

Emmanuel Macron est un tueur aux yeux bleus, mais à l’échelle de la politique française seulement. Pour s’imposer dans les rapports de force mondiaux, la ruse et les coups de billard à trois bandes ne suffisent pas. Il faut encore faire l’apprentissage de la brutalité. Monsieur Macron, il faudra chausser vos bottes texanes. Point besoin de les cirer.

Jean-Noël Cuénod

08:40 Publié dans Politique française, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : trump, macron, kim | |  Facebook | | |

08/06/2018

« La nation contre le nationalisme »

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Voilà un bouquin à emporter dans vos bagages pour bronzer utile : La nation contre le nationalisme, écrit par le professeur Gil Delannoi et publié au PUF. Il balaye toutes les idées reçues qui encombrent le concept de nation et la rendent si confuse. En résumé, malgré la globalisation, la nation n’est pas devenue obsolète. De même, elle ne saurait être considérée comme néfaste a priori.

Le politologue français rappelle les distinctions établies par la Grèce antique : « demos » – le peuple en tant qu’acteur politique – « genos » – notion biologique qui se rapporte à la filiation – « ethnos » – qui est de nature culturelle avec le partage d’une langue commune[1], d’usages, de mythes. C’est cette dernière qui se rapproche le plus de la nation au sens moderne du terme.

Qu’est-ce qu’une nation ? Brève question, vaste réponse. Delannoi s’inspire de Renan pour  définir quatre modèles fondamentaux d’organisation  (formes Tribus, Cité, Empire, Nation).  Certaines Tribus, par la division du travail se sont muées en Cités. Et quelques Cités, en en conquérant d’autres, sont devenues des Empires. Renan situe ainsi la Nation dans ce processus : une Nation est une entité politique et culturelle qui succède à la tribu, la cité et l’empire sans toutefois les supprimer. La forme Nation comme forme politique s’est forgée en Europe par opposition à tout empire unificateur continental.

Gil Delannoi s’attaque au préjugé qui associe la Nation aux conceptions raciales ou ethniques : La Nation politique prévaut sur la Nation culturelle qui elle-même prévaut sur la nation ethnique. La Nation ne convient pas aux conceptions raciales. La fixité ethnique est mieux assurée par les autres formes politiques, Tribu, Cité ou Empire. En comparaison, la Nation est un espace plus abstrait, clos pour instaurer la liberté politique et la solidarité sociale.

Le nazisme contre la Nation

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Les pensées contemporaines sautent comme des moutons en troupeau de la Nation au nationalisme, puis au nazisme, présenté comme l’expression extrême du nationalisme. Erreur fondamentale selon le professeur Delannoi : le nazisme s’oppose à la conception démocratique d’une Nation d’égaux et lui substitue une conception organique d’un corps social biologique qui n’est pas plus national que tribal mais racial (…) la doctrine nazie des races ne pouvait s’accomplir que dans un empire pyramidal qui interdit toute coexistence de nations égales en droit.         

Quant au nationalisme proprement dit, il s’agit avant tout d’un véhicule ; Mussolini était un nationaliste certes, mais Gandhi aussi : Les nationalismes belliqueux sont ceux des dictatures et des régimes autoritaires. L’inverse se vérifie tout autant. Les Nations démocratiques ne se font pas la guerre[2]. La variable décisive n’est donc pas la Nation mais la présence ou l’absence de démocratie, comme régime et comme société.

La Nation née des acquis positifs de la Révolution française reste pour l’instant le seul terreau qui permet le respect des droits humains, le fonctionnement démocratique et cet ensemble d’instruments de régulation que l’on appelle Etat de droit. La Nation démocratique forme le plus sûr rempart contre les nationalismesnon-démocratiques, internes ou externes.

L’international contre le postnational

La globalisation va-t-elle effacer les frontières ? Gil Delannoi ne le pense pas en soulignant qu’elle n’a rien d’irréversible : La planète Terre étant un système fini et ses ressources énergétiques limitées, ce n’est pas seulement un arrêt dans le développement de la globalisation mais peut-être un recul qui semble s’annoncer.

Les effets de la pollution, parlons-en ; ils ignorent les frontières. Réponse du politologue : Il est vrai que ces problèmes requièrent une coopération internationale et que la nation n’est pas la bonne échelle pour les résoudre. Il défend donc la coopération entre nations démocratiques plutôt que l’abolition des frontières au profit d’une entité qui risque fort d’être impériale et donc non-démocratique :

Tout l’enjeu contemporain est d’opter pour l’international contre le postnational et contre le nationalisme chauvin et égoïste. Autrement dit, des frontières ouvertes mais flexibles selon les situations, ni fermées ni abolies.

Et l’Union européenne dans tout ça ? Si elle veut se développer et devenir démocratique, c’est en s’appuyant sur les Nations en tant que données historiques, en tant que consciences culturelles et qu’institutions politiques qu’elle a les meilleures chances d’y parvenir (…)

Pour l’instant, on ne voit guère la forme que l’UE adopte actuellement ; elle n’est ni Tribu, ni Cité, ni Empire, ni Nation. C’est une sorte d’Europe des Etats et/ou de l’euro dont on voit bien les limites.

En constatant le déferlement de passions nationales qui submerge la planète Foot ou Olympique, on se dit à la suite de Gil Delannoi que l’idée de Nation est en effet très profondément ancrée dans les populations et que ce phénomène n’est pas aussi superficiel que le suppose nombre d’intellectuels.

La Nation souveraine mise en péril par les Etats-Unis ?

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Toutefois, Le Plouc hasarderait deux objections à ce brillant et, sur la plupart des points, convaincant ouvrage. Il en a fait part au professeur Delannoi (photo Didier Goupy). Voici l’échange qui conclut ce papier.

Le Plouc : – L’extension du droit américain à la planète entière confère à l’Empire des Etats-Unis une dimension universelle qu’aucun autre Empire n’avait atteint avant lui.Désormais, nous sommes tous contraints de nous soumettre aux intérêts américains, parfois au détriment de nos intérêts nationaux. Washington n’a d’ailleurs même plus besoin de sévir a posteriori. Il suffit que Trump déclare que son pays frappera les entreprises non-américaines qui resteraient en Iran pour que le constructeur automobile français PSA annonce son retrait de la République islamique, que le groupe Total prépare ses valises à Téhéran et que les entreprises suisses basées dans ce pays refusent toute nouvelle commande.

Dès lors, comment les Nations peuvent-elles s’opposer à ce mastodonte ?

Gil Delannoi : – Dans mon lexique, il s’agit plutôt d’une domination hégémonique des Etats-Unis que d’un comportement impérial, mais c’est un détail de définition. En effet, l’hégémonie parvient souvent à s’exercer presque sans sévir en dehors de son territoire ! En ce sens elle surpasse l’Empire. On pourrait soutenir en parallèle que l’Allemagne est, d’une autre manière, hégémonique dans l’Union européenne. Pour sortir d’un tel blocage hégémonique, il faut une coalition très large ou presque unanime des « anti-système » contre « l’hégémon ». Dans un système où la puissance hégémonique coalise ou domine une moitié des acteurs en présence, celle-ci court peu de risque d’être limitée dans ses prétentions. Pourtant n’est pas impossible de résister aux Etats-Unis aujourd’hui mais cela suppose une coalition (au moins ponctuelle) des Européens avec la Chine, le Japon et quelques autres.

Il me semble que le même problème risque de se poser avec la généralisation de l’anglais comme langue de communication entre les élites planétaires (nationalistes ou non, soit dit en passant). On peut chanter les louanges du passage à l’anglais en tant que dimension cosmopolite. Pour ma part, je donne un cours en anglais et écrit dans cette langue. Cela revient néanmoins à créer deux planètes parallèles, celle des élites « anglo-fluentes » et le reste des exclus locaux. Il est vrai que le « globish » sert d’intermédiaire appauvri mais pratique.

Le Plouc : – Une nouvelle forme d’Empire est née au sein de l’économie numérique dominée par les géants de ce secteur, les fameux GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) qui se moquent des frontières et choisissent leurs sièges principaux en fonction de la gentillesse fiscale des pays d’accueil. Dans un tel contexte, la protection des frontières ne relève-t-elle pas du leurre ?

Gil Delannoi : –Ce second point semble moins redoutable que le précédent. Les G7, 8 ou 20 pourraient très facilement se coaliser pour taxer normalement (donc sans abus de pouvoir) ces « free-riders » planétaires. On ne peut même pas les défendre au nom du marché, car la plupart d’entre eux sont en situation de monopole ou duopole. Rien n’empêche donc de limiter leur position dominante aussi bien au nom du marché que de la social-démocratie. Pourquoi non ? C’est par lâcheté, corruption ou complaisance, mais certainement pas par impuissance. Les GAFAM peuvent probablement continuer à prospérer si un seul continent les refuse, mais certainement pas au-delà. Comme ils ne visent que leur propre intérêt, les contraindre à négocier n’est pas si difficile.

Que ces entreprises échappent pour l’instant au contrôle classique de l’Etat-nation n’est pas faux, mais dans le monde impérial-chaotique du « sans frontière » qui le remplacerait, ces multinationales donneraient encore davantage le ton puisque, au lieu de rivaux pusillanimes, elles n’auraient plus aucun adversaire potentiel, sinon des concurrents commerciaux partant avec un lourd handicap à l’assaut des privilégiés de la mondialisation. L’Union européenne est l’échelle minimale d’intervention qi l’on veut peser sur de tels acteurs « hors sol ». Dans cet affrontement il me semble que les actionnaires qui ont intérêt à favoriser leur rente de situation en faveur de ces GAFAM ne sont pas aussi puissants que la coalition des Etats, lesquels sont, sans exception, pénalisés par une évasion fiscale massive et une distorsion durable de la concurrence.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Qu’en est-il des pays plurilinguistiques comme la Suisse ? Ce qui relie les Suisses ce n’est pas la langue – ils en ont quatre, en ne comptant pas les dialectes – ni la religion mais un héritage commun, celui de la démocratie directe qui est devenue bien plus qu’un mode de scrutin, un véritable art de vivre collectivement par les débats qu’elle suscite et l’aptitude au consensus qu’elle génère.

[2]Pour Gil Delannoi, la Première Guerre mondiale est une guerre entre impérialismes nationaux et non une guerre entre nations démocratiques.

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