17/05/2018

Le mouvement du 17 Mai-68 …Qui s’en souvient ?

topelement.jpg

Chacun y va de son Mai-68. Surtout ceux qui ne l’ont pas connu. Alors pourquoi Le Plouc se gênerait-il ? « J’ai fait Mai-68, moi, Monsieur! », pourrait-il proclamer en se flattant le jabot façon vieux combattant.  « Et dans le service d’ordre des manifs, s’il vous plait ». « Oui, mais c’était à Genève, ça ne compte pas ». « Si, ça compte.»

Depuis 1966, les jeunes cervelles bouillonnaient. Des groupuscules, maos, anarchistes, trotskystes, anarcho-mao-trotskos commençaient à s’organiser. Les émeutes de Berkeley, l’attentat le 11 avril 1968 contre Rudi Dutschke, le leader de la gauche extraparlementaire allemande et puis, Paris transformé en chaudron révolutionnaire…De quoi mettre le feu à nos poignées de poudre. La contagion atteignait une Genève stupéfaite de voir ses enfants défiler et faire le coup de poing contre des flics. Singeries de ce qui se faisait à Paris ? Oui et non.

Oui, car c’est toute la France qui s’embrasait mais aussi l’Italie et l’Allemagne, d’ailleurs bien avant les barricades parisiennes.  Comment la Suisse et Genève auraient pu y échapper ? Non, car la colère de la jeunesse se déversait principalement sur une vache sacrée tout ce qui a de plus helvétique : l’armée. L’armée qui organisait ses Journées militaires à Genève. Provocation !

Il faut bien prendre conscience de l’état moral de la Suisse d’il y a un demi-siècle. Une chape de plomb faite d’hypocrisie, de moralisme gnangnan, de fausse générosité et de vraie cupidité pesait sur les âmes. Les jeunes – fort nombreux, baby-boom oblige – n’avaient qu’une envie, la faire péter, cette chape. C’était une question de vie ou de mort, qu’on respire ! « Rasez les Alpes, qu’on voie la mer !» clamait un slogan sur un mur à Lausanne. Pour illustrer l’état d’embourbement du pays rappelons que les femmes en 1968 n’avaient le droit de voter que sur le plan cantonal, et encore pas partout. Ce droit ne leur sera accordé sur le plan fédéral que trois ans plus tard. L’armée représentait donc en concentré tout ce que nous détestions.

 Les réunions du comité de coordination, tantôt au CUP (Centre universitaire protestant), tantôt au CUC (le même, version catholique), se multipliaient pour décider de l’action du jour. Des figures se détachaient : Fioretta, Bernard Crettaz, Clotilde Aleinik et tant d’autres.

Le 17 mai 1968, le mouvement prenait de l’ampleur. Vertige ! Nous les jeunes, sans moyens financiers, contre les médias, contre les partis, même de gauche, avec nos pancartes confectionnées à la hâte dans des hangars de fortune, nos tracts ronéotypés à la va-vite, nos affiches collées sur les murs au nez et au képi de flics, nous mobilisions des milliers de manifestants qui reprenaient nos slogans ; nous faisions peur aux policiers et aux dirigeants complètement dépassés par ce mouvement.

Pour transformer l’essai, il fallait un but. Qui a eu l’idée de désigner l’aula de l’Université aux Bastions ? Le Plouc a la mémoire qui flanche. En tout cas, l’objectif était bien choisi. Pendant plusieurs jours, l’aula a été occupée. Elle devint le lieu de rencontre des Genevois, non seulement des jeunes mais des vieux aussi. Pour réunir tous ces groupuscules, toutes ces individualités qui découvraient la politique, il fallait un nom qui fît bannière. Mouvement du 17 Mai fut choisi en référence au Mouvement du 22 Mars lancé par Dany Cohn-Bendit.

Puis, le 29 mai, le plus grand cortège se formait, traversant tout Genève. Dans les quartiers ouvriers comme Sécheron ou les Pâquis les fenêtres s’ouvraient, des mains s’agitaient, applaudissaient. Une Mercédès immatriculée à Paris s’était coincée dans la foule. Le service d’ordre s’efforçait d’en protéger les occupants, un couple de grands bourgeois. La femme en chanel criait: « Edouard, ils sont aussi à Genève ! C’est affreux ! » Ces Parisiens venus planquer leur magot en catastrophe furent sauvés par un immense éclat de rire.

Ce jour-là, tout semblait possible. Une rumeur parcourait le cortège comme un frisson sur le dos collectif : « A Paris, personne ne sait où se trouve de Gaulle[1]. Il n’y a plus de gouvernement ». Des copains revenus tout juste de Prague nous racontaient que là-bas, on était en train d’inventer le socialisme à visage humain. Des deux côtés du Rideau de Fer, l’ordre lourdaud était en train de s’effondrer. Et à Genève, jusqu’alors prompts à matraquer, les policiers se tenaient coi. De curieux émissaires – lancés par on ne sait quel conseiller d’Etat, peut-être André Chavanne, le socialiste chargé de l’Instruction publique – tentait de prendre notre température, d’un air respectueux.

 Et si un autre monde allait naître, là maintenant, fait de fraternité et de justice ?

Même les télévisions étrangères avaient couvert cette grande manif. Le correspondant de la RAI demandait au Plouc pourquoi le service d’ordre s’échinait à laisser propre les rues après le passage des manifestants. Les journaux français avaient bien rigolé en relatant cet incongru souci de propreté. Mais la population genevoise en fut touchée positivement. Et c’était ça l’important. Nous n’aimions pas trop ces gauchistes parisiens descendus de leurs barricades pour nous faire la leçon. Nous les tenions bien à l’écart.  

Hélas, tout a une fin même, surtout, Mai-68. A Paris, le vent avait tourné. Le 30 mai, un million de gaullistes descendaient les Champs-Elysées. Les stations d’essence reprenaient du service. La France partait en vacances. Genève se remettait à la sieste sur les plages lémaniques qui n’étaient rouges que par les peaux en voie de bronzage. Le 15 juillet, départ pour l’Ecole de Recrues à la caserne de Colombier. Le 21 août, les chars soviétiques écrasaient le Printemps de Prague. De part en d’autres du Rideau, les partisans de l’ordre étaient soulagés. Songe sitôt rêvé qu'il s'efface. Printemps estival; été hivernal. J’entends d’ici les ricanements :  « Pauvres petits Suisses trop nourris, qu’espériez-vous, franchement ? Le Grand Soir chez Calvin ? Qu’il est ridicule ton Mai-68 ! »

Oh, il n’est pas glorieux, certes. Mais voyez-vous, de ce mois-là, Le Plouc n’a gardé aucun souvenir de pluie. Il a dû certainement tomber quelques averses. Toutefois dans son Mai-68, il fait toujours soleil. Il avait 19 ans et il était amoureux.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Il préparait sa reprise en main à Baden-Baden dans la caserne du général Massu.

14:54 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : mai-68, genève | |  Facebook | | |

Commentaires

Mai-68 entendait changer la société
- changer la société en la faisant évoluer?

On observe que la société loin d'évoluer est en pleine régression... en France problèmes cuisants concernant la justice, l'école, le travail, la santé. (ainsi, dans les hôpitaux, désormais, les actes médicaux ne sont plus normalement accomplis comme il faudrait par les médecins, ou, en cas d'urgence, par les infirmiers mais par les aides-soignants...!

Banlieues: plan Borloo (la presse nous fait savoir que le plan en question est décevant sans prendre la peine de nous dire en quoi le plan déçoit!

Que de bonnes nouvelles, en revanche, pour les plus riches ainsi que pour les actionnaires et leurs dividendes.

Recherche, techniques illimitées

Ethique aux oubliettes

Un jeune homme, en mai-68 était, amoureux
Une autre personne avait peut-être gagné une fortune à la loterie
Une troisième attendait sans doute un enfant

mais ce qui a sans doute "foiré", pardon pour la morale, c'est qu'avant de vouloir changer la société, le collectif, il faut vouloir changer soi-même, l'individuel

et les parents chargés d'éduquer les enfants devraient analyser qu'un jour certains de ces enfants exerceront des responsabilités dans la société et que, par conséquent, il faudrait leur donner l'habitude de ne pas penser qu'à eux

que nous ne naissons pas égaux et qu'il y a des fossés non pas tant à prendre plaisir à toujours creuser davantage mais au contraire à vouloir combler comme faire se peut

telle pourrait ou devrait, pour parler par image, demeurer "droit dans ses bottes" la leçon de mai-68.

Écrit par : MB | 18/05/2018

Ce mouvement a en réalité pris son essor à partir de 1971 en Suisse. La plupart des 68-tards sont restés sur les côtés. Les trotskystes sont devenus très solides et ont créé la LMR, les mao-spontex des organisations plus axées sur le travail de terrain. Luttes ouvrières, comités populaires dans différentes régions périphériques, jonction entre luttes ouvrières et paysannes (marchés libres à Renens, par exemple), comités de soldats, "femmes en lutte" contre MLF petit-bourgeois, appuis aux luttes contre l'impérialisme tant américain que soviétique, etc, etc...
De mao-spontex, c'est devenu l'Organisation communiste suisse Le Drapeau Rouge. Amusant, n'est-il pas ?

Écrit par : Géo | 18/05/2018

MLF petit-bourgeois... opinions très variées... mais absolument pas convaincu, le MLF, par la LMR

le langage LMR: comment leur dire en langage courant que l'on sort un instant pour se rendre au petit coin!?

ainsi que cette ligne trotskiste avec, si nécessaire, attentats à la clé?

Niet!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 18/05/2018

Et si la Suisse était capable de parler de Mai 2018 comme la France? Je crains hélas que le conformisme à l'ultralibéralisme sont une chape de plomb tellement confortable et incontournable dans la tête des gens qui se plaignent de l'augmentation exponentielle des primes maladies, des salaires qui stagnent, des disparités sociales qui s'élargissent de façon stratosphériques, des causes toujours mais ne font strictement rien parce qu'il n'y a plus rien à faire face au compresseur néolibéral qu'au final mai 2018 restera dans la tête des Helvètes comme un mois très ordinaire de leur vie soumise à ce système productiviste en pleine dérive totalitaire tandis que les jeunes pousses françaises et français auront fait leur révolution...même en rêve, debout face à un gouvernement Macron de plus en plus impérial et méprisable. Mais de ça, on n'en parle quasi pas dans nos médias...C'est très étonnant cette France sur un volcan et cette Suisse très tranquille qui regarde encore passer les trains qui ne sont plus à l'heure...

Écrit par : pachakmac | 19/05/2018

Je me souviens d'avoir manifesté dans les rues de Genève, avec tous mes amis de l'époque, contre un certain "heurtebise" qui nous avait traité de "va-nu-pieds" dans l'ancienne "Suisse"! Je ne vois toujours pas la gauche parler objectivement des massacres dans les pays de l'Est et en Chine, des chars dans les rues de Prague cette même année! La démocratie n'est pas non plus de gauche, on a tous fini par le comprendre, sauf que nous on ne se laisse plus berner par nos petits apparatchiks qui continuent, par opportunisme, à parler du "grand soir"! Un "grand soir" que tous redoutent vu leurs salaires de politiciens, cohn-bendit en tête, lui qui a trahis définitivement la cause du peuple moins de 5ans après mai 68!

Écrit par : Dominique Degoumois | 19/05/2018

Ce qui suit a priori n'a rien à voir avec l'article présenté.
En fait, si.
La Pentecôte est le récit d'un événement collectif sortant de l'ordinaire.
Evénement collectif qui peut arriver simplement à quelqu'un.
Le récit de la Pentecôte nous apprend qu'après cet événement il y a quelque chose d'autre qu'avant. Pour l'événement individuel une personne, par exemple, passera d'un clavier musical à celui d'une machine à écrire

en admettant que cette personne participe à des courriers de lecteurs, ce qu'elle ne faisait jamais avant l'événement en question, elle serait en mesure d'arriver directement non seulement sous les yeux de lecteurs mais jusqu'à l'article d'un blog puisque, comme écrit: avant l'événement cette personne n'écrit nulle part et, priée de le faire, ne saurait franchement pas quoi écrire.

On peut dire oui, on peut dire non.
Mais ces deux livres, que l'on peut découvrir annoncés par Google ou "tenir et "lire"... par le fait ne sont en aucun cas fable ou hallucination

OVNIS les agents du changement Le temps DEUX LIVRES, ne pas rater le Ier

AU-DELA DE L'IMPOSSIBLE l'extraordinaire au service de la science Didier van
Cauwelaert J'AI LU


A ce que Rome appelait la "plèbe":
sans les fêtes religieuses judéo chrétiennes combien de jours fériés par année?

Un fait étonnant... certains livres qui donnent le sentiment d'avoir attendu l'acheteur en lui venant comme sous la main

énigme vécue par Madame Blavatsky

Deux mots pour la présenter: théosophie bouddhisme

Écrit par : MB | 20/05/2018

Les commentaires sont fermés.