11/05/2018

Théâtre – Solitude en quête de personnages

LA LOI DES PRODIGES_4 © Victor Tonelli.jpg

Seul en scène. Pourtant, François de Brauer fait vivre une vingtaine de personnages avec pour décors trois chaises ; s’y ajoutent deux costumes conçus par un tailleur calviniste et une bande-son minimale. Aucun artifice. Rien que la parole et le geste. Et surgissent les témoins d’une vie, la place de l’art, les relations père-fils, l’amour, l’ambition, la folie du pouvoir. (Photo © Victor Tonelli).

Avec sa « Loi des Prodiges (ou la Réforme Goutard) », dont il est l’auteur et l’interprète en solo, François de Brauer va au-delà de la performance. Ce mime parlé est plus qu’un impressionnant étalage de technique théâtrale. A la façon d’un grand poète, il rend visible l’invisible. Comment illustrer sur scène sa propre naissance, par exemple ? Troublant, dérangeant, fascinant. Comment décrire sans effets spéciaux ou pas spéciaux le cauchemar qui vous met en face de votre père depuis longtemps décédé ?

Le personnage central se nomme Rémi Goutard. On assiste à sa naissance, aux tourments de son père, « écrivain raté mais schizophrène de génie » comme le présente un psy verbeux et Argentin interprété, évidemment, par de Brauer. Ne décrivons pas – surprise de la découverte – la scène qui va mettre le feu à la conscience du petit Rémi et changer son destin. Puis, François de Brauer devient tour à tour Rémi étudiant en Histoire, sa mère fumeuse impénitente, sa petite amie historienne en art, un clown-mendiant, sorte de symbole du destin.

L’insuccès de son père et la scène traumatique de sa petite enfance lui ont rendu l’art insupportable. Il lui voue même une haine implacable qui le conduira à se lancer en politique. Elu député, Rémi Goutard propose sa réforme : éradiquer l’art sous toutes ses formes et recycler les artistes dans la vie courante afin de les ôter de cette marge où ils coincent la bulle. Un débat télévisé oppose le jeune député au peintre vieillissant Régis Duflou ; c’est l’occasion pour François de Brauer de jouer, non seulement les deux personnages, mais aussi une foule de manifestants, un reporter, des interviewés-trottoir, un animateur télécrate et même un jongleur de testicules afin de faire remonter l’audimat. N’espérez rien de ce côté : les Joyaux de la Couronne ne sont que suggérés. 

L’auteur-comédien a pris l’excellent parti de camper Régis Duflou en un personnage aussi antipathique que son adversaire Rémi Goutard. Le verbiage ridicule et pontifiant d’un rentier de l’art contestataire contre la nov’langue bureaucratique d’un petit bourgeois avide de pouvoir.

On suppose que la réforme a tourné court car Rémi Goutard abandonne la politique pour retrouver ses bouquins d’histoire. François de Brauer se glisse alors dans le cauchemar de Rémi qui se rêve en dictateur : les principaux personnages reviennent le visiter mais sous l’aspect déformé du songe. Il impose sa loi sur ces figures fantasmatiques aussi illusoires que le pouvoir. Et son père revient vers lui en mort qui explique la vie. Cette vie qu’on ne saurait dissocier de l’art. De l’art authentique, qui fait la vie. Et non l’art comme jet de paillettes sur le néant.

Jean-Noël Cuénod

PRATIQUO-PRATIQUE

François de Brauer joue « La Loi des Prodiges (ou la Réforme Goutard) au Théâtre de la Tempête à la Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 13 mai.  Il tournera ensuite dans les lieux suivants :

  • 26 mai : Saint-Christol-lès-Alès (30)
  • 2 juin : Festival l’Ile au Théâtre, Montesquieu-Volvestre (31)
  • 29 juin : Festival Gueules de Voix, Saint-Jeannet (06)ESPACE VIDEO

18:48 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | |

Commentaires

L'individualisme forcené propre à notre époque rend les êtres vivants non solidaires mais, en effet, solitaires

Les vers solitaires, ou ténias, s'évacuent à condition d'atteindre la tête de ces parasites sans quoi, tels les métastases du cancer, les anneaux se reconstituent sans cesse: possibilité de faire référence mythologique à l'hydre de Lerne

Écrit par : Myriam Belakovsky | 13/05/2018

Puisque, éventail, je tiens le crachoir... le père de Rémi qui revient vers lui en mort qui explique la vie n'est pas en plein accord avec l'enseignement d l'apôtre Paul sans quoi le père, vivant, expliquerait la vie à son fils mort ("C'est maintenant que vous pensez que vous êtes vivants que vous êtes morts et quand vous serez morts que vous serez vivants."

Alors quoi faire Rémi?

- fa sol... la si do!

Si nous sommes morts mais que la mort est un sommeil il faut admettre qu'en ce bas monde... il y a encore pas mal de d'endormis qui font des cauchemars.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 14/05/2018

Erratum: pas éventail mais épouvantail.

Les endormis, selon Paul, s'ils n'étaient point morts pourraient s'entendre qualifier d "abrutis"!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 14/05/2018

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