20/04/2018

Penser à l’après-Ramadan

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Aux yeux de la justice, Tariq Ramadan reste présumé innocent et l’analyse ADN de la robe d’une des plaignantes ne changera pas ce statut, jusqu’au prononcé d’un jugement définitif. Aux yeux des musulmans, la situation se présente sans doute de façon fort différente.

Si cette analyse constate l’existence d’un rapport sexuel entre l’islamologue et l’une de ses accusatrices, il appartiendra aux juges de déterminer si ces rapports étaient ou non consentis. Mais selon l’islam, même en cas de consentement, une faute grave aurait été perpétrée, définie sous le terme de «Zinâ’», soit les actes sexuels commis hors mariage assimilés à la fornication. Le site MuslimFr.com décrit le poids de ce péché en citant le verset 32 de la sourate XVII du Coran: «Ne vous approchez pas de la fornication. C’est une abomination et une voie pleine d’embûches». Commentaire de ce site: «Ce qui est à noter de ce passage du Qour’aane (Coran-ndlr), c’est qu’Allah n’y interdit pas seulement la fornication. Il interdit même de s’en approcher.» C’est dire à quel point l’adultère est rejeté par les doctrines islamiques.

Dès lors, si le rapport sexuel entre le prédicateur – qui est marié – et son accusatrice est avéré, que vaudra la parole de celui qui a prêché la fidélité dans les liens du mariage et dénoncé les turpitudes des uns et des autres ? Comment réagiront les milliers de jeunes musulmans qui, dans toute l’Europe, ont été conquis par le verbe, le charme et la pensée du prédicateur ? Sans doute se sentiraient-ils trahis, floués et surtout déstabilisés. Un de leurs principaux modèles s’effondrerait, laissant la place aux passions tristes qui peuvent conduire vers des actes extrêmes.

Tariq Ramadan s’est voulu le concepteur d’un islam européen compatible avec les valeurs démocratiques de l’Europe. Mais bien avant que n’éclate l’actuel scandale, cette étoile avait perdu de son éclat. Ses liens avec le Qatar et les Frères musulmans ont décrédibilisé ses propos. Sous l’apparence charismatique d’un réformateur que nombre de musulmans européens attendaient et attendent encore, se cachait un conservateur qui tentait d’habiller de teintes chatoyantes un islam rigoriste, incapable d’inscrire cette religion dans notre modernité.

Il appartient désormais aux citoyens musulmans de Suisse, de France, de Belgique et d’ailleurs de trouver en eux les ressources nécessaires pour transformer en force positive les frustrations qui vont naître de cette situation. Personne ne pourra le faire à leur place.

Jean-Noël Cuénod

Editorial paru en version un peu plus courte dans la Tribune de Genèveet 24 Heures de vendredi 20 avril 2018.

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11/04/2018

La faute de l’abbé Macron

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A la Conférence des Evêques de France, le président a donné, en bon jésuite, des gages aux partisans de la laïcité. Mais en évoquant le lien qu’il convient de « réparer » entre l’Eglise catholique et la République, le président a pris le risque de réveiller le diable clérical qui ne dort que d’une corne dans les bénitiers.

Emmanuel Macron a donc provoqué une belle polémique lundi dernier ; elle surgit fort opportunément pour distraire le public des grèves à géométrie variable et autres motifs de grogne sociale. Il ne faut jamais sous-estimer le génie médiatico-tactique de Macronpiter. Certes, il n’a pas prononcé son discours dans l’unique but de faire diversion. Mais enfin, cet effet collatéral, même de courte durée, est toujours bon à prendre en période agitée.

Il faut lire – ou écouter – jusqu’au bout ce long propos (voir la vidéo de son allocution en entier à la fin de ce texte) pour admirer l’art macronien de faire semblant de distribuer des gages aux groupes les plus antagoniques. Des gages qui point n’engagent. Sauf ceux qui veulent bien s’engager à être gagés.

Ainsi pour lisser les plumes violettes du corvidé épiscopal, l’abbé Macron déploie tous les effets chatoyants de sa langue de buis :

Pour des raisons à la fois biographiques, personnelles et intellectuelles, je me fais une plus haute idée des catholiques. Et il ne semble ni sain ni bon que le politique se soit ingénié avec autant de détermination soit à les instrumentaliser, soit à les ignorer, alors que c’est d’un dialogue et d’une coopération d’une toute autre tenue, d’une contribution d’un tout autre poids à la compréhension de notre temps et à l’action dont nous avons besoin pour faire que les choses évoluent dans le bon sens.

Le pape François, rappelant les injonctions de l’Evangile, défend-il le droit des migrants ? L’abbé Macron place habilement le Pontifex Maximus dans son jeu :

C’est la conciliation du droit et de l’humanité que nous tentons. Le pape a donné un nom à cet équilibre, il l’a appelé « prudence », faisant de cette vertu aristotélicienne celle du gouvernant, confronté bien sûr à la nécessité humaine d’accueillir mais également à celle politique et juridique d’héberger et d’intégrer. C’est le cap de cet humanisme réaliste que j’ai fixé.

Cela dit, ce n’est pas du tout le sort des migrants qui empêche de dormir l’important électorat catholique de la droite et du Front national. En revanche, les choix en matière de procréation médicalement assistée (PMA) ou de gestation pour autrui (GPA) les mettent furieusement en émoi. Et les évêques comptaient bien que le président leur donne des assurances à ce sujet. Ils se sont montrés peut-être déçus mais sans que les partisans de la PMA puissent y trouver matière à pavoiser.

C’est d’ailleurs, en bonne logique, le passage le plus emberlificoté, le plus fumeux du discours présidentiel. Macron utilise la vieille formule d’Edgar Faure (avocat, président du Conseil sous la IVe République et ministre sous la Ve) : «Quand je suis en difficulté, j’embrouille, j’embrouille, j’embrouille!» Mission accomplie. Personne ne peut déduire sa position à partir de tels propos.

D’un côté, le président invite les évêques à revenir sur terre :

Nous sommes aussi confrontés à une société où les formes de la famille évoluent radicalement, où le statut de l’enfant parfois se brouille et où nos contemporains rêvent de fonder des cellules familiales de modèle traditionnel à partir de schémas familiaux qui le sont moins.

D’un autre, il leur offre une piste d’atterrissage qui peut leur convenir :

Je dis simplement que là aussi il faut trouver la limite car la société est ouverte à tous les possibles, mais la manipulation et la fabrique du vivant ne peuvent s’étendre à l’infini sans remettre en cause l’idée même de l’homme et de la vie.

Conscient que son intervention ne sera pas bénie par les partisans de la laïcité à la française, Emmanuel Macron installe un contre-feu à leur intention :

Je ne demanderai à aucun de nos concitoyens de ne pas croire ou de croire modérément. Je ne sais pas ce que cela veut dire. Je souhaite que chacun de nos concitoyens puisse croire à une religion, une philosophie qui sera la sienne, une forme de transcendance ou pas, qu’il puisse le faire librement mais que chacune de ces religions, de ces philosophies puisse lui apporter ce besoin au plus profond de lui-même d’absolu.

Mon rôle est de m'assurer qu'il y ait la liberté absolue de croire comme de ne pas croire mais je lui demanderai de la même façon et toujours de respecter absolument et sans compromis aucun toutes les lois de la République. C'est cela la laïcité ni plus ni moins, une règle d’airain pour notre vie ensemble qui ne souffre aucun compromis, une liberté de conscience absolue et cette liberté spirituelle que je viens d'évoquer.

Mais ces précautions oratoires prononcées en péroraison ne sauraient faire oublier la faute initiale de l’abbé Macron, à savoir ces deux phrases lourdes de sens historiques et juridiques qu’il prononce au début de son intervention (in caput venenum, pour une fois !) en s’adressant au président de la Conférence des évêques de France, Mgr Georges Pontier :

Pour nous retrouver ici ce soir, Monseigneur, nous avons, vous et moi bravé, les sceptiques de chaque bord. Et si nous l’avons fait, c’est sans doute que nous partageons confusément le sentiment que le lien entre l’Église et l’État s’est abîmé, et qu’il nous importe à vous comme à moi de le réparer.

Quel lien ? Depuis la loi de 1905 séparant l’Etat de l’Eglise, ce lien n’a pas été « abîmé », il a été rompu. Et à moins de jeter au feu infernal cette loi fondant la laïcité en France, il n’appartient à aucun prélat, à aucun président de la République de le « réparer ». Que l’Etat entretienne avec les représentants des institutions confessionnelles ou philosophiques des relations, c’est-à-dire des échanges entre entités indépendantes, rien n’est plus normal. Mais Macronpiter est trop conscient du poids des mots, trop maître de son langage pour avoir utilisé le mot fort de « lien » par étourderie. Il ne pouvait pas ignorer l’effet de ce terme sur les catholiques et sur ceux qui ne relèvent pas de l’institution romaine. En l’utilisant, il a voulu rappeler que le président de la République avait pris note de la place particulière de cette Eglise au sein de la France et de l’importance du paramètre catholique dans le processus de décision politique.

En toute conscience, il accepte le risque de redonner une bonne dose de légitimité au cléricalisme catholique qui n’a guère perdu de sa virulence. Sur le plan historique, il s’est montré en France particulièrement combatif, voire guerrier, car il a souvent été contesté à l’intérieur même du pays, par les cathares au Moyen-Âge, les protestants réformés à la Renaissance, les républicains à la Révolution, puis au cours du XIXe siècle. Cela laisse des traces. Contrairement à ce que pourrait faire penser la baisse de fréquentation des messes, le catholicisme militant reste fort efficace lorsqu’il s’agit de se mobiliser et de mobiliser ses troupes pour combattre sur le champ politique. Les manifs contre le mariage gay l’ont bien démontré.

Le repli sur sa communauté culturelle ou confessionnelle est une tendance forte qui tente de répondre au monde globalisé. En parant l’une d’entre elle d’un « lien » particulier avec l’Etat, Macron risque d’entraîner une surenchère communautariste qui sera néfaste pour tout le monde.

Jean-Noël Cuénod

ESPACE VIDEO

 

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04/04/2018

Le chat pose sa griffe sur le XXIe siècle

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La patte du chien a marqué de son empreinte le XXe siècle. «Rintintin» et «Belle» furent les grandes vedettes du petit écran. Impensable de penser à Tintin sans aussitôt songer à «Milou». Les deux guerres mondiales avaient apporté leur lot de héros à quatre pattes, tel Stubby, médaillé à treize reprises et élevé au grade de sergent par l’armée américaine, lors du premier conflit planétaire.

Le chien devint le totem de ce siècle dédié à l’effort collectif : glorification des masses dans les propagandes politiques, engagement de gros bataillons de prolétaires par le capitalisme industriel, dévouement au service de la cause ou de la patrie, effacement de l’individu au profit du groupe. Le brave clebs élevé au rang de symbole condensait toutes les vertus inhérentes à ce contexte. D’autant plus que, contrairement à l’homme, son dévouement était dépourvu de toute arrière-pensée. Il n’en attendait ni argent, ni gloire, ni espoir de voir son nom gravé dans les mémoires. C’était moins sa pitance quotidienne qui l’animait que le pur amour pour son maître. Un amour nu, sans filtre, sans frein.

A l’orée du XXIe siècle, le capitalisme financier a pris le relai de l’industriel. Changement complet de paradigme. Les bataillons prolétaires sont parcellisés, réduits jusqu’au niveau de l’individu. Celui-ci n’est plus attaché à sa profession. Il en changera mille fois au cours de sa vie professionnelle. Il est devenu l’individu consommateur. Consommateur de biens multipliés par les nouvelles technologies. Consommateur de travail (pour ceux qui n’en sont pas exclus) dans le sens où seul compte le plan de carrière personnel et non le destin d’une entreprise. Le micro-entrepreneur est l’exemple-type de cette nouvelle organisation du travail dominée par de vastes ensembles hors-sol mondialisés qui, aux salariés, préfèrent ces fournisseurs de service non-syndiqués, peu ou mal protégés par les lois.

Symbole de ce bouleversement, le chat a détrôné le chien de son rôle de totem. Le XXIe siècle porte désormais la griffe du matou, fascinant animal qui retombe toujours sur ses pattes, se sort des situations les plus complexes, n’attend rien du groupe et tout de lui-même. Le chien se faisait un devoir d’aimer son maître. Le chat s’en fait un plaisir.

D’ailleurs, le mot «maître» lui est étranger. L’humain du XXIe siècle n’a plus de patron clairement identifié. Le matou n’a donc pas de maître, mais une compagne ou un compagnon.

Le chat dispose d’une dimension supplémentaire par rapport au chien : le mystère. Sa prédisposition à se métamorphoser – rappelez-vous cet énorme greffier qui devient limande pour passer sous une barrière à ras du sol –, son aspect physique à la fois fluide et robuste, ses yeux envoûtants en font un être à part, entre terre et ciel. Dans «Les Fleurs du Mal», Baudelaire évoque ce charme particulier:

Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux/ Retiens les griffes de ta patte/ Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux/ Mêlés de métal et d’agate. 

Il émane du chat des ondes puissantes, bienfaisantes et son ronronnement apaise les hypertendus. Le chat est donc une peluche, un clown, un thérapeute, un vecteur de poésie. Et même plus. C’est le Grand Consolateur d’un monde tellement centré sur l’individu qu’il en a perdu son humanité.

Ce Dieu qu’ignore la société sécularisée du XXIe siècle, le voilà qui revient sous la fourrure féline.

Jean-Noël Cuénod

VIDEO

Si vous aimez les chats, vous serez ému par Cheyenne que chante l’artiste Gita Devanthéry dans ses montagnes valaisannes. Son site vaut le détour http://www.gita-devanthery.ch

17:53 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : chats, chiens, société | |  Facebook | | |

02/04/2018

Qu’un Christ se lève…

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En ce jour pascal où la vie surmonte la mort, ce truc à lire si vous le voulez. Passez toutes et tous de belles Fêtes de Pâques. (Christ de Chagall tiré de sa série Exodus)

 La chemise du ciel se déchire

Eclair de sang de son sol transpercé

Poitrine ouverte sur le cœur à nu…

                     ***

Nous marchions sans yeux tête basse

En secouant nos chaînes d’un air las

Leurs morsures ne nous faisaient plus souffrir

Pourquoi donc arracher cet héritage

Imprimé au fer rouge sur nos chairs ?

Ne pas prendre le risque de respirer

D’être aspiré par le vital vertige

Pour éviter la mort nous périssions

A tout petit feu à tout petits pas

                    ***

Parfois nous entrions dans la colère

Pour en rouler les rochers sur nos routes

Rage sans espérance sitôt éteinte

Tout reprenait son cours quotidien

Certains dansaient en rythme avec leurs chaînes

Comme des ours à l’anneau dans le nez

Pour tuer le temps se donner de l’air

Sans y croire s’ébattre sans se battre

Remplir en vain une vie toujours vide

                   ***

Mais qu’un Christ se lève de cette tourbe

Et le chant du monde change de voix

La chemise du ciel se déchire

Eclair de sang de son, sol transpercé

Poitrine ouverte sur le cœur à nu

Palpitant comme un animal traqué

Traqué et riche de ses mille vies

                  ***

Fourmis d’étincelles sur notre peau

La morsure des chaînes fait mal enfin

Jean-Noël Cuénod

12:09 Publié dans Poésie L'Or du temps | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : christ, pâques, poésie | |  Facebook | | |