25/02/2018

Ultralibéralisme – vers le crétinisme compétent ?

 

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Prière de ne pas confondre intelligence et compétence. Si la compétence des dominés est louée, leur intelligence, elle, est redoutée par les dominants. Et redoutable d’ailleurs. Symbole de l’intelligence encore à l’état pur, l’enfant s’exclame : « Le Roi est nu ! », alors que les courtisans – gens compétents en leur étroit domaine – voient une illusion de roi habillé de pied en cap.

Cette confusion est entretenue, tant par les dominants que par les dominés ; les uns se montrent soulagés que la connaissance du fonctionnement général d’une société ne soit pas trop diffusée afin de conserver leurs privilèges ; les autres se sentent flattés de voir leur petit bout de savoir être élevé au rang d’intelligence, leur donnant ainsi l’impression trompeuse d’appartenir à la caste de ceux qui savent vraiment.

Or, compétence et intelligence ne sont nullement synonymes. Selon les différents dictionnaires, la compétence « est la capacité que possède une personne de porter un jugement de valeur dans un domaine dont elle a une connaissance approfondie. » L’intelligence « est la faculté de comprendre la nature des choses et la signification des faits. » La substantifique moelle de l’intelligence se trouve dans son étymologie latine :  inter, soit « entre », et legere, soit « cueillir ou choisir. » Est intelligent, celui qui établit un choix entre les choses et qui relie ces choses choisies pour en tirer une signification nouvelle.

La compétence ne s’exerce que dans un domaine particulier et précis, hors duquel elle se montre incapable d’établir des choix. L’intelligence tend à embraser de plus vastes étendues et à relier des choses qui ne ressortissent pas à un seul domaine. Bien sûr, l’intelligence est forcément limitée, puisque l’humain appartient à un espace-temps limité. Mais elle tend à repousser ses limites toujours plus loin.

Les dominants ont donc intérêt à former des dominés de plus en plus compétents car les applications techniques des sciences sont toujours plus perfectionnées et réclament un savoir qui se trouve confiné dans des segments de plus en plus réduits mais qui doivent être maîtrisés de façon de plus en plus approfondie. C’est la formule-reine de notre époque : le dominé compétent sait presque tout sur presque rien !

En revanche, les dominants redoutent de former des dominés intelligents, ces dangereux emmerdeurs qui relient entre elles des choses appartenant à des domaines différents et peuvent ainsi se former une vision du monde plus vaste et plus lucide, où le dominant apparaît comme ce qu’il est – un type qui détient le pouvoir sur la vie des autres – et le dominé apparaît aussi comme ce qu’il est – un type qui se fait exploiter. De plus, la démarche vers l’intelligence est indissociable du recours au doute et à la critique, ce qui induit, un jour ou l’autre, à remettre en question les rapports de pouvoir.

Si le dominé, pour être compétent, a souvent besoin d’accumuler des diplômes au sein de sa branche. Le dominant, lui, n’est pas obligé de décrocher des « peaux d’âne » pour asseoir son pouvoir. Parmi les plus grands pontes du capitalisme numérique et globalisé nombre d’entre eux ont créé leur entreprise sans le moindre diplôme. C’est le cas de Bill Gates (Microsoft), parti de Harvard après deux ans d’étude, de Marc Zuckerberg (Facebook) et de Steeve Jobs (Apple). S’ils ont reçu des diplômes, c’est une fois leur carrière faite, à titre de l’honoris causa. Certes, d’autres ont réussi à dominer tout étant bardés de diplômes, mais ce n’est pas forcément la clef qu’il faut posséder pour ouvrir la porte du pouvoir.

Au contraire, les enseignements en technologies se trouvant toujours plus parcellisés, il ne faut peut-être ne pas en être trop encombrés si l’on veut développer une vision novatrice qui transcende les frontières du savoir pour assurer son pouvoir. A la condition, bien sûr de maîtriser les bases. 

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La culture générale, l’ennemi de l’ultralibéralisme

Alors que jadis le capitalisme industriel avait besoin de troupes nombreuses et peu formées pour assurer la production, le capitalisme numérique et globalisé, lui, doit recourir à des salariés en nombre plus réduits mais qui sont beaucoup mieux formés techniquement. Pour les dominants, le danger réside là, dans leur besoin irréfragable de recourir à des compétences toujours plus élaborées. En formant mieux, le risque est pris de développer l’esprit critique, c’est-à-dire, dans l’optique des dominants, « le mauvais esprit ». Toutefois, ce « risque », pour les dominants, peut être réduit par un fait et une politique.

Le fait, c’est que les avancées scientifiques, pour être appliquées dans l’économie, exigent des segments de compétences de plus en plus petits, comme nous l’avons déjà évoqué, ce qui nuit à l’appréhension plus globale de la société.

La politique, c’est de transformer la culture générale en peau de chagrin. L’enseignement de l’histoire, de la géographie, voire des langues anciennes est malmené pour ne pas dire vidé de sa substance ; il est considéré comme inutile. Et nous ajouterons, néfaste, du moins dans l’optique des dominants. Un dominé qui sait d’où il vient, qui connaît le substrat de sa culture, qui ne prend pas les vieilles lunes pour des faits nouveaux, qui a une vision globale de sa situation est en passe de ne plus l’être, dominé.

L’apprentissage des matières jugées inutiles relève donc de la nécessité vitale pour sauver la société du crétinisme techniquement compétent qui s’instaure.  

Jean-Noël Cuénod

17:43 Publié dans social | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : société, ultralibéralisme, culture | |  Facebook | | |

21/02/2018

Merci, Laurent Wauquiez !

Loin de vilipender les propos lâchés par Laurent Wauquiez devant les étudiants de l’Ecole de Management de Lyon, Le Plouc tient à leur rendre hommage. Même si après son intervention, mardi soir à BFMTV, l’homme à la parka rouge s’est montré plutôt pâle. En fin de papier, voir la vidéo du commentaire décoiffant d’Alba Ventura sur RTL remettant le « bullshit » au milieu du fumier.

  • Merci, Laurent Wauquiez, d’avoir avoué que vos interventions sur les plateaux télévisés n’étaient que du « bullshit » (littéralement « merde de taureau » et plus figurativement « connerie »). On s’en était douté, notez bien. Mais cet éclair de lucidité, même tardif, doit être salué.
  • Merci d’avoir souligné, à propos de Gérald Darmanin, que la présomption d’innocence n’est qu’une fumistissime fumisterie ; si un jour vous en aviez besoin, souvenez-vous en.
  • Merci d’avoir évoqué le côté « guignol » des députés macroniens ; en matière de marionnettes et de pantins l’avis d’un expert est toujours bon à prendre.
  • Merci d’avoir dénoncé le pouvoir « dictatorial » du gouvernement vis-à-vis du parlement ; nul doute que vous changerez aussitôt ce triste état de fait si, par un de ces hasards farcesques que l’avenir se plaît à nous réserver, vous deveniez président.
  • Merci d’avoir révélé que Nicolas Sarkozy mettait son « gouvernement sur écoute » ; mais pourquoi ne pas l’avoir dit lorsqu’il était encore au pouvoir ?
  • Merci de vous être platement excusé auprès de lui en avouant que vous aviez dit n’importe quoi le concernant, car désormais on sait quoi penser de vos propos visant les autres cibles.
  • Merci de soutenir François Fillon maintenant qu’il est politiquement mort et de dénoncer la « cellule de démolition » de type macronien créée, selon vous, pour le trucider, sans nous fatiguer par l’apport de preuves corroborant vos dires.
  • Merci de nous avertir que votre camarade de parti Valérie Pécresse fait « des conneries », confirmant ainsi l’avis de ses opposants.
  • Merci de nous révéler que le Medef ne pense qu’à encaisser des subventions.
  • Merci de nous prévenir qu’ « il faut se lever tôt pour trouver du charisme à Angela Merkel » ; toutefois, il n’est pas sûr que le vôtre vous conduise à diriger une grande puissance européenne pendant plus de treize ans.
  • Merci de votre franchise mais pourquoi ordonner à vos auditeurs lyonnais ne pas en partager les fruits ?
  • Merci enfin de nous avoir démontré de façon irrécusable à quel point la classe politique relève plus de la haine voyoucrate que de l’engagement civique.

Jean-Noël Cuénod

11:12 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : france, politique, paixolémique, wauquiez | |  Facebook | | |

15/02/2018

A la langue corse, Macron préfère le franglais

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Alors que le président français refuse de donner un statut de co-officialité à la langue corse, même dans l’île où elle est parlée, sa présidence est marquée, à la fois par l’usage intense du franglais et la résurgence de mots français tombés en désuétude. Le pouvoir passe par un jeu de langues (Photo: Emmanuel Macron pendant son discours en Corse).

Pour expliquer son refus, Emmanuel Macron a fulminé cet argument jupitérien et bien dans sa ligne jacobine : « Dans la République française, il y a une seule langue officielle, le français ». Circulez, il n’y a rien à entendre ! Pourtant, la publication des actes officiels à la fois en français et en corse, dans la seule Ile de Beauté, n’empêcherait nullement notre langue de rester celle de la République. A cela, Macronpiter répliquerait sans doute qu’en octroyant cette modeste concession aux Corses, il devrait aussi satisfaire les revendications similaires des Bretons, des Alsaciens, des Occitans, des Savoyards. Et alors ? La langue du grand Molière disparaîtrait-elle si les textes officiels étaient publiés en français et en breton à Rennes, en français et en occitan à Toulouse, en français et en alsacien à Strasbourg, en français et en arpitan à Annecy ? De toute évidence, non. La Suisse connaît quatre langues officielles. Ni le français, ni l’allemand, ni l’italien pâtissent de cette situation, au contraire. Quant au romanche, son statut de co-officialité l’a peut-être sauvé de sa disparition, ce qui aurait été malheureux pour la richesse culturelle de la Suisse.         

« La langue a été le premier sédiment de la France, il est indispensable que nous gardions ce qui nous a fait » a proclamé Emmanuel Macron en Corse. Le français serait-il un sédiment si fragile qu’il serait pulvérisé en cas de co-officialité régionale ? C’est faire peu de cas de son capital culturel, incomparable par rapport aux langues régionales de la République. Notre langue resterait de toute façon prépondérante ; la France serait même perçue comme plus proche des populations qui forment ses marches.

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Macron l’oxymore

 Mais justement, cette proximité, le président semble la fuir. C’est sans doute l’un des ressorts qui motive sa décision concernant la Corse. A défaut qu’elle soit rare comme il en avait fait la promesse hâtive, la parole de Macronpiter reste distante. Le président déteste les collectivités territoriales qui s’interposent entre lui et « son » peuple, comme le démontre le triste sort fiscal qu’il leur a réservé et la condescendance dont il ne manque pas de faire preuve à l’égard de ces élus de la bouse. En cela, ce faux moderne reprend les vieilles habitudes de la Ve République. Paris doit garder la main sur les gueux, sinon, voyez-vous, c’est la chienlit comme le dirait de Gaulle. Autoriser la publication en Corse des textes officiels dans les deux langues, c’est céder un peu de pouvoir symbolique. Et ce peu-là est encore de trop.

Ce président, qui manie l’oxymore comme Poutine sa crosse de hockey, n’en est pas à une contradiction près. Vétilleux pour conserver la primauté absolue du français en Corse, il laisse grande ouverte la porte de la France à l’anglais et au franglais. Les correspondants étrangers – y compris les francophones – reçoivent des communications ministérielles en anglais ; les grands groupes français en font de même ; les ondes nous gavent les oreilles de chansons américaines et britanniques et même nombre de chanteurs de rock français éructent leurs borborygmes en émettant des sons anglomaniaques. Si la langue française est menacée, ce n’est certes pas par le corse !

Quant au franglais, c’est la novlangue du macronisme. Au soir du premier tour de l’élection présidentielle, Le Plouc avait assisté, Porte de Versailles, à la soirée organisée par les Macron’s. D’emblée, il fut pris en charge par des « helpers » qui en référaient à leur « boss », voire à leur CEO pour répondre à ses questions, alors que d’autres peaufinaient le « show » avec la « team ambiance ». Heureusement, pour mettre en liens les « process », « helpers » et « boss » recouraient à des « call conf ». Une vraie « strartup ». D’ailleurs, c’est la formule-clé de Macron : « Faire de la France une startup. »

Le franglais est aussi une arme de pouvoir pour Macron. En l’imposant à son mouvement, il cherche à le répandre à l’ensemble de la France afin d’accélérer l’insertion du pays dans l’économie globale de l’hypercapitalisme. D’où ce parler globish, devenu le patois de la République En Marche.

Mais le « boss », pardon, le président ne doit pas parler comme le vulgaire pékin qui milite pour lui. Emmanuel Macron – dont la culture est authentique et non haute en toc – sait tisser ses discours sur la trame de l’élégance française. Le président doit montrer qu’il est plus éduqué, plus intelligent que ses troupes et que ses interlocuteurs, heureux mortels qui reçoivent le don de sa Parole. Il utilise même des mots tombés en désuétude – perlimpinpin, galimatias etc. ; dans sa bouche, ils prennent une nouvelle vigueur. Macron s’est mis à l’école du général de Gaulle qui mobilisait d’anciennes formules, lesquelles, par leur sonorité et leur étrangeté, marquaient durablement les esprits. Cinquante-sept après, « le quarteron de généraux en retraite » qualifie toujours les auteurs du putsch d’Alger. Le « volapük » ou « la hargne, la grogne et la rogne » sont autant d’expressions qui flottent encore dans la mémoire des plus vieux.

Le corse banni de l’officialité, la grande ouverture anglomaniaque et le français châtié font partie intégrante de la stratégie macronienne. Au début, était le Verbe. Après Jupiter, Jéhovah. Carrément !

Jean-Noël Cuénod

16:09 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (22) | Tags : macron, corse, langue | |  Facebook | | |

12/02/2018

Spectacle – Lou Casa sublime Barbara

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Bien plus qu’un hommage consacré à Barbara, une sensible et intelligente re-création du répertoire de la Dame en Noir. Voilà ce que le groupe Lou Casa est parvenu à nous donner à voir et à ouïr, samedi soir au Café de la Danse dans le Paris du XIe arrondissement, à un jet de pavé de la Bastille. 

Nul chichi, aucun artifice scénique, pas la moindre paillette, pas de costume qui vous transforme un artiste en portier d’hôtel, tenue sombre et sobre : un piano, un orgue, une guitare basse, des éléments de batterie. Et cette voix, celle de Marc Casa, qui paraît en danger, funambule sur cordes vocales, voix prête à chuter mais qui chaque fois qu’elle semble retomber, prend et reprend son envol en ligne droite. Comment ne pas être suspendu à ses ondes ? Une voix inoubliable et qui vous suit bien après le spectacle. La haute silhouette du chanteur se fond dans la poésie de Barbara sans qu’il soit besoin de mettre au masculin ces vers écrits par une main de femme.

Son frère Fred Casa, autre funambule, saute du piano à l’orgue, jouant parfois simultanément et de l’un et de l’autre, en passant par le tom bass. C’est un concert parallèle qu’il offre, improvisations aux fils tressés de jazz et de classique. Miracle ! Les parallèles se rejoignent, ce qu’elles ne sont censées faire qu’à l’infini. L’autre point du triangle, Julien Aellion a la discrétion des authentiques bassistes. Il soutient l’édifice musical avec justesse sans fioriture. Avec Lou Casa, on va d’ailleurs droit à l’essentiel : la poésie.

Lou Casa ne se contente pas de bien interpréter les textes superbes et les mélodies entêtantes de Barbara, il les sublime, leur offre un autre paysage. C’est une nouvelle Barbara qui renaît. A saluer aussi, la mise en scène de Lucile Latour et la parfaite création lumière de Jérôme Jouvent.

En première partie, Maria Dolorès y Amapola Quartet évoque sa drôlissime nostalgie du tango que nous avons déjà présentée dans ce blogue. Le rire solaire de Maria Dolorès se marie de belle façon avec les brumes de Barbara.

Jean-Noël Cuénod

 Pratico-pratique

 Pour celles et ceux qui sont Parisiens cette semaine, Lou Casa présente encore son spectacle au Café de la Danse (5 Passage Louis-Philippe, Paris XIe) ce mardi à 20 heures. Et puis, le groupe part en tournée dont voici les étapes :

  • 2 et 3 mars, Espace Dantza - Pau (64)
  • 8 mars, Centre culturel Le Chaudron - La Nouaille (24)
  • 9 mars, Salle Jean Macé - Montignac (24)
  • 10 mars, Baz’Arts - Libourne (33)
  • 23 mars, Mouscron (Belgique)
  • 24 mars, Bruxelles (Belgique)
  • 26 avril, Salle des fêtes - Salles (33)
  • 28 avril, Salle de la Halle - Lege Cap Ferret (33)

 VIDEO: LOU CASA SE PRESENTE

14:37 Publié dans Cult(e)ure | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |

09/02/2018

Le « populisme », cet allié de la mafia des passeurs

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Quel est le point commun entre la prohibition de l’alcool, le trafic des stupéfiants et les passages clandestins de migrants ? Dans les trois cas, la répression n’a fait que développer et renforcer le pouvoir des mafias, sans résoudre aucun des problèmes qu’elle était censée éradiquer.

Au début du XXe siècle, les Ligues de tempérance lancèrent contre l’alcoolisme une guerre qui aboutit en 1919 à l’interdiction des ventes d’alcool aux Etats-Unis. Devant l’échec patent de la prohibition le gouvernement américain l’abandonna en 1933. Le bilan ? Jamais, les Américains n’ont autant bu que durant cette période. Pire, la répression policière a eu pour principal effet de permettre à la mafia de passer du stade de petit artisanat à celui de grande industrie. Avant la prohibition, les clans mafieux turbinaient chacun dans leur coin de façon artisanale. L’achat d’alcool ne pouvant s’effectuer que de façon clandestine, les mafieux ont vu là un créneau inespéré à occuper. Ils étaient infiniment mieux armés – dans tous les sens du terme – que les honnêtes commerçants pour fournir ce service. Bien entendu, les policiers ont perfectionné leur arsenal répressif. Les petits mafieux locaux ont dû s’adapter en franchissant un palier supérieur et en s’organisant sur des territoires de plus en plus vastes avec des clans de mieux en mieux structurés. A chaque progrès dans la répression correspondait une amélioration du dispositif mafieux. Cette période a fait la fortune, la gloire et la puissance des chefs Al Capone, Frank Costello, Meyer Lansky, Bugsy Siegel et Lucky Luciano.

L’échec historique et spectaculaire de la prohibition américaine n’a pas entamé d’un iota cette passion de la répression qui étreint les élus et leurs électeurs au détriment de la réflexion et du bon sens.

Nous avons répété la même faute avec le trafic des stupéfiants. Et le même processus infernal s’est enclenché automatiquement mais cette fois-ci à l’échelle mondiale. Les polices ont certes – un peu – amélioré leur collaboration transnationale mais les mafieux se sont organisés globalement de façon nettement plus efficace. Et de nouveau chaque progrès dans la répression du trafic a eu pour résultat de concentrer le maximum de pouvoir dans les mains des mafias.

Aujourd’hui, le trafic des êtres humains – faussement dénommés « migrants » alors qu’il s’agit de réfugiés – devient encore plus lucratif que celui des stups. Et les mafias ont aussitôt investi ce secteur. Selon un rapport du contre-amiral français Hervé Blejean, une seule embarcation de clandestins génère jusqu’à 380 000 euros de bénéfice pour les passeurs.

Bien entendu, les mêmes causes génèrent les mêmes effets : on élève des murs, on se barricade, on tend des barbelés, on contrôle, on surveille, on fouille et les passeurs passent à travers les mailles du filet. Plus les mailles sont resserrées, plus les mafias progressent pour les élargir ou les contourner. L’opération Sophia lancée en juin 2015 par l’Union européenne a mobilisé 22 Etats membres pour lutter contre les réseaux mafieux. Le bilan est d’une affligeante maigreur : 894 000 migrants sont arrivés sur les rivages méditerranéens de l’Europe pour la seule année 2015.

Nous réitérons inlassablement la même erreur. Erreur ? Au fond en est-ce une ? Après tout, les trafics illicites, quels qu’ils soient, n’engraissent pas que les passeurs. Leur répression créé une économie licite, elle, par les biais des agences de sécurité privées, des entreprises de matériels militaro-policiers et autres commerces qui sont liées à ces activités. Cela permet aux dirigeants politiques de faire du battage démagogique, très utile pour masquer leurs indigences.

 Et puis, les grands vainqueurs de cette débâcle demeurent les partis dits « populistes » qui disposent ainsi d’un juteux fonds de commerce électoral sans fatiguer leurs méninges. Les Le Pen en France, les Blocher en Suisse, les Orban en Hongrie, les Strache en Autriche sont les meilleurs alliés des passeurs mafieux. En appelant à élever des murs, ils assurent la prospérité de ceux qui vont les contourner.

Il faudra bien un jour que les peuples se réveillent de leur rêve tout-répressif et réfléchissent, la tête froide, à des solutions enfin réalistes pour surmonter les problèmes que tous les trafics illicites révèlent.

Jean-Noël Cuénod

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01/02/2018

Société de la haine et de la hargne

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Robert Mitchum dans « la nuit du chasseur », un film de Charles Laughton (1955).

Rien de tel que les faits-divers pour prendre le pouls d’une société. Ils vous arrivent en pleine face, sans être enrobés de mélasse oratoire. Apparemment, ils semblent ne rien à voir les uns avec les autres. Apparemment…Ainsi, il serait malvenu, à première vue, de mettre en relation l’odieuse agression antisémite dont fut victime un garçonnet de 8 ans avec la grotesque « émeute Nutella ».

Pourtant, l’un et l’autre mis en perspective apportent sur notre réel un éclairage cru au moment où nous cherchons à fermer les yeux. Ils illustrent d’un côté, la haine sécrétée par le communautarisme, cette forme collective de l’égoïsme ambiant, et de l’autre, la hargne du « tout-pour-ma-gueule ».

La haine. – Lundi vers 18h.30, un garçonnet juif de 8 ans, dont l’appartenance religieuse était clairement identifiable par le port de la kippa, des papillotes et des franges (tsitsit) à sa ceinture, cheminait à Sarcelles pour se rendre à un cours de soutien scolaire. Une bande d’ados de 15 à 16 ans l’attendaient en se dissimulant derrière des poubelles pour le jeter au sol et le rouer de coups. Pour échapper à ce passage à tabac, le petit a eu le réflexe de se cacher sous une voiture. On imagine le traumatisme. Saisi de cette affaire, le Parquet de Pontoise a estimé que cette agression avait l’antisémitisme pour mobile.

Trois semaines auparavant, dans cette même ville de Sarcelles – 57 412 habitants, un tiers appartenant à la communauté juive et un tiers, à la musulmane – une lycéenne juive de 15 ans a été frappé au visage par un homme d’une trentaine d’années. Bien que la victime portât l’uniforme de son lycée juif au moment des faits, le mobile antisémite n’avait pas été retenu par le Parquet.

La hargne. – La semaine passée à Beauvais et ailleurs, une baisse de prix promotionnelle du pot de Nutella à Intermarché a provoqué une émeute, les chalands se battant pour s’arracher cette pâte brunâtre gavée de sucre et d’huile de palme, vendue 1,41 euro le pot au lieu de 4,70. Mardi, rebelote : cette fois-ci, Intermarché bradait les couches-culottes à moins 70%, comme pour le Nutella. Et même scène déprimante – cette fois-ci à Metz-Vallières – de clients entrant en mêlée pour remplir leur panier. Que l’on n’insinue pas, à l’instar de certains médias, qu’il s’est agit d’une ruée des pauvres sur des produits à prix cassés. Condescendance bien parisienne. Parmi les nutellavores et les damnés du Pamper’s les plus déterminés, il y avait certainement des quidams au portefeuille bien garni. Rien à voir avec une émeute de la faim.

Là, je vous sens agacé. « Mais où veut-il en venir, le Plouc ? ». A ce point-ci : ces deux séries des faits-divers illustrent l’enfermement dans lequel nous piège la société présente. Enfermement au sein d’une communauté confessionnelle, repliée sur ses quartiers, son entre-soi fait de textes religieux décontextualisés, d’une culture du complot et du bouc-émissaire. Les communautés musulmanes sont souvent montrées du doigt à ce propos. Mais elles ne sont pas les seules, loin de là, à se mouvoir dans les Bastilles communautaristes.

 L’ubérisation galopante de l’économie – qui tend à transformer le patron en client et le travailleur en prestataire de service ­­– instaure le « chacun-pour-soi » au rang d’article 1er du Code de survie et l’hypercapitalisme hors-sol développe le repli sur la cellule la plus proche. La finance voulait-elle une économie sans frontière ? Voilà une multitude de murs qui se dressent ! Frontières entre confessions (et non pas « religions », ce mot contenant la notion de « relier »), frontières entre cultures d’origine, frontières entre familles, frontières entre soi et les autres.

Dans ce monde où chacun est son propre douanier, il n’est pas étonnant que l’on perde tout sens de la vie en commun, que l’on frappe un petit garçon parce qu’il est juif et que l’on se jette comme des fous furieux sur les pots de Nutella en promo.

Jean-Noël Cuénod

 

 

16:08 Publié dans Laïcité, social | Lien permanent | Commentaires (29) | Tags : société, communautarisme | |  Facebook | | |