22/01/2018

Laïcité et islam, l’impératif féministe

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La femme n’est pas seulement l’avenir de l’homme. Elle doit être le présent de la laïcité afin que celle-ci puisse développer tous ses effets. La laïcité repose sur deux principes de base : séparation entre l’Etat et les instances religieuses ; respect absolu de la liberté de conscience. Il est impossible d’entamer l’un ou l’autre de ces piliers, sans que s’effondre tout l’édifice qui abrite la vie en commun dans une démocratie[1]. A ces deux principes, il convient aujourd’hui d’associer un troisième, l’égalité entre femmes et hommes. Aujourd’hui, car naguère encore cette égalité n’existait pas dans les principes. Et actuellement, elle éprouve encore mille peines à entrer dans les faits.

C’est justement en raison de cette difficulté qu’il faut sans cesse promouvoir cette égalité majeure d’où découle toutes les autres. La discrimination entre hommes et femmes inaugure la domination par la violence, instaurée par le patriarcat. Ce pouvoir du père, on l’a retrouvé dans les autres types de domination sociale, notamment au sein de l’industrie. Aujourd’hui, ce modèle paternaliste est en voie d’abolition par le nouveau type d’hypercapitalisme financier globalisé qui s’instaure.

Ce qui rend d’ailleurs la réaction patriarcale d’autant plus virulente, réaction dont le salafisme radical n’est que l’un des aspects les plus spectaculaires. Dès lors, les risques de déchirement du tissu social en sont accrus. L’objectif principal de la laïcité étant de préserver et développer l’harmonie de la vie en société, la promotion de l’égalité entre  femmes et hommes lui est donc consubstantiellement liée. D’autant plus que la liberté de conscience est illusoire tant que l’une des deux parties de l’humanité est considérée comme inférieure à l’autre. Peut-on « penser librement » si l’on est mis en état d’infériorité et, par conséquent, d’aliénation ?

Dans ce contexte, la séparation entre Etat et instances religieuses est d’autant plus à préserver que certaines institutions confessionnelles constituent la base arrière des troupes de défense du patriarcat. Les Eglises romaine et orthodoxes ne sont pas prêtes à ouvrir la prêtrise aux femmes, contrairement aux autres Eglises chrétiennes[2]. Ce qui est un symbole d’inégalité très fort, puisque les femmes ne sont pas jugées aptes à donner les sacrements. De même, l’Eglise romaine et des courants évangélistes intégristes mènent encore une lutte déterminée contre les interruptions volontaires de grossesse.

Toutefois, ces tendances chrétiennes ont perdu de leur virulence, dans la mesure où leurs fidèles ont majoritairement intégré la notion d’égalité entre les genres (même s’ils ne la pratiquent guère au moment de laver la vaisselle, mais bon, ils ne sont pas les seuls dans ce cas !)

La laïcité et le courant mutazilite

En revanche, la discrimination sexiste fait rage dans de nombreux milieux musulmans, discrimination qui est légitimée par plusieurs passages du Coran. Notamment, le verset 34 de la quatrième sourate (intitulée « Les Femmes ») qui, en matière de discrimination, se révèle fort explicite :

Les hommes ont autorité [qawwâmûna] sur les femmes, en raison des faveurs que Dieu accorde à ceux-là sur celles-ci, et aussi à cause des dépenses qu’ils font de leurs biens. Les femmes vertueuses sont obéissantes à leur mari [qânitât], et protègent ce qui doit être protégé, pendant l’absence de leur époux, avec la protection de Dieu. Et quant à celles dont vous craignez la désobéissance [nushûz], exhortez-les, éloignez-vous d’elles dans leurs lits et frappez-les [wa-dribûhunna]. Si elles arrivent à vous obéir, alors ne cherchez plus de voie contre elles, car Dieu est certes, Haut et Grand ! 

On trouvera dans le Coran d’autres versets nettement plus favorables aux femmes[3]. Mais il en va du Coran comme de la Bible et d’autres textes sacrés, les versets contradictoires ne manquent pas. Et le poids de ce verset 34 de la quatrième sourate n’est pas aboli par les autres. L’ennui avec le Coran, c’est qu’il est considéré comme vecteur de LA parole pure et intacte de Dieu, Mohamed n’en étant que le docile instrument. Mise à part l’interprétation du judaïsme orthodoxe concernant la Torah, la Bible porterait plutôt la parole des humains inspirée par Dieu, ce qui induit des changements, des modifications au fil des prophéties, puis des Evangiles.

Toutefois, l’islam est aussi traversé de courants contradictoires qui conçoivent une autre vision de la soumission au texte. L’école mutazilite indique, par exemple, que si Dieu a créé le Coran, le Livre Saint de l’islam n’est pas éternel dans la mesure où ce qui prend place à un moment donné dans le temps, ne peut pas procéder de ce qui est éternel. Dès lors, place est ainsi offerte à la discussion et à l’échange entre le doute raisonnable et la foi spirituelle. Le mutazilisme fut dominant au cours du VIIIe siècle de notre ère avant d’être supplanté. Ce courant cherche à renaître aujourd’hui ; une Association pour la renaissance de l’islam mutazilite (ARIM) a d’ailleurs été fondée en France en février de l’an passé (cliquer sur ce lien pour accéder à son site).

Dans sa présentation, l’ARIM indique, entre autres : Ainsi, nous sommes attachés à deux principes : aborder les textes, les pratiques et les dogmes de l’islam avec esprit critique et non comme des vérités absolues et inaltérables ; et garantir la liberté de l’individu à décider par lui-même de ce qui est bon ou mauvais pour sa pratique spirituelle.

Cette vision de l’islam est aujourd’hui d’autant plus minoritaire que les médias l’ignorent trop souvent et préfèrent ménager un large espace propagandiste aux salafistes radicaux et aux islamoterroristes, sujets nettement plus vendeurs en termes d’audience.

Il existe donc au sein de toutes les traditions religieuses des antidotes au sexisme. Les musulmans peuvent les trouver dans les leurs. Ce faisant, la laïcité leur apparaîtra comme une opportunité à saisir pour vivre leur foi dans la liberté et le respect de ceux qui ne partagent pas leurs conceptions religieuses. Car contrairement aux repas dans les cantines publiques ou à d’autres sujets subalternes, l’égalité entre femmes et hommes ne se négocie pas.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] La laïcité ne peut pas fleurir dans une dictature. En URSS et chez satellites, il n’y avait nulle séparation entre l’Etat les religions, puisque l’un contrôlait étroitement les autres, quand il ne les persécutait pas. Et ne parlons pas de l’Allemagne nazie, qui voulait créer une nouvelle mouture du paganisme germanique, ni de l’Italie fasciste et encore moins de l’Espagne franquiste, ce marais pour venimeuses grenouilles de bénitier.

[2]  Les Eglises protestantes permettent aux femmes d’accéder à la fonction pastorale et à la direction des églises ; chez les vieux-catholiques, appelés en Suisse catholiques-chrétiens, les femmes peuvent accéder à l’ordination et à toutes les fonctions ecclésiastiques ; depuis 2014, l’Eglise anglicane accepte l’ordination de femmes évêques.

[3] Entre autres, le verset 16 de la sourate 97 : Certes, Nous assurerons une Vie Agréable à tout croyant, homme ou femme, qui fait le bien.

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17/01/2018

ZAD- vers une nouvelle souveraineté libertaire et nomade?

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L’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes est considéré comme une victoire des zadistes. Mais ce bocage de Loire-Atlantique n’est pas le seul à être occupé par une ZAD (Zone à défendre). Ce phénomène est en train de tricoter une nouvelle notion : la souveraineté libertaire et nomade.

Le phénomène « ZAD » est tout sauf monolithique. Il est aussi divers que diffus et comprend des tendances idéologiques qui, souvent, ne partagent pas grand-chose entre elles. Les militants écologistes qui veulent sauver un biotope par la non-violence côtoient les « black block » dont l’idéologie se limite au cassage de flics ; entre les jeunes paysans qui expérimentent de nouvelles cultures « bio » et les squatters venus du milieu urbain qui ont de la campagne une idée aussi vague que les terrains de leurs quartiers, le dialogue a bien de la peine à embrayer. Dès lors, on ne saurait parler de « zadisme ». Et pourtant, à bien y réfléchir, ces « zadistes » politiquement et sociologiquement bigarrés reposent en des termes nouveaux cette notion qui est l’objet de toutes les attentions à l’heure de la globalisation : la souveraineté.

Un projet d’implantation d’un de ces monstrueux machins sortis des cartons à délires d’énarques et/ou de Louis XIV entrepreneuriaux menace-t-il un coin de France ? Il y a fort à parier que les diverses tribus zadistes vont aussitôt l’investir. Outre Notre-Dame-des-Landes, trois sites sont actuellement occupés par des zadistes de façon permanente :

  • Bois Lejuc dans la Meuse où une trentaine de militants s’opposent au projet de centre d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure, lieu considéré comme le plus brûlant par la maréchaussée ;
  • Roybon dans la Meuse, contre le projet de centre de vacances Center Parcs ;
  • Près de Strasbourg où la ZAD locale a installé des cabanes en bois depuis plusieurs mois pour protester contre un projet de contournement routier.

La Gendarmerie nationale a récemment communiqué aux médias que sa SDAO (Sous-direction de l’anticipation opérationnelle) a recensé une cinquantaine de lieux « zadables » dont douze sont considérés comme particulièrement sensibles ( voir la carte du Dauphiné Libéré– Cliquez pour l'agrandir).

C’est dire si le phénomène ne s’éteindra pas avec l’abandon du projet à Notre-Dame-des-Landes ; au contraire, le fait d’avoir coupé les ailes d’un aéroport risque plutôt d’en donner aux zadistes !

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La ZAD, comme expérience de nouveaux rapports humains

Comme nous l’avons vu, les tribus zadistes poursuivent des buts différents en occupant un site. Certains ne veulent que s’opposer à un projet dévoreur de nature ; d’autres, parfois les mêmes d’ailleurs, veulent profiter de cet espace ainsi « libéré » pour tenter des expériences nouvelles, en agriculture mais aussi en projets de société pour vivre autrement, sans les pressions de l’hypercapitalisme financier, des hiérarchies familiales et sociales, pour promouvoir d’autres types de comportement humain que ceux dictés par la consommation et le salariat.

Bien sûr, cela ne va pas sans frottement avec le voisinage qui ne voit pas forcément d’un œil tendre « ces anarchistes qui vont faire baisser le prix des terrains avec leurs conneries ». Toutefois, il existe aussi des voisins qui sont tout contents de voir que quelqu’un enfin s’oppose efficacement à un projet qui va leur entraîner moult désagréments. Mais ces différents peuvent s’aplanir avec le dialogue, comme le démontrent les expériences du Larzac et de Notre-Dame-des-Landes. C’est avec l’Etat que les zadistes engageront le bras-de-fer avec la souveraineté comme principal sujet de discorde.

Dans l’optique du gouvernement, il s’agit de « défendre l’Etat de droit dont il est le garant, vis-à-vis du peuple. Les zadistes occupent illégalement des terres qui ne leur appartiennent pas. Force restera à la loi. Que la ZAD dégage. Il ne s’agit pas d’un acte dicté par une tyrannie mais l’exécution de règles approuvées directement ou indirectement par le peuple ».

Les zadistes répliqueront : « C’est qui le peuple ? Les groupes d’intérêts commerciaux qui veulent installer un projet dangereux pour l’environnement et qui sont protégés par l’Etat ? Laissez-nous plutôt tenter des expériences de vie à côté de votre système. »

Mais l’Etat, quel que soit sa couleur politique, doit obéir à sa logique qui est d’appliquer des lois afin que le développement des intérêts commerciaux soit assuré. Qui dit nouvelles activités, dit embauches. Cela produit des recettes fiscales en plus et des chômeurs en moins. C’est tout bénéfice, et pour le gouvernement et pour les dirigeants économiques. L’ennui, c’est que les zadistes savent mieux que les fonctionnaires utiliser les réseaux sociaux. Et ils disposent désormais de troupes, disparates certes, mais jeunes et inventives. Les tribus zadistes apprennent chaque jour sur le tas à bricoler de nouveaux rapports humains et ils sont en train d’engranger un savoir social de plus en plus perfectionné. De plus, ils suscitent une certaine sympathie au sein d’une partie de la population. Dès lors, leurs installations tendent à perdurer ; à preuve, les onze ans de ZAD à Notre-Dame-des-Landes.

Lorsque l’Etat décide de sévir en mobilisant ses forces de l’ordre pour évacuer une ZAD, hop, les zadistes en occupent une autre afin de continuer de façon nomade l’expérimentation de leur souveraineté libertaire ! De ZAD en ZAD, c’est peut-être un nouveau type de social-écologisme qui est en train d’être inventé. On peut l’espérer. Ou pour certains, le redouter.

Jean-Noël Cuénod

18:12 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : notre-dame-des-landes, nddl, zad, france | |  Facebook | | |

14/01/2018

Maria Dolorès, ondulante Diva du burlesque

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Un phénomène. Maria Dolorès correspond du talon aiguille jusqu’aux cils anthracites à plusieurs définitions de ce mot. Phénomène : « personne qui fait preuve de qualités exceptionnelles dans ses actes, dans son comportement, qui est connue pour accomplir de grandes performances. » Ou alors, sur un mode plus tellurique : « Fait naturel qui frappe la vue ou l'imagination. »  

En effet, le spectacle qu’elle a donné et donnera au Bal Blomet, puis présentera à l’Auguste Théâtre a de quoi secouer les morosités hivernales.

Maria Dolorès, c’est le personnage de Diva espagnole que Lou Hugot a créé et qu’elle incarne avec une folie aux couleurs de sang et de sable digne d’Almodovar. Dans le spectacle que Le Plouc a vu récemment au Bal Blomet, Lou Hugot, alias Maria Dolorès, a pris à bras le corps et le cœur le tango avec son histoire, ses fantasmes, son érotisme, son désespoir et ses espérances. Elle chante, danse, met en scène avec pour complices les magnifiques musiciens de l’Amapola quartet[1] .

Maria Dolorès (ou bien Lou Hugot, je suis un peu perdu, là…) joue dans tous les sens du terme. Et avec tous les sens, avec la musique, avec les musiciens, avec les spectateurs. Sa voix chaude, sensuelle, impérieuse enroule les chants du tango pour les faire danser; son corps généreux ondule et fait songer aux dunes de sable qui serpentent au gré du vent. La passion, le charme, certes. Mais le burlesque surgit au moment où l’on ne s’y attend pas. Lou Hugot (à moins que ce ne soit Maria Dolorès) émaille son récital de gags qu’il convient de ne pas décrire afin que les futurs spectateurs ne soient pas privés de leurs effets de surprise.

Amour et humour ne font pas que rimer. Ils rament aussi. Ils rament sur les flots agités du Rio de la Plata. Ils rament parce que la vie, ce n’est pas un long fleuve tranquille. Pleurer, rire, aimer. Voilà la terrestre Trinité de nos destinées. Voilà le fil conducteur de ce spectacle brillant, original, enlevé.

Le tango, cette danse cosmopolite et interlope a inspiré de nombreux écrivains. Maria Hugot (à moins que ce ne soit Lou Dolorès, je ne sais plus où j’habite…) cite parfois quelques-unes de leurs formules. Par exemple, celle du poète et compositeur argentin Enrique Santos Discépolo : « Le tango est une pensée triste qui se danse.»

Le Plouc aime aussi ce propos de Georges Clemenceau : « Dans le tango, on ne voit que des figures qui s’ennuient et des derrières qui s’amusent. » Laissons le mot de la fin à Jose Luis Borges, dont on peut voir l’inspirante tombe au cimetière de Plainpalais à Genève : « Nous pouvons discuter le tango et nous le discutons, mais il renferme, comme tout ce qui est authentique, un secret ! »

Jean-Noël Cuénod

Et où peut-on voir « Maria Dolorès y Amapola quartet » ?

  • ­Vendredi 19 janvier à 20h.30 au Bal Blomet – 33 rue Blomet 75015 Paris balblomet.fr;
  • Mercredi 14 février à 20h.30 à l’Auguste Théâtre, 6 impasse Lamier 75011 Paris augustetheatre.com

Si vous aimez Maria Dolorès, vous allez adorer « Le Cabaret Extraordinaire » !

Le Plouc a déjà dit tout le bien qu’il pensait du « Cabaret Extraordinaire » (lire « Un Plouc chez les Bobos » du 23 mars 2017), dont le fil rouge et noir est déroulé par Maria Dolorès au cours d’un spectacle multifolies : clowns chanteurs, chanteurs danseurs, danseurs funambules, musiciens azimutés.

Composition de l’équipe :

Maria Dolorès, Christian Tétard, Elise Roche, Yanowski, Fred Parker ; artistes invités : Thomas Trichet et sa roue Cyr hypnotique et l’hilarante Dame en Verte. Mise en scène : Armelle Hédin ; direction musicale et piano : Fred Parker.

« Le Cabaret Extraordinaire » effectue cette année une tournée en France :

  • 20 janvier à 20h30 à l’Espace Charles Vanel de Lagny sur Marne (77) 
  • 23 janvier à 20h30 à l’Espace Malraux de Joué-les- Tours (37) ;
  • 2 - 3 février à 20h30 à L’Odyssud de Blagnac (31) ;
  • 6 février à 20h45 à l’Olympia d’Arcachon (33) ;
  • 9 février à 20h30 au Firmament de Firminy (42) ;
  • 15 février à 20h45 au Théâtre Alexandre Dumas de St Germain en Laye (77) ;
  • 16 -17mars à 20h30, 18 mars à 16h au Festi’Val Breon à Neufmoutiers-en- Brie (77) ;
  • 24 mars à 20h30 au Festival d’humour de Bordeaux (33) ;
  • 25 mai à 20h30 à L’Allegro de Miribel (01).
  • ESPACE VIDEO

[1] Violon : Ariane Lysimaque ; piano : Sandrine Roche ; bandonéon : Michel Capelier ; contrebasse : Christophe Doremus.

 

18:44 Publié dans Cult(e)ure | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : show, spectacle, tango, burlesque | |  Facebook | | |

09/01/2018

Poésie – VIN NOCTURNE

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L’ombre fraternelle de la nuit

Ramène dans les plis de son manteau

Tous nos ancêtres au souffle d’étoiles

 

Rêves des humains vengés vendangés

Bousculés en grappes dans le pressoir

Pétris broyés malaxés triturés

Rêves en jus épais sucré amer

Nous buvons l’âme distillée des morts

Pour avoir la force d’ouvrir la porte

Et le courage d’en franchir le seuil

Jean-Noël Cuénod 

 

DERNIER OUVRAGE - "En Etat d'urgence" de Jean-Noël Cuénod, Grand Prix des Jeux Floraux du Béarn 2017 Editions La Nouvelle Pléiade.

Disponible: Librairie Le Parnasse 6 rue de la Terrassière, 1207 Genève, Suisse
Et partout ailleurs sur le site de l’éditeur La Nouvelle Pléiade en cliquant sur ce lien:

http://www.psf-letrave.fr/ds/nos-editions/989/jean-noel-c...

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03/01/2018

La Suisse en panne sèche sur sa voie solitaire

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 « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, ceux de 60 kilos les écoutent.» Asphyxiée intellectuellement par la chape de plomb du blochérisme ambiant, la Suisse devrait se rappeler cette fameuse réplique de 100 000 dollars au soleil [1] en affrontant l’Union européenne.

Le Conseil fédéral en particulier, et toute la classe politique suisse en général, ne sont même plus capables de cacher leur désarroi vis-à-vis des pressions exercées actuellement par Bruxelles. La dernière en date porte sur la limitation à un an de l’équivalence accordée par l’Union à la bourse suisse. Cette équivalence a été accordée, sans limite dans le temps, aux bourses des Etats-Unis, de l’Australie et de Hong-Kong. Alors pourquoi cette discrimination ? Le vice-président de la Commission européenne, Valdis Dombrovskis, s’est montré on ne peut plus clair ; elle est la réponse de Bruxelles au manque de progrès substantiels dans les actuelles négociations sur l’accord-cadre institutionnel. Et si Berne se montrait plus coopérante, l’UE pourrait alors revoir sa décision dans un sens plus favorable à la Suisse.

Pour ceux qui ont raté le tram des relations Suisse-UE, voici grossièrement résumée trois notions à retenir.

 

  • Equivalence boursière entre la Suisse et l’Union : elle permet aux banques et investisseurs européens de continuer d’acheter et de vendre des titres cotés en Suisse. Sans elle, c’est la catastrophe pour la place financière helvétique.
  • Accord-cadre institutionnel : la Suisse et l’Union européenne sont actuellement liés par un réseau de 120 accords bilatéraux ; pour mettre un peu d’ordre dans ce fouillis, assurer un maximum de sécurité du droit dans les relations commerciales ainsi que l’accès de la Suisse au marché européen, Berne et Bruxelles sont en train de négocier un accord-cadre.
  • Renouvellement du « milliard de cohésion ». Quand le français fédéral se mélange à la novlangue eurocrate, cela donne des monstruosités lexicales telles que celle-ci ! De quoi s’agit-il ? La Suisse participe depuis 2008 à des projets visant la réduction des disparités économiques et sociales provoquées par l’élargissement de l’Union européennes. Coût de l’opération : 1,302 milliard de francs (1,112 milliard, d’euros sur dix ans. La Suisse s’accorde directement avec les pays partenaires sur les projets qu’elle entend financer. Ce « milliard de cohésion » vient d’être renouvelé par le Conseil fédéral.

 

En portant le regard sur ces trois notions, il apparaît à première vue que le Conseil fédéral aurait dû conditionner le renouvellement du « milliard de cohésion » à l’acceptation par Bruxelles de l’équivalence boursière avec la Suisse, sans limite de temps. C’est d’ailleurs ce qu’avaient réclamé l’Association suisse des banquiers et, au sein du gouvernement fédéral, le ministre des Finances UDC Ueli Maurer. Les décisions se prenant en Suisse collégialement, le Conseil fédéral avait rejeté le point de vue de Maurer et des banquiers, préférant faire un geste d’apaisement à l’égard de la Commission européenne et ne pas barguigner sur ce milliard. C’était mal connaître la détermination de Bruxelles dans une autre de ses négociations, vitales pour son avenir, celles concernant le Brexit. La Commission européenne a donc remercié Berne pour le milliard mais lui a imposé ses conditions draconiennes sur l’équivalence boursière. C’était un signe destiné à la Suisse mais surtout au gouvernement britannique – ainsi qu’aux autres pays membres de l’UE tentés par la sortie de l’Union – rappelant que Bruxelles tient le couteau par le manche et ne compte nullement faciliter la vie de ceux qui veulent se situer hors de son sein.

Cela dit, il n’est pas du tout certain que lier le « milliard de cohésion » à l’équivalence boursière aurait été une bonne chose. Contrairement à ce que les électeurs de l’UDC persistent à croire, ce n’est certainement pas par bonté d’âme, ni par altruisme bisounours que la Suisse verse ce milliard. Il en va de l’intérêt de son industrie. En aidant les pays nouvellement arrivés dans l’UE à recoller au peloton, la Suisse s’ouvre de nouveaux marchés. Or, les exportations sont absolument vitales pour conserver le plein-emploi et la prospérité des travailleurs en Suisse.

La Suisse et l’UE n’ont pas la même horloge

Ces négociations sont fort mal engagées car les deux parties ne regardent pas l’heure à la même horloge. La Suisse tente de multiplier les passes au gardien pour gagner un maximum de temps, sachant que l’extrême-droite blochérienne (UDC) ne manquera pas de lancer sa batterie de référenda et d’initiatives populaire pour bloquer le processus. Au contraire, l’Union européenne, elle, est pressée de conclure, compte tenu de ses négociations avec Londres sur le Brexit. De plus, Bruxelles a tout intérêt à faire le moins de concessions possibles à la Suisse afin de ne pas affaiblir sa position vis-à-vis du gouvernement britannique. D’où la pression que l’UE exerce sur la Suisse pour limiter à un an l’équivalence boursière.

Certes, comme le souligne le professeur britannique Lorand Bartels dans Le Temps, cette décision de Bruxelles viole sans doute les règles de l’Organisation mondiale du commerce. La belle affaire ! Intenter une action contre l’UE auprès de l’OMC prendra plus d’une année. Un jugement favorable à la Suisse – pour autant qu’il le soit ­– n’aurait aucun effet sur la réalité. La Suisse est prise dans la nasse et ce n’est pas avec une action en justice qu’elle peut en sortir. La seule issue possible est politique. Mais les négociations sur le Brexit, associées au climat pourri instauré en Suisse par l’UDC, rendent cette seule issue bien problématique.

La Confédération est en train de payer l’addition de la « voie solitaire » que l’UDC de Blocher a su lui imposer. Pour accéder au vaste marché de l’Union malgré sa non-appartenance, la Suisse, comme évoqué plus haut, a conclu avec Bruxelles les 120 accords bilatéraux dont la refonte fait l’objet des présentes négociations. Avec ces accords bilatéraux, la Suisse a dû inclure dans son droit de nombreuses normes de l’UE. Le but était de bénéficier de certains avantages de l’Union sans en faire partie. Berne ménageait ainsi le chou de son commerce extérieur avec la chèvre de l’UDC europhobe. Jusqu’à un passé récent, cette politique s’est révélée bénéfique pour la Suisse : bonne croissance économique et chômage très réduit. Mais Berne est en train de prendre conscience que la voie des « bilatérales » n’est pas une route sans fin.

La Suisse, l’autre victime du Brexit

Tout d’abord, le développement de la nouvelle économie globalisée et la domination des grands groupes multinationaux réduisent la marge d’action des Etats à un point tel que leur souveraineté relève plus du folklore sportif que du pouvoir effectif. Ensuite, le Brexit a bouleversé la donne entre la Suisse et l’Union européenne. Afin de souder les Etats membres autour de l’UE, la Commission européenne a dû se montrer plus intransigeante que naguère face aux demandes formulées par les pays non-membres. Force est de reconnaître que le Brexit fut l’électrochoc qui a réveillé Bruxelles. Ainsi, l’opinion vis-à-vis de l’UE est en train de changer. La victoire à la présidentielle française d’Emmanuel Macron – qui avait axé sa campagne sur la promotion de l’Union européenne – en est l’une des illustrations.

Dès lors, l’UE va durcir encore ses exigences vis-à-vis de la Suisse qui devra adopter la plupart, si ce n’est la quasi-totalité des directives européennes, sans qu’elle ait son mot à dire puisque Berne ne participe pas à leur élaboration, n’étant pas membre de l’Union. Sur le plan économique, la Confédération ne peut rien sans l’Europe. La Suisse exporte plus de la moitié de ses productions vers les pays membres de l’Union et importe près des deux tiers en biens et services produits au sein de l’UE.

Blocher et son UDC grimpent maintenant aux rideaux du Palais fédéral en dénonçant « une adhésion cachée de la Suisse à l’Union européenne ». Ils n’ont pas tort. Sauf qu’ils sont les principaux responsables de cette situation !

 En prônant la « voie solitaire » – dont on voit aujourd’hui qu’elle était sans issue –, en faisant de Bruxelles le « grand Satan », le blochérisme a popularisé l’illusion d’une Suisse profitant économiquement de l’Europe sans en faire partie. Ce rêve doré est en passe de s’effondrer. Dès lors, qu’on le veuille ou non, l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne se posera à nouveau.

Certes, Bruxelles accumule les défauts : indigence démocratique, bureaucratie brouillonne, institutions incompréhensibles. Mais la réalité est là : seule l’UE dispose de la taille critique nécessaire pour que les Etats qui la composent soient en capacité de défendre leurs intérêts politiques, diplomatiques et économiques dans le concert mondialisé. Dès lors, ne vaut-il pas mieux la rejoindre pour participer activement à la refonte de ses institutions dans un sens démocratique, plutôt que subir ses diktats en restant en dehors d’elle ? Ne vaut-il pas mieux s’organiser ensemble pour affronter les monstres multinationaux genre GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ?

Quand les types de 60 kilos s’unissent pour dire certaines choses, ceux de 130 kilos ont tendance à les écouter.

Jean-Noël Cuénod

[1] Ecrite par Michel Audiard et dite par Jean-Paul Belmondo.

11:35 Publié dans Politique internationale, Politique suisse | Lien permanent | Commentaires (37) | Tags : europe, bruxelles, ue, suisse, brexit | |  Facebook | | |