22/12/2017

Difficile dialogue entre les deux Catalogne

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Chaque Catalogne a son vainqueur. Les partis indépendantistes sont majoritaires en sièges et les formations unionistes (opposées à la séparation d’avec l’Espagne) le sont en nombre de voix. A l’évidence, la Catalogne n’est pas encore sortie de l’auberge espagnole. Et les discussions menées pour former le nouveau gouvernement régional s’annoncent épineuses. Même si «La Santa Espina» est chère au cœur des indépendantistes (vidéo ci-dessous). 

La pondération des votes qui accorde un poids plus grand aux régions rurales afin qu’elles ne soient pas submergées par la métropole barcelonaise explique ce résultat.

 Il reflète surtout une réalité avec laquelle les indépendantistes et les unionistes devront composer : ni les uns ni les autres peuvent prétendre représenter tous les Catalans. D’autant plus que la forte participation – 82% des votants – donne à cette élection une légitimité indiscutable. Deux camps de force presqu’égale sont donc placés face à face[1] (47,6% pour les trois formations indépendantistes, 52% pour les unionistes emmenés par le nouveau parti de centre-droit Ciudadanos).

C’est le moment de faire preuve d’intelligence politique. Jusqu’à maintenant, elle ne semblait guère présente. Mais ce vote massif et cette division nette au sein de l’électorat peuvent avoir pour effet de dégonfler les arrogances réciproques. Il n’est pas interdit de l’espérer.

D’autant plus que cette élection apporte une excellente nouvelle: la claque magistrale flanquée au premier ministre espagnol Mariano Rajoy. Son Parti populaire a perdu huit sièges au parlement catalan et ne compte plus que trois élus, soit 4,24% des voix. Or, c’est lui qui a recouru à ces élections régionales. Dès lors, sa cuisante défaite aura forcément des conséquences sur le plan national. Rajoy ayant géré la crise catalane de façon catastrophique, plus vite Madrid l’éjectera mieux l’Espagne et la Catalogne se porteront.

Le Parti populaire était une sorte d’avatar du franquisme avec juste une couche de vernis démocratique pour la décoration.  Ciudadanos, formation libérale de la droite modérée – qui n’est pas l’héritier du franquisme ­– a vocation à le remplacer.

Cela dit, même sans Rajoy, le plus dur reste à faire pour les élus Catalans. Les séparatistes seraient malvenus d’exiger l’indépendance rapide avec 52% d’électeurs qui, en élisant Cuidadanos, ont voté contre elle. Toutefois, les unionistes seraient tout aussi malvenus de croire que l’indépendance ne deviendra jamais le souhait majoritaire des Catalans. Après tout, la cause séparatiste est en progression depuis plusieurs années.

S’ils parviennent à former le gouvernement régional, les indépendantistes, au lieu de réclamer un nouveau référendum qu’ils risquent de perdre et de voir ainsi leur élan brisé, seraient mieux avisés de négocier avec Madrid un statut accordant à la Catalogne une autonomie encore plus complète, notamment sur le plan budgétaire.

Avec le temps, soit ce statut conviendra à la majorité des Catalans, et alors les indépendantistes pourront se targuer d’avoir provoqué cette avancée. Soit, la Catalogne ne s’en satisfera pas et son exécutif disposera alors de l’expérience de gouvernement nécessaire pour rompre sans heurt les derniers liens avec l’Espagne.

La balle est dans leur camp. Attention aux autogoals.

Jean-Noël Cuénod

[1] En sièges au parlement catalan, les indépendantistes disposent de la majorité absolue. 70 sur 135.

16:51 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : catalogne, espagne, elections, indépendance | |  Facebook | | |

20/12/2017

Mélenchon, l’helvétophobe primaire

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A l’Assemblée nationale, le chef de la France Insoumise fustige la Confédération à propos de la convention fiscale franco-suisse sur l’aéroport de Bâle-Mulhouse. Illustration d’une certaine détestation réciproque.

La discussion devait se dérouler dans l’apaisement à l’Assemblée nationale, lundi dernier. Après 68 ans de tergiversation, la France et la Suisse sont tombées d’accord sur le statut fiscal de l’aéroport commun aux deux pays, celui de Bâle-Mulhouse. Le parlement français l’a d’ailleurs accepté sans difficulté. Ne perdant jamais la moindre occasion de faire son intéressant, Jean-Luc Mélenchon a aussitôt saisi le prétexte de cette convention pour traîner la Suisse dans la boue, la traitant, entre autres, de «centre international du blanchiment de l’argent du sang».

Les médias français n’ont pas relevé la diatribe de l’helvétophobe primaire. Il faut dire que la plupart d’entre eux ont vis-à-vis de la Confédération l’incompréhension de la poule devant un couteau. Suisse, le couteau, évidemment. Ce qui ne simplifie pas la chose, avec toutes ces lames, ces tire-bouchons, ces cantons, ces communes, ces pouvoirs multiples…

Les médias suisses, en revanche, n’ont pas manqué de jeter Méluche dans un sac d’opprobre pour le flanquer dans l’une de ces stations d’épuration que les Français ont eu tant de peine à installer dans la partie lémanique qui leur est dévolue. C’est faire beaucoup d’honneur à un feu de bouche dont le chantre du chavisme gaulois est coutumier.

A mes compatriotes suisses courroucés, je ferai remarquer que si nous trainons cette réputation détestable de receleurs mondialisés, nous le devons surtout à nos banquiers qui se sont comportés comme des voyous prédateurs et cupides pendant trop longtemps et qui n’ont cédé que sous la pression du géant américain.

Cela dit, si ledit géant s’est attaqué à la finance helvétique, c’est parce que cette place était devenue contraire à ses intérêts après l’effondrement de l’empire soviétique. N’y voyez aucun accès inopiné de pureté morale.

La Suisse bancaire n’est donc plus ce qu’elle était. Si Mélenchon veut dénoncer d’autres «centres internationaux de blanchiment», la tâche ne lui manquera pas, au sein même de l’Union européenne : Irlande, Pays-Bas, Luxembourg, Autriche. Il pourrait même dénoncer les Etats-Unis. En tapant sur la seule Confédération, Mélenchon a une guerre financière de retard. Au moins!

Alors pourquoi la Suisse ? Il ne faut pas dédaigner le côté pratique pour l’imprécateur de manipuler des clichés, même s’ils sont éculés. Méluche ne s’embarrasse jamais de ce genre de détails. Mais la sortie mélenchonienne s’inscrit également dans un contexte plus vaste.

Mélenchon helvétophobe contre MCG francophobe

Le Plouc est certes mononational helvète mais il n’a jamais cessé de faire des va-et-vient entre la Suisse romande et la France. Et constate que des deux côtés, s’est installée une forme larvée de détestation réciproque, mêlée d’indifférences, d’incompréhensions et de mépris. La francophobie est même devenue le fonds de commerce électoral du Mouvement des Citoyens Genevois (MCG) qui a érigé les propos d’après-boire au rang d’idéologie et le débat politique au niveau, non pas des pâquerettes, mais de leurs racines.

Notez bien que cette ambiance maussade ne concerne que la Suisse romande. Les Suisses alémaniques et italophones, eux, ne pensent strictement rien de la France. Peut-être même nourrissent-ils vis-à-vis de l’Allemagne et de l’Italie une grogne de même nature. La Suisse s’est construite en grande partie pour éviter que ses grands voisins empiètent sur son indépendance.  Ça laisse des traces.

Les relations qu’entretiennent les Suisses romands avec la France sont forcément ambiguës. Une grande partie de leurs ancêtres – à Genève, Neuchâtel, Vaud – avaient fui les massacres perpétrés par la monarchie française contre les protestants. Dès lors, des récits familiaux se sont élaborés en donnant de la France une image particulièrement déplaisante. La Saint-Barthélemy, c’est loin, certes. Et les descendants des Huguenots ont oublié les événements historiques. Mais de ces récits familiaux, il reste toujours une sorte de musique aigrelette qui attend, tapie dans l’inconscient, d’être réveillée par un fait d’actualité. Et la musique aigrelette peut alors se transformer en fanfare.

Malgré tout, l’Histoire détrompe souvent ses caricatures. Les Genevois viennent de célébrer l’Escalade de 1602. Ainsi, Genève, qui n’était pas encore suisse, a victorieusement repoussé les assauts de la Savoie, qui n’était pas encore française. Or, le plus solide soutien des Genevois n’était autre que le Roi de France Henri IV, un ex-protestant qui, il est vrai, craignait aussi que le Duc de Savoie Charles-Emmanuel ne convoitât son trône. Le Vert Galant avait massé des troupes à proximité de Genève pour la libérer au cas où elle aurait été prise par le Duc.

Et si Napoléon Bonaparte a jeté l’Helvétie dans le chaudron des guerres impériales, il a aussi établi les fondations de la Suisse moderne en rédigeant son Acte de Médiation.

Quant à la France, sa culture n’aurait pas la même saveur sans l’apport de Jean-Jacques Rousseau, Germaine de Staël, Benjamin Constant, Amiel, Blaise Cendrars, Le Corbusier, Jean-Luc Godard, Alberto Giacometti. Sans oublier que la Tour Eiffel aurait dû s’appeler Tour Koechlin, du nom de son concepteur franco-suisse.

Les caricatures populistes, genre Mélenchon ou façon MCG, qui défigurent le pays voisin font plaisir aux réseaux sociaux. Mais elles rongent petit à petit, les liens mutuels. C’est pourquoi les politiciens qui s’y adonnent sont de malfaisants irresponsables. Car, ils ne changeront jamais la géographie. Impossible de placer Mulhouse dans les Pyrénées. Ou Annemasse sous les Tropiques. Nous sommes condamnés à nous entendre. Et surtout à nous écouter pour que les propos phobiques tombent dans la seule oreille qui leur vaille, celle des sourds.

Jean-Noël Cuénod

15:28 Publié dans Politique française, Politique suisse | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : mélenchon, france, suisse | |  Facebook | | |

19/12/2017

Poésie – TACHE DE SILENCE

 

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Juste un laps de poésie aujourd’hui. Le Plouc vient de pondre ça. Vous en faites des choux, des pâtés, des riens, de tout ce que vous voulez ou ne voulez pas.
Autre ponte: celui de son bouquin
"En Etat d'urgence" (Grand Prix de poésie des Jeux floraux du Béarn 2017) paru eux Editions de La Nouvelle Pléiade.

L’ouvrage est disponible à Genève :
Librairie Le Parnasse 6 rue de la Terrassière, 1207 Genève, Suisse
Et partout ailleurs sur le site de l’éditeur La Nouvelle Pléiade en cliquant sur ce lien :

http://www.psf-letrave.fr/ds/nos-editions/989/jean-noel-cuenod/ 

 

 

TACHE DE SILENCE

Tache de silence sur le pré

Le matin se tient aux aguets

Noisetiers, chênes, ruisseau, herbes

Forment un seul corps tout puissant

L’un après l’autre jouent ses organes

S’étirent ses muscles et sa peau

 

Bientôt ma chair en pourriture

Deviendra l’un de ses aliments

Et mon souffle rejoindra les vents

 

A quoi bon courir sus au coupable ?

Plutôt transmettre mon peu de vie

Elle est encore pailletée de feu

Elle ne brûle plus elle pénètre

Elle coulera dans d’autres veines

Sur le pré le silence s’est tu.

Jean-Noël Cuénod

 

16:30 Publié dans Poésie L'Or du temps | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : poesie, poésie, art | |  Facebook | | |

14/12/2017

Jérusalem ? Et Dieu dans tout ça ?

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Les penseurs de l’athéisme ont beau s’efforcer d’enterrer Dieu, le voilà qu’il resurgit dès la dernière pelletée. Increvable, Dieu. Il nous enterrera tous, vous verrez ! Et à Jérusalem, il paraît tout particulièrement réveillé. Il a fallu que d’un touite diabolique, Trump reconnaisse cette sacrée ville comme capitale de l’Etat d’Israël, pour que Dieu redevienne la pomme de discorde favorite des juifs et des musulmans, avec la myriade d’Eglises chrétiennes en arrière-plan.

Si l’humain était un être rationnel, la résolution 181 serait passé de l’idée à la réalité, sans coup férir. Qu’est-ce que cette résolution 181 que tout le monde a oubliée? Adoptée le 29 novembre 1947 par l’Assemblée générale des Nations-Unies, elle érigeait Jérusalem en entité séparée des territoires arabes et juifs, placée provisoirement sous l’égide du Conseil de tutelle de l’ONU qui devait désigner un gouverneur, élaborer un statut et prévoir l’élection au suffrage universel d’une assemblée. Une fois rédigé, ce statut était prévu pour durer dix ans, puis réexaminé par le Conseil de tutelle, avec consultation de la population hiérosolymitaine (essayez de placer cette épithète dans la conversation; succès d’estime assuré !).

Mais voilà, les penseurs rationalistes peuvent bien se tordre les mains de désespoir et ne pas ménager leurs méninges, l’humain n’est pas réductible à la raison raisonnante. Et s’il résonne, c’est surtout comme un tambour. On connaît la suite. La guerre de 1948 a tué dans l’œuf ce rationnel fœtus, en partageant Jérusalem en deux, l’Est à la Jordanie et l’Ouest à Israël. Puis en 1967, Israël a pris le contrôle de la totalité de la ville après sa victoire lors de la Guerre des Six Jours.

A ne prendre en compte que les rapports de force politiques, sociaux, économiques, à n’user que de la réflexion rationnelle, on se condamne à ne rien comprendre à un phénomène aussi puissamment émotionnel. Il faut donc bien remettre Dieu sur le tapis. D’ailleurs, il s’y remet tout seul et il ne manque pas de bras pour l’y aider.

Alors, parlons-en, de Dieu. Ou plutôt de la manière dont les protagonistes en parlent. Les plus enflammés des dirigeants confessionnels[1] de tous les camps ont fait de Jérusalem un motif d’adoration.

Et dès que l’on transforme un élément matériel, quel qu’il soit, en objet d’adoration, on tombe dans l’idolâtrie. Or, il s’agit-là du pire péché que peut commettre un juif, un musulman, un chrétien. Les trois grandes religions du monothéisme professent ce commandement : «Tu n'adoreras pas d'autres dieux que moi. Tu ne te fabriqueras aucune idole, aucun objet qui représente ce qui est dans le ciel, sur la terre ou dans l'eau sous la terre ; tu ne t'inclineras pas devant des statues de ce genre, tu ne les adoreras pas.» Donc, en suivant ce commandement assigner Dieu à résidence relève du blasphème.

Mais voilà, il se trouve toujours des dirigeants confessionnels pour tordre les textes dans le sens voulu par eux et leurs passions terrestres. Pour ces Tartuffes, certes, Dieu est partout chez lui mais il l’est un peu plus dans certains lieux. A Jérusalem, surtout, où fût érigé le Temple de Salomon, d’où le prophète Mohamed aurait effectué son voyage, où le Christ fut mis en croix avant de ressusciter. Et voilà Dieu oublié au profit de leurs récits particuliers. Son message est étouffé sous les pierres par ceux-là même qui disent le servir alors qu’ils s’en servent à leurs fins identitaires.

Aux uns, aux autres, au monde, sous diverses formes, le message divin se résume en une loi trop simple pour ces esprits tordus : «Aimez-vous les uns les autres». Tout le reste n’est que mauvaise théologie.

Jean-Noël Cuénod

Aria: "Jerusalem, Jerusalem" tiré de "Paulus" composé par Mendelssohn-Bartholdy. Soprano: Helen Donath avec le Berliner Sinfonieorchester dirigé par Claus-Peter Flor (1987).

 

[1] Le Plouc n’écrit pas « dirigeants religieux » à dessein ; le mot « religieux » évoque la notion de « relier » qui est bien étrangère à nos théologiens cracheurs de feu.

16:02 Publié dans Laïcité, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : dieu, religions, jérusalem, trump | |  Facebook | | |

11/12/2017

Qui s’intéresse encore aux Palestiniens ?

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Lorsqu’un dirigeant politique parle de la Palestine, il a la tête ailleurs. Passons sur l’actuel gouvernement Netanyahou qui avance ses colonies avec la constance d’un char d’assaut et sur Trump qui doit satisfaire son socle électoral en reconnaissant Jérusalem comme capitale d’Israël. Il fait ainsi d’une rocket deux coups en remplissant les carnets de commande du complexe militaro-industriel américain grâce au surcroît de désordre ainsi créé. Complexe dont le président Eisenhower en dénonçait déjà les dérives lors de son ultime discours en 1960 (voir vidéo).

Pour les Etats arabes et la nébuleuse irano-chiite aussi, les Palestiniens sont quantité négligeable ; ils ne servent que de variables d’ajustement pour conforter leurs gouvernements basés sur la corruption et la tyrannie ou satisfaire leurs visées hégémoniques. On agite les Palestiniens avant de s’en servir.

A leur égard, le cynisme des Saoudiens s’est illustré de façon brutale en novembre, comme l’a révélé le New York Times. Le prince héritier Mohamed ben Salmane (MBS) a fait cette proposition pressante à Mahmoud Abbas, le président de ce qui reste d’autorité palestinienne : renoncer à faire de Jérusalem-Est la capitale de la Palestine. Et si Abbas n’accepte pas, MBS lui a clairement signifié qu’il serait aussitôt remplacé par un sbire plus malléable.

Comme on le sait, Israël est devenu pour Ryad un allié objectif dans le conflit qui l’oppose à l’Iran et au chiisme. Les Palestiniens sont donc d’autant plus aisément sacrifiés que le Royaume wahhabite ne s’en est jamais soucié.

Il en va de même pour l’Iran et son allié libanais du Hezbollah : les Palestiniens ne comptent pas, sinon pour tenter d’enfoncer un coin dans le camp des sunnites (confession largement majoritaire en Palestine) et servir de prétextes à des campagnes non seulement anti-Israéliennes mais carrément antisémites.

Quant à l’Europe, la France est le seul pays qui a une vision digne de ce nom du Moyen-Orient. Son président Emmanuel Macron prend des positions équilibrées et censées. Mais que pèse-t-elle ? Et que peut-elle ?

Il fut un temps où la Suisse développait une politique discrète et active en faveur de la paix entre Israël et la Palestine. Mais désormais la diplomatie helvétique n’est mobilisée que sur un seul objectif : le commerce extérieur.

Qui veut vraiment la paix entre Israéliens et Palestiniens ?

Peu importent les justifications bibliques ou coraniques concernant Jérusalem comme capitale des uns et des autres ; ils sont là, les Palestiniens. Alors qu’en faire ? Conserver leur statut de citoyens de troisième zone, évoluant dans une sorte d’occupation à perpétuité ? Cette situation ne peut pas durer éternellement, au risque de devenir explosive et de se retourner contre Israël. Les inclure dans le territoire israélien ? Les musulmans deviendront majoritaires, ruinant ainsi les efforts des pionniers pour construire un Etat juif. Créer un Etat démilitarisé qui risque fort de devenir croupion ? Les Israéliens n’en veulent pas et les Palestiniens ne semblent guère enthousiastes.

Jadis brillante, la classe politique israélienne s’enfonce aujourd’hui dans la médiocrité. Quant aux dirigeants politiques palestiniens, entre la corruption, la présence du Hamas fascisant à Gaza et l’incapacité à mobiliser la population sur des objectifs réalistes et démocratiques, leur faillite est sans appel.

Alors, les commentateurs y vont de leurs conseils : « Les Palestiniens ne doivent compter que sur eux-mêmes. » Et comment fait-on, pour compter sur soi-même avec de tels handicaps ? La situation semble d’autant plus inextricable que le désir de paix ne fleurit que dans des discours débités façon automate.

Au fond, ni les dirigeants palestiniens ni ceux d’Israël n’ont vraiment intérêt à ce que la paix survienne. L’état de guerre développe les petits et grands trafics clandestins qui font vivre grassement les chefs du Fatah et du Hamas ; il permet à Israël de devenir une place forte de la cyberéconomie grâce à la solidarité financière des Etats-Unis. Ce n’est pas d’hier, hélas. La guerre reste une formidable opportunité pour les rapaces et une calamité pour les peuples.

Alors, peut-être, peut-être, que les moulinets mercantiles de Trump transformeront le désordre actuel du Moyen-Orient en foutoir tellement incontrôlable que la guerre deviendra économiquement moins intéressante. On peut toujours rêver à défaut d’espérer.

Jean-Noël Cuénod

 

 

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06/12/2017

Ma brève passion pour Johnny Hallyday

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Voilà le 856 000 000ème blogue sur Johnny Hallyday. C’est ça, être une icône. Elle meurt et chacun a un bout de mémoire qui lui remonte à la tête comme une migraine, légère mais persistante. Même ceux qui ne communient pas en l’Eglise des Fans ont un chapelet de souvenirs à égrener à propos de l’Idole des jeunes devenus vieux.

Juin 1960, j’ai 11 ans. La colère paternelle m’a foudroyé, pour je ne sais quelle sottise. Il fait chaud. Très chaud dans ce faubourg de Genève appelé Grange-Canal. Le repas va commencer. Devant la table de la salle à manger, trône l’imposant poste de radio, de marque Sondyna, dont l’œil vert s’allume progressivement, à mesure que le courant irrigue ses méninges secrètes.

Il faut, tout en mangeant, sacrifier à la cérémonie du «Bulletin d’information de l’Agence Télégraphique Suisse» délivré sur les radios romandes (alternativement à Genève et à Lausanne) que personne n’appelle autrement que Sottens, le nom du village vaudois où se trouve l’émetteur (qu’a dit Sottens ? Que va dire Sottens ?)

Le culte commence

Le silence règne. Le silence doit régner. « Arrête de faire du bruit en avalant ta soupe ! » En guise d’introït, l’heure donnée par l’Observatoire chronométrique de Neuchâtel : «Au troisième top, il sera exactement 12 heures et 45 minutes. Tip, tip, top… »

Le monde traduit en helvète peut alors couler dans les oreilles. Le même speaker, chaque jour que Berne fait, lit ce Bulletin comme le lecteur monacal dans le réfectoire du couvent. On entend non seulement voler une mouche – chassée d’un revers de main par le père –, mais aussi le froissement du nœud papillon que le speaker doit forcément porter avec la voix sépulcrale et pastorale qu’il prend pour nous annoncer que Monsieur John Fitzgerald Kennedy semble bien placé pour devenir candidat démocrate à la Maison-Blanche («un catholique ! Vous vous rendez compte, un catholique »… soupire mon père) ou que Monsieur Nikita Khrouchtchev a convoqué le præsidium du Soviet Suprême. Beaucoup de nouvelles internationales et fédérales. Peu de locales. Point de sport. Indigne, le sport. Vulgaire. Il y a d’autres émissions pour cela.

En guise de prière finale, les prévisions de la météorologie. Toujours la même, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, qu’il fasse beau : « Nord et centre des Grisons, Sud des Alpes et Engadine… Nébulosité variable, ensoleillement partiel en cours de journée, pluie possible en début de soirée». On ne se mouille pas, à la météo suisse. Elle est neutre comme un conseiller fédéral.

Apparition de Johnny en démon salutaire

Le repas est terminé. Le café arrive. Le poste de radio ronronne quelques ritournelles. On appelle ça de la « musique légère », genre « Caravelli et ses violons magiques ».

 Soudain, explosion dans le Sondyna. Un inconnu hurle de sa voix juvénile « Souvenirs, souvenirs » sur fond de guitare électrique. Très électrique, la guitare. Comme l’atmosphère. Mon père en reste muet de saisissement. Son regard jette des éclairs un peu partout. Ma mère fait semblant de rien et préfère regagner sa cuisine pour éviter les éclats de l’orage qui menace.

La chanson est terminée. D’un air gêné, le présentateur annonce le nom du coupable : «Un jeune chanteur franco-américain qui se nomme Johnny Hallyday». La rage paternelle jaillit dans un geyser d’imprécations contre « cette musique de sauvages». Et le père de bondir vers le téléphone mural pour composer le numéro de Radio-Genève et faire part à la malheureuse téléphoniste de sa plus vive réprobation contre « ce Johnny Holiday ou je ne sais quoi ». Un peu calmé, l’imprécateur termine son café, déplie la « Tribune de Genève » et laisse tomber : « De toute façon, ce petit con ne fera pas six mois… »

Dans mon coin, je jubile. Il se passe enfin quelque chose de musclé dans ce Sondyna boursouflé. Et un type qui met le paternel dans une telle colère est très fortiche. Forcément. Voilà qui va faire du bruit sur les préaux ! Presque tous mes congénères ont assisté à la même scène. Pauvre téléphoniste de Radio-Genève… « Paraît qu’il se roule par terre sur scène et qu’il casse tous les fauteuils. Ouah, génial ! » « C’est une vraie terreur, ce type, t’as qu’à voir la gueule des parents ». « Mon père dit que c’est un blouson noir ! » « Un blouson noir ? Ah dis donc, c’est super ! » Les yeux s’allument d’admiration. L’Idole des jeunes est née.

Les plus gâtés disposent d’un transistor. Idéal pour s’échapper du Sondyna familial. D’un air entendu, les membres de cette caste condescendent à informer les ploucs de la classe que sur Europe numéro 1, passe une émission consacrée au rock : « Salut les Copains ». Tous les jours à 5 heures. Comment faire quand on n’a pas encore de transistor ? Ruser. Négocier avec la mère l’écoute contre la promesse de faire les devoirs avant. Le père, lui, est au travail. Sinon…

Daniel Filipacchi nous donne bien notre Johnny quotidien. Mais on en veut plus. Un copain prend son stylo pour écrire à « Salut les Copains » que ça ne va pas, qu’on exige du Johnny, encore du Johnny, toujours du Johnny. Chaque morceau nouveau est accueilli avec une ferveur collective qui laisse pantois les adultes. Pour payer mon premier super 45 tours de Johnny ­– 7 francs 65 – j’ai dû travailler pendant deux mois dans le jardin de la grand-mère. C’était « Kili Watch » (Kili Kili Watch, Watch, Watch, Watch, Ké om ken, ken, aaba).

Johnny se roulait de plus en plus sur scène, ses fans cassaient de plus en plus de fauteuils. Les blousons noirs, ces héros de 18 ans qui nous fascinaient par la peur qu’ils nous inspiraient, se faisaient des coupes à la Johnny. Premières bagarres, chez les grands du quartier, entre la bande de Rive et celle d’Annemasse, à coups de chaînes à vélo. Premiers émois. « Paraît qu’au bar Stop 12, y a des filles qui se font peloter les nichons, j’t’assure ! »

Johnny nous fait fuir en retenant la nuit

La passion est soudainement retombée en janvier 1962. A Noël, j’avais pourtant obtenu de haute lutte mon premier transistor, un Phillips bleu, avec une sorte de roue en plastique pour changer de stations. Mais voilà que « Salut les copains » lance le nouveau tube de Johnny : « Retiens la nuit ».  Un slow ! Une guimauve plein de jolis sentiments. Et avec des violons en plus !  Consternation sur les préaux. Johnny est rentré dans le rang. Les parents l’acceptent désormais. Fini, le mauvais garçon. Rangé, le blouson noir. Réparés, les fauteuils.

Bye bye Johnny. Bonjour, la nostalgie.

Jean-Noël Cuénod

14:25 Publié dans En France | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : johnny, hallyday, souvenirs, décès | |  Facebook | | |