27/09/2017

Pourquoi tant d’amour en politique ? (+Vidéo)

main.jpg

 Embrassade entre Brejnev et le patron de l'Allemagne de l'Est Honecker. La guerre n'était pas froide pour tout le monde.

C’est devenu un tic et même un média-tic. Chaque fois que le sujet de l’Europe est abordé, les médias hexagonaux glorifient le « couple franco-allemand ». A l’issue du discours d’Emmanuel Macron à la Sorbonne, les débordements conjugaux gaulo-teutons n’ont pas manqué d’envahir gazettes, numériques ou non, boites à babil et étranges lucarnes[1]. Mais pourquoi tant d’amour en politique ?

Cette passion française pour le voisin germanique n’est d’ailleurs guère partagée. A l’image du couple, les médias d’outre-Rhin préfèrent celle du « moteur franco-allemand ». Mercédès plutôt que Pénélope.

La Françallemagne n’est pas le seul domaine qui voit fleurir les métaphores amoureuses. Dès qu’un président français entretient de bonnes relations avec un autre chef d’Etat, la sphère politico-médiatique évoque aussitôt un « flirt » (moult télés et radios ont même parlé d’un « flirt entre Macron et Trump », c’est dire si la métaphore est filée dans ses derniers retranchements !) ; une « idylle, si le « flirt » devient plus poussé ; voire des « fiançailles » si l’« idylle » est en voie de d’être consommée. Et si elle est consumée ? Eh bien, les gazettes déploreront le « désamour » qui commence à s’installer entre les deux pays et craindront une « rupture » et même un « divorce » ! Sortez vos mouchoirs… Mais rassurons-nous d’emblée car, les mœurs évoluant, les « ménages à trois » deviennent plus fréquents, à l’instar de ce titre du Monde : « La Chine et la France dans un ménage à trois avec l’Afrique ». La polygamie et la polyandrie ne sont pas loin.

Il fut un temps où ce genre de clichés cucul-la-praline était l’objet d’une traque impitoyable de la part des correcteurs. Aujourd’hui, ces derniers sont de moins en moins nombreux, quand ils n’ont pas disparu. Hélas ! Mais ce phénomène n’explique pas à lui seul cette fâcheuse tendance à ramener les débats politiques sur le terrain de l’affectivité et des relations conjugales ou extraconjugales. Comme si la politique devait rester claquemurée dans les alcôves et chambres à coucher.

Je vois d’ici les machos piétiner sur leurs gros sabots et mettre ce sentimentalisme journalistique sur le compte de la féminisation de la profession. Rien n’est plus faux ; les hommes se montrent tout aussi prompts que leurs consœurs à nous servir du sirop de mièvrerie. Ce n’est pas une affaire de genres mais plutôt de formation et, surtout, de climat idéologique.

L’amour sorcier du pouvoir

macragenoux.jpg

Jadis, les journalistes venaient des horizons les plus divers. Certains sortaient des facs de lettres, de droit, d’économie, ou même de théologie, voire de professions aussi variées que la comptabilité, les assurances etc. D’autres provenaient de la filière des typos. Chacun arrivait donc avec son bagage particulier pour accomplir son stage et disposait des résistances naturelles pour éviter le formatage. Aujourd’hui, une grande partie des journalistes, voire la majorité, s’est coulée directement dans le moule des écoles professionnelles, sans avoir disposé de ce temps d’expériences d’adulte hors de la sphère des médias. D’où risques accrus de formatage qui induit les uns et les autres à se copier.

Cela dit, des causes plus profondes expliquent sans doute cette omniprésence de la métaphore sentimentale. Elle permet de distraire les citoyens en posant un voile de mariée sur la réalité des rapports de force politiques. Chaque époque à ses contradictions. La nôtre consiste à mettre en scène la violence et à prôner l’euphémisme consensuel dès que le pouvoir est en jeu. La violence développe un aspect hypnotique qui est utilisé par la publicité pour faire tourner la machine commerciale. Mais dès qu’il s’agit d’interventions sur le terrain politique, la violence doit retourner à la niche, de peur qu’elle embrase toute la société. D’où la tentation de dédramatiser les jeux de pouvoirs en les érotisant. Dans cet exercice, la France semble mieux armée, de par sa longue culture courtoise, que d’autres sociétés plus rugueuses. La métaphore sentimentale en politique permet donc de contenir la violence sous-jacente dès qu’il s’agit de rapports de force.

 Mais elle peut aussi aller à fin opposée. La sphère médiatique, en réduisant tout à la sentimentalité, risque d’attirer le contraire de celle-ci, la haine. Le tout est donc de faire preuve de mesure en disant les choses telles qu’elles sont, sans chichi. Evidemment, ce n’est pas très sexy.

Jean-Noël Cuénod

VIDEO

Et un petit coup de « Foule sentimentale » pour la route !

 

[1] Hommage à l’inventeur des deux dernières formules, l’ancien directeur du Canard Enchaîné, feu Roger Fressoz, alias André Ribaud, inoubliable rédacteur de la chronique des années gaulliennes, « La Cour ».

17:51 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : europe, france, allemagne, merkel, macron, amour | |  Facebook | | |

22/09/2017

Ni gauche ni droite, la fumisterie fait long feu

Rediabolisation-FN.jpg

Associer le flamboyant président Emmanuel Macron au malencontreux démissionnaire du FN Florian Philippot semble pour le moins audacieux. Ils présentent pourtant un point commun : chacun dans son camp et à sa manière a promu la notion de « ni gauche ni droite ». La fumisterie aujourd’hui fait long feu (dessin d'Acé).

Macron a associé à son « ni gauche ni droite », un concept publicitaire qui lui a permis de marcher sur les deux trottoirs en même temps, le fameux « et de gauche et de droite ». Premier temps : en bolidant sur l’autoroute vers le pouvoir, je refuse d’être borné par le classique clivage de la politique (ni gauche ni droite). Second temps : pour ma com’, je pioche ici à gauche, là à droite pour réaliser la synergie dans les urnes (et de gauche et à droite). Une soustraction accolée à une addition. Le macronisme est un oxymore idéologico-arithmétique. Ce mythe a pulsé à plein régime durant les élections présidentielle et législative. Mais, rançon de cette gloire éphémère, Président Toutneuf, risque de cumuler les mécontentements chez ses électeurs des deux camps. D’où l’actuel effondrement de sa cote de popularité. Mais souvent sondage varie, bien fol qui s’y fie. Ce n’est point cet aspect qui a fait tomber les masques macroniens.

Maintenant que ses réformes se précisent et commencent à entrer dans la viande sociale, le président apparaît pour ce qu’il est, à savoir un chef d’Etat représentant la droite libérale. Ce n’est pas lui faire injure, c’est tout simplement dresser un constat qui tombe sous le coup de l’évidence.

Les premières mesures d’Emmanuel Macron dessinent ce qui figurait bien dans son programme mais que ses électeurs de gauche n’ont pas voulu percevoir. Il s’agit d’accepter et de faire accepter le capitalisme financier-globalisé comme une fatalité aussi incontournable qu’indépassable et de préparer les Français à s’y adapter. Pour Macron, s’opposer à cette réalité est vain ; ne nous ferait que perdre du temps et de l’énergie. Il n’y a pas d’alternative, air connu depuis Margaret Thatcher et sa « Tina ». L’important est de donner toute facilité aux entreprises pour qu’elles se coulent dans le moule du capitalisme financier-globalisé. Le sort des salariés est secondaire. Il s’agit pour eux d’admettre que la précarité de l’emploi et les baisses de salaires seront le prix à payer pour une reprise économique qui annoncerait la fin du chômage de masse. Il y aurait moins de chômeurs et davantage de salariés sous-payés, un peu comme en Allemagne. La droite française en rêvait, Macron est en train de le réaliser. Dès lors, l’Hexagone retrouve le bon vieux clivage gauche-droite bien tranché, avec Jean-Luc Mélenchon comme seul opposant digne de ce nom. Un clivage qui n’avait jamais disparu mais qui fut occulté par les fumées macroniennes.

Clivage politique fondamental

Dans-Des-paroles-et-des-actes-Florian-Philippot-sort-une-boite-de-tranquillisants-pour-Manuel-Valls.jpg

Emmanuel Macron ne devait sans doute pas croire à son « ni-gauche-ni-droite-et-de-droite-et-de-gauche ». En revanche, il est vraisemblable que Florian Philippot, lui, comptait bien imposer son « ni gauche ni droite » au Front national. Après tout, ce n’est pas Philippot qui a inventé ce slogan; il figurait sur les affiches frontistes dès les années 1990 (c’était d’ailleurs durant les années 1930, le slogan du Parti populaire français-PPF, le parti fasciste de l’ex-communiste Jacques Doriot-voir la photo d’une affiche du PPF pour célébrer le 1er Mai).ppf.gif

Venant de la gauche souverainiste de Jean-Pierre Chevènement,  Philippot n’a pas manqué de l’exhumer. Il a convaincu Marine Le Pen du bien-fondé de cette renaissance. La frontiste était d’autant plus convaincue des opportunités offertes par cette ligne politique qu’elle voulait conforter et développer ses positions électorales au sein des ouvriers. De plus, son implantation dans le Nord de la France, terre jusqu’alors fortement ancrée à gauche, ne pouvait que la conduire à prendre cette posture. Que d’aucuns qualifieront d’imposture !

Ce Front national « ni gauche ni droite » devait présenter à l’électorat populaire une offre qui, grosso modo, copiait le programme économique et social de la France Insoumise mais en y ajoutant la touche frontiste, à savoir la lutte contre l’immigration, et en faisant la promotion de la souveraineté monétaire, dada de Florian Philippot. La tactique aurait pu se révéler payante ; avec 10,6 millions de voix captées au second tour de la présidentielle par Marine Le Pen, elle a d’ailleurs failli réussir. L’élan n’a été brisé que par l’effarante prestation de la cheffe frontiste lors de son débat avec Emmanuel Macron. Nous revenons de loin. Ne l’oublions pas.

Ce calamiteux (pour le FN, bien sûr !) débat a eu pour conséquence de donner aux frontistes opposés à Phillipot et à sa ligne politique le prétexte pour l’éliminer puisqu’il était chargé de préparer Marine Le Pen à l’affrontement télévisuel. Dès lors, sous l’impulsion de l’aile nationale-libérale-conservatrice du FN, le parti du clan Le Pen vient d’éjecter Florian Philippot et avec lui sa ligne « ni gauche ni droite », son souverainisme monétaire qui a fait tant peur aux épargnants et aux retraités.

Le Front national va donc en revenir à la défense du libéralisme économique tout en s’opposant au libéralisme des mœurs et en accentuant la propagande xénophobe. Bref, le FN va retrouver ce bassin d’extrême-droite – où barbote, notamment, l’UDC suisse – sans chercher à faire le grand écart avec l’autre extrême.

Ces dernières semaines auront eu le mérite de nous rappeler que le clivage gauche-droite n’est pas qu’une vague idée parmi d’autres. Il est le fondement même de la politique.

 Jean-Noël Cuénod

17:24 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : politique, france, macron, philippot, gauche, droite, fn | |  Facebook | | |

18/09/2017

Théâtre : le Tartuffe de Fau prêche le vrai (+vidéo)

Par son génie Molière parvient à déceler ce qui traverse les siècles dans les rapports sociaux en permanente mutation. Le Malade Imaginaire se porte toujours comme un charme. Quant à Tartuffe, la mise en scène de Michel Fau (qui joue aussi le rôle-titre) au Théâtre de La Porte Saint-Martin démontre à quel point, il reste un personnage-clé au XXIe siècle.

Bien sûr, tout le monde a les yeux braqués sur Michel Bouquet – il aura 92 ans le 6 novembre – qui campe un Orgon plus borné que jamais. Mais pour impressionnante qu’elle soit, cette performance ne devrait pas masquer ce qui fait la justesse du parti-pris de Michel Fau. Les décors baroquissimes d’Emmanuel Charles (assisté par Emilie Roy) font allusion au XVIIe siècle mais leur grandiloquence peut caractériser toutes les époques. Il en va de même pour les costumes de Christian Lacroix (assisté par Jean-Philippe Pons) qui évoquent l’Ancien Régime sans pour autant s’y appesantir. Costumes, décors et mise en scène n’occultent pas le contexte historique de l’œuvre, tout en lui ménageant les ouvertures nécessaires pour que le spectateur se dise : « Mais enfin, Tartuffe, c’est le portrait craché de mon voisin ! » 

Réussite de Michel Fau en tant que metteur en scène, donc. Et même constat pour son travail d’acteur. Le rôle-titre est d’autant plus malaisé à incarner que Molière lui a réservé de longues plages d’absence. L’acteur doit faire en sorte de donner une telle épaisseur à son personnage que sa présence reste palpable lorsqu’il n’est plus sur scène. Fau a relevé ce défi. Impossible d’oublier la figure chafouine de ce Tartuffe, une figure qui, si l’on ose dire, appelle les coups de pieds aux fesses.  Michel Fau prêche le vrai en réunissant en lui la masse des bigots gouroutiques, d’ici et d’ailleurs, d’aujourd’hui, de naguère et de jadis. En se drapant dans sa toge de soie rouge cardinalice, il les enrobe tous.

Les autres acteurs – Juliette Carré (la mère d’Orgon), Nicole Calfan (sa femme, Elmire), Bruno Blairet (Cléante), Georges Bécot (l’huissier), Alexandre Ruby (le fils d’Orgon, Damis), Dimitri Viau (L’Exempt) ­– sonnent au diapason. Un bémol majeur pour Christine Murillo, pétulante et maternante Dorine. Les deux plus jeunes acteurs – Justine Bachelet (Marianne, la fille d’Orgon) et Aurélien Gabrielli (Valère, le prétendant d’icelle) – ont moins convaincu Le Plouc. Comme il arrive souvent aux acteurs de leur âge, la diction est imparfaite et la voix, mal posée. Le contraste avec les comédiens plus chevronnés est saisissant.

Théâtre politique au sens le plus élevé

Le Tartuffe est une pièce politique au sens le plus élevé – et même aérien – du terme. Elle est même révolutionnaire sous bien des aspects en ce qu’elle renverse les rôles sociaux, alors même que son auteur était le protégé de Louis XIV qui fit de l’Etiquette la clé de voûte de son pouvoir. Comme souvent chez Molière, les domestiques tiennent une place inversement proportionnelle à celle qu’ils occupent dans cette société plus fixée que figée. C’est Dorine qui est la gardienne du bon sens et s’évertue à défendre les intérêts de la famille. Elle n’hésite pas à houspiller, à bousculer, à railler son maître. D’ailleurs, les femmes ont le beau rôle, à l’instar d’Elmire qui déploie toute l’étendue de sa finesse pour déciller les yeux d’Orgon, son mari, et confondre Tartuffe.

Alors que les hommes apparaissent englués dans leur crétinisme (Orgon), leur cynisme (Tartuffe) et leur impuissance verbeuse (Cléante), Dorine et Elmire agissent, manipulent les marionnettes mâles et triomphent.

La scène finale est particulièrement parlante. Orgon se désole d’avoir fait donation de sa maison au Gourou lubrique qui a pris pour complice, la justice personnifiée par le mal (ou trop bien) nommé Monsieur Loyal, huissier de son état. C’est alors que le représentant du Roi transcende l’acte judiciaire pour chasser l’injustice et embastiller Tartuffe.

Bien entendu, Molière se devait de caresser son Louis XIV dans le sens du poil de perruque et donner ainsi à celui qui le protégeait les gages nécessaires pour demeurer en Cour. Mais cela va beaucoup plus loin. Dans toute cette pièce où il n’est question que de Lui, Dieu n’intervient jamais. Nulle statue du Commandeur mise en mouvement par l’Eternel pour rétablir la justice, comme dans Don Juan. Certes, le Roi est de droit divin mais il reste un humain. Et c’est lui, royal mortel, qui se substitue à Dieu pour faire justice. A l’époque, une telle idée est explosive. Louis XIV, bien qu’il appréciât fort la pièce, l’avait interdite de représentation publique pendant cinq ans et Molière dut en rédiger une nouvelle version.

Il est aussi remarquable qu’aucun homme d’Eglise ne vienne porter contradiction à l’imposteur. Celui qui tient le rôle du bon chrétien sage et aristotélicien n’est pas un prêtre mais un laïc, Cléante, le beau-frère d’Orgon. Ce sont donc les humains qui tiennent tout en main dans leur sphère d’activité. En cela, Molière met en scène les paroles de l’Evangile, « rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César ». Mais l’Eglise officielle se souciait de l’Evangile comme de sa première chasuble. Elle ne visait qu’à se maintenir au pouvoir. L’institution ecclésiastique aurait pu se satisfaire de la peinture d’un dévot hypocrite. Mais le fait d’être ainsi écartée de l’acte final où justice est faite, avait de quoi la bouleverser. Cent-vingt ans après la création finale de la pièce (1669), c’est la France puis l’Europe qui seront mises cul par-dessus tête.

 Jean-Noël Cuénod

ESPACE VIDEO 

Le Tartuffe – Théâtre de la Porte Saint-Martin – Paris – Renseignement : https://www.portestmartin.com

17:51 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : théâtre, molière, michel bouquet, tartuffe | |  Facebook | | |

13/09/2017

Lettre au camarade inconnu

Part-PAR-ARP3278129-1-1-0.jpg

Les lendemains chantent sur cette photo d’un ouvrier aux yeux clairs brandissant le poing. Derrière lui, son copain fumeur de pipe se marre comme s’il avait fait une bonne farce aux patrons. Nous sommes le 30 mai 1936, dans l’une des nombreuses usines parisiennes en grève après la victoire du Front populaire. Lettre à un camarade inconnu.

Cher camarade,

Je t’écris du futur. De ce futur auquel tu as sans doute voué ta vie. Il y a dans ton regard tout l’espoir du monde. Tu n’étais qu’une fiche dans le casier de l’horloge-pointeuse, te voilà, non plus sujet, mais citoyen. Pour la première fois, tu as prise sur ta vie. Ton usine, c’est toi et tes potes qui la maîtrisent en ce 30 mai 1936. Et le patron devra en passer par les négociations. C’est lui qui tremble, désormais.

 Au début du mois, le Front populaire a remporté les élections. Dans la foulée, les grands bataillons du prolétariat, enfin unis, se lancent dans la bataille sociale. Grèves dans toute la France, usines occupées. La justice et la fraternité semblent à portée de main. Après des années de luttes et de privations, de colères rentrées et de révoltes avortées, toi et les tiens approchent enfin du but. Le socialisme, ce grand soleil qui illuminait tes nuits, est débarrassé de ses brumes. Il fait chaud en ce mois de mai, comme un printemps qui n’en finirait jamais.

Dans trois mois, les premiers accords de Matignon t’offriront ce que ton père n’osait même pas rêver : les congés payés et les 40 heures de travail hebdomadaire sans diminution de salaire. Tu entends encore ton paternel : « Tu vois un peu le patron nous payer à rien foutre ? Et bosser 40 heures par semaine pour la même paye ? Mais c’est de la folie tout ça ! Ils ne voudront jamais. » Eh bien « ils » ont dû céder ! Le papa et la maman iront bientôt avec les gosses voir enfin la mer.

Bien sûr, tout ne tombe pas cuit dans le bec. Il faut se battre ; ce que le patron te donne, il cherche aussitôt un biais pour te le reprendre. Dans quelques mois, l’inflation, cette hyène affamée, va bouffer les augmentations de salaire que tu viens d’arracher.

Bien sûr, tu seras trahi à toutes les sauces durant le XXe siècle. Et par les tiens, qui plus est. Du moins, les tiens qui prendront du galon à l’usine, au syndicat, en politique.

Si tu es socialiste à la SFIO, tes élus te conduiront dans des guerres, surtout en Algérie, dont tu auras tout à perdre et rien à gagner. Et ils renonceront à combattre le capitalisme pour un plat de lentilles. Copieux d’abord, le plat de lentilles, puis se réduisant au fil des crises, avant que le Parti socialiste lui-même se dilue dans l’impotence.

Si tu es communiste, tes dirigeants couvriront les pires horreurs du goulag au nom d’une « dictature du prolétariat » qui n’est autre qu’une dictature sur le prolétariat, commise par de nouveaux bourgeois encore plus rapaces que les anciens. Au XIXe siècle, l’anarchiste Michel Bakounine avait pourtant lancé cet avertissement : Prenez le révolutionnaire le plus radical et placez-le sur le trône de toutes les Russies ou confiez-lui un pouvoir dictatorial [...] et avant un an il sera devenu pire que le Tsar lui-même.

A propos d’anar…Peut-être l’es-tu après tout ? Alors tu en baveras comme tes camarades tués à droite et à gauche, fusillés à Kronstadt par Trotski, éradiqués par Staline, massacrés par Franco et Hitler, assassinés par Mussolini, emprisonnés ici, exilés là. Les anarchistes ne tiennent guère le couteau par le manche. Ils ne t’ont pas déçu, eux. Soyons lucides, ils ne se sont pas souvent trouvés en position de décevoir quiconque.

Aujourd’hui, tes descendants sont éparpillés dans des métiers improbables et jetables. Remplacé par des décideurs hors-sol, le patron d’autrefois a disparu. On le détestait souvent. On le haïssait parfois. Mais enfin, il avait un visage.

Le futur n’est plus ce qu’il était, cher camarade. Tu seras vendu, spolié, bafoué. Mais ce moment-là, où tu brandis ton poing joyeux, personne ne pourra te le voler. Il reste inscrit pour l’éternité. Ton regard clair nous assure toujours que l’impossible est possible.

Jean-Noël Cuénod

17:18 Publié dans social | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : social, lutte, histoire | |  Facebook | | |

07/09/2017

Genève ou le déclin doré sur tranche

logo-TDG-1.jpg

Il n’y aura plus de quotidien 100% genevois, désormais. Les rédactions des pages « Suisse », « Monde », « Economie » et « Sports » de la Tribune de Genève et de 24 Heures (Lausanne) seront concentrées en une seule entité basée à Lausanne. Ne subsisteront dans les deux quotidiens que les pages locales et culturelles. Genève, ville internationale… Vraiment ?

Cette involution est tout sauf surprenante et ne constitue qu’une étape supplémentaire dans le long processus agonique du quotidien genevois créé en 1879 qui est passé des mains du groupe lausannois Edipresse en 1991 à celles du zurichois Tamedia en 2011. Que Zurich ait choisi Lausanne pour vassal principal, voilà qui n’a rien d’étonnant. Les bonnes âmes mettront la géographie en avant en excipant du caractère plus central de la capitale vaudoise. Mais cette explication ne suffit pas. La vérité est, hélas, plus rude à entendre pour nos oreilles genevoises.

Lorsque le visiteur débarque à Cointrin ou à Cornavin, il est saisi ­par les multiples travaux de constructions qui rendent la circulation problématique, le caractère cosmopolite de la ville, l’activité qui paraît prospère, les bagnoles de luxe qui engorgent le pont du Mont-Blanc. Et pourtant, Genève amorce depuis plusieurs années son déclin. Un déclin doré sur tranche. Mais un déclin tout de même.

Sur le plan de l’animation culturelle, Lausanne a bien su gérer la culture « squat », celle qui irrigue la jeunesse de toute sa vitalité. Au contraire, Genève l’a brimée et misé sur l’élite et son prestigieux Grand Théâtre. C’est bien pour conserver la culture du passé. C’est nul pour développer celle de l’avenir. Au moment où Lausanne s’est réveillée, Genève s’est endormie.

D’autres signes de déclin sont apparus. Alors que le Servette FC était l’un des plus grands clubs de foot de l’Histoire suisse, avec ses exploits en coupes européennes, il ne s’est trouvé aucune force à Genève pour le replacer à son niveau.

De même, les succès électoraux des partis démagogistes – UDC et MCG – ont illustré le mécontentement populaire devant ce déclin mais ces choix funestes ne pouvaient qu’aggraver la situation. Sur le plan national, l’UDC, notamment par les déclarations de Blocher[1], a démontré le peu de cas qu’il faisait des Romands et de leurs intérêts. Dès lors, du point de vue genevois, voter pour ce parti revient à élire un chasseur au parlement des chevreuils.  

Quant au MCG, sa haine contre les frontaliers français relève de la stupidité suicidaire. A l’étroit dans ses limites, la ville-canton a besoin de son arrière-pays savoyard et gessien pour se développer harmonieusement. Le MCG ignore encore qu’on peut changer beaucoup de choses dans le monde, mais pas la géographie. Par son pouvoir de nuisance, ce parti a contribué fortement au déclin en s’opposant à ce que Genève devienne une grande métropole transfrontalière.

Pour un média vraiment indépendant à Genève

Le triste sort réservé à la Tribune de Genève n’est donc pas séparable de ce processus de régression. Il ne sert à rien d’incriminer les « vilains Zurichois » et leurs « vassaux lausannois ». Inutile aussi de mettre nos déboires sur le compte de la révolution numérique qui a bouleversé les médias de fond en comble. Elle n’a épargné personne, cette révolution ; force est de reconnaître que d’autres ont su, bien mieux que nous, tirer leur épingle du jeu (ou les marrons du feu, c’est selon). Nous autres Genevois sommes les premiers responsables du déclin de la République et canton en général et de sa presse[2] en particulier.

Le député PDC Guy Mettan – qui a dirigé la Tribune de Genève – a déposé une motion au Grand Conseil (parlement genevois) pour tenter de s’opposer au projet de transfert rédactionnel à Lausanne et lutter en faveur d’une presse locale forte et indépendante. Heureuse et courageuse initiative qui rompt d’avec la torpeur ambiante. Il convient de la soutenir car tout est bon pour éteindre le feu au lac. Toutefois, ne nous berçons pas d’illusion. Le groupe Tamedia ne changera pas de politique et tout ce qui pourra être dit à son propos glissera comme gouttes d’eau sur les plumes des cygnes qui attendent leur pitance au pied de l’Ile Rousseau.

Si Genève veut à nouveau détenir un média qui représente la vision du monde d’une ville internationale tout en développant les informations locales et transfrontalières, elle ne doit tabler que sur elle-même en créant une plateforme médiatique qui harmonise éditions « papier » et numériques. En effet, il ne faudra pas compter sur les autres pour défendre le point de vue et les intérêts d’une cité qui ne sera jamais comme les autres, de par son Histoire si particulière.

Les talents existent. L’argent abonde. Il manque l’essentiel : la force morale.

Cette nouvelle étape dans l’agonie médiatique réveillera-t-elle « l’esprit genevois » ,dont nous nous sommes tant glorifiés naguère, pour créer cette plateforme d’information ? Le Plouc n’est guère optimiste. Mais il aimerait tant que ses concitoyens le détrompent !

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Basler Zeitung, 13 février 2014 : « Les Romands ont toujours eu une conscience nationale plus faible. »

 [2] Lorsque Le Plouc était stagiaire, c’est-à-dire il y a quelques millénaires, entre 1972 et 1975, il y avait à Genève cinq quotidiens : Voix Ouvrière, Journal de Genève, La Suisse, Le Courrier, Tribune de Genève. Le quotidien socialiste Le Peuple-La Sentinelle venait de disparaître en 1971.

18:07 Publié dans Politique suisse | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : genève, médias. | |  Facebook | | |

06/09/2017

MAUDIRE ET MOTS DIRE

b3654a569fb078776b948f3bfd243934.jpg

Un poème qui vient de sortir. Prenez-le, si tel est votre désir.

 Prendre les mots par la main

Par les pieds par les oreilles

Par tous les bouts qui dépassent

Oui même là et là

Les dresser pour les placer

Dans la clairière du temps

Rangs serrés garde-à-vous fixe

Pas un mot plus haut que l’autre

Qu’ils fassent silence complet

Qu’ils soient maudits sans mot dire

 

Ils ont commis tant de crimes

Ourdi tant de trahisons

Précipité tant de chutes

Annoncé tant de défaites

Désignant sage le fou

Laissant le sage sans voix

Glorifiant le poltron

Humiliant l’homme-droit

Adorant tous les reflets

Haïssant tous les soleils

 

Les mots sont tous enduits

De mélasse et de mensonges

Pour capturer notre esprit

Et nous le rendre poisseux

Que nul n’échappe à leur glu

A leur sirop de fiel

Amertume doucereuse

Confuse confiserie

De l’or ils font de la boue

Alchimistes à l’envers

 

D’eux plus rien à tirer

Nul besoin de jugement

Abattons-les sur-le-champ

Non c’est mieux noyons-les

Dans la rivière d’acides

Qu’aucun d’entre eux n’en réchappe

Le feu qu’ils ont étouffé

Ne peut plus les consumer

Alors que le feu liquide

Les ronge jusqu’à la moelle

Jean-Noël Cuénod

17:42 Publié dans Poésie L'Or du temps | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : poésie, poème, mots, mort | |  Facebook | | |

02/09/2017

Un statut pour le Premier Chien de France !

french-president-emmanuel-macron-s-dog-a-labrador-crossed-griffon-named-nemo-is-seen-at-the-elysee-palace-in-paris-france_5935130.jpg

Nemo, Labrador d'Etat.

Nul en France n’ignore le nom du chien adopté par Emmanuel Macron, Nemo, ni son destin tourmenté de labrador croisé griffon abandonné à Tulle. A Tulle, ville du prédécesseur ! Tout un programme ! Nemo s’inscrit donc dans la longue liste des chiens présidentiels. Mais voilà qu’une lacune béante s’ouvre sous ses pattes : le Premier Chien de France n’a pas de statut.

Vous allez m’accuser de sombrer dans le mauvais goût le plus indigne en faisant ainsi allusion au statut de Première Dame de France qui a retenu l’attention des médias bien plus que les ordonnances sur la loi Travail. Certes. Mais êtes-vous conscients du rôle éminent tenu par la gente canine dans l’Histoire ?

 Les « chiens blancs du Roy » étaient bichonnés par Henri II – qui s’occupait personnellement de leur nourriture – François 1er, Henri IV et Louis XIV. Charles IX allait même jusqu’à partager ses repas, son bain et sa couche avec sa chienne Courte (on ne sait ce que la Reine Elisabeth d’Autriche en pensait). L’auteur des Animaux Célèbres (Editions Arléa), Michel Pastoureau, nous apprend que Courte était revêtue « d’un vêtement de velours vert qu’un valet lui enfilait au moment du coucher. »

La monarchie présidentielle ne pouvait faire moins. Passons sur Bébé, le canard que Jules Grévy chérissait en lui donnant chaque jour à manger dans les jardins de l’Elysée. Les canards, surtout enchaînés, portent la guigne aux présidents. Charles de Gaulle, malgré son affection pour Rasemotte – le gorgi offert ­par l’inévitable Reine d’Angleterre – et pour son matou Grigri, n’avait pas gardé à l’Elysée ces deux dignes représentants du règne animal; ils devaient rester dans la propriété privée, à La Boisserie, Colombey-les-deux-Eglises. Il faut ajouter aussitôt que de Gaulle et tante Yvonne préféraient nettement le charme barrésien de leur propriété chaumontaise aux ombres pécheresses du Palais de la Pompadour.

A partir de Georges Pompidou, l’Elysée a connu le règne du labrador obligatoire. Etonnante prescience du deuxième président de la Ve République, le spécimen initial de la dynastie labradorienne a été baptisé Jupiter, ce qui doit sonner comme du Mozart aux oreilles macroniennes. L’Histoire retiendra que Jupiter était un mâle couleur chocolat.

Son successeur Valéry Giscard d’Estaing aimait à se faire photographier aux côtés de Jugurtha et Samba. François Hollande n’avait d’yeux que pour Philae.

Mais c’est Baltique, chantée par Renaud, qui restera gravée dans les mémoires. Chienne inséparable de François Mitterrand. Inséparable jusque dans le deuil. Les caméras avaient diffusé le regard désespéré de Baltique suivant le cercueil de son maître. Grand bouffeur de curés (entre autres), l’ancien ministre du Budget Michel Charasse, s’était porté volontaire pour consoler la chienne devant le porche de l’Eglise de Jarnac pendant que se déroulait la messe de sépulture (photo).   

8f2f14efd0d482b893de942b158fe.jpg

Figure sympathique, de caractère affable, tout en gardant un certain mordant pour les méchantes gens, le labrador est aussi connu pour son flair incomparable, qualité indispensable si l’on veut réussir en politique. Pour susciter l’attention attendrie des lecteurs de Paris-Match, il n’y a pas mieux que le labrador. Et Macron, qui n’en manque pas, de flair, ne saurait y déroger. Avec juste un brin de symbolique pour le différencier. Nemo n’est pas un labrador de pure race ; il est croisé avec un griffon. C’est la touche roturière et républicaine. Et il n’a pas été offert par un roi ou un chef d’Etat mais recueilli dans un refuge de la SPA. Ça, c’est de la story, comme l’on dit en macranglais !

Cela dit, en Macronie, la roture atteint très vite ses limites. Il faut entourer l’entourage de statuts (et de statues). Comme à Versailles. Dès lors, chacun s’étonne qu’un collège de juristes n’ait pas encore rédigé pour Nemo, le statut de Premier Chien de France. Voilà qui ferait enfin transparence sur un domaine privilégié de la fonction présidentielle. Sur quel budget sont prélevées les fournitures de croquettes, de boulettes, d’os à mâcher, de jouets, de gamelles et de coussins ? Quelle chambre de l’Elysée est-elle attribuée au Premier Chien ? Qui a été nommé préposé au ramassage de ses crottes ? Qui lave ses gamelles ? Bénéficie-t-il de gardes du corps sous forme de bergers allemands ? Nous voulons tout savoir !

Nemo nous appartient tous un peu. C’est un Labrador d’Etat. Présence rassurante et fraiche qui déambule dans cette sphère politique où l’on se regarde en chiens, certes, mais de faïence. Présence humaine dans un monde de chiens.

Jean-Noël Cuénod

VIDÉO


14:51 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : vidéo, chien, macron, elysée, nemo | |  Facebook | | |