13/09/2017

Lettre au camarade inconnu

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Les lendemains chantent sur cette photo d’un ouvrier aux yeux clairs brandissant le poing. Derrière lui, son copain fumeur de pipe se marre comme s’il avait fait une bonne farce aux patrons. Nous sommes le 30 mai 1936, dans l’une des nombreuses usines parisiennes en grève après la victoire du Front populaire. Lettre à un camarade inconnu.

Cher camarade,

Je t’écris du futur. De ce futur auquel tu as sans doute voué ta vie. Il y a dans ton regard tout l’espoir du monde. Tu n’étais qu’une fiche dans le casier de l’horloge-pointeuse, te voilà, non plus sujet, mais citoyen. Pour la première fois, tu as prise sur ta vie. Ton usine, c’est toi et tes potes qui la maîtrisent en ce 30 mai 1936. Et le patron devra en passer par les négociations. C’est lui qui tremble, désormais.

 Au début du mois, le Front populaire a remporté les élections. Dans la foulée, les grands bataillons du prolétariat, enfin unis, se lancent dans la bataille sociale. Grèves dans toute la France, usines occupées. La justice et la fraternité semblent à portée de main. Après des années de luttes et de privations, de colères rentrées et de révoltes avortées, toi et les tiens approchent enfin du but. Le socialisme, ce grand soleil qui illuminait tes nuits, est débarrassé de ses brumes. Il fait chaud en ce mois de mai, comme un printemps qui n’en finirait jamais.

Dans trois mois, les premiers accords de Matignon t’offriront ce que ton père n’osait même pas rêver : les congés payés et les 40 heures de travail hebdomadaire sans diminution de salaire. Tu entends encore ton paternel : « Tu vois un peu le patron nous payer à rien foutre ? Et bosser 40 heures par semaine pour la même paye ? Mais c’est de la folie tout ça ! Ils ne voudront jamais. » Eh bien « ils » ont dû céder ! Le papa et la maman iront bientôt avec les gosses voir enfin la mer.

Bien sûr, tout ne tombe pas cuit dans le bec. Il faut se battre ; ce que le patron te donne, il cherche aussitôt un biais pour te le reprendre. Dans quelques mois, l’inflation, cette hyène affamée, va bouffer les augmentations de salaire que tu viens d’arracher.

Bien sûr, tu seras trahi à toutes les sauces durant le XXe siècle. Et par les tiens, qui plus est. Du moins, les tiens qui prendront du galon à l’usine, au syndicat, en politique.

Si tu es socialiste à la SFIO, tes élus te conduiront dans des guerres, surtout en Algérie, dont tu auras tout à perdre et rien à gagner. Et ils renonceront à combattre le capitalisme pour un plat de lentilles. Copieux d’abord, le plat de lentilles, puis se réduisant au fil des crises, avant que le Parti socialiste lui-même se dilue dans l’impotence.

Si tu es communiste, tes dirigeants couvriront les pires horreurs du goulag au nom d’une « dictature du prolétariat » qui n’est autre qu’une dictature sur le prolétariat, commise par de nouveaux bourgeois encore plus rapaces que les anciens. Au XIXe siècle, l’anarchiste Michel Bakounine avait pourtant lancé cet avertissement : Prenez le révolutionnaire le plus radical et placez-le sur le trône de toutes les Russies ou confiez-lui un pouvoir dictatorial [...] et avant un an il sera devenu pire que le Tsar lui-même.

A propos d’anar…Peut-être l’es-tu après tout ? Alors tu en baveras comme tes camarades tués à droite et à gauche, fusillés à Kronstadt par Trotski, éradiqués par Staline, massacrés par Franco et Hitler, assassinés par Mussolini, emprisonnés ici, exilés là. Les anarchistes ne tiennent guère le couteau par le manche. Ils ne t’ont pas déçu, eux. Soyons lucides, ils ne se sont pas souvent trouvés en position de décevoir quiconque.

Aujourd’hui, tes descendants sont éparpillés dans des métiers improbables et jetables. Remplacé par des décideurs hors-sol, le patron d’autrefois a disparu. On le détestait souvent. On le haïssait parfois. Mais enfin, il avait un visage.

Le futur n’est plus ce qu’il était, cher camarade. Tu seras vendu, spolié, bafoué. Mais ce moment-là, où tu brandis ton poing joyeux, personne ne pourra te le voler. Il reste inscrit pour l’éternité. Ton regard clair nous assure toujours que l’impossible est possible.

Jean-Noël Cuénod

17:18 Publié dans social | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : social, lutte, histoire | |  Facebook | | |

Commentaires

Quel dommage, Jean-Noël Cuénod, pour le présent comme le futur, de ne pas parler, écrire ou conjuguer au "nous"!

Écrit par : Myriam Belakowski | 13/09/2017

En lisant votre texte (au demeurant excellent), j'ai repensé à Sacco et Vanzetti.

Écrit par : Mario Jelmini | 14/09/2017

Il fut un temps, celui d'un Jean-Marie Vodoz, rédacteur en chef de 24 heures, où les journalistes se rendant là où il y avait souffrances leurs reportages terminés repartaient... mais certains d'entre eux, se faisaient réellement scrupule de donner ainsi l'impression à ces personnes dans le malheur qu'il allait se passer quelque chose ou que l'on ferait quelque chose pour elles, en leur faveur... en toute solidarité entre humains alors qu'une fois le boulot terminé, loin!

Il y eut un ou deux articles consacrés à ce sujet.

En même temps que de nombreux autres consacrés à la beauté et pureté de la langue française, ses nuances, à préserver.

Dieu, l'immonde sabir, aujourd'hui.

Écrit par : Myriam Belakowski | 14/09/2017

Mais la gauche n'a jamais respecté le peuple! Pas plus en Russie qu'en Chine, pour mémoire, près de 130 millions de morts en moins de 100 ans dans ces 2 pays!

Écrit par : dominique degoumois | 15/09/2017

Votre article fait mal parce que nous savons à quel point le pouvoir se moque de ce qui reste des acquis sociaux savamment détricotés.

Les personnes très à l'aise qui pourraient lutter aux côtés des classes moyennes agressées donnant le sentiment de s'en moquer royalement.

La pointure des souliers de M. Macron "jeune", "beau" et "brillant" l'emportant sur la souffrance sociale présente comme à venir.

Écrit par : Myriam Belakowski | 17/09/2017

Votre article fait mal parce que nous savons à quel point le pouvoir se moque de ce qui reste des acquis sociaux savamment détricotés.

Les personnes très à l'aise qui pourraient lutter aux côtés des classes moyennes agressées donnant le sentiment de s'en moquer royalement.

La pointure des souliers de M. Macron "jeune", "beau" et "brillant" l'emportant sur la souffrance sociale présente comme à venir.

Écrit par : Myriam Belakowski | 17/09/2017

Nostalgie de l'ère de la mécanique laissant la place à l'ère industrielle qui se termine par une éducation salariale inadaptée pour entreprendre, des syndicats plus ou moins privilégiés ne représentant qu'eux-mêmes et environ 7% des salariés et des partis politiques islamisés par le vivre ensemble avec l'islam aux croyances pourries et mortifères.

Les robots et les algorithmes penseront pour les gamins, c'est même déjà commencé.

Eduquer et former des inutiles pouvant devenir des parasites comme chez beaucoup de politiciens et journalistes, c'est la situation aujourd'hui.

Merci au camarade Jean-Noël Cuenod, ce sujet est d'actualité à la Courneuve, tout fout le camp même les bonnes idéologies et autres croyances......

Il nous restait une lueur d'espoir avec les verts, malheureusement ils sont pourris pour une grande partie d'entre-eux et pourrissent tout ce qu'ils touchent.

Vive les robots; avec eux, plus besoin de travailler 230 heures/mois et sur-cotiser comme nous l'avons fait. La machine à fabriquer des € et des $ tourne à plein régime, nos détraqués se droguent avec les énergies fossiles, dormez bien sur vos deux oreilles le dieu des croyants et autres monseigneurs de l'enfer et du paradis s'occupent du reste.

Ubériser, islamiser les jeunes entrepreneurs et les salariés c'est une des missions de l'Europe, des royautés, du vatican et faire crever les Nations.

De la planète des singes nous passons à la planètes des humains inutiles et parasites.

Que fait-on des gens?

De la chaire à canon halal sous une autre forme comme d'habitude, c'est déjà commencé, mais ils ne le savent pas. Silence, ils prient........

Écrit par : Pierre NOËL | 18/09/2017

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