26/08/2017

La politique est-elle une folie comme une autre ?

terrorisme,politique,psychiatrie,folieLorsque la politique ne sait pas par quel bout prendre un problème, elle se tourne souvent vers la psychiatrie. La lutte contre le terrorisme djihadiste vit actuellement cette phase. Ceux qui la mènent ont désormais « la folie en tête », même si nous sommes loin du Temps des Cerises. Il faut dire que folie et politique n’ont jamais cessé de s'entrecroiser. Pour le pire. Mais pas toujours (ci-contre, extrait du tableau de Jérôme Bosch, "La Nef des Fous").

A la suite de la série des attentats en Catalogne, en Finlande et à Marseille, le ministre français Gérard Collomb a déclaré le 21 août dernier que le gouvernement était en train de mener une réflexion pour « mobiliser l’ensemble des hôpitaux psychiatriques et des psychiatres libéraux de manière à essayer de parer à la menace terroriste. »  Ces propos ont valu au ministre d’Etat une volée de bois verts de la part des blouses blanches. Proposition irréaliste à leurs yeux, compte tenu des rigueurs du secret médical garant de la relation patient-soignant, base de tout traitement.

Et voilà le gros bon sens qui débarque : « Le secret médical, c’est de la dentelle pour Bobos, à sacrifier tout de suite lorsqu’il s’agit de sauver des vies humaines et de prévenir des actes terroristes. »

Le gros bon sens se fout le sabot dans l’œil (et ça fait mal !). Ni en France, ni en Suisse, ni en Allemagne, ni dans d’autres pays démocratiques le secret médical n’est absolu ; un psychiatre peut passer outre pour prévenir un danger imminent qui serait causé par un de ses patients radicalisés. Il s’agit donc de parer à une catastrophe sur le point de survenir et non pas de vider de sa substance le secret médical. D’ailleurs, on ne voit pas en quoi inonder la police et la justice de rapports médicaux sur les délires des patients serait efficace, sinon à noyer les enquêteurs sous un flot d’éléments non pertinents.

D’après le ministre Gérard Collomb, « à peu près un tiers » des suspects figurant au Fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation « présentent des troubles psychologiques. » De quelle nature sont « ces troubles psychologiques » ? Sont-ils bénins ou graves ? S’agit-il de délirants ? De personnes souffrant d’une maladie mentale attestée comme telle par le corps médical ? Ou alors un vague mal-être ? Mystère et poudre de perlin-pin-pin. C’est un peu fou, non ? Sur BFMTV, le professeur Jean-Louis Senon précise que « toutes les études internationales montrent qu’il y a une très faible proportion de malades mentaux parmi les terroristes : entre 4% et 7% ».

Si le médecin traitant ne doit dénoncer son patient qu’en cas de passage imminent à l’acte terroriste, cela ne signifie pas que le psychiatre n’a pas son rôle à jouer dans la lutte contre le djihadisme. Mais alors en tant qu’expert, comme l’explique dans une interview parue dans Ouest-France (pour la lire entièrement cliquer ici), le docteur Gérard Lopez, psychiatre et expert judiciaire près la Cour d’Appel de Paris :

Détecter les fichés S ou les personnes interpellées qui passeront à l’acte, c’est possible. Pour cela, il faut construire un outil basé sur un panel (éventail en français-NdT) représentatif de sujets présumés djihadistes, dont certains sont passés à l’acte et d’autres pas. À partir de ces deux populations, il est possible de déterminer les critères qui différencient celui qui passera à l’acte de celui qui ne le fera pas, avec une marge d’erreur déterminée.

terrorisme,politique,psychiatrie,folie

(Ci-dessus, extrait du tableau de Jérôme Bosch, "La Nef des Fous")

La folie dans les grands moments de l’Histoire

Généralement, on distingue trois types de terroristes ; le premier : les soldats de Daech bien formé militairement ; le deuxième : les terroristes de la catégorie « amateurs » au comportement déséquilibrés et dont les actes sont revendiqués par Daech ; le troisième : les « esprits faibles », pour reprendre l’expression du ministre Collomb, qui, sans que leur acte soit l’objet d’une revendication terroriste, imite le mode opératoire des djihadistes (ce fut le cas de l’automobiliste qui a foncé sur la foule à Marseille le 21 août dernier, causant la mort d’une personne). Mais en réalité, la zone entre troubles psychiques ­– notion floue en elle-même – et les actes terroristes restera toujours embrumée. Car ne relève-t-elle pas de la folie, la démarche du soldat de Daech qui se fait exploser en tuant des inconnus dans l’espoir de rejoindre Allah et ses 72 vierges ? La même interrogation peut être servie, en changeant les termes, pour les SS, pour Hitler, voire pour les millions d’Allemands qui l’ont élu en 1933 et pour bien d’autres situations historiques. La folie est aussi pleine de ruse. Pour assouvir ses délires, elle use de la raison. Rien n’est plus rationnel que l’appareil d’extermination d’Auschwitz.

La folie n’a manqué aucun des grands moments de l’Histoire. Elle était présente à Rome lorsque Caligula a nommé sénateur son cheval ; à Paris, lorsque la Révolution française s’est embrasée dans la Terreur ; à Berlin, à Vienne, à Moscou, à Paris lorsque la mort d’un archiduc a provoqué le séisme de la Première Guerre mondiale. Et à lire les touittes de certain président américain, il apparaît que la folie galope aussi à Washington, à bride abattue (espérons pour la santé du monde que seule la bride le sera).

Entre la folie et la politique les relations ne sauraient n’être qu’ambiguës. En juin 1940, lorsqu’un inconnu – ex-sous-secrétaire d’Etat à la guerre qui venait d’être bombardé général de brigade à titre provisoire – a incarné à lui seul la France combattante, il a été aussitôt considéré comme un fou par la plupart des Français qui voyaient en Pétain le vieux sage de Verdun qui ferait des miracles. En quelques années, les rôles furent inversés. Le sage, c’était de Gaulle qui avait prévu que les Etats-Unis allaient entrer en guerre et que face à cette puissance industrielle, l’Allemagne ne pouvait que perdre. Le fou, c’était ce maréchal au cerveau rongé par le gâtisme. Vieux sage devenu vieux singe.

La folie, grain de sable du facteur humain

Si dans les dictatures la folie semble omniprésente, comme l’illustrent les délires de Staline durant les dernières années de son règne, il n’en demeure pas moins qu’elle loge aussi dans les palais démocratiques. Il faut quand même avoir un petit grain pour se sentir appelé à diriger des millions de compatriotes, non ? Le pouvoir rend-il fou ? Ou ne faut-il pas l’être pour s’en emparer ? La poule ou l’œuf ?

La folie et la politique n’ont jamais cessé de s’entrecroiser, disions-nous. Pour le pire, très souvent. Mais pas toujours. La folie, c’est aussi le facteur humain qui vient troubler la mécanique des rapports sociaux et économiques qui devrait guider l’Histoire avec une précision implacable, en faisant des femmes et des hommes de simples pions. La folie, c’est le grain de sable qui fait que l’humain n’est pas qu’un rouage et qu’il est présent à son Histoire.

Jean-Noël Cuénod

17:51 Publié dans Politique française, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : terrorisme, politique, psychiatrie, folie | |  Facebook | | |

21/08/2017

Salafisme et Trumpisme : la convergence des haines

DHdRkcQWAAEDfCn.jpgEntre l’islamoterrorisme et l’extrême droite occidentale, aujourd’hui incarnée par Trump, il y a convergence des haines. Au-delà de l’islamophobie proclamée par certains, ce qui unit les nazislamistes du salafisme et les mouvements de la fachosphère contemporaine est plus important que ce qui les divise. Il se dégage de ces deux nébuleuses une forme d’Internationale réactionnaire.

Leur convergence fondamentale qui se trouve à la base de tous leurs autres points communs, c’est la lutte pour retrouver un passé mythifié perçu comme ultime garant de la conservation des privilèges sociaux. Les suprémacistes blancs sont confrontés à une réalité démographique qui les obsède ; elle a été notamment mise en exergue par une étude publiée en 2014 par le Pew Research Institute : en 1960, la part des Blancs était de 85% de la population des Etats-Unis ; elle ne sera plus que de 43% en 2060. De plus en plus, les salariés blancs entrent en concurrence avec d’autres Américains aux couleurs diverses. D’où la panique de voir leur statut social dégringoler. Jadis, le fait d’être blanc donnait des droits automatiques et des privilèges héréditaires. Pour les suprémacistes blancs, l’élection de Barack Obama a symbolisé cette perte de leurs prérogatives, d’où la haine torride qu’il leur inspire. Trump est devenu pour eux l’anti-Obama qui allait mettre un frein à leur déclin.

La fachosphère américaine – quelque 917 groupes répertoriés en 2016 par le Southern Poverty Law Center (SPLC) – reste campée sur les mêmes bases de type réactionnaire. Mais son aspect extérieur a bien changé. Elle s’est mise au goût du jour. Les aubes et les cagoules du Ku-Klux-Klan sentent trop la naphtaline à l’heure des réseaux sociaux.

Le SPLC estime le nombre des KKK entre 5 000 à 8 000 membres alors qu’ils étaient 4 millions dans les années 1920. En revanche, les réseaux de l’Alt-right connaissent un succès croissant. Le noyau dur de cette mouvance est estimé à une dizaine de milliers de partisans. Mais ce mode de comptabilisation est devenu obsolète. Le militant dûment encarté dans un parti bien structuré existe de moins en moins. L’Alt-Right a pour principal truchement le site d’extrême droite Breitbar de Steve Bannon qui affiche 65 millions de visiteurs. Certes, tous ne sont pas des « Alt-Right » mais cela donne tout de même une idée de l’écho que l’extrême droite rencontre auprès d’une partie de l’opinion américaine. A noter que Steve Bannon vient de récupérer la direction de Breitbar après avoir été écarté par Trump[1] de son poste de conseiller stratégique de la bien nommée Maison-Blanche.

A l’instar des nouvelles structures politiques, l’Alt-Right est une nébuleuse idéologique et non un bloc structuré. Elle va de l’aile droite du Parti républicain jusqu’aux mouvements ouvertement nazis. Néanmoins, le fond idéologique reste commun : le racisme, la défense de la suprématie de la « race blanche » sur les autres et le retour à la domination sur les femmes, domination mise à mal par les récentes – et encore trop timides – avancées du féminisme.

L’auteur du titre « Alt-Right » et principal idéologue du mouvement, Richard B. Spencer, ne cache nullement ses nostalgies comme le démontre cet extrait d’un discours qu’il a prononcé en novembre dernier à l’occasion de la campagne électorale de Donald Trump. Sa conclusion, toute en finesse, a au moins le mérite de la clarté : Hail Trump ! Hail our people ! Hail victory ! Ceux qui prétendraient que Spencer n’a pas forcément fait référence à l’acclamation hitlérienne (Heil !), puisque to hail veut dire saluer, ne pourront guère poursuivre sur cette voie en voyant des membres de son assistance faire le traditionnel salut fasciste et nazi.

 

Richard B. Spencer est l’organisateur de la manifestation de Charlottesville au cours de laquelle un de ses partisans a tué une manifestante antifasciste ; il demeure l’un des plus indéfectibles supporteurs de Trump. Ce qui explique la réaction du président après Charlottesville lorsqu’il a mis les suprémacistes blancs et les antiracistes dans le même panier. L’un après l’autre, Trump est abandonné par ses soutiens. Comme fidèles, il ne lui reste plus que les extrémistes de droite. Il ne saurait donc se payer le luxe de s’aliéner ses derniers partisans. Quitte à précipiter la chute de son propre parti.

Salafisme : une idéologie fondamentalement violente

Côté salafiste, c’est le même mouvement vers l’arrière qui mobilise les troupes, la même panique de voir les privilèges être entamés. Et comme l’Alt-Right, le salafisme est une nébuleuse qui dispose d’une toile de fond commune et se caractérise par une dispersion de groupes tantôt opposés, tantôt alliés.

Le but du salafisme (lire aussi le texte « Charlottesville du nazisme blanc au nazisme vert ») est de revenir à une époque jugée idéale, celle du prophète Mohammed et de ses compagnons. Dès lors, tout ce qui est intervenu après eux devient suspect. Tout changement est une trahison, tout progrès, une hérésie, toute amélioration, une abomination. Tout doit revenir dans l’état tel que le Coran et la Sunna (tradition musulmane) l’ont fixé pour l’Eternité.

Dès lors, les distinctions entre les « gentils salafistes quiétistes » et les « méchants salafistes djihadistes » relèvent de l’hypocrisie. Le salafisme est, en lui-même, violent, puisqu’il veut briser tout mouvement d’évolution. Dans cette vision du monde, la femme doit rester dans son rôle d’instrument de ponte et de plaisir. L’islam doit restaurer ou instaurer sa prééminence sur toutes les religions en concédant, du bout de la babouche, un statut de dhimmi aux juifs et aux chrétiens qui les relègue aux rangs très inférieurs, tout en s’abstenant de les massacrer. A la condition, bien sûr, qu’ils payent leur impôt spécifique. Pour les autres impies, c’est le prix du sang qu’ils devront verser.

L’apparition des mouvements féministes est perçue par les salafistes comme la mère de toutes les menaces contre les privilèges du mâle garanti par la parole divine, du moins telle que les salafistes la traduisent. C’est sans doute l’une des explications à leur radicalisation. La femme voilà l’Ennemie commune des nazislamiste comme des suprémacistes blanco-mâles.

Contradiction qui n’est apparente, pour promouvoir cette idéologie moyenâgeuse, les salafistes ont recours aux technologies les plus modernes. Apparente, en effet, la contradiction : la pensée, les idées, la philosophie, les opinions, les aspirations relèvent de l’impudence des humains qui veulent ainsi substituer leur raison à celle inscrite par Allah dans le Coran ; en revanche, les objets créés par la technique peuvent être utilisés à la seule condition qu’ils transmettent la volonté divine dictée par Allah au prophète Mohammed et servent Ses desseins. Ceux qui s’opposent à cette volonté divine doivent, soit se soumettre, soit être anéantis.

Le salafisme ne limite pas ses attaques aux non-musulmans. Loin de là. Il porte le fer contre tous les musulmans qui ne partagent pas leur étroite vision de l’islam. Les « mauvais musulmans » sont même leurs pires adversaires car ils introduisent le ferment de l’intelligence humaine au sein de la religion. Ainsi, les salafistes persécutent-ils les différentes formes du soufisme qui développent une lecture ésotérique du Coran qui va à l’encontre de la lecture littérale imposée par les salafistes.

Salafisme, racisme blanc et antisémitisme

Le salafisme est devenu le principal vecteur de l’antisémitisme au XXIe siècle. Sur ce point, l’alt-Right est plus prudent dans ses propos. Toutefois, les interventions antisémites sont nombreuses dans la fachosphère américaine et européenne. L’un des slogans scandés par les manifestants suprémacistes blancs à Charlottesville en donne la parfaite illustration : « Les juifs ne nous remplacerons pas » (voir la vidéo ci-dessous). Souvent, l’admiration pour Israël et la haine viscérale contre les juifs cohabitent chez les suprémacistes blancs.

 

La fachosphère occidentale et l’islamofascisme des salafistes font tous deux la guerre au temps qui passe. Guerre perdue d’avance, bien sûr. Mais les combats d’arrière-garde sont les plus sanglants et durent souvent fort longtemps.

C’est pourquoi faire alliance avec la fachosphère pour lutter contre l’islamoterrorisme relève de la sanglante illusion. Les deux entités principales de l’Internationale réactionnaire ont besoin l’une de l’autre pour survivre contre tous les mouvements qui ont pour but de libérer les humains de leurs aliénations.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Steve Bannon s’est empressé de déclarer après son éviction : « Je pars au combat pour Trump et contre ses opposants ».

 

18:17 Publié dans Laïcité, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : terrorisme, trump, salafisme | |  Facebook | | |

19/08/2017

Tarir la source du terrorisme

Source tarie, 2005, 24x32 cm, gouache.jpg

Légende: Gouache de Bernard Thomas-Roudeix intitulée "Source tarie" (2005-24x32-cm) A visiter le site de l'artiste: http://thomas-roudeix.com

Les attentats de Barcelone et de Cambrils le démontrent une fois de plus. Les répliques juridiques, policières et militaires ne juguleront pas le terrorisme à elles seules. Vaincu militairement, Daech devient en Europe encore plus virulent qu’auparavant. Les policiers en Europe déjouent régulièrement des attentats, démontrant ainsi les impressionnants progrès qu’ils ont accomplis en quelques années. Mais, phénomène traditionnel, le criminel s’adapte plus vite que ses poursuivants. Celui qui prend l’initiative a forcément un coup d’avance. Quant à voter des lois toujours plus répressives, celles-ci affectent la liberté des honnêtes gens sans gêner le moins du monde les terroristes. Au contraire, les entorses à la démocratie et à l’Etat de droit ne font que donner des arguments supplémentaires à leur propagande.

« Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». Cette déclaration de l’alors premier ministre Manuel Valls après l’attentat contre l’Hyper Casher le 9 janvier 2015 reflète bien l’aveuglement volontaire des dirigeants politiques qui a permis, et permet encore, au terrorisme de prospérer. Expliquer ce n’est pas excuser, c’est comprendre. Et comprendre, c’est agir avec discernement. « Qui ne réfléchit pas et méprise l’ennemi sera vaincu », écrivait le grand stratège chinois Sun-Tzu.

C’est sur le plan idéologique que le combat principal doit être porté, afin de priver de troupes fraîches Daech, Al qaïda et les autres. Les attentats de type « kamikaze » auxquels se livrent les islamoterroristes sont très gourmands en hommes ; de plus, Daech a perdu un nombre considérable de ses combattants en Syrie et en Iraq ; enfin, les progrès dans les traques policières ont éclairci les rangs. Dans un tel contexte, trouver de nouveaux adeptes est une question de survie pour le salafisme qui irrigue les groupes djihadistes. Le jeune âge (17 et 18 ans) de deux des terroristes abattus lors de l’attentat de Cambrils en est une illustration. Peu importent les morts et les arrestations, tant que la source idéologique est vive, le terrorisme persiste. Et il s’éteint dès qu’elle est tarie.

Le terrorisme et ses multiples visages

Si le constat est simple à énoncer, passer à l’étape supérieure en portant concrètement la lutte antiterroriste sur le plan idéologique est tout sauf aisé, car cette lutte va aussi bouleverser nos habitudes et nos certitudes. Pour nous rassurer, ne serait-ce que sur nous-mêmes, nous formons de l’ennemi une image la plus éloignée possible de la nôtre. Nous dressons un portrait-robot fantasmatique du djihadiste-type afin de l’enfermer dans des catégories bien précises. Or, il n’existe aucun djihadiste-type. Les terroristes proviennent de tous les milieux, favorisés, défavorisés, immigrés, Européens dits « de souche » ; ils sont chômeurs, travailleurs, cadres, hors système scolaire, étudiants brillants, illettrés, étrangers, autochtones.

En stigmatisant les étrangers, en rejetant les immigrés, l’extrême-droite rend aux terroristes le plus signalé des services, car la plupart d’entre eux passent sous ces radars obsolètes. Mais comme évoqué lors du blogue précédent, ce n’est pas le seul domaine où l’alliance objective entre l’extrême-droite blanche et l’islamofascisme exerce ses ravages.

Accepter le fait que le djihadiste-type n’existe pas constitue le premier pas à accomplir dans le combat idéologique. Ce n’est pas forcément l’étape la plus aisée à franchir, tant nous restons accrochés à nos réconfortants préjugés. La pensée stéréotypée est tellement diffusée par les médias et confortée par les réseaux sociaux qu’il est douloureux de s’en débarrasser.

MiXetRemix.jpg

Légende: Le regretté Mix&Remix, toujours aussi pertinent dans son impertinence

Terrorisme et séduction

L’autre étape, malaisée à conduire elle aussi, consiste à se poser cette scandaleuse question : en quoi l’idéologie islamiste ou salafiste est-elle séduisante ? Elle paraît, en effet, scandaleuse cette question, puisque le salafisme prône le retour au mode de vie qui était celui du prophète Mohammed et de ses compagnons (soit un recul de quatorze siècles) et à leurs valeurs moyenâgeuses, telles la réduction du statut de la femme au rang de mineure, l’intolérance religieuse poussée au délire, la liberté individuelle sacrifiée. A première vue, tout est repoussant et rien n’est séduisant dans ce programme.

Or, c’est le fait que nous sommes repoussés par cette idéologie qui peut séduire les candidats au djihad. La remise en question des valeurs apprises à l’école et au sein de la famille étant un passage obligé de l’adolescence, s’inscrire dans ce qui en paraît le plus éloigné a de quoi satisfaire la passion juvénile de l’engagement. En outre, le salafisme offre un cadre rigide à des jeunes qui, quel que soit leur milieu d’origine, ont souvent manqué de repères. Le cadre rigide calme les angoisses, canalise les énergies, simplifie l’existence. Le stalinisme et le nazisme ont exploité ce potentiel bien avant Daech et ses succédanés.

Lorsqu’une société offre à sa jeunesse la réjouissante perspective d’être un esclave ubérisé et l’enthousiasmante idéologie du cynisme politico-financier, il n’est guère étonnant de voir ce qui apparaît comme son opposé devenir séduisant. Un dieu vengeur et sanguinaire est ainsi perçu comme le glorieux contradicteur de l’argent-roi et de sa cour en costumes trois-pièces.

 Plus le néophyte est ignorant de l’islam dans toute sa diversité, ses transformations, ses développements historiques, ses subtilités théologiques, ses contradictions, plus sera puissante la séduction qui s’exercera sur lui. Nul besoin d’effort intellectuel. Obéir suffit. Comme l’effort intellectuel est de moins en moins supporté, voilà un argument de séduction supplémentaire.

Terrorisme et société médiamercantile

Le développement du djihadisme, notamment chez les jeunes, est donc aussi le produit de notre société médiamercantile, basée sur l’hypercapitalisme financier et ses métastases médiatiques. En luttant contre l’islamoterrorisme, on ne saurait faire l’économie de la remise en question de cette société, dans la mesure où elle porte en elle les germes de la séduction djihadiste. Développer une pensée cohérente qui lui offre une alternative crédible constitue donc un acte politique et idéologique de première importance.

 Dans ce domaine, tout est à reconstruire sur les ruines du stalinisme et de la social-démocratie. Cela prendra du temps. Beaucoup de temps. Mais sans cette remise en cause fondamentale de la société médiamercantile, la victoire contre le terrorisme ne sera jamais assurée.

Pour l’instant, il s’agit de parer au plus pressé afin que le terrorisme fasse le moins de dégâts possibles. Dans cette optique, le renforcement des moyens octroyés aux forces de police, aux services de renseignements et l’amélioration des coordinations interne et internationale restent indispensables. Mais il faut aussi agir, ici et maintenant, sur le plan politique. Non pas en renforçant un arsenal juridique qui est suffisamment fourni, mais en faisant respecter partout les principes de la laïcité afin d’établir en pleine clarté les limites entre l’Etat et les communautés religieuses. Dans la plupart des pays européens qui ne connaissent pas la laïcité, cette frontière reste floue. Même en France ou en Suisse dans les cantons de Genève et Neuchâtel, la laïcité est trop souvent incomprise et donne lieu à des malentendus qui ne manquent pas d’être exploités par ses adversaires.

Serons-nous capables de relever tous ces défis ? Nous sommes désormais face à l’Histoire. Et surtout face à nous-mêmes.

Jean-Noël Cuénod

16:20 Publié dans Laïcité, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (13) | |  Facebook | | |

15/08/2017

Charlottesville : du nazisme blanc au nazisme vert

usa_nazis.jpg

Loin d’être une relique d’un passé monstrueux, le nazisme est bien vivant. Il a même plusieurs têtes. Entre les suprémacistes blancs et les nazislamistes les points de convergence se révèlent multiples. Le nier serait suicidaire.

Le défilé sanglant des suprémacistes blancs arborant la panoplie des emblèmes nazis à Charlottesville en Virginie n’a fait que médiatiser une réalité politique présente depuis laides lurettes : le nazisme est bien vivant. Chaque fois que cette réalité était évoquée, l’extrême droite chafouine – celle qui ne se montre pas telle qu’elle est – dénonçait un anachronisme malveillant (le nazisme et le fascisme n’étaient qu’un moment de l’Histoire qui s’est décomposé avec les cadavres de Hitler et Mussolini,) ainsi qu’une réduction à Hitler, prétexte pour couper court aux polémiques.

 Il est vrai que cette reductio ad hitlerum a été utilisée ad nauseam et trop souvent mal à propos, à un tel point qu’elle a fini par occulter la résurgence du nazisme. Ou plutôt des nazismes car le phénomène a pris de multiples formes, en Occident mais aussi au Proche-Orient, soit chez les Frères musulmans et les salafistes dans le monde sunnite, soit en Iran, dans la sphère chiite.

Les nazismes blancs et verts présentent de nombreux points de convergence : antisémitisme, antiféminisme, homophobie. Dans les deux cas, il s’agit de promouvoir la discrimination ethnique et/ou religieuse ainsi que la suprématie d’une ethnie et/ou d’une religion.

 Ils s’abreuvent aux mêmes sources de propagande, notamment l’un des faux les plus criminogènes de l’Histoire : le Protocole des Sages de Sion, concocté au XIXe siècle par l’Okhrana, service secret du Tsar ; ce document forgé a été abondamment utilisé par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Les groupes suprématistes blancs américains, tels Aryan Nations, l’ont réactivé dès les années 1970-1980 pour en faire la source de leur théorie complotiste et antisémite du ZOG (Zionist Occupation Government).

Le régime iranien continue à faire de ce puant document un usage intensif. Il avait servi de trame à la série « Le Secret de l’Armageddon », diffusée en 2008 par la première chaîne iranienne ; elle n’avait rien à envier aux pires délires antisémites de la propagande hitlérienne.

De même, l’article 32 de la Charte du Hamas fait explicitement référence au Protocole des Sages de Sion pour justifier l’antisémitisme du parti islamiste palestinien. En 2017, il a mis une goutte de miel dans le fiel de sa Charte en introduisant cette formule : « Le Hamas ne combat pas les Juifs parce qu'ils sont juifs mais les sionistes parce qu'ils occupent la Palestine ». Mais ce n’est que pure cosmétique. La haine du Juif et celle du Franc-Maçon – autre bête noire commune – continue d’irriguer les discours du Hamas.

Les nazismes blancs et verts cherchent à radicaliser leurs sphères respectives sur des bases idéologiques semblables qui, loin d’être vermoulues, se solidifient. Entre les deux fachosphères, les points de convergences idéologiques sont plus nombreux que les désaccords. Les propos islamophobes de certains groupes nazis blancs ne doivent pas masquer ce constat.

L’idéologie nazislamiste est largement diffusée dans le Proche-Orient. Les nazismes blancs se répandent dans l’Est de l’Europe – qui avaient déjà connu pareil phénomène durant l’Entre-deux-guerres – et Charlottesville nous rappelle leur présence aux Etats-Unis. Dans ce pays, on ignore le nombre exact de néonazis, suprémacistes blancs, partisans du KKK et autres. L’une des sources américaines les plus fiables – le Southern Poverty Law Center (SPLC) ­– estime que le nombre de groupes assimilables au nazisme blanc est passé de 457 en 1999 à 917 en 2016 (ces données sont disponibles en cliquant ici).

« Ce ne sont que des gueulards excités et sans avenir », prétendait-on Allemagne dans les années 1920. « Khomeini ne passera pas l’hiver » affirmait-on au début des années 1980. « Ce n’est qu’un groupe minoritaire de fondamentalistes religieux », disait-on du Hamas dans les années 1990. On connaît la suite.

Le grand choc des civilisations, les nazismes blancs et verts le préparent idéologiquement. Car la tendance de ces deux entités totalitaires est de parvenir à un affrontement final afin d’assurer la victoire désignée comme « définitive » de l’une sur l’autre. Mais le système que l’une ou l’autre imposera sera, sous des aspects différents, fondamentalement le même.

Jean-Noël Cuénod

 La voiture du suprémaciste blanc en train de foncer contre les manifestants antiracistes. Cet attentat provoquera la mort d'une jeune femme de 32 ans. 

16:55 Publié dans Laïcité, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | |

10/08/2017

Pierre Maudet, double nationalité et monomanie blochérienne

kSqcQujR_400x400.png

« Paris vaut bien une messe » disait Henri IV en abjurant la foi protestante pour devenir Roi de France. « Berne vaut bien le dépôt d’un passeport français » semble se dire Pierre Maudet[1], l’un des candidats du Parti libéral-radical au Conseil fédéral (gouvernement). Pour désamorcer la ridicule polémique engagée par l’extrême-droite blochérienne (UDC) qui lui reproche sa double nationalité franco-suisse, il s’est déclaré prêt à déposer son passeport français. (Photomontage Jean-Noël Cuénod)

Rappelons l’argument-matraque avancé par la section genevoise de l’UDC : s’il était élu au gouvernement fédéral, Pierre Maudet pourrait devenir «un mercenaire français»[2]. On peut fort bien servir les intérêts d’un pays tiers sans en posséder la nationalité. D’ailleurs, les merce­naires suisses au service de la France n’étaient pas… Français ! La servilité n’est pas affaire de passeport mais de mentalité. Et rien dans le parcours politique de Pierre Maudet ne permet aux blochériens d’évoquer une quelconque tendance au mercenariat.

Le Suisse James Fazy nommé préfet français

0001222691_0000281594_OG.JPGQuelques petits rappels historiques s’imposent dans ce contexte. Le fondateur de la Genève moderne, James Fazy (portrait), a tenu un rôle important dans la politique française, lors de la Révolution de 1830. Il a notamment collaboré à la rédaction des ordonnances sur la liberté de la presse auprès de Thiers. Cet éminent genevois avait même été nommé préfet de l’Isère, poste qu’il refusa pour se consacrer en toute indépendance au journalisme politique à Paris. Après son retour dans sa Genève natale, il est devenu l’une des grandes figures de l’Histoire suisse. Peut-on soutenir une microseconde qu’il fut un « mercenaire français »?

Le Suisse Louis-Napoléon Bonaparte, empereur des Français

Dans l’autre sens, son passeport à croix-blanche et son grade de capitaine artilleur de l’armée07NapolonentreFetCH.jpg suisse n’ont pas empêché le Thurgovien Louis-Napoléon Bonaparte, devenu Napoléon III, de régner sur la France pendant 22 ans. (Caricature de l'époque illustrant le futur empereur en train d'hésiter entre la France et la Suisse)

Une fois de plus, l’extrême droite cherche à engager de faux débats en s’attaquant à son adversaire, non pas sur le terrain de sa politique, mais en lui faisant un procès d’intention sur la seule base de sa double nationalité. Lorsqu’on lui désigne la lune, le blochérien ne regarde que le doigt ; pour jauger la politique d’un candidat, il se concentre sur ses papiers d’identité. Les blochériens ont coulé sur la politique suisse une chape d’obscurantisme qu’il devient urgent de détruire, non seulement pour éviter l’asphyxie intellectuelle mais aussi pour renouer avec le véritable esprit helvétique fait d’ouverture, de pondération et de générosité.

Jean-Noël Cuénod

 [1] A l’intention des non-Suisses : Pierre Maudet est conseiller d’Etat (ministre au niveau cantonal) de la République et canton de Genève. Avec d’autres candidats de son Parti libéral-radical, il brigue un poste laissé vacant au gouvernement fédéral. Le président de la Confédération en est l’un des membres. Il change chaque année.

[2] A noter que l’UDC ne veut pas non plus de la candidate libérale-radicale vaudoise Jacqueline de Quattro qui possède la double nationalité suisse et italienne.

10:40 Publié dans Politique suisse | Lien permanent | Commentaires (16) | |  Facebook | | |

03/08/2017

Régions: la Kolossale Finesse d’Emmanuel Macron

ob_bef372_la-loi-macron-met-l-ump-mal-a-l-aise.jpg

Un politicien sollicite-t-il votre suffrage en promettant qu’il va « complètement changer la façon de faire de la politique » ? Vous pouvez tenir pour certain qu’il sautera les deux pieds joints dans la plus vieille politique qui soit. Et qu’il s’y vautrera sans la moindre parcelle de vergogne.

Emmanuel Macron vient d’en administrer la plus décourageante des démonstrations. Avec lui, désormais, plus de vieilles ficelles, plus de promesses fallacieuses, plus de coups de billard à multiples bandes. Que du propos véridique, franc du collier, sans double langage. Du pur, du net, de l’authentique. Du discours estampillé bio, 100% matière grise et 0% matière grasse.

Trois mois après, PrésidentToutNeuf nous fait une de ces Kolossales Finesses qui nous ramène à l’époque des présidents portant haut-de-forme huit-reflets, redingote noire et ventre de bouvreuil.

Le 17 juillet, il convoquait à Paris les élus locaux pour les oindre de belles paroles. Le philosophe Levinas était même sollicité pour éblouir les manants. Ça en jette, du Levinas. D’autant plus qu’il porte le même prénom que le Chef de l’Etat. «La logique budgétaire, c’est de couper les dotations en 2018, nous ne le ferons pas» avait-il clamé en regardant la France profonde aux fonds des yeux.

Le 20 juillet, un décret signé en tapinois supprime 300 millions de crédits que l’Etat aurait dû accorder aux régions. Attention, Macron n’a pas trahi sa promesse ! Il avait parlé des dotations de 2018. Mais l’amputation de 300 millions, c’est pour cette année. Voilà qui change tout.

Dans un précédent papier du Plouc (Macron Centralisator met au pas les manants élus) nous avions déjà évoqué la politique hypercentralisatrice de Macron-L’Araignée qui tarit les ressources fiscales des collectivités locales, les plaçant sous la coupe de Bercy. Avec cette coupe supplémentaire, il parachève le travail. Macron se prétendait girondin. Le voilà jacobin[1] .

C’est d’ailleurs une caractéristique du personnage désormais bien ancrée dans l’opinion. Il devient systématiquement l’opposé de son image première. Le banquier se mue socialiste et le socialiste se transforme libéral.

PrésidentToutNeuf adopte la tactique du lapin de garenne. Le chasseur le vise à gauche, hop, Macron est à droite. Le canon se braque sur la droite, hop, Macron saute au centre. Le but est de lasser le chasseur pour qu’il devienne végétarien.

Cela dit, le truc du lapin des garenne atteint ses limites en l’occurrence. La Finesse est trop Kolossale pour ne pas provoquer la colère des élus locaux qui ont un moyen tout trouvé pour se venger : les élections sénatoriales du 24 septembre prochain.

170 des 348 sièges du Sénat seront renouvelés ce jour-là par un collège de grands électeurs composés, rappelons-le, d’élus locaux. De plus, La République En Marche (LREM), le parti du président Macron, de fondation très récente, ne dispose pas encore de grands électeurs; il est donc obligé de séduire les élus venant d’autres partis pour récolter des suffrages. Qui ne vont pas oublier de sitôt le coup (ni le coût) des 300 millions.

Dès lors, la Kolossale Finesse risque fort de se retourner contre le président Macron. Avec un Sénat massivement acquis à l’opposition, il ne pourra guère obtenir les 3/5 des voix du Congrès (réunion des deux chambres du parlement) nécessaires pour réformer la constitution sans recourir aux aléas du référendum.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Même si le duel girondins-jacobins n’a guère de réalité historique, à lire cet excellent blogue du professeur Jean-Clément Martin dans le Club Médiapart

18:56 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : france, macron, régions, départements, communes | |  Facebook | | |