27/04/2017

Macron-Le Pen, la preuve par Whirlpool

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«Macron tombe dans le piège de Marine Le Pen». «C’est Marine Le Pen qui dicte le rythme de la campagne». La plupart des médias envisagent sous l’angle tactique électoral, le duel entre les deux candidats à l’usine Whirlpool à Amiens. Mais cet épisode révèle des mouvements de fond bien plus importants. (Dessin d'Acé)

Tout d’abord, il illustre l’absence de résistance à l’extrême-droite au sein des ouvriers d’une usine en lutte. Il y a quelques lustres, la présence d’un candidat du Front National en un tel lieu et dans un tel contexte aurait provoqué l’ire des syndicalistes, voire les réactions violentes d’une partie au moins des travailleurs. Là, Marine Le Pen a minaudé devant l’usine, multiplié les selfies et promis qu’elle présidente, l’usine ne fermera pas. Puis, elle est partie sous les vivats, malgré le caractère particulièrement épais de sa récupération politicarde. Naguère encore, elle aurait fui sous les jets de tomates pourries.

Exemple de la mondialisation malheureuse

Il faut dire que l’usine d’Amiens est l’exemple-type de la mondialisation malheureuse. La frontiste a bien choisi sa cible pour dénigrer le «mondialocrate» Macron. Ce site industriel appartient au groupe américain Whirlpool, basé à Benton dans l’Illinois. Numéro 1 ou 2, selon les années, du gros électroménager, le groupe a racheté une autre grande pointure de la branche, Indesit, fleuron de l’industrie familiale à l’Italienne. Créé en 1930 à Fabriano, près d’Ancône, par Aristide Merloni, Indesit était toujours propriété des Merloni jusqu’en septembre 2014, lorsque cette famille a revendu ses parts pour 758 millions d’euros à Whirlpool. Un géant américain qui bouffe une industrie familiale européenne, quel symbole!

 Dès lors, le sort de l’usine Whirlpool d’Amiens était scellé. Grâce à son acquisition, Whirpool a récupéré l’usine Indesit de Lodz en Pologne qui fabriquait des réfrigérateurs et des cuisinières. L’usine d’Amiens, elle, produisait des appareil sèche-linge. Eh bien, rien de plus facile, celle Lodz sortira aussi des sèche-linges en plus du reste! Le calcul est vite fait : l’ouvrier d’Amiens gagne en moyenne 35,60 euros de l'heure et son collègue de Lodz reçoit 8,60 euros pour le même temps de travail, y compris les cotisations sociales. Whirlpool fermera donc l’usine d’Amiens le 1er juin pour délocaliser à Lodz la production des sèche-linges à Lodz. 286 salariés, rescapés d’autres vagues de licenciements, passent à la trappe.

Le fait que le groupe Whirlpool a dégagé 815 millions d’euros de bénéfice pour l’année 2016 ne change rien au sort des Amiénois. Pour rétribuer ses investisseurs, il faut améliorer ses bénéfices et pour améliorer ses bénéfices, il faut exploiter toujours plus ses salariés en les mettant en concurrence. C’est vieux comme Karl Marx. Mais «exploiter» est un vilain mot. On dit, «rationaliser». C’est moins cru. C’est plus chic. 

Macron-Le Pen à Amiens qui a vraiment gagné?

Dès lors, la colère des ouvriers d’Amiens ne pouvait que se retourner contre Emmanuel Macron, il y a peu banquier spécialisé dans les fusions et avocat de l’ouverture ; cette ouverture par laquelle les emplois de Whirlpool se sont envolés vers la Pologne. Marine Le Pen jouait donc sur du velours à Amiens, ville natale, qui plus est, de son concurrent.

Toutefois, elle a aussi montré ses limites. Devant les ouvriers de Whirlpool, elle s’est contentée d’une incantation : «Avec moi, l’usine de fermera pas». Ah bon, et comment elle fera la châtelaine de Montretout? Elle prendra le groupe américain par l’oreille pour l’amener de Lodz à Amiens? Elle nationalisera ? Mais alors, elle devrait nationaliser toutes les entreprises en difficultés! Pourquoi le faire pour une seule et pas pour les autres? Et avec quel argent financer ces nationalisations massives ? Marine Le Pen s’est bien gardé de répondre. «Hop, encore un selfie et je m’en vais, ciao!»

Emmanuel Macron, lui, est resté une bonne heure auprès des ouvriers et s’est fait copieusement huer. Malgré l’hostilité ambiante, il s’est expliqué. Ce qui a tout de même une autre gueule que faire un petit coucou et quelques clichés. Et qui démontre aussi un sacré courage. De plus, Macron n’a pas fait de promesses qui rendent les fous joyeux. Il a clairement expliqué que les miracles n’auraient pas lieu, qu’il fallait s’occuper du reclassement des salariés, avec formation à la clé et qu’il s’impliquerait pour retrouver un repreneur. Les ouvriers n’en ont pas été enthousiasmés pour autant. Mais les sifflets, les huées se sont tus. Macron les a pris au sérieux, lui. Et pour dénicher un repreneur d’usine, il vaut mieux un ancien banquier qu’une professionnelle de la politique.

Créer une vraie souveraineté en Europe

Cet épisode Whirlpool indique surtout l’irréalisme foncier du souverainisme de Marine Le Pen. Il est impossible de contraindre les groupes capitalistes à tenir compte des impératifs humains – ce dont ils se moquent comme de leur premier dividende – s’ils ne sont pas régulés par une force démocratique et souveraine. Mais la taille d’un Etat-Nation comme la France n’est pas suffisante pour exercer une telle contrainte. Il faut donc travailler politiquement, dès maintenant, à construire une autre souveraineté, si l’on veut faire pièce à l’hypercapitalisme (qui n’a rien de libéral, mais c’est une autre histoire).

On a beau retourner le problème dans tous les sens, à part l’Europe, où trouver un autre espace de souveraineté? Le Frexit de Le Pen ne fait donc pas peur aux capitalistes, au contraire. Mais les ouvriers français en seraient les premières victimes.

Jean-Noël Cuénod

16:23 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : presidentielle2017, marine le pen, macron | |  Facebook | | |

25/04/2017

Marine Le Pen peut gagner !

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Elle fait peur, cette couverture de L’Express. Barrant la photo d’Emmanuel Macron hurlant sa joie, un gros titre : «IL A GAGNÉ» avec, juste en-dessous en plus petits caractères : «son pari». Il n’a encore rien gagné, le Mozart électoral. Pas même son pari, qui n’est certainement pas de se contenter de la place de finaliste.

Tout à l’éblouissement de la première place conquise dimanche par Macron, les médias n’ont pas accordé une grande attention au score réalisé par Marine Le Pen. Or, il est impressionnant. Parvenue à la seconde place avec 7,6 millions de voix, elle n’a qu’un million de voix de retard sur le leader d’En Marche (8,6 millions). Depuis qu’elle occupe la tête du FN, ses résultats et ceux de son parti ne cessent de progresser.

Emmanuel Macron a reçu le soutien de la plupart des dirigeants du centre UDI et de la droite (parti Les Républicains), en plus de ce qui reste des socialistes. Dès lors, la dynamique semble bien enclenchée de son côté. En apparence.

Car ce soutien des principaux dirigeants de la droite ne saurait faire illusion. Le temps des consignes de vote suivies fidèlement par les électeurs est révolu. Ils sont devenus, moins des acteurs que des consommateurs de la politique. Des consommateurs qui choisissent ici ou là, moins en fonction d’une figure tutélaire que d’influences diverses, souvent soufflées par les réseaux sociaux.

De plus, à y regarder de près, le soutien de la droite à Macron n’est pas unanime. Il y a les enthousiastes, comme Jean-Louis Borloo, Jean-Pierre Raffarin et Alain Juppé qui, de toute façon, se situaient plus près de Macron que de «leur» candidat François Fillon; sans oublier Christian Estrosi («pas une voix ne doit faire défaut à Emmanuel Macron!») qui, lui, a besoin des macroniens pour s’opposer au puissant Front national dans sa ville de Nice.

 Il y a les résolus comme François Baroin, Valérie Pécresse et Nathalie Kosciusko-Morizet qui voteront Macron au second tour sans état d’âme mais sans battre tambour. Il y a ceux qui rejettent le bulletin Macron sans pour autant soutenir explicitement Marine Le Pen, comme Laurent Wauquiez, vice-président du parti LR, Nadine Morano et les catholiques conservateurs de Sens Commun, soutiens actifs de Fillon. Difficile à suivre, d’autant plus qu’ils ne demandent pas à leurs partisans de s’abstenir. Vote blanc ? Peut-être ; vote Marine Le Pen camouflé ? C’est probable.

Marine Le Pen séduit la droite et une certaine gauche

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Lundi soir, le Bureau politique du parti LR a adopté cette position sans vote (c’est plus prudent) : «Face au FN, l'abstention ne peut pas être un choix. Nous appelons à voter contre Marine le Pen». Donc, on vote contre Le Pen fille sans voter Macron. Les électeurs LR ne se plieront sans doute guère à cette contorsion et seront nombreux à se reporter sur la candidate du Front national. D’autant plus que sous Sarkozy, l’électorat du parti LR s’est nettement droitisé. Le passage au vote frontiste n’est plus tabou pour cette droite de plus en plus décomplexée et de moins en moins gaulliste.

Dans la mouvance catholique conservatrice, Christine Boutin a déjà sauté le pas : elle est prête à soutenir Marine Le Pen. Certes, François Fillon était proche de cette tendance «sacrististe» et il a clairement demandé à ses électeurs de soutenir Emmanuel Macron. Mais il n’est pas du tout certain que le grand battu du premier tour soit suivi. Lors de la manif en sa faveur tenue au Trocadéro, de nombreux fillonistes nous avaient déclaré choisir Marine Le Pen plutôt que le leader d’En Marche.

La présidente du Front national peut aussi récupérer une grande partie des voix qui se sont portées sur le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan qui a réalisé un excellent score (1,7 million de voix). D’ailleurs, sans lui, François Fillon passait en tête devant Emmanuel Macron et Marine Le Pen aurait été privée de second tour! Si Dupont-Aignan n’a pas donné de consignes de vote, pour l’instant, ses partisans ne cachent pas leur virulente «macronphobie» alors qu’ils partagent avec la patronne des frontistes la même vision antieuropéenne.

L’euro un frein pour Marine Le Pen

Enfin, la candidate du Front national lorgne aussi vers la gauche et les électeurs de Jean-Luc Mélenchon. Deux proches de Marine Le Pen, Florian Philippot et Louis Aliot, ont clairement dragué cet électorat lors d’interventions publiques. Leur tâche est facilitée par Mélenchon qui ne donne aucune consigne de vote. Une partie de ses électeurs (7 millions) risque donc de se reporter sur un vote frontiste au second tour, par détestation du «social-traître» Macron. A noter, que le patron de la «France Insoumise» adopte aujourd’hui une position diamétralement différente de celle qu’il avait défendue en 2002 lorsqu’il en appelait à voter Chirac contre Jean-Marie Le Pen (voir la vidéo).

 Si l’on met ensemble tous ces paramètres, Marine Le Pen aurait une réserve de voix supérieure à celle d’Emmanuel Macron.

 C’est d’ailleurs, le constat que le politologue Dominique Reynier[1] a dressé ce mardi matin lors d’une conférence de presse. Il ajoute cependant que le favori reste Macron pour une raison forte : la grande majorité des Français ne veulent pas quitter la zone euro comme le préconise Marine Le Pen. En effet, tous les sondages démontrent leur attachement à la monnaie européenne (67% voire 68%, soit bien plus que la moyenne de l’Union européenne, 58%). C’est là l’un des points faibles des frontistes. Les Français redoutent comme la peste l’effondrement de leurs économies, ce qui ne manquerait pas d’arriver si la France revient à son franc de jadis. Mais il suffirait que Le Pen fille renonce à cette idée pour que la donne change en sa faveur.

Jean-Noël Cuénod

VIDEO : Quand Méluche prônait le vote Chirac contre Le Pen !

[1] Directeur-général de Fondapol, laboratoire d’idées «libéral, progressiste et européen». 

17:30 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (16) | Tags : marine le pen, macron, présidentiell2017 | |  Facebook | | |

24/04/2017

Un Plouc chez les Macron

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Passer une pleine journée et une grande partie de la nuit sur la planète Macron, ça vous marque un plouc. En voici le récit, en commençant par la fin, bien sûr. En poursuivant par le début. En terminant par le milieu. La campagne présidentielle française étant sans queue ni tête, ce désordre est dans l’ordre des choses[1].

« Macron, président ! » « Macron, président !». Les premières estimations viennent de s’afficher sur les écrans géants du quartier-général d’Emmanuel Macron, Porte de Versailles à Paris. Le candidat du mouvement En Marche figure en tête. Sa présence au second tour est assurée. Avec un joli score. Une vague de joie – un tsunami plutôt – déferle sur la Halle 5 du Palais des Expositions. Un homme bondit derrière moi en hurlant. Je me retourne, il me prend dans ses bras. C’est l’écrivain et académicien Eric Orsenna qui est au comble du bonheur : « C’est formidable, merveilleux. Quelle leçon ! »

Une forêt de drapeaux français et européens s’agite en tous sens. Français ET européens car chez Macron, pas question de séparer l’un de l’autre. On y est franchement, ouvertement, carrément europhiles, sans aucun complexe. Et « La Marseillaise » reprise par la foule semble avoir perdu ses accents guerriers.

La halle 5 du Palais des Expositions à la Porte de Versailles peut contenir 3000 personnes. Alors que les meetings d’Emmanuel Macron attirent des dizaines de milliers de participants, pourquoi avoir choisi une aire aussi restreinte ? « Nous avons très peu communiqué sur ce rendez-vous festif après l’attentat aux Champs-Elysées. Avec une jauge de 3000 personnes, la sécurité est mieux assurée », nous répond un responsable de la sécurité du mouvement En Marche. Le terrorisme reste en arrière-fond. Mais ne gâche pas la liesse macronienne.  

Jean-Pierre Raffarin pour la droite, puis Benoît Hamon pour les socialistes annoncent leur soutien au patron d’En Marche lors du second tour. Les hurlements de joie reprennent chaque fois. … Raffarin et Hamon applaudis par une foule « ni gauche ni droite-et gauche et droite ». Tout un programme, celui de Macron ! Et voilà maintenant François Fillon qui, malgré sa vive réticence, en appelle à voter Macron dans quinze jours. Autour de moi, les regards se font élyséens.

Difficile de tirer le portrait-robot du macronien-type. Les jeunes à l’apparence sagement estudiantine se révèlent nombreux. Mais les retraités sont aussi présents, de même que les « entre-deux-âges ». A relever, un fort contingent féminin. Antoine, un magistrat de 64 ans, s’étonne lorsqu’on lui pose la question « pourquoi soutenez-vous En Marche ?» « Mais enfin, Monsieur, je ne suis pas maso ! Qui d’autres soutenir ? ». « Pff…Evidemment, un juge… Il ne va pas voter Fillon après tout le mal qu’il leur a balancé !» pouffe un jeune homme. Et cette avocate, est-elle macronienne par rejet de Fillon ? « Pas du tout. C’est un engagement qui est beaucoup plus profond que ces péripéties de campagne ». « Moi je suis un prolo, un vrai », s’exclame Jacky, 48 ans. « Il ne faut pas croire que tous les ouvriers votent Le Pen ! Je le soutiens parce qu’il semble enfin nous proposer autre chose que la bagarre droite-gauche. » 

Rien ne peut doucher l’enthousiasme des militants d’En Marche, même pas la perspective des élections législatives les 11 et 18 juin prochains. Or, Emmanuel Macron est en quête d’une majorité parlementaire qui semble fort problématique. Victorien, 30 ans, n’est pas impressionné : « En Marche est en train de présenter des candidats partout en France. Et les Français sont cohérents. Ils ont toujours offert une confortable majorité aux présidents qu’ils ont élus. Je ne vois pas pourquoi il en irait autrement aujourd’hui. Vous savez, on avait dit que Macron, c’était une bulle qui allait exploser. Eh bien, elle est solide la bulle, non ? »

Dès qu’il apparaît, voilà Emmanuel Macron salué, non pas comme un leader politique charismatique, mais à l’image d’une rock-star stratosphérique. Il est le seul politicien français à susciter un tel engouement, une telle passion même, de l’ado à l’académicien. Attention, plus dure sera la chute ! En attendant, les macroniens dansent le rock.

 « Les gens sont inquiets et impatients »

 

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Véronique, pilier du marché de la rue Blanqui : « Certains se ruent sur les caisses à papier pour voir quels bulletins ont été jetés ! » (JNC)

De nombreux Parisiens se sont levés tôt dimanche 23 avril pour se rendre au bureau de vote de leur quartier. 45,68 millions d’électeurs sont invités à choisir, au premier tour, le président de la République dans 67 000 locaux. Les menaces d’attentats ont conduit au renforcement des mesures de sécurité. Dans les locaux que nous avons visités, elles sont présentes sans être étouffantes.

Juste avant 9 h., Nicolas Dupont-Aignan a été le premier des onze candidats à voter dans sa ville de Yerres dont il est le député-maire depuis vingt ans. Dans de nombreux bureaux du XIIIe arrondissement parisien, les électeurs se sont montrés encore plus matinaux. Ainsi, à l’école de la rue Vandrezanne, le vigile qui contrôle les sacs à l’entrée nous indique que dès l’ouverture du scrutin à 8 h., les citoyens ont commencé à affluer. Au bureau principal à la mairie du XIIIe, le président du local constate à 9 h. 20 : « Il y a vraiment du monde. J’étais à la même place, il y a cinq ans. A la même heure, il y a autant d’électeurs qu’à la précédente présidentielle. Au moins, si ce n’est plus. » Même impression, au bureau de la rue Wurtz.

Le temps frais mais ensoleillé a-t-il incité les Parisiens à voter tôt ? « C’est plutôt la présence du marché, à mon avis. Les gens s’y rendent avant de voter, c’est traditionnel », nous explique Véronique, pilier du marché de la rue Blanqui. Dans son quartier, dans le Xe arrondissement, en revanche, c’était plutôt désert.

Devant les étals de Blanqui, les discussions vont bon train témoigne Véronique : « Les gens sont inquiets. Et impatients de connaître le résultat. Tenez, rue Wurtz, j’ai vu des gens se ruer sur les caisses à papier près du local de vote, pour voir quels bulletins ont été jetés ! »

En effet, les électeurs français doivent prendre un bulletin pour chacun des onze candidats. Et dans l’isoloir, ils n’en gardent qu’un et jettent les autres.

Une voisine m’aborde. « Dis donc, je ne sais toujours pas pour qui je vais voter. Qui me conseilles-tu ? Vraiment, je suis perdue là… » Répondre qu’étant étranger, je me garderai bien de la guider dans son choix, cela ne la satisfait pas : « Ben dis donc, tu ne m’aides pas, j’en suis toujours au même point. Bon, allez, j’y vais. L’inspiration viendra dans l’isoloir. Enfin j’espère… »

Un autre voisin choisit ses fraises d’un regard soupçonneux. Son choix électoral, en revanche, est fait : « Je voterai Macron. Mais sans enthousiasme. J’ai procédé par élimination. Pas par adhésion. » Un autre client, lui, marmonne un « Fillon, ouais, même si… » tout en fourrageant dans son cabas.

 Le QG de Macron sous surveillance et attaque de Femen chez Le Pen

 

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La couleur politique d’En Marche, le mouvement d’Emmanuel Macron, n’est pas très définie. En revanche, il faut montrer patte blanche pour atteindre son quartier-général parisien, au Palais des Exposition de la Porte de Versailles !

 Avant de rejoindre la salle de presse, le journaliste doit passer par quatre points de contrôle, muni d’un bracelet et d’un badge, avec fouille des sacs et palpations à trois reprises. L’attentat aux Champs-Elysées, les tentatives à Marseille démontrent que la présidentielle française est devenue la cible privilégiée des terroristes.

Une centaine de jeunes bénévoles d’En Marche s’occupent de la festivité qui, ils en sont certains, marquera ce soir « l’excellent score » de leur champion. Un groupe de rock fait déjà rage en déchaînant des flots impétueux de décibels. En outre, des escouades de vigiles privés contrôlent les entrées et les sorties ainsi que l’intérieur du Palais. Les forces de police et d’armée gardent les abords.

Dimanche matin, la température est encore montée d’un cran près de la permanence de Marine Le Pen à Hénin-Beaumont dans le Nord de la France. Une douzaine de militantes du groupe Femen ont manifesté, comme à leur habitude, seins nus. Certaines d’entre elles portaient des masques de la candidate du Front national, d’autres de Vladimir Poutine, afin de rappeler les liens qui ont été tissés entre le président russe et Marine Le Pen. La police est intervenue rapidement pour plaquer au sol les Femen et les emmener manu militari au commissariat.

En début d’après-midi, une dépêche AFP a circulé dans la salle de presse du QG de Macron. L’un des photographes qui opérait au moment de l’arrestation des Femen à Hénin-Beaumont a été violemment interpellé par des policiers. Sur Facebook, ce photo-reporter, Jacob Khrist de l’agence Hans-Lucas, a dénoncé cette interpellation.

 Etre « helpers » chez Macron

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Gabrielle, 24 ans, "helper" au mouvement En Marche d'Emmanuel Macron (JNC)

« Helpers » c’est ainsi que l’on nomme les militants bénévoles chez Macron. « Militants », ça sent un peu la sueur. « Bénévoles », ça fait paroisse Sainte-Catherine. Pas le genre du mouvement En Marche. En revanche, « helpers » ça fait branché sur les réseaux sociaux. Et la branchitude technologisée, c’est nettement leur genre de beauté, aux « helpers ».

Ils sont 120 pour s’occuper de la Fête à la Porte de Versailles. Gabrielle, 24 ans est l’une d’entre de ces jeunes bien représentatives de la Macronsphère. Elle vient de décrocher un job dans les institutions internationales. Dans le mouvement En Marche, elle s’occupe de l’accueil des journalistes. 1100 sont accrédités au quartier-général d’Emmanuel Macron, dont 600 étrangers. A-t-elle milité avant d’adhérer à EM ? « Pas vraiment. J’avais pris la carte du Parti socialiste après les attentats du Bataclan le 13 novembre 2016 mais dès qu’Emmanuel Macron s’est porté candidat, j’ai aussitôt quitté le PS pour rejoindre En Marche ». Et pourquoi ? « Je partage sa vision d’un clivage gauche-droite complètement dépassé aujourd’hui mais qui continue à bloquer la politique. Pour moi, il incarne cette autre politique à laquelle les jeunes aspirent. Une politique à la fois plus concrète et enthousiasmante. Pour la première fois, la coalition des énergies positives peut naître en France. »

Bon, mais En Marche ­– qui porte les mêmes initiales qu’Emmanuel Macron – n’est créé que pour favoriser une personnalité qui se présente en homme providentiel. Cet aspect « gourou » ne gêne-t-il pas Gabrielle ?

« Il n’y a ni homme providentiel ni gourou à En Marche. Le programme a été établi sur la base des 3000 ateliers organisés par la base du mouvement dans les groupes locaux qui sont bien structurés et organisés démocratiquement. EM, ce n’est pas juste un homme, c’est 250 000 adhérents bien décidés à faire entendre leur voix. »

La voix de leur maître ? Persiffleront les méchantes langues.

 

[1] Ces articles ont paru dimanche 23 et lundi 24 de façon éparse dans les éditions Ouèbe et papier de la Tribune de Genève, de 24 Heures et du Soir de Bruxelles.

14:33 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : macron, présidentielle2017 | |  Facebook | | |

21/04/2017

Présidentielles: double naufrage d’un monde

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Jadis, les Etats-Unis et la France allumaient les réverbères du monde. Ces deux pays développaient des discours qui s’adressaient à tous les humains dans le but de les libérer. Aujourd’hui, leur universalisme a sombré dans l’indécence ordinaire. Triste constat né de deux campagnes présidentielles plus viles l’une que l’autre.

Bien sûr, les accusations d’hypocrisie n’ont cessé d’accabler au fil de siècles l’Amérique et la France. Après tout, le cynisme tranquille et hautain de la politique anglaise avait le mérite de ne pas révéler d’écart entre leçons de morale et exemples d’immoralité. L’Empire britannique ne se posait pas en champion de la liberté des peuples et se contentait de prélever leurs richesses. Alors que la France républicaine exerçait sa prédation coloniale en brandissant le drapeau des droits de l’homme ; alors que les Etats-Unis exploitait la planète en diffusant du rêve américain jusque dans les contrées les plus reculées.

Rêve, le mot est lâché. Les Etats-Unis et la France, mieux qui quiconque, ont su donner à leur pouvoir un récit propre à enthousiasmer les foules, bien au-delà des frontières. Ce récit a pour source les révolutions française et américaine, deux bouleversements majeurs dans l’Histoire de l’Humanité et dont les effets se sont fait sentir beaucoup plus longtemps que ceux de la révolution soviétique.

Le bonheur, clé des songes américains

Avec la révolution américaine, pour la première fois, des citoyens se sont érigés en république pour bouter le roi le plus puissant du globe hors de leur sol. Imagine-t-on l’onde de choc qui avait saisi les peuples enténébrés de rois lorsque cette formule de la Déclaration d’Indépendance fut prononcée le 4 juillet 1776 à Boston ?

Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur.  

La recherche du bonheur… Les Etats-Unis en ont fait leur clef des songes. Des millions d’humains ont bravé vents, marées et contrôles douaniers à Ellis Island pour tenter de trouver une serrure à cette clé. Pays de toutes les inégalités, de toutes les discriminations, les Etats-Unis n’en ont pas moins traduit en droits démocratiques ces aspirations au bonheur venues de tous les horizons.

L’abolition des privilèges… La France en a fait sa raison d’être. Dans la nuit du 4 août 1789, l’Assemblée constituante mettait fin à l’inégalité due à la naissance :

 L'Assemblée nationale, considérant que le premier et le plus sacré de ses devoirs est de faire céder les intérêts particuliers et personnels à l'intérêt général ; Que les impôts seraient beaucoup moins onéreux pour les peuples, s'ils étaient répartis également sur tous les citoyens, en raison de leurs facultés ; Que la justice exige que cette exacte proportion soit observée ; Arrête que les corps, villes, communautés et individus qui ont joui jusqu'à présent de privilèges particuliers, d'exemptions personnelles, supporteront à l'avenir tous les subsides, toutes les charges publiques, sans aucune distinction, soit pour la quotité des impositions, soit pour la forme de leurs perceptions (…)

En une nuit, une structure pluriséculaire s’effondrait. La France trahira ses promesses, bien sûr, comme les Etats-Unis. Mais sans ces deux lumières à éclipses, le monde serait encore dans l’errance.

Et il n’est pas interdit de rappeler qu’un Genevois a tenu le rôle capital d’inspirateur pour ces deux révolutions : Jean-Jacques Rousseau. Un philosophe d’expression française mais né juste hors de France, élevé dans le protestantisme comme la jeune Amérique. Idéal trait d’union, tracé par le promeneur solidaire.

La marque d’une agonie

Qu’on le veuille ou non, qu’on s’en glorifie ou qu’on s’en lamente, la France et les Etats-Unis ne seront jamais des pays comme les autres. Une campagne électorale en Amérique, et même dans l’Hexagone, sera particulièrement suivie par les médias internationaux, plus que pour d’autres grandes nations démocratiques.

Dès lors, le niveau pathétique – à tous points de vue – des campagnes présidentielles américaine et française illustre plus qu’un simple malaise passager. Jamais nous n’avons assisté, dans les deux cas, à un tel déferlement de mensonges grossiers, aussitôt démentis, aussitôt réitérés, de cynisme abrutissants, d’arguments pour marketing de papier hygiénique.

Si les médiacrates et les politiciens sont tombés aussi bas, ce n’est pas uniquement en raison de la faillite de ces corporations, cela démontre surtout que le modèle universaliste porté par les deux nations est à l’agonie. L’hypercapitalisme mondialisé règne désormais. Plus besoin de nous faire rêver à un monde meilleur, ça nous empêche de consommer. Bonne nuit.

Jean-Noël Cuénod

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18:55 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : présidentielles2017, france, etats-unis | |  Facebook | | |

19/04/2017

Dieu, dernière prise d’otage de la présidentielle

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« Mais fichez-nous la paix avec la religion ! » Mon Dieu qu’elle a fait du bien, cette réplique de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, lors du dernier débat télévisé… Elle a fait du bien à tous et même aux chrétiens. Peut-être, surtout aux chrétiens dont certains se disent qu’il y a des coups de pied aux cultes qui se perdent dans cette campagne présidentielle (Dessin de Bernard Thomas-Roudeix).

Et fichez donc la paix aux religions ! Candidats en mal d’encensoir, cessez d’instrumentaliser ce qui fait le son intime des croyants : leur foi. Sa légèreté résiste au doute, mais elle est blessée par vos grossières manipulations.

Le plus Tartuffe de tous reste François Fillon. Porté par les cathos militants de Sens Commun et de la Manif contre le mariage gay depuis l’été dernier, l’ancien premier ministre de Sarkozy multiplie génuflexions et papelardises pour se rabibocher avec son électorat catholique. Lors de la primaire à droite, ces électeurs l’avaient largement soutenu ; ils ont été douchés par les casseroles du candidat plus remplies d’eau froide que bénite. Jésus comme agent du repentir électoral. Le Christ comme rédempteur de la cause fillonesque. En attendant la résurrection dans les urnes.

Marine Le Pen n’est guère en reste. Elle se dit « extrêmement croyante » mais « fâchée avec l’Eglise ». Il est vrai qu’avec un pape qui plaide en faveur des réfugiés, elle est plutôt mal barrée. « Dieu avec moi mais pas avec les métèques. » En revanche, pour les crèches dans les mairies, la voilà partante. La laïcité ? C’est pour les musulmans. Uniquement. Pas de voile dans les bâtiments publics. Mais dis donc, la Vierge Marie, ne porte-t-elle pas le voile, elle aussi ? Alors qu’est-ce qu’elle fait dans une mairie ? La laïcité façon Le Pen, c’est sacrément dur à suivre…

Le christianisme qui s’adresse à tous les humains se mue ainsi en religion identitaire, ce qui est la pire des trahisons pour l’esprit du Nouveau Testament : « Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ » (Saint-Paul, Galates III ; 28).

Cette dérive vient de loin. Sa source est à chercher dans cet étrange catholicisme antichrétien développé par Charles Maurras. On devrait plutôt appeler cette pensée « romanisme antichrétien », dans la mesure où l’étymologie grecque du mot « catholique » renvoie à la notion d’universel. Or, rien n’est moins universel que cette idéologie qui continue à nourrir les discours de la droite conservatrice et l’extrême-droite françaises. C’est la poursuite de la Rome antique sous les pompes de l’Eglise dite « catholique » que veut illustrer Charles Maurras, quitte à vouer aux gémonies ces « métèques » d’évangélistes, comme le démontre cet extrait de la préface de son Chemin de Paradis :

D’intelligentes destinées ont fait que les peuples policés du sud de l’Europe n’ont guère connu ces turbulentes écritures orientales que tronquées, refondues, transposées par l’Église dans la merveille du Missel et de tout le Bréviaire ; ce fut un des honneurs philosophiques de l’Église, comme aussi d’avoir mis aux versets du Magnificat une musique qui en atténue le venin. Je me tiens à ce coutumier, n’ayant rien de plus cher, après les images d’Athènes, que les pompes rigoureuses du Moyen-Âge, la servitude de ses ordres religieux, ses chevaliers, ses belles confréries d’ouvriers et d’artistes si bien organisées contre les humeurs d’un chacun, pour le salut du monde et le règne de la beauté.  Ces deux biens sont en grand péril depuis trois ou quatre cents ans, et voici qu’on invoque au secours du désordre le bizarre Jésus romantique et saint-simonien de mil huit cent quarante. Je connais peu ce personnage et je ne l’aime pas. Je ne connais d’autre Jésus que celui de notre tradition catholique, "le souverain Jupiter qui fut sur terre pour nous crucifié". Je ne quitterai pas ce cortège savant des Pères, des Conciles, des Papes et de tous les grands hommes de l’élite moderne pour me fier aux évangiles de quatre juifs obscurs...

Charles Maurras fut un antisémite virulent. Et rien dans les discours de François Fillon et de Marine Le Pen ne peut être assimilé à de l’antisémitisme. Mais le fond de la pensée subsiste, même si les mots « juifs », « israélites », « antisémitisme » ont été gommés. Il s’agit d’ôter tout contenu révolutionnaire et humaniste aux Evangiles, toutes références à l’universel pour réduire le christianisme à un vecteur identitaire. Oublié le souffle divin sur l’Univers. L’Eternel est ainsi rabaissé à l’état de totem pour une tribu particulière. Et vraiment, je n’ai pas envie d’en faire partie, de cette tribu.

Jean-Noël Cuénod 

VIDEO : On se refait un petit coup de Mélenchon-Le Pen

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15/04/2017

8 BÉATITUDES pour PÂQUES 17 

Christ,lumière,mort,vie

Que vous possédiez ou non la foi, ne passez pas à côté de ce voyage, celui de Jésus le Christ ; c’est du vôtre qu’il s’agit. Injustice, injure, torture, trahison, abandon, angoisse, indifférence, mépris, mort… Autant d’étapes franchies par le Fils de l’Homme. Laissez dans l'ornière les églises et leurs dérives. Que vous guide le nombre 8.

A lire ci-dessous et/ou à ouïr ce fichier audio du poème dit par l'auteur

 
podcast

Et danse le Christ danse danse

Dense est la pluie sur nos cendres

Sombre haleine exhalée du sol

Soleil de sel chauffant l’humus

Humide des vieilles colères

Choléra serpent des ruines

Runes griffées sur les pierres

Pire menace à l’horizon

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est la moiteur de la chair

Parchemin où la peur s’écrit

Cri surgit du cœur de la gorge

Forge des paroles de fer

Fertilité du champ des morts

« Morts ! Laissez les morts s’enterrer »

Terre Terre voici la vie !

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est la vie au sein des morts

Meurt et revit dans le souffle

Souffre en creusant ton souterrain

Sous tes reins palpite le monde

Monde monstre qui fouille

Farfouille dans les coffres forts

L’or pour le transformer en clous

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est la neuvième heure

Heurs malheurs bonheurs dans le neuf

Neuf où tout sera consommé

Consumé, ce présent vieux

Plus vieux que tous les passés

Trépassés aux mémoires vives

Rive où le futur n’a nul port

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est le noyau du ciel

Scellé dans le centre du sol

Soleil noir des nuits sanguines

Sang même sang qui s’écoulait

Coulait de tes mains déjà mortes

Mordues par tous les clous du monde

Onde du sang ciel et sol

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est le son au fond des âges

Sagesse sans fin ni lieu

Lien qui libère et relie

Relit les signes de ta main

Maintient cap de Bonne-Espérance

Errance pour mieux veiller

Réveiller la voix la voie

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est le pain de nos sueurs

Sœurs d’eau de sel à fleur de peau

Pauvre et léger, le fils de l’Homme

Comme un parfum d’herbe brûlée

Braise en gerbe sur nos forêts

Furets porteurs de feu d’enfance

En tous sens perdus retrouvés

 

Et danse le Christ danse danse

Dense est le vin notre partage

Sage rage de ton Judas

Justice soit rendue au traître

Maître qui a rendu possible

L’impossible divinité

De l’humanité en dérive

Rêve désormais éveillé.

 

Jean-Noël Cuénod

15:53 Publié dans Poésie L'Or du temps | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : christ, mort, vie, humanité | |  Facebook | | |

07/04/2017

Après la Syrie, l’Ukraine ?

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Trump avait promis de désengager les Etats-Unis au Proche-Orient et en Europe. C’est l’inverse qu’il est en train de faire, en frappant la base syrienne de Shayrat. C’est de cette base que Bachar al-Assad a lancé l’attaque aérienne aux gaz sarin contre son propre peuple, dans la petite ville de Khan Cheikhoun. Poutine est placé au pied du mur : protestation diplomatique ou extension de la guerre ?

Sur le plan intérieur, l’opération aérienne du président américain atteint tous ses objectifs. Il relègue son prédécesseur au rang d’acteur pusillanime. Obama avait tracé sa fameuse ligne rouge en menaçant le tyran syrien d’intervenir militairement au cas où il utiliserait des armes chimiques contre son peuple. Ce fut le cas en août 2013 lorsque Bachar al-Assad a déclenché les armes chimiques dans la banlieue de Damas. Or, Barak Obama avait renoncé à riposter, laissant ainsi champ libre au dictateur syrien et à ses mentors russes, iraniens et libanais (du Hezbollah). Trump lui, sans ligne rouge, a sèchement répliqué. Alors qu’il vient d’accumuler une série d’échecs qui menaçait sa propre majorité au Congrès, il contraint les élus républicains à faire bloc derrière lui et même les démocrates à le soutenir, au moins à propos de cette frappe aérienne. C’est son premier succès en tant que président des Etats-Unis.

Sur le plan militaire et diplomatique, cela risque d’être plus compliqué. En employant le gaz sarin contre la population civile, Bachar al-Assad a voulu tester Trump. D’autant plus que le président américain avait multiplié les signes de désengagement en Syrie. Pourquoi un tel test ? Il relève, sans doute, de la politique du pire que le tyran a toujours suivie pour se maintenir au pouvoir. Dans cette optique, il faut intensifier la guerre, quitte à provoquer un affrontement direct entre les divers protagonistes. Tant que la guerre sévit, le régime syrien persiste.

Sur ce point, Bachar a gagné un point : la Russie a suspendu son accord d’octobre 2015 avec les Etats-Unis sur les échanges d’informations entre forces aériennes en opération dans le ciel syrien. Dès lors, faute de cet échange des plans de vol, un avion russe risque d’abattre un appareil américain et vice-versa, avec tous les risques d’escalade foudroyante que cela suppose.

 Il est difficile de concevoir que Poutine – qui soutient le régime syrien à bout de bras – n’était pas au courant de l’attaque au gaz sarin. Dès lors, la Russie a dû se préparer à la riposte américaine. Poutine ayant mis son point d’honneur à rétablir la puissance militaire russe, on le voit mal faire profil bas au premier coup de semonce américain. Outre le renforcement de sa présence militaire en Syrie, Moscou peut aussi viser un autre théâtre d’affrontement avec l’Occident : l’Ukraine. Si Poutine durcit ses opérations dans ce pays, que fera l’imprévisible Trump ? Il est douteux que les généraux américains qui surveillent de très près leur président accepte qu’il abandonne l’Europe en laissant la Russie avancer ses pions en Ukraine.

Le nouveau président américain jugeait « obsolète » l’OTAN. Elle semble plus que jamais d’actualité.

Jean-Noël Cuénod

19:35 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : syrie, ukraine, poutine, trump | |  Facebook | | |

06/04/2017

Afrique(s): Tchicaya U Tam’si, le poète du corps-monde

Afrique(s). Avec ce pluriel bien singulier, le Printemps des Poètes 2017 – qui s’est terminé le 19 mars à Paris – a fait d’une pierre multiples coups. Il a mis en lumière les poésies africaines qui nourrissent de sève lumineuse le verbe de la Francité, notion qui déborde largement de l’Hexagone. La mentalité coloniale encrassant encore bien des discours, ce continent est trop souvent perçu comme un seul bloc que l’on peut déplacer ici ou là au gré de ses préjugés. De triste mémoire, le sarkozien Discours de Dakar fut l’illustration de cette arrogance paradant sur la bourrique de l’ignorance. Or, les Afriques foisonnent, fourmillent, irriguent le monde de tous leurs sangs multicolores.

Ce Printemps des Poètes a rendu un hommage particulier aux deux grandes figures des poésies africaines, Léopold Sédar Senghor et Tchicaya U Tam’si. Si l’un est resté célèbre, l’autre est aujourd’hui oublié en Europe. Il était donc temps de remettre au soleil les textes de ce poète du corps-monde.

De son prénom officiel Gérald-Félix, Tchicaya est né en 1931 à Mpili dans le Congo alors français. Son père, Jean-Félix est un homme politique de premier plan, instituteur et sous-officier de la France Libre durant la Seconde Guerre mondiale. Elu député à l’Assemblée constituante en 1945, le père du poète restera membre du parlement français jusqu’en 1958.

 Un père impressionnant mais très encombrant qui arrache son fils de la chaleur maternelle pour l’envoyer « se faire éduquer » en métropole. Il sera magistrat et tiendra un rôle éminent dans le Congo indépendant qui se dessine. Mais Gérald-Félix ne l’entend pas de cette oreille. Ni d’une autre d’ailleurs… Il quitte le lycée à 17 ans, juste avant de passer son bac, pour vivre de poésie et survivre de petits métiers en France. L’exemple de Rimbaud souffle partout et frappe quiconque à une âme pour le suivre.

De cette enfance contrariée, mais solidement instruite, Tchicaya fils restera marqué par une autre épreuve : une malformation du pied gauche qui l’a fait souffrir, l’empêchant de partager les jeux de ses copains.

La petite feuille qui parle pour son Afrique

Son premier recueil Le Mauvais sang paraît en 1955 aux Editions Caractères à Paris et sera salué par Léopold Sédar Senghor. En 1957, le jeune poète prend pour nom Tchicaya U Tam’si (qui signifie en langue bantoue « petite feuille qui parle pour son pays. ») et retourne dans son pays d’origine qui vit, comme ses voisins, les convulsions des indépendances. Il sera la plume de Patrice Lumumba, le leader des indépendantistes du Congo ex-Belge. Après l’assassinat de Lumumba dans d’horribles conditions, Tchicaya U Tam’si regagne la France et occupera plusieurs postes au siège parisien de l’UNESCO. Il peut ainsi vivre et écrire en toute indépendance, non sans éprouver cette déchirure dont souffrent tant d’auteurs africains : ils chantent leurs pays mais c’est en Europe que se trouvent la plupart de leurs lecteurs. Le 22 avril 1988, Tchicaya U Tam’si meurt à 56 ans, à Bazancourt, dans l’Oise, bien loin de ses terres.

En novembre dernier, L’Harmattan a pris l’excellente initiative de rééditer en un seul volume, trois œuvres poétiques majeures : Le Mauvais sang, Feu de Brousse et A Triche-cœur.

Dans son premier recueil (Le Mauvais sang), Tchicaya U Tam’si reste encore dans le jardin des rimes classiques françaises mais avec des ruptures dans la métrique. Il y pousse d’étranges lianes dans ce jardin, des lianes au sève de sang, de mauvais sang :

Pousse ta chanson – Mauvais sang – comment vivre

l’ordure à fleur de l’âme, être à chair de regret

l’atrocité du sang fleur d’étoile, nargué

Des serpents dans la nuit sifflaient comme des cuivres.

 

Dans ce recueil écrit en métropole, la pluie intervient souvent, comme des larmes venues du froid et qui coulent sur un pays maternel, solaire et lointain. Une pluie qui fait ce bruit de gouttes d’eau sur une plaque chaude :

Seul j’écoute, je doute, il pleut et c’est certain

Comme seul l’oiseau au plus fort des tragédies,

je chante pour n’être pas vaincu à la fin.

 

Le poète chante dru. C’est le vrai, dans toutes ses dimensions, qu’il étreint. Le cœur est aussi un viscère, non ? Dans ce quatrain, Tchicaya se rappelle aussi son infirmité à la jambe gauche :

Ils ne conviendront pas qu’enfant, j’eus les boyaux

durs comme fer et la jambe raide et clopant

j’allais terrible et noir et fièvre dans le vent

L’esprit, un roc, m’y faisaient entrevoir une eau.

Afrique à bras le corps

Avec Feu de Brousse et A Triche-cœur, le poète saute par-dessus la barrière du jardin et s’ébroue dans sa brousse. La poésie prend ses Afriques à bras le corps :

j’écume je meurs fleuve sans lames

qui me venge des poissons apathiques

ô mes fleuves

je vous rends l’eau salée

de mes pores.

 

La nuit africaine est une veine qui bat à sa tempe, comme un signe que donnerait le corps, un signe qui montre que tout est possible :

venez ce soir

ma tête est parfumée

ma sueur c’est de la bonne résine

venez ce soir allumez vos lampes

 

la nuit viendra,

mon âme est prête toute.

 

Lorsque les lampes font comme des étoiles terrestres, on se met à contempler ses paumes pour y déceler des pistes dans la jungle personnelle :

où mènent-elles

toutes ces lignes dans ma main ?

 

Et le dans Feu de Brousse, le mauvais sang revient :

j’ai donc eu mon mauvais sang.

 

Mais il vient d’où, ce mauvais sang ? De l’enfance à l’ombre d’un père soleil qui trace votre destin sans rien vous demander ? De cette mère dont vous avez été arraché à la chaleur pour être jeté dans le froid de la métropole ? De cette jambe qui fait souffrir ? De ces Afriques trahies par tous et même par les siens ? Des Afriques dévorées à laides dents (A Triche-Cœur) :

un charnier ouvre un festin

où l’on mange ses viscères d’abord

puis ses bras puis sa mémoire (…)

 

où l’on y boit la lente chanson du rossignol.

 

Le poète est l’arbre et le sanglier, le ciel et la fange, la rose et son fumier :

par l’épée ta moisson

sera sans ivraie rêve

ô sanglier mon cœur

 

il y avait le ciel bleu

il était dans ma bauge

 

il a culbuté l’arbre

que j’étais dans le vent.

Poète révolutionnaire authentique

 Engagé en faveur de l’indépendance du Congo, des Congos plutôt, et de toutes les Afriques, le poète n’a pas mis en vers ses programmes politiques, suivant en cela l’exemple de René Char – résistant et poète mais pas poète et propagandiste – avec lequel Tchicaya U Tam’si a souvent été comparé.

Chez Tchicaya, le corps ne fait pas partie de la nature ; il est la nature. Abolie, cette occidentale hiérarchie de supermarché qui divise en catégories distinctes les éléments de la nature et place l’Homme (et un cran au-dessous, la Femme) comme un dieu séparé d’une nature qu’il n’a même pas créée mais qu’il soumet à son profit, en aveugle avide !

En explosant cette hiérarchie, en abattant les murs, en plaçant l’humain dans l’unité qui est sa véritable nature, dans tous les sens du terme, Tchicaya U Tam’si prouve qu’il est un poète révolutionnaire. Authentiquement révolutionnaire, contrairement à ceux qui, se prétendant tels, ne font que proclamer des slogans aussitôt oubliés. En cela, Tchicaya U Tam’si rejoint un autre poète révolutionnaire, Benjamin Péret, l’inconnu le plus célèbre du surréalisme.

Tchicaya U Tam’si. Son nom fait encore vibrer toutes nos savanes.

 Jean-Noël Cuénod

 (Cet article a été également publié par AGORA FRANCOPHONE http://www.agora-francophone.org) 

ESPACE VIDEO 

Poème dit par l'auteur

Bibliographie

 

Gallimard est en train de publier ses œuvres complètes (collections «Continents noirs»). Pour le moment deux volumes sont sortis :

 

Tome 1 – J’étais nu pour le premier baiser de ma mère.

Tome 2 – La Trilogie romanesque ( Les Cancrelats, Les Méduses, Les Phalènes)

 

L’Harmattan- Littérature a publié dans sa collection « Poètes des cinq continents » en un volume les trois recueils Le Mauvais sang, Feu de Brousse et A Triche-cœur.

 

Tchicaya est aussi auteur de théâtre :

  • Le Zulu suivi de Vwène Le Fondateur, Nubia, 1977.
  • Le Destin glorieux du maréchal Nnikon Nniku, prince qu'on sort, Présence africaine,1979.
  • Le Bal de N'dinga, éditions L'Atelier imaginaire/Éditions L'Âge d'Homme : Tarbes,1987.

 

A recommander la lecture de Tchicaya U Tam’si, le viol de la lune. Vie et œuvre d’un maudit, biographie rédigée par Boniface Mongo-Mboussa. Editions Vents d’ailleurs.

 

 

 

 

 

18:13 Publié dans Poésie L'Or du temps | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : poésie, afrique | |  Facebook | | |

05/04/2017

Marine Le Pen passe une mauvaise nuit

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Le débat politique français se joue à 11 et à la fin, c’est Mélenchon qui gagne, comme ne l’avait pas tout à fait dit sous cette forme l’attaquant anglais Gary Lineker à propos du foot. L’Insoumis numéro 1 sait jouer sur tous les registres : anguleux lors du premier débat avec les cinq favoris, plus rond dans le second avec l’ensemble des candidats. En revanche, Marine Le Pen a passé une très mauvaise nuit, de mardi à mercredi, lors du marathon politique organisé sur la TNT (Selon le dessinateur Acé, elle est nettement plus à l'aise au Kremlin).

Après deux débats de formes très différentes, sa faiblesse apparaît criante. Dans cet exercice, elle s’est montrée beaucoup moins redoutable que son père. Sur le fond, son argumentation est d’une pauvreté affligeante et réduit tout à son obsession des frontières. Sur la forme, elle a reçu des gifles retentissantes de la part de Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron, sans être capable de leur apporter une réplique cinglante. Nous n’avons vu qu’une harengère recourant à la hargne faute d’esprit.

Quant à Philippe Poutou, trotskyste tendance Marcel, il lui a porté une estocade qui fera mal à la Blonde Nationale pendant longtemps : « Pour nous, quand nous sommes convoqués, il n’y a pas d’immunité ouvrière», rappelant qu’elle avait excipé de son statut politique pour ne pas répondre à la convocation de la police qui voulait l’interroger sur les emplois fictifs du Front national. Se faire ainsi moucher par un authentique ouvrier lorsqu’on se prétend reine des prolos, ça la fout mal !

Marine Le Pen contre Philippe Poutou


Cette « immunité ouvrière » risque fort d’être la formule qui restera de cette campagne présidentielle comme le « pédalo » attribué par Jean-Luc Mélenchon à François Hollande en 2012 ou « l’homme du passif » collé par François Mitterrand à Valéry Giscard d’Estaing en 1981 ou le « vous n’avez pas le monopole du cœur » de 1974, avec les mêmes protagonistes mais en sens inverse.

L’autre souci de Marine Le Pen a été causé par les deux candidats antieuropéens de seconde division médiatique (ceux que les médias nomment « petits candidats ») : Nicolas Dupont-Aignan et François Asselineau. Certes, le premier chasse surtout sur les terres cathos-loden de François Fillon, comme l’a d’ailleurs prouvé la prise de bec entre les deux hommes. Mais son europhobie pour quartiers chics peut drainer quelques suffrages de déçus de Fillon qui auraient pu être tentés de voter Marine en se pinçant le nez. Quant au second, Asselineau, il se présente comme « l’homme du Frexit » et offre l’image de l’europhobie tranquille. Avec son allure de notaire de province sortant des mains d’un coiffeur pressé, il prône un Frexit pépère mais déterminé, alors que Marine Le Pen paraît hésitante quant à la sortie de l’euro et de l’Union (elle s’en remet au référendum). De plus, contrairement à elle, Asselineau connaît ses dossiers.

Les sondages le donnent à… 0% d’intention de votes. Toutefois, me déplaçant souvent en France, j’ai aperçu de nombreuses affiches « Asselineau » à Paris et sa banlieue, Lille, Angoulême, Annemasse, Marseille. Il ne manque donc pas de petites mains militantes, malgré la sonorité un peu ringarde du nom de son parti, l’UPR (Union populaire républicaine) qui semble sorti tout droit d’un Musée du Gaullisme. Sa prestation face à la candidate frontiste peut ôter à celle-ci quelques voix europhobes.

Cela dit, de tous les candidats, Marine Le Pen est celle qui dispose du socle électoral le plus solide. Ceux qui disent voter Le Pen affirment être sûrs de leur choix. Qu’elle soit bonne ou mauvaise, mise en examen ou non n’a, pour eux guère d’importance. Ils ont le vote fanatique. C’est peut-être suffisant pour parvenir au second tour, mais cela ne l’est pas pour gagner. Dès lors, le Front national version Marine continuera à n’être qu’un parti de premier tour si elle ne réussit pas à sortir de sa cage électorale.

Elle est parvenue à ce point où la grande gueule ne suffit plus pour décrocher les plus hautes fonctions. Il faut aussi un gros cerveau.

Jean-Noël Cuénod

20:23 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (9) | |  Facebook | | |