19/09/2016

Vers la fin de la presse romande?

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La politique managériale groupe de presse zurichois Tamedia menace l’existence des deux principaux quotidiens romandsla Tribune de Genève et 24 Heures (Lausanne).

Propriétaire de ces deux journaux, le groupe Tamedia soumet, depuis des années, ses rédactions à de régulières coupes claires. Les journalistes se sont donc efforcés, au fil des ans, de « faire mieux avec moins », le slogan préféré des Grands Nyaquas des bords de la Limmat. Mais là, trop c’est trop.

Tamedia exige désormais que chaque titre de son groupe soit rentable. Seulement voilà, naguère les titres en question disposaient des importants revenus générés par les petites annonces. Or, aujourd’hui, ce secteur rentable, notamment sur internet, est devenu une entité autonome, privant ainsi les journaux d’une partie de leurs ressources. Et en plus, Tamedia taille sans cesse dans les budgets rédactionnels, alors que les journalistes fournissent les éditions « papier » et numériques.

En d’autres termes, Tamedia se trouve dans la posture du directeur sportif qui exige de son champion qu’il gagne le Tour de France en roulant avec un vélo sans dérailleur.

Selon le syndicat suisse de la communication Syndicom « le print (édition papier) reste très rentable pour le groupe, avec des marges de 14 à 19% » et « il a permis le décollage du digital (internet)». Mais tout à sa logique de goinfre financier, Tamedia veut encore plus de rentabilité. C’est la politique managériale du « marche ou crève » qui va se traduire, selon les Sociétés des rédacteurs concernées, par « une baisse des charges en 2017 qui pourrait atteindre deux millions de francs (1,8 million d’euros) pour chacun des titres. Même si l’ampleur exacte des coupes exigées ne sera révélée qu’à la fin du mois de septembre par Tamedia, l’ordre de grandeur de l’effort demandé fait craindre de nombreux licenciements. »

« Marche ou crève » ? Ce sera plutôt « crève », dans la mesure où en supprimant des postes dans des rédactions déjà exsangues, la Tribune de Genève et 24 Heures ne pourront plus assurer leurs tâches.

Dans notre pays, les « grands régionaux » tiennent une place particulière. Ils couvrent tant l’actualité du quartier que celle du monde, sans oublier le sport, la culture et les pages « opinions ». Ces journaux généralistes sont les fédérateurs de leur région. Ils en assurent la cohérence sociale, le débat citoyen et la mémoire collective. Leur porter atteinte, c’est vider la démocratie de sa substance.

Les sociétés de rédacteurs des deux quotidiens lémaniques font actuellement circuler une pétition qui sera envoyée au Groupe Tamedia. Pour sauver vos journaux et votre patrimoine, signez-la en cliquant ici ! Merci !

Mais il ne sert à rien de vitupérer les gnomes de Zurich. Cette triste situation des médias romands, nous le devons à nous-mêmes. Ce sont les décideurs Genevois et Vaudois qui ont laissé les deux « Julies » tomber dans les mains du groupe Tamedia. Les fonds ne sont pas une denrée rare dans l’Arc lémanique ; nous aurions pu trouver les finances nécessaires pour les maintenir dans leur bassin naturel. Mais il nous a manqué l’essentiel, à savoir de véritables patrons de presse.

Il faudra pourtant bien réagir et recréer un pôle d’information qui nous soit propre, si l’on veut éviter que le tissu social s’étiole dans nos régions. C’est le moment de se réveiller. Le dernier moment.

Jean-Noël Cuénod

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15/09/2016

Burkini, ordre public et ordre moral

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Un sujet anecdotique soulève parfois des questions qui le dépasse de nombreuses coudées. Ou plutôt de plusieurs brasses puisqu’il s’agit du burkini. Cette polémique aussi estivale que balnéaire pose la question de l’ordre public, de l’ordre moral et de leur périlleuse confusion (Dessin Acé).

Piqûre, non de méduse, mais de rappel : les arrêtés municipaux pris cet été en France pour interdire le port du burkini affirmaient poursuivre cet objectif : assurer la tranquillité des plages sises sur le territoire des communes concernées.

On sait que la plus haute instance administrative française, le Conseil d’Etat, a annulé ces interdictions dans la mesure où aucun trouble à l’ordre public n’avait été constaté, malgré les attentats revendiqués par l’Etat islamique à Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray. Les hauts juges administratifs ont notamment expliqué :

 En l’absence de tels risques, l’émotion et les inquiétudes résultant des attentats terroristes, et notamment de celui commis à Nice le 14 juillet dernier, ne sauraient suffire à justifier légalement la mesure d’interdiction contestée.

Le cycle infernal, interdiction-provocation-propagande

Maintenir l’ordre public de façon à pacifier les relations dans l’espace commun est l’une des principales tâches dévolues à l’Etat et à ses organes. Toutefois, cette notion d’ordre public, pour essentielle et nécessaire qu’elle soit, demeure fort délicate à manier.

Si l’Etat – ou son représentant, en l’occurrence un maire – interdit un comportement après que celui-ci a causé du trouble, il sera accusé d’avoir réagi trop tard. S’il l’interdit sans menace sérieuse de trouble, il sera reproché au maire (ou à son équivalent) de violer la liberté individuelle sans nécessité impérieuse.

Il existe aussi un autre péril : l’interdiction d’un comportement suscite des réactions de provocation ; au lieu de supprimer le comportement, son interdiction le diffuse par effet de propagande. Ainsi, de nombreuses intégristes musulmanes bravent-elles en France l’interdiction de porter le voile intégral sur les lieux publics afin de provoquer une réaction de l’Etat et se poser en victime de la répression.

Cela dit, malgré toutes les difficultés inhérentes à son application, l’Etat et ses organes ne sauraient se soustraire à leur devoir de préserver l’ordre public. Pour interdire un comportement, le risque qu’il trouble la paix entre les citoyens doit être imminent et ne peut pas reposer sur l’opinion personnelle du représentant de l’Etat ou sur de vagues soupçons. Déterminer l’imminence du danger, placer le curseur au bon endroit n’ont rien de facile. Mais qui a dit que la magistrature est une occupation pour dilettante ?

De l’ordre public à l’ordre moral

Autre dérive possible : passer de la préservation de l’ordre public à l’instauration de l’ordre moral. Si l’ordre public consiste à pacifier les relations entre humains dans l’espace commun, l’ordre moral vise à contraindre lesdits humains à adopter un ensemble de règles de comportement strictes établies par une idéologie politique et/ou religieuse. Il ne s’agit plus de cette moralité publique un peu vague qui, selon l’ancien ministre et grand juriste français Paul-Henri Teitgen, conduit simplement les individus à se conformer à « un minimum d’idées morales naturellement admises, à une époque donnée, par la majorité des individus. » Avec l’ordre moral, un groupe politique et/ou religieux cherche à imposer sa propre conception du bien et du mal.

Les détenteurs de l’autorité peuvent glisser de l’ordre public à l’ordre moral et prendre leur idéologie politique et/ou religieuse comme critère déterminant pour interdire tel ou tel comportement. Prohiber spécifiquement le port, sur la voie publique, d’une pièce de vêtement à connotation religieuse[1], c’est mettre le doigt dans un engrenage redoutable dans la mesure où le motif guidant l’interdiction relève de l’idéologie. Si l’idéologie change de couleurs, on pourrait se trouver dans le cas de figure inverse avec l’instauration du burkini obligatoire. Ou de la nudité obligatoire. Ou de l’interdiction de porter un maillot publicitaire ou à l’effigie du Che. Par crainte de l’islam, les sociétés sécularisées en viendraient à créer une sorte de police des mœurs pour faire la chasse au vêtement musulman ; elle ne serait pas si différente que cela des polices religieuses de l’Iran et de l’Arabie Saoudite.

Il ne saurait y avoir de « police de la laïcité », sorte d’arbitre des élégances laïques. La laïcité n’impose pas d’autres comportement que le respect de la liberté de conscience et la séparation entre Etat et institutions religieuses.

Cela signifie-t-il que le port de la burqa sur la voie publique, voire celui du burkini sur les plages municipales ne doivent faire l’objet d’aucune discussion, afin d’éviter de froisser les partisans du voile intégriste ? Nullement. Ne pas interdire ne signifie pas approuver. Personnellement, le port de la burqa dans l’espace commun ou, dans une moindre mesure, celui du burkini sur les plages, m’insupportent car ces accoutrements sont la marque d’une régression sur la voie vers l’égalité entre hommes et femmes. Je tiens à l’écrire, voire à le dire aux personnes concernées. Comme je suis prêt à écouter leurs arguments. En revanche, si par un hasard malencontreux, je me trouvais investi d’une autorité de l’Etat, je ne devrais pas faire de cette opinion un critère de décision.

Comme rien n’est simple en ce bas monde, vous allez me rétorquer : « En vous adressant à des porteuses de voile intégral et à leurs proches, vous risquez de provoquer une réaction violente de leur part et de créer ainsi un trouble à l’ordre public. » C’est indéniable, le risque existe. L’apprentissage de la confrontation n’est pas aisé mais ce n’est pas une raison pour l’abandonner en se repliant chacun sur nos petites communautés. L’école apprend-elle à dialoguer entre personnes d’avis opposés ? Espérons-le car il s’agit d’un savoir-faire social de première importance. Mais je laisserai aux enseignants et aux enseignés le soin de répondre.

Un élément essentiel : le contexte local

Dès lors, le seul critère valable pour une interdiction de porter un vêtement – voire de n’en pas porter du tout ! – relève de la tranquillité et de la sécurité publiques et cela dépend surtout des contextes locaux. Sur certaines plages, le burkini est perçu comme une combinaison en néoprène comme en portent les véliplanchistes et n’entraine aucun trouble. Dès lors, pourquoi l’interdire ?  Sur d’autres lieux de baignade, surtout après une série d’attentats commis au nom de l’islam, le burkini est susceptible de provoquer des violences. Dès lors, le maire doit se poser la question d’une éventuelle interdiction qui, bien entendu, reste limitée à son territoire.

Il en va d’ailleurs de même pour les nudistes. Dans certains endroits, ils côtoient des « textiles » sans que cela ne provoque de réaction. Dans d’autres, les « textiles » ne supportent pas la vue de cette nudité et montent sur leurs grands chevaux avec risques de rixes.

Enfin, si la burqa était portée par une poignée de Saoudiennes en vacances, cela n’entrainerait guère que des regards courroucés. Où serait l’atteinte à la tranquillité publique ?  En revanche, si le voile intégral se diffusait plus largement et devenait une arme provocatrice de propagande, la question du trouble à l’ordre public se poserait ipso facto.

Dans ce domaine, il serait faux de prendre une mesure générale valable partout. Tout dépend des mœurs locales et du contexte d’actualité. Un peu jésuite, cette conclusion ? Un brin de casuistique ne messied point à la laïcité !

 Jean-Noël Cuénod

 

[1] Le voile intégral (burqa ou niqab) n’est nullement une obligation prescrite par le Coran et relève d’une coutume. Cela dit, celles qui le portent ou ceux qui contraignent les femmes à le porter cherchent à diffuser un message de type religieux, sous une forme sectaire.

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09/09/2016

Non François Hollande, la démocratie ne triomphera pas toujours!

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«Je suis candidat tout en ne l’étant pas mais en l’étant quand même mais, chut, faut pas le dire». François Hollande s’est adonné, jeudi, à ce petit jeu qui ne trompe personne mais qui énerve tout le monde. Nicolas Sarkozy s’y était livré avant de se déclarer officiellement le 22 août dernier. L’actuel président et bientôt prétendant à sa succession a choisi la démocratie et le terrorisme pour thème principal de son allocution de pré-campagne.

Les commentateurs ont glosé sur les attaques de Hollande contre la droite et contre ses concurrents à gauche, sur l’inébranlable confiance en son destin qui le caractérise, bien que 88% des sondés n’en veulent – et n’en peuvent – plus (sondage Elabe pour BFMTV publié mercredi 7 septembre). Nous laisserons ces considérations politiciennes pour nous intéresser à ce qui a formé le cœur du discours présidentiel, bien illustré par cet extrait:

 «Au terme de la lutte contre le terrorisme, la démocratie triomphera. [...] La démocratie sera toujours plus forte que la barbarie qui lui a déclaré la guerre».

Illusion. Dangereuse illusion. Non, Monsieur Hollande, la démocratie ne sera pas «toujours plus forte que la barbarie», comme si la démocratie était inscrite dans l’ADN de l’humanité, comme si elle relevait d’un destin que rien ne viendrait contredire. Nul besoin de s’échiner à la défendre, la démocratie triomphera toujours, quoique l’on fasse. Reposons-nous sur nos lauriers républicains.

Cet état d’esprit montre à tel point le président français est encore aveuglé par l’image linéaire du progrès, en cours au XIXe siècle : au fur et à mesure qu’elle avance, l’humanité se libère de ses chaînes et marche d’un pas assuré vers son bonheur démocratique. Pas d’éternel retour, que de l’éternelle avancée.

Le XXe siècle, pourtant, est passé par là pour ruiner cette belle construction hugolienne avec ses chars d’assaut, ses bombes diverses et variées. Mais rien n’y fait. Comme le Ravi de la Crèche, François Hollande sourit d’un air béat à l’inaccessible étoile.

En fait, rien n’est stable dans ce monde en mouvance, ni la dictature ni la démocratie. Rien n'est jamais acquis à l'homme, ni sa force, ni sa faiblesse, ni son cœur. Et quand il croit ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix, écrivait Aragon.

Certes, la démocratie a finalement triomphé de la dictature nazie et fasciste en 1945. Il n’empêche que le totalitarisme a régné pendant 21 ans en Italie, 12 ans en Allemagne, 36 ans en Espagne, 41 ans au Portugal. Et encore, pour battre l’Allemagne d’Hitler, les Etats démocratiques ont-ils dû compter sur l’appui décisif d’une autre dictature, de nature différente, celle de Staline. Il existe de multiples exemples de démocraties qui ont sombré, au moins pendant plusieurs années, dans la dictature. L’Allemagne de Weimar disposait d’institutions exemplaires sur le plan juridique. Elle a été réduite en cendre en une nuit dans le Reichstag en feu. La France de 1940 était un modèle de démocratie parlementaire. Après l’effondrement de son armée, elle s’est réfugiée dans les bras d’un vieux tyran, Pétain. Même aux Etats-Unis, la démocratie a connu de singulières éclipses, notamment durant la ségrégation contre les Noirs, à l’époque du maccarthysme, puis au moment du Patriot Act. Et l’on pourrait multiplier les exemples.

Nous sommes victimes d’une déformation optique. Parce que les plus chanceux des Humains n’ont pas connu d’autres systèmes que celui de la démocratie, ils croient que cet état est immuable. Or, elle ne va pas de soi, la démocratie. La dictature, c’est la loi du plus mafieux : celui qui cogne le plus fort a raison. C’est simple, c’est net. La démocratie, c’est la loi de la majorité dans le respect de la minorité. C’est moins simple, c’est moins net. Cela demande des explications, du dialogue, de la négociation, des efforts. Il arrive que les peuples se fatiguent de ce qu’ils considèrent comme d’inutiles palabres ; ils sont alors prêts pour abdiquer des droits qui ne les séduisent plus et tomber dans les mains de leurs étrangleurs.

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La dictature fascine les jeunes qui ont besoin d’être entouré de cadres précis – rien n’est plus angoissant que la liberté –, de jeter leurs énergies pour un idéal qui est d’autant plus enthousiasmant qu’il met en jeu leur vie. Les derniers défenseurs du führer n’étaient autres que des gamins fanatisés de la Hitlerjugend. Et aujourd’hui, des djihadistes adolescents se font exploser pour l’Etat islamique. Il ne faut jamais sous-estimer le puissant prestige de l’esthétique dictatoriale.

La démocratie, comme le progrès, n’a rien de linéaire. L’un comme l’autre avance d’un pas, recule de deux, avance à nouveau de trois, en fait un autre de côté. Si ligne il y a, elle est brisée.  

Jean-Noël Cuénod

 

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01/09/2016

Macron, le lisse dans la vallée médiatique

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Les gros médias ont déjà élu leur président de la République. Le gagnant est… Emmanuel Macron, on l’applaudit bien fort ! Dès l’annonce de sa démission du gouvernement, l’ancien ministre de l’Economie a eu droit à un traitement qui, d’ordinaire, est réservé aux chefs d’Etat. Le 20 Heures de TF1 l’a interviewé mardi pendant 27 minutes, avec onction de pommade à la courtisane. France-Info a assuré la retransmission en direct de son discours d’adieu à Bercy. Toutes les « Unes » lui sont acquises. Les colonnes débordent. Les réseaux sociaux, les écrans de toutes tailles, les micros de tous poils succombent, les uns après les autres, à la macronite aiguë, forme nouvelle et française d’une affection ancienne et nord-américaine, la kennedyte. Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés. (Dessin d'Acé)

Pourquoi une telle démesure ? Après tout, la démission d’Emmanuel Macron n’a rien d’une surprise. Le Canard Enchaîné rapporte cette blague qui courait naguère à Bercy : « Macron démissionne ? oui, comme tous les jours ! » Ce départ ne pouvait pas intervenir en pleine loi Travail, ni après les attentats de Nice et de Saint-Etienne-du-Rouvray. Qu’il soit annoncé juste à la rentrée n’a donc fait tomber personne de l’armoire.

Fringant yearling contre vieux chevaux de retour

En soi, l’évènement ne peut expliquer une couverture aussi large. Mais voilà, avec sa tronche de premier de classe, son allure de buveur de thé vert bio, son physique de poète égaré dans un monde de brutes, sa dégaine d’énarque satiné, sa sveltesse photogénique, son sourire angélique, son appartenance à la branchitude haut-de-gamme, ce jeune plaît aux vieux et aux dames, sans défriser les jeunes.  C’est le lisse dans la vallée des médias.

 Son récit de vie est bien rôdé : l’amour pour sa prof qu’il a épousée, côté Paris-Match ; son poste d’assistant éditorial du philosophe Paul Ricœur, côté Le Monde ; sa carrière d’associé-gérant à la Banque Rothschild, côté Les Echos.  Les gros médias, fatigués de traîner encore et toujours les mêmes vieux chevaux de retour, genre Juppé, Sarkozy, Hollande, frétillent d’aise devant ce fringant yearling.

A lire le site de son mouvement En Marche (E.M. comme ses initiales, bonjour l’égo !), les idées de Macron paraissent nettement moins juvéniles. Dénonce-t-il les blocages qui empêchent la France de prendre son envol vers le plein-emploi ? Le 16 septembre 1969 à l’Assemblée nationale, l’alors premier ministre Jacques Chaban-Delmas annonçait déjà son programme de lutte contre la « société bloquée ». Depuis, façon mantra, chaque dirigeant politique promet de fabriquer les outils qui serviront à « débloquer la France » mais personne n’a encore trouvé la bonne clé à molette.

En lançant son mouvement, Macron cherche à faire remonter de la base vers le sommet – enfin son sommet ! – les solutions qui dégripperont les rouages. Tout de même, il n’est pas le premier politicien à prétendre « écouter la France » ! Une France qui, à force d’être écoutée, n’est même plus entendue.

Quelle valeur ajoutée ?

Les solutions préconisées par Emmanuel Macron relèvent du social-libéralisme le plus classique, mâtiné d’économie numérique : on concilie égalité et protection des salariés avec limitation des contraintes sociales des entreprises. Dans une première phase, libérale, on libère l’économie pour qu’elle refasse de la croissance ; dans une seconde phase, sociale-démocrate, on redistribue le produit de cette croissance vers la formation et le domaine social. A cet égard, il tient à peu près le même discours que Nathalie Kosciusko-Morizet. Entre autres. Entre beaucoup d’autres. Pour l’instant, on distingue mal la valeur ajoutée par Macron, mis à part son bel emballage.

Il n’a pas annoncé formellement sa candidature à la présidence de la République, tout en laissant entendre qu’il pourrait bien se jeter à l’eau. Il attend sans doute que se lève une vague de sondages encourageants qui le porteraient à officialiser sa participation au triathlon de l’Elysée.

Admettons que l’opinion lui soit favorable, avec quelles troupes partiraient-ils à l’assaut du pouvoir ? Avec les 60 000 internautes qui ont cliqué sur son site ? C’est un peu court, jeune homme ! Sur l’échiquier électoral, Emmanuel Macron est coincé de toute part. Ses positions économiques sont trop proches de Juppé et des centristes. Et il n’a que peu d’appuis à gauche, même sur l’aile droite du Parti socialiste, occupée par son concurrent Manuel Valls

Certes, l’ancien ministre de l’Economie peut compter sur de nombreux relais au sein des grands patrons et des dirigeants de l’économie numérique. C’est indispensable pour recevoir les fonds nécessaires à la création de sa propre structure mais insuffisant pour en faire une machine électorale rapidement opérationnelle.

Fusil à un coup

Emmanuel Macron veut briser les lignes politiques en réunissant le centre-gauche et le centre-droit qui, en France, ne sont jamais parvenus à se réunir, du moins sous la Ve République. En cela, il vise juste car c’est ce que souhaite une majorité de Français à en croire les sondages. Mais le moment présent n’est pas le plus favorable pour accomplir ce grand chambardement. Lorsque les appareils partent en campagne, ils ne peuvent changer de position et d’alliance, au risque de désorienter leurs militants et leurs électeurs. Alors, Macron parie sur le soutien massif que lui apporteraient les internautes et les couches sociales nées de la nouvelle économie, fatigués de voir toujours les mêmes têtes et séduits par l’ancien ministre, l’un des rares acteurs politiques français à comprendre en profondeur le monde numérique.

 Certes, Obama avait triomphé en 2008 en s’appuyant sur les réseaux sociaux, mais il s’y était pris longtemps à l’avance, et non pas neuf mois avant l’élection. La sphère internet est devenue une arme politique de première force. Mais il faut tout de même du temps pour transformer la virtualité numérique en réalité électorale. La fenêtre de tir d’Emmanuel Macron est donc particulièrement étroite. S’il ne parvient pas à créer, maintenant, une vague de fond en sa faveur, il lui sera bien difficile d’assurer la pérennité de son mouvement car Manuel Valls – qui, lui, se prépare pour le coup suivant, soit 2022 – aura tout loisir de se mettre en travers de sa route.

Emmanuel Macron tient dans ses mains un fusil à un coup.

Jean-Noël Cuénod

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