03/07/2016

Bonnefoy, Rocard, Wiesel : trois façons de ne pas désespérer

 

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Il y a des jours comme ça, où la mort se plaît à réunir en un seul coup de faux des Humains majuscules. Samedi, elle a fait fort, la mort, en faisant annoncer le trépas de l’homme de poésie Yves Bonnefoy (93 ans), de l’homme d’Etat Michel Rocard (86 ans) et de l’homme de témoignage Elie Wiesel (87 ans).

Point besoin d’analyser la configuration des astres pour deviner le sort panthéonique qui sera réservé à l’ancien premier ministre français : place Michel Rocard, rue Michel Rocard, Lycée Michel Rocard, Collège Michel Rocard, Ecole Michel Rocard, Université Michel Rocard, Stade Michel Rocard, Aéroport Michel Rocard, Salle polyvalente Michel Rocard. La France adore célébrer ces hommes d’Etat talentueux dont elle n’a pas eu le courage ni la clairvoyance collective de leur donner toutes les clefs du pouvoir. Jadis, Pierre Mendès-France, naguère Michel Rocard. L’un juif et l’autre protestant entraient sans doute trop en contradiction symbolique avec le vieux fond catholico-monarchique qui englue encore l’imaginaire politique de la France.

Comme pour ensevelir sous les fleurs sa mauvaise conscience, elle célèbre ces disparus qu’elle avait vilipendés de leur vivant. Hier, leur honnêteté foncière était considérée comme une tare. Aujourd’hui, la République s’en drape comme d’une toge immaculée. Elle sait faire bon usage des morts, la République.

En sept mois, Pierre Mendès-France avait réussi à faire la paix en Indochine, à préparer l’indépendance de la Tunisie et à relancer la recherche scientifique. Si les institutions de la IVe République l’avaient empêché d’exercer pendant longtemps le pouvoir, au moins, en tant que président du Conseil, disposait-il des moyens nécessaires pour l’exercer, fût-ce trop brièvement. Ce n’était pas le cas de Michel Rocard. S’il a pu diriger le gouvernement pendant trois ans (1988-1991), les institutions de la Ve République ont placé au-dessus de lui, un président-patron, François Mitterrand en l’occurrence.

Or, ce dernier – qui voyait en lui son principal rival au sein du Parti socialiste – s’est efforcé, souvent avec succès, de lui glisser des bâtons dans les roues. C’est ainsi que l’on a pu, à bon droit, parler d’un gouvernement de cohabitation entre Mitterrand et Rocard. Et même d’une cohabitation encore plus cruelle qu’entre un président appartenant à un camp et un premier ministre, à un autre. Les haines internes sont bien plus intenses que les rivalités externes. Il n’est pire ennemi qu’un camarade de cordée qui n’attend qu’un faux pas pour vous pousser dans le précipice.

Malgré le boulet Mitterrand, Michel Rocard est parvenu à réaliser plusieurs actions majeures, dont le rétablissement de la paix en Nouvelle-Calédonie. Cette paix rocardienne tient encore le coup, vingt-huit après la conclusion des accords dits de Matignon. Il a également créé le seul impôt populaire en France, la CSG (Cotisation sociale généralisée) qui permet de financer en partie la sécurité sociale de façon indolore.

Son RMI (Revenu minimum d’insertion) a été salué à sa création comme une initiative nouvelle contre la précarité. Selon Michel Rocard, il « a sauvé de l’absence de ressource près de deux millions de Français ». Mais, faute de moyens, cette allocation a été limitée à l’assistance financière, sans que son volet « insertion » soit développé. Rocard n’a pas eu le temps nécessaire pour en faire un instrument qui se situe à la hauteur de ses ambitions originelles. Le RMI est aujourd’hui remplacé par le RSA (Revenu de solidarité active).

Michel Rocard était la figure emblématique d’une gauche humaniste et réaliste qui avait fait le bilan de l’effondrement du système soviétique. Plus girondin que jacobin, il acceptait l’économie de marché tout en prônant sa régulation dans une optique sociale. Une gauche française qui, aujourd’hui, ne sait plus où elle habite.

Elie Wiesel, le témoin majeur

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Avec la disparition d’Elie Wiesel, c’est l’un des principaux témoins de la Shoah qui a rendu son dernier souffle. Plus que jamais, se pose la question de la mémoire. Bientôt, il n’y aura plus aucun survivant de ce qui constitue la plus vaste entreprise de destruction humaine. Il restera alors à lire, à relire, à transmettre au fil des générations les œuvres d’Elie Wiesel. Venant des Carpates, sa famille fait partie des quelque 150 000 Juifs roumains raflés et expédiés vers les camps d’extermination.  La mère et l’une des sœurs d’Elie sont gazées dès leur arrivée à Auschwitz. Son père Shlomo et lui-même survivent ensemble dans le camp, subissant la chaîne quotidienne des coups, de la faim et de l’humiliation. Devant l’avance de l’Armée rouge, les SS forcent les déportés à rejoindre le camp de Buchenwald au cours d’une longue marche dans la neige, hallucinante de souffrance.

Les deux hommes parviennent à Buchenwald. C’est alors qu’Elie Wiesel va vivre un drame personnel dans le drame collectif. Il assiste à la mise à mort de son père sous les coups des SS. Shlomo agonise, appelle son fils. Mais si Elie vient à ses côtés, il sera à son tour tué. Le fils verra son père mourir sans pouvoir lui tenir la main dans ses derniers moments. Elie Wiesel évoquera cet épisode dans son premier livre – écrit en yiddish et qu’il traduit en français –  La Nuit qui sera publié en France en 1958, grâce à François Mauriac.

Evacué vers la France pour y être soigné, le rescapé des camps de la mort parvient à terminer avec succès ses études de philosophie à la Sorbonne et devient journaliste. Il gagnera ensuite les Etats-Unis où il s’est installé, sans oublier la langue française.

 Il consacrera le principal de son œuvre littéraire à témoigner de la Shoah. Si ses prises de position concernant la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens a fait l’objet de polémiques, elles ne pèsent guère devant le témoignage majeur qu’il apporte à l’humanité, au-delà des aléas de l’actualité.

images-2.jpgYves Bonnefoy, Douve une et multiple        

Yves Bonnefoy a donc accompli cet acte poétique qu’il a tant évoqué : entrer dans le sein de la mort. Dans son œuvre majeure, Du mouvement et de l’immobilité de Douve, Bonnefoy – dont le nom tombe à pic – creuse le réel pour y découvrir ses lumières enfouies dans la glèbe ténébrante. Le poète a donné naissance à un personnage ou plutôt une forme, Douve. Elle est femme luttant contre le vent et devient lande de terre résineuse. Ensuite, Douve se mue en rivière souterraine, puis en falaise d’ombre. Elle peut être perçue comme un agent alchimique qui se métamorphose au fil des étapes du grand travail de transformation de la vie qui passe immanquablement par la mort. Douve est une et multiple dans un même souffle de feu.

Yves Bonnefoy a tissé des liens particuliers avec Genève. Au début des années 1970, il y avait rejoint à l’Uni, son ami très proche le professeur Jean Starobinski qui avait jeté sur l’œuvre de Bonnefoy, sa lumière à la fois douce et précise. A lire sa préface à Poèmes, paru en Poésie/Gallimard. Comme beaucoup de poète, Bonnefoy fut aussi un grand traducteur – notamment de Shakespeare, Yeats et son ami grec Georges Séféris – et un critique d’art au regard inspiré et inspirant.

A lui, le mot dernier, puisé dans Douve :

Que le verbe s’éteigne

Dans cette pièce basse où tu me rejoins

Que l’âtre du cri se resserre

Sur nos monts rougeoyants

Que le froid par ma mort se lève et prenne un sens.

 

Jean-Noël Cuénod

 

 

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Commentaires

"Michel Rocard était la figure emblématique d’une gauche humaniste"

Une figure emblématique.....

http://jssnews.com/2016/07/03/michel-rocard-est-mort-pour-lui-le-foyer-juif-etait-une-erreur-historique-israel-un-etat-racial/?utm_source=feedburner&utm_medium=email&utm_campaign=Feed%3A+JSSNews+%28JSSNews%29

Paix aux morts!? Ignorée des islamogauchistoantisémites y compris des médias, qui se sont déchaînés sur Twitter contre Elie Wiesel! Une honte!

Qu'ils reposent en paix!

Écrit par : Patoucha | 03/07/2016

Michel Rocard était un homme particulierement intelligent et un excellent politicien. Visionnaire, il faisait de l'ombre à François Mitterrand qui a su l'utiliser et le laisser se brûler, l'empêchant ainsi qu'il lui ravive son importance et finalement sa place. L'honneteté indiscutable séparait Rocard de Mitterrand qui, lui, était particulierement machiavélique; mais c'est peut-être ce qui lui a permis de réussir...

Écrit par : Gilles Bourquin | 03/07/2016

Michel Rocard était un mauvais comptable pour les entreprises et la nation, il a inventé la CSG pour soi-disant renflouer les caisses de la "Caisse primaire d'assurance maladie" .......plouf!

Comme la droite, il n'avait aucune vision de l'avenir de la France qui, dès 1975 aurait dû former, entraîner des milliers de jeunes à entreprendre.

Il a comme le miteux renforcé le nombre de fonctionnaires (57 %) aujourd'hui.

Comme la droite ils ont chargé les entreprises avec des taxes et des charges exorbitantes.

Son ami Chirac avait réduit le nombre d'étudiants en médecine en vue d'avoir des bons rapports avec les pays musulmans au détriment d'Israël. Le tout afin de mener une politique pro-musulmane en islamisant la France en médecine et ailleurs avec l'aide des grands industriels, d'une partie de la chrétienté et des croyants ignorants. Il va de soi que nos rapports avec tous les pays musulmans et leurs despotes sont excellents, nos z'élites protègent l'islam sur le fond et sur la forme avec des Libertés fondant comme neige au soleil.

Aujourd'hui, le constat est simple, il faut protéger l'islam et les monarchies.

L'antisémitisme chez les musulmans est connu, il se renforce en France et en Europe, nous manquons de médecins, de personnels hospitaliers et la France est en semi faillite comme l'Europe.

Non, Rocard n'a pas été bon, en économie il a été médiocre, pourtant, il a dit des choses intéressantes, il a bien parlé nous l'avons vu à la télé. Bien, bravo.

Il n'est ni au paradis, ni en enfer, aucun tribunal, il est désormais dans le système organique et le néant.

Je m'incline par respect envers sa famille et ses proches, pour le reste, je poursuis mon chemin en sifflotant les mains dans les poches sans regrets.

Écrit par : Pierre NOËL | 04/07/2016

Elie Wiesel, est un héros pour l'humanité.

La honte à l'Allemagne et aux pays qui ont caché des nazis, soutenus le nazisme, collaboré avec ces déchets de l'humanité. Honte au vatican et ses prélats.

Dans quelques années nos enfants et petits enfants devront tout recommencer face aux obscurantistes, aux collabos et aux ignorants croyants.

Ah, les industriels de l'armement y retrouveront leur compte et ce, quelque soit leurs couleurs, leurs religions ou concepts, leurs monarchies et leurs nationalités.

C'est révoltant.

Écrit par : Pierre NOËL | 04/07/2016

"Que le froid par ma mort se lève et prenne un sens" les poètes, dit-on, jouent avec les mots voyons quant à la mort ce qu'ils pourraient "y" faire les poètes! imaginons

Que le froid

que l'effroi

se lève

s'élève


Une jeune morte à la morgue du CHUV
Parenté en contemplation.
Peut-on être plus morte?
Effroi/de

Mais soudain comme une énergie
jeune fille fusée fonçant

sans feu ni flammes?

Se passent trois ou quatre jours a b c/ulte ou quatre a b c d/ensevelissement

la mère, une robe

paysages marins
coquillages

au cantique Seigneur, tu cherches tes enfants, negro spiritual

Retour de la jeune fille
paysages marins de la robe

l'Inde représente chacune de nos vies par une robe


Yves Bonnefoy, nul ne l'ignore:
les poètes ne font que semblant de mourir, donc

à bien regarder à temps de l'"autre côté de la rue"

Écrit par : Myriam Belakovsky | 04/07/2016

"Bonnefoy, Rocard, Wiesel : trois façons de ne pas désespérer"

Leurs disparitions vous redonnent de l'espoir ?

Écrit par : Patatra | 04/07/2016

Elie Wiesel est resté muet comme une carpe concernant les barbaries commises par l'Etat d'Israël. Cela annule toute la prétendue valeur de la personne, pire même, cela suggère que ce monsieur était un grand hypocrite.

Écrit par : Marcel | 04/07/2016

« Que le verbe s’éteigne »

C'est notre avenir à tous..

Écrit par : Helmut | 04/07/2016

« Que le verbe s’éteigne »

C'est notre avenir à tous..

Écrit par : Helmut | 04/07/2016

« Que le verbe s’éteigne »

C'est notre avenir à tous..

Écrit par : Helmut | 04/07/2016

** ... le verbe s’éteigne **

Notre avenir à tous..

Écrit par : H. Khan | 04/07/2016

@ Patatra

Les disparitions de Bonnefoy, Rocard et Wiesel, trois façons de ne pas désespérer, leurs disparitions redonneraient de l'espoir?


Face au capitalisme ravageur d'appropriation jusqu'à nos gènes et nos âmes, oui!

Sans connaître Yves Bonnefoy
à découvrir



Méditer sur un socialisme hélas comme défunt, à la Rocard, certes.


SOUHAIT

Puisse Elie Wiesel rencontrer cet Eternel qui aurait eu l'imprudence de faire de quelques bédouins, lit-on, son peuple élu

A quoi songeait-Il cet Eternel?!

Science-fiction: cet Eternel Elohim possibles patrouilleurs extraterrestres
en route s'adressant à quelques hommes pour leur donner directives d'entente entre eux en vue d'évoluer en pérenne bonne intelligence.

ELIE Wiesel


Un Elie doit venir avant le Messie est la raison pour laquelle à la Pâque juive une coupe de vin à laquelle personne ne touche lui est réservée au cas où il viendra (un peu notre Père Noël, pas n'importe lequel, l'Ancien, le passeur par les cheminées... une fois, probablement, à cause de sa hotte, resté coincé.

Hélas!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 04/07/2016

« Que le verbe s’éteigne »

C'est notre avenir à tous..

Écrit par : Helmut | 04/07/2016

"Elie Wiesel"

"Eternel Elohim possibles patrouilleurs extraterrestres"

"le Messie"

"notre Père Noël"

"une fois, probablement, à cause de sa hotte, resté coincé."

Mais oui, mais oui, continuez...

Écrit par : Patatra | 04/07/2016

Patatra

J'ai écrit "science-fiction"!

Un projet, mais comment?

Relisez l'histoire biblique de Joseph et ses frères lesquels détestent ce frérot Joseph doté par leur père d'une autre tunique que la leur.
Lees frères, sauf un, jurent la perte de ce chouchou.
On estime que les frères représentent l'ensemble des peuples de la terre qui n'apprécient pas la prétendue, à leurs yeux, élection divine d'Israël.

En grand péril ils seront sauvé par leur frère devenu notable I après Pharaon.

Qui délivrera Israël de cette croyance en son élection divine?

Je vous invite à lire Les secrets de l'Exode par Messod et Roger Sabbah.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 04/07/2016

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