26/05/2016

France bloquée et Marine Le Pen en embuscade

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La loi Travail fait souffler un vent de folie suicidaire sur la gauche, la droite libérale et la CGT. Qui va tirer, de ce jeu pervers, son épingle enduite de curare ?

Raffineries bloquées. Grèves dans les transports. Journaux empêchés d’être diffusés. Pays en panne. Menaces sur une reprise économique flageolante… La CGT ne dispose plus de la puissance de feu qui fut la sienne jadis, mais elle fait jouer à fond ce qui lui reste de pouvoir de nuisance contre la loi Travail.

Si l’on s’en tient strictement au texte de ce projet, la stratégie extrémiste de la centrale syndicale est incompréhensible. Après tout, le texte proposé comporte des avancées substantielles en faveur des salariés : compte personnel d’activité qui leur permet de conserver leurs droits même s’ils changent d’emploi ou de région, retraite anticipée en cas de travail pénible, meilleure protection des femmes, notamment en matière de congé-maternité et renforcement des contrôles contre le travail illégal.

La CGT (de même que FO et d’autres centrales de moindre importance) focalise ses critiques sur un point principal appelé en technolangue, « inversion de la hiérarchie des normes ». Cela signifie, en gros, que dans le domaine de l’organisation et de la durée du travail, un accord passé entre direction et salariés au sein d’une entreprise peut être « moins disant » qu’un accord conclu au niveau supérieur, soit celui des branches d’activité (la France en compte 942). Pour la CGT, la pression du patron est plus forte au sein d’une entreprise que dans le contexte plus général de la branche professionnelle, d’où risque de tirer les conditions de travail vers le bas.

Réplique de la CFDT, l’autre grande centrale syndicale, qui défend la nouvelle mouture de la Loi Travail:

La nouvelle architecture du Code du travail prévue par la deuxième version du projet de loi, suite à notre intervention, ne consiste pas en une « inversion » de la hiérarchie des normes. Elle donne la possibilité à la négociation d’entreprise et de branche d’adapter le droit aux situations concrètes, sans pouvoir déroger aux droits fondamentaux des salariés et sous certaines conditions strictes : les accords (accords temps de travail tout de suite, tous les accords en 2019) devront être majoritaires à 50 %. S’il n’y a pas d’accord, c’est le droit existant qui s’applique. Personne n’est donc obligé de négocier si le rapport de force ne lui parait pas favorable dans l’entreprise.

La bureaucratie syndicale aux abois

A l’évidence, ce n’est pas la teneur même du texte qui devrait susciter une réaction aussi disproportionnée. L’action de la CGT doit donc obéir à d’autres facteurs qui ressortissent surtout à sa perte d’influence et aux crises internes que la centrale est incapable de gérer depuis plusieurs années.

Son principal concurrent, la CFDT, est en passe de la dépasser en influence. Or, c’est ce numéro 2 qui est parvenu à modifier le texte initial dans un sens plus favorable aux travailleurs. Et cela, la CGT ne le supporte pas. Déjà, la CFDT est mieux représentée dans le secteur privé. Si elle progresse encore dans d’autres secteurs, c’est la survie même de la CGT est en jeu. Ou plutôt la survie de ses permanents. Dès lors, la CGT représente avant tout les intérêts de sa bureaucratie, sous couleurs de défense des salariés. Quant à l’intérêt général, on s’en moque comme de sa première calculette.

Le gouvernement, grand chorégraphe du faux pas

Il faut dire que dans cette affaire, le gouvernement socialiste a élevé le faux pas au rang de grande figure chorégraphique. Ce type de projet de loi techniquement complexe et socialement hypersensible aurait dû être lancé au début du quinquennat et non pas un an avant son terme, le temps d’organiser ce dialogue social dont François Hollande récite les louanges façon mantra mais dont il est un bien piètre pratiquant.

Au lieu de cela, nous avons eu droit à des séquences désordonnées entre versions très libérales, moins libérales, de nouveau libérales, puis moins libérales, avec les déclarations d’un ministre aussitôt contredites par un sien collègue, suivies dans la foulée d’un rétropédalage-recadrage du premier ministre Valls,  pour parvenir enfin, grâce à l’apport de la CFDT, à une version plus équilibrée entre les intérêts des entrepreneurs et ceux des salariés.

 Il s’en est suivi une impression de confusion, d’incohérence et d’incompétence suscitée par le gouvernement, ce qui a eu pour effet direct d’affoler les citoyens qui rejettent ce projet de loi sans l’avoir lu. En matière de communication, il est difficile de faire plus nul.

La réponse de la droite ? L’ultralibéralisme !

Mais que dire de la droite libérale ? Elle crie à la démission du gouvernement, alors que ce qu’elle craint le plus c’est de revenir maintenant au pouvoir, plus sûr moyen de perdre l’élection présidentielle de 2017. Là aussi, peu importe l’intérêt général. Jetons encore un peu d’huile sur le feu, ça risque de nous servir.

Quelle est la réponse de cette droite à l’inquiétude populaire soulevée par la Loi Travail ? La multiplication des programmes plus ultralibéraux les uns que les autres. Les propositions des candidats du parti LR à la primaire – François Fillon, Alain Juppé, Bruno Lemaire, mais aussi Nicolas Sarkozy, candidat sans l’être tout en l’étant – transformeraient Margaret Thatcher en harpie collectiviste et Ronald Reagan en porte-parole de Bernie Sanders. Ils ont vraiment tous compris, les candidats de la droite de gouvernement ! Si un texte modéré comme la loi Travail met la France à feu et à sang, on imagine l’état de ce pays lorsque leurs propositions seront à l’ordre du jour.

Pendant ce temps, Marine Le Pen…

Pendant que la CGT joue les pompiers pyromanes, que la gauche et le gouvernement ne savent plus où ils habitent et que la droite classique fait assaut d’ultralibéralisme, Marine Le Pen se frotte les mains. Tout ce beau monde est en train de d’aménager pour le Front national un boulevard bien asphalté.

Pour l’instant, les sondages d’opinion mettent les risques de pénurie, les menaces qui pèsent sur l’Eurofoot, les grèves, les cortèges sur le dos du gouvernement et épargnent la CGT. Mais rien n’est plus volatil qu’une opinion. Si les conflits persistent et que l’approvisionnement en carburant se tarit, la colère publique risque de se retourner contre la centrale syndicale. La France est sur le fil du rasoir. Il suffirait d’un drame, d’une mort pour que la violence sociale s’embrase.

La tactique de Marine Le Pen consiste donc à apparaître comme un rempart contre le désordre gauchiste, l’impéritie gouvernementale et la surenchère ultralibérale. Les commentateurs pourront toujours dénoncer le charlatanisme des propositions économiques du FN – étatistes au nord de la France, libérales au sud, en fonction de son électorat –, sa xénophobie inaltérable et l’amateurisme de ses cadres, ils n’auront aucune oreille pour les écouter, tant la colère contre les partis de gouvernement est intense.

Une idée risque de surnager de ce magma : « On a vu les autres, essayons le FN ». Cela n’empêche nullement la CGT, la gauche et la droite libérale de foncer vers les précipices en sonnant le clairon.

Jean-Noël Cuénod

18:01 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : front national, grève, marine le pen | |  Facebook | | |

Commentaires

Les recettes de la droite seraient les mêmes que celles du FN : autoritaires. La Constitution française l'autorise...

Écrit par : Géo | 26/05/2016

Cette loi sur le travail a été validée par le système "démocratique" français, voulu par son peuple révolutionnaire, ne l'oublions pas. Montesquieu, réveille-toi! Mais en fait les mouvements de masse actuels ne font qu'utiliser le prétexte El Khomri à des fins de marketing. La CGT était en phase de dégringolade et son président actuel très mal élu; voilà donc un sujet de lutte idéal où tous les coups sont permis! Les Républicains, son président en tête, boivent du petit lait en lisant la presse (pour autant que les syndicalistes ne la censurent pas) et savourent le chaos. Le premier ministre marque des points chez les adultes par sa fermeté. Et le tout va disparaître sur le sable des plages ensoleillées de juillet. Mais les citoyens le paient cher actuellement; le méritent-ils?

Écrit par : Gilles Bourquin | 26/05/2016

Ce n'est pas Marine Le Pen qui est en embuscade. Elle a toujours annoncé la couleur. C'est la Non-France qui pourrait bien profiter du chaos.

Écrit par : norbert maendly | 26/05/2016

Monsieur Cuénod,

Vous passez sous silence plusieurs points de cette loi. Cela ne fait pas honneur à votre travail de journaliste. A se demander pour qui vous roulez.

1) Cette loi est la transcription en droit français des directives de l'UE.
2) Les heures supplémentaires sont payées 10% en plus au lieu de 25%.
3) Les heures de nuit commencent à minuit au lieu de 22h00.
4) La fin des 35 heures est programmée.
5) Le licenciements sont facilités.
Etc.

Sur le site du gouvernement le texte de la loi n'est même pas fourni. On a seulement droit à un dossier de presse. Qui est de la pure propagande.

Alors pour se faire un avis, voici les avis des opposants:
http://loitravail.lol/

C'est une loi sur mesure pour le patronat, pas pour les salariés.

Écrit par : Charles | 26/05/2016

Sur la photo accompagnant cet article Marine Le Pen manifestement boit du petit lait l'Etat faisant tout pour en tout lui simplifier la tâche mais l'"Etat"?

Qu'il s'agisse de l'hydre de lerne ou du ténia tant que l'on aura pas atteint la tête on aura perdu son temps.

Qui est l'auteur de la dite loi El Khomri? Une déléguée de la CGT invitée sur le plateau de Cdansl'air, hier jeudi 26.05. 2016 reçue par la ministre avec un autre syndicaliste de la CGT à propos de cette loi a noté que Myriam El Khomri n'en n'est pas l'auteure (question que certains d'entre nous se posent concernant également des ministres telles en son temps Mme Fleure Pelerin ou aujourd'hui N.V.Belkacem: auteures de réformes ou porte-paroles?

Comment nomme-t-on les ministres... avec quelles justifications?

Contrairement à ce qui s'est toujours passé la CGT n'a pas été concernée, consultée ou invitée à donner son point de vue au moment de la mise sur pied de cette loi Travail ce qui dit bien le problème essentiel. D'où viennent les directives sinon des baillis de Bruxelles eux-mêmes aux ordres des Financiers les êtres humains salariés eux traités ou acceptant d'être traités comme ils le sont désormais annonçant l'entrée en scène suivant sans doute celle des robots... l'entrée en scène des androïdes annoncés par la science fiction branchés pour une mission puis débranchés et "réduits" en attendant d'être à nouveau rebranchés tels nos vieux aspirateurs pour une nouvelle mission, un autre travail au service des maîtres.

L'annonce d'une grève, fondée, provoque un mouvement de sympathie du public mais après quelques jours dérangés on peste puis on enrage tel ce camion, hier, à Paris, qui a foncé sur un barrage en blessant une ou deux personnes.

Mais faisons confiance à François Hollande: "Tout va mieux!"

Écrit par : Myriam Belakovsky | 27/05/2016

C'est peut-être la fin de Valls ce qui justifiera le retrait de cette loi. Un nouveau premier sinistre ministre en forme pour aller porter le drapeau de la sociale démocratie, est une possibilité relaxe pour tout le monde.

De cette Europe des monarchies chrétiennes et musulmanes, de la corruption, de la Goldman et du vatican nous n'en voulons plus.

Quant à Marine Lepen, elle ne passera pas, mais elle va augmenter ses effectifs restons zen.

Le vrai risque est une révolte incontrôlée, un drame, il n'existe aucun leader pour représenter le peuple et ses aspirations au sein d'une Europe qu'il faut dé-construire et re-construire une Europe fédérale ou le modèle Suisse.

Le reste ne vaut plus rien. Achetez de l'Or la suite va être terrible, ne passez pas par les banques.

https://www.aucoffre.com/index.html

Écrit par : Pierre NOËL | 27/05/2016

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