22/04/2016

NUIT DEBOUT OU LA NECESSITE DE TOURNER EN ROND

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 Tentative d’approcher le mouvement Nuit Debout, sous un autre angle, celui de la poésie.

 Il fait un temps à rêver debout pour ne pas mourir assis. A se lever, marcher, prendre son mal en impatience et abreuver l’insomnie d’un flot de paroles.

 Tourner en rond, place de la République. Tourner en rond avec d’autres ombres rebelles au sommeil.

Tourner en rond jusqu’à ce que sous nos pas le sol se dérobe pour nous faire entrer dans ses souterrains. Nous y retrouverons les entrailles chaudes de l’Histoire. Nous nous y perdrons. Notre voix nous sera retournée en écho. Des mains aveugles saisiront nos bras. Nous creuserons toujours plus, en ne quémandant plus d’autre aide que celles de nos mains, en ne cherchant plus d’autre issue que nous-mêmes.

 Un matin. Peut-être. Un matin, nous aurons tellement creusé que le soleil nous surprendra place de la République.

Nous ne tournerons plus en rond.

                                                ****

PAROLE ECOUTE

Je suis la parole qui écoute

Les jeunes morts ont tous l’âge du monde

Ils seront là où vos cris les appellent

Rien n’est plus bruyant que leurs silences

Ne les retenez pas et laissez-les

Vivre leur vie dans l’ailleurs des aïeux

 

Je suis la parole qui écoute

                                   

Oubliez vos larmes au vestiaire

Séchez votre visage baigné d’armes

Les odeurs de chanvre et d’agneau grillé

Se croisent s’entrecroisent s’entremêlent

Tressent les filaments de la nuit

 

Je suis la parole qui écoute

 

Dans les cœurs il faut faire place nette

Percez les abcès que le pus coule!

C’est le grand orage dans les poitrines

Comme les braises du feu fouaillées

Des gerbes de mots s’échappent scintillent

 

Je suis la parole qui écoute

 

L’incendie prendra ou ne prendra pas

Comment savoir où le vent va souffler?

Imprévisible derviche tourneur

Qui se moque bien de vos devins

Aujourd’hui seule importe la flamme

 Je suis la parole qui écoute.

Jean-Noël Cuénod

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20/04/2016

Nuit Debout, l’insomnie sociale de Paris à Nontron

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 Comme tout le monde ou presque, Le Plouc a passé une Nuit Debout, place de la République. Mais il ne s’attendait pas, trois jours plus tard, à rencontrer un tentacule de ce mouvement à… Nontron, bourg de 3200 âmes et sous-préfecture de la Dordogne. Le désir d’instaurer une « autre politique » paraît aussi vif de Paris jusqu’au fin fond du Périgord vert.

A Paris, durant la nuit de mardi 12 à mercredi 13 avril, le mouvement Nuit Debout occupe, comme tous les soirs une moitié de la place de la République. Les stands des commissions ont déjà déployé bâches, banderoles, pancartes. Des commissions, il y a en pour tous les goûts, de la Commission Banlieue à la Commission Climat qui s’occupe aussi de collecter les déchets laissés sur la place. Tri écologique, cela va de soi.

 Celle du service d’ordre s’est parée d’un titre plus fleuri et moins baston : « Accueil-sérénité ». L’infirmerie improvisée est ouverte. « Radio et TV Debout » commencent leurs émissions transcrites sur les réseaux sociaux. Un « artisan poète » installe son vélo magique décoré d’une multitude de bibelots et d’un système complexe de petites fontaines. Entre délires poétiques et harangue anarchiste, l’artisan fait dans le décousu main ou plutôt le décousu bouche. Ce qui lui va bien, d’ailleurs. Et qui plaît à la cohorte de ses auditeurs souvent attentifs et interactifs, même si certains se sont mis sur orbite en tournant autour de leur canette de bière.

Bref, l’inorganisation est bien organisée. Cela rappellera aux vieux chnocks, genre Le Plouc, un incertain mois de mai. Vous aurez, en cliquant sur ce lien, tout le détail de la nuit de mardi (voir aussi la vidéo sous ce texte).

Les mecs tiennent le crachoir, ça vous étonne ?

Le lieu central est destiné aux assemblées générales. Le temps est limité, pas plus de trois minutes pour chaque orateur qui s’est inscrit préalablement. Comme d’habitude, le crachoir est monopolisé par les mecs. Un collectif féministe a noté que durant cette nuit de mardi à mercredi, 70% du temps de parole a été utilisé par des hommes. Les filles, si vous ne prenez pas la parole, ce ne sont pas les porteurs de slip kangourou qui vous la donneront !

Dans ce flot de mots, toutes les colères s’expriment. Un petit patron prend la parole pour expliquer comment l’administration l’a empêché de développer son entreprise sociale vouée à l’apprentissage de la conduite d’engins de chantier à des jeunes descolarisés. Un SDF crie son désespoir : « Ecoutez-nous, puisque personne veut nous voir ! ». Un Brésilien plaide, en portugais, la cause de Dilma Roussef. Un membre de la Commission de liaison avec les travailleurs annonce un 1er-Mai très chaud à Paris.

Un intervenant met en lumière l’une des raisons du succès de ces Nuits Debout : « Les gens sont heureux d’être ensemble ! » Dans une société médiamercantile qui cherche à isoler toujours plus les individus pour éviter qu’il ne fasse peuple, ce bonheur de partager quelque chose « en vrai » n’est surtout pas à négliger.

Expulsion de Finkielkraut : stalinisme et mauvaise foi

Samedi 16 avril, des jeunes communistes se sont vantés d’avoir « jeté » de la place de la République Alain Finkielkraut accusé d’être un « sale réac ». La filiation bolcho-autoritaire reste vivace. Comme d’habitude, qu’ils soient chenus ou boutonneux, les staliniens ont versé dans l’ornière sectaire. Pour les défendre, des sympathisants du mouvement soulignent que Jean-Luc Mélenchon, lui aussi, avait été expulsé de Nuit Debout. Tout d’abord, il était tout aussi sectaire d’expulser l’homme politique que d’avoir fait de même avec l’homme de lettres. Ensuite, dans le cas de Mélenchon, il s’agissait d’empêcher un dirigeant politique de détourner le mouvement à son profit alors que l’académicien ne demandait rien d’autre que de dialoguer.

Toutefois, les politiciens de droite qui profitent de cet incident pour flinguer le mouvement sont d’une insigne mauvaise foi. Durant les six heures où Le Plouc est resté à Nuit Debout, les assemblées générales se sont déroulée dans un climat plutôt serein et la circulation de la parole s’est accomplie assez harmonieusement, ce qui n’est pas si fréquent en France.

Hollandophobie en Périgord Vert de rage

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Changement radical de décors, samedi matin. A place de la République, a succédé celle du marché à Nontron. Entre deux étals de fruits et légumes, quelques jeunes et moins jeunes font groupe sous une pancarte « Nuit Debout à Nontron ».

Une Nuit Debout, dans cette petite sous-préfecture périgordine ? Fière réponse collective : « Oui m’sieur. Et hier soir, nous étions 150 devant la mairie, malgré une pluie battante », soit 4,6% de la population nontronnaise. Pas mal, en effet.

Ces nuitdeboutistes du Périgord militent souvent dans des mouvements associatifs de défense de la nature. Ils se montrent très attachés à la préservation du terroir. Un projet de circuit automobile vers Ribérac leur fait monter les tours. « Un projet avait été abandonné au lieu-dit Bagatelle. Et voilà qu’ils remettent ça ! »

Des paysans les regardent mi-goguenards, mi-solidaires. En milieu rural, la cote de François Hollande est tellement basse qu’elle atteint les terres australes. C’est même une haine carabinée qui l’accable : « On ne peut plus le voir, c’est simple ! » Tout ce qu’il dit, songe, projette, pense, fait ou ne fait pas énerve. Même quant il se tait, il agace. Le monde rural est abandonné à ses mornes plaines et la réforme des régions a encore accentué ce sentiment. « Tout est plus loin maintenant pour faire nos démarches administratives. On n’y comprend plus rien. On est assommé de taxes et les aides nous passent sous le nez ! » Si Nuit Debout emmouscaille le gouvernement, alors vive Nuit Debout !

Avant de quitter les nuideboutistes de Nontron, Le Plouc demande à l’un des militants, ce qu’il pense du mouvement « occupy Wall Street » et du succès de Bernie Sanders à la primaire démocrate aux Etats-Unis. « Heu, c’est quoi, c’est qui Sanders ? Moi vous savez, je ne veux pas perdre du temps à m’informer sur ce qui se passe ailleurs. » Et d’où vient-il, cet ermite de 20 ans ? De la région parisienne !

Jean-Noël Cuénod

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14/04/2016

Comment le PS français est régulièrement tué par ses renégats

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François Hollande et Manuel Valls sont en train de couler leur navire amiral. Dans l’histoire de la gauche de l’Hexagone, ils ne sont pas les premiers «particides». Chaque fois que les socialistes ont voulu rejoindre la rive droite du fleuve politique, ils ont sombré. Pour se remettre à flot sous une autre forme.

 Le premier ministre français Manuel Valls veut-il briser son propre parti? Tout porte à le croire. Avec son ministre de l’Economie – et néanmoins concurrent – Emmanuel Macron, il fait assaut de libéralisme. Et puise dans l’arsenal de l’extrême-droite, le projet – avorté – de déchéance de la nationalité. Son patron François Hollande, qui a dirigé le Parti socialiste français pendant onze ans, ne fait rien pour le contrecarrer, au contraire. Le résultat de cette politique ne s’est pas fait attendre. La plupart des élus et ce qui reste de sympathisants au PS ne sauraient se reconnaître dans cette politique. Le Parti socialiste est prêt à voler en éclats.

C’est sans doute le but recherché, en tout cas par Manuel Valls. Celui-ci sait qu’il ne sera jamais le leadeur du PS, sa position au sein du parti s’étant toujours révélée ultraminoritaire. Et ce n’est pas aujourd’hui que cette situation va évoluer dans un sens favorable à sa cause. Il lui faut donc trouver une autre écurie présidentielle pour mener à bien ses ambitions élyséennes. Et briser le PS pour tenter d’aménager son propre espace en unifiant le centre gauche au centre droit. D’ailleurs dès 2009, il a souvent fait part de son désir de créer un grand parti démocrate à l’instar de celui des Etats-Unis.

Mais la place centriste est bien encombrée, à commencer par son ministre Macron – qui, n’ayant jamais adhéré au PS, vient de créer son propre mouvement En Marche – sans oublier François Bayrou et Alain Juppé. La tactique de Valls se révèle donc fort aléatoire, néanmoins c’est la seule issue possible pour lui dans la perspective de cet obsédant Palais de l’Elysée. Qui est aussi celui des illusions perdues.

 Dans tout cela, quel jeu joue François Hollande? Il est bien difficile de le dire. Si, du moins, il y a encore un jeu à jouer pour lui. En tout cas, l’actuel président et son premier ministre apparaîtront comme les tueurs du PS français, tel qu’il avait été reconstruit par François Mitterrand en 1971. Cela dit, ce ne sera pas le premier «particide» de l’histoire du socialisme hexagonal. Ce processus mortifère obéit même à une constance remarquable: le leadeur place le Parti socialiste sur une position gauchisante, voire extrémiste, puis se met à singer la droite lorsqu’il parvient au pouvoir, sonnant le début de la fin pour son parti. Qui renaîtra plus tard sous une autre forme.

Avant François Hollande, au moins deux grandes figures socialistes ont enfilé la cagoule du bourreau renégat, Jules Guesde et Guy Mollet.

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A gauche, Jules Guesde, à droite, son rival Jean Jaurès

Jules Guesde, fossoyeur de la SFIO première mouture

 De toutes les grandes figures tutélaires du socialisme français, Jules Guesde (1845-1922) apparaît comme le gardien le plus sourcilleux de l’esprit révolutionnaire. Journaliste de formation mais surtout militant professionnel, Guesde est aussi l’un de ceux qui, en France, connaît le mieux la pensée de Karl Marx, pensée dont il sera le héraut. Au cours du XIXe siècle, le mouvement ouvrier s’organise difficilement en France. Le socialisme naissant est alors – déjà­ !–  composé de nombreux courants. Après moult scissions et fusions, deux formations se disputent la suprématie sur la gauche en 1902, le Parti socialiste de France mené par Jules Guesde et le Parti socialiste français, dont Jean Jaurès (1859-1914) est le plus prestigieux dirigeant. Pour les socialistes gesdistes, pas de compromis avec la bourgeoisie même modérée, le réformisme est un piège pour la gauche en ce qu’il détourne la classe ouvrière du seul but qui vaille : la révolution prolétarienne.

Les socialistes jauresiens ne récuse pas le mouvement vers la révolution mais veulent l’inscrire dans les droits de l’homme créés par la révolution française et cherchent à lui donner un contenu humaniste. Contrairement aux guesdistes, ils luttent pour faire voter au parlement des réformes favorables aux ouvriers. Pour eux, chaque conquête sociale est un pas vers le socialisme, même s’il est fait dans le contexte des institutions bourgeoises.  Ces deux visions antagonistes du socialisme seront une constante de la gauche au XXe siècle.

L’alliance entre guesdistes et jaurésiens est particulièrement malaisée à créer. Le socialisme français est divisé, alors que dans la plupart des pays industriels européens, notamment l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la Suisse, cette unité s’est réalisée sous la houlette de la social-démocratie. D’ailleurs, réunis au sein de la IIe Internationale, les «partis frères» s’inquiètent de cette division persistante du socialisme en France, néfaste pour leur cause alors en pleine expansion, et, à l’issue du Congrès d’Amsterdam en 1904, font injonction aux deux formations de fusionner.

Un an après, c’est chose faite. Le parti de Guesde et celui de Jaurès se réunissent au sein de la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) qui sera désormais le seul parti socialiste en France, une première dans ce pays. Mais quelques années plus tard, les ferments de la division se réaniment, à propos des premiers symptômes de la guerre à venir. Le réformiste Jean Jaurès prône l’instauration de la grève générale – et même de la grève générale insurrectionnelle – pour s’opposer aux mobilisations dans les pays européens. Alors que le révolutionnaire marxiste pur et dur Jules Guesde, s’y oppose afin de ne pas affaiblir le développement des industries, gage de l’accroissement en nombre de la classe ouvrière; en outre, il espère qu’une guerre «bourgeoise» provoquera la révolution socialiste.

Début juillet 1914, la tendance pacifiste de Jaurès semble prendre le dessus. Jean Jaurès devient alors la cible de la haine des milieux militaristes. Cible aussi de Raoul Villain, étudiant nationaliste exalté, qui assassine Jean Jaurès au soir du 31 juillet. Sans leur vigie, les pacifistes de la SFIO se font prendre de vitesse par leurs camarades bellicistes. Les socialistes renoncent à la grève générale, à l’instar des sociaux-démocrates allemands. Les députés SFIO votent les crédits de guerre le 4 août. Trois semaines plus tard, Jules Guesde entre au gouvernement d’union sacrée avec d’autres socialistes. Il deviendra même ministre d’Etat jusqu’en décembre 1916.

Certes, Guesde n’est pas le seul dirigeant socialiste à avoir soutenu l’effort de guerre de la France, loin de là. Marcel Sembat et Albert Thomas (le premier directeur du Bureau international du Travail à Genève sera même sous-secrétaire d’Etat à l’artillerie à l’équipement militaire!) l’ont également rejoint. L’aile belliciste ayant aussi triomphé au sein de la social-démocratie allemande, il n’était plus possible d’enrayer la mécanique guerrière.

Mais que Jules Guesde – grand pourfendeur de toute compromission avec le pouvoir bourgeois – soit devenu ministre d’Etat et soutien actif de la politique militariste du gouvernement a grandement contribué à démoraliser la gauche française. Une démoralisation qui aboutira à sa division lors du congrès de Tours, deux ans après la fin du premier conflit mondial.

 images-1.jpegGuy Mollet, fossoyeur de la SFIO seconde mouture

 Les divisions nées de la Grande Guerre connaissent leur point d’incandescence dès Noël 1920 lorsque s’ouvre le Congrès de la SFIO à Tours. Une majorité de congressistes adoptent le projet d’adhésion à la IIIe Internationale dirigée par la Russie bolchévique et créent ce qui deviendra plus tard le Parti communiste français (PCF). La minorité qui refuse de s’aligner sur Moscou maintient la SFIO mais perd le quotidien L’Humanité créé par Jean Jaurès.

Léon Blum prend la tête de cette nouvelle mouture socialiste. Sous sa direction, la SFIO se reconstruit. Si elle toujours traversée par des courants souvent opposés, elle parvient néanmoins à consolider son unité, malgré les attaques des «camarades» communistes. Dès 1933, la SFIO a repris l’ascendant sur le PCF au sein de la gauche. Trois ans plus tard, elle devient le pivot du Front populaire, qui allie communistes, socialistes et radicaux. Léon Blum est nommé chef d’un gouvernement qui lancera les grandes réformes sociales emblématiques du XXe siècle, telles les congés payés et la semaine de 40 heures.

Après l’effondrement de l’armée française au début de la Deuxième Guerre mondiale, les socialistes sont déboussolés à l’instar des autres français. Le 10 juillet 1940, 170 parlementaires socialistes votent les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, 36 s’y opposent. La IIIe République est morte. Si plusieurs figures socialistes rejoignent Pétain et la Collaboration, d’autres tentent dès août 1940 de reconstituer la SFIO dans la clandestinité, sous l’impulsion de Daniel Mayer, résistant de la toute première heure. Par la suite, les socialistes seront nombreux à rejoindre la Résistance, formant son ossature avec les gaullistes, les communistes et les démocrates-chrétiens.

En 1946, l’affrontement entre «révolutionnaires» et «réformistes» ressurgit lors du congrès de la SFIO à Paris. Emmenés par Daniel Mayer, les «réformistes» plaident en faveur d’un socialisme humaniste dégagé des pesanteurs du marxisme, sans en renier tous ses aspects.  Guy Mollet (1905-19759, chef de file des «révolutionnaires» et de l’aile gauche, s’oppose à cette forme de «travaillisme» et veut ancrer encore plus fortement la SFIO dans le marxisme. C’est lui qui triomphe. Mollet sera l’inamovible secrétaire général de la SFIO jusqu’à la mort de ce parti en 1969.

Farouche adversaire du colonialisme français, à l’instar de son parti, Guy Mollet est opposé à la guerre en Algérie dès le début de ce conflit qui éclate en novembre 1954. Sous la bannière du Front républicain, il remporte les législatives de 1956. Appelé par le président René Coty à diriger le gouvernement, Mollet a été élu pour faire la paix en Algérie. Il fera l’exact contraire de son programme. Après avoir été vilipendé par la population européenne d’Alger lors d’un déplacement dans cette ville alors française, il ne parvient pas à trouver le consensus qui lui aurait permis d’adopter les réformes sociales nécessaires pour couper l’herbe sous le pied des indépendantistes algériens du FLN. Au lieu de démissionner, Guy Mollet s’accroche au pouvoir. Lui, le marxiste convaincu, l’anticolonialiste acharné, fera la politique la plus militaristes qui soit. Au plus grand plaisir de la droite colonialiste, heureuse de voir un socialiste faire la sale besogne. Le gouvernement Mollet donne à la police et à la justice militaires des pouvoirs spéciaux en Algérie et envoie le contingent – c’est-à-dire les soldats appelés ­– en Algérie. Sous son règne, la guerre est ancrée. Guy Mollet trahit l’un après l’autre tous ses engagements.

La SFIO ne s’en remettra pas. Elle se marginalise progressivement au début de la Ve République, ce qui fera dire à l’écrivain et ministre gaulliste (également ancien compagnon de route du PCF) André Malraux : «Entre les communistes et nous, il n’y a rien». Le mouvement de Mai-68 donnera le coup de grâce à cette vieille SFIO qui sera dissoute en 1969.

 Hollande-Valls, vers la mort du PS mitterrandien

 Sur ses décombres, naîtra le Parti socialiste de François Mitterrand, au congrès d’Epinay en 1971. Comme durant ses autres vies antérieures, le nouveau PS se positionne très à gauche en prônant la «rupture» avec le capitalisme et en lançant ce slogan rimbaldien propre à séduire la jeunesse: «changer la vie». Vieux cheval de retour de la IVe République, François Mitterrand est tout sauf un gauchiste, même s’il s’entoure d’anciens trotskistes ou d’ex-maoïstes sortis de Mai-68. Il fera du PS un parti de gouvernement, un appareil voué au seul objectif qui compte pour lui: conquérir la présidence de la République.

Le but est atteint en 1981. Le PS de Mitterrand rafle tout: l’Elysée et la majorité de l’Assemblée nationale. Durant les deux premières années, le PS et son allié communiste appliquent leur «programme commun». Et c’est l’échec. François Mitterrand change de cap et impose une politique plus libérale. Il réussit à masquer cette volteface par un très habile stratagème idéologique: en mobilisant les socialistes en faveur du processus d’union européenne et les jeunes, contre le racisme.

Sous ses quatorze ans de présidence, François Mitterrand a fait du PS, un parti d’élus, de professionnels de la politique, laissant dans l’ornière la classe ouvrière et les salariés en général. Durant ces années Mitterrand, le PS a conservé une posture révolutionnaire alors qu’il était en réalité un parti réformiste à la sociologie nettement bourgeoise et très peu prolétarienne. Cet écart entre ce discours et cette réalité s’est élargi au fil des années pour devenir aujourd’hui caricatural.

Elu après une campagne très marquée à gauche (mon ennemie, c’est la finance!), François Hollande a fait comme ses prédécesseurs, une politique contraire à son programme. Et comme ses prédécesseurs, il a démoralisé la gauche, n’ayant pas réussi à masquer son revirement comme l’avait fait François Mitterrand. Avec Valls, Hollande a ainsi donné le coup de grâce au Parti socialiste. Mais cette formation était déjà bien mal en point.

Un PS est en train de mourir. Au fil des échanges variés du mouvement Nuit Debout ou ailleurs, en tâtonnant à l’aveugle, la gauche française cherche désormais sa réincarnation.

 Jean-Noël CUÉNOD

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11/04/2016

Le Plouc cause dans le poste sur fond(s) de "Panama Papers"


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07/04/2016

Une école bâloise baisse les bras devant l’intégrisme musulman

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Il y a une belle tradition à l’Ecole secondaire de Therwil, à Bâle-Campagne. En entrant dans sa classe chaque élève serre la main du prof. Ce signe de respect mutuel risque d’appartenir à un passé révolu. Fin 2015, deux écoliers de 14 et 15 ans ont refusé ce salut traditionnel à leur enseignante. Motif: leur religion musulmane interdirait aux garçons de «toucher la main d’une femme». A une autre époque, on aurait applaudi la main de l’enseignante qui aurait touché la joue de ces sales gosses d’une baffe bien sonore. Mais nous vivons des temps procéduriers. L’affaire a donc été examinée par la Commission scolaire, l’ensemble des enseignants et la direction de l’Ecole secondaire. Celle-ci a récemment donné sa bénédiction aux deux élèves en les exemptant du salut, à la condition que leur refus s’étende à tous les enseignants, y compris les hommes, «afin d’éviter la discrimination entre sexes». On ne rit pas !

Ajoutons que les parents des deux jeunes sont établis en Suisse depuis 14 ans ; leur père, d’origine syrienne, travaille dans une entreprise de transport. En outre, il officie comme imam au Centre islamique du roi Fayçal de Bâle, mosquée qui avait attiré l’attention sur elle en 2013 à la suite de prêche haineux contre les non-musulmans. Toutefois, selon l’administrateur de ce Centre interrogé par Le Temps (6 avril), leur père ne serait pas à l’origine de ce refus. Les deux collégiens auraient été intoxiqués par la propagande intégriste que diffuse sur Internet un Allemand converti à l’islam, Pierre Vogel, qui est interdit d’entrer en Suisse.

C’est peu dire que la direction de l’Ecole de Therwil a pris une décision aussi calamiteuse que dangereuse. Et le fait que les deux jeunes musulmans sont priés d’être aussi grossiers avec les enseignants qu’ils le sont avec les enseignantes relève de la plus ridicule tartufferie. Le comportement des deux jeunes est d’autant plus inexcusable qu’il ne s’agit pas de nouveaux arrivants encore peu au fait de nos us et coutumes. Ils ont toujours vécu en Suisse, non pas à l’intérieur d’un ghetto de banlieue, mais dans une jolie petite ville prospère et ouverte.

En outre, le président de la Fédération des organisations islamiques de Suisse (FOIS), Montassar BenMrad, a rappelé qu’il n’y a rien dans le Coran qui interdise à un homme de serrer la main d’une femme[1]. En accordant cette dispense, la direction de l’Ecole secondaire de Therwil n’a donc pas respecté la liberté religieuse, elle a donné son blanc-seing à une vision sectaire de l’islam qui alimente l’idéologie mortifère des djihadistes. Les premières victimes de cette lamentable décision seront les musulmans soucieux de vivre en harmonie avec leurs concitoyens. Alors qu’ils doivent contrer l’influence des intégristes qui ne cessent d’enfumer les jeunes têtes via internet, voilà qu’une école suisse donne gain de cause aux islamistes radicaux.

Contrairement à Genève, Bâle-Campagne n’est pas un canton laïque puisqu’il reconnaît trois confessions comme collectivités de droit public (les Eglises protestante, catholique-romaine et catholique-chrétienne appelée aussi Vieille-Catholique). Néanmoins, il devrait s’inspirer de certains principes de la laïcité pour assurer l’harmonie sociale entre citoyens de croyances ou non-croyances diverses. A savoir, respecter la liberté d’expression des religions, comme des associations athées, mais ne rien céder aux revendications des sectaires qui tentent d’élever des murs entre citoyens partageant une même communauté de destin.

L’intégrisme musulman n’est pas seul en cause. Le sectarisme infecte aussi d’autres religions. Et ces comportements intolérants restent particulièrement visibles en milieu scolaire comme le confirme ce conflit qui a opposé aux autorités scolaires du canton de Zurich, un père et une mère fondamentalistes chrétiens[2]. Ces parents voulaient interdire à leur fils de participer à des séances de yoga lors d’une leçon donnée dans une école enfantine, car il s’agissait, selon eux, d’une pratique relevant de la religion hindoue. Le 14 février 2012, le Tribunal fédéral a rejeté le recours du couple en précisant que ces cours n’avaient pour but que la relaxation et qu’ils ne véhiculaient aucun contenu confessionnel.

Devant le tollé que la décision de Therwil a provoqué en Suisse, il est probable que les autorités cantonales bâloises annulent en fin de compte cette «dérogation au salut manuel». Le plus tôt, en toute clarté, sera le mieux.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Cela dit, si l’on consulte des hadiths (consignation des paroles et actes du prophète) à ce propos, certains soulignent clairement que Mohamed refusait de serrer la main des femmes, comme l’indique ce site.

[2] Affaire évoquée dans le livre Ne retouche pas à mon dieu ! Un bilan de la laïcité, rédigé par l’auteur de ce blogue et publié en 2015 chez Slatkine. 

15:19 | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : islam, suisse, ecole, intégrisme | |  Facebook | | |

05/04/2016

#NuitDebout Faire rentrer les rêves dans les urnes

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 «Nos rêves ne rentrent pas dans vos urnes». Inscrite sur une pancarte, place de la République à Paris, cette formule dit bien des choses sur le mouvement «Nuit Debout» qui prend de l’ampleur mais aussi sur la France telle qu’elle est aujourd’hui. Contrairement aux mouvements d’apparence similaire en Espagne ou aux Etats-Unis, les jeunes «indignés» français n’ont pas l’intention de créer un parti ou d’investir une formation existante pour la transformer. Certes, ils évoquent une révolution dont les contours ne peuvent qu’être flous mais sans se référer à des contenus idéologiques précis, à la différence de leurs lointains aînés de Mai-68.

Ce mouvement spontané trahit surtout le désarroi français devant l’inefficacité de son système politique qui n’offre pas la moindre perspective à la jeunesse, quel que soit le parti au pouvoir. Un système qui ne «fabrique» que des nains politiques n’ayant d’autres stratégies que communicantes.

Cette prise de parole spontanée – qui s’est répandue dans tout l’Hexagone avec une stupéfiante rapidité grâce aux réseaux sociaux – suscitera-t-elle l’émergence d’une structure politique d’un type nouveau? La France l’avait déjà espéré après la grande manifestation qui avait suivi les attentats de janvier 2015 contre l’HyperCasher et Charlie-Hebdo. Mais le soufflé était retombé peu après.

Si les rêves ne rentrent pas dans les urnes. Se priver d’urne peut virer au cauchemar. Soit en retournant dans une impuissance décourageante, soit en provoquant un chaos qui ne peut que profiter au Front national. Le temps du débat collectif est essentiel. Mais il faudra le dépasser et donner à ce mouvement un contenu politique qui permettrait d’offrir une alternative crédible à des institutions françaises devenues inaptes à répondre aux défis actuels.

   Jean-Noël Cuénod

 Editorial paru dans le quotidien 24 Heures, mardi 5 avril 2016

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02/04/2016

François Hollande ou la déroute en chantant

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(Photo: François Hollande tentant de s'extirper d'un de ses Himalayas)

Inébranlable. A ses visiteurs – qui sont priés de le répéter aux médias en prenant la mine mystérieuse des favoris du sérail – François Hollande affirme qu’il tient bon, qu’il cache dans la manche de son costume gris taupe des atouts pour se faire réélire en 2017. Peu importent le million de jeunes (et d’anciens jeunes) qui déboulent dans les rues de France, les colossales finesses qui se retournent contre lui, les échecs qui font mal, les initiatives qui font pschiiit et les projets qui font plouf.

Sa fameuse loi travail est détricotée à chaque fois qu’un corps social montre les dents. Si bien que l’on aura un texte typiquement «hollandais» qui, de concessions en corrections, transforme la grrrrande rrrréforme  – roulez tambours !– qui allait rendre l’embauche des chômeurs attractive pour les chefs d’entreprise, en réformette – résonnez pipeaux ! – qui, en voulant ménager chacun mécontente tout le monde.

Billard à trois bandes et à un mauvais trou

Pour la constitutionnalisation de l’état d’urgence, même scénario pourri. François Hollande a voulu jouer au malin en puisant ses projets dans l’arsenal démagogique de l’extrême-droite afin de court-circuiter Nicolas Sarkozy. La déchéance de nationalité pour les terroristes était l’une des mesures mises en avant par le président – on ne rit pas ! – socialiste. Cette vieille lune du Front national ne sert strictement à rien pour lutter contre le djihadisme. Qu’importe, ça fait vibrer les réseaux sociaux et ça empiète sur la droite. Vous ne pouvez pas comprendre. C’est du billard à trois bandes. Mais l’ennui avec Hollande, c’est que la balle tombe souvent dans le mauvais trou.

Il est resté bloqué par ce piège pourtant bien prévisible : soit on ôte la nationalité à tous les terroristes, même à ceux qui n’ont que le passeport français et l’on créé des apatrides, contrairement au droit international ; soit, on ne l’enlève qu’aux terroristes binationaux et l’on suscite une inégalité de traitements entre deux types de Français. On connaît la suite : incapable d’obtenir la majorité des trois cinquièmes des parlementaires pour changer la Constitution, François Hollande a dû renoncer à inscrire l’état d’urgence dans le marbre de la Loi fondamentale. Heureusement d’ailleurs pour la liberté des Français. On frémit à l’usage qu’une Marine Le Pen aurait pu faire d’une telle réforme, offrant plus de pouvoirs à la police et moins à la justice.

Il en est allé de ce projet comme des autres grandes propositions présidentielles : on dessine un Himalaya sur les écrans médiatiques et c’est une taupinière, dans le meilleur des cas, qui surgit sur la terre du réel.

Le capitaine de pédalo coincé au milieu du gué

François Hollande a été élu sur une politique clairement axée à gauche, avec une augmentation d’impôt pour les plus riches qui aurait permis d’aider les petites et moyennes entreprises. Mais il s’est laissé bloquer d’emblée par la chancelière allemande en acceptant le traité européen sur la rigueur budgétaire. Dès lors, sa marge de manœuvre a été réduite à un mince filet. Il aurait dû ouvrir une crise au sein de l’Union en refusant, par le biais de son parlement, de parapher le traité européen. Cela aurait permis au moins de vider un abcès qui continue à infecter l’UE.

Mais Hollande n’est pas un homme de rupture. Il préfère louvoyer. A cet égard, la formule lancée par Jean-Luc Mélenchon, faisant du président un capitaine de pédalo, s’est cruellement vérifiée. En se pliant au diktat de Berlin, le président socialiste n’a pas eu d’autres choix que de mener une politique libérale. Mais alors, il aurait fallu expliquer ce revirement aux Français, notamment à ses électeurs, et définir clairement la nouvelle optique sociale-libérale de son gouvernement. Au lieu de cela, Hollande n’a pas assumé publiquement sa volte-face, distillant ici et là des réformettes plus ou moins libérales et rarement sociales, tout en prétendant mener une politique de gauche.

En suivant la logique du capitalisme, son action ne va pas assez loin dans le sens du libéralisme. Mais dans une optique socialiste, elle trahit tous les objectifs poursuivis par la gauche. A cause de cette politique chafouine, la France se trouve au milieu du gué au moment de la plus forte crue. D’où l’angoisse collective qui parcourt l’Hexagone.

Le désarroi français est d’autant plus grand que personne ne voit d’issue à la situation présente. Il n’y a guère que François Hollande pour croire en ses chances en 2017. Nicolas Sarkozy et son catastrophique quinquennat ne sauraient constituer une alternative. Malgré ses succès électoraux, le Front national ne possède pas un appareil politique compétent et Marine Le Pen a démontré lors de son calamiteux voyage au Canada – où aucune figure politique, même de second plan, n’a accepté de la rencontrer –qu’elle ne dispose d’aucune crédibilité internationale. Sauf dans la Russie poutinienne qui participe au financement de son parti.

Le centre introuvable

Tous les regards convergent donc vers Alain Juppé, l’ancien premier ministre de Jacques Chirac. Ce qui, d’ailleurs, en dit long sur l’absence de renouvellement des élites politiques françaises. Libéral mais soucieux de régulation, partisan d’un centre-droit ouvert à certaines idées sociales-démocrates mais fermé au racisme d’extrême-droite, Juppé paraît en situation de fédérer les électeurs du centre-gauche et du centre-droit qui, numériquement, constituent la grande majorité des Français. Mais cette majorité numérique n’a pas – pas encore ? – trouvé le vecteur politique qui lui permettrait de parvenir enfin au pouvoir. Le mode de scrutin – majoritaire à deux tours – ne le permet pas. Il a créé le bipartisme qui a scindé le centre en deux parties opposées. Avec le tripartisme qui se dessine par le surgissement du Front national, cette situation ne va pas s’améliorer. Au contraire, la présence du FN va radicaliser tant la gauche que la droite classique, au détriment du centre.

Dès lors, la France ne pourra pas se sortir de sa mélasse sans une réforme profonde de ses institutions. Le mode de scrutin actuel favorise les forts en gueule. Il devient indispensable d’avantager, sinon les forts en thème, plutôt les forts en cervelle.

Jean-Noël Cuénod

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