29/11/2015

Climat et terrorisme invités d’horreur de COP 21

 

 

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A peine est-il remis de l’attentat du 13 novembre, que Paris accueille 150 chefs d’Etat participant à la conférence COP21 qui vise à limiter le réchauffement climatique. Passons sur la mobilisation massive des forces de l’ordre, déjà suroccupées par la traque aux terroristes, et les recommandations contradictoires du gouvernement français qui incite les Parisiens à prendre les transports publics en les rendant gratuits pendant deux jours, tout en leur demandant de renoncer à les utiliser pour ne pas les engorger. Mais alors, pourquoi avoir décidé de leur gratuité?

En matière de blague belge, Paris vaut Bruxelles. D’autant plus que les médias français ont couvert d’opprobre la Belgique après les attentats. Avant de se rendre compte, mais du bout des lèvres, que les autorités françaises portaient, elles aussi une grande part de responsabilité.

 

La lutte contre le terrorisme devrait aussi s’inviter à COP21 et pas seulement sous la forme de milliers de policiers déployés dans la capitale et sa région. Les pays industrialisés ont développé une dépendance aux énergies pétrolières et gazières qui tient de l’addiction pathologique (pas trop logique non plus d’ailleurs). Or, les émissaires et autres imams au verbe de sang sont envoyés, payés, soutenus notamment par l’Arabie Saoudite. Grâce aux revenus gargantuesques générés par son opulent sous-sol, la monarchie saoudienne s’efforce ­– souvent avec succès  – d’imposer au reste des pays musulmans sunnites sa théologie wahhabite, une forme particulièrement arriérée, intolérante et violente de l’islam.

Le wahhabisme interdit toute interprétation du Coran et de la sunna (tradition) qui doivent être abordés au pied de la lettre, sans réflexion. Les recherches pour tenter de comprendre les multiples significations que recèlent ces textes sacrés sont interdites, de même que toute innovation. Il faut lire la lettre, uniquement la lettre, car l’esprit est de trop. L’intelligence, la réflexion sont des agents diaboliques. Dès lors, l’ésotérisme est proscrit et toute la richesse des exégèses soufies vouée aux flammes de Shaïtan. D’ailleurs, les wahhabites considèrent les soufis (membres des confréries ésotériques de l’islam) mais aussi les chiites comme n’étant pas des musulmans.

 Le nom de la secte wahhabite est tiré de celui de son fondateur Mohamed ben Abdelwahhab, né vers 1703 au nord de l’actuelle Arabie Saoudite. Sa vision incroyablement étriquée de l’islam a longtemps été méprisée par la plupart des savants musulmans; elle a même été rejetée par le propre père de son concepteur.  Abdelwahhab tire sa doctrine littéraliste de l’école la plus fermée de l’islam sunnite, le hanbalisme. Il lui donne une vision encore plus intégriste que celle d’origine.

Son alliance avec un émir d’envergure locale – Mohamed ibn Saoud – va changer son destin. Et celui de l’Arabie. L’émir ibn Saoud et le prêcheur intégristes Abdelwahhab concluent un pacte aux termes duquel les deux hommes se partagent le pouvoir. A  Saoud, le règne politique, à Abdelwahhab, la police religieuse. Le sabre est sanctifié par le prêche. L’un conforte l’autre. Pour sceller cet accord, l’émir donne sa fille en mariage au prêcheur.

Nantie d’un corpus idéologique des plus simplistes qui favorise le recrutement des fanatiques, cette alliance du sabre et du Coran permettra d’unifier les tribus arabes sous la gouverne d’ibn Saoud et servira de base au futur Royaume d’Arabie Saoudite. Par la suite, la Grande-Bretagne a instrumentalisé le clan Saoud-Abdelwahhab contre l’empire ottoman et encouragé la propagande wahhabite pour semer la division au sein de cet empire.

Après la Première Guerre mondiale, l’empire ottoman s’est effondré, permettant à la famille ibn Saoud de conquérir le Hedjaz qui comprend La Mecque et Médine. Cette famille devient protectrice de ces lieux saints ce qui ouvre à la secte wahhabite des horizons inespérés.  Avec la fusion du Hedjaz et du Nejd, le nouveau Royaume d’Arabie Saoudite est fondé en 1932. Les descendants d’Abdelwahhab demeurent les gardiens des mœurs sectaires et ceux d’ibn Saoud restent les propriétaires du pouvoir politique. On ne change pas une équipe qui gagne.

 Le pouvoir saoudien sera conforté par les Etats-Unis qui lui assurent leur protection, lors de la rencontre le 14 février 1945, sur le croiseur américain USS Quincy, entre le roi ibn Saoud et le président Roosevelt qui venait d’assister à la conférence de Yalta. L’Arabie Saoudite craint l’émergence des mouvements nationalistes laïques arabes et même des partis communistes en création au Moyen-Orient. Elle cherche donc à s’abriter sous le parapluie américain. Washington voit alors d’un très bon œil la propagation du wahhabisme dans cette région du monde, afin de faire contrepoids à l’influence de Moscou.

 Le wahhabisme va continuer à s’implanter dans les pays sunnites et bientôt dans les banlieues européennes, notamment en France et en Belgique. C’est cette idéologie puritaine, sectaire, intolérante et violente qui est diffusée en Europe par des imams et dans des mosquées richement dotés par le pouvoir saoudien. Sa diffusion est rendue encore plus aisée par le contenu très rudimentaire des prêches.  Goebbels faisait de la rusticité des mots d’ordre (on ne saurait parler d’arguments!), la clef des succès nazis. C’est le même processus que nous voyons aujourd’hui à l’œuvre avec la secte d’origine saoudienne.

Désormais, l’Arabie Saoudite, le Qatar, les Emirats Arabes Unis font partie de la coalition contre l’Etat Islamique en Syrie. Mais ce sont ces mêmes pétromonarchies qui lui ont mis le pied à l’étrier en le finançant à ses débuts. Surtout, l’Etat Islamique partage avec elle la même idéologie. Ce sont elles, les pétromonarchies, qui ont armé le cerveau des futurs terroristes de Paris.

 Malgré ce constat, les pays démocratiques continuent à subventionner massivement l’Arabie Saoudite et ses émirats voisins par leur addiction pétromaniaque. Alors, pourquoi ne pas sauter sur l’occasion offerte par COP21 pour élaborer un plan d’action digne de ce nom et sortir de notre pétrodépendance? Nous ferions d’une pierre deux coups, en limitant le réchauffement climatique et en privant de ressources des monarchies qui restent nos ennemies idéologiques.

Malheureusement, notre cupidité a tissé tellement de liens commerciaux avec elles que ce souhait risque fort de rester à l’état de vœu pieux.

Jean-Noël Cuénod

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21/11/2015

ETAT D’URGENCE

 

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Les barbes de sang ont distribué la nuit

A la volée semailles de néant pillé

 

Le serpent des cris et des larmes est lâché

Ses anneaux se contorsionnent dans les rues

Roulent sur les chairs digèrent les boulevards

Et suivent la course des barbes de sang

 

En un éclair nous ne sommes plus des humains

Nous n’avons ni nom ni visage ni amour

Passé trépassé, présent absent, avenir ?

A venir dans les viseurs des barbes de sang

 

Rien n’est apaisé mais le bruit s’éteint

Des écharpes de douleur traînent dans Paris

La fureur s’est choisie un autre horizon

Il règne un silence à écorcher les oreilles

 

Sous le soleil de novembre les pavés luisent

Sur leur dos un bout de papier virevolte

D’un saut dans la flaque le moineau rétablit

Bon ordre des choses juste place des êtres

 

La France est toujours une chanson de Trénet

 

Jean-Noël Cuénod

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16/11/2015

Attentats de Paris : union à la base, désunion au sommet

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Après les attentats de Paris, la caste[1] politique semble plus déconnectée que jamais des «autres» qu’elle censée administrer. A la base, les initiatives se multiplient pour rendre hommage aux  victimes, se réconforter mutuellement, élever des petits autels laïques place de la République, déposer des souvenirs, des marques de fraternité sur les lieux des crimes islamoterroristes. Malgré la peur, malgré l’interdiction de rassemblement décrétée par l’état d’urgence, des milliers de Parisiens ont ressenti dimanche l’urgente nécessité de se regrouper en déambulant place de la République, ne serait-ce que pour faire peuple.

Car un peuple, ça ne se fait pas d’un claquement de doigts. Les assemblages collectifs ont de multiples visages souvent contradictoires. Lorsque la masse d’individus prend forme, qu’elle partage un but généreux qui devient une évidence pour tous, cette alchimie collective transcende les individus. La masse devient un être. Le peuple est né. Bien entendu, si le but n’est pas généreux mais haineux, nous n’avons pas de peuple, mais une populace. Dimanche, place de la République, c’était le peuple qui a voulu être présent. C’est un beau mot, peuple. Dommage qu’ils soient souillés par les démagogues.

A la base, c’est donc l’union nationale qui est réclamée et pratiquée. Mais le sommet n’en a cure et préfère la désunion. Le temps de décence a fondu sous la chaleur des projecteurs. Nicolas Sarkozy s’est aussitôt posé en président-bis, le regard fixé sur la ligne bleue de 2017. Estrosi en remet une couche contre les réfugiés syriens «infiltrés par Daech», dans ses efforts constants pour se situer encore plus à l’extrême droite que sa rivale aux régionales Marion Maréchal-Le Pen. Et l’on en passe, des pires et des moins bonnes. Grand Ballet des hypocrites. Chaque parti clame qu’il suspend la campagne électorale mais la fait vibrer de plus belle sur les réseaux sociaux. On calcule sa posture. Jusqu’où aller trop loin dans le discours clivant ? D’autres n’ont même pas ce souci et y vont gaiement dans la provoc, sachant que sur Twitter, celui qui gueule le plus fort et le plus vite a gagné. Les larmes de crocodile sèchent vite.

Jean-Noël Cuénod



[1] Caste politique et non pas classe. Rappelons la définition de la caste: groupe social hiérarchisé, endogame et héréditaire.

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14/11/2015

Au matin du carnage, Paris atrocement vide et silencieux  

 

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Sous un ciel pommelé dont on devine à peine des touches de bleu azur, Paris ne parvient pas à se réveiller de son cauchemar nocturne. Combien de morts ? 120 ? 127 ? Mais est-ce que l’on comptabilise les douleurs ? Colonne de droite ? Colonne de gauche ?

 Il règne sur la place d’Italie ce silence qui suit le déchirement du drap. Ou le coup de fusil qui abat la tourterelle. Personne ne vaque. Aucune voiture ne roule avec ce grondement si particulier de tambour sur les pavés. La place d’Italie est un boxeur KO debout aux yeux rendus vides par l’enchaînement des uppercuts, des jabs, des crochets.

 Une chanson qui dit un mal inguérissable / Plus triste qu’à minuit la place d’Italie écrivait Aragon séparé de son Paris par l’Occupation nazie. Ce matin à 9 heures, la place d’Italie avait cette mine des jours mauvais.

Durant la nuit et au matin, les Parisiens se sont cherchés, au téléphone, sur Internet, via Facebook : « Où es-tu ? » « Es-tu rentré ? » « Tout va bien ? » La Toile est tendue d’angoisses pour la sœur, le frère, l’ami, le cousin ou la cousine qui, peut-être, se trouvait juste là, Boulevard Voltaire ou dans le quartier, lorsque les barbus invoquant leur idole de sang et de haine ont semé la mort.

 Paris se ressaisira, bien sûr. Il en a vu d’autres. Tellement. Entre la tourmente révolutionnaire, les barricades de 1830 et 1848, la Commune et les massacres par les Versaillais, la botte allemande, le soulèvement d’août 1944, les Algériens noyés dans la Seine en 1961, les Français mort pour défendre la cause de ces mêmes Algériens en 1962 à Charonne – tout près de l’une des attaques de cette nuit–, les pavés de Mai-68 et la mort de ce Mai-68 en janvier dernier à Charlie-Hebdo. Des pires épreuves, Paris s’est relevé. Et se relèvera encore et toujours.

Mais là, maintenant, il vit pleinement sa douleur comme une sorte de lourde méditation.

Le pire serait que le pays se déchire. Là encore, Aragon, aux pires heures de la France, avait chanté cette unité sans laquelle il n’est pas de vie collective possible (La Rose et le Réséda) :

 Quand les blés sont sous la grêle

 Fou qui fait le délicat

 Fou qui songe à ses querelles

 Au coeur du commun combat

 

Jean-Noël Cuénod

11:46 | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : #parisattacks #fusilladeparis #terrorisme | |  Facebook | | |

09/11/2015

Le contre-exemple de l’Etat Islamique et la pensée magique des nationalistes

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Le nationalisme donne des solutions dépassées à des questions mal formulées. Mais il pose au moins le problème majeur de notre temps, celui de la souveraineté d’où découlent tous les autres: la politique environnementale et climatique, la lutte contre la guérilla islamoterroriste mondialisée, la régulation des puissances financières, la fiscalisation des multinationales, l’utilisation de l’énergie, le droit du travail et les migrations.

L’attrait qu’exerce le nationalisme prend des formes très diverses selon les histoires, les cultures et les traditions. Mais partout, ou presque, il progresse. De la Russie poutinienne à la Turquie erdoganne, en passant par la surenchère chauvine entre Sarkozy et Marine Le Pen en France, la voie solitaire et sans issue du blochérisme en Suisse, l’islamophobie bobo aux Pays-Bas, la xénophobie galopante en Scandinavie l’intégrisme catholique en Pologne, les nostalgies fascisantes en Hongrie, pour se limiter au continent européen.

A l’origine de cette forte progression, deux incapacités historiques. Celle de la social-démocratie à tirer les leçons de l’échec soviétique et à analyser la globalisation de l’économie; celle du libéralisme «classique» à réguler les forces supranationales déchaînées par le capitalisme financier.

Plus rien ne sera « comme avant», lorsque les frontières permettaient à chaque Etat de développer en solitaire sa propre économie, ses institutions judiciaires, ses relations sociales en fonction de la volonté d’un peuple inscrit dans un cercle bien délimité. Certes, il y a toujours eu des échanges, des traités, indispensables poumons économiques, mais ils ne remettaient pas en question la souveraineté de l’Etat.

Cette souveraineté a été attaquée sur plusieurs fronts. Le développement de l’économie mondialisée et le capitalisme financier déchaîné ont entraîné des bouleversements spectaculaires sur le plan de l’environnement, voire, selon la plupart des experts en la matière, du climat. Sur le plan culturel aussi, les repères habituels ont été emportés par la tourmente que le développement anarchique des nouvelles technologies a intensifiée. Les Etat artificiellement créés par la colonisation, comme l’Irak et la Syrie, se sont effondrés et les régimes du Moyen-Orient, aux institutions étatiques faibles, sont aux abois.

Sur leurs ruines, l’Etat Islamique a inventé une nouvelle souveraineté. Ou plutôt une souveraineté supranationale qui s’exerce au-delà des frontières et même par delà les continents puisque des régions aux mains de terroristes libyens et nigérians lui ont fait allégeance. Disons que l’Etat Islamique l’a «inventée» au sens juridique du terme «inventeur» qui qualifie celui qui a découvert un trésor. Le «trésor», si l’on peut dire, en question étant l’ancienne notion de califat remise au goût (ou au dégoût) du jour. Dans un mélange de maîtrise des nouveaux outils technologiques, de propagande très élaborée et de mentalité médiévale, l’Etat Islamique a bel et bien mis au point une forme de pouvoir bien mieux adaptée à la mondialisation que les Etats dans leur forme actuelle.

Défi environnemental et climatique, défi financier et fiscal, défi des migrations, défi technologique, défi terroriste… Devant cette masse de gants à relever les Etats occidentaux perdent le peu de latin qui leur reste. Les institutions supranationales actuelles ont également raté le coche. L’Organisation des Nations-Unies reste un «machin», comme le disait de Gaulle, dans l’esprit d’un grand nombre de citoyens du monde. Quant à l’Union européenne, elle a loupé son virage démocratique. Si le Parlement européen dispose d’un peu plus de pouvoirs qu’auparavant, il n’en reste pas moins un acteur mineur. Les citoyens de l’UE ne peuvent pas compter sur lui pour influer sur les décisions prises par la technostructure bruxelloise et les chefs de gouvernement des pays membres.

Dès lors, la tentation est grande pour un nombre croissant d’électeurs de délaisser ces superstructures perçues comme inefficaces, antidémocratiques et de se mobiliser pour redonner un nouveau souffle à la souveraineté nationale. Ils veulent ainsi retrouver cet espace bien délimité au sein duquel leur volonté de citoyens pouvait s’exprimer. Sur ce sentiment fort légitime, les partis nationalistes surfent avec l’aisance d’un Robby Naish. Mais leurs arguments relèvent surtout de la pensée magique. Impossible de remonter le temps, même si l’on en éprouve la plus vive envie.

Le réchauffement climatique se moque des douaniers. Les nuages de pollution ne s’arrêtent pas aux bornes frontières. Lutter seul contre le terrorisme relève du suicide collectif. Réclamer en solitaire une juste contribution fiscale aux multinationales ne provoque qu’un surcroît d’évasion fiscale. Eriger des murs devant ceux qui fuient aujourd’hui le terrorisme et demain les catastrophes climatiques est aussi efficace que d’opposer une digue de paille à un torrent.

Aucun des problèmes cruciaux que nous devons affronter aujourd’hui ne peut être traité au seul échelon d’une nation, aussi grande fût-elle. Dès lors, le mot d’ordre « arrière toute » lancé par les nationalistes en non seulement menteur mais surtout irresponsable.

L’Etat Islamique est en train de construire un autre type de souveraineté d’essence terroriste et totalitaire. Les nations démocratiques doivent donc, à leur tour, inventer une supra ou meta-souveraineté qui aurait, à la fois, la taille idoine pour relever les défis que nous énumérions et la légitimité populaire sans laquelle il n’est pas de démocratie possible.

Faut-il s’appuyer sur les structures existantes, comme l’Union européenne, afin de les transformer en véritable organe démocratique de supra-souveraineté ? Doit-on élaborer une stratégie pour construire une autre structure ? Voilà les questions qui devraient être discutées au sein des partis politiques. Et s’ils s’obstinent à n’être que des écuries électorales, qu’ils soient remplacés par d’autres organisations d’un type nouveau. Il est essentiel que ce mouvement de fond vers une supra-souveraineté démocratique parte de la base. Le sommet, lui, dort du sommeil de l’injuste.

 Jean-Noël Cuénod

18:29 | Lien permanent | Commentaires (23) | Tags : #etatislamique #démocratie #souveraineté | |  Facebook | | |

04/11/2015

Il y a 20 ans, Yitzhak Rabin…

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Ancien premier ministre, Yitzhak Rabin a prononcé un vibrant discours pour la paix, place des Rois-d’Israël à Tel-Aviv, en cette soirée du 4 novembre 1995. Avec l’assistance, il vient de chanter l’hymne du Mouvement pour la paix israélien Shir LaShalom afin de clore le rassemblement. Homme d’arme, il dirigeait l’Etat-Major lors de la Guerre des Six-Jours. Homme de Paix, il a signé les Accords d’Oslo avec son adversaire de toujours Yasser Arafat. Yitzhak Rabin s’apprête à regagner sa voiture lorsqu’il est assassiné  à coups de pistolet semi-automatique par le fanatique religieux Yigal Amir. Quarante minutes plus tard, l’une des plus grandes figures d’Israël s’éteint sur la table d’opération, atteint au poumon et vidé de son sang (Photo de Rabin en train de chanter Shir LaShalom, juste avant d'être assassiné).

Si c’est l’intégriste Amir qui a tenu le Beretta, d’autres l’ont moralement armé. Pendant les mois précédant l’attentat, une campagne de haine inouïe contre Rabin avait été fomentée par l’extrême-droite et le Likoud de Benjamin Netanyahou. Lors de leurs meetings les va-t-en-guerre brandissaient des pancartes présentant Yitzhak Rabin en uniforme SS ou portant le keffieh palestinien. Ou en cible visée par un snipper.

Force est de reconnaître qu’Amir a réussi son coup. Il voulait tuer la paix. Vingt ans après, elle semble plus que jamais inaccessible. Certes, on ne saurait réduire l’actuelle situation à la seule disparition de Yitzhak Rabin. Mais elle y a joué un rôle essentiel. Brillant général de l’armée israélienne ­­– qui s’était notamment illustré durant la Guerre d’Indépendance en 1948 -1949 à la tête de la brigade Harel du Palmach, l’unité de choc des Juifs de la Palestine mandataire – Rabin était mieux placé que quiconque pour promouvoir la paix. Un peu comme un autre général, Charles de Gaulle, dont le passé militaire avait convaincu l’armée française de ne pas s’opposer à la fin des combats en Algérie.

Aujourd’hui, Israéliens et Palestiniens se sont installés dans cette guerre qui dure depuis 67 ans. Plus personne dans cette région ne semble souhaiter la paix. Des économies, des liens sociaux se sont tissés dans cet état de conflit récurent. Les pacifistes de tous bords sont donc considérés au mieux comme des empêcheurs de survivre en rond, au pire comme des traîtres à leur camp.

La solution dite « des deux Etats », l’un Palestinien et l’autre Israélien, est rejetée par l’actuel gouvernement et par une grande partie des Israéliens qui voient dans un Etat Palestinien, une machine de guerre contre Israël. Mais la solution d’un Etat israélien régnant sur les terres palestiniennes semble encore plus périlleuse pour Israël, en raison de l’accroissement démographique de la population musulmane et des sources permanentes de conflit que cela entraîne. Bref, tout le monde paraît se contenter de cette existence menée « à l’aveugle » et au jour le jour, tout en sachant qu’elle ne saurait se prolonger indéfiniment.

Pour l’instant, le gouvernement israélien peut faire fi de l’avis des autres pays en développant ses colonisations en Palestine, puisqu’il s’appuie sur la puissance américaine. Mais rien n’est éternel en ce bas monde, pas même le soutien de Washington.

Le danger pour Israël – seule démocratie du Moyen-Orient, faut-il le rappeler ? ­– réside dans la lassitude qui s’installe progressivement dans les opinions publiques un peu partout dans le monde. Déjà, le président Obama se montre plus préoccupé par la Chine et l’Extrême-Orient que par Israël et la Palestine. Et de la lassitude à l’indifférence, il n’y a qu’un pas. Sur qui, alors, Israël pourra-t-il compter ?

Au moment où il a été tué, Yitzhak Rabin portait dans son portefeuille, une feuille sur laquelle étaient rédigées les paroles de Shir LaShalom (voir la vidéo). La paix, dit ce chant, la paix parce qu’ «on ne nous ressuscitera pas / Du fond de la fosse obscure».

 Jean-Noël Cuénod

 

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02/11/2015

Victoire de l’ottomaniaque poutinifié Erdogan et défaite de la laïcité

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 Après la victoire d’Erdogan aux élections législatives turques, la chose la plus surprenante est… la surprise des médias ! Une fois de plus, ils ont donné foi aux sondages qui ont remplacé les horoscopes dans la pensée journalistique. Avec la même efficacité ; si, un jour ou l’autre, il leur arrive de ne pas se tromper pas, c’est surtout grâce à un heureux concours de circonstances.

Comment l’AKP du président Recep Tayyip Erdogan pouvait-il ne pas emporter ces élections ? Presse muselée, journalistes sous menaces permanentes, opposition empêchée de tenir ses meetings, stratégie de la peur du gouvernement… La liste des pressions exercées par le pouvoir islamo-conservateur est longue.

Mais avait-il besoin de cela pour triompher ? Chaque fois qu’un pays se trouve dans une situation de conflit à ses frontières, le peuple préfère ne pas changer de chef, ne serait-ce que pour éviter les périodes de transition à un moment où des décisions de guerre doivent être prises. En outre, son parti AKP demeure très implanté dans la « Turquie profonde », celle des campagnes, mais aussi auprès d’une partie des classes moyennes qui se sont enrichies sous Erdogan.

Les médias européens ont cru que les délires ottomaniaques d’Erdogan (photo) – qui s’est fait construire à Ankara un palais de 200 000 m2 à 350 millions de dollars – et ses exactions répétées contre la presse allaient nuire à son parti. Or, ces pratiques ne révulsent que la partie la plus occidentalisée de l’électorat turc– celle qui a l’oreille des médias européens. Et elle est loin de former la majorité. Les autres électeurs, soit n’y prêtent pas attention, soit y voient l’exercice rassurant d’un pouvoir autoritaire et protecteur.

 En fait, la Turquie d’Erdogan suit l’exemple de la Russie version Poutine en instaurant à son tour une « démocrature ». Le pouvoir consulte le peuple – après conditionnement préalable de façon à éviter les mauvaises surprises – afin de lui extorquer un mandat en blanc qui permettra au clan au pouvoir d’imposer sa politique sous un léger verni démocratique. La poutinification est appelée à se répandre sur la planète.

 Un sale coup contre la laïcité

 Depuis treize ans qu’ils sont aux affaires, Erdogan et l’AKP ont entrepris « un lent et raisonné dérèglement » de la laïcité en Turquie. Sur les ruines de l’empire ottoman, Mustafa Kemal Atatürk avait fondé la Turquie moderne en séparant l’islam du pouvoir politique et en supprimant en 1924 le califat, institution qui réunissait dans les mains de l’empereur ottoman, les pouvoirs spirituel et temporel de l’islam dont il était le garant de l’unité en tant que successeur (calife en arabe) du prophète Mohammed. En autorisant le port du voile islamique dans les lieux publics et au parlement, en combattant la mixité dans les logements universitaires, en faisant la promotion du turc ancien, en augmentant le nombre d’écoles confessionnelles, en restreignant les vente d’alcool, Erdogan a, progressivement, changé la Turquie pour la ramener vers l’Orient et l’éloigner de l’Occident.

Dans ses rêves plus ou moins avoués, le président turc souhaiterait retourner à ce califat qui a assuré à la Turquie sa domination sur le Moyen-Orient pendant des siècles. Sur ce plan, au moins, il partage la vision « califale » de l’Etat Islamique ; pour lui Daech est plus un concurrent qu’un ennemi… Ah, devenir Calife à la place du Calife autoproclamé al-Baghdadi !

En attendant de s’enturbanner tout à fait, Recep Tayyip Erdogan a désormais les mains encore plus libres qu’auparavant pour intensifier ses manœuvres d’étranglement contre ce qui reste de laïcité dans son pays.

 

 Jean-Noël Cuénod

14:59 | Lien permanent | Commentaires (35) | Tags : #turquie #islam #laïcité #erdogan | |  Facebook | | |