30/08/2015

ADHUC STAT

 

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 Vasque vide mousse éperdue

Dans la cour du château caduc

Où rôdent d’antiques esprits

Des mondes abolis s’accrochent

Lézards pétrifiés partout

 

Des escaliers effondrés

Ne portent que les pas du vent

Les dentelles du toit flageolent

Et du souvenir d’un puits

Nulle vérité ne surgit

 

La table rase du passé

Ne saurait nourrir le présent

Mais la pierre des ruines

N’a pas dit son dernier mot

Nous sommes au pied du mur

 

Jean-Noël Cuénod

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28/08/2015

Un roman à lire: Un après-midi de Robert Inard d’Argence

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 C’était avant. Avant la chute des tabous, lorsque le Grand Mystère faisait palpiter les garçons aux culottes encore courtes mais aux fantasmes longs comme une retenue du jeudi[1]… Ce Grand Mystère qui se résumait en une question taraudante : «Qu’est-ce qui se cache sous les jupes des filles». Des jardins aux délices? Des forêts inexplorées? Des sources aux parfums orientaux? Un Graal de la marque Petit Bateau?

Malgré les sermons parentaux ou ecclésiastiques, la hantise des mères de famille devant «la chose» qui devait précipiter leurs petits dans l’enfer des grands (et surtout des grandes), les menaces, les punitions, les objurgations, les diables peints sur le tableau noir, à défaut de muraille, le Grand Mystère ne cessait d’émettre ses sifflements envoûtants, comme le serpent de la Genèse.

 

Inard.jpgCes «premiers émois de la chair», comme l’on disait jadis dans les sacristies, sont merveilleusement illustrés par le premier roman d’un excellent poète, Robert Inard d’Argence[2] (photo), roman intitulé Un après-midi[3]. Il réussit ce tour de force de décrire les différentes phases de l’initiation amoureuse avec autant d’authenticité que de pudeur. Car, oui, il est possible de décrire l’éveil de la sexualité, sans rien en celer mais sans s’exhiber. La pudeur ne cache pas, elle rend fraîche la réalité.

 Ce roman ne limite pas son propos à la découverte du corps autre de l’autre. C’est tout ce territoire perdu de l’enfance qu’il restitue. L’écrivain narre le passage de la ville de Toulon à un village des Basses-Alpes[4] sur décision d’un père instructeur pilote de chasse, soucieux de mettre sa famille à l’abri, juste avant la Seconde guerre mondiale. Le pater familias deviendra agriculteur pour nourrir les siens.

Le petit Robert, avec son frère et sa sœur qui vient de naître, découvre les libres joies, pleines de saveurs et de dangers, d’une enfance élevée dans une ferme, ce qui vaut au lecteur d’heureuses pages gourmandes. Mais à neuf ans, Robert doit quitter ce paradis pour rejoindre à Paris un oncle et une tante afin de recevoir un enseignement que les Basses-Alpes des années 40 ne pouvaient lui assurer.

Malgré le choc initial, le petit campagnard apprivoise Paris, à moins que ce ne soit l’inverse : «Paris, immense billard électrique dont j’étais la bille lancée d’un coin à un autre, d’un trottoir, d’une vitrine, d’un cinéma à l’autre, d’une distraction à un spectacle.» (page 68).

Au retour provisoire à la ferme familiale au début des grandes vacances d’été, Robert reçoit un choc encore plus moral que physique. Il court saluer son père, heureux de pouvoir enfin l’embrasser. Mais l’homme ne le regarde même pas et continue à labourer son champ du haut de son tracteur. Une ligne de labour, une autre, encore une, puis le tracteur s’arrête à la hauteur du petit garçon. Le père saute à terre, ne dit pas un mot, puis gifle violemment la joue de Robert. «C’est pour ton zéro en mathématiques». Et remonte sur son tracteur. Cette claque, l’écrivain doit encore la ressentir. Elle ne le rendra pas meilleur en arithmétique mais le fera bifurquer vers le latin, matière nettement moins rébarbative.

 Paris, les Basses-Alpes, les cousines, les copines, le père taciturne, la grand-mère aimante forment les notes de cette sonate de l’éveil. Mais il y a aussi la mère en contrepoint, celle d’hier, celle d’aujourd’hui et les relations complexes, entre affection cachée et reproches répétitifs. Pas simple, d’être mère, compliqué d’être fils.

Un après-midi peut changer la vie. La preuve.

 

Jean-Noël Cuénod



[1] Nous évoquons une époque où, pour les écoliers, le mercredi tombait un jeudi.

[2] Comédien, libraire, chroniqueur, poète et, comme il se nomme lui-même ouvre-boîte (de jazz), Robert Inard d’Argence est né à Toulon et a notamment vécu à Genève; il y a remporté le prix de poésie de la Société genevoise des écrivains en 1989 pour son recueil Ecrits Instantanés.

[3] Un après-midi, Robert Inard d’Argence, Editions 7 Ecrits, 2015, avant-propos de Joseph Joffo.

[4] Depuis 1970, les Basses-Alpes sont appelées «département des Alpes-de-Haute-Provence», prouvant ainsi que la bureaucratie peut rendre les montagnes plus élevées, d’un trait de plume. C’est magique!

 

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25/08/2015

La revanche de Maigret

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 C’était l’époque où le flair du flic remplaçait la police scientifique. Il y avait bien les empreintes digitales. Mais les malfrats avançaient gantés sur le boulevard du Crime. Alors, hein, les empreintes, le flic avait beau faire des pieds et des mains, il était rare qu’elles se missent à table!

Si vous avez eu le bonheur de regarder le film de Jean Delannoy «Maigret tend un piège» récemment diffusé par la chaîne D8, vous avez sans doute ressenti cette nostalgie des polars d’antan où, au moment fatal de l’aveu, le commissaire – figuré par un Gabin plus Maigret que nature ­– posait sa pipe encore fumante pour faire monter les bières et les sandwiches. Autour de lui, ses inspecteurs – Lino Ventura pas encore tête d’affiche, l’inoubliable André Valmy –retroussaient leurs manches de chemise, la cravate un peu de travers. Jean Desailly, vieil enfant couvé par ses deux femmes, sa mère et son épouse Annie Girardot, en pleine ascension, allait tomber dans le piège tendu par un Gabin-Maigret qui jacte titi comme Michel Audiard (l’auteur des dialogues).

 1958, c’est l’année de sortie du film. Il y a près de six décennies. Six siècles plutôt tant les choses policières ont changé à voir le commissaire et ses adjoints vous remuer un cadavre comme si c’était un paquet de linge ou patauger dans le sang. Et lorsqu’un flic trouvait le couteau meurtrier, allez hop !, on l’emportait, certes délicatement mais à mains nues, sans autre forme de procès.

Aujourd’hui, grâce aux séries télévisées américaines, le crime est devenu biodégradable et l’investigation (on ne dit plus l’enquête, ça fait ringard), hygiénique. Maigret traînait son pardessus qui sentait la frite alors que ses lointains descendant enfilent des combinaisons immaculées, de la tête aux pieds, et même des masques pour ne pas polluer les scènes du crime. Celle-ci est d’ailleurs bien délimitée par des bandes rouges et blanches en plastique. Pas question de faire les cent pas autour d’un cadavre en se grattant l’occiput pour tenter de faire venir l’inspiration.

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Après, le gros du travail ne se déroule plus dans un étroit bureau enfumé avec des machines à écrire qui font un bruit de mitraillette Thompson. Non, le vrai boulot s’accomplit dans ce qu’on n’appelle plus la morgue mais la salle d’autopsie. Là, des médecins légistes vêtus comme des cosmonautes emploient une batterie d’instruments tellement sophistiqués que l’on s’attend à ce que le cadavre soit ressuscité. Hélas (ou heureusement pour la suite du scénario), il reste bel et bien raide mort.

 Mais alors qu’est-ce qu’il cause, le macchabée! Car nos démiurges savent le faire parler comme s’il était le témoin de sa propre mort. Maigret, malgré ses ruses à deux Sioux, ne parvient jamais à rendre ses suspects aussi bavards que les défunts tout couturés gisant sur leur table d’acier qui étincelle sous le scialytique.

 Le dieu ADN a changé le monde criminel. Un prélèvement salivaire et c’est tout une histoire qui se déploie sous les microscopes à balayage électronique. Le criminel peut bien laver à grandes eaux les lieux de son forfait, il restera toujours une infime molécule qui le trahira. Le moindre atome laissé par lui vaut tous les aveux. Plus besoin de bière et de sandwiches, ni même de torgnoles ou de coup d’annuaire de téléphone sur le crâne. La vérité surgit des éprouvettes. La technologie était magicienne. La voilà justicière. Et même justicière infaillible. Ce n’est plus la Justice aveugle qui officie mais la Science clairvoyante.

 Mais vous savez comment sont les hommes, malins comme des singes. Il s’en trouvera toujours un pour manipuler les preuves, échanger des empreintes ADN avec d’autres pour faire accuser l’innocent et protéger le coupable. Alors que jadis l’on se méfiait des enquêtes menées par les hommes, qui oserait aujourd’hui contester les décrets rendus par la technologie ? L’erreur judiciaire ne sera donc jamais bannie. Mais elle risque fort de devenir indécelable.

 Pour la traquer, il faudra se pencher, comme autrefois, sur les méandres torturés de l’esprit humain, user de l’intuition, de l’imagination, de la déduction, de ce flair qu’on ne saurait trouver dans un bouillon de culture. Pour Maigret, l’heure de la revanche aura sonné.

 

Jean-Noël Cuénod

18:23 | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : #justice #police #adn #gabin #simenon | |  Facebook | | |

21/08/2015

Jean-Marie Le Pen, du menhir au grain de sable

 

 

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5 octobre 1972-20 août 2015. Entre ces deux dates, 43 ans d’existence pour le Front national avec Jean-Marie Le Pen. Désormais, le voilà bouté hors de la formation qu’il avait contribué à créer en faisant d’un ramassis de nostalgiques de Pétain, de cathos intégristes,  d’anciens de la Waffen SS française, de païens qui rêvaient de Thulé dans les bois de Meudon et de veufs de l’Algérie française, un parti politique uni.

Le Bureau exécutif du Front national a, comme son nom l’indique, exécuté l’ancêtre en l’excluant de son propre parti. A la niche, le vieil aboyeur qui n’a pas compris que l’heure était désormais à l’extrémisme chafouin, au racisme implicite mais non explicite, au nationalisme petit doigt levé!

Bien entendu, ni Marine Le Pen ni son bras droit Florian Philippot n’ont assisté à la mise à mort. Ils ont délégué ça à leur valetaille. Mais personne n’est dupe. La fille voulait la peau tannée de son père. Elle l’a eu. Elle voulait régner seule, sans l’ombre brune de son géniteur. C’est chose faite.

 Le plus comique dans cette histoire est que Jean-Marie Le Pen a fait aujourd’hui la même erreur que celle commise à son propos par ses adversaires internes, peu après la naissance du Front national.

Celui-ci a été créé à l’initiative du mouvement néofasciste Ordre Nouveau qui voulait repeindre sa façade de couleurs électoralement plus avenantes. Pour ce faire, les dirigeants du groupuscule ont sorti de sa retraite politique, l’ancien député poujadiste Jean-Marie Le Pen et l’ont placé à la présidence du Front national dès sa fondation, pensant qu’il serait manipulable à leur gré. Mais les responsables d’Ordre Nouveau ont gravement sous-estimé les capacités de manœuvres du lieutenant Le Pen.

Fin procédurier, sachant rapidement profiter des erreurs de ses adversaires, Jean-Marie Le Pen s’est finalement débarrassé des responsables (si l’on ose dire) d’Ordre Nouveau pour régner seul.

 Quatre décennies plus tard, c’est Jean-Marie Le Pen qui est tombé dans le piège de la sous-estimation. Et qui plus est, de la sous-estimation de sa propre fille. Elle a fait preuve des mêmes capacités manœuvrières qui furent celles que son père avait déployées pour devenir l’unique chef des frontistes.

Pour motiver leur décision, les membres du «Bureau d’exécution» rappellent notamment les déclarations médiatiques récentes de Jean-Marie Le Pen qui en remettait une couche sur les chambres à gaz «détails» ( !) de la Seconde guerre mondiale et sur les convictions pétainistes de nombreux frontistes. Or, ce genre de propos, cela fait des années que Le Pen les tient sans que qu’ils n’aient provoqué la réprobation de sa fille ou des instances du FN. Il s’agit donc d’un prétexte pour se débarrasser du vieux qui prenait un peu trop au sérieux son titre de «président d’honneur».

 Dans un parti autoritaire, il ne peut y avoir deux chefs. Le Pen pensait donner le Front national à sa fille tout en gardant la présidence réelle du parti mais il s’est fait avoir comme un bleu.  Marine Le Pen a choisi le bon moment pour le mettre hors-jeu, à l’image de son père qui a attendu son heure pour jeter Ordre Nouveau hors du Front national.

 Jean-Marie Le Pen a fait du FN, une organisation autocratique et fortement hiérarchisée où la base doit obéir au sommet. Aujourd’hui, ce système hiérarchique qu’il a mis en place se retourne contre lui. Le sommet, ce n’est plus lui et il n’est même plus à la base. Certes, malgré le poids difficilement surmontable de ses 87 ans, il lui reste des capacités de nuisance qu’il va déployer contre sa fille. Mais celui qui se faisait surnommer « Le Menhir» n’est plus qu’un grain de sable dans l’escarpin de son héritière.

 

Jean-Noël Cuénod

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15/08/2015

La dette grecque, un gros boulet en… 1848 !

 

 

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Se plonger dans la lecture des journaux du XIXe siècle permet d’apprendre beaucoup sur l’actualité du XXIe. L’excellent confrère Arnaud Galy ­– rédacteur-en-chef du magazine en ligne ZigZag, de l'Année francophone internationale et d'Agora francophone – m’a permis de consulter sa collection du Moniteur Universel, dont les numéros parus au début de la IIe République française née de la Révolution de février 1848.

Je tombe sur un article daté de samedi 16 septembre 1848 (première photo). Il fait part d’une décision prise la veille par l’Assemblée nationale. Pour un lecteur de 2015, le titre est très évocateur : Avance au gouvernement grec. En voici le libellé (seconde photo) :

Art. 8. Il est ouvert au ministre des Finances un crédit de 527 240 francs 2 cent. et un autre crédit de 522 019 fr. et 83 centimes à l’effet de pourvoir, au défaut du gouvernement grec, au payement du semestre échu le 1er septembre 1847 et de celui échu le 1er mars 1848, des intérêts et de l’amortissement négocié le 13 janvier 1833 par ce gouvernement, jusqu’à concurrence de la portion garantie par le Trésor de France, en exécution de la loi du 14 juin 1833 et de l’ordonnance royale du 9 juillet suivant.

Les payements qui seront faits en vertu de l’autorisation donnée par le présent article auront lieu à titre d’avances à recouvrer sur le gouvernement grec. Il sera rendu annuellement à l’Assemblée nationale un compte spécial de ces avances et des recouvrements opérés en atténuation.

(L’article 8 est mis aux voix et adopté).

 Au moment où la Grèce d’aujourd’hui se débat dans les rets de sa dette, il apparaît qu’en 1848 déjà, elle faisait l’objet de négociation et qu’Athènes ne parvenait pas à rembourser ses créanciers, les Etats d’Europe occidentale et la Russie.

En fait, la Grèce était endettée avant même la proclamation de son indépendance en 1830. En effet, durant la guerre d’Indépendance contre la Turquie, qui a duré neuf ans, les Etats européens ont massivement prêté des fonds aux Grecs afin qu’ils se fournissent en armes … auprès de ces mêmes Etats !

 C’est ainsi que le journaliste français Edmond About écrit de la Grèce en 1854 : 

C’est le seul exemple connu d’un pays vivant en pleine banqueroute depuis le jour de sa naissance. Tous les budgets, depuis le premier jusqu’au dernier, sont en déficit. 

161 ans plus tard, la situation n’a guère évolué.

 Il vaut d’ailleurs la peine de lire l’ouvrage d’Edmond About, La Grèce contemporaine (disponible sur Gallica[1]) pour se rendre compte à quel point les problèmes qui se posent à la Grèce et à l’Europe sont anciens. L’équation avait été posée au milieu du XIXe siècle. Mais rien de sérieux n’a été entrepris pour la résoudre. Résultat : plus d’un siècle et demi après, nous voilà en plein bouzin, comme l’on dit en Suisse romande.

 Edmond About avait mis la plume dans une plaie qui est encore bien ouverte : les vertigineuses dépenses militaires de la Grèce, dépenses qui, comme dit plus haut, ont plombé ce pays avant même son indépendance:

Si la Grèce n’a point de route, si les forêts ne sont pas exploitées, si les terres ne sont pas cultivées, si les mines ne sont pas fouillées, si les bras manquent, si le commerce extérieur n’a pas fait les progrès qu’il devrait faire, c’est parce que, depuis vingt ans, la Grèce a une armée.

Si le budget est régulièrement en déficit, si la Grèce est hors d’Etat de servir les intérêts de la dette, c’est parce qu’elle a une armée.

 Et le journaliste français d’en faire reproche au roi grec Othon 1er, d’origine bavaroise :Le roi tient beaucoup à garder son armée. Il y tient par vanité et par ambition.

Il faut dire que la défense nationale est un véritable gisement de corruption :Le ministère de la guerre donne environ 600 000 drachmes,  le ministère de la marine de la marine en paye plus de 250 000 à des hommes qui ne sont ni marins ni soldats  et qui, souvent, n’ont été ni l’un ni l’autre.

 Edmond About souligne que la Grèce n’a nul besoin de son armée, personne ne songeant à l’attaquer puisqu’elle se trouve sous la protection des puissances européennes.

 Un siècle et demi plus tard, l’appétit budgétaire de l’armée grecque reste aussi vorace. Au début des années 2000, les dépenses militaires atteignaient entre 4 et 5% du Produit intérieur brut de la Grèce, soit le taux le plus élevé de l’Union européenne. Aujourd’hui, il est descendu à moins de 3%, ce qui reste considérable, surtout en regard de la situation économique. Il y a peu, la Grèce était le quatrième plus gros importateur d’armes de la planète. Les deux principales bénéficiaires de cette manne: l’industrie militaire des Etats-Unis et… celle de l’Allemagne qui réclame aujourd’hui l’austérité perpétuelle pour les Grecs.

Et tout ça pourquoi ? Pour se défendre de la Turquie… qui fait partie de la même alliance militaire que la Grèce!

 Ce qui était aberrant au XIXe siècle, le reste au XXIe.

 Jean-Noël Cuénod

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[1] http://gallicalabs.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k28630w

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13/08/2015

Les «Gênants de la route» et l’impossible écotaxe, symboles du blocage français

 

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Pionnière de la redevance qui taxe les poids lourds depuis quatorze ans, la Suisse encaisse en moyenne, chaque année, 1,2 milliard d’euros grâce à ce dispositif. Il permet aux cantons d’entretenir leurs réseaux routiers (un tiers des recettes) et à la Confédération de développer son réseau ferroviaire (deux tiers).  Approuvée en 1998 par 57% du corps électoral suisse, cette écotaxe est calculée en fonction du nombre de kilomètres parcourus sur territoire helvétique, du poids total autorisé et des émissions polluantes dégagées par le véhicule.

 Il y a neuf ans, l’Allemagne a suivi cet exemple. Son écotaxe lui a rapporté 4,4 milliards d’euros en 2012. Depuis, la Belgique, les Pays-Bas et sept autres pays européens appliquent une forme d’écotaxe.

 Cette manne est devenue indispensable dans ces pays pour équilibrer des budgets de plus en plus malaisés à boucler. La France, qui court après chaque centime, en sera privée.

En 2013, les organisations des patrons routiers ont tiré le frein à main pour arrêter le char de l’Etat sur le chemin de l’écotaxe à la française. Ils ont été rejoints dans leur combat par des patrons et des ouvriers de l’agroalimentaires qui craignaient que cette taxe n’alourdît les charges de leurs entreprises. Celles-ci sont souvent basées en Bretagne où le mouvement des Bonnets rouges a pris l’ampleur que l’on sait.

Toutefois, ce n’était pas ces Bonnets rouges qui faisaient peur au gouvernement mais les organisations patronales des poids lourds qui sont en capacité de bloquer les principales voies de circulation de l’Hexagone.

 L’écotaxe a donc été abandonnée en octobre 2014. Plusieurs régions frontalières de la Belgique, de l’Allemagne et de la Suisse, submergées par les camions qui veulent éviter de payer trop de taxes dans ces pays limitrophes, ont réclamé son maintien. Mais là, l’Etat français s’est montré intraitable, le pouvoir de nuisance des partisans de l’écotaxe étant fort réduit, comparé à celui, plus impressionnant, de leurs adversaires.

Cet été, nombre d’élus du Nord et d’Ile-de-France, surtout socialistes mais aussi centristes, ont tenté de proposer une écotaxe limitée à leur région. La ministre de l’environnement Ségolène Royal s’est déclarée ouverte à un tel projet. Mais le lobby routier s’est fait derechef menaçant. Pas question de payer pour entrer en Ile-de-France, c’est-à-dire à Paris! Message reçu 5 sur 5 par le premier ministre Valls qui vient de  tuer dans l’œuf l’écotaxe régionale.

 Les groupes de pression routiers sont, en France, plus puissants que l’Etat, c’est un fait établi depuis longtemps et contre lequel aucun gouvernement n’a cherché à lutter. C’est l’un des principaux points faibles de la France qui, en misant sur le tout-routier en matière de transport de marchandises, s’est mise en état d’être soumise aux diktats des «Gênants de la route».

 

Ce blocage de la circulation symbolise d’ailleurs tous les autres blocages de la France. Le gouvernement donne systématiquement raison aux corporations qui crient le plus fort et qui disposent d’un important pouvoir de nuisance. Il renonce donc à une réforme qui, comme l’écotaxe, aurait bénéficié à l’ensemble du pays, pour le seul profit d’une minorité.

Si d’aventure le gouvernement veut entreprendre un bras de fer avec tel ou tel puissant groupe de pression, il est souvent contraint d’user de la force publique, avec tous les risques que cela comporte. Et si le gouvernement veut vraiment imposer sa loi, il doit mobiliser toute son énergie, au détriment d’autres questions plus importantes à traiter. Qu’on se rappelle les manifs à répétition contre le mariage homosexuel organisées par les associations proches de l’Eglise catholique. Le gouvernement a finalement fait passer sa loi mais après de longs mois de débats aussi vains qu’épuisants. Cela dit, l’issue du mariage pour tous démontre que le lobby catholique est tout de même moins puissant que le lobby routier qui a réussi à enterrer deux fois l’écotaxe!

 Comment sortir de cette impuissance française à mener des réformes ? La démocratie directe est une piste. Lorsqu’il y a blocage, que la parole soit donnée au peuple. S’il ne veut pas d’une loi, le gouvernement revoit sa copie. S’il accepte un texte, alors le gouvernement a pour lui la légitimité nécessaire pour contraindre groupes de pression et corporations à ne plus faire barrage. S’opposer au gouvernement, c’est une chose assez confortable. S’opposer au peuple en est une autre, nettement plus délicate.  Vox populi, vox dei.

 Certes, les Français, peu habitués à la démocratie directe, risquent de ne pas répondre à la question et de voter pour embêter celui qui la pose. Mais s’ils tombent dans ce travers, c’est qu’ils sont consultés très rarement – neuf référendums en 57 ans[1] ! Ils saisissent alors la première occasion pour exprimer leur grogne endémique contre l’exécutif. Plus souvent sollicités, ils ne réagiraient plus ainsi, selon toute vraisemblance.

Introduire une forme de démocratie directe en France réclamerait du temps et de la pédagogie. Mais c’est le prix à payer pour sortir ce pays de ses impasses chroniques.

 

Jean-Noël Cuénod

 

 

 

 

 



[1] A titre de comparaison, la Suisse organise en moyenne quatre votations populaires par an. Mais chaque votation comprend plusieurs objets de diverses natures. Ainsi, pour la seule année 2014, les citoyens suisses ont pu répondre à douze questions, soit plus que les Français en 57 ans. En outre, il faudrait ajouter à cette statistique les référendums et initiatives cantonaux.

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05/08/2015

Benyamin Netanyahou, ce fileur de mauvais coton

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Benyamin Netanyahou est un homme dangereux. Et avant tout pour le pays qu’il dirige, Israël. Des intégristes – se réclamant d’un judaïsme aussi dévoyé que l’islam des djihadistes ­– ont récemment brûlé l’Eglise catholique de la Multiplication[1] (photo) près du lac de Tibériade, une maison palestinienne dans laquelle un bébé palestinien de 18 mois a perdu la vie et poignardé une jeune Israélienne de 16 ans lors de la Gay Pride de Jérusalem.

Après ces attentats Netanyahou, à la fois fileur de mauvais coton et pompier pyromane avait  clamé que, désormais, contre ces terroristes israéliens, c’était «tolérance zéro». Il n’aurait pas dû monter sur ses grands chevaux car il en fut aussitôt désarçonné par Shimon Pérès, ancien président de l’Etat d’Israël qui l’a rappelé à ses très lourdes responsabilités:

 «Celui qui incite à la haine contre les Arabes d'Israël, qu'il ne s'étonne pas lorsqu'on incendie des églises, des mosquées et qu'à la fin on brûle un bébé dans la nuit».

En effet, jusqu’à maintenant Netanyahou a assuré l’impunité à ses extrémistes. Il semble aujourd’hui prendre enfin conscience de la gravité de ce que les médias israéliens sont pourtant les premiers à dénoncer, à savoir le «djihadisme juif». Trois terroristes israéliens viennent d’être arrêtés. Mais lorsqu’on a lâché les meutes enragées, il est bien difficile de les faire gentiment regagner leur niche.

En s’entourant d’énergumènes d’extrême-droite comme Avigdor Libermann – dont il a fait son ministre des affaires étrangères jusqu’en mai dernier – Netanyahou a cautionné la violence des propos, violence d’autant plus incitatrice au passage à l’acte qu’elle émanait des plus hautes instances du pouvoir israélien.

Cette virulence est la marque de Netanyahou qui multiplie les attitudes brutales même envers le grand – et indispensable – allié américain. Et ne parlons pas de son comportement inqualifiable à Paris lorsqu’il a incité les Français de religion juive à quitter leur pays, alors qu’il était invité par le président Hollande à participer au cortège du 11 janvier dernier. Difficile de faire plus grossier.

De même, lorsqu’il s’assoit sur toutes les résolutions des Nations-Unis en développant ses colonies en territoire palestinien, le premier ministre porte atteinte au fondement même de l’Etat d’Israël dont la création a été approuvée en novembre 1947 par cette même ONU que le gouvernement Netanyahou bafoue. Or, mépriser l’institution qui a permis la naissance de son Etat est, à terme, suicidaire. Mais notre fileur de mauvais coton a la vue trop basse pour s’en rendre compte.

 

Jean-Noël Cuénod



[1] Le poète Marc Delouze a écrit une très belle évocation de cette église dans son livre C’est le monde qui parle, édition Verdier, 2007. A lire, à relire.

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