31/07/2015

De l’indispensable inutilité de la poésie

 

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Essence-Ciel, photo JNC 

 « Ça rime à quoi ? », la seule émission radiophonique de poésie: supprimée de la grille de France-Culture ; la Maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines près de Paris : asphyxiée par fermeture du robinet à subventions; le Festival de Lodève : rayé de la carte. Ces trois emblèmes de la poésie en France vont donc passer par pertes et profits. Une pensée pour Sophie Nauleau, poétesse et productrice de «Ça rime à quoi ? » qui a défendu, toutes griffes dehors, la cause de la poésie chez les médiacrates. Une autre pour le maire et poète Roland Nadaus, qui a créé la Maison de Saint-Quentin-en-Yvelines. Une troisième pour Marc Delouze, cofondateur du Festival de Lodève, et infatigable animateur de l’association Les Parvis poétiques[1].

Toutes ces mises à mort se sont déroulées dans un silence criant d’indifférence. Les protestations qui se sont élevées, ici et là, n’ont pas atteint l’ouïe des médias, sourds mais point muets, hélas.

 Cela dit, ces épisodes n’ont rien d’étonnant. Ils sont dans l’ordre des choses. La société actuelle, basée sur l’hypercapitalisme et l’industrie des médias, n’est pas compatible avec l’  « état de poésie », si bien décrit par ce cher Georges Haldas.

Car, voyez-vous, la poésie n’est bonne à rien. Jadis majeur, cet art n’est aujourd’hui même plus mineur; il a disparu des écrans radar. Tout se vend, sauf la poésie. Tout se vaut, mais la poésie ne vaut rien. Impossible de la calibrer pour qu’elle se coince dans les moules de la marchandise.  La société médiamercantile a l’estomac nickelé des prédateurs. Elle avale tout : la musique qu’elle met en boîte format mp3, la littérature qu’elle castre pour la rendre consommable, l’art pictural qu’elle transforme en produits dérivés pour enjoliver les réfrigérateurs. Mais avec la poésie, rien à faire, elle la vomit.

 Ce qui fait résistance dans la poésie, c’est son inutilité. Elle ne peut pas servir à baliser une carrière, à s’insérer dans la lutte des places, à amorcer la pompe à phynances. Elle ne saurait être, en aucun cas, un divertissement, c’est-à-dire une occupation qui détourne l'humain de l'essentiel. Au contraire, la poésie va à l’essentiel, alors que la société médiamercantile impose le superflu.

 La poésie est dilatation de l’être ; elle l’aspire vers l’émotion esthétique. La société médiamercantile est rétractation de l’être ; elle le rabougrise dans sa seule dimension de tube digestif.

Ne nous lamentons pas sur le rejet de la poésie par cette société-là. Au contraire, réjouissons-nous. Il y a au moins une dimension de la vie qui échappe à cette bouillie hypercapitaliste. C’est la seule. D’où sont indispensable inutilité.

 Continuons à écrire des poèmes, à les dire, à les vivre, partout, dans les rues, les parcs, les caves, les champs, les arbres, sans rien escompter d’autre que le plaisir du moment présent. Il y aura toujours une oreille attentive à jouir de l’essence-ciel.

 

Jean-Noël Cuénod

 



[1] www.parvispoetiques.fr

18:07 | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : poésie, médias, culture | |  Facebook | | |

Commentaires

L'inutilité de la poésie ? C'est probablement ce qui la sauvera !

Écrit par : Michel Sommer | 31/07/2015

Trop de poètes peut-être ont tendu à un mysticisme les conduisant à affirmer que les mots étaient un obstacle au pur état de poésie: c'était scier la branche sur laquelle ils étaient assis. Quand la poésie avait du succès, elle était épique, dramatique, elle déployait des images.

Écrit par : Rémi Mogenet | 01/08/2015

De la gratuité du geste. C'est tellement plus beau quand c'est inutile.
La poésie reste réservée à une élite cultivée lorsqu'elle se traduit en mots.
Je n'y ai que rarement accès ce qui a le don de m'irriter. Les mots sont eux-mêmes des outils. Ils sont souvent mal affutés et ne traduisent que médiocrement l'émerveillement devant la vie.
Les Suisses Allemands semblent l'avoir compris puisqu'ils n'ont pas de mots pour dire je t'aime.

Écrit par : Pierre Jenni | 01/08/2015

Et si enfin surgit à la surprise générale une poésie réellement utile, sur http://barondecuir.blog.tdg.ch, elle est estompée, dérobée au possible des regards.

Cordialement.

J.-M. Roth - Roi-Député de Parti Railleur d'Extrême-Centre-Gauche, pour ne vous asservir.

Écrit par : Ali Gniominy | 01/08/2015

Pourquoi la poésie resterai-elle réservée à une "lite cultivée"

S'il y a ceux qui ont les moyens de s'acheter des recueils ou anthologies de poésie il y en a d'autres à commencer par les gens du peuple, humus, terre, qui par le moyen du langage populaire excellent à parler voire écrire de manière imagée sans pour autant se voir d'ors et déjà "reconnus" en attendant, succès, si! succès venant, certains d'entre eux, poésie ou autres, de snober leurs anciens camarades, amis voire parents.
Publiés... forcément poètes troubadours aèdes authentiques?

Écrit par : Myriam Belakovsky | 01/08/2015

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