26/02/2015

Islamo-fascisme, réalité ou rhétorique?

 

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Islamo-fascisme. Ce néologisme fait florès depuis que le premier ministre français Manuel Valls l’a utilisé dans l’une de ses interventions (voir la vidéo). Mercredi, son ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve l’a de nouveau remis en service pour qualifier les terroristes qui se réclament de l’islam. Sont visés en premier lieu, l’Etat islamique (Daech) et les groupes de type Al-Qaïda. Abus de langage ou expression brute d’une réalité ?

 

Essayons d’aborder froidement cette question brûlante. La difficulté d’utiliser aujourd’hui le mot «fascisme»  tient au fait qu’il est né dans un contexte bien précis, celui de l’entre-deux-guerres en Italie et en Allemagne. Toutefois, le mot a bel et bien prospéré après la Deuxième guerre mondiale et encore actuellement, indiquant ainsi que ce qu’il qualifie n’est pas forcément enfermé dans les geôles du passé.

Il convient tout d’abord de rappeler les définitions, nombreuses, du mot «fascisme». Nous avons choisi celles-là sur la base de plusieurs auteurs (Gentile, Paxton). 

 

Le fascisme :

 

- combat la démocratie, le libéralisme, l’individualisme ou le socialisme internationaliste en tant que mouvement d’émancipation réunissant les classes salariées au-delà des frontières ;

 

- exprime sa volonté de créer un parti unique rassemblant l’ensemble d’une population donnée sous une seule bannière et un seul chef ;

 

- défend une vision nationaliste ou exclusiviste de la politique ; la nation ou la communauté primant sur l’individu dont les droits sont subalternes par rapport à ceux de la communauté ou de l’Etat ; le groupe incarné par le chef prime sur toutes les libertés de l’individu;

 

- promeut la notion de «races» et établit entre elles une hiérarchie, les unes supérieures, les autres inférieures ; cette hiérarchie est intangible, les «races supérieures» ayant toujours la prééminence sur les «inférieures»;

 

- veut figer les rapports humains dans une vision passéiste, le passé étant vu comme un état idéal dont il convient de s’inspirer (la Rome antique pour Mussolini, les traditions germaniques et nordiques pour Hitler) ;

 

- appuie son action politique par l’usage de la force armée incarnée par une ou plusieurs milices armées dévouées au chef ; l’usage des instruments de la démocratie ne peut qu’être temporaire, dans le but unique d’arriver au pouvoir ;

 

- exalte la pulsion de mort (le cri de guerre des franquistes, «Viva la muerte», les insignes de la SS, la couleur noire de l’uniforme fasciste italien, la rhétorique usant de la fascination pour la mort).

 

Les principales entités du terrorisme se réclamant de l’islam obéissent-elles à toutes ou parties de ces définitions? Examinons-les, l’une après l’autre.

 

- Le fascisme combat la démocratie, le libéralisme, l’individualisme ou le socialisme internationaliste en tant que mouvement d’émancipation réunissant les classes salariées au-delà des frontières.

Tant dans leur pratique que dans leurs discours, l’Etat islamique ou les groupes Al-Qaïda démontrent qu’ils combattent toutes ces notions jugées «impies».

La première définition est remplie.

 

- Le fascisme exprime sa volonté de créer un parti unique rassemblant l’ensemble d’une population donnée sous une seule bannière et un seul chef.

Le propos de l’Etat islamique est clairement de ranger tout le monde musulman sous un seul drapeau, le sien, incarné par un chef, Abou Bakr al-Baghdadi.

La deuxième définition est remplie.

 

- Le fascisme  défend une vision nationaliste ou exclusiviste de la politique ; la nation ou la communauté primant sur l’individu dont les droits sont subalternes par rapport à ceux de la communauté ou de l’Etat ; le groupe incarné par le chef prime sur toutes les libertés de l’individu.

Si l’Etat islamique et ses homologues ne partagent pas la vision nationaliste au sens où nous l’entendons en Occident, ils n’en défendent pas moins une vision exclusiviste de la politique prônant la primauté de la communauté musulmane, la Oumma, sur les droits de l’individu. En cela d’ailleurs, ils s’écartent du Coran qui, au chapitre II, sourate 256, prescrit : «nulle contrainte en religion». La liberté individuelle figure parmi leurs bêtes noires, à éradiquer en priorité.

La troisième définition est remplie.

 

- Le fascisme promeut la notion de «races» et établit entre elles une hiérarchie, les unes supérieures, les autres inférieures ; cette hiérarchie est intangible, les «races supérieures» ayant toujours la prééminence sur les «inférieures».

La notion de «race» défendue par le fascisme mussolinien et hitlérien est étrangère, non seulement à l’islam mais également aux groupes terroristes s’en réclamant. D’ailleurs, l’Etat islamique fait étalage de sa très grande diversité ethnique.

La quatrième définition n’est pas remplie.

 

- Le fascisme veut figer les rapports humains dans une vision passéiste, le passé étant vu comme un état idéal dont il convient de s’inspirer (la Rome antique pour Mussolini, les traditions germaniques et nordiques pour Hitler).

C’est le modèle des compagnons du prophète Mohammed que l’Etat islamique et les groupes homologues veulent imposer. Ils s’inscrivent donc dans cet état d’esprit.

La cinquième définition est remplie.

 

- Le fascisme appuie son action politique par l’usage de la force armée incarnée par une ou plusieurs milices armées dévouées au chef ; l’usage des instruments de la démocratie ne peut qu’être temporaire, dans le but unique d’arriver au pouvoir.

L’actualité démontre chaque jour à quel point l’Etat islamique et ses homologues utilisent la force armée pour s’imposer.

La sixième définition est remplie.

-Le fascisme exalte la pulsion de mort (le cri de guerre des franquistes, «Viva la muerte», les insignes de la SS, la couleur noire de l’uniforme fasciste italien, la rhétorique usant de la fascination pour la mort).

La glorification des «martyrs» et le recours aux attentats-suicides démontrent à quel point la pulsion de mort anime l’Etat islamique et ses homologues.

La septième définition est remplie.

 

Sur sept définitions du mot «fascisme», les terroristes se réclamant de l’islam, en satisfont (si l’on ose dire) six. Ce n’est pas du 100% mais c’est quand même beaucoup ! Dès lors, employer le terme «islamo-fascisme» n’est pas un abus de langage, même s’il ne saurait traduire à lui seul une réalité complexe.

 

Jean- Noël Cuénod 

 

 

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Manuel Valls aux juifs : "La France est blessée... par rtl-fr

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19/02/2015

HAÏKUS POUR LES ANIMAUX DE PARIS (2)

 

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Le rire  du merle

Secoue le ventre des parcs

Et le dos des rues

 

***   *** ***

 

Drôle de canard

Qui aboie dans les allées

Du parc Montsouris

 

*** *** ***

 

Au Parc Montsouris

Tous les chats claquent du bec

Et les canards rient

 

*** *** ***

 

Tout est dans la mouche

L’immondice et le miel

Le bleu et le brun

 

*** *** ***

 

Une musaraigne

Règne sans gêne sur l’herbe

Sage de Bercy

 

*** *** ***

 

Toujours le chat guette

La surprise au fond du trou

Tueur fasciné

 

*** *** ***

 

L’oraison du merle

S’est envolée ce matin

L’âme est de retour

 

Jean-Noël Cuénod

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16/02/2015

Monsieur Netanyahou, les juifs sont chez eux en Europe

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Synagogue Vieille-Nouvelle à Prague 

Les attentats commis à Copenhague ressemblent comme deux balles de kalachnikov à ceux perpétrés il y a cinq semaines à Paris. Avec les mêmes cibles: les juifs et les défenseurs de la liberté d’expression.

 

D’ailleurs, les uns et les autres ont souvent eu partie liée dans l’Histoire. Les bûchers que les nazis réservaient aux livres mal-pensants annonçaient Auschwitz-Birkenau. Et en même temps qu’il commençait sa campagne contre le «cosmopolitisme» juif à la fin de son règne, Staline donnait plusieurs coups de fouets supplémentaires à sa chasse contre la moindre virgule dissidente.

 

Le judaïsme ayant de tout temps privilégié l’étude, la compréhension, à multiples niveaux, des textes bibliques et le décryptage de formules complexes, il a tout naturellement développé en son sein la critique, la réflexion, l’analyse et le doute, toutes dispositions d’esprit qui sont mortifères pour les totalitarismes. Dès lors, que les Juifs soient ciblés actuellement par les tenants de l’islam des ténèbres reste dans le triste ordre des choses. Le conflit israélo-palestinien n’est qu’un prétexte pour alimenter leur propagande. Ce n’est pas la cause palestinienne – ils s’en soucient comme de leur premier pain de plastic – que les Barbus veulent servir, c’est l’intelligence juive qu’ils cherchent à atteindre.

 

Dès lors, les appels du premier ministre Netanyahou aux juifs d’Europe pour qu’ils quittent leur pays sont particulièrement troublants. Les juifs sont chez eux en Europe. Ils font partie de ses bâtisseurs les plus talentueux. Le judaïsme est une composante indissociable de la civilisation européenne qui a pour source, dans le désordre, Rome, Jérusalem, Athènes. Prétendre que les juifs vivent, ici, en terre étrangère, c’est donner gain de cause aux antisémites les plus toxiques, c’est apporter à leur moulin bancal une eau polluée. Voilà qui est pour le moins étonnant de la part d’un chef du gouvernement israélien.

 

Personne ne saurait reprocher aux juifs de partir en Israël faire leur Aliya et accomplir ainsi une étape essentielle dans leur voyage spirituel. Mais qu’ils partent pour des raisons de sécurité, est d’un tout autre ordre qui met en cause, principalement, les Etats européens. Nombre d’entre eux ont mis trop longtemps à prendre conscience du développement de l’antisémitisme en leur sein; un antisémitisme qui, en s’affublant d’un faux-nez labellisé «antisionisme», a fait son œuvre d’intoxication avec efficacité.  

Dès lors, protéger, ici et maintenant, nos concitoyens juifs est devenu la priorité des priorités. Il en va aussi de notre âme.

 

La stratégie suivie par l’islam des ténèbres a pour nom «purification ethno-religieuse». Pour les Barbus, même si chrétiens et juifs l’occupent depuis toujours, il faut qu’ils débarrassent le Proche-Orient de leur présence. Avant qu’ils débarrassent la terre tout court lorsque la planète se couvrira enfin de barbe!

Emprunter cette voie, en incitant les juifs d’Europe à laisser leur maison derrière eux, ne mènera qu’à une sorte de communautarisme à l’échelle globale. Chacun enfermé chez soi. Et Dieu pour moi tout seul. Est-ce le monde que nous voulons?

 

Jean-Noël Cuénod

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12/02/2015

DSK. Les noces explosives du droit et de la morale

 

 

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Le procès de Dominique Strauss-Kahn qui se déroule actuellement à Lille ne met pas en lumières que les relations sexuelles «rudes» – euphémisme utilisé par DSK – de l’ancien patron du Fonds Monétaire Internationale. Il révèle d’autres relations, moins cradingues et moins anecdotiques, celles qui se nouent ou se dénouent entre la morale et le droit. A lire les comptes-rendus et à ouïr les commentaires, ce procès dit «du Carlton de Lille» patauge dans la confusion.

 

Sur le terrain bien délimité du droit que reproche-t-on à l’ex-futur président de la République? De s’être rendu coupable de proxénétisme aggravé en bande organisée; la peine maximale s’élève à vingt ans de réclusion criminelle. Ce chef d’accusation se réfère aux articles 225-5 et suivants du Code pénal français qui réprime celui qui aide, assiste ou protège la prostitution d’autrui. Dans le cas présent, l’accusation retient comme circonstance aggravante, le fait que ces actes ont été commis dans le cadre d’une bande organisée.

 En d’autres termes, DSK serait l’organisateur des partouzes dont il était le roi et aurait déployé, pour développer cette cour du stupre collectif, un véritable réseau de prostituées, avec l’aide, notamment, de Dédé-la-Saumure, célèbre figure du proxénétisme franco-belge. DSK soutient – si l’on ose dire ­– qu’il ignorait que les femmes fournies par son entourage se prostituassent. Par conséquent, il ne pouvait, selon lui, se trouver à la tête d’un réseau de souteneurs.

 

Voilà le cadre bien borné. Tout le reste ­– les mœurs fangeuses de DSK, ses appétits libidineux, ses habitudes répugnantes – n’est qu’élément pour ouvrages à ne lire que d’une seule main. Néanmoins, l’impression qui ressort de ces débats sur les ébats strauss-kahniens est que la morale et le droit sont tellement interpénétrés qu’il devient de plus en plus malaisé de les distinguer l’une de l’autre. Or, une telle confusion peut mener au pire.

 

Lorsque l’on se trouve devant un tel méli-mélo, il faut retourner aux définitions de base. La morale est l’ensemble des règles de conduite propres à une société; elle distingue le bien du mal. Le droit est l’ensemble des normes régissant les rapports humains, normes énoncées par la coutume (situation de plus en plus rare) ou inscrites dans des textes (lois, codes, contrats, recueils de jurisprudence).

 

La morale est forcément floue. Elle n’est pas gravée dans le marbre mais flotte dans l’air du temps. Distinguer le bien du mal est affaire d’interprétations fluctuantes, souvent personnelles, ou émises par des groupes plus ou moins restreints.

 

Le droit est forcément précis. Il décrit des normes dûment circonscrites et suit un processus balisé. Il ne distingue pas le bien du mal, mais le légal de l’illégal, ce qui n’est pas la même chose. On peut être condamné par le droit pour avoir agi en fonction de ses impératifs moraux. De même, une conduite jugée immorale par la clameur publique, ne signifie pas qu’une infraction au droit soit commise.

 

En introduisant la morale dans le droit, on instille des notions floues dans un domaine qui requiert la plus fine des précisions. On le parasite et on le travestit en arbitre des moeurs. La clameur publique se fait justicière, ce qui ouvre la porte à toutes les dérives, à tous les abus, à tous les arbitraires. Dans nos contrées démocratiques, la Bible ou le Parti n’est pas le code et le juge n’est pas le prêtre, ni le commissaire politique. Dans les pays totalitaires, le droit se place au service de l’idéologie, qui peut être assimilée à une forme de morale, avec toutes les monstruosités que cette situation a permises.

 

Toutefois, le droit et la morale ne sont pas étrangers l’un à l’autre. Pour que le droit soit reconnu légitime par ceux auxquelles ses normes s’appliquent, il ne saurait trop s’écarter de la morale d’une société. Il serait impensable, par exemple, qu’une loi qui serait reconnue par tous comme immorale soit introduite dans le droit. Imaginerait-on que la loi autorise la pédomanie, par exemple?

 

Cette proximité entre droit et morale doit donc être respectée mais tout en observant entre les deux, la distance nécessaire pour éviter la confusion. Placer le curseur au bon endroit oblige à faire preuve d’habileté et d’intelligence. Mais qui a dit que vivre ensemble était chose facile?

 

Jean-Noël Cuénod

 

 

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Exemple de confusion entre droit et morale. Les Femen  manifestent devant la voiture qui conduit Dominique Strauss-Kahn au tribunal.


Procès Carlton: des Femen sautent sur la... par LEXPRESS

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10/02/2015

SwissLeaks : nous avons une guerre fiscale de retard

 

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Photo : le pauvre Gad Elmaleh qui se fait épingler pour 80 000 euros déposés à Genève, situation qu’il a régularisée depuis. Ah, si seulement, il avait connu l’optimisation fiscale… 

L’affaire SwissLeaks confirme que la fraude fiscale est une industrie de grande envergure. Les banquiers suisses se sont particulièrement distingués dans ce domaine, pour le meilleur quant à l’ampleur de leur profit, pour le pire quant à l’image de leur pays. Mais Jean Ziegler le disait déjà dans les années 1970. Et que d’avanies n’a-t-il pas subies pour avoir dit trop tôt ce qu’aujourd’hui les médias disent trop tard!

Certes, les révélations apportées par l’exploitation des fichiers volés à HSBC Suisse sont importantes dans la mesure où elles débusquent les détails d’un système dont on connaissait les grandes lignes. Et comme le diable s’y niche souvent, dans les détails, il est utile de les scruter. Identifier les petits malins et gros fraudeurs peut aussi apporter une saine crainte du gendarme fiscal.

 

Toutefois, ces fichiers ont été dérobés en 2008 et révèlent des relations bancaires qui appartiennent déjà à un autre monde. Depuis, les Etats-Unis ont fait le ménage en contraignant la Suisse à abandonner son secret fiscal. A partir de 2017, la Confédération s’alignera sur l’échange automatique d’informations scellant la fin du XXe siècle bancaire helvétique. Dès maintenant, les banques suisses se débarrassent de leurs clients fraudeurs qui, après leur avoir rapporté des sommes colossales, sont devenus des boulets improductifs.

 

Il reste à savoir pourquoi le gouvernement français a remis cette liste des fraudeurs gérés par HSBC Suisse aux journalistes du Monde (qui l’ont ensuite partagé avec des confrères provenant de 48 pays), maintenant, alors qu’il aurait pu le faire avant. La question reste posée. Cela n’entame d’ailleurs nullement la légitimité de cette information. Toute documentation donnée à un journaliste sert à celui qui l’a transmise. Souvent pour de nobles raisons, parfois pour de louches motifs. Au journaliste d’en vérifier la véracité et de tenter de savoir où il met les pieds. Mais cette transmission intéressée n’invalide pas ipso facto ladite info. Tout en étant guidé par des motifs douteux, un informateur peut fort bien livrer une information utile collectivement, une information que le journaliste doit diffuser pour assurer sa mission.

Cela dit, dans le cas de l’affaire HSBC, il serait tout de même intéressant de connaître l’agenda du gouvernement français.

 

Il faut considérer l’affaire SwissLeaks comme une photo d’archive qui nous permet de comprendre le passé et d’en tirer des enseignements pour ne pas réitérer les erreurs. Cependant, elle ne nous dit pas grand-chose de l’avenir, ni même du présent. Il est évident que depuis 2008 et la découverte du pot-aux-euros, les ingénieurs en mécanique financière ont trouvé le moyen de ne plus se faire pincer. La Suisse ne sera peut-être plus le paradis fiscal modèle. Mais, contrairement aux rêveries blochériennes, notre pays n’est pas seul au monde. Et, en fait, c’est une immense chaîne d’évasion fiscale qui s’est tissée autour de la planète. Il y a eu le LuxLeaks, le SwissLeaks. Et demain? Le DelawareLeaks? Le SingapourLeaks ? Le HongKongLeaks?

 

Et puis, pourquoi prendre le risque de frauder le fisc? Les grands groupes économiques et les grosses fortunes cuisinent avec ardeur les recettes de l’optimisation fiscale qui leur permet de diminuer notablement le montant des taxes et impôts, en parfaite légalité, sans craindre de se faire dénoncer par un cadre bancaire qui a piqué des fichiers compromettants. A Genève, à Zurich, à Londres, à Amsterdam, à New-York, des avocats fiscalistes proposent ces précieux services. Des groupes d’outre-Jura – même ceux dans lequel l’Etat français est présent, comme EDF – y recourent allégrement. A Paris également, des cabinets spécialisés vantent leurs compétences en la matière sur leurs sites. Ainsi, celui-ci, parmi bien d’autres:

 

En tant qu'avocats compétents en Droit fiscal nous pratiquons l'optimisation fiscale et gérons les conséquences contentieuses de mauvais conseils en la matière.

Il convient de voir dans l'optimisation fiscale, non seulement la possibilité de supporter une moindre charge fiscale par la réduction ou la suppression de l'impôt ou de la taxe fiscale concernée, mais aussi le moyen de se rendre le plus compétitif possible dans un environnement de plus en plus concurrentiel.

Notre activité d'avocat plaidant les contentieux fiscaux nous permet d'apprécier l'exacte portée de nos conseils fiscaux  en en supprimant les risques de requalification par l'Administration fiscale.

Au «montage» fiscal susceptible de requalification, nous préférons de loin le bénéfice d'un ensemble d' «options» fiscales limpides et avantageuses. Cette organisation nous permet l'obtention de résultats très intéressants; par exemple, de défiscaliser les résultats des entreprises et de certaines rémunérations, de faire en sorte, en relation avec notre département Droit des sociétés, que la plupart des opérations juridiques au sein de l'entreprise ou d'un groupe de société se fasse sans aucune fiscalisation, de supprimer les plus-values fiscales en cas de cession ou transmission d'entreprise ou de supprimer les droits de succession, etc.

 

Ce même cabinet préconise aussi, la création de filiales à l’étranger pour les entreprises et sociétés françaises :

 

La filiale étrangère d'une société mère française dispose d'une personnalité fiscale distincte de cette dernière, ses revenus ne sont donc pas imposés en France mais soumis au régime fiscal du pays où elle se situe.

Ainsi il est en principe possible de créer une filiale dans un état étranger et de la soumette à une fiscalité plus avantageuse qu'en France.

 

C’était notre rubrique, «le patriotisme économique est en marche».

 

Le fond du problème de l’évasion fiscale se trouve dans cette contradiction. Le capitalisme financier est aujourd’hui mondialisé. Mais les Etats qui collectent l’impôt restent confinés dans leurs frontières. Tant que cette contradiction n’est pas résolue, il y aura évasion fiscale. Pour la résoudre, la généralisation de l’échange automatique d’informations fiscales semble, pour l’instant, l’outil le plus efficace. Mais à la condition que tous les pays de la planète l’appliquent de A à Z, y compris la Chine et d’autres contrées qui ne disposent pas – c’est le moins que l’on puisse dire – d’un Etat de droit digne de ce nom. Dès lors, avec SwissLeaks, il est à craindre que nous ayons encore une guerre de retard.

 

Jean-Noël Cuénod

 


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06/02/2015

François Hollande grand bénéficiaire de la magie des circonstances

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C’est impossible. J’ai dû me tromper de journal:

François Hollande veut imposer la mixité sociale; Hollande et Merkel en émissaires de paix; le chef de l’Etat réaffirme la priorité de la guerre au terrorisme international. Hollande entend cultiver «l’esprit du 11 janvier». 

Et ce titre d’éditorial! Vous avez lu ça?

La revanche de l’humilié. Et en plus, il est gentil-gentil pour le président, l’édito.

 

Mais non, c’est bien Le Figaro de ce jour qui consacre cinq pages d’une tendresse d’ourson Paddington à François Hollande, à l’issue de sa conférence de presse semestrielle d’hier. Alors que François Fillon, le chouchou bien peigné, n’a droit qu’à trois quarts de page pour émettre, petit doigt en l’air, quelques réprobations polies sur la politique gouvernementale.

 

 Il y a cinq semaine encore, le quotidien de la droite propre sur elle, tirait à boulets bleus sur ce faux mage de Hollande, ce mou confit dans son impotence, tous juste bon à se faire pincer en train de porter, en casque de motocycliste, des croissants à sa petite amie.

 

Maintenant, le quotidien qui fait sienne la devise de Beaumarchais – sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur – hisse au pinacle un Président De La République avec plein de majuscules dans le regard d’acier. Fini le sergent Garcia qui ratait tout ses coups. Voici Zorro l’Elyséen qui tape du poing sur la table pour que les maires construisent des logements sociaux, qui emporte Angela sous le bras pour ramener la paix entre Kiev et Moscou, qui cultive l’esprit républicain à la manière d’un Le Nôtre en bonnet phrygien. Et qui, en grand Chef des Armées, mène la guerre au terrorisme international. Sur ce belliqueux chapitre, Le Figaro ne manque pas d’à-propos puisqu’il illustre le papier y relatif par une photo du Rafale, cet appareil de combat que construit Serge Dassault, le propriétaire du journal.

 

Et Sarkozy dans tout ça? Naguère encore, Le Figaro psalmodiait ses mantras pour que le battu d’hier revienne sur le ring d’aujourd’hui afin qu’il soit le vainqueur de demain. Dans l’édition de ce vendredi, on ne distingue pas un seul poil de la barbe approximative de Nicoléon Sarkonaparte.

Mauvaise séquence : il est revenu, il a revu mais il n’a pas encore revaincu. Après avoir tapé l’incruste pour tenter d’être sur la photo avec les grandes personnes lors de la marche républicaine du 11 janvier, le Vibrionnant multiplie les déboires.

 

Tout d’abord, en pleine crise de son parti UMP après la défaite à l’élection partielle dans le Doubs, le voilà qui se rend chez ses amis émirs pour leur donner une conférence payée en pétrodollars. Conférencier pour milliardaires émiratis ou patron de parti français, il faudrait choisir. Mais l’Insatiable s’y refuse.

 

Et puis, aujourd’hui même, Nicolas Sarkozy a reçu un prix. Mais quel prix! Celui du «Menteur de l’année 2014» délivré par le politologue Thomas Guénolé sur la base des vérifications systématiques des déclarations politiques (fact checking). Pourtant la concurrence était vive: Jean-Luc Mélenchon, Nathalie Kosciusko-Morizet, Marine Le Pen, Anne Hidalgo faisaient partie des nominés. Or, quant il s’agit de dire n’importe quoi, ces concurrents sont tous des experts chevronnés. Mais aucun d’entre eux ne faisait le poids, face aux 17 mensonges avérés et répétés en boucle par Sarkozy au cours de sa campagne pour reconquérir l’UMP (la liste des mensonges est disponible ici).

 

Hollande au sommet. Sarkozy au fond du trou. La magie des circonstances – la réaction populaire après les attentats de janvier – a opéré une fois de plus. Hollande a surfé sur la vague en gardant l’équilibre, le Frénétique s’est agité et a plongé.

Mais demain, un autre événement peut surgir et la donne, être bouleversée une fois de plus. Jadis, les dirigeants de ce monde disposaient d’astrologues pour prédire leur destin. Aujourd’hui, ils se tournent vers les sondeurs d’opinions. La différence? Il n’y en a pas. Les deux coûtent les yeux de la tête.

 

Jean-Noël Cuénod

 

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La conférence de presse de François Hollande, jeudi 5 février, en intégrale.

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03/02/2015

Entre Galilée et Rome, la grande bataille du ciel

 

 book-07210650.jpgVoilà un roman qui tombe à pic – et du ciel – pour rappeler que l’intégrisme religieux traverse toutes les époques et contamine toutes les religions. Aux barbus du XXIe siècle répondent les tonsurés du XVIIe. «Splendor Veritatis», tel est son titre. Il vient d’être publié par Slatkine. Sous le pseudonyme de l’auteur – François Darracq (photo en fin d'article) – se cache un jeune historien, Genevois d’adoption. Ce faisant, il veut dissuader le lecteur de confondre cette sienne fiction avec son travail universitaire. Cela dit, les personnages qui figurent dans son ouvrage sont bien les produits de l’Histoire et les acteurs d’une époque cruciale pour l’humanité, celle où l’humain va changer radicalement sa place dans l’univers.

 

Depuis Aristote, le monde était inchangé et inchangeable. La Terre immobile se trouvait au centre de l’Univers, le soleil tournait autour d’elle et les étoiles lui servaient de guides nocturnes. Au centre du centre, l’Humain solitaire sous le regard de Dieu.

L’Eglise romaine était la gardienne de cette vérité qui, dévoilée par l’insatiable curiosité humaine, deviendra illusion, puis mensonge. Parmi les savants qui ont déniaisé le ciel en expliquant que la Terre tournait autour du soleil, Galileo Galilei ou Galilée.

 

Le roman met en scène ce prestigieux savant toscan et son adversaire acharné, le jésuite hongrois Melchior Inchofer. Le génie de Galilée balaiera tout d’abord les arguments traditionnalistes du jeune Inchofer, envoyé au casse-pipe par son supérieur Orazio Grassi. Et puis, le pape Urbain VIII fait partie des soutiens les plus fidèles de l’astronome. L’Eglise romaine serait-elle prête à changer son regard vers le ciel? Mais en humiliant l’un des leurs, Galilée a attiré sur lui la rancune des jésuites, une rancune opiniâtre, calculatrice, manipulatrice et efficace. A cette stratégie de la vengeance s’associe la force du dogme qui sert de bouée de sauvetage à une papauté malmenée par la Réforme. Pas question de changer la vision aristotélicienne du monde, au risque de donner libre cours aux hérésies!

Galilée sera donc sacrifié. Pour sauver sa peau, il a dû renier publiquement ses théories. Emprisonné, puis assigné à résidence dans sa maison villageoise sise à Arcetri, près de Florence, Galilée retrouve la protection de son ami Ferdinand II, grand-duc de Toscane ; ce représentant de la famille Médicis lui adjoint pour collaborateur, un jeune mathématicien, Vincenzo Viviani, qui se révèlera d’un précieux secours pour le vieil astronome.

 

Alors que le fier Galilée descend, son ennemi Melchior Inchofer, lui, grimpe dans la hiérarchie de son ordre, après avoir manœuvré pour obtenir la condamnation de l’astronome. Mais cette victoire lui laisse un goût de cendre. En secret, il va reprendre ses observations astronomiques.

 Pendant ce temps, les partisans de la liberté de penser s’organisent très discrètement autour de Galilée pour faire parvenir en terre protestante les écrits de l’astronome afin qu’ils soient publiés au nez et à la barbe de la papauté. Parmi ces propagateurs de la cause scientifique, le Genevois Elie Diodati tient un rôle capital.

 

Melchior Inchofer va traverser une violente crise intérieure. Lors de ses observations clandestines,  le jésuite découvre ce qu’il redoutait et espérait à la fois: la justesse des thèses de Galilée. La hargne déployée par Inchofer contre l’astronome toscan est à la mesure de l’immense admiration qu’il lui porte. Le jésuite se débat comme un diable dans un bénitier, entre la splendeur de la vérité et les contraintes du dogme. N’en disons pas plus afin de laisser le suspens ouvert.

 

Parmi les nombreuses conclusions que l’on peut tirer de ce duel, c’est le peu de confiance que les dogmatiques accordent au Dieu dont ils sont les dévots aussi zélés qu’encombrants. Leur foi est si vacillante qu’ils veulent la conforter par des certitudes immuables.

Or, c’est l’Eternel, la puissance de vie, qui a initié le mouvement de la création; aucun humain ne saurait la fixer, l’enfermer dans ses certitudes. L’immuable n’est pas de ce monde. Le scientifique qui doute est près de l’Eternel, alors que l’intégriste qui censure s’en éloigne, comme un astre mort qui va rejoindre son néant dans un trou noir.

 

Jean-Noël Cuénod

 

«Splendor Veritatis» - François Darracq - Editions Slatkine – Genève - 296 pages.

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