28/01/2015

Rencontre inopinée entre Beaumarchais et Charlie Hebdo, au Théâtre 14 (+VIDEO)

 

le-mariage-de-figaro--theatre-14.jpg

Les théâtreux captent l’air du temps mieux que quiconque. Ainsi, la veille de l’attentat contre Charlie Hebdo, le Théâtre 14 à Paris a-t-il programmé deux pièces qui allaient entrer en collision avec l’actualité de façon détonnante, à savoir le chef d’œuvre de Beaumarchais, «Le Mariage de Figaro» et une adaptation de «L’Etranger» d’Albert Camus qui sont encore à l’affiche. Si vous vous rendez dans la capitale française, n’hésitez pas à prendre place dans ce merveilleux théâtre du quatorzième arrondissement.    

 

Lorsque Figaro – parfaitement incarné par Eric Herson-Macarel – déclame son magnifique monologue, le XVIIIe siècle secoue les épaules du XXIe en lui rappelant à quel point, la liberté, l’égalité, la fraternité –Sainte Trinité laïque – restent des vœux pieux. «En deux siècles et demi, qu’avez donc accompli, citoyens?», invective Beaumarchais en nous jetant sa perruque à la face. Pas grand chose, en effet. Ou si peu. Et que de sang versé pour ce «si peu»!

 

Toutes les baudruches que crève d’un trait sarcastique la plume de Beaumarchais sont aujourd’hui bien gonflées à l’égo:

Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie!… Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier! Qu’avez-vous fait pour tant de biens? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus.

Chacun pourra plaquer un nom bien contemporain sur cette figure de l’héritier, sempiternel vainqueur de la lutte des places. 

 

La cause des femmes a fait, certes, quelques progrès. Mais osera-t-on dire que cette envolée de Marceline (interprêtée par Claire Mirande) a perdu toute pertinence?

Dans les rangs même plus élevés, les femmes n'obtiennent de

vous qu'une considération dérisoire; leurrées de respects apparents, dans une

servitude réelle; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos

fautes!

 

Quant à la liberté d’expression et au droit de blasphémer, même à propos de Mahomet, un murmure de saisissement parcourt le public lorsque Figaro-Eric Herson-Macarel déclame :

Je broche une comédie dans les moeurs du sérail. Auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule: à l’instant un envoyé de… je ne sais où se plaint que j’offense dans mes vers la Sublime-Porte, la Perse, une partie de la presqu’île de l’Inde, toute l’Egypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d’Alger et de Maroc: et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l’omoplate, en nous disant: chiens de chrétiens! – Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le maltraitant.

Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait en aucun cas être fortuite.

 

Lorsqu’au moment des salutations, Eric Herson-Macarel lit une déclaration des comédiens pour soutenir Charlie Hebdo et saluer la mémoire des victimes juives de l’Hyper Cacher, le public lui fait une ovation debout. A lui et surtout au sublime visionnaire Beaumarchais.

 

eac6268228c4d8a8acf845879f830e92.jpg

Avec l’autre pièce présentée au Théâtre 14, l’adaptation de «L’Etranger», les liens avec l’actualité sont moins visibles mais tout aussi solides (photo : Meursault – Stéphane Pirard – et sa fiancée – Lormelle Merdrignac)

Après avoir tué, sur une plage d’Alger, un Arabe d’un coup de revolver suivi de quatre autres, Meursault est condamné à mort. L’Arabe n’a pas de nom, pas de visage. C’est une ombre. Il est à la périphérie. Combien de Français musulmans éprouvent-ils encore ce sentiment de n’être là que pour servir de repoussoir?

Le thème le plus connu de «L’Etranger» est l’indifférence au monde de Meursault qui s’exerce sur tout être et toute chose, même lorsque meurt sa mère – on sait l’attachement de Camus pour la sienne. Cette indifférence se brise devant l’aumônier qui tente d’amener le condamné à mort vers la foi. Mais c’est l’absence de foi que découvre Meursault ; il se révolte alors – enfin – contre l’illusion figurée par le prêtre.

«L’Etranger» décrit aussi les efforts de la justice pour peindre une image rationnelle sur l’acte de Meursault, acte irrationnel s’il en est. Pour que ses cadres n’explosent pas par la puissance de l’irrationnel, la société doit mimer la raison, à défaut de l’incarner. Mais ce n’est qu’un faux-semblant.  

Aujourd’hui, la société éprouve de plus en plus de difficultés à faire entendre sa raison. L’irrationnel apparaît partout et, en premier lieu, dans les délires sanguinaires des fous de Dieu. Mais il envahit aussi le cerveau félé de ces «pousseurs» qui se suicident sous les roues du métro, après avoir emporté avec eux un quidam qui attendait sur le quai.

Camus avait montré à quel point la société humaine est une construction fragile. Cette fragilité apparaît désormais dans toute sa nudité.

 

Jean-Noël Cuénod

 

Distribution du «Mariage de Figaro»

 

Mise en scène : Jean-Paul Tribout

Figaro : Eric Herson-Macarel

Marceline : Claire Mirande

Suzanne : Agnès Ramy

Chérubin : Thomas Sagols

Bazile, Double-Main : Marc Samuel

Fanchette : Alice Sarfati

Le comte Almaviva : Xavier Simonin

Don Gusman Brid’oison : Jean-Marie Sirgue

Antonio : Pierre Trapet

Bartholo : Jean-Paul Tribout

 

A l’affiche jusqu’au 21 février 2015

 

 

Distribution de «L’Etranger»

 

Adaptation : Benoît Verhaert et Frédéric Topart

Mise en scène : Benoît Verhaert

Avec Stéphane Pirard (Meursault), Lormelle Merdrignac et Benoît Verhaert

 

A l’affiche jusqu’au 13 février 2015.

 

Renseignements pratiques

 

Théâtre 14, 20 avenue Marc-Sangnier, 75014 Paris. Location : +33 (0)1 45 45 49 77. Courriel : contact@theatre14.fr. Site: http://theatre14.fr

 

ESPACE VIDEO

09:56 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |

Commentaires

Nous n'irons plus à Paris, les lauriers sont fanés.

Sans mettre en doute l'excellence des spectacles présentés on reconnaîtra que les meilleurs acteurs ou comédiens n'arriveront jamais à la cheville des comédiens (famille, dits amis, travail) du quotidien.

Un prêtre ami radiophonique très apprécié en son temps a vécu jusque dans sa chair l'illusion, le faux-semblant incarnés par quelques paroissiens auditeurs.

Pas toujours, pourquoi toujours dans le même sens?!

Écrit par : anguillesousroche | 28/01/2015

Les commentaires sont fermés.