12/11/2014

Warluzel à Paris : amour haineux et fraternel

Pierre Santini,Jean-Pierre Kalfon,Dominique Warluzel

 

 

Les relations entre frères de sang ne coulent jamais de source. La source de leur sang est pourtant la même. Mais c’est là le nœud de l’affaire. De la complicité intime à la concurrence féroce des lionceaux, il y a tant de combats…Complicité féroce et concurrence intime, devrait-on plutôt dire.

 

 Sur ce thème vieux comme la tragédie grecque, l’avocat genevois Dominique Warluzel a écrit une pièce, «Fratricide», présentée actuellement à Paris au Théâtre de Poche de Montparnasse[1]. La «générale» s’est récemment tenue en présence de l’auteur accompagnés d’amis attentifs et, pour le coup, fraternels. Disons-le d’emblée, c’est une réussite.

Le texte dense et serré de Warluzel est bien servi par une mise en scène (Delphine de Malherbe) sobre, au ton juste et, surtout, par le jeu émouvant et subtil des deux frères ennemis, Pierre Santini, l’homme de la réussite et Jean-Pierre Kalfon, l’homme de la déchéance.

 

Après s’être ignorés pendant des années, les frères se rencontrent dans la salle d’attente d’un notaire. Celui-ci, double étrange de leur père qui vient de mourir, doit attribuer à l’un ou à l’autre son plantureux héritage. Mais ce notaire n’apparaît jamais. C’est une sorte de divinité manipulatrice et ordonnatrice. Chaque fois qu’il faut relancer le travail introspectif des frères, ce dieu à la fois notaire (celui qui prend acte) et géniteur envoie ponctuellement son messager, c’est-à-dire un blanc-bec de clerc

Car c’est bien d’un travail qu’il s’agit. Un travail qui est surtout accompli par l’ex-taulard, assassin et proxénète. Lui se voit tel qu’il est. Certes, il ne peut pas faire autrement, compte tenu de son passé. Sa part d’ombre apparaît, si l’on ose dire, en toute clarté. Et l’avocat comblé sur tous les plans, il n’aurait rien à cacher? A d’autres! Si le déchu est un habitué de sa part d’ombre, le nanti, lui, veut ignorer la sienne. Mais son frère lui tend un miroir qui l’oblige à faire face à ses monstres qu’il a glissés sous l’épais tapis de sa bonne conscience. Qui est l’ange? Où est la bête?

 

Dans ce torrent de haine apparaissent des ilots d’amour. Progressivement, le torrent devient ruisseau, ruisselet, puis simple flaque que l’on peut enjamber à pied sec. Les masques sont tombés. Ces masques qui, en figeant le visage, préfigurent la mort. En induisant les deux frères à les jeter, le mort a donc accompli sa tâche qui est de rendre vivant les vivants.Vign-Fratrice-454x454.jpg

 

Jean-Noël Cuénod

 

 

 

 



  • [1] Elle est programmée jusqu’au 1er mars 2015. Théâtre de Poche, 75 boulevard Montparnasse, 75006 Paris. Réservation, de l’étranger : 00 33 1 45 48 92 97 ; de France : 01 45 48 92 97.

 

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Commentaires

Les Anciens disaient de ne pas courir après les titres pour ne pas devenir un prisonnier de son personnage. Un conte raconte la mésaventure d'un chevalier tellement fier de l'être, d'avoir "réussi" qu'un jour qu'il est entré dans son armure pour la nettoyer l'armure se referme sur lui. Il ne peut plus en sortir. Ecoeurés sa femme et son fils qui ne sont plus en mesure de rencontrer mari et père mais que le chevalier ne veulent plus entendre parler de lui. Désespéré il rencontre l'enchanteur Merlin qui trouve une solution. Il devra passer par des châteaux où il versera des larmes mais les larmes à la longue rouilleront l'armure qui finira par tomber en plaques. Il sera délivré de ce personnage de chevalier... "démasqué", ce veinard, de son vivant. Le chevalier à l'armure rouillée est le titre de ce conte initiatique.

Écrit par : Anna Martin | 13/11/2014

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