17/07/2014

Un parc à bagnoles nommé Paul Eluard (Jeudis du Plouc)

 

Max-Ernst-Gala-Dali-Paul-Eluard.jpg

 

Elle a abrité la naissance d’œuvres majeures de l’art pictural et de la poésie du XXe siècle, cette bicoque de 50 mètres carré environ, sise à Saint-Brice-sous-Forêt, en banlieue parisienne. Et pourtant, elle va bientôt être livrée à la démolition afin de laisser la place à un parc à bagnoles . Ainsi en a décidé le Conseil municipal de cette commune dirigée par un maire UMP, Alain Lorand. De fin 1920 à l’automne 1923, cette maison aujourd’hui laissée à l’abandon a abrité le ménage à trois le plus prolifique du surréalisme, celui formé par le poète français Paul Eluard, sa femme d’alors la Russe Gala et le peintre allemand Max Ernest (1).

 

Paul Eluard et Max Ernst revenaient de la Grande Guerre qu’ils avaient subies l’un sous le casque à pointe, l’autre sous la vareuse bleu-horizon. Ils sont sortis de cette boucherie plus révoltés que jamais contre le désordre savamment établi. Entre eux, s’est produit l’un de ses coups de foudre d’amitié qui ont fait éclore nombre d’œuvres novatrices. Foin de fraternité d’arme. Vive la fraternité d’art! Le peintre et le poète se sont donnés mutuellement leur regard; les mots et les images ont fait ménage commun.

 

Fin 1920, Paul Eluard, Gala et leur fillette Cécile emménagent dans la maison de Brice-sous-Forêt qui appartient au père du poète. En 1922, Max Ernst les rejoint. Gala, qui chasse les grands hommes comme d’autres les grands fauves, séduit le beau Max Ernst (par la suite elle jettera son dévolu sur Dali dont elle a géré la carrière avec une redoutable efficacité).

Il s’ensuit un trio amoureux qui est traversé par toutes les tensions, les ambiguïtés, les jalousies inexprimées, les chagrins refoulés comme des sanglots honteux que suscite ce triangle rouge et noir. Mais jamais l’amitié entre Max Ernst et Paul Eluard ne se démentira. Cette situation où les deux hommes et la femme cherchent leur équilibre sur le fil du rasoir devient un creuset de créations.

 

A Brice-sous-Forêt, Max Ernst peint l’un des tableaux devenus icône du surréalisme, Au rendez-vous des amis, qui représente les figures majeures du mouvement alors en pleine expansion: André Breton, René Crevel, Robert Desnos, Max Morise, Georges Ribemont-Dessaignes, Jean Paulhan, Benjamin Péret, Philippe Soupault, Roger Vitrac, Jacques Rigaut, Jean Arp, Louis Aragon et Francis Picabia.

Dans cette même maison, Eluard écrit Répétitions, la première partie de son chef-d’œuvre Capitale de la Douleur (qui sera publié en 1926). Le poème liminaire est intitulé – et c’est vraiment tout un programme – Max Ernst. Il sublimera grâce à la métaphore et à la métrique bouleversée son angoisse devant la perte possible, de la femme certes, mais aussi de l’ami. Ce poème donne, au sens plein du terme, le ton à tout le recueil.

 

 A en croire Le Figaro, les autorités municipales avaient caressé le projet de faire de cette bâtisse une Maison du Patrimoine. Mais prétextant la crise, la mairie a préféré l’option parc à voitures. Présidente de l'Association des amis du vieux Saint-Brice, Monique Borde-Germain tente de s’opposer à cette obscène démolition qui, hélas, ne paraît pas soulever en France des torrents d’indignation. 

Aujourd'hui, comme nous le signale aimablement une de nos excellentes commentatrices, le parking vient d'être ouvert. Mais la maison, dans un piteux, semble être très provisoirement conservée. Semble, car tout est fait pour que cette bâtisse devenue masure soit démolie. La justice sera peut-être saisie. Mais le sort de la demeure d'Eluard paraît scellé.

 

Ah, j’oubliais un détail essentiel. La mairie a tout de même fait une concession à l’histoire de l’art et de la littérature: le nouveau parking s’appelle Paul Eluard. Comme c’est mignon d’offrir le nom de l’un des plus grands poètes français à un espace dévolu au stationnement automobile!

 

Dans quelques années, on pourra peut-être saisir ce dialogue entre un conducteur et son fils :

 

- Dis papa, pourquoi il s’appelle Paul Eluard, le parking?

- Ben, j’sais pas moi…

- C’est le nom d’un type?

- Ouai. Tiens, c’est sans doute celui d’un vieux coureur de formule 1.

 

Pour terminer sur une note plus enthousiasmante, voici le poème L’Amoureuse, rédigé par Eluard à l’époque où il vivait à Saint-Brice-sous-Forêt.

 

Elle est debout sur mes paupières

Et ses cheveux sont dans les miens,

Elle a la forme de mes mains,

Elle a la couleur de mes yeux,

Elle s'engloutit dans mon ombre

Comme une pierre sur le ciel.

 

Elle a toujours les yeux ouverts

Et ne me laisse pas dormir.

Ses rêves en pleine lumière

Font s'évaporer les soleils

Me font rire, pleurer et rire,

Parler sans avoir rien à dire.

 

Jean-Noël Cuénod 

 

(1) Photo de gauche à droite: Max Ernst, Gala et Paul Eluard à l'époque où ils vivaient dans la maison vouée à la démolition. 

ESPACE VIDEO

 

L’inoubliable Gérard Philippe dit l’un de plus célèbres poèmes de la langue française, Liberté, composé par Paul Eluard au moment où participait à la Résistance contre l’occupation nazie. Ces vers ont été parachutés sur la France par les avions de la Royal Air Force.

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Commentaires

Pour un magasin de grande surface, Genève a sacrifié dans les années 60 la maison de Jean-Jacques Rousseau, qui faisait partie d’un quartier d’une très grande valeur architecturale, et qui a été voué à l’agonie.
Votre billet a excité ma curiosité. En allant chercher une photographie de ladite maison, je suis tombée sur un article de Pierre Ménard sous :
http://www.liminaire.fr/au-lieu-de-se-souvenir-16/article/au-rendez-vous-des-amis
Non seulement, on peut voir cette maison de 50 m2 qui, en l’état, semble plutôt misiérable, mais on apprend aussi que la parking a déjà été ouvert tout en conservant la maison d’Eluard.
Néanmoins, votre billet nous permet d’entendre la superbe voix de Gérard Philippe réciter le poème impérissable d’Eluard. MERCI !

Écrit par : Michèle Roullet | 17/07/2014

L'ère de la mécanique a fait naître l'ère industrielle, les grandes écoles sont nées afin de répondre aux besoins de l'ère de la société de consommation. Avaler des connaissances ne rend pas intelligent ni cultivé.

C'est le cas de la majorité de nos politiciens, inféodés aux croyances sans plus de résultat.

De notre culture, ils s'en moquent royalement, contrairement à leurs affirmations et de leur "bien paraître" qui n'est que leur seul préocupation et celle des lobbys.

Écrit par : Pierre NOËL | 17/07/2014

On peut retrouver une maison signifiante, toutefois, avec un parking qui ne s'y trouvait pas encore. On peut ne pas retrouver une ferme avec, à la place, grands immeubles à l'inévitable champignon grande surface. On ne prendra pas le bus(...) qui ne passe plus par là, pourquoi? Monsieur Delapalisse: "Parce qu'il passe désormais par ailleurs"! On ne rencontrera pas la Gilberte de Courgenay, pourquoi? Autre époque. Mais alors l'enseign` de la Fill`-sans-Coeur, Jean Vilar Gilles? Non plus parce que "l'Etat, c't accapareur, qu'a jamais eu l'sens du comique, a mis l'bureau du percepteur à l'enseign` de la Fill`-sans-Coeur."!

N'empêche qu'y avait ceux d'Anvers, de Dakar et d'Honfleur... à St-Saph, aussi. D'une voix, Gérard Philippe, une autre... ou vice versa.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 18/07/2014

C'est dur de réduire le surréalisme à une rhétorique de rythmes et de métaphores dont l'objet est de surmonter les problèmes domestiques des couples à trois. Mais il faut dire qu'Eluard s'y prêtait bien, on a l'impression que le surréalisme pour lui était surtout là pour renouveler la boîte à métaphores de la rhétorique traditionnelle. Max Ernst avait à mon avis quelque chose de plus grandiose.

Écrit par : Rémi Mogenet | 20/07/2014

Il est heureux que la France jacobine résiste encore et qu’il existe des contre-pouvoirs (les media et leurs lecteurs, par exemple …). La Maison Eluard de Saint-Brice englobée dans la surface du parking peut redevenir une vigie intellectuelle, si elle échappe au permis de démolir qu’attendent avec impatience les édiles locaux ! Il est vrai que nous sommes l’année du Centenaire, le pilonnage du bâti peut continuer au profit d’une stèle du souvenir pour les deux anciens soldats de la Grande Guerre : Max Ernst et Paul Eluard.

Écrit par : Monique Borde- Germain | 25/07/2014

Il est heureux que la France jacobine résiste encore et qu’il existe des contre-pouvoirs (les media et leurs lecteurs, par exemple …). La Maison Eluard de Saint-Brice englobée dans la surface du parking peut redevenir une vigie intellectuelle, si elle échappe au permis de démolir qu’attendent avec impatience les édiles locaux ! Il est vrai que nous sommes l’année du Centenaire, le pilonnage du bâti peut continuer au profit d’une stèle du souvenir pour les deux anciens soldats de la Grande Guerre : Max Ernst et Paul Eluard.

Écrit par : Monique Borde- Germain | 25/07/2014

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