28/06/2014

Mozart, Bach et la grâce

 

IMG_0583.jpgLe sociologue et politologue français Gil Delannoi est un homme universel. Ce grand spécialiste de la notion de nation est aussi un poète et un amant de la musique. Il a publié à ce propos deux ouvrages, brefs puisqu’ils vont à l’essentiel de façon élégante et sans verbiage gluant : «Mozart ou le génie de la discrétion suivi de Bach et Mozart» (Editions Berg International à Paris) ainsi qu’un recueil de poèmes très courts « L’ermite presque tranquille – Sans importance- Journal » (Gil Delannoi - L’Ombre et le Frais). Gil Delannoi se refuse à les nommer haïkus en raison, selon lui, de l’impossibilité de transposer dans une langue alphabétique les particularités de la langue japonaise. Mais les fragments d’instant de son «ermite presque tranquille» ont trouvé leur inspiration dans cette attention au moment présent propre aux poètes asiatiques. En voici quelques bribes évocatrices.

 

un banc public

le dos des amoureux

au crépuscule

 

retrouvant mon chemin

aux cris des chiens

je reconnais les humains

 

au déclin du jour

déjà l’herbe humide

pue la pure verdure

 

la fille nue de la pub

le froid sous l’abribus

l’hiver.

 

Venons-en à l’autre livre de Gil Delannoi. Les ouvrages sur Mozart peuvent bien s’accumuler depuis des siècles sur les rayons de bibliothèques, il est toujours possible de trouver dans ce génie un biais original comme le démontre Delannoi qui insiste sur le comique du compositeur et, phénomène encore moins évoqué, sa discrétion.

 

«Ce qui peut-être distingue Mozart de tous les compositeurs, même les plus grands, c’est une sorte d’aisance, l’impression que la musique était sa langue maternelle, qu’il sentait, pensait en musique plus qu’autant autre langage. Cette facilité ne le conduisait pas à travailler peu, au contraire», note l’auteur. (…) Cette facilité lui a permis de considérer l’esthétique avec la plus grande liberté, de n’être prisonnier d’aucun schéma, d’aucune recette et ne chercher finalement que la pureté de l’expression».

Les clichés colportés sur Mozart ont balancé entre le «divin enfant prodige» et l’homme «très ordinaire, voire grossier (…) qui ne dédaignait ni les farces ni les bouffonneries». Comme si l’on ne pouvait pas être l’un et l’autre, et surtout tellement plus.  Incapable de saisir le subtil, le cliché ne sert que l’épais à grosses louches de poix.

 

 Subtil? Vous avez dit subtil? «C’est un fait méconnu de nos jours, que le pathétique souvent est renforcé par la discrétion. C’est alors qu’il peut frapper comme une révélation ou surprendre comme un secret brusquement révélé» ajoute Gil Delannoi. «Pour Mozart, l’intensité, joyeuse ou triste, est en rapport avec la respiration, la battement du cœur. Le style se fait haletant, essoufflé ou agité».

 

L’autre géant, Bach, poursuit dans l’infini, là où se croisent les parallèles, son dialogue avec Mozart: «Bach sait allier  les contraires (…) solidité et sublime, prosaïque et mystique, danse et contemplation (…) Il est roc et vent (…) L’ordre musical vient avant l’émotion (…) Chez Mozart, on trouve toutes les situation humaines (…) Son élégance empêche toute agressivité, même dans la puissance. L’ordre musical est dicté, suggéré ou subverti par l’émotion».

 

Pour Gil Delannoi, «les deux ont un point commun la grâce; celle de Bach tournée vers le divin des religions révélées, l’harmonie pythagoricienne des nombres, la pulsation vitale; celle de Mozart tournée vers l’humain, corps et âme».  

 

La terre et le ciel dans leurs noces impossibles et pourtant toujours recommencées.

 

Jean-Noël Cuénod

 

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Gil Delannoi est interviewé dans le contexte de sa spécialité de sociologue, la nation et ce qu’elle recouvre comme notions.


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26/06/2014

Les fumées de Monsieur Sapin dans la forêt bancaire (les Jeudis du Plouc)

 images-1.jpgLe déplacement du ministre des finances Michel Sapin à Berne, mercredi, n’est pas tout à fait passé inaperçu dans les médias de son pays. En règle générale, ils saluent sa mâle fermeté vis-à-vis de ces Suisses aux doigts crochus. Sur le plan intérieur français, le voyage à Berne se révèle donc profitable. Et c’est sans doute ce qui importait au ministre français: montrer ses muscles devant ses compatriotes, même si ses hôtes helvétiques rigolaient sous cape. On a vu de quel bois se chauffait ce Sapin, ah mais!

 

Car tout était joué avant les roulements de mécaniques sapinesques. Si le secret bancaire helvétique a été vaincu, c’est parce que les Etats-Unis ont décidé que les gnomes de Zurich et les lutins de Genève avaient cessé de rendre service à la puissance américaine. Bien aidé par des banquiers suisses qui ont fait rimer cupidité avec stupidité, Washington a contraint la Confédération à accepter, en fin de compte, le principe de l’échange automatique d’informations en matière fiscale avec les pays de l’OCDE dont la France. En attendant la mise en place de cet échange automatique, la Suisse accepte les demandes de renseignements fiscaux venant des pays étrangers, de façon groupée. Cela signifie que le fisc tiers n’a plus besoin de connaître l’identité du fraudeur. La France, comme d’autres en bénéficiera. Et son ministre des finances n’y est pas pour grand-chose.

 

De même, il se fait une gloire d’avoir récupéré près d’un milliard d’euros auprès de 25 000 fraudeurs français qui avaient, pour la plupart (80%), planqué leur fric en Suisse. Or, Sapin doit moins ce spectaculaire résultat à ses mérites qu’à la rapide adaptation des gnomes de Genève et des lutins de Zurich (ils sont interchangeables) à la situation créée par les Etats-Unis. Allant plus vite sur leurs petites pattes que ce lourdaud de pouvoir politique suisse, nos nains dorés ont d’ores et déjà anticipé l’échange automatique d’informations fiscales et la mort du secret bancaire helvétique.

Ils ont donc mis en demeure leurs clients étrangers (dont les Français) de se mettre immédiatement en ordre avec le fisc de leur pays, faute de quoi leurs comptes seraient fermés. Pour les banques suisses, ces clients devenaient une source d’ennuis plus que de profits. Dès lors le dentiste de Carpentras, qui avait placé à l’abri une partie de ses honoraires à Genève, a été prié de ramener sa fraise ailleurs.

 

Voilà pour le dentiste de Carpentras. Car pour les grands groupes français, d’autres mesures, plus courtoises, ont été proposées. Le produit de l’«optimisation fiscale» (c’est comme ça qu’on appelle l’évasion fiscale quand on est ultrariche) ne passera plus par la Suisse mais par Hong-Kong, le Delaware, l’Ohio ou d’autres paradis fiscaux. Et vous voyez Monsieur Sapin réclamer la fin de leur secret bancaire à Xi Jinping ou à Obama?

 

1749347818_fraude_fiscale_sapin_en_suisse_pour_maintenir_.jpgA Berne, le ministre français a fait un peu penser à un Fabrice Del Dongo qui aurait pris la pose du vainqueur à Waterloo.

Photo: Michel Sapin et la conseillère fédérale Widmer-Schlumpf, un couple qui déménage!

Jean-Noël Cuénod

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25/06/2014

Docteur Bonnemaison et Vincent Lambert: l’euthanasie et la bousculade de l’info

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Hasard du calendrier ou manifestation du divin ? Trois nouvelles quasi simultanées ont transformé le délicat problème de la fin de vie en champ de foire. La décision du Conseil d’Etat français d’arrêter le traitement qui maintient Vincent Lambert, la suspension provisoire de cette mesure par la Cour européenne des droits de l’homme «jusqu’à droit jugé» (lire notre précédent texte) et, enfin, l’acquittement du docteur Nicolas Bonnemaison par la Cour d’assises des Pyrénées-Atlantiques.

Ce médecin urgentiste avait été accusé d’avoir abrégé la vie de sept patients à l’agonie sans avoir respecté la Loi Leonetti qui, en France, régit la fin de vie. Ouvrant un certain droit au « laisser mourir », à condition de remplir un nombre important de conditions, cette loi ne répond pas aux douloureuses questions des longues agonies, avait expliqué le docteur Bonnemaison aux jurés. Il les a convaincus, puisqu’aux quatorze questions de culpabilité qui leur ont été posées, ils ont répondu négativement, entraînant ainsi l’acquittement du médecin.

 

Pour le ministre Le Foll, porte-parole du gouvernement français, ce verdict d’acquittement «conforte l’idée qu’il faut faire évoluer la loi» (voir aussi la vidéo ci-dessous).

 

Les affaires Lambert et Bonnemaison sont de nature fort différente et l’on ne saurait comparer les décisions judiciaires dont elles ont fait l’objet. Toutefois, leur point commun – la fin de vie ­– suscite une émotion telle que ces deux situations se trouvent mélangées dans un débat qui s’est engagé de façon confuse.

 

Inscrire le droit à mourir dans la dignité ne va pas de soi. Certes, il est des situations où les soins palliatifs et le recours aux puissants analgésiques ne suffisent pas à mener un malade vers une extinction apaisée. En ce cas, avancer l’heure de l’inévitable semble la seule issue humaine possible. Toutefois, systématiser ce droit dans une loi comporte de sérieux risques. Nombre de patients en fin de vie veulent hâter leur décès afin, disent-ils, de soulager leurs proches. Ils font ainsi preuve d’une belle qualité d’âme. Mais la vie est le bien le plus précieux sur cette terre; on ne saurait la brader, fût-ce par souci de préserver les nôtres. Car si on démonétise la vie, on ouvre la porte à bien des abus. Qui nous certifie qu’à l’avenir, afin de préserver la santé budgétaire des hôpitaux, la société ne fera-t-elle pas en sorte d’abréger la vie de ces patients coûteux?

 

Deux biens légitimes sont mis en balance. Sur un plateau : le droit de mettre un terme à des souffrances aussi intenses qu’insoignables. Sur l’autre : le refus de donner à la société un droit de vie et de mort sur ses membres. Comment trouver le bon équilibre? Par la loi? Si elle est nécessaire, elle n’est pas pour autant suffisante. Car, il lui sera impossible de régler toutes les situations. Chaque cas étant différent, il doit être examiné pour lui-même sans forcément tenir compte des solutions qui ont été trouvées ailleurs, ce qui ne s’adapte guère au cadre rigide du droit. Ce qui est bon pour certains se révèle néfastes pour d’autres.

 

Nous sommes fascinés par la magie des lois en croyant qu’elles règlent tout. Un problème? Hop, une loi! Est-elle appliquée? Comment l’est-elle? C’est secondaire pourvu qu’elle dorme bien à l’aise dans son code. Mais la vie – et l’agonie, c’est encore la vie – ne peut être enfermée dans les grilles juridiques. Il faut faire avec elle, avec tous ses impondérables et toutes ses surprises.

 

La principale leçon à tirer est de ne jamais rester seul devant l’agonie. Le dialogue continu entre le corps médical et les familles vaut plus que toutes les lois.

 

Jean-Noël Cuénod  

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24/06/2014

Euthanasie: les juges français arrêtent la survie artificielle de Vincent Lambert VERSION ACTUALISEE

La version actualisée est signalée en corps gras dans le texte

 

La plus haute instance administrative française – le Conseil d’Etat – vient de rendre sa décision concernant le maintien ou non en vie artificielle de Vincent Lambert. Elle a ordonné l’arrêt des traitements, un patient tétraplégique qui survit en état végétatif depuis six ans, après avoir été victime d’un accident de la route.

 

Si l’affaire a été prise dans l’engrenage des procédures, c’est que la famille de cet homme de 39 ans est profondément divisée. D’une part, le père et la mère exigent la poursuite de l’alimentation et des actes de survie ; d’autre part, la femme de M. Lambert, soutenue par un neveu du patient et l’un de ses frères, excipe de la volonté de son mari, exprimée avant l’accident, de ne pas être exposé à l’acharnement thérapeutiques. Elle ajoute qu’étant infirmier de profession, il savait d’autant plus de quoi il parlait.

A ce différend familial s’ajoute un aspect idéologique qui complique encore la situation. Les parents de Vincent Lambert sont proches de la Fraternité de Saint-Pie X, l’un des principaux mouvements catholiques intégristes qui proscrit de façon absolue tout recours à l’euthanasie.

 

Le Conseil d’Etat français a donc décidé de laisser Vincent Lambert s’en aller vers l’autre rive. Cette décision sera-t-elle appliquée rapidement? Rien n’est moins sûr, le père et la mère ont saisi – avant même le prononcé du jugement des magistrats administratif ­– la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) qui siège à Strasbourg. Certes, ce recours n’est pas suspensif automatiquement. Mais Strasbourg peut ordonner de suspendre l’application de la mesure, à titre exceptionnel, et en cas d’urgence vitale. Si la CEDH décide d’activer cette clause (article 39 de la Convention européenne des droits de l’homme), les soignants de Vincent Lambert devront le maintenir en vie artificielle, jusqu’à ce que la Cour de Strasbourg statue définitivement.

C'est d'ailleurs ce que vient de décider la Cour européenne des droits de l'homme, mardi soir. En elle-même, cette mesure n'est pas choquante car elle est provisoire. Si la CEDH n'avait pas ordonné cette suspension, Vincent Lambert n'aurait plus reçu le traitement qui le maintient en survie et serait donc décédé avant que la Cour de Strasbourg ne prenne une décision finale. Il n'empêche que pour ses proches et l'équipe thérapeutique l'épreuve est rude. Vincent Lambert reste encore prisonnier de son corps.

 

Dans cette affaire, il n’y a ni bons ni méchants mais seulement des femmes et des hommes qui souffrent. Ni les parents ni l’épouse ne sauraient être condamnés par on ne sait quel tribunal de l’opinion, prompt à juger en fonction de son ignorance et de ses préjugés.

 

Aucune décision de ce genre n’est satisfaisante. La médecine ayant flouté la frontière entre la vie et la mort, il appartient aux humains de la retracer. Et ils ne sont pas encore taillés pour assumer cette tache proprement sur – humaine. Tentons de l’aborder avec humilité et méfiance envers ses propres opinions. Entre les dérives d’une euthanasie sauvage guidée par des motifs d’économie budgétaire et le maintien absurde d’une âme dans un corps devenu insupportable fardeau, il faudra choisir la Voie du Milieu, comme toujours. Nous tâtonnerons, pauvres humains myopes, nous hésiterons, nous nous tromperons dans un sens puis dans l’autre. Surtout, prenons notre cœur pour guide.

 

Jean-Noël Cuénod

 

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La décision du Conseil d’Etat commentée.



 

 

 

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23/06/2014

Angoisse sociale en France: Le Plouc cause dans le poste à France-Info


imgres.jpgLe malaise social s'est muée en mal profond en France. Angoisse chronique devant l'impéritie de la caste politique. Les grèves des trains et des intermittents du spectacle ne sont qu'un phénomène parmi tant d'autres.

En participant, dimanche, à l'émission de Marie-Christine Vallet Micro-Européen sur France-Info, Le Plouc avec sa consoeur du quotidien italien Il Manifesto Anna-Maria Merlo-Poli ont tenté de comprendre cette situation préoccupante pour tous les voisins de la France. Bonne écoute  

 

MICRO EUROPEEN sur France-Info


podcast

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22/06/2014

Coupe du Monde (suite): mini-traité zen à usage footballistique

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Il existe de multiples voies pour parvenir à la sagesse. Toute expérience est bonne à prendre dans ce contexte. En ces temps de Coupe du Monde, Le Plouc vous propose d’utiliser les passions  footballistiques comme exercice de zénitude.

 

Première étape. Préparez-vous à assister au match sans vous préoccuper de rien d’autres que de la rencontre qui va se dérouler. Piquez une petite bière (voire une grande, voire plusieurs) dans le réfrigérateur, si vous le désirez. Affalez-vous sur le canapé, sans complexe. Ne fuyez pas le ridicule. Au contraire, recherchez-le. La panoplie du supporteur comprend en masse maillots grotesques, chapeaux de bouffon à clochettes, casques de viking en fer blanc avec corne de vache en plastique ou perruques aux couleurs criardes qui feraient passer Achille Zavatta pour un pasteur méthodiste. Puisez dans cet arsenal clownesque de quoi vous transformer en parfait crétin. Non, ne reculez pas! Votre recherche de la sagesse exige que vous ne zappiez point cette épreuve.

 

Deuxième étape, version exaltée. La suite des événements est conforme à vos souhaits. Votre équipe a marqué et prend le pas sur votre adversaire. Laissez alors parler ce monstre intérieur que, d’ordinaire, vous muselez avec ce qui vous reste d’éducation. Hurlez votre joie de la façon la plus provocante ; lancez à l’endroit (mais surtout à l’envers) de l’équipe adverse les épithètes les plus méprisantes, les plus insultantes et les plus grossières. Joignez même le geste à la parole en faisant divers bras d’honneur devant votre téléviseur. Vous aurez l’air assez couillon, certes. Mais justement, cette étape nécessite que vous assumiez votre couillonnade, expression de ce monstre intérieur qu’il vous faut, littéralement, déchaîner.

 

Deuxième étape, version déprimée. Rien ne va plus. Votre équipe joue comme un troupeau de chèvres anémiques. Votre attaque est ectoplasmique et votre défense se transforme en passoire poinçonnée à la kalachnikov. N’insultez pas tout de suite vos favoris. Lâchez tout d’abord votre monstre intérieur aux basques des arbitres et de certains joueurs adverses. Là, vous les traitez de tous les noms, les plus orduriers, les plus ignobles, les plus révoltants. Point de filtre. Du brut de brute.  Puis, lorsque votre répertoire sera épuisé, retournez-vous contre vos joueurs. Ne lésinez pas sur les allusions malveillantes quant à leurs capacités sexuelles, voire à l’absence de leur appareil reproducteur. Si vous doutez de cette absence pour une raison ou une autre, promettez de passer ledit appareil au hachoir de boucher.

 

Troisième étape. Le match est terminé. Laissez-vous aller à la joie ou au désespoir. Ne cherchez surtout pas à brider l’un ou l’autre de ces sentiments. Vous commencerez ensuite votre processus de rumination. Au fur et à mesure que votre monstre intérieur donne des signes de fatigue, une légère sensation de honte monte en vous, rafraîchissante d’abord, avant de devenir froide, puis glaciale. Concentrez-vous sur les différentes phases de votre comportement durant le match. Vous y verrez alors le vrai visage de votre monstre intérieur: haineux, raciste, xénophobe, sexiste. Tout ce que vous avez recouvert d’un épais vernis de bienséance craque et tombe en poussière. Vous prenez conscience que vous n’êtes pas toujours ce gentil social-démocrate qui cotise à Amnesty International ou ce sympathique libéral qui finance le WWF.

 

Quatrième étape. Vous savez désormais que vous abritez le pire en vous. Un pire prêt à s’éveiller lorsque l’émotion collective le secoue. Ce monstre intérieur est du genre coriace. Il semble se faire oublier, mais c’est pour mieux déchiqueter votre raison à la première occasion. Vous n’allez pas vous en débarrassez comme ça,  avec une petite prière ou un sermon raisonneur. Il faut le fatiguer, comme le fait un pêcheur à la truite qui épuise le poisson qu’il a ferré avant de l’amener sur la rive. A chaque match, vous répéterez ce processus, en laissant au monstre libre course afin de l’essouffler, avant de vous livrer à l’introspection.

 

Cinquième étape. Quand vous pourrez assister à un match sans que votre cœur ne s’emballe lorsque votre équipe gagne ou perd, ce sera le signe que votre monstre intérieur se sera éteint. La sagesse alors pourra prendre sa place. Mais restez sur vos gardes. Ce monstre intérieur dispose d’un grand nombre de vies.

 

Jean-Noël Cuénod

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21/06/2014

Coupe du Monde : survie d’un Suisse à Paris après la déculottée

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 Le Plouc a bien souffert, vendredi soir, lorsqu’en se riant l’équipe de France de foot a enfoncé ses cinq coups d’épée dans le ventre mou de la défense helvète. Une sorte Morgarten à l’envers. Les rochers en avalanche roulaient dans le mauvais sens. Et les deux buts marqués par les Suisses n’ont même pas sauvé un honneur définitivement compromis sur cette pelouse pelée de Salvador de Bahia.

 

Même s’ils parviennent tout de même à se qualifier pour la suite de la Coupe du Monde, les Suisses traineront cette déculottée comme un boulet rouillé. D’autant plus qu’elle leur a été infligée par ces Français qu’ils aiment tant brocarder avec la suffisance des bons élèves vis-à-vis des cancres. Le dépit en est d’autant plus vif côté Suisse et la joie d’autant plus intense côté France.

 

Au milieu de la foule en liesse dans les rues parisiennes, Le Plouc s’est senti très seul. Furieuse envie de descendre de la Butte-aux-Cailles pour se terrer dans les catacombes à Denfert-Rochereau. Et ne plus en sortir, jusqu’à ce que la joyeuse rumeur s’éteigne. Voilà pour les mauvais sentiments. Car Le Plouc était vraiment envahi par cette bile noire. Le foot réveille en vous un animal intérieur aussi effrayant qu’effarant.

 

Et puis, petit à petit l’animal footeux regagne sa niche. La raison revient avec ses baumes analgésiques pour réduire les bleus, non pas à l’âme – faut pas exagérer! – mais à l’instinct. Au fond, – mais alors tout au fond – cette calamiteuse défaite suisse est une bonne chose.

 

D’une part, elle nous remet les pieds sur terre. Nous autres Helvètes avons la fâcheuse tendance à plastronner sur la scène européenne en donnant en exemple notre prospérité, notre harmonie sociale, notre stabilité politique comme signe de notre supériorité sur les autres. Oubliant ainsi qu’il s’agit là d’un état précaire et que si nos mérites ne sont pas minces, la chance y tient aussi son rôle.

D’autre part, cette victoire éclatante de la France sera peut-être la petite goutte de confiance nécessaire pour que ce pays, qui est au fond du gouffre sur le plan moral, reprenne confiance en son destin.

 

Romands mes compatriotes, l’Histoire nous apprend que lorsque la France est affaiblie notre influence en Suisse diminue vis-à-vis des Alémaniques. Et lorsqu’elle parle haut dans le monde, notre voix se fait mieux entendre au-delà de la Sarine. 

Jean-Noël Cuénod

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19/06/2014

Faire confiance aux politiciens ? Et quoi encore? Les Jeudis du Plouc

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Lors d’un dîner entre amis, lancez cette exclamation, histoire de raviver le feu d’une conversation en train de s’éteindre : « Eh bien, moi je fais confiance aux politiciens !» Retour d’ambiance garanti, avec ricanements, moqueries, lazzis, colères, démonstrations d’effarement. En effet, tous les sondages le démontrent, personne n’accorde son crédit à ceux qui nous gouvernent ou aspirent à le faire. Seuls les journalistes attirent autant de méfiance et de défiance. Sans doute, le public les juge-t-il contaminés en raison de leur trop grande proximité – réelle ou fantasmée – avec le pouvoir politique.

 

Même en Allemagne, où Angela Merkel semble échapper à ce phénomène, la confiance de l’électeur envers le gouvernement n’est pas sans borne puisque, par son récent vote au législatif, il a installé les sociaux-démocrates à côté des démocrates-chrétiens au gouvernement, comme si associer l’ancienne opposition à l’exercice du pouvoir allait servir de garde-fou réciproque aux deux plus puissants partis allemands.

 

En Suisse, autre pays à l’économie florissante, la confiance paraît encore plus limitée, le Conseil fédéral recevant régulièrement moult claques à l’issue des votations populaires. Et lorsque ses projets sont approuvés, le gouvernement paraît tellement surpris que ses ministres se partagent entre larmes d’émotion et sourires illuminés par ce miracle.

 

Mais au moins dans ces Etats, sous le brouillard de la méfiance, les citoyens gardent tout de même une lueur de confiance envers la politique en général.

 

C’est en France, la belle dame malade de l’Europe, que ce phénomène atteint son paroxysme. Le stade de la méfiance y est dépassé depuis longtemps pour laisser place à celui de la défiance. Les deux partis de gouvernement, le PS et l’UMP, en sont les plus atteints. Il faut dire que ces deux larrons redoublent d’effort pour mériter les crachats qu’ils essuient. Mais les autres formations n’attirent pas plus la sympathie.

Même le Front national, qui parade avec ses 25% de voix récoltés aux Européennes, n’est guère mieux loti. En tenant compte des abstentions, on constate que seuls 10% des Français en âge de voter ont donné leur suffrage aux frontistes. Une vaguelette Marine, mais point de raz-de-marée. D’ailleurs, la tenancière de l’entreprise familiale Le Pen n’obtient pas des résultats bien probants dans les sondages à la rubrique «lui faites-vous confiance?» Dans un sondage BVA publié dans Le Parisien du 10 mai dernier, 78% des personnes interrogées ont déclaré ne pas lui faire confiance pour gouverner leur pays. Les Français se rendent bien compte qu’avec Marine au gouvernail, le paquebot France coulerait encore plus vite.

 

Interviewé par l’excellente revue CLES, Boris Cyrulnik, relève que «dans une démocratie, mille vérités et façons de vivre se contredisent. La liberté diversifie les normes et le partage du savoir complexifie les visions. C’est (…) stimulant. Mais le prix à payer est l’intranquillité et le doute. Et donc la défiance.»

 

Toutefois, cette défiance, effet secondaire inconfortable de la liberté, n’atteint pas la même intensité détestataire que la défiance exprimée par les Français sous la forme d’une répulsion chronique à l’égard des politiciens. Tout a été dit sur les raisons de ce phénomène (lire aussi notre blogue de la semaine passée «Du Front national au PS et l’UMP : la grande déglingue des partis français») : l’effet caste qui prend une ampleur particulière dans la politique française par rapport à ses voisins (même moule énarchique tous partis confondus, carriérisme, népotisme dont le Front national offre l’exemple le plus indécent), la contradiction criante entre la réduction des marges de manœuvres politiques sur le plan national et la concentration des pouvoirs dans les seules mains présidentielles, l’esprit lèche-escarpins, héritage des courtisans, qui enferme les dirigeants dans une bulle d’irréalité narcissique.

 Cette défiance détestataire est donc compréhensible. Et pour sortir d’épaisseur, la France devra en passer par bien des bouleversements, non seulement institutionnels et économiques, mais surtout moraux et spirituels. Comme pour les grands blessés en voie de convalescence, la rééducation sera nécessaire. Parmi ses réapprentissages, celui de la confiance ne sera pas le moins laborieux. Confiance en son destin, en son être collectif. Confiance envers ses institutions qui, bien sûr, devront être rebâties. La confiance est un moteur qui permet à l’action collective de se développer.

 

Mais il est malaisé de faire confiance. Cela suppose un certain abandon de soi-même à ce qui pourrait n’être qu’une illusion ; cela suppose aussi une prise de risque, celui de se tromper. Mais si la défiance demeure, elle fige tout un pays dans un gel acide qui le ronge. Rien n’avance et rien ne change, tout se bloque et se grippe.

La confiance, c’est accepter l’éventualité d’être déçu pour, peut-être, ne plus l’être. Qui sait? Les Français seront-ils un jour, à l’image de l’expression vaudoise, «déçus en bien» ?

 

Jean-Noël Cuénod 

   

LE PLOUC CAUSE DANS LE POSTE A EUROPE1

 

Le Plouc a récemment participé sur Europe1 à l’émission de Sophie Larmoyer «Carnet du Monde», en compagnie de son confrère néerlandais Stefan de Vries.


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15/06/2014

La stèle de Grisélidis Réal ou Tartuffe au Conseil administratif

 

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En 2010, Piogre-sur-Rhône faisait un beau geste, un brin rebelle. Le Conseil administratif de la Ville de Genève acceptait l’inhumation de Grisélidis Réal au Cimetière des Rois, non loin de l’homme de théâtre François Simon et de l’écrivain argentin Jose-Luis Borgès. Mais comme s’il était effrayé par sa propre audace – pourtant si ténue – notre exécutif municipal a refusé par trois voix contre deux (des noms ! Des noms ! Des noms !) la stèle proposée par la famille de notre chère Grisélidis. Trop osée. Trop évocatrice. Trop sexuelle. Cachez cette stèle que nos Tartuffes administratifs ne sauraient voir !

 

Petit aparté à destination de ceux qui, par un caprice de leur destin, ne seraient pas Genevois. Ou pas encore. Grisélidis Réal est une écrivaine, artiste et prostituée qui revendiquait l’aspect social et profondément humain de son métier. Une grande et belle femme pleine de feux et de bontés. Une amazone du bonheur de vivre. A jamais révoltée contre ce qui brise l’humain.

 Quant au cimetière des Rois, il s’agit de notre Panthéon où reposent nos célébrités venues d’ici et d’ailleurs. Son nom n’a rien de monarchique. Jadis sur ce champ, les Rois des concours de tirs recevaient leurs couronnes, les seules admises par ce peuple genevois viscéralement républicain.

 

Revenons à notre monument refusé. Et contemplez ci-dessus la photo l’illustrant. La trouvez-vous choquante ? Les angelots fessus qui font les intéressants sur d’autres tombes se montrent nettement plus lubriques, non ? Les mômiers qui excipent de la présence des restes de Calvin pour refuser la stèle de Grisélidis n’ont pourtant pas exigé qu’on leur mette des slips !

D’ailleurs, personne ne sait vraiment si Calvin repose dans ce cimetière. Il a mis ses ultimes énergies de vivant à exiger qu’aucun marque distinctive ne soit posée sur sa sépulture, qu’il voulait anonyme afin de ne pas donner à la superstition un prétexte pour s’exprimer.

Cette œuvre du sculpteur Jo Fontaine est belle, tout simplement. Sobre, presqu’austère calviniste, en un mot. Elle serait même trop sage, au goût du Plouc, pour signifier le passage sur cette terre d’une rebelle indomptée. Sans doute, Jo Fontaine a-t-il dû brider son grand talent pour ne point choquer nos Tartuffes. Peine perdue, choqués, ils le sont quand même ! Parce qu’il est de la nature des Tartuffes de l’être lorsque la vérité surgit à leurs yeux dans sa nudité. Qu’ils sachent que sans cette stèle, notre Panthéon est décousu !

 

Mais laissons-les à leurs tartufferies et relisons les livres de Grisélidis Réal qui continue, de là où elle est, à nous flanquer des coups de pieds au cul.

 

Jean-Noël Cuénod

 

Bibliographie de Grisélidis Réal

 

– Le Noir est une couleur, Paris, Éditions Balland, 1974 ; Lausanne, Éditions d'en bas, 1989; Paris, Éditions Verticales, 2005.

La Passe imaginaire, Vevey, Éditions de l'Aire/Manya, 1992 ; Paris, Verticales, 2006.

À feu et à sang, recueil de poèmes écrits entre mai 2002 et août 2003, Genève, Éditions Le Chariot 2003

Carnet de bal d'une courtisane, Paris, Verticales, 2005.

Les Sphinx, Paris, Verticales, 2006.

Le carnet de Griselidis, paroles de Grisélidis Réal et Pierre Philippe, musique de Thierry Matioszek et Alain Bashung, chanson interprétée par Jean Guidoni sur l'album "Putains", 1985.

Suis-je encore vivante? Journal de prison, Paris, Verticales/phase deux, octobre 2008. 

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14/06/2014

Ces librairies qu’on abat

 

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Revoir sa ville vous provoque souvent un sacré crève-cœur. Il y a peu, Le Plouc traînait ses sabots à Genève, du côté de ce collège Calvin qu’il n’a fréquenté que distraitement. Cancre jusqu’au bout des ongles (pas très nets, les ongles). Mais cancre passionné de littérature. Aux salles de classe, Le Plouc en herbe préférait les recoins de la Librairie Descombes, à l’angle des rues Verdaine et du Vieux-Collège (photo).

 

Et voilà qu’en voulant lorgner sur les vitrines, à la découverte de ces étalages de livres que les Descombes savaient rendre attractifs, Le Plouc reçoit un coup de matraque. Symbolique, certes. Mais d’autant plus douloureux. Disparus, les bouquins. Tuée, la librairie. A la place, des fringues, des fringues et encore des fringues, comme autant de bouts de tissus formant le drapeau de la connerie triomphante.

Jadis, Le Plouc aurait eu le courage de flanquer un pavé vengeur sur ces vitrines impies. Mais voilà, il se fait vieux, Le Plouc. Et puis, à quoi bon pulvériser une vitrine ? En un clin d’œil elle sera remplacée par l’assurance du commerçant en nippes.

 

Alors, les souvenirs remontent au cœur comme un doux venin. Voilà M. Descombes père, avec son visage de chef indien, sa silhouette mince et sportive, son costume impeccable… Guide incomparable pour lecteurs adolescents à l’appétit livresque désordonné ; n’imposant jamais, suggérant toujours. Erudition et discrétion.

 

Comme la bande de galapiats à laquelle Le Plouc appartenait avait les yeux plus gros que le portemonnaie, elle est souvent tombée dans la tentation du vol de bouquins, subrepticement glissés sous l’épaisse parka, voire dans le capuchon de l’anorak. L’été, c’était plus difficile, forcément. Mais nous étions passés maîtres dans la fauche, au nez et à la barbe du libraire. Enfin, c’était ce que nous croyions jusqu’à ce que nous lisions l’interview de M. Descombes… La Tribune de Genève avait consacré une page d’enquête sur les vols dans les commerces. Interrogé, le libraire avait expliqué qu’effectivement, un certain nombre de ses clients lui barbotaient des bouquins mais que jamais il ne les dénoncerait, préférant voir des jeunes piquer des livres plutôt que des objets futiles. Dès cet instant, les galapiats n’avaient plus eu le cœur à subtiliser, ne serait-ce que le plus petit opuscule chez Descombes.

 

Riche en ouvrages surréalistes, la librairie possédait un joyau, une édition originale et de luxe de l’œuvre du poète Benjamin Péret, « Le gigot, sa vie, son œuvre » avec une eau-forte de Toyen. Le Plouc en était obsédé. Ce gigot-là le faisait saliver mieux que ne pourrait le faire le plus délectable des agneaux de prés-salés. Régulièrement, il demandait à M. Descombes de le lui présenter, ce que le libraire faisait sans rechigner. Mais, prudent, il se tenait juste à côté. C’est que le bouquin valait 300 francs ! Dans les années 60, cela représentait une somme. Surtout, pour des étudiants.

Un très beau jour, Le Plouc avait fait ses comptes, après avoir payé le loyer de sa chambre, ce qui lui donnait au moins un mois de répit. Il lui restait 305 frs. sur son salaire d’aide-déménageur. Fauché pour fauché, autant tout claquer. Le Plouc allait enfin enfoncer son esprit dans ce gigot bien saignant.  Le regard brillant, un sourire malicieux à peine esquissé, M. Descombes lui avait remis l’ouvrage avec une pointe de cérémonie dans le geste, comme s’il l’avait jugé enfin digne de recevoir ce précieux dépôt.

En sortant de la librairie, « Le gigot, sa vie, son œuvre » sous le bras  - ou plutôt sur les bras, étant donnée sa taille imposante –  Le Plouc s’était rendu chez Davidoff pour s’offrir un Havane avec la thune restante. Luxe suprême : feuilleter un livre rare en fumant un Davidoff dans un gourbi d’étudiant, alors que plus un sou ne garnit la boîte en fer blanc…  

 

Mais que faire de tous ces souvenirs ? Se lamenter sur le temps perdu à jamais ? Pleurnicher sur les méchancetés actuelles ? Se complaire dans le sirop amer de la nostalgie ? Vitupérer l’époque comme le fourreur dans le poème d’Aragon ? Ce serait baisser pavillon.

 

Décrétons plutôt la résistance de l’écrit. Les nouvelles technologies déversent des flots confus d’images qui confondent le crétin et le génial. Or, avec ce gloubiboulga, le crétinisme contamine le génial mais l’inverse, hélas, ne se vérifie pas. Seule l’écriture permet de décrypter l’image, d’en dénoncer les manipulations, d’en subvertir le caractère stupéfiant, de distinguer le subtil de l’épais. Témoignons de la force de l’écrit partout. Occupons tous les espaces, les virtuels, les réels. Inoculons la poésie dans ce grand corps mous de l’Internet. Nos voix se perdent-elles dans ce chaos frénétique ? Il en restera toujours quelque chose, une graine, un mot qui sera, peut-être, le germe d’un monde moins stupidement brutal.

 

 

Jean-Noël Cuénod


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La rentrée littéraire par Europe1fr

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13/06/2014

Du Front national au PS et l’UMP : la grande déglingue des partis français (Les Jeudis du Plouc)

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Le paysage politique français ressemble à un champ de ruines. De ruines ? Non, l’image est à jeter. Il y a de belles ruines, évocatrices et attachantes. Rien de tel en l’occurrence. Disons qu’il est semblable à un champ de détritus et n’en parlons plus. Enfin si, parlons-en. Car depuis la guerre d’Algérie, jamais la France n’a traversé une période aussi périlleuse.

 

Sa situation sociale bloquée et son économie en déclin accéléré sont encore aggravées par une caste politique d’une rare médiocrité et qui ne cesse de sombrer dans le ridicule. Vis-à-vis de ses voisins, la France décroche, même par rapport à l’Italie. Après avoir chaussé le clown Berlusconi, la Botte a sombré au fond du gouffre. Elle est en train d’en sortir grâce aux réformes que Matteo Renzi a su faire accepter à son peuple, en damant le pion aux partis démagogistes. A ce rythme, le fameux couple franco-allemand sera remplacé par le couple italo-allemand.

 

Le Parti socialiste au pouvoir est incapable d’expliquer aux citoyens les réformes qu’il envisage d’appliquer, réformes qui se transforment vite en demi-mesure, voire en chiffon de papier dans une poubelle. Son président n’est pas seulement impopulaire, il est méprisé, même par une grande partie de ses électeurs.

Les petites combinaisons de François Hollande qui ont fait merveille durant son règne de patron du PS ne lui servent à rien lorsqu’il s’agit de négocier les intérêts de son pays auprès des instances européennes. Hollande s’y est d’ailleurs fait rouler dans la farine par Angela Merkel qui a réussi à prendre le commandement de l’Union en imposant sa politique d’austérité qui sert les intérêts de l’Allemagne. Hollande suit donc la même politique d’abdication face à Berlin que celle qu’avait suivie de son prédécesseur Nicolas Sarkozy. Or, le socialiste a été élu pour, justement, en faire une autre.

 

Le principal parti d’opposition, l’UMP, réussit l’exploit de tomber encore plus bas que le PS au pouvoir. On ne compte plus le nombre d’affaires politico-financières qui accablent plusieurs de ses dirigeants, à commencer par Sarkozy qui veut, malgré tout, reprendre du service pour 2017. La casserole la plus récente – le dossier Bygmalion ­– déborde de fausses factures qui ont asséché les comptes de l’UMP, alors que les militants de base avaient dû cracher au bassinet pour renflouer les caisses de leur parti à la suite d’un Sarkothon resté dans toutes les mémoires. Et voilà que certains protagonistes murmurent qu’ils se pourraient bien que l’argent détourné ait servi à la campagne présidentielle de Sarkozy en 2012. Pour un parti qui veut gérer la France, voilà qui fait vraiment très sérieux !

 

Le Front national se montre tout aussi lamentable. Grand vainqueur des élections européennes, le FN offre l’hilarant spectacle d’une polémique familiale opposant publiquement les Le Pen père et fille, à propos de la « sortie » antisémite du paternel frontiste contre le chanteur Patrick Bruel. Mais ce n’est pas tout. Selon Mediapart, le Parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire afin de connaître l’origine d’un enrichissement personnel de Jean-Marie Le Pen, enrichissement évalué à 1,1 million d’euros entre 2004 et 2009.

 

Les trois principaux partis français perdent chaque jour de leur crédibilité. Les autres (centristes divers, Front de gauche, Verts) ne se montrent pas plus convaincants. Les Français sont désormais persuadés qu’avec de pareils bourrins son attelage ne sortira pas de l’ornière. Et c’est ce qui les angoisse. Par qui les remplacer ? En fait, c’est tout le système de la Ve République qui est mort et dont le cadavre ne cesse d’empuantir l’Hexagone. Deux tribus néfastes encombrent les allées du pouvoir. La plus ancienne, l’Enarchie, continue à pondre des textes de lois abscons, tarabiscotés, totalement déconnectés de la réalité, inapplicables et incompréhensibles. La plus jeune, la Comm’, multiplie les «éléments de langage» à l’intention des politiciens, ce qui consiste à diffuser un sabir tellement prévisible et formaté qu’il en devient comique.

Au sommet, trône un roi élu, revêtu de tous les pouvoirs symboliques mais ne pouvant plus guère en exercer. Car, le pouvoir politique ne s’active plus dans le pré carré national mais au sein des instances mondialisées. On peut s’en lamenter et grossir le chœur des pleureuses, la globalisation est un fait particulièrement têtu qui a transformé le Roi républicain en un bouffon qui agite ses grelots en croyant encore brandir un sceptre.

 

Mais pour élire ce Roi impotent dans son omnipotence de papier, il en faut de la galette! Les campagnes électorales deviennent des spectacles avec effets spéciaux (et spécieux) gigantesques et onéreux. D’où le recours à la gymnastique comptable dans le meilleur des cas et aux magouilles crapuleuses dans le pire.

 

Ce système n’est plus réformable et pour que la France se ressaisisse, il lui faudra passer par un changement radical et profond de ses structures. Seul son peuple, trouvant en lui des forces nouvelles, peut mener cette transformation. Ce pays s’est toujours réformé dans la douleur et parfois le drame. Espérons qu’il affrontera la douleur en évitant le drame.

 

Jean-Noël Cuénod


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ANALYSE D'UN JOURNALISTE POLITIQUE SUR L'UMP


Jeudy Politique : Fillon/Juppé 1 – Sarkozy 0 par lejdd

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10/06/2014

Marine Le Pen contre son père... Fausse querelle?

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 Gratinés, les repas de famille chez les Le Pen! Ce samedimanche, le père, la fille et le gendre (pas de Saint-Esprit à l’horizon) se sont lancés dans de sévères invectives intrafamiliales par médias interposés. A l’origine, une vidéo diffusée par le site du Front national au cours de laquelle Jean-Marie Le Pen se moque des chanteurs qui ont proclamé leur déception après la victoire frontiste aux Européennes.

Vient le tour de Patrick Bruel: «Oh, ça ne m’étonne pas… On fera une fournée la prochaine fois !»  Parler de fournée, à propos d’un chanteur de religion juive, nous ramène au Front national des origines et de son antisémitisme fondamental.

Ce faisant, le père semble saboter tout le travail de dédiabolisation entrepris par Marine Le Pen et son entourage, au grand dam du député Bleu Marine Gilbert Collard et de Florian Philipot, numéro 2 du FN.

Le compagnon de Marine Le Pen (qui est aussi vice-président du FN) Louis Aliot s’est lâché devant les micros à propos de la déclaration de beau-papa: «C’est stupide politiquement et consternant». Sentant sa moutarde lui monter au nez, le père Le Pen a ensuite traité son gendre et les amis de ce dernier d’ «imbéciles» pour avoir mal interprété ses propos qui sont pourtant d’une couleur brune tout à fait voyante. 

 

C’est alors que Marine Le Pen en a rajouté une louche: «Je suis convaincue que le sens donné à ses propos relève d’une interprétation malveillante. Il n’en demeure pas moins qu’avec sa très longue expérience, ne pas avoir anticipé l’interprétation qui serait faite de cette formulation est une faute politique.»

 De plus, cette «sortie» paternelle intervient peu après une autre où le «président d’horreur» du FN invoque «Monseigneur Ebola» pour éradiquer l’«immigration massive» due à l’«explosion démographique».    

 

Bien entendu, il ne s’agit pas de dérapages, contrairement à ce que les médias radios-TV ânonnent façon mantra. Jamais le père Le Pen ne dérape. Il faut lui laisser au moins cette qualité, il est l’un des rares politiciens français qui usent de notre langue à la perfection; Le Pen dispose d’un large registre d’expressions qu’il utilise chaque fois avec précision. Dès lors, que cherche-t-il? Subirait-il les vicissitudes du grand âge – 86 ans aux cerises? Il n’y paraît guère à le voir aussi prompt à la réplique.    

 

Tentons deux explications.

 

Version divergence réelle. Jean-Marie Le Pen – furieux de se voir dépossédé de «son» parti – mine la politique actuelle de sa fille qu’il juge coupable de vouloir émasculer le Front national en n’utilisant plus la rhétorique néofasciste paternelle.  Déjà que les fils tuent les pères à l’instigation de Freud (encore un Juif, ils sont partout !), si les filles s’y mettent, c’est la fin des haricots patriarcaux.

Version divergence bidon. Le père et la fille miment leurs désaccords en utilisant la classique tactique, en l’honneur chez les vieux flics, du «bon» et du «méchant». D’un côté, Marine Le Pen fait des risettes à l’électorat de la droite modérée mais aussi aux ouvriers et aux laissés-pour-compte du social-hollandisme. Elle élargit ainsi de façon notable l’audience du FN. De l’autre, Jean-Marie Le Pen rassérène le noyau dur des frontistes par ses déclarations racistes et antisémites. Et de cette façon, il conserve au sein du Front national, ces militants très actifs qui pourraient être tentés de rejoindre d’autres mouvements encore plus extrémistes.

 

Quelle que soit l’explication, c’est le noyau dur du FN qui est en cause. Soit, Marine Le Pen veut le réduire à son minimum, en multipliant les gestes symboliques contre son père. Soit, elle veut conserver ce précieux héritage militant en laissant son père batifoler dans la forêt brune.

«Marinistes» contre «gollnischiens» au congrès de Tours du FN  

 

Lors du Congrès FN à Tours en janvier 2011, deux camps bien distincts se font face. Il s’agit de procéder à l’acte final de l’élection interne qui paraphe la victoire de Marine Le Pen contre son rival Bruno Gollnisch. Les «marinistes» se présentent comme des Français moyens, aux idées tout aussi moyennes. Dès que Marine parle de «justice sociale» sur le mode gauchisant et de «République» sur le mode gaulliste, ces garçons et filles applaudissent à tout rompre, dans un joyeux désordre, quitte à huer Gollnisch. En face, les «gollnischiens», nettement plus machos, sont groupés au cordeau. De l’ordre, de la discipline. Pas de huées contre la fille du Chef, seulement un silence glacial lorsqu’elle discourt sur les mérites de la République.

 Leur patron Gollnisch fait un discours totalement opposé à Marine Le Pen et reprend tous les vieux mythes du fascisme français. Il met du baume sur la nuque rasée de ses troupes en évoquant, avec des trémolos, l’émeute antirépublicaine du 6 février 1936. Pour les «gollnischiens», cette République célébrée par Marine Le Pen n’est que la «Gueuse», pour reprendre l’expression de leurs grands-parents, lecteurs de feu L’Action Française. 

 

Les «gollnischiens» sont nettement moins nombreux que les «marinistes». Mais contrairement à ces derniers, ils sont bien organisés et disposent d’un corpus idéologique cohérent. Ce sont de tels éléments qui constituent la colonne vertébrale de tous les partis extrémistes; ils sont les garants de leur pérennité. Il est donc difficile de s’en passer, même s’ils sont encombrants. Les «marinistes», eux, sont idéologiquement flottants et se montrent plus enclins à butiner ici ou là au gré des modes politiques. Il est difficile de pétrir des militants avec cette pâte un peu molle. A la première bourrasque, ils peuvent quitter le navire.

Pour filer la métaphore fromagère, les «gollnischiens» représentent le ferment lactique du Front national.

 

C’est pourquoi Le Plouc penche en faveur de la version «divergence mimée» entre le père et la fille. Certes, il peut se tromper car personne ne se promène dans la tête des Le Pen. Mais de toute évidence, le noyau «gollnischien» constitue un enjeu important dans la vie interne du FN, même si Bruno Gollnisch n’est plus qu’une relique d’Ancien Régime.

 

DERNIERE MINUTE

 

 

 

Les événements se précipitent au Front national. Lundi après-midi, l’avocat du parti, Wallerand de Saint-Just, annonce que le blogue de Jean-Marie Le Pen – dans lequel le vieux chef avait déblatéré sur Patrick Bruel et sa «fournée» ­– ne sera plus hébergé par le site du FN. Explication avancée: Marine Le Pen, responsable du site frontiste, en avait marre d’essuyer les plaintes provoquées par les propos paternels. Dès lors, ce serait plutôt la thèse de la divergence réelle qui prendrait de la consistance. Que fera le noyau dur des frontistes ? 


 

Jean-Noël Cuénod

 

 

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La première vidéo montre Jean-Marie Le Pen prononçant sa formule contre Patrick Bruel ; la seconde met en scène les JAG (Jeunes avec Gollnisch), le noyau «gollnischien» du FN.


Le Pen attaque Bedos, Madonna, Noah et Bruel... par LeLab_E1



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07/06/2014

BILAN

 

 

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Dans les sillons du ciel

                                                          Homme petit homme

Tu as semé tes larmes

 

Creuse creuse creuse

Ta tombe tu tombes

Tu tombes

Dans le sein moelleux puant

                                                           De la sous-terre

 

Tu te terres

Te taire

Tu n’es qu’un bruit qui fait tinter

                                                          Le silence

 

 

 

Jean-Noël Cuénod

 

 

Livres de poésie de l'auteur disponibles dans les librairies Payot ou auprès de l'éditeur Samizdat (Denise Mützenberg, 8 chemin François-Lehmann - 1218 Grand Saconnex):

 

- Circonstances

 

- Le Goût du Temps (Prix Festival Rilke 2012)

 

Disponibles sur les sites FNAC, Amazon,

 

 - Matriarche (Editions Editinter Paris)

 

- Liens (Editions Editinter Paris)

 

- Amour Dissident (Editions Editinter Paris. Coécrit avec Christine Zwingmann - Médaille du Sénat).

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05/06/2014

François Hollande reconstruit la France façon puzzle (Les Jeudis du Plouc)

 

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Plus un pays est centralisé, plus il est doté de sous-ensembles qui s’enchevêtrent. La France en offre l’illustration avec son mille-feuilles administratif devenu indigeste même pour les estomacs technocratiques qui doivent digérer régions, départements, cantons, communautés de communes, communautés de pays, communautés urbaines, syndicats intercommunaux, agglomérations, métropoles, communes. Le plus hallucinant est que les départements et régions bénéficient d’une clause de compétence générale qui leur permet d’intervenir dans à peu près n’importe quel domaine.

 

 C’est ainsi que Le Plouc a dû se taper deux aller-retour entre son village périgordin et le chef-lieu du Département, Périgueux, puis deux autres, entre son coin et le chef-lieu de la région Aquitaine, Bordeaux, pour tenter (en vain d’ailleurs) de résoudre une question d’ordre bureaucratique. Périgueux lui disait d’aller se faire voir à Bordeaux et Bordeaux lui rétorquait de retourner à Périgueux pour voir si Bordeaux y était. Après une telle expérience, on ne sait plus où on habite, que voulez-vous! En tout, Le Plouc a dû parcourir 828 kilomètres pour ne pas régler un problème.  

Que le président François Hollande s’empare de ce mille-feuilles coûteux pour le réduire à l’état de crêpe rapportant de la galette, voilà qui part d’une bonne intention.

 

L’ennui avec Hollande, c’est que les bonnes intentions sont souvent suivies de mauvaises décisions. Il a commencé par la réforme des régions, alors qu’elles ne constituent pas le niveau administratif le plus budgétivore. Il aurait été plus urgent et plus lucratif – mais il est vrai plus compliqué politiquement – de régler le sort des départements et de mettre de l’ordre dans les intercommunalités.

Toutefois, ce péché est véniel en regard de la démarche générale. Elle consiste à redécouper ces régions façon puzzle, dans l’arbitraire le plus complet, en écoutant plus certains que d’autres, en fonction des pouvoirs de nuisances :

«Tiens, je vais mettre le Poitou-Charentes présidée par Ségolène avec l’Aquitaine. Ah non, c’est impossible ! Mon ex ne veut pas faire région commune avec le Duc de Bordeaux Juppé qui lui porterait ombrage. Mais c’est qu’elle a de l’appétit Ségo ! Elle veut maintenant fusionner Poitou-Charentes avec les Pays de Loire. Oui, mais là, c’est Ayrault qui refuse et projette de s’aboucher avec la Bretagne. Contre l’avis de mon pote Le Drian qui n’est pas un facile… »

 Résultat : comme le relève Le Canard Enchaîné, lundi à 20 h. 40, l’Elysée envoyait un communiqué sous embargo aux rédactions en laissant en blanc le nombre de régions sur la nouvelle carte. Ce n’est qu’à 21 h. 10 que cette information a été donnée. On imagine les coups de fils de dernière minute qui ont dû crépiter sur la ligne présidentielle. C’est dire aussi le caractère improvisé de l’exercice. D’ailleurs, les maires, pourtant les premiers concernés, n’ont même pas été consultés et n’ont pris connaissance de la nouvelle carte à 14 régions (au lieu de 22 actuellement) qu’en lisant la presse, comme tout le monde. 

 

En France, c’est toujours d’en haut que l’on dessine la carte d’en bas. Depuis les Jacobins et l’instauration de leur République, Paris se méfie du sentiment d’appartenance locale qu’il perçoit comme un reliquat des provinces de l’Ancien Régime.

Sous la monarchie, les provinces, aux contours parfois assez flous, disposaient de statuts tout à fait différents, avec des prérogatives attachées aux unes mais pas aux autres, des hiérarchies qui ne correspondaient pas et des administrations qui, déjà, se chevauchaient. Le « mille-feuilles » français ne date pas d’aujourd’hui!

A la Révolution, les provinces ont fait place aux départements, de dimensions plus réduites et formés par le même moule. Il s’agissait de mettre de l’ordre dans le fouillis d’Ancien Régime pour libérer des échanges économiques entravés par ces inextricables buissons de particularités, de rapprocher le citoyen du pouvoir, mais aussi de permettre à ce même pouvoir de garder un œil sur le dit citoyen et ses capacités fiscales.

 

La suppression des provinces obéissait également à un autre but plus idéologique. Ces pays provinciaux avaient été formés par l’histoire et la géographie, ce qui a fait naître en leur sein une culture, voire une langue, des mœurs, des coutumes partagées par leurs habitants qui, de ce fait, éprouvaient un sentiment d’appartenance collective. Or, pour la Révolution, il fallait que tous ces sujets d’origines diverses devinssent des citoyens d’une même nation. Les Bretons, les Normands, les Provençaux, les Bourguignons et tant d’autres ne devaient n’avoir qu’une seule identité, française. L’égalité devait l’emporter sur les différences. Car la contre-révolution monarchiste pouvait utiliser ces différences comme autant de coins à enfoncer dans les positions d’une République qui venait de naître.

 

Cette méfiance du Centre parisien vis-à-vis des particularismes provinciaux a perduré lorsque la République s’est installée. Au XIXe et jusqu’à la Libération, l’influence du courant monarchiste – incarné par l’intellectuel antisémite Charles Maurras et son journal «L’Action française» – irriguait encore la vie politique, culturelle et sociale de la France. Or, Maurras prônait le retour des provinces, représentant le «pays réel» contre le «pays légal» illustré par les institutions républicaines. Ce qui ne pouvait que renforcer les républicains dans l’idée qu’il fallait réduire le plus possible les pouvoirs locaux au profit du Centre.  

 

La défiance républicaine a même repris de la virulence à la Libération, le régime de Pétain ayant tenté de rétablir les provinces afin d’achever la République. Dès lors, des gaullistes aux communistes, un consensus a été vite trouvé: retour au centralisme.

Cela explique, par exemple, pourquoi Nantes et son département de Loire-Atlantique n’ont pas été réunis à la Bretagne, contre toute logique historique et culturelle, lors des premières tentatives pour créer les régions, dès 1955. Derrière les arguments d’ordre technocratique, il est difficile de ne pas voir la persistance de cette vieille méfiance républicaine à l’égard d’une Bretagne reconstituée, ayant une forte identité culturelle et pouvant parasiter le dogme fondateur de la «République une et indivisible». Le même processus explique sans doute la réunion des deux départements savoyards dans cette construction artificielle qu’est la région Rhône-Alpes.

 

Au lieu de prendre en compte le fait que, désormais, personne n’aurait l’idée de mettre à bas la République pour la remplacer par un trône royal, François Hollande a repris la vieille démarche jacobine. Et le voilà avec sa paire de ciseaux en train de redécouper en solitaire, mais non sans pression de ses amis, des régions formées par une longue histoire, sans demander l’avis des populations concernées. Dans une démocratie, cette attitude est indigne et génératrice de troubles futurs. La révolte des bonnets rouges de cet hiver a pour origine le sentiment d’être dépossédé de sa vie collective au profit d’entités technocratiques. Mais Hollande reste sourd et aveugle. Jusqu’à la prochaine révolte.

 

Jean-Noël Cuénod 

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02/06/2014

Le Djihad des banlieues, un mal français

 

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Qui n’a pas passé un dimanche après-midi à Rosny-sous-Bois ne sait pas ce qu’est l’ennui. Il suinte de partout et, surtout, des barres d’immeubles. Elles ne sont même pas dégradées d’ailleurs,  ces boîtes à dormir. Elles sont simplement moches et mornes, comme de grands cercueils posés ça-et-là, à la va-comme-je-te-crève. Le silence serpente comme un petit vent aigrelet sur les maigres pelouses pelées où aucun enfant ne joue.

 

 

 

Dans les allées, personne, sinon quelques jeunes noirs, portant des maillots du Barça ou du Réal, qui tentent de réparer un tacot hors d’âge. Où sont-ils, ces habitants? «Devant la télé ou au centre commercial, non pas pour acheter mais seulement pour regarder», explique cette habituée des cités de la Seine-Saint-Denis, département de la banlieue  parisienne plus connu sous son matricule façon cellule: le 9-3.

 

 

 

Le djihad apparaît alors aux déclassés comme une échappée vers un monde fait d’aventure, d’héroïsme, de fraternité d’armes. Un monde où, enfin, on se sent vivre quitte à tuer, quitte à en mourir. Qu’attendraient-ils de la France qui, pour eux, symbolise leurs échecs scolaires ou professionnels? Rien.

 

 

 

Ce n’est sans doute pas par hasard que Mohamed Merah a vécu dans un quartier toulousain du même genre, cité Bellefontaine au Mirail, ni que Mehdi Nemmouche, le suspect du massacre au Musée Juif de Bruxelles, a poussé comme il a pu Cité Bourgogne à Tourcoing. Que ce soit au Sud ou Nord de l’Hexagone, la météo des banlieues est toujours au gris.

 

 

 

 

 

Islam radical: les politiques ont-ils fermé… par LCP

 

 

 

Le Djihad en Syrie a formaté Merah comme il l’a fait pour Nemmouche. De retour en France, ils se sont mués en bombes à retardement, allumées par des idéologues comme Adam Gadahn, ressortissant des Etats-Unis, né dans une famille judéo-protestante (les Pearlman) et converti à l’islam à 17 ans.

 

 

 

Cette nouvelle génération d’islamoterroristes, –­souvent musulmans de fraîche date –, constatant que des opérations comme celles du 11-Septembre ne sont plus possibles, table désormais sur des actions individuelles, menées à peu de frais et visant des cibles, généralement juives, peu protégées. C’est une sorte de 11-Septembre rampant qui est ainsi mis en œuvre.

 

 

 

Tous les pays occidentaux sont visés. Et chacun est touché en fonction des propres faiblesses de son Etat. Ainsi, les affaires Merah et Nemmouche offrent un concentré des souffrances qui accablent la France.

 

 

 

Malgré les multiples «plans banlieue» et les centaines de millions d’euros qui y ont été investis en pure perte (200 millions en 2008 d’après le Sénat et 600 millions annoncés en avril dernier par la ministre Najat-Belkacem, sans compter les autres plans), la situation dans les cités, dites par euphémisme «sensibles», s’est détériorée. Nombre d’entre elles se trouvent gouvernées de facto par l’économie criminelle – qu’on ne peut même pas appeler souterraine puisqu’elle agit au grand jour.

 

 

 

Ces zones de non-droit ne cessent de s’élargir. Les services de l’Etat sont remplacés par les structures délinquantes qui s’organisent autour des trafics d’armes et de stupéfiants, notamment. Dans ces cités où vous ne trouverez ni poste ni commissariat ni bureau d’aides; ce sont les trafiquants qui assurent le gros de la redistribution sociale, évidemment dans l’inégalité et l’arbitraire.

 

 

 

Ainsi, de vénérables grands-mamans servent-elles de «nourrices» à ces bandes, c’est-à-dire qu’elles leur ménagent des planques pour y stocker la drogue. Bien sûr, cette prestation est rémunérée. Les gamins sont aussi sollicités dès le plus jeune âge pour servir de guetteurs et prévenir toute présence hostile. «Qu’est-ce tu feras plus tard quand tu seras grand, mon petit?» «Ben dileur, comme mon grand frère, c’te question!»

 

 

 

Pourquoi cet échec constant? Comme toujours, les causes sont multiples. Mais l’idéologie centralisatrice – qui traverse tous les courants politiques de l’extrême-droite à l’extrême-gauche – en constitue une qu’on ne saurait qualifier autrement que de … centrale.

 

 

 

Le centralisme français n’est pas qu’un mode de gouvernement, c’est une sorte de mentalité collective qui s’est progressivement installée dès la royauté avec la place centrale du Roi, qui a été forgée à la Révolution par la victoire des Jacobins sur les Girondins, le 2 juin 1793,  puis peaufinée par le Premier Empire et consolidée au fil des régimes.

 

 

 

Il s’en est suivi la création d’une caste d’«ingénieurs de l’administration» basée à Paris qui s’est progressivement, par effet entropique, dégradée en bureaucratie. Au nom de l’égalité, il s’agissait – et il s’agit toujours – pour le Centre (c’est-à-dire Paris) de concevoir des cadres juridiques, administratifs, sociaux dans lesquels tous les éléments de la France doivent se débrouiller pour s’y insérer.

 

 

 

Le Centre décide, la périphérie exécute. La base du centralisme est donc autoritaire par essence, fût-ce dans une démocratie. Toutes les tentatives de décentralisations, même si elles ont apporté quelques améliorations secondaires, sont condamnées à l’échec, car on ne peut pas réformer un  système aussi rigide. Le Centre ne veut pas abandonner sa primauté dans la mesure où il parvient à persuader une majorité de Français que lui seul peut assurer l’unité de la France.

 

 

 

Les banlieues pauvres se situent à la périphérie des périphéries, sorte de rebut en bout de ligne où le Centre exile tout ce qui ne peut pas s’inscrire dans ses cadres. Alors que le discours officiel en France condamne le communautarisme et encense la laïcité, l’Etat central a fait exactement l’inverse dans les cités déshéritées.

 

 

 

Le Centre devant s’occuper de tout, il fixe ses priorités dans son proche environnement.  C’est là qu’il s’investit, parce que c’est là que se trouvent ses électeurs, ses contribuables, ses zones d’activités principales. Dès lors, il était commode pour lui de laisser les cités aux mains d’imams autoproclamés, de petits trafiquants qui ne le gênaient pas trop et de laisser deux pétromonarchies, Qatar et Arabie Saoudite, y investir massivement.

 

 

 

Bien entendu, ces Etats islamistes particulièrement rétrogrades et antidémocratiques, ont financé diverses officines salafistes, celles qui prônent le retour à l’Islam médiéval et le rejet des idées issues des Lumières. Pris par son mouvement centralisateur, le Centre n’a rien vu venir. Ou plutôt n’a rien voulu voir venir, malgré les émeutes de 2005 à Clichy-sous-Bois et 2007 à Villiers-le-Bel.

 

 

 

Cet humus, formé d’intégrismes et de trafics, fait naître une génération qui n’a pour signe d’appartenance à la France qu’une carte d’identité. Mais elle reste foncièrement étrangère à ce qui fait ce pays, puisque le Centre l’a laissée croupir dans sa périphérie des périphéries.

 

 

 

Le Centre, aujourd’hui, s’étonne de ce surgissement sauvage d’islamoterrorisme et s’agite alors qu’il en est l’auteur par dol éventuel. Il n’a pas voulu le résultat de son absence d’acte mais n’a rien fait pour changer de pratique et de politique.

 

 

 

Jean-Noël Cuénod

 


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Ce débat évoque une autre affaire intervenue en octobre 2012.


Islam radical : les politiques ont-ils fermé... par LCP


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01/06/2014

Comment – avec dignité – fêter le 200e anniversaire de l’entrée de Genève dans la Confédération

 

 

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Première pensée émue pour les Vieux-Grenadiers qui sont en train de suer dans leur «ourson», le célèbre bonnet à poils. Seconde pensée émue pour les milliers de Genevois qui vont fêter ce 200e anniversaire de l’entrée de Genève dans la Confédération avec tout le faste que requiert cette joyeuse commémoration.

De Piogre-sur-Seine, le Plouc ne peut que suivre virtuellement les réjouissances de Piogre-sur-Rhône. Et se rappeler le 150e anniversaire en 1964, le cortège costumé vers le Port-Noir et son oncle Jean-Etienne qui avait bien de la peine à ne pas faire exploser son uniforme de capitaine des troupes de montagnes et s’essuyait régulièrement le crâne sous son képi.

 

En 1814, les Genevois ont eu le nez creux en demandant à devenir canton suisse. Il s’en est suivi deux siècles de paix, de liberté et de prospérité, malgré les crises économiques. Imaginons notre sort si notre ville était restée chef-lieu du département français du Léman, ce qu’elle fut du 15 avril 1798 au 31 décembre 1813. La Genève française a subi les guerres, la disette, les privations, l’oppression et la haine de l’Empereur Napoléon qui trouvait que cette ville «parlait beaucoup trop anglais». Il n’est donc pas difficile de revivre la joie des Genevois d’alors, lorsqu’ils ont acclamé les troupes suisses mettant pied au Port-Noir.

Saluons la Suisse et les bienfaits qu’elle nous a prodigués durant ces deux siècles. Elle le mérite tellement.

 

Est-ce une raison pour vilipender la France comme le font certains internautes, sans doute Genevois de trop fraîche date pour reconnaître tout ce que nous devons à la France?  Certainement pas.

 

Genève est indissolublement liée à la culture française à laquelle elle participe de plein droit. De Rousseau à Nicolas Bouvier, Genève a donné de grands écrivains à notre langue française. Mais le rayonnement culturel de la France a aussi apporté à leurs œuvres une reconnaissance mondiale.

 C’est à un Français, Jean Calvin, que nous devons la place centrale de notre petite cité dans la diffusion de la Réforme, jusqu’aux lointaines Amérique. Et c’est grâce à tous les réfugiés huguenots que nous avons développé nos industries de pointe.

 

Ceux qui, pour célébrer la Suisse, se croient obligés de cracher sur la France, sont des infirmes du cœur et des empêchés du cerveau.

 

Jean-Noël Cuénod

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