15/06/2014

La stèle de Grisélidis Réal ou Tartuffe au Conseil administratif

 

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En 2010, Piogre-sur-Rhône faisait un beau geste, un brin rebelle. Le Conseil administratif de la Ville de Genève acceptait l’inhumation de Grisélidis Réal au Cimetière des Rois, non loin de l’homme de théâtre François Simon et de l’écrivain argentin Jose-Luis Borgès. Mais comme s’il était effrayé par sa propre audace – pourtant si ténue – notre exécutif municipal a refusé par trois voix contre deux (des noms ! Des noms ! Des noms !) la stèle proposée par la famille de notre chère Grisélidis. Trop osée. Trop évocatrice. Trop sexuelle. Cachez cette stèle que nos Tartuffes administratifs ne sauraient voir !

 

Petit aparté à destination de ceux qui, par un caprice de leur destin, ne seraient pas Genevois. Ou pas encore. Grisélidis Réal est une écrivaine, artiste et prostituée qui revendiquait l’aspect social et profondément humain de son métier. Une grande et belle femme pleine de feux et de bontés. Une amazone du bonheur de vivre. A jamais révoltée contre ce qui brise l’humain.

 Quant au cimetière des Rois, il s’agit de notre Panthéon où reposent nos célébrités venues d’ici et d’ailleurs. Son nom n’a rien de monarchique. Jadis sur ce champ, les Rois des concours de tirs recevaient leurs couronnes, les seules admises par ce peuple genevois viscéralement républicain.

 

Revenons à notre monument refusé. Et contemplez ci-dessus la photo l’illustrant. La trouvez-vous choquante ? Les angelots fessus qui font les intéressants sur d’autres tombes se montrent nettement plus lubriques, non ? Les mômiers qui excipent de la présence des restes de Calvin pour refuser la stèle de Grisélidis n’ont pourtant pas exigé qu’on leur mette des slips !

D’ailleurs, personne ne sait vraiment si Calvin repose dans ce cimetière. Il a mis ses ultimes énergies de vivant à exiger qu’aucun marque distinctive ne soit posée sur sa sépulture, qu’il voulait anonyme afin de ne pas donner à la superstition un prétexte pour s’exprimer.

Cette œuvre du sculpteur Jo Fontaine est belle, tout simplement. Sobre, presqu’austère calviniste, en un mot. Elle serait même trop sage, au goût du Plouc, pour signifier le passage sur cette terre d’une rebelle indomptée. Sans doute, Jo Fontaine a-t-il dû brider son grand talent pour ne point choquer nos Tartuffes. Peine perdue, choqués, ils le sont quand même ! Parce qu’il est de la nature des Tartuffes de l’être lorsque la vérité surgit à leurs yeux dans sa nudité. Qu’ils sachent que sans cette stèle, notre Panthéon est décousu !

 

Mais laissons-les à leurs tartufferies et relisons les livres de Grisélidis Réal qui continue, de là où elle est, à nous flanquer des coups de pieds au cul.

 

Jean-Noël Cuénod

 

Bibliographie de Grisélidis Réal

 

– Le Noir est une couleur, Paris, Éditions Balland, 1974 ; Lausanne, Éditions d'en bas, 1989; Paris, Éditions Verticales, 2005.

La Passe imaginaire, Vevey, Éditions de l'Aire/Manya, 1992 ; Paris, Verticales, 2006.

À feu et à sang, recueil de poèmes écrits entre mai 2002 et août 2003, Genève, Éditions Le Chariot 2003

Carnet de bal d'une courtisane, Paris, Verticales, 2005.

Les Sphinx, Paris, Verticales, 2006.

Le carnet de Griselidis, paroles de Grisélidis Réal et Pierre Philippe, musique de Thierry Matioszek et Alain Bashung, chanson interprétée par Jean Guidoni sur l'album "Putains", 1985.

Suis-je encore vivante? Journal de prison, Paris, Verticales/phase deux, octobre 2008. 

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Commentaires

Rebelle, Grisélidis?
J'ignore. Mais humaine. Grisélidis que je n'ai pas connue mais femme oiseau de feu entendue et admirée à la télé est une personne, entre autres, à laquelle je m'adresse mentalement en temps de chagrin.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 15/06/2014

Aux yeux de certains, Grisélis Réal n’était pas si rebelle… Enfin, après une vie bien mouvementée, elle a, avec le superbe cimetière des Rois, un endroit pour reposer en paix.
Pour sa stèle, une plume horizontale serait moins convenue, ne trouvez-vous pas ?

Écrit par : Michèle Roullet | 16/06/2014

LIBERTE,EGALITE,FRATERNITE ne sont pas uniquement des mots en l'air mais la base du vivre ensemble.
Pour certains il ne faut mettre l'accent que sur l'un des trois alors même que c'est unis qu'ils répondent à l'idéal.
Pour d'autres encore ce ne sont que des slogans électoraux qui font bien sur le papier mais dont ils se fichent en réalité.

Je n'ai pas eu le privilège de rencontrer Grisélis Réal, mais je soutiens le combat qu'elle a mené car il était au nom de la liberté,sur le fond d'égalité exempte de préjugés et en fraternité avec celles et ceux qui, sans contrainte, exerce le métier.

Les tergiversations de l'Exécutif de Piogre à propos de la pierre tombale, sont le reflet de cette exploitation électoraliste de ce qui n'est, en fait qu'un discours de complaisance de façade.

Cette sculpture, contrairement à ce tente de nous faire accroire ces conservateurs d'une morales qu'ils ne réprouvent en fait que lors des campagnes électorales, est tout au contraire d'une rare élégance et d'une pudeur toute en finesse.

Le motifs annoncés pour s'y opposer ne cachent-ils pas, en fait, un divorce entre ce discours et une pudibonderie bien plus profonde?

Le combat pour la liberté de tonalité de la pierre tombale de Grisélis Réal est jute et doit être mené sans relâche jusqu'à ce qu'elle soit installée.

J'en suis même à me demander si elle ne devrait pas l'être en bravant l'interdit, ce qu'a fait Mme Réal toute sa vie.
Nous lui rendrions un hommage encore plus fort et je me porte volontaire!

En toute liberté,
Patrick Dimier

Écrit par : Patrick Dimier | 16/06/2014

Madame Roullet, Grisélidis Réal était-elle rebelle ou, nuance, était-elle dissidente?

En appréciant sa chaleureuse présence (télé) je compris pourquoi il est enseigné que Jésus de Nazareth appréciait la présence de personnes dites de mauvaise vie... et, plus tard, catéchète en milieu protestant, elle m'inspira auprès des douze-quatorze ans parce qu'étant par nature excessivement réservée. A la fin des rencontres, toutes bibles ouvertes, ne nous méprenons pas, on entendait ; déjà fini? Non, non, encore... encore... ce qui, catéchèse parlant, n'est pas habituel. La porter sur les autels? pas d'autels en milieu protestant, hélas.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 16/06/2014

Mais un P.S. Jésus n'aimait pas les hypocrites. Tout client qui se rend chez une prostituée c'est ce que, commerçante, elle attend: de l'argent. Elle lui accordera donc ce qu'il attend sachant qu'à trop refuser elle risque gros, y compris fermer boutique (pas question ici des souteneurs). Le client marié attendant d'elle ce qu'il ne demanderait ou n'imposerait jamais à son épouse, on peut à l'occasion imaginer s'allumer dans l'œil de la prostituée une lueur malicieuse... la prostituée n'étant pas sans savoir qu'il y a des femmes ainsi respectées qui vont demander ailleurs ce dont un mari à leurs yeux frustrant ne leur apporte pas. Mais que dire au client qui demande le traitement propre à le rendre impitoyable, de marbre ou de fer avec son personnel? Je ne sais mais suis portée à croire que Madame Réal aborda ce problème en ses livres et qu'il lui fut possible de par ses droits d'auteur de dire non à qui de droit... c'est à dire aux êtres abjects.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 16/06/2014

salut! J'ai apprécié de lire l'article! merci!

Écrit par : Loan | 18/06/2014

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