14/06/2014

Ces librairies qu’on abat

 

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Revoir sa ville vous provoque souvent un sacré crève-cœur. Il y a peu, Le Plouc traînait ses sabots à Genève, du côté de ce collège Calvin qu’il n’a fréquenté que distraitement. Cancre jusqu’au bout des ongles (pas très nets, les ongles). Mais cancre passionné de littérature. Aux salles de classe, Le Plouc en herbe préférait les recoins de la Librairie Descombes, à l’angle des rues Verdaine et du Vieux-Collège (photo).

 

Et voilà qu’en voulant lorgner sur les vitrines, à la découverte de ces étalages de livres que les Descombes savaient rendre attractifs, Le Plouc reçoit un coup de matraque. Symbolique, certes. Mais d’autant plus douloureux. Disparus, les bouquins. Tuée, la librairie. A la place, des fringues, des fringues et encore des fringues, comme autant de bouts de tissus formant le drapeau de la connerie triomphante.

Jadis, Le Plouc aurait eu le courage de flanquer un pavé vengeur sur ces vitrines impies. Mais voilà, il se fait vieux, Le Plouc. Et puis, à quoi bon pulvériser une vitrine ? En un clin d’œil elle sera remplacée par l’assurance du commerçant en nippes.

 

Alors, les souvenirs remontent au cœur comme un doux venin. Voilà M. Descombes père, avec son visage de chef indien, sa silhouette mince et sportive, son costume impeccable… Guide incomparable pour lecteurs adolescents à l’appétit livresque désordonné ; n’imposant jamais, suggérant toujours. Erudition et discrétion.

 

Comme la bande de galapiats à laquelle Le Plouc appartenait avait les yeux plus gros que le portemonnaie, elle est souvent tombée dans la tentation du vol de bouquins, subrepticement glissés sous l’épaisse parka, voire dans le capuchon de l’anorak. L’été, c’était plus difficile, forcément. Mais nous étions passés maîtres dans la fauche, au nez et à la barbe du libraire. Enfin, c’était ce que nous croyions jusqu’à ce que nous lisions l’interview de M. Descombes… La Tribune de Genève avait consacré une page d’enquête sur les vols dans les commerces. Interrogé, le libraire avait expliqué qu’effectivement, un certain nombre de ses clients lui barbotaient des bouquins mais que jamais il ne les dénoncerait, préférant voir des jeunes piquer des livres plutôt que des objets futiles. Dès cet instant, les galapiats n’avaient plus eu le cœur à subtiliser, ne serait-ce que le plus petit opuscule chez Descombes.

 

Riche en ouvrages surréalistes, la librairie possédait un joyau, une édition originale et de luxe de l’œuvre du poète Benjamin Péret, « Le gigot, sa vie, son œuvre » avec une eau-forte de Toyen. Le Plouc en était obsédé. Ce gigot-là le faisait saliver mieux que ne pourrait le faire le plus délectable des agneaux de prés-salés. Régulièrement, il demandait à M. Descombes de le lui présenter, ce que le libraire faisait sans rechigner. Mais, prudent, il se tenait juste à côté. C’est que le bouquin valait 300 francs ! Dans les années 60, cela représentait une somme. Surtout, pour des étudiants.

Un très beau jour, Le Plouc avait fait ses comptes, après avoir payé le loyer de sa chambre, ce qui lui donnait au moins un mois de répit. Il lui restait 305 frs. sur son salaire d’aide-déménageur. Fauché pour fauché, autant tout claquer. Le Plouc allait enfin enfoncer son esprit dans ce gigot bien saignant.  Le regard brillant, un sourire malicieux à peine esquissé, M. Descombes lui avait remis l’ouvrage avec une pointe de cérémonie dans le geste, comme s’il l’avait jugé enfin digne de recevoir ce précieux dépôt.

En sortant de la librairie, « Le gigot, sa vie, son œuvre » sous le bras  - ou plutôt sur les bras, étant donnée sa taille imposante –  Le Plouc s’était rendu chez Davidoff pour s’offrir un Havane avec la thune restante. Luxe suprême : feuilleter un livre rare en fumant un Davidoff dans un gourbi d’étudiant, alors que plus un sou ne garnit la boîte en fer blanc…  

 

Mais que faire de tous ces souvenirs ? Se lamenter sur le temps perdu à jamais ? Pleurnicher sur les méchancetés actuelles ? Se complaire dans le sirop amer de la nostalgie ? Vitupérer l’époque comme le fourreur dans le poème d’Aragon ? Ce serait baisser pavillon.

 

Décrétons plutôt la résistance de l’écrit. Les nouvelles technologies déversent des flots confus d’images qui confondent le crétin et le génial. Or, avec ce gloubiboulga, le crétinisme contamine le génial mais l’inverse, hélas, ne se vérifie pas. Seule l’écriture permet de décrypter l’image, d’en dénoncer les manipulations, d’en subvertir le caractère stupéfiant, de distinguer le subtil de l’épais. Témoignons de la force de l’écrit partout. Occupons tous les espaces, les virtuels, les réels. Inoculons la poésie dans ce grand corps mous de l’Internet. Nos voix se perdent-elles dans ce chaos frénétique ? Il en restera toujours quelque chose, une graine, un mot qui sera, peut-être, le germe d’un monde moins stupidement brutal.

 

 

Jean-Noël Cuénod


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La rentrée littéraire par Europe1fr

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Commentaires

Une eau-forte de J.R.R. Tolkien dans un livre de Benjamin Péret? J'ai du mal à y croire. Ou ai-je mal compris?

Écrit par : Rémi Mogenet | 14/06/2014

Mille excuses! Ce n'est pas Tolkien, mais Toyen l'artiste surréaliste tchèque. Je suis une vraie buses. Et merci de m'avoir remis sur les bons rails!

Écrit par : Cuénod | 14/06/2014

Oui, Jean-Noël Cuénod et avant les vêtements, l'ancienne librairie a eu droit aux chaussures...enfin, aux baskets et autres articles de sport. Lacoste avait racheté la librairie.

Mais cela date déjà de 2011.

Juste pour préciser, les successeurs et nouveaux occupants de feu notre chère librairie Descombes n'y sont pour rien d'être là où ils sont.

La situation était devenue complexe mais il n'y a pas lieu ici d'en parler.

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 15/06/2014

C'est vrai pour les fringues aussi les photos pour tout: m'as tu vu moi mangeant ma bouchée glacée sur les quais d'Ouchy et moi et ma table de mon goûter pour mon anniversaire avec mes canapés,mes amuse-gueules et mes tourtes diverses (parlant de pâtisseries, il va de soi)! livre bien choisi, l'ami/e (nouvelle) qui ne vous trompe, leurre ou, pour un oui ou pour un non, ne vous plante ou ne vous largue pas là. Comme, Plouc, vous dites juste.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 15/06/2014

Amateur occasionnel de belles éditions, ancien bibliothécaire, je ne peux que savourer ces lignes qui me rappellent les heures passées dans les librairies genevoises à découvrir des textes peu diffusés et presque jamais médiatisés et parfois ornés d'oeuvres d'artistes encore moins connus.
Souvenir d'une longue page entendue à la St-André. Que le style demeure !!!

Écrit par : Christian Stalder | 17/06/2014

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