24/04/2014

Bernard Thomas-Roudeix : défigurer pour reconfigurer (Les Jeudis du Plouc)

 

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Qu’est-ce qu’un artiste peut bien figurer, alors que des entrepreneurs en installations diverses réinventent chaque année le pissoir de Duchamp? Remarquable ustensile, au demeurant, qui fait encore usage plus de cent ans après sa conception. Saluons le non-artiste. Voilà de la plomberie sanitaire qui vous nourrit son homme et qui, en même temps, le soulage.

A quoi peut bien servir la figure, je vous le demande? A faire de la figuration peut-être? Oui, mais alors, pas de la figuration intelligente.

Elle ne sert à rien, figurez-vous, puisqu’elle est bonne à tout. Avec l’image, sa mère maquerelle, la figure a fait tous les trottoirs sous ses diverses parures: après les clichés sur verre, les instantanés, les polaroïds, elle atteint le sommet de ses formes par la grasse grâce de la photo numérique que diffusent les réseaux sociaux à jet tiède continu. Avec la photo argentique, tout le monde s’est figuré devenir peintre. Avec la photo numérique, tout le monde se figure être photographe.

Depuis plus d’un siècle, les artistes n’ont donc eu de cesse que de besogner cette figure qui ne figure plus rien. Le Plouc parle bien sûr des artistes authentiques et non des entrepreneurs en installations diverses qu’il évoquait au début de ce papier. Eux, font des sous mais non des œuvres.

 

Parmi ces pétrisseurs de formes, figure le peintre, sculpteur et céramiste Bernard Thomas-Roudeix. La figure, il s’en saisit, la lave, la nettoie, la débarrasse de toutes ses souillures merdiatiques, la travaille, l’alchimise, la transmue. Bref, il l’a dé-figure. En la défigurant, l’artiste la sort de l’empire du dérisoire, pour la restituer à sa véritable vocation qui est celle d’être une porte. Car c’est par la figure que l’on entre dans les êtres.

Ouvrez donc les portes de Bernard Thomas-Roudeix. Vous y verrez des mondes intranquilles, bouleversés, bouleversants, traversés d’éclats de larmes, zébrés de sanglots de rire, semés de lambeaux de sourire, formés d’organes à vif, abreuvés de sang solaire.  Ces mondes-là, sont les vôtres, en vrai. Non pas en toc. Il y a du réel plus réel que toutes vos réalités chez Thomas-Roudeix.

Comme il faut éteindre l’ordinateur pour le reconfigurer, il faut défigurer la forme pour qu’elle revive.

 

L'Incertain… regard sur Thomas-Roudeix

 

 Pour approcher le travail de cet artiste, la lecture de L'Incertain, remarquable «revue de création littéraire et critique», se révèle bien utile, tant il est vrai que les poètes savent dire ce qui se cache dans les replis d’une œuvre. Elle a donc consacré son deuxième numéro à Bernard Thomas-Roudeix. Le poète Jean-Durosier Desrivières publie une interview de l’artiste et six de ses planches de gravures que Desrivières éclaire d’autant de poèmes courts.

A une époque où rien n’est plus certain que l’incertain, on ne saurait d’ailleurs trouver à une revue un titre plus adéquat. Elle est publiée, sous forme d’un livre format «poche», par les Editions K à Fort-de-France. Donc loin du remugle parisien, là où soufflent les tempêtes florales et charnelles des poètes antillais.

 

La démarche de L'Incertain s’inscrit parfaitement dans celle de Thomas-Roudeix. Cette dé-figuration en vue d’une re-configuration, on la retrouve aussi dans les poèmes  de Jean-Durosier Desrivières et plusieurs textes des autres auteurs de la revue (Cécile Baltz, Gérald Désert, Alexander Dickow, Frankito, André Lucrèce, Fanfan Mahotière, Buata Maléla, Charles Edgar Mombo, Jean-Marc Rosier). Elle est particulièrement perceptible dans un poème de Francky Lauret «Rozoir-Arrosoir»  écrit en créole et en français, sur deux pages face à face.

 Voilà une expérience que L'Incertain ferait bien de renouveler. Affadie par l’actuel plat babil littéraire, la langue française aurait bien besoin d’une bonne transfusion de sang créole.

 

Jean-Noël Cuénod

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Deux oeuvres de Bernard Thomas-Roudeix: en haut, Etreinte III; en bas, Remords.

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Commentaires

Se nommer Jean-Durosier Desrivières... avec, niché EROS en Durosier... A ne pas dé-figurer pour re-configurer: laisser tel quel.

Écrit par : Alix | 24/04/2014

"...tant il est vrai que les poètes savent dire ce qui se cache dans les replis d’une œuvre."

Non, ils ont un angle de vue différent de lamasse...

Cela dit, l'imagination, les rêves et les pensées concernent chaque humain. Ce qui fait la différence, c'est la culture, les savoirs tout en mettant la main à la pâte. (l'action) Oui mais, (objection mon seigneur) il paraît d'après la chrétienté et les z'ôôtres, qu'il n'y aurait que des manuels et des intellectuels!!

Allons poser la questions aux chirurgiens du cerveau et du coeur entre autres....

Écrit par : Pierre NOËL | 26/04/2014

Comme on souhaite, souhaiterait, Pierre NOEL, que votre invitation soit entendue, suivie: "Allons poser la question aux chirurgiens du cerveau et du coeur entre autres..." et AVANT TOUT!

La médecine en ses recherches et travaux a découvert que tout être souffrant d'une maladie dégénérative, cancers y compris, a vécu en son temps datant de l'enfance, ou plus proche (les solutions aux problèmes affectifs différées, remises à plus tard sont foncièrement mauvaises pour le coeur) des chocs vécus dans l'isolement (pas forcément géographique) non dits, tus, gardés pour soi.

Ce Pierre NOEL finit toujours par avoir raison.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 28/04/2014

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