28/02/2014

La Crimée ou la vengeance de la poupée soviétique

 

matriochka etape 1.JPG

 

La situation en Crimée, parcourue par le bruit des grosses bottes russes, illustre la complexité de cet espace jadis occupé par l’Union soviétique. Celle-ci avait organisé son Etat de façon fédérale, du moins en apparence. Car les principales décisions étaient prises par les instances du Parti communiste à Moscou et même, sous Staline, par un seul homme. Mais pour administrer le plus vaste pays du monde, il fallait bien prévoir une certaine autonomie sous le vigilant contrôle du Parti.

Dès lors, les peuples de l’Union soviétique ont été disposés à la ressemblance des matriochkas, ces poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres. Aujourd’hui, le système matriochka se rappelle à notre bon ou mauvais souvenir.

 

Voici, en résumé, comment s’imbriquaient les matriochkas :

 

1-    Au sommet, trônait l’Union soviétique placée sous la férule du Parti communiste (PCUS).

2-    En-dessous, figuraient les quinze (voire seize selon les époques) Républiques socialistes soviétiques (RSS), avec un statut spécial pour l’immense République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR), l’actuelle Fédération de Russie. Parmi ces RSS, on trouvait, outre la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie, la Géorgie, l’Arménie etc. Avec pour les RSS d’Ukraine et de Biélorussie, un petit plus après la Deuxième guerre mondiale : elles pouvaient siéger comme Etats «indépendants» à l’Organisation des Nations-Unies, comme l’URSS. Il s’agissait de marquer symboliquement la part prise par ces deux RSS à la victoire contre l’Allemagne nazie. En fait, grâce à ce tour de passe-passe, Staline disposait de trois voix supplémentaires à l’ONU. Car, bien entendu, il était impossible aux représentants biélorusses et ukrainiens aux Nations-Unies de voter contre la volonté du Kremlin.  

3-    Le troisième étage était dévolu aux Républiques socialistes soviétiques autonomes (RSSA) qui se trouvaient placées au sein de certaines RSS aux vastes territoires. Elle n’avait pas accès direct à Moscou et devait en passer par la capitale de leur RSS.

4-    Appartenant soit directement à la RSS, soit à la RSSA, on trouvait l’Oblast autonome

5-    Sous l’oblast, se nichait le district autonome.

 

 La hiérarchie de l’organisation «matriochka»  permet de comprendre ce qu’il adviendra de la Crimée.

Cette péninsule a été arrachée à l’Empire ottoman en 1783 par l’impératrice russe Catherine II, annexion confirmée par le Traité d’Iaşi en 1792. Après le coup d’Etat léniniste en 1917, la Crimée est restée dans le giron russe où elle a connu fortunes et infortunes diverses. Après la création de l’Union soviétique, la Crimée disposait du statut de République socialiste soviétique autonome (RSSA), au sein de la RSFS de Russie ; elle occupait donc le troisième étage de l’organigramme, tout en appartenant directement à la Russie. La ville-forteresse portuaire, stratégiquement décisive, de Sébastopol a été attribuée à la RSSA de Crimée dès 1921.

 

La Crimée dégradée 

Après la guerre, Staline a pris des décisions à la fois positive et négative à l’égard de la Crimée. En 1945, il a attribué le titre de ville-héros de Sébastopol en raison de la résistance de ses habitants aux troupes nazies. Toutefois, cette année-là, il a rétrogradé la RSSA de Crimée au quatrième étage de son édifice. La péninsule est ainsi devenue un simple oblast, toujours au sein de la RSFS de Russie. Un an auparavant, à l’initiative de son sinistre de l’Intérieur Béria, Staline avait fait déporter 193 865 Tatars de Crimée dans les RSS d’Asie centrale.

Le Kremlin accusait ce peuple musulman d’origine turque d’avoir collaboré avec l’armée allemande. Ne s’agissait-il pas plutôt de russifier la Crimée ? En effet, les Tatars déportés ont été remplacés le plus souvent par des Russes. Finalement, justice a été rendue aux Tatars en 1967, lorsqu’un décret du Kremlin a effacé les accusations portées contre eux par Staline, toutefois sans que Moscou n’ait songé à réparer ses torts de façon autre que symbolique.

 Comme on le verra par la suite, la «question tatare» reste au centre de l’actualité.

Le "cadeau" empoisonné de Khroutchev 

En 1954, le nouveau maître du Kremlin, Nikita Khroutchev a offert l’oblast de Crimée à la République socialiste soviétique d’Ukraine, afin de célébrer le 300e anniversaire du Traité de Pereyaslav qui scellait le rattachement de l’Ukraine à l’Empire russe. Pourquoi ce «cadeau» ? Ancien patron du Parti à Kiev dès 1937, natif d’un village russe mais situé tout près de l’Ukraine, Khroutchev a toujours clamé son affection pour ce pays. Sentiment ambigu, dans la mesure où il était un rouage important de la machine à broyer stalinienne et qu’à ce titre il a porté une lourde responsabilité dans la famine organisée qui avait ravagé l’Ukraine au début des années 30, ainsi que dans l’organisation des purges sanglantes prescrites par le Petit Père des Peuples. 

 

A-t-il voulu faire oublier ce passé en offrant ainsi la Crimée à l’Ukraine ? Nina Khrushcheva – petite-fille de Nikita Khroutchev, aujourd’hui professeure  à New York – suppose que son grand-père trouvait simplement plus rationnel de détacher la Crimée de la RSFS de Russie pour la «coller» à la RSS d’Ukraine. (lire ce lien) Ce «don» ne mangeait pas de pain, dans la mesure où tout cela restait dans le contexte de l’Union soviétique ! Toutefois, ce «cadeau» paraît aujourd’hui bien empoisonné.

 Sébastopol et l'emprise russe

Lorsque l’Ukraine a quitté les décombres de l’URSS pour redevenir indépendante en 1991, la Crimée est restée dans son giron avec le statut de république autonome, la ville de Sébastopol étant placée sous un régime administratif particulier.

 En emportant la Crimée avec elle, l’Ukraine a hérité d’une population majoritairement russophone et attachée à la Russie, mais aussi d’une autre source d’ennuis potentiels : la flotte de guerre russe à Sébastopol. Un élément crucial pour Moscou. Un accord entre Kiev et Moscou assure à la flotte militaire russe la jouissance de la rade jusqu’en 2017. Par la suite, ce «bail» a été prolongé jusqu’en 2047, en échange d’un «loyer» annuel de 100 millions de dollars. Et il ne faudra pas compter sur Poutine pour céder quoique ce soit à Sébastopol qui reste donc sous emprise moscovite.

Le retour des Tatars 

En consultant la carte, on pourrait se dire : «Pourquoi l’Ukraine tient-elle à cette Crimée qui ne lui a été attribuée qu’en 1954 et qui est de culture russophone?» C’est oublier un peu vite les Tatars! Après leur réhabilitation en 1967, certains d’entre eux sont revenus en Crimée où ils forment aujourd’hui entre 10 et 12% de la population. Or, ces Tatars ne veulent pas entendre parler d’un rattachement de la Crimée avec la Russie et soutiennent activement l’insurrection de Kiev.

 

Pour paraphraser Sempé, en Crimée, rien n’est simple et tout se complique.

 

 Jean-Noël Cuénod

 

Crimea_republic_map.png

15:23 | Lien permanent | Commentaires (37) | |  Facebook | | |

27/02/2014

Ukraine : pourquoi Poutine utilise le mot «fasciste» (Les Jeudis du Plouc)

 

 

6997135.jpg

 

Poutine use du principe oratoire stalino-tsariste: pour peser, la parole du Maître doit se faire rare. A propos de la révolution de Kiev, il laisse donc son entourage lâcher les missiles médiatiques. Les insurgés de la place Maidan sont associés aux «fascistes». Certes, parmi les révoltés ukrainiens figurent des militants d’extrême-droite nationalistes. Mais les revendications principales du mouvement ­– lutter contre une corruption monstrueuse, pour établir un Etat de droit et tisser des liens étroits avec l’Union européenne ­– ne sauraient être qualifiées de programme «fasciste», même après une absorption gargantuesque de vodka. 

 

En l’occurrence, il ne s’agit pas de proférer des insultes à l’emporte-pièce. L’emploi du terme « fascisme» a une connotation bien précise. Poutine est un requin des eaux froides. Ses insultes ne sont jamais gratuites et visent un but particulier. Il existe d’ailleurs un répertoire d’injures en russe très élaboré et beaucoup plus subtil qu’il n’y paraît à nos oreilles occidentales. On peut même parler d’un «code des injures».

 

Lorsque le procureur de Staline, Andreï Vychinski, qualifiait un prévenu de «vipère lubrique» lors des procès de Moscou, chaque auditeur comprenait qu’il s’agissait d’un responsable bolchevique accusé d’avoir trahi le Parti. Ledit Parti ayant réchauffé en son sein cette vipère dont la lubricité violait la virginité de la cause stalinienne.

De même, l’épithète «rat visqueux» était plutôt  destinée aux prétendus «saboteurs», ingénieurs et techniciens traînés au Goulag parce qu’ils n’avaient pas atteint les quotas irréalistes de productions fixés par un Plan démentiel.

 

C’est donc bien ce «code des injures»  qui est aujourd’hui employé par les petites mains et grandes bouches de Poutine. En qualifiant l’insurrection ukrainienne de «fasciste», les poutiniens s’adressent surtout à leur propre opinion. Depuis plusieurs années, l’actuel Maître de toutes les Russies réhabilite la figure de Staline, en tant que vainqueur de Hitler, et reprend la terminologie soviétique pour qualifier le second conflit mondial : la Grande Guerre patriotique. Et il a d’ailleurs rétabli pour la Fédération de Russie, l’hymne soviétique décrété par le Petit Père des Peuples en 1944. Le qualificatif de «fasciste» ou de «fascisme» s’inscrit donc dans ce contexte.

 

D’autant plus, qu’il fait référence à la situation en Ukraine. Sous-entendu: «Les Ukrainiens de l’Ouest qui veulent se joindre à l’Europe occidentale sont les héritiers des nationalistes ukrainiens qui, dans la même région, se sont alliés aux troupes fascistes de l’Allemagne, contre nos aînés de l’Armée rouge». En réalité, si une partie des indépendantistes ukrainiens s’étaient engagés dans les troupes allemandes, ce n’était pas le cas de tous, loin de là. Et les résistants antinazis ont été nombreux dans toutes les régions de l’Ukraine.  Mais qualifier tout le mouvement ukrainien de «fasciste» est un bon moyen pour Poutine de réveiller le nationalisme russe, afin de faire oublier l’affront qu’il a subi avec la chute de Ianoukovytch.

 

On notera qu’à l’instar de Staline, Poutine utilise peu le terme de «nazi» qui serait pourtant plus approprié que le mot «fascisme», créé par l’Italie mussolinienne. C’est que «nazi» vient de la contraction allemande de «national-socialisme». Staline, régnant sur une nation autoproclamée «socialiste», ne pouvait donc l’utiliser dans sa propagande qu’avec parcimonie. Alors, que «fascisme», ne renvoyant pas directement au «socialisme», était plus aisément utilisable. Poutine a suivi cette tradition soviétique.

 

Que cherche-t-il par ses invocations ? Montrer ses muscles ? Menacer l’Ukraine de partition ? Encourager la sécession de la Crimée ? Peut-être, mais ses marges de manœuvres restent étroites. Il a besoin de tranquillité pour écouler, via l’Ukraine, ses hydrocarbures vers l’Europe occidentale.

Il s’agit aussi pour lui, de donner un signal d’unité nationale au sein de la Fédération de Russie et de force à l’endroit des autres nations de l’ancien empire soviétique. A cet égard, le rappel des grandes heures de la victoire contre l’Allemagne est un élément de propagande qui peut rencontrer un écho certain au sein de la population russe et de son «étranger proche». 

 

Jean-Noël Cuénod


ESPACE VIDEO

 

18:44 | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : vidéo, ukraine, kiev, poutine, staline, russie, fascisme | |  Facebook | | |

25/02/2014

NOCTURNE

 

 

MajMajestLeBlog.jpg

 

Ta peau de lune dans la nuit

Luit comme un serpent lisse et nu

Le sombre sang du sol te nourrit

Le passage de la dame blanche

Veille sur tes étreintes secrètes

 

Sous le chêne étique et tourmenté

Un chat fait son œuvre d’assassin

Et la mort s’échappe sans bruit

Entre les buissons d’épineux

 

Sur ton ventre des ombres propices

Ont fait main basse et hautes caresses

Les herbes frémissent sous ton corps

Au loin très loin le son d’une cloche

Dénoue tes doigts crispés sur le vide

 

Jean-Noël Cuénod

 

 

 

Livres de poésie de l'auteur disponibles dans les librairies Payot ou auprès de l'éditeur Samizdat (Denise Mützenberg, 8 chemin François-Lehmann - 1218 Grand Saconnex):

 

- Circonstances

 

- Le Goût du Temps (Prix Festival Rilke 2012)

 

Disponibles sur les sites FNAC, Amazon,

 

 - Matriarche (Editions Editinter Paris)

 

- Liens (Editions Editinter Paris)

 

- Amour Dissident (Editions Editinter Paris. Coécrit avec Christine Zwingmann - Médaille du Sénat).

11:48 | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : poésie, poème | |  Facebook | | |

23/02/2014

Ukraine : le moment magique des révolutions avant les trahisons

Dans toutes les révolutions, il y a un moment magique. Les individus qui ne formaient jusque là qu’un assemblage disparate font corps. Naissance du peuple qui devient un être autonome et fait basculer l’Histoire dans le sens qu’il veut lui donner. Impression éprouvée par chacun de ses atomes de conduire son  destin.

 

Moment magique, le 4 juillet 1776 à Philadelphie, lorsque les délégués des régions alors colonisées par la couronne britannique proclament la Déclaration d’Indépendance de  ce qui deviendra les Etats-Unis d’Amérique.

Moment magique, le 20 septembre 1792 à Valmy, lorsque 32 000 citoyens français en armes, bourgeois, sans-culottes et va-nu-pieds triomphent des armées coalisées de la noblesse européenne.

Moment magique, le 27 février 1917 à Petrograd (l’actuelle Saint-Pétersbourg) lorsque la foule en feu depuis de nombreux jours de défilés contre la faim et la guerre  fraternisent avec l’armée pour abattre le tsarisme.

 

C’est un semblable moment que les Ukrainiens ont vécu samedi, place Maïdan à Kiev, lorsque le parlement a éjecté de président corrompu Ianoukovitch et que les foules devenues peuple ont entonné l’hymne national.

 

Et puis, à ces moments magiques succède le temps des trahisons et des déceptions. Les Etats-Unis ont longtemps toléré la discrimination raciale sur leur territoire. L’unité forgée au feu de Valmy a été éteinte par les massacres de Vendée et la Terreur. Le bonheur du peuple russe libéré a été dissipé par la nuit totalitaire.

Les Ukrainiens seront-ils trahis et déçus, à leur tour ? Sans doute. Mais ce moment magique qu’ils ont vécu, ils le garderont en eux. Cet instant de grâce, personne ne pourra le leur voler.

 

L’étincelle qui s’est allumée un jour sera étouffée. Mais elle ne sera jamais éteinte et s’enflammera à nouveau. L’étincelle de Philadelphie a brillé lorsque les Etats-Unis ont barré la route à la barbarie nazie. L’étincelle de Valmy a éclairé la France lorsque tout semblait perdu en 1940. L’étincelle de Pétrograd a réchauffé les cœurs dans les Goulags.

 

«L’Ukraine n’est pas encore morte», chante l’hymne de ce pays.  Que vive, malgré tout, l’espérance.

 

Jean-Noël Cuénod

 

ESPACE AUDIO

11:00 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : ukraine, indépendance, hymne, maïdan | |  Facebook | | |

22/02/2014

Le bêtisier identitaire de l’UDC s’enrichit

Unknown.jpeg

 

Il s’est encore enrichi d’une perle (en verroterie), le bêtisier identitaire de l’UDC. Après la sentence péremptoire de Blocher jugeant que les citadins et les Romands avaient «une conscience nationale plus faible», son congénère Mörgeli en a remis une couche bien épaisse. Les Helvètes pur sucre poussent en Suisse centrale et nulle part ailleurs (1 en appel de note sa citation complète à une question posée par Swissinfo).

Si Mörgeli parle de la Suisse de 1291, il est difficile de le contredire. S’il évoque la Suisse actuelle, son affirmation est grotesque. Tout d’abord, si notre pays en était encore réduit aux trois cantons primitifs, où en serait-il actuellement ? Ce sont les grands centres urbains – romands et alémaniques – qui ont fait, font et feront la Suisse. L’Helvétie de Blochergeli n’existe plus depuis des siècles.

Ensuite, la Suisse moderne est née de la guerre du Sonderbund en 1847. Or, son principal protagoniste, le général Dufour, était – ô stupeur ! – Genevois. Et qui plus est, formé à l’Ecole Polytechnique de Paris. C’est grâce à sa modération, à sa grande intelligence politique et stratégique que Guillaume-Henri Dufour a évité un bain de sang, tout en réduisant les catholiques conservateurs à accepter les nouvelles normes démocratiques.

L’accoucheur de la Suisse moderne parlait français, voyez-vous, Herr Mörglecher, et n’a pas eu besoin de descendre des alpes uranaises pour accomplir son devoir historique, mais de celles, nettement moins élevées, de sa maison de Contamines (alors sur le territoire des Eaux-Vives).

Et puis, Herr Blöcherli, saviez-vous que le drapeau que vous arborez à propos de tout et surtout n’importe quoi, a été dessiné dans sa forme actuelle par ce même Dufour en 1817 ?

 Il est ridicule de borner l’identité suisse aux trois cantons primitifs. Ce qui forme son essence, c’est tout au contraire la pluralité des cultures, des religions et des langues.

Il paraît que Mörgeli est historien. Pour paraphraser Clemenceau disons que les historiens UDC sont à l’Histoire, ce que la musique militaire est à la musique.

 

Jean-Noël Cuénod

 

(1) Swissinfo.ch: Comment jugez-vous les déclarations de Christoph Blocher pour qui les Romands et les citadins ont «une conscience nationale plus faible»?

C.M.: Je ne comprends pas toute l’agitation faite là autour. Le conseiller fédéral Guiseppe Motta avait jadis déclaré: «C’est la Suisse allemande qui a fondé la Suisse. L’une des qualités les plus remarquable de la Suisse allemande est son calme réfléchi, son besoin de peser le pour et le contre pour toutes les questions». Bien évidemment, les grandes villes, avec leurs majorités rouge-verte et leurs naturalisations massives, ont une compréhension plus limitée de la liberté et de l’indépendance. En revanche, les cantons de la Suisse centrale prennent en compte les 723 ans d’histoire de la Confédération.

13:19 | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook | | |

20/02/2014

Après la votation sur l’immigration, nouveaux nomades et sédentaires ne parlent plus la même langue (Les Jeudis du Plouc avec vidéo)

 

tumblr_m4aqldUVNv1r5kbqpo1_500.jpg

Le vote suisse contre l’immigration illustre un phénomène que l’on retrouve dans tous les pays, sous des formes diverses. C’est devenu une évidence que nous avons tout de même du mal à intérioriser, tant nous restons figés sur d’anciennes positions: la globalisation de l’économie mondiale bouleverse tous nos repères et… balaie tous nos repaires. Elle a provoqué de nouvelles oppositions au sein de chaque société, notamment entre les différents types de nomadisme et la sédentarité.

 

Il y a le nomadisme économique. Les grandes sociétés et entreprises ont rompu depuis longtemps les ponts d’avec leurs nations d’origine. Elles installent leurs usines là où la main d’œuvre est la plus rentable et leurs sièges sociaux là où l’Etat se montre le plus fiscalement complaisant. Les hauts cris poussés par les médias et les gouvernements n’y font rien. Aucune instance ne paraît à même de mettre ne serait-ce qu’un cure-dent dans les rouages de cette machinerie volante.

Cet état de fait ne satisfait pas que les seuls dirigeants capitalistes. Il peut aussi contenter les cadres et même les salariés des entreprises qui exportent massivement. Ceux-là sont peut-être sédentaires physiquement mais tout en adhérant à ce nomadisme économique.

 

Il y a le nomadisme des hyper-riches. Il ne s’agit plus de grandes sociétés financières ou de groupes industriels mais d’individus qui peuvent en être (ou non) les dirigeants. Propriétaires dans tous les azimuts, ils ont de multiples ports d’attache. Attache est d’ailleurs un mot qui ne leur convient pas du tout. Ils sont avant tout détachés et vivent ici ou là en fonction de leurs envies et de leurs intérêts. Les hyper-riches utilisent à plein les infrastructures publiques (hôpitaux, notamment) en s’efforçant de réduire leurs contributions fiscales au triste minimum. Ils ne forment certes pas une masse énorme – même si leur nombre semble croître – mais pèsent d’autant plus lourd sur les pays qu’ils fréquentent que les impôts dont ils s’acquittent sont légers. Et leur exemple, largement diffusé par les médias pipolesques, y suscite démoralisation et écoeurement.

 

Il y le nomadisme des cerveaux. Le savoir scientifique a toujours été tissé d’échanges à travers les frontières. Ce qui était vrai hier, l’est encore plus aujourd’hui. Les nomades de l’intelligence se forment ici et ailleurs, vont à Sandford ou au MIT, puis à Cambridge pour retourner à Lausanne en passant par Bologne. Ce sont eux qui vont subir en premier lieu les conséquences de l’initiative UDC, puisque la Commission européenne vient d’annoncer le gel des crédits de recherches scientifiques et de formation Erasmus+ pour la Suisse. Or, si l’industrie helvétique parvient encore à tirer son épingle du jeu, c’est principalement dû à la plus-value créée par ses «cerveaux». Sans cette plus-value, l’industrie suisse ne vaut plus tripettes. Toutefois, les nomades de l’intelligence auront toujours la possibilité de quitter la Suisse pour offrir leurs compétences à d’autres pays.

 

Il y a le nomadisme de la misère. Fuyant la famine ou les guerres qui sèment la mort dans leurs pays d’origine, ces nomades s’installent où ils le peuvent dans les parkings souterrains à Genève, les stations de métro à Paris, les portes cochères, les bancs publics. Clandestins, mendiants, chassés d’ici puis de là, ils offrent aux passants sans yeux l’insupportable visage de la dèche. «Et si un jour, ça m’arrivait de devenir comme eux?» Cette phrase a sans doute traversé l’esprit de plus d’un sédentaire.

 

Nous y voilà donc. Les sédentaires, eux, restent attachés à leur sol natal comme le serf l’était jadis à son seigneur. Leur seul nomadisme relève du tourisme. Ils sont patrons ou salariés d’entreprises tournées surtout vers le marché intérieur, paysans, artisans, retraités. Ils ressentent les différents types de nomadisme comme une agression. L’hyper-riche les révolte et le miséreux les révulse. Les sédentaires vitupèrent tour à tour la finance sans visage, la culture métissée, l’étranger perçu comme un concurrent sur le marché de l’emploi. Et n’ont pas de portes de sortie, contrairement aux nomades, même les plus pauvres.

 

Nouveaux nomades et sédentaires de toujours possèdent de moins en moins de points communs. Parlent-ils la même langue? Ce monde qui bouge ses méridiens comme s’il était agité par la danse de Saint-Guy, les uns s’y adaptent en risquant de perdre leurs racines et les autres tentent de le freiner en risquant d’être jetés dans les ornières de l’Histoire.

 

Cette nouvelle opposition est apparue clairement en Suisse un certain 9 février 2014. Mais elle sévit dans chacun des pays de la planète. Une contradiction d’une telle ampleur  ne saurait se résoudre en un clic de souris. Mais on peut d’ores et déjà abandonner quelques illusions.

Celle des nomades qui pensent que les frontières ne forment qu’un reliquat d’un passé dépassé. Or, elles restent un élément indispensable pour structurer les populations ; elles vont évoluer mais leur disparition n’est pas à l’ordre du jour. Même les nomades ont besoin de cet élément structurant.

Celle des sédentaires qui cherchent frénétiquement à élever des murailles pour empêcher le vent de l’Histoire de balayer le sol national. Aucune forteresse ne saurait résister à ce mouvement de fond. Cette vaine tentative ira même à fin contraire en affaiblissant un Etat-nation, rendu incapable de s’adapter à la nouvelle donne mondiale.

 

 

 

Jean-Noël Cuénod  

 

 

ESPACE VIDEO

 

Table ronde organisée par le laboratoire d’idées Fondapol en 2007. Mais la problématique de fond n’a pas changé.


Les frontières dans la mondialisation par fondapol

11:43 | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : immigration, frontières, udc, nation, nomades, sédentaires, vidéo | |  Facebook | | |

19/02/2014

Extrême-droite et responsabilités de la gauche: le blogue du Plouc sur Canal +

 

L'émission de Gaël Legras "Vu de l'Extérieur" sur Canal + évoque souvent le blogue "Un Plouc chez les Bobos". Cette fois-ci, c'est le texte sur l'extrême-droite et les responsabilités de la gauche qui a été repris. Voici l'émission dans son entier.

 

 

 

VU DE L'EXTÉRIEUR DU 14/02/2014 from LEGRAS GAËL on Vimeo.

11:08 | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | | |

17/02/2014

Votation contre l’immigration, Le Plouc cause dans le poste à France-Info

 

immigration de masse.jpg


Pas facile de présenter aux Français la votation suisse contre l’immigration... Avec sa consoeur portugaise Ana Navarro Pedro, correspondante à Paris de Visao, Le Plouc s’y est collé, dimanche, lors de l’émission de Marie-Christine Vallet, Micro Européen sur France-Info.

 

Bonne écoute !

10:22 | Lien permanent | Commentaires (14) | |  Facebook | | |

16/02/2014

Philippe Jaccottet entre dans La Pléïade: "Sois tranquille, cela viendra"

Le Plouc célèbre très modestement l'entrée du grand poète suisse Philippe Jaccottet dans la plus prestigieuse des éditions francophones, La Pléïade. Il est rare que Gallimard publie des écrivains de leur vivant. Jaccottet partage cet honneur avec René Char, Paul Claudel, André Gide... S'il est le parfait traducteur d'Homère,Goethe, Hölderlin, Leopardi, Ungaretti, Musil Rainer-Maria Rilke, Thomas Mann, il est aussi, et surtout, l'auteur de l'une des plus pénétrantes oeuvres poétiques contemporaines. 

Voici ce poème de Philippe Jaccottet, "Sois tranquille, cela viendra", tiré de L'Effraie paru chez Gallimard


Sois tranquille, cela viendra ! Tu te rapproches,

tu brûles ! Car le mot qui sera à la fin

du poème, plus que le premier sera proche

de ta mort, qui ne s'arrête pas en chemin.

 

Ne crois pas qu'elle aille s'endormir sous des branches

ou reprendre souffle pendant que tu écris.

Même quand tu bois à la bouche qui étanche

la pire soif, la douce bouche avec ses cris

 

doux, même quand tu serres avec force le noeud

de vos quatre bras pour être bien immobiles

dans la brûlante obscurité de vos cheveux,

 

elle vient, Dieu sait par quels détours, vers vous deux,

de très loin ou déjà tout près, mais sois tranquille,

elle vient : d'un à l'autre mot tu es plus vieux.

 

Philippe Jaccottet

09:55 | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | |

14/02/2014

Herr Blocher, vous avez raison, Le Plouc n’est pas un vrai Suisse

Herr Blocher, ainsi les Romands ont eu le mauvais goût de ne pas approuver  votre initiative contre les immigrés. Ces Suisses qui ont l’insigne malheur de ne point gazouiller dans votre mélodieux idiome et se contentent de la langue de Rousseau pour s’exprimer sont donc affligés, selon vos propres («propres» ne seraient pas le mot propre, mais passons) déclarations, «d’une conscience nationale plus faible».  

 

Le Plouc étant un concentré de Vaudois et de Genevois, il ne peut que se sentir visé. Et au fond, Herr Blocher, tout au fond, bien au fond, vous avez raison. Votre Suisse n’est point celle du Plouc.

 

  • La Suisse, notre Suisse, et non la vôtre, est celle d’Henri Dunant, révolté par la boucherie de Solférino et transformant son indignation pour créer la Croix-Rouge.

 

  • La Suisse, notre Suisse, et non la vôtre, est celle du général Dufour, évitant à notre pays le bain de sang d’une longue guerre civile.

 

  • La Suisse, notre Suisse, et non la vôtre, est celle de Ramuz, faisant sentir le vent de nos montagnes bien mieux qu’un tableau de votre Anker.

 

  • La Suisse, notre Suisse, et non la vôtre, est celle de Chappaz, se révoltant contre les «Maquereaux des cimes blanches».

 

  • La Suisse, notre Suisse, et non la vôtre, est celle de Stéphane Eicher, chantant de par le monde des paroles en français, italien, anglais, allemand, bärndütsch.

 

  • La Suisse, notre Suisse, et non la vôtre, est celle de Johann Heinrich Pestalozzi, ouvrant aux enfants de pauvres la porte du savoir.

 

  • La Suisse, notre Suisse, et non la vôtre, est celle de Blaise Cendrars, traversant les frontières par la grâce de la poésie.

 

  • La Suisse, notre Suisse, et non la vôtre, est celle de Mario Botta, créant sur toute la planète la beauté des formes architecturales.

 

  • La Suisse, notre Suisse, et non la vôtre, est celle de Paul Grüninger, commandant de la police saint-galloise, sauvant des centaines de juifs entre 1938 et 1939, malgré les lois que vos semblables avaient édictées.

 

  • La Suisse, notre Suisse, et non la vôtre, est celle d’Elisabeth Eidenbenz, tirant des griffes nazies plus de 600 enfants juifs et roms.

 

  • La Suisse, notre Suisse, et non la vôtre, est celle d’Ella Maillart, découvrant des horizons toujours nouveaux malgré les périls.

 

Voilà, Herr Blocher, la Suisse du Plouc. Il vous laisse celle que vous avez conservée dans le formol.

Jean-Noël Cuénod

 

17:54 | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : udc, immigration, blocher, suisse, romands | |  Facebook | | |

13/02/2014

Après l’initiative UDC: Fier ou honteux d’être Suisse? A sotte question… (Les Jeudis du Plouc)

 

 

sculpture-sur-les-quais-de-montreux-1879350604-1676148.jpg

Après la votation du 9 février contre l’immigration, maints acteurs politiques suisses se sont partagés entre deux attitudes : bomber le jabot façon moineau dans la volière ou se flageller pour solliciter une très hypothétique mansuétude européenne. Deux attitudes aussi improductives l’une que l’autre.

 

Côté moineau, il n’y a pas de quoi gonfler son maigre plumage. L’initiative que l’UDC a réussi à faire approuver d’un souffle, place la Suisse dans la pire des positions. Claquer la porte au nez de nos clients européens n’est certainement pas faire preuve de l’intelligence la plus pénétrante.

 

Côté flagellant, il n’y a pas de quoi exhiber sa honte devant les Européens. Si la question avait été posée par exemple en France, ce ne serait pas à 50,3% que l’initiative aurait été approuvée, mais à un taux nettement plus élevé.

L’europhobie est un sentiment largement partagé au sein de l’Union et les responsables de cette situation se trouvent aussi à la tête de cette technobureaucratie bruxelloise qui se soucie des peuples comme de son premier tampon. Peuples qui sont en train de se rappeler à son mauvais souvenir. Les partis europhobes risquent fort de faire un malheur, dans tous les sens du terme, lors des élections au Parlement européen des 22 au 25 mai prochain. Ils ne proposent rien qui puisse régler les problèmes sociaux et politiques du continent, mais offrent aux électeurs européens l’occasion de crier leur colère. Crier fait du bien sur le moment. Toutefois, après le cri, il est fréquent que l’on se mette à tousser.

 

Il est donc absurde de se sentir fier ou honteux d’être Suisse ­– avant ou après ­le 9 février 2014–, comme il est stupide de se vanter d’être né quelque part. Qu’y pouvons-nous, si le destin, Dieu ou le hasard (choisissez la formule qui vous sied) nous a fait voir le jour à Carouge plutôt qu’à Bombay, à Pontault-Combault plutôt qu’à Goumoëns-le-Jux ou à Kuala-Lumpur ? Nous pouvons être fiers de ce que nous faisons, voire de ce que nous sommes devenus. Mais chanter nos propres louanges parce que notre passeport est suisse, français ou guatémaltèque, c’est faire aveu que nous ne valons que par notre appartenance et non par notre mérite.

 

Au cours de ces prochains mois, il sera temps de tirer les leçons politiques et économiques du vote de dimanche. A cet égard, il faudra que l’UDC paye enfin les conséquences de sa propagande nocive. Et puisque Blocher se veut si malin, qu’il négocie donc avec Bruxelles!

Mais pour l’instant, épargnons-nous d’éprouver des sentiments qui n’ont pas lieu d’être.

 

Jean-Noël Cuénod

Photo: Matthieu Gigon, in linternaute

15:30 | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : udc, immigration, xénophobie, votation, suisse | |  Facebook | | |

09/02/2014

Non à l’immigration : la Suisse affronte un nouveau type de division

 

12649406-drapeau-de-la-suisse-sur-papier-vieux-millesime-en-arriere-plan-blanc-isole-peut-etre-utilise-pour-l.jpg

D’un souffle, l’initiative UDC «contre l’immigration massive» l’a emporté : 50,34% de «oui» contre 49,66% de «non». Deux Suisses apparaissent: l’une qui souffre de l’économie mondialisée, ou du moins qui la redoute, et l’autre qui s’y adapte avec plus ou moins de succès, mais qui ne la craint pas. Ainsi, les grands centres urbains bien placés dans la course à la globalisation comme Zurich-Ville, Bâle-Ville, Genève et Lausanne ont-ils rejeté l’initiative UDC, alors que les parties «rurbaines» (urbaine et rurale) l’ont acceptée.

 

La division linguistique ou la lutte classe contre classe ne sauraient donc expliquer ce résultat. Si les cantons romands ont rejeté plus massivement l’initiative anti-immigration, ils ont été rejoints par des grandes cités alémaniques. De même, la Suisse du «non à l’initiative» comprend, selon toute vraisemblance, à la fois des employeurs et des salariés, surtout ceux qui tirent leurs activités professionnelle des industries d’exportation. Et la Suisse du «oui à l’initiative» abrite également des patrons, des ouvriers et des employés qui s’activent dans des domaines moins bien armés pour affronter la concurrence mondiale et qui se sentent ainsi dépossédés.

 

La Suisse a su vaincre ses querelles religieuses et harmoniser sa diversité culturelle. Elle devra désormais gérer cette nouvelle division. La Suisse «du grand large» ferait bien de se soucier de ceux que sa course mondialisée laisse dans l’ornière et devrait lutter plus efficacement contre le dumping salarial. La Suisse «du terroir» devrait cesser d’écouter les marchands d’illusions et de croire que l’on peut se protéger du monde en élevant des murailles de papier.

 

La petite victoire de l’UDC ne résoudra rien ; en revanche, elle créera de nouvelles difficultés dans nos relations avec l’Europe. Or, l’UDC peut bien faire de stupides bras d’honneur à Bruxelles, la réalité est là: nous avons besoin de nos voisins encore plus qu’ils ont besoin de nous.

 

Jean-Noël Cuénod 

    

 

18:45 | Lien permanent | Commentaires (30) | Tags : udc, immigration, suisse, votation | |  Facebook | | |

07/02/2014

L’extrême-droite s’agite - février 1934-février 2014 (2) : les lourdes responsabilités de la gauche

 

 

FrontPopu.jpg

Lors du dernier blogue, Le Plouc évoquait les ressemblances et les dissemblances entre l’émeute nationaliste à Paris du 6 février 1934 et les récentes manifs violentes de l’extrême droite. Après avoir mis en exergue cette sorte de fascisme démocratique qui progresse aujourd’hui un peu partout sous diverses formes, voyons donc si la gauche n’y aurait pas sa – grande – part de responsabilité.

C’est l’une des principales dissemblances entre février 1934 et février 2014 : il y a 80 ans, la gauche était solidement implantée dans le monde ouvrier et pouvait offrir une alternative au capitalisme. Le communisme s’appuyait sur le modèle soviétique pour écrire la partition de ses lendemains qui chantent. Certes, Staline avait transformé son empire en immense village Potemkine, mais les moyens d’information étaient encore trop peu développés pour le contredire avec certitude. Les dénonciations visant le régime étaient assimilées à de la vile propagande bourgeoise.

Le socialisme démocratique, malgré la vive concurrence exercée par les partis communistes, connaissait également ses premiers succès. En Suisse, les syndicats avaient réussis à contraindre le patronat à signer des conventions collectives qui ont amélioré le sort très peu enviable des ouvriers. En France, le gouvernement de front populaire du socialiste Léon Blum avait réalisé ce rêve caressé par des millions de femmes et d’hommes : les congés payés. Bref, la gauche parvenait à convaincre les classes populaires qu’elle s’occupait d’eux.

 

Depuis, le vermoulu village Potemkine s’est effondré ; le modèle communiste autoritaire ne peut même plus convaincre les staliniens les plus endurcis. Quant au modèle social-démocrate, il a eu son moment de gloire lors des Trente Glorieuses. La stratégie visant à faire pression sur le patronat pour augmenter les salaires et utiliser l’impôt comme moyen de redistribuer les richesses a bien fonctionné. Du moins, tant que les puissances capitalistes se limitaient aux pays occidentaux et que - sur la lancée de la reconstruction après les dévastations de la Seconde Guerre mondiale – les industries tournaient à plein régime.

Toutefois, la mondialisation des échanges économiques a pulvérisé cette donne. L’industrie occidentale s’est considérablement réduite; les délocalisations dans les pays pauvres et émergent ont accentué le phénomène. La social-démocratie n’a  donc plus de grains à moudre pour ses troupes de salariés. Quant aux impôts, ils jouent à saute-mouton par-dessus les frontières, sans qu’aucune force nationale ne puissent les capturer. Après l’effondrement du modèle communiste, celui de la social-démocratie menace ruine.

 

Privé de ses deux modèles, la gauche en cherche donc un nouveau. Pour l’instant, elle cherche toujours!

Après la défaite du candidat socialiste Jospin au premier tour de la présidentielle 2002, Le Plouc avait parié que de tous les mouvements social-démocrates, le Parti socialiste français se trouverait le mieux placé pour forger une nouvelle conception du socialisme. En effet, après une telle claque, on aurait pu supposer que le PS d’outre-Jura allait se remettre en question et, que de ce travail d’introspection collective, allait ressortir un nouveau modèle qui permettrait à la gauche de rester ancrée dans le peuple.

 

Le moins que l’on puisse écrire, est que Le Plouc s’est magistralement flanqué le doigt dans l’œil! Au lieu de chercher à conserver son socle populaire, le Parti socialiste français n’a eu de cesse de la détruire. Il a tout misé sur les problèmes de société au détriment des revendications sociales. Certes, le PACS, le mariage pour tous, la défense des minorités sont des sujets on ne peut plus dignes d’être défendus. Mais l’erreur du PS a été d’en faire le principal moteur de son action politique, donnant ainsi l’impression à son électorat populaire qu’il ne s’intéressait plus à lui.

En fait, le Parti socialiste français n’est aujourd’hui qu’une formation d’élus et  de technocrates, sans lien avec ce qui a toujours fait la force vive de la gauche, à savoir les syndicats.

 

Les autres partis social-démocrates d’Europe n’ont pas cherché, eux non plus, à définir un nouveau contenu politique. Le SPD de Schröder et les travaillistes de Blair se sont contentés de s’aligner sur les exigences du capitalisme ultralibéral et mondialisé.

 

Dans ces conditions, comment s’étonner que les classes populaires abandonnent cette gauche qui les ignore? Les salariés craignant pour leur emploi se réfugient tout naturellement dans les bras des nationalistes qui prétendent les protéger. Protection illusoire puisque, de toute façon, l’Etat-nation est en train d’être emporté par le tsunami de la mondialisation.

 

Pour s’opposer au fascisme démocratique – qui veut promouvoir le libre choix par le peuple de ses boucs émissaires ­– la gauche doit redevenir crédible auprès des classes populaires. Comment procéder ? Ce n’est pas en un blogue que l’on résout pareille équation. Mais lorsque tout va mal, il faut «retrouver les fondamentaux» comme l’on dit dans les vestiaires après avoir été relégué en division inférieure. Et les fondamentaux pour la gauche, c’est la défense des travailleurs.

 

Jean-Noël Cuénod 

 

 

ESPACE VIDEO

 

 L’économiste Daniel Cohen évoque la crise de la social-démocratie lors d’une interview donnée par Mediapart (www.mediapart.fr)
Daniel Cohen - La crise de la gauche (Mediapart) par Mediapart


20:38 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : vidéo, fascisme, communisme, socialisme, social-démocratie, crise | |  Facebook | | |

06/02/2014

L’extrême-droite s’agite. Entre le 6 février 1934 et le 6 février 2014, ressemblances et dissemblances (les Jeudis du Plouc)

6fevrier_1934.jpg

images.jpeg


Il y a 80 ans, jour pour jour, éclatait l’émeute provoquée à Paris par les ligues d’extrême-droite. Elle a laissé quinze morts et 2000 blessés sur le pavé et fait vaciller la IIIème République qui allait tomber quatre ans plus tard sous les coups des troupes allemandes et des manœuvres de Pétain.

Le 6 février 1934 reste un mythe fondateur pour l’extrême-droite française, comme le souligne l’historien Olivier Dard dans Libération. A l’occasion de ce sinistre anniversaire, de nombreux commentaires dégagent plusieurs points communs entre cette manif violente et celles qui se sont récemment déroulées en France. Tout d’abord, la convergence de plusieurs mouvements et groupuscules d’origines très diverses et qui se réunissent dans une même détestation du pouvoir en exercice.

Ensuite, les thèmes de mobilisation qui se ressemblent comme deux morceaux de boue: l’antisémitisme ­– clairement revendiqué par les manifestants du «jour de la Colère» dimanche 26 janvier dernier­ – la haine de l’étranger, le rejet des valeurs républicaines, la lutte contre la Franc-Maçonnerie en ce qu’elle incarne cette laïcité que les fascistes de 1934 et leurs rejetons d’aujourd’hui rejettent.

 A cet égard, le récent «jour de colère» a révélé que les traditionnalistes catholiques aux patronymes en trombone à coulisse se liaient fort bien aux islamistes banlieusards et barbus. Tous font quenelle commune avec Dieudonné. Or, les différentes formes de fascismes du XXe siècle sont nées de cette alliance entre éléments des classes populaires et bourgeoises. Quand Christine Boutin fait mariage triste avec Dieudonné, il a lieu de s’inquiéter.

Toutefois, les dissemblances sont tout aussi nombreuses. L’imbrication des économies mondiales et les institutions européennes ont réduit les pouvoirs de l’Etat-nation comme peau de chagrin. En 1934, organiser un coup d’Etat avait encore un sens. Aujourd’hui, à quoi pourrait-il servir?

C’est ce que Marine Le Pen a bien compris. Elle laisse son ex-adversaire interne Bruno Gollnisch et son père évoquer le 6 février 1934 avec des trémolos dans la voix. Mais elle se garde bien d’en faire autant et célèbre cette République que les fondateurs de son Front national vouaient aux gémonies.

Le fascisme des années trente avait pour adversaire principal, la démocratie qu’elle a utilisée mais pour mieux la supprimer. Ses héritiers n’ont plus besoin de s’y attaquer, mis à part quelques nostalgiques de l’esthétique SS. On assiste donc à l’émergence d’une sorte de fascisme démocratique qui s’installe dans les consciences. C’est de façon tout à fait respectueuse des institutions qu’en Suisse l’UDC propose des lois xénophobes ou que Marine Le Pen veut instaurer sa «préférence nationale».

La perte de substance de l’Etat provoque cette angoisse du vide qui étreint, sous des symptômes divers, tous les pays d’Europe. Pas plus que les autres formations politiques, le fascisme démocratique ne possède de solutions réelles pour remplir ce vide. Mais mieux que les autres, il sait distiller l’illusion d’un retour à l’Etat protégé par la muraille des frontières.

Le fascisme des années trente a fait le lit des plus sanglantes horreurs que l’humanité a connu. A quels périls nous expose le fascisme démocratique de 2014? L’histoire ne se répète pas mais elle bégaie, dit-on. Lorsque les peuples se bercent d’illusions, le pire est à redouter. Et les leçons d’hier risquent fort d’être oubliées, comme l’illustre ces vers tirés du poème d’Aragon Epilogue:

Je vois tout ce que vous avez devant vous de malheur de sang de lassitude

Vous aurez rien appris de nos illusions rien de nos faux pas compris

Nous ne vous aurons à rien servi vous devrez à votre tour payer le prix

Je vois se plier votre épaule A votre front je vois le plis des habitudes.

 

 

Jean-Noël Cuénod

 

ESPACE VIDEO

 

 

Jean Ferrat chante Epilogue de Louis Aragon

11:45 | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : vidéo, fascisme, marine le pen, jean ferrat, aragon | |  Facebook | | |

03/02/2014

Voltaire réveille-toi, les Français sont devenus fous!

1609894_645039842223420_1074213610_n.jpg

 Au secours, Voltaire, réveille-toi ! Quitte ce Panthéon où tu poursuis avec ton voisin Rousseau un échange éternel de noms d’oiseaux et envole-toi au-dessus de la France! Elle a bien besoin d’ouïr le ramage sarcastique de ta raison. Car les Français – d’une moins une partie d’entre eux – sont devenus fous, semble-t-il.

 

 Dimanche 26 janvier à Paris, ils étaient au moins 17 000 et sans doute plus à hurler des slogans racistes contre les Arabes mais aussi antisémites : «Juif, la France n’est pas à toi!», «Juifs hors de France!» Robert Badinter n’a pas manqué de souligner le peu d’indignations que cette démonstration fasciste – arrêtons de tourner autour du pot, et appelons les fachos par leur nom! –  a suscitée.

manif-31.jpg


Lors de ce rassemblement détestataire, on a pu constater l’alliance entre la quenelle de la racaille dieudonesque et les collets montés des cathos intégristes. Durant l’entre-deux-guerres, on avait déjà assisté à ce mariage (tout sauf gai) entre les ex-communistes devenus fascistes de Doriot et les intégristes monarchistes de Maurras. Ils se sont ensuite réunis pour collaborer avec Pétain.

 

 Une semaine plus tard, ce n’est plus la fachosphère qui battait le pavé parisien et lyonnais, mais la réacosphère représentée par la Manif pour Tous qui a pris soin de bannir les slogans racistes et antisémites. Hier, ils étaient entre 80 000 version policière et 500 000 selon les organisateurs.  Bref, cela faisait du monde pour protester.

 

Et protester contre quoi, je vous le demande ? Contre des projets de lois fantômes qui ne sont pas présentés au Parlement (la procréation et la gestation médicalement assistées), contre un enseignement ­– prétendument tiré de la «théorie du genre»[1] – qui n’est aucunement prodigué et pour défendre la famille que nul n’attaque.

 

Que le gouvernement Hollande soit la cible de manifs, on peut aisément le comprendre. Le président socialiste avait promis de redresser la courbe du chômage ; elle est plus décourageante que jamais. Il voulait mettre la finance au pas. Il se plie à ses exigences. Il a promis de s’opposer à la politique européenne d’austérité imposée par Berlin. Le voilà transformé en caniche replet tenu en laisse par la chancelière allemande. Il y a de quoi manifester, en effet. Mais pour des revendications qui concernent la réalité vécue par les Français et non pas pour des motifs ectoplasmiques.

 

Alors, des centaines de milliers de dingues auraient-ils manifesté, hier? Bien sûr que non! Les véritables motivations de la réacosphère – qui n’aime la famille que si elle devient un motif d’exclusion – relèvent d’un tout autre ordre et vient de très loin. Il s’agit de cette frange importante, certes, mais limitée à la tribu catholique, qui n’a jamais accepté que la France soit autre chose qu’un bloc monolithique sur le plan idéologique. C’est elle qui a provoqué la Saint-Barthélemy. C’est elle qui a révoqué l’Edit de Nantes. C’est elle qui s’est toujours opposée à la République. Désormais, elle ne l’accepte que si ses représentants la dirigent. La réacosphère puise son inspiration dans cette filiation bien plus que dans l’imitation du Tea Party américain.

 Voilà ce qui la meut: la détestation de tout ce qui est hors de sa norme.

 

 Cette réacosphère rencontrera-t-elle la fachosphère ? Il existe déjà des passerelles entre les deux, illustrées, notamment, par l’ancienne ministre de Sarkozy, Christine Boutin. Un jour ou l’autre, cette mayonnaise brune risque fort de prendre.

 

Voltaire et Rousseau, ne planez pas que sur la France, survolez donc aussi cette Suisse que vous connaissez si bien. Là aussi, il s’y exhale une remugle pestilentiel. Alors que la crise du logement sévit, l’extrême-droite lance une initiative contre l’immigration. Vous connaissez beaucoup de maçons suisses, vous?

Voltaire signait ses lettres par cet impératif : «Ecrasons l’infâme», c’est-à-dire l’obscurantisme qui se revêt d’habits sacerdotaux. Craignons aujourd’hui que l’infâme ne nous écrase.

 

Jean-Noël Cuénod  



[1] Le genre se réfère aux différences sociales et économiques entre hommes et femmes alors que le sexe correspond aux différences biologiques.  La réacosphère prétend que le gouvernement français actuel veut transformer les garçons en filles et réciproquement alors qu’il ne s’agit que de faire réfléchir les enseignants sur les stéréotypes sexistes. Mais réfléchir, pour ces gens-là, c’est encore trop. 

11:47 | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | | |

01/02/2014

T’ATTENDRE

 

vide.jpg

 

Palissade bleue longue rue

T’attendre

Dans la danse des poussières

Trottoir

Vieux ciel à l’envers

Tordu

Et constellé de crachats

Une ombre

Animale a-t-elle surgit

Vraiment ?

L’air une seconde a frémi

Un songe

Oublié qui passait par là

Sans doute

Voulait-il rencontrer une âme

Perdue

Comme lui dans les méandres

Du temps ?

Vaine quête dans le brouillard

Rien

Ne s’est passé dans la rue vide

T’attendre

Jean-Noël Cuénod 


Livres de poésie de l'auteur disponibles dans les librairies Payot ou auprès de l'éditeur Samizdat (Denise Mützenberg, 8 chemin François-Lehmann - 1218 Grand Saconnex):

 

- Circonstances

 

- Le Goût du Temps (Prix Festival Rilke 2012)

 

Disponibles sur les sites FNAC, Amazon,

 

 - Matriarche (Editions Editinter Paris)

 

- Liens (Editions Editinter Paris)

 

- Amour Dissident (Editions Editinter Paris. Coécrit avec Christine Zwingmann - Médaille du Sénat).

 

16:34 | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | |