20/02/2014

Après la votation sur l’immigration, nouveaux nomades et sédentaires ne parlent plus la même langue (Les Jeudis du Plouc avec vidéo)

 

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Le vote suisse contre l’immigration illustre un phénomène que l’on retrouve dans tous les pays, sous des formes diverses. C’est devenu une évidence que nous avons tout de même du mal à intérioriser, tant nous restons figés sur d’anciennes positions: la globalisation de l’économie mondiale bouleverse tous nos repères et… balaie tous nos repaires. Elle a provoqué de nouvelles oppositions au sein de chaque société, notamment entre les différents types de nomadisme et la sédentarité.

 

Il y a le nomadisme économique. Les grandes sociétés et entreprises ont rompu depuis longtemps les ponts d’avec leurs nations d’origine. Elles installent leurs usines là où la main d’œuvre est la plus rentable et leurs sièges sociaux là où l’Etat se montre le plus fiscalement complaisant. Les hauts cris poussés par les médias et les gouvernements n’y font rien. Aucune instance ne paraît à même de mettre ne serait-ce qu’un cure-dent dans les rouages de cette machinerie volante.

Cet état de fait ne satisfait pas que les seuls dirigeants capitalistes. Il peut aussi contenter les cadres et même les salariés des entreprises qui exportent massivement. Ceux-là sont peut-être sédentaires physiquement mais tout en adhérant à ce nomadisme économique.

 

Il y a le nomadisme des hyper-riches. Il ne s’agit plus de grandes sociétés financières ou de groupes industriels mais d’individus qui peuvent en être (ou non) les dirigeants. Propriétaires dans tous les azimuts, ils ont de multiples ports d’attache. Attache est d’ailleurs un mot qui ne leur convient pas du tout. Ils sont avant tout détachés et vivent ici ou là en fonction de leurs envies et de leurs intérêts. Les hyper-riches utilisent à plein les infrastructures publiques (hôpitaux, notamment) en s’efforçant de réduire leurs contributions fiscales au triste minimum. Ils ne forment certes pas une masse énorme – même si leur nombre semble croître – mais pèsent d’autant plus lourd sur les pays qu’ils fréquentent que les impôts dont ils s’acquittent sont légers. Et leur exemple, largement diffusé par les médias pipolesques, y suscite démoralisation et écoeurement.

 

Il y le nomadisme des cerveaux. Le savoir scientifique a toujours été tissé d’échanges à travers les frontières. Ce qui était vrai hier, l’est encore plus aujourd’hui. Les nomades de l’intelligence se forment ici et ailleurs, vont à Sandford ou au MIT, puis à Cambridge pour retourner à Lausanne en passant par Bologne. Ce sont eux qui vont subir en premier lieu les conséquences de l’initiative UDC, puisque la Commission européenne vient d’annoncer le gel des crédits de recherches scientifiques et de formation Erasmus+ pour la Suisse. Or, si l’industrie helvétique parvient encore à tirer son épingle du jeu, c’est principalement dû à la plus-value créée par ses «cerveaux». Sans cette plus-value, l’industrie suisse ne vaut plus tripettes. Toutefois, les nomades de l’intelligence auront toujours la possibilité de quitter la Suisse pour offrir leurs compétences à d’autres pays.

 

Il y a le nomadisme de la misère. Fuyant la famine ou les guerres qui sèment la mort dans leurs pays d’origine, ces nomades s’installent où ils le peuvent dans les parkings souterrains à Genève, les stations de métro à Paris, les portes cochères, les bancs publics. Clandestins, mendiants, chassés d’ici puis de là, ils offrent aux passants sans yeux l’insupportable visage de la dèche. «Et si un jour, ça m’arrivait de devenir comme eux?» Cette phrase a sans doute traversé l’esprit de plus d’un sédentaire.

 

Nous y voilà donc. Les sédentaires, eux, restent attachés à leur sol natal comme le serf l’était jadis à son seigneur. Leur seul nomadisme relève du tourisme. Ils sont patrons ou salariés d’entreprises tournées surtout vers le marché intérieur, paysans, artisans, retraités. Ils ressentent les différents types de nomadisme comme une agression. L’hyper-riche les révolte et le miséreux les révulse. Les sédentaires vitupèrent tour à tour la finance sans visage, la culture métissée, l’étranger perçu comme un concurrent sur le marché de l’emploi. Et n’ont pas de portes de sortie, contrairement aux nomades, même les plus pauvres.

 

Nouveaux nomades et sédentaires de toujours possèdent de moins en moins de points communs. Parlent-ils la même langue? Ce monde qui bouge ses méridiens comme s’il était agité par la danse de Saint-Guy, les uns s’y adaptent en risquant de perdre leurs racines et les autres tentent de le freiner en risquant d’être jetés dans les ornières de l’Histoire.

 

Cette nouvelle opposition est apparue clairement en Suisse un certain 9 février 2014. Mais elle sévit dans chacun des pays de la planète. Une contradiction d’une telle ampleur  ne saurait se résoudre en un clic de souris. Mais on peut d’ores et déjà abandonner quelques illusions.

Celle des nomades qui pensent que les frontières ne forment qu’un reliquat d’un passé dépassé. Or, elles restent un élément indispensable pour structurer les populations ; elles vont évoluer mais leur disparition n’est pas à l’ordre du jour. Même les nomades ont besoin de cet élément structurant.

Celle des sédentaires qui cherchent frénétiquement à élever des murailles pour empêcher le vent de l’Histoire de balayer le sol national. Aucune forteresse ne saurait résister à ce mouvement de fond. Cette vaine tentative ira même à fin contraire en affaiblissant un Etat-nation, rendu incapable de s’adapter à la nouvelle donne mondiale.

 

 

 

Jean-Noël Cuénod  

 

 

ESPACE VIDEO

 

Table ronde organisée par le laboratoire d’idées Fondapol en 2007. Mais la problématique de fond n’a pas changé.


Les frontières dans la mondialisation par fondapol

11:43 | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : immigration, frontières, udc, nation, nomades, sédentaires, vidéo | |  Facebook | | |

Commentaires

Intéressante mise en évidence de la différence entre les nomades et les sédentaires. Il convient d'ajouter que parmi les sédentaires nombreux sont ceux qui le sont physiquement sans pour autant se sentir physiquement enfermés dans les frontières de leurs pays:
les riches, les politiciens, les gens des médias et nombre d'intellectuels vivent une vie fortement (et de plus e plus) liée à l'extérieur par les contacts nécessaires à l'exercice de leur gagne-pain, ou par leur philosophie universaliste qu'ils ont développé.
La plupart d'entre eux ont aussi la possibilité de voyager autrement qu'en touristes, souvent tous frais payés, avec la certitude en plus d'être accueillis en collègues et amis.
Il devient ainsi beaucoup plus difficile pour les autres, échappent à ces définitions, l'ouvrier attaché à sa machine comme le paysan à sa charrue (pour prendre des images du passé quelque peu anachroniques), de ne pas se sentir livré à un monde qui le menace par les moyens financiers et les ressources humaines qu'il déploie.

Écrit par : Mère-Grand | 20/02/2014

Très bel article, bien écrit et très vrai.
Néanmoins les "sédentaires" n'ont pas cherché à élever une muraille. Ils n'on voulu qu'introduire certaines règles dans un chaos devenu ingérable. Ingérable partout d'ailleurs, en Suisse comme en France, en Belgique, en Allemagne, en Hollande ou en Angleterre.
Il ne s'agit ni de fermeture ni de repli sur soi, mais de simple cohérence dans des accords mal ficelés.

Écrit par : Lambert | 20/02/2014

C'est bien. Très bien mais, en même temps, Plouc, je suis frustrée. Je suis frustrée parce que je ne vois pas ici dénoncer la manière de faire d'une UE capable de punir notre pays en gelant Erasmus+ et Horizon 2020 alors que nos instances fédérales n'ont encore en rien décidé ou dit ce qu'elles envisagent de faire en réponse à notre choix de pouvoir non en finir avec la libre-circulation mais la maîtriser. Punir jeunes et gens de recherche... de la part de l'UE, une foix de plus, belle mentalité. Puisse notre pays ne pas faire de ce vote moyen d'autoculpabilisation mais signe "fort" adressé à l'UE comme quoi, côté dictature, ce mot est-il excessif? cela commence à bien faire...

Écrit par : Myriam Belakovsky | 20/02/2014

Je crois que ca commence a bien faire d'entendre partout que l'UE punit la Suisse. Non, elle PREND ACTE D'UNE DECISION DEMOCRATIQUE VOULUE ET VOTEE PAR LE PEUPLE SUISSE. Elle laisse 3 ans à la Suisse pour adapter ses textes, une dictature aurait laissé moins de 24h. Si elle vous laisse maitriser votre calendrier, elle a aussi le sien. L'UE ne peut laisser se construire des droits acquis, Erasmus est un programme sur le long terme, alors que le pays qui en bénéficie souhaite se retirer des avantages et des contraintes de l'Europe. Résiliez votre bail et regardez en combien de temps votre propriétaire vous évince du logement. Vous avez voté en ne regardant qu'un des termes de l'équation, l'UE vous en rappelle l'autre. Par ailleurs, il me semble que le Conseil Federal a les mains liées par ce vote qui vise les étrangers et les frontaliers, donc pourquoi attendre ? Pour mémoire, l'UE avait modérément réagi lorsque le CF avait mis en oeuvre la clause de sauvegarde. Elle avait rappelé le principe de la libre circulation. vous aviez donc été prévenus bien avant ce référendum!

Écrit par : cyrille | 20/02/2014

Cyrille, vous l'écrivez justement:l'UE avait modérément réagi lorsque le CF avait mis en oeuvre la clause de sauvegarde. Elle avait rappelé le principe de la libre circulation, nous avions donc été prévenus bien avant ce référendum mais, Cyrille, comme vous ne l'ignorez pas, selon les circonstances, en l'occurrence conditions et qualité de vie, et pas du tout pour les Suisses, uniquement: il n'y a que les imbécilles, comme on dit, qui ne changent pas d'avis (non pour le fond, oui à la libre circulation maîtrisée, en revanche, non au chaos. Vous le savez, la Suisse aime bien le "propre et en ordre"!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 20/02/2014

Il faut reconnaitre que le vote UDC soulève le débat chez les suisses, naturellement très avares en matière d'expression, maintenant les conseillers fédéraux ont de quoi marquer leurs positions vis-à-vis de nouveau "machin" qu'est l'UE, mais que veut dire UE ?

Pas grand chose, il suffit de voir les réactions face au vote suisse des différents gouvernements composant cette pyramide !

Écrit par : Corto | 21/02/2014

Au fait suite vote suisse, combien de réfugiés ukrainiens risquent bien de venir en Suisse ?

Écrit par : Corto | 21/02/2014

90% de ce que vous appelez "nomadisme" est un nomadisme de sédentaires !

Ce n'est plus du "nomadisme" mais des déplacements de populations !!

Écrit par : Corto | 21/02/2014

Ici, en Israël nous assistons à d'importantes migrations venant d'Ukraine et autres "républiques" voisines, pour Israël, c'est une bonne opportunité, car nous savons comment faire travailler les cerveaux, et ceux qui viennent en Israël sont pour la plupart des universitaires, les classes business sont remplies entre Kiev et Tel-Aviv, par contre ce sera bientôt le tours des moins fortunés, ces derniers commencerons leurs errances via la Hongrie, Roumanie, Autriche, Tchéquie, Slovaquie et qui sait, peut être le paradis, la Suisse ?

Je revois encore les images de joie lorsque le mur tombait sur les ordre du KGB !!

Écrit par : Corto | 21/02/2014

John Goetelen, son blog présent, nous rafraîchit la mémoire: action=réaction=résultante.

Les uns ont dit oui à l'initiative de l'UDC, les autres, non.
John Goetelen, voir son blog, nous rappelle que si, par gouverner, bien malencontreusement nous comprenons trop facilement charmer ou séduire, en réalité, sérieusement parlant, "gouverner, c'est prévoir".

Préoccupant, aucune personne de bonne foi ne dira le contraire, le problème des migrations appelle des mesuree. On espère, sur ce blog amical, sans autre privilège, ne pas se faire traiter comme sur un autre blog dont, par pudeur, on taira le nom.

Écrit par : Dekoriacis Alix | 21/02/2014

Cyrille, s'il en va comme vous l'écrivez... (il nous faut reconnaître que nous ne lisons pas toujours avec assuidité. pour ne pas dire plus, les brochures explicatives qui accompagnent le matériel de vote), alors se poserait la question des projets d'initiatives par nos instances dirigeantes, initiatives qui seraient estimées irrecevables. Donc, par la Confédération, refus net, évidemment assumé d'une initiative... à commencer par celles d'entre elles "mal ficelées". Mais é vous, Cyrille, si vous vivez en Suisse, d'admettre qu'à l'annonce des fins d'Erasmus+ et d'Horizon 2020, les gesticulations du ministre Montebourg, le sentiment de "sanction" le mot "sanction" a été sur toutes les lèvres... Le "ressenti", individuel, collectif, Cyrille, désormais est-il interdit: que vont dire les psychologues?!

Écrit par : Marion | 21/02/2014

Cyrille, vous me permettrez juste le P.S. suivant:
votre "une dictature (donc si l'UE en était une) aurait laissé moins de 24 heures" pour que, suite à l'acceptation de l'initiative sur l'immigration, la Suisse adapte ses textes...
Cyrille, depuis combien d'années entend-t-on parler des "DIKTATS" de Bruxelles? S'agit-il de rumeurs, faux bruits, mensonges, calomnies voire félonie?
Exigences de Bruxelles non adaptées aux possibilités et ressources de certains d'entre ses pays membres? Face à la détresse des habitants les plus précarisés, quelle réponse de Bruxelles: compassion avec mesures actives ou indifférence? Cyrille, sans conscience et sans compassion, quid de notre avenir (personnellement, sur le "retour", never mind! mais, vous, vos descendants? Ceux qui nous dirigent (argent, argent toujours, juste argent, valeurs dites éternelles jetées par-dessus bord, sexualités addictives, maniaques, forçats du sexe (chaque chose en son temps, bien sûr, évidemment!) Recherche, soit, applications? Homme bientôt amputé en son cerveau de ce qui fait sa force, la conscience, donc la responsabilité, n'être plus en mesure d'avoir un "sursaut de conscience": depuis combien de temps nous a-t-on annoncé cette grance, bonne et précieuse nouvelle? depuis au moins plus de vingt ans ce qui fait, Cyrille que, sans jouer les Cassandre, on peut vous affirmer que, si rien n'intervient, les instances qui nous gouvernent nous conduiront droit dans le mur, Conscience Culture Compassion: on a remarqué que les personnes concernées par conscience et compassion en cours de route, toujours, se cultivent, évoluent, donc... en revanche, les "ceusses" sortant des Universités, Hautes Ecole ou ENA, pour la France, n'évoluent pas forcément côté conscience (active) et compassion. Au revoir.

Écrit par : Marion | 22/02/2014

Vous parlez de politique, je parlerais plutôt de corruption généralisée ou des gangster protège leur cave d'Ali-Baba !

Écrit par : Corto | 22/02/2014

"Le vote suisse contre l’immigration illustre un phénomène que l’on retrouve dans tous les pays, sous des formes diverses. C’est devenu une évidence"

Méfions nous des évidences, chacun aime trouver des "évidences" a travers son propre vécu ou ses filtres idéologique. Mais sur quels faits ou études sérieuse vos affirmation aussi catégoriques sont elle basée ?

Écrit par : Eastwood | 22/02/2014

Barroso sait qu'il va gicler, avant de partir en live dans cette soi-disant réaction de l'UE, il faudrait se pencher un peu sur les relations entre Merkel et Barroso !

C'est qui l'Europe ? Mis à part l'Allemagne qui lorsqu'elle ne fabrique pas des armes devient une puissance économique dans un magma de corruptions sans fin !

Saviez-vous que Barroso passe plus de temps en Suisse que dans le reste de son empire ou les fuites de capitaux dépassent les montants transférés !

Il faut dire que Putin a trouvé un allié indéfectible avec l'UE !

Écrit par : Corto | 22/02/2014

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