16/01/2014

Vincent Lambert et l’euthanasie ou l’impossible justice

images.jpeg 

La société n’en demande-t-elle pas trop aux juges ? Les magistrats du Tribunal administratif de Châlons-en-Champagne ont été sommés de choisir entre laisser Vincent Lambert en vie ou autoriser sa mort.  Leur décision est tombée jeudi 16 janvier, en fin de matinée. Ils ont ordonné aux médecins qui soignent ce tétraplégique de le réalimenter et de le réhydrater afin que son existence se poursuive.

 

La décence interdit que l’on commente en bien ou en mal ce jugement. Personne n’aurait souhaité se trouver à la place de ces juges, ni partager leur fardeau qu’ils n’ont pas fini de porter.

 

Vincent Lambert, âgé de 38 ans, fut victime d’un accident de moto en 2008. Il a eu la vie sauve, mais à quel prix ! Entièrement paralysé, le jeune homme ne peut bouger que ses yeux. Les médecins ont mis un nom sur cet état, qui n’est pas encore végétatif : pauci-relationnel. Il qualifie un état de conscience minimal ; la personne qui en souffre n’est plus en mesure de répondre à des demandes simples mais certains signes, notamment le mouvement de son regard, indiquent qu’il reste très partiellement conscient de son environnement.

 

Vincent est hospitalisé à Reims, mais tout espoir d’amélioration de son cas est perdu. Il ne survit que par alimentation et hydratation artificielles. Les soignants de ce Centre hospitalier universitaire (CHU) ont constaté que leur patient leur donnait – à de multiples reprises – des signes montrant qu’il s’opposait aux soins, ce qui démontrerait un refus de vivre.

 

En avril 2013, le médecin soignant Vincent décida d’interrompre l’alimentation et l’hydratation afin de laisser la mort faire son œuvre. Il avait obtenu l’accord de la femme de M. Lambert, mais non pas celui de sa mère et de son père. Ces derniers ayant appris – « fortuitement » disaient-ils – qu’une telle décision avait été prise, l’ont aussitôt contestée devant le Tribunal administratif. Celui-ci  décida la reprise immédiate des soins, car le protocole décisionnaire de la Loi Leonetti (qui réglemente en France les situations des personnes en fin de vie) n’avait pas été respecté.

 

Après avoir respecté, cette fois-ci, les impératifs de cette loi, les médecins du CHU de Reims sont parvenus à la même conclusion qu’en avril dernier. Le père et la mère de Vincent ont à nouveau saisi le Tribunal administratif pour que leur fils continue à recevoir alimentation et hydratation. C’est donc cet épisode que les magistrats ont jugé ce jeudi. Ils acceptent le recours des deux parents et ordonnent aux médecins de rétablir l’assistance vitale.

 

Ce dossier a mis en lumière un autre drame : la famille du patient est profondément divisée. Le père et la mère veulent la poursuite des soins. L’épouse, la sœur, le neveu, notamment, y sont opposés.

D’ailleurs, la femme de Vincent contestera ce jugement du Tribunal administratif devant la plus haute instance française de ce domaine du droit, le Conseil d’Etat qui siège à Paris. La jurisprudence sera alors fixée. On saura alors définitivement si et comment la Loi Leonetti peut s'appliquer à un cas de cette nature.

 

C’est dire quel dilemme, les juges administratifs ont dû dénouer. Qui écouter ? Les parents qui ont donné la vie à Vincent ? La femme qui l’a partagée ? Les médecins qui ont tout entrepris pour la sauver ?  Les avis divergents des proches, associés aux doutes sur l’interprétation à donner quant aux signes ténus émis par Vincent Lambert, ont donc convaincu les juges à ne pas autoriser l’arrêt de l’alimentation.

 

Parmi les signes envoyés par le patient pour protester contre la poursuite de son existence, les soignants ont expliqué qu’il se laisse tomber de son fauteuil et que d’autres attitudes confirment son refus de recevoir des soins. Mais comment être certain que ces manifestations peuvent être interprétées comme un rejet de la survie ?

Le neveu de Vincent Lambert affirme que son oncle, infirmier de profession, a signifié à son entourage, avant son accident, qu’il ne voulait pas que l’on prolongeât sa vie s’il devait subir un tel sort. Toutefois, peut-on affirmer qu’il partage toujours cet avis ?

Pour que la justice prenne une décision de cette gravité, elle doit s’entourer de certitudes. Et comment en trouver dans pareille situation ?

 

Cette douloureuse affaire démontre que les textes légaux ne peuvent pas tout résoudre. La religion, sous nos cieux, n’est plus une instance décisionnelle. La science ne peut pas créer des miracles. Et la justice est condamnée à prendre des arrêts qui, quoiqu’elle fasse, ne sauraient être satisfaisantes.

L’euthanasie permet de soulager des douleurs insupportables que la médecine n’est pas encore en mesure d’apaiser. Mais elle donne aux humains un pouvoir de vie et de mort qui les écrase.

 Nous ne pouvons faire autrement que de naviguer à vue dans le brouillard en espérant causer le moins de mal possible. Nous devons donc nous satisfaire de cette insatisfaction.

 

Jean-Noël Cuénod

 

15:31 | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : euthanasie, fin de vie, loi leonetti | |  Facebook | | |

Commentaires

Vous l'écrivez, Jean-Noël, la "religion, sous nos cieux, n'est plus une instance décisionnelle", certes, mais ce repère nommé "Jésus" est encore parlant, or, que disait-il (il s'agit de notre culture chrétienne, que cela plaise ou non!): "On ne prend pas ma vie, je la donne"!

A vous lire, Vincent Lambert donne des signes évidents: sa vie, il souhaite la reprendre. Autrement dit, droit à lui, droit à nous tous, de disposer de nos vies lesquelles nous avons à assumer (non les juges, familles, assureurs ou autres "ayants droits"!

Écrit par : Valentine | 16/01/2014

Je comprends mal comment, mis à part le fait de vouloir éliminer un tétraplégique qui n'est PAS dans le coma, on peut envisager de la laisser mourir de faim et de soif (surtout de soif!) qui est une mort douloureuse. Terry Shiavo nous a suffit, la pauvre, pour nous dégoûter de faire pareil en France.
Laisser ainsi quelqu'un agoniser est un horreur et une cruauté!

Écrit par : vieuxschnock | 17/01/2014

"Nous devons donc nous satisfaire de cette insatisfaction."
JAMAIS DE LA VIE!

"Le neveu de Vincent Lambert affirme que son oncle, infirmier de profession, a signifié à son entourage, avant son accident, qu’il ne voulait pas que l’on prolongeât sa vie s’il devait subir un tel sort. Toutefois, peut-on affirmer qu’il partage toujours cet avis ?"

On ne parle pas assez en France de l'importance de faire des DIRECTIVES ANTICIPEES et d'en DISTRIBUER DES EXEMPLAIRES A SES PROCHES. A renouveler tous les trois ans. Ça devrait suffire non?
J'en ai dans ma boîte à gant (voiture), portefeuille, sac (0_0)

Ça ne "m'écraserait pas du tout d'avoir un pouvoir de vie ou de mort" ça me soulagerait et ça m'aiderait à... VIVRE.

Bien à vous.

Une plouc Française (bretonne):))

Écrit par : Ambre | 28/01/2014

Petit problème technique résolu. Votre commentaire est désormais en ligne. Mes excuses. JNC

Écrit par : Cuenod | 29/01/2014

@Ambre, vous posez la question de savoir si Vincent souhaite toujours que l'on abrége sa vie? Il arrive que les mourants ne puissent vouloir quitter leur parenté et luttent pour rester en vie pour eux. En ce cas, si, par chance le médecin le plus proche du malade hospitalisé, ou médecin traitant en fait, pas opposés à l'euthanasie, s'ils le pouvaient, vous expliquent ce que je viens de vous écrire et vous dise qu'il faut lui parler, lui faire faire son "lâcher prise"! Il est possible de le faire dans la chambre du malade ou, comme arrivé, depuis sa propre chambre, chez soi, en dirigeant, (en l'occurrence ce fut très tôt matin, cinq heures, environ) sa pensée vers l'hôpital, la chambre où se trouve le malade en lui parlant mentalement avec tendresse en évoquant brièvement les bons souvenirs, les autres EN PARLANT PARDON RECIPROQUE A S'ACCORDER (sans redondance) puis en lui disant adieu en lui promettant une merveilleuse rencontre à venir, la plus belle de toutes (travail un peu d'aumônier). Ces lignes, vécues, ne sont pas théoriques.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 29/01/2014

Comme repaire nous avons la vie, lorsque celle-ci s'exprime dignement au travers de notre être. Laisserions-nous agonir dans de telles souffrances des moutons lors d'une fête religieuse? Laisserions mourir de faim et de maladie des petits gamins dans la brousse africaine ou sous les bombes des religieux et des despotes? Non bien évidemment tout le monde le sait, dieu aussi. Alors respectons le choix de ce jeune de mourir dignement au minimum, mieux qu'un mouton ou une chèvre.

Écrit par : Pierre NOËL | 29/01/2014

@ Myriam B. : je ne posais pas la question, je reprenais cette phrase qui était dans le billet de JNC.
Pour moi il n'y a aucun doute sur le fait que Vincent souhaite toujours que l'on abrège sa vie. Et cela ne dure que trop... et, pour les parents, obtus, ce serait une preuve d'amour pour leur fils. Leur réaction est, pour moi, incompréhensible.

Pardon de cette réponse tardive mais j'avais cru que mon commentaire avait été "occulté".

Écrit par : Ambre | 14/02/2014

Les commentaires sont fermés.