04/12/2013

Les Jeudis du Plouc: les sévices commandés de feu le général Aussaresses

 

 Les Jeudis du Plouc remplaceront la chronique hebdomadaire qui paraissait dans la version papier de la Tribune de Genève et de 24 Heures. Mais le Plouc bloguera aussi les autres jours.

 

La mort du général Paul Aussaresses a été annoncée par l’association d’anciens parachutistes militaires « Qui ose gagne », ce mercredi. Le tortionnaire qui a envoyé à la mort, selon ses propres dires, tant d’Algériens est donc décédé dans son lit à 95 ans.

 

Le 23 novembre 2000, à 82 ans, cet officier de l’ombre – héros de la Résistance et exécuteur des basses œuvres de l’armée française en Algérie – décide de se mettre en lumière sous les projecteurs d’une interview qu’il a accordée au Monde.

 

Aucun remord n’explique cette démarche plutôt motivée par le désir de rompre l’ennui du vétéran et la tentative de justifier l’injustifiable. Avec une apparente indifférence, le général Aussaresses révèle toutes les exactions commises sous ses ordres pendant la guerre d’Algérie : emploi systématique de la torture, assassinats, exécutions sommaires. « La torture ne m’a jamais fait plaisir mais je m’y suis résolu quand je suis arrivé à Alger (c’est-à-dire en 1957) » explique-t-il au Monde. « A l’époque, elle était déjà généralisée. Si c’était à refaire, ça m’emmerderait mais je referais la même chose, car je ne crois pas qu’on puisse faire autrement. »

 

Il faut dire que dans l’Alger des années cinquante, les deux camps – français et indépendantistes algériens du FLN – trempent dans le sang. Les attentats du Front de libération nationale sèment la mort non seulement au sein de la population européenne, mais aussi – et surtout – dans les familles musulmanes.

Selon les chiffres donnés par Louis Joxe, ministre des affaires algériennes du général de Gaulle durant la dernière phase du conflit (1960-1962), le terrorisme du FLN aurait provoqué la mort de 19 166 personnes, dont 2 788 européens et 16 378 musulmans. Cette forte proportion de victimes musulmanes s’explique ainsi. A l’intérieur du conflit principal entre la puissance coloniale et les partisans de l’indépendance, s’est déclenchée une guerre interne au camp algérien. Très minoritaire à l’origine, le FLN a supplanté l’autre mouvement nationaliste, le MNA de Messali Hadj, à la suite de combats sanglants et fratricides.

 

Aussaresses a donc plaidé en faveur de la torture en mettant en exergue ce contexte. Pour lui, la torture reste le moyen le plus rapide de désamorcer un acte de terrorisme en train de se préparer. Toutefois, dans la même interview au Monde, il admet : « J’ai le plus souvent obtenus des résultats considérables sans la moindre torture, simplement par le renseignement et la dénonciation. Je dirais même que mes coups les plus réussis, je les ai obtenus sans donner une paire de claques. »

 

En fait, le recours à la torture relève plus de la terreur que l’on inflige à une population que de l’information à soutirer. En effet, sous l’effet de la douleur, le torturé est amené à dire n’importe quoi, sans lien certain avec la réalité.  La rumeur du recours à la violence est plutôt destinée à refroidir un peuple prêt à s’enflammer.

 

Mais à ce propos également, la torture se révèle en fin de compte inefficace. Elle n’a pas permis à la France de gagner la guerre d’Algérie qui s’est jouée principalement sur les terrains politique et diplomatique. Elle n’a pas éradiqué le terrorisme et n’a fait qu’offrir au FLN,  une popularité qu’il était loin d’avoir au sein des populations arabo-berbères.

 

Paul Aussaresses était donc en « sévices commandés », sans que cela ne serve la France.

 

Après ses révélations au Monde, le général s’est vu retirer sa Légion d’honneur par l’alors président Jacques Chirac : « On me reproche ce que j’ai dit mais pas ce que j’ai fait. » Sur ce point, on ne saurait le contredire.

 

Jean-Noël Cuénod

 

ESPACE VIDEO 

Après son interview au Monde, le général s'explique devant les caméras.

 

 

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Commentaires

La France a toujours une relation trouble avec son passé ! Pendant longtemps, pour 39-45, l'expression magique "ce n'était pas la république" a cherché à masquer les zones d'ombre de la période. Pour l'Algérie, on parlait d'opération de police mais surtout pas de guerre. Or la guerre était une vraie guerre.Et une guerre n'est ni humaine, ni belle, ni je ne sais quoi de bien-pensant qu'on essaie d'arranger à la mode 2013 ! Le contexte de l'époque était tout autre et je trouve difficile de juger - a posteriori, mais 30,40,ou 50 ans après - à l'aune de principes et de considérant d'aujourd'hui. Ce général a fait son boulot, simplement, oh certes il ne se vantait pas - à juste titre - des méthodes utilisées mais il a au moins assumé. On ne saurait en dire de même pour certains politiques de l'époque , sans parler du fait que les atrocités ont été largement l'oeuvre des deux camps qui s'affrontaient.

Écrit par : uranus2011 | 04/12/2013

En 1992, seul en Angola, j'avais rencontré dans une file à la Poste un Blanc, avec lequel j'avais rapidement sympathisé. Après 26 ans de services dans l'armée française, le capitaine X se mettait à la coopération. Je ne l'ai pas beaucoup côtoyé, ma place étant à Huambo. Assez cependant pour que nous discutions de la servitude et de la grandeur militaire. Je suis allé le chercher sur un terrain qui m'avait déjà inspiré, sur d'autres théâtres (guerre du Golfe), comme on dit pour ce genre de choses. Les soldats sont quotidiennement confrontés à la vie et à la mort. Ce qu'aucun pacifiste, dans l'étroitesse de son esprit, n'a jamais voulu même envisager, soit dit en passant. Cela devait, à mes yeux, leur donner pas mal de supériorité sur le plan philosophique...
Le capitaine X m'a raconté son baptême du feu. Alors jeune lieutenant au Tchad, il a reçu l'ordre de prendre une colline avec sa section. Ce qui a été fait. Devant les 12 cadavres ennemis exposés, le capitaine a du consoler le jeune lieutenant en pleurs...
Aussaresses a plusieurs fois raconté le début de la guerre en Algérie, anecdote que j'ai lu en divers endroits. Il s'était passé quelque chose dans tel village... Sur place, les paras se rendent vers l'école. La jeune institutrice française est nue, clouée à la porte, les seins coupés. A l'intérieur, les 53 enfants sont tous égorgés. Après ce genre de spectacle, peu d'entre nous hésiterait à faire tourner la gégène pour savoir où aura lieu la prochaine attaque.

Écrit par : Géo | 04/12/2013

"le terrorisme du FLN aurait provoqué la mort de 19 166 personnes, dont 2 788 européens et 16 378 musulmans."

Et combien le terrorisme français a-t-il provoqué de morts?

http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_d%27Alg%C3%A9rie#Les_pertes_fran.C3.A7aises

Écrit par : Johann | 04/12/2013

Interrogeant de possibles présumés criminels de guerre en Allemagne, Edmond Kaiser, en ses livres, raconte que, contrairement à ses camarades officiers, il ne torturait jamais estimant, comme vous l'écrivez, qu'après un certain degré de souffrance la personne dit tout et n'importe quoi "pourvu que cela cesse"! Un possible criminel de guerre n'avouant rien, Edmond Kaiser se souvint que cet homme avait un tailleur,donc, qu'il devait y avoir moyen de trouver le nom du tailleur sur les vêtements du prévenu. Rien! Alors on décousut les coutures des costumes et le nom du tailleur apparut... La mort de Mandela ne pourrait-elle pas susciter un regain de ferveur active concernant Amnesty International, par exemple?

Écrit par : Myriam Belakovsky | 06/12/2013

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