29/07/2013

L’Egypte, la Tunisie et les révolutions musulmanes et la réaction patriarcale (2)

Suite de la première partie dont voici la fin, afin de vous permettre d’accrocher les wagons :

 Dans le cas du monde musulman, on ne saurait parler de révolution au singulier. Entre l’Egypte, la Tunisie, la Syrie les situations diffèrent. Les contradictions fourmillent dans ce contexte ; conflit ancestral confrontant les sunnites aux chiites, divergences entre organisations sunnites soutenues par les Qatari et celles, tout aussi sunnites, financées par les Séoudiens, et, bien sûr, tensions chroniques entre tenants d’un islam ouvert – le terme « laïque » n’a pas grand sens dans ce contexte – et les différents courant islamo-obscurantistes.

Dans cet empilement de contradictions, il en est une qui paraît plus universelle que d’autres, celle qui oppose la société patriarcale aux droits de la femme.

 Les « contre-évolutionnaires »

  La traditionnelle hiérarchie basée sur la prééminence du mâle, investi pater familias de droit divin, la relégation de la femme, au  mieux comme mineure à protéger, au pire comme esclave domestique et la criminalisation des homosexualités a amorcé son très lent déclin, en Occident, dès la fin de la Première Guerre mondiale, lorsque les femmes ont remplacé leurs maris à l’usine et dans la gestion de la ferme familiale. Progressivement, et de façon trop lente au gré des mouvements féministes, les femmes ont commencé à occuper les postes monopolisés par la gent masculine et à obtenir l’égalité des droits politiques. Mais ce mouvement « évolutionnaire » - appelé ainsi car il tient à la fois de l’évolution des mœurs et des luttes revendicatives – a connu bien des résistances.

 

Aujourd’hui, elles s’expriment plus particulièrement chez les « contre-évolutionnaires » machistes des mouvements islamistes. Car la place des femmes constitue le noyau dur des mouvements qui secouent les pays musulmans. Conserver à la partie féminine son statut d’humain de seconde zone est perçu, par les barbus au front bas et aux idées étroites, comme l’ultime rempart à défendre contre les assauts de la modernité. Le rempart qu’il faut défendre à tout prix, quoiqu’il en coûte. Toute l’énergie régressive des islamistes se tend vers la préservation des privilèges masculins, quitte, à l’instar des Talibans, à assassiner des fillettes qui ont l’incroyable culot d’aller à l’école.

 

Les révolutions arabo-musulmanes doivent donc  être observées tout particulièrement sous cet angle. Il sera de plus en plus malaisé aux enturbannés d’expliquer aux jeunes femmes de la classe moyenne intellectuelle de rester cloîtrées au foyer, à la disposition des désirs domestiques de leur seigneur et maîtres. Certes, la majorité des musulmanes est encore loin de partager les opinions libératrices de son avant-garde. Mais les mentalités évoluent bien plus vite que ne le souhaitent les idolâtres du temps jadis. Les tensions entre modernistes et rétrogrades vont donc encore s’accentuer, ce qui laisse augurer un regain de violences.

 

 Le scénario de fin est connu : aucune force rétrograde n’a pu triompher à long terme dans l’Histoire. Mais d’ici là, bien des souffrances seront endurées. Le penseur marxiste italien Antonio Gramsci a qualifié d’efficace façon cette phase que nous traversons : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à naître et dans le clair-obscur surgissent les monstres ».

 

L’Occident ne saurait éviter les conséquences de la décrépitude du patriarcat. Le mouvement « contre-évolutionnaire » y prend des aspects fort différents si on le compare à son homologue islamiste mais le fond reste le même : il s’agit de préserver le patriarcat. Les « contre-évolutionnaires » occidentaux se sont montrés particulièrement virulents aux Etats-Unis, avec l’imbuvable « Tea Party » et  en France avec le mouvement, largement soutenu par l’Eglise romaine dite « catholique », contre le mariage homosexuel.

 

Certes, les violences des « contre-évolutionnaires » occidentaux sont sans commune mesure avec celles des « contre-évolutionnaires » islamistes mais, répétons-le, leur démarche est semblable : retenir à la surface ce patriarcat qui est en train de sombrer dans les abysses de l’Histoire. D’ailleurs, ce n’est pas par hasard que de nombreux groupes islamistes ont défilé côte à côte avec les intégristes catholiques contre le mariage gay.

 

Dans ce « clair-obscur où surgissent les monstres », il est aisé de distinguer ce qui est en train, péniblement, de mourir, à savoir le patriarcat. Mais il est malaisé de concevoir le monde qui lui succédera. Peut-être verra-t-on apparaître une société où les distinctions de genres et d’appartenance seront perçues comme des étrangetés, à l’instar, pour nous, des préséances de l’ordre féodal. Le pire n’est pas certain. Le meilleur non plus.

Fin

 

Jean-Noël Cuénod      

ESPACE VIDEO

 

Si vous avez le temps, assistez donc à cette conférence universitaire sur l'Islam

 

 

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Commentaires

Bonjour cher Monsieur Cuenod,

Merci d'avoir proposé cette vidéo d'une conférence d'un grand penseur Monsieur Abdelmagid Chorfi pour clore votre réflexion en 2 temps sur "les révolutions musulmanes et la réactions patriarcale" qui est discutable sur certains points.

Penser l'islam aujourd'hui est le seul moyen pour les musulmans de sortir des difficultés qu'ils traversent et pour se libérer une bonne fois pour toute de toutes les dictatures qu'ils subissent qu'elles soient profanes ou religieuses.

L'islam est une guidance qui respecte la liberté de chacune et de chacun dans son choix qui est fondé sur la connaissance, l'ouverture, la conscience, la responsabilité, solidarité et la compassion.

L'islam porte en lui tous les ingrédients dont les musulman(e)s ont besoin pour évoluer en tout temps en tout lieu.

A nous musulman(e)s d'oeuvrer pour sortir de ces ténèbres que nous nous sommes infligés à nous-mêmes en les mettant injustement sur le compte de l'islam, de Dieu et de Son prophète.
L'islam idéologisé et politisé n'est pas le message authentique de l'islam de miséricorde et de liberté.
Il faut pour évoluer faire usage de "l'ijtihad" l'effort d'interprépation sans lequel aucune évolution des mentalité ne peut être possible.
Dieu ne dit-il pas:
"Dieu ne changera rien en l'état d'un peuple tant que les membres de celui-ci ne changent en eux-mêmes."

Merci à vous d'avoir mis en ligne cette vidéo et à l'honorable Abdelmagid Chorfi pour le contenu très éclairé de son propos...
Le problème est politique et non pas religieux...
En islam il s'agit plus de spiritualité que de religion ou de dogme.

Écrit par : Ouardiri Hafid | 29/07/2013

"Le problème est politique et non pas religieux...
En islam il s'agit plus de spiritualité que de religion ou de dogme."

Si je vous ai bien compris, il faudrait donc ségréguer la chose politique de l'islam religieux et cantonner ce dernier à la spiritualité domestique. C'est, à mon sens, une version acceptable de la loi dite 1905 qui, si appliquée, serait déjà un très grand pas vers la laïcité. L'idéal serait un coran II expurgé, sur le modèle de Vatican II. Ne pensez-vous pas ?

Écrit par : Giona | 29/07/2013

Le Coran est un et il le restera, car dans la profonde conviction des musulman(e)s et tel que prescrit dans le Coran lui-même,c'est Dieu qui l'a révélé et c'est Lui qui en est le Garant.
Il n'y a rien à expurger dans le Coran, il faut le lire, le comprendre et l'interpréter en le contextualisant.

Ce n'est pas le Coran qu'il faut réformer mais c'est aux musulman(e)s de se réformer pour être en adéquation avec le message d'équité, de miséricorde et de paix qu'il leur enseigne.

L'effort d'interprétation que doivent faire les musulman(e)s "Ijtihad" en ce qui concerne sa relecture et sa compréhension doit être permanent et ininterrompu.

Écrit par : Ouardiri Hafid | 31/07/2013

"Le Coran est un et il le restera" ... comment est-il possible alors que la calligraphie de la langue arabe a évolué au fil du Temps ?

Il y a de nouveaux mots, comme dans toutes les Langues de la Terre.

Le sens des Mots a bien du changer depuis 1'500 ans.

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 01/08/2013

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