31/01/2013

Guerre au Mali et Sahelistan: l'analyse d'un général de division

Chose promise, chose due. Dans son texte diffusé hier, le Plouc vous annonçait la publication complète de l'analyse que le général de division Jean-Louis Esquivié - ancien numéro 2 de la cellule antiterroriste de l'Elysée -lui avait remise. Voilà donc cette passionnante démonstration qui, à ce jour, n'a paru que dans l'antre cybernétique du Plouc. A noter que les intertitres ont été ajouté par ledit Plouc.


Sahelistan (*), perspectives nouvelles

 ‘’ Meilleurs vœux pour cette nouvelle année 2013 ‘’, échangeait-on encore, ces jours derniers dans les familles et entre personnes de bonne compagnie. Puis tout s’est effacé avec la survenue d’une cascade d’événements tous très importants de nature à faire revenir en force l’honnête homme de la phase onirique à la phase empirique.

Pour les Français l’année internationale s’est achevée comme annoncée par le nouveau président de la France, François Hollande. Le conflit libyen qui avait vu la France du président Sarkozy se donner au sauvetage d’un peuple et à l’élimination de son tyran était déjà une histoire du passé sauf les enseignements du conflit; l’opération chirurgicale militaire à l’étasunienne, un leadership français, un soutien otanien et zéro mort. Puis il y avait eu le retour anticipé de nos troupes combattantes en Afghanistan en cette fin 2012. Le solde de l’engagement national a été jugé unanimement positif au vu de la mission accomplie dans l’honneur et la dignité aux côtés des alliés, de la qualité opérationnelle des différentes unités engagées sur le théâtre afghan, et du prix douloureux payé en vies humaines et blessés qui témoignent de la générosité et du courage de ces militaires français.

ALERTE AU CENTRAFRIQUE

Enfin il y avait eu cette alerte de conflit imminent venue de la République centrafricaine. Ce pays, le Centrafrique, est confronté à une rébellion qui a gagné plus de la moitié du pays et qui est arrivée à moins de 200 km de la capitale, Bangui. Face à cette menace, le président centrafricain, François Bozizé, avait fait appel le 27 décembre 2012 à ses cousins français et américain pour solliciter une aide destinée à l’aider à reprendre le contrôle du pays. En ce qui concerne la France, le président Hollande, fidèle à sa logique avait écarté cette hypothèse au motif que la France n’a pas vocation à défendre les intérêts des chefs d’Etats africains quand ces dits intérêts relèvent des politiques intérieures des pays concernés. En revanche le président Hollande justifiait l’indéniable présence militaire française à Bangui par la nécessité d’assurer une sécurité aux ressortissants français. Parole d’une France définitivement calme et loin des tumultes.

Toutefois un premier signal faible était apparu qui verbalisait la pérennité de la ligne de conduite historique de la France dans ses zones de responsabilité et de compétence, en particulier en terre africaine. Qu’on en juge! Dans le même temps où le président français affichait la neutralité française, arrivait à Bangui un contingent supplémentaire de 80 soldats et deux hélicoptères; un signal faible, de peu de bruit, mais annonciateur des surprises à venir de la nouvelle année et des implications fortes de la France voulues par le président Hollande.

EN JANVIER, TOUT SE PRECIPITE

Quelle maîtrise, quelle connaissance de la situation avait alors en cette fin d’année 2012 le président de la France, pour en quelques jours surprendre le monde entier par son assurance, son sang-froid et son autorité? Sans cette hypothèse, il faudrait admettre que ce sont les circonstances et les intentions mauvaises qui, s’étant invitées en ce début d’année à la faveur d’un complot pervers ont contraint le monde tranquille à réagir.

Que l’on en juge!

Le 11 janvier 2013, le président Hollande accorde au Mali son soutien militaire pour stopper les forces terroristes islamistes dans leur marche vers Bamako, la capitale.

Dans le même temps l’Algérie autorise l’aviation française à utiliser l’espace aérien algérien pour participer à l’attaque des islamistes occupant le nord du Mali.

Le 12 janvier 2013, les Forces spéciales françaises attaquent le repaire du mouvement islamiste somalien dit ‘’ Shebab ‘’ pour tenter de récupérer un agent des services secrets, otage depuis trois ans.

Le 16 janvier 2013 des terroristes islamistes dissidents d’Al Qu’Aïda, sous l’autorité de l’algérien Mokhtar Belmokhtar, attaque la plate-forme gazière d’In Amenas dans le sud du Sahara algérien et prennent en otage les personnels expatriés du site.

Le 17 janvier 2013 le gouvernement algérien ordonne à son armée de réduire par la force cette prise d’otages, qui est un défi sans précédent et insupportable pour ce pays puissant, fier et secret.

Les drames de ce mois de janvier 2013 sont d’une importance capitale dont le premier enseignement est, peut-être, de considérer qu’ils constituent l’événement le plus important en matière de stratégie terroriste depuis le 11 septembre 2001. Certes les faits et le modus operandi ne sont pas comparables. Cependant ces deux dates représentent des moments cruciaux par leur capacité à apporter des éléments nouveaux sur la scène géostratégique terroriste.

Comme le disait le philosophe Baudrillard, en 2001, commentant l’attentat du World Trade center; «…cet attentat… la mère des événements… à partir duquel la réflexion peut renaître…». Ce mois de janvier 2013 dans la somme de ses drames mérite la même qualification, considérant qu’il nous fait entrer dans une phase nouvelle à la suite du terrible ‘’ onze-neuf ‘’.

LE POIDS DE L’ALGERIE

Dans l’ordre d’importance des événements tentons une approche singulière en proposant la décision algérienne du survol de son territoire par une flotte de guerre française comme la plus lourde de conséquences. En effet, par cette mesure symbolique l’état algérien officialise une rupture fondamentale avec une politique qu’il a menée seul depuis toujours à l’égard des mouvements opératifs extrémistes évoluant dans sa zone d’influence. Il a éradiqué systématiquement certains d’entre eux, mais a composé avec d’autres. Cette dernière posture difficile à concevoir en Occident est à comprendre à l’aune de la profondeur stratégique de l’Algérie. Le sud de ce pays est un no man’s land qui peut être confondu en termes d’espace avec une partie du Mali, de la Mauritanie, du Niger, de la Libye, voire du Maroc et de la Tunisie. La perspective géographique de ce territoire des territoires, le Sahel, impose l’idée claire qu’il n’est à la portée du contrôle d’aucun Etat. Cet espace est le lieu idéal pour les sans lois. La prise du Nord Mali par un de ces groupes sahéliens extrémistes et terroristes en est la démonstration. Il préfigure une emprise plus grande de cet espace pour devenir dans l’esprit de ses initiateurs le ‘’Sahelistan’’.

 Le prix à payer pour la puissance du Nord, l’Algérie, était la libre circulation de ces groupes hors contrôles dans cet espace y compris dans la partie relevant de la souveraineté algérienne. En contrepartie les exactions de ces groupes étaient contenues dans certaines limites physiques et dans tous les cas ne visaient pas l’autorité du gouvernement algérien en fonction. L’Algérie a maintenu le cap de cet accord informel aussi longtemps que possible permettant à plusieurs groupes extrémistes islamistes de s’emparer du Nord Mali, d’y édicter ses premières lois d’un état extrémiste, d’y fomenter ses crimes et d’araser les restes (tombes des Soufis) d’un islam historique décadent. Cette tolérance du voisin du Nord a pu laisser croire aux islamistes extrémistes que le Nord Mali leur était acquis de façon définitive, préfigurant le noyau dur d’un nouveau et futur foyer terroriste, le Sahelistan. Dans le délire de ces hommes rien ne pouvait alors arrêter leurs conquêtes en organisant dans la foulée la prise de Bamako puis une percée conquérante dans les espaces des pays limitrophes.

Mais le cours de l’Histoire a brusquement changé avec l’engagement immédiat de la France aux côtés du Mali légal et ami de Bamako. L’inconnu de la posture algérienne dans cette affaire a été historiquement levé avec cette importante nouvelle du survol du territoire algérien par les avions de l’armée de l’air française. L’Algérie à la suite de la décision française avait ouvert son espace aérien pour l’acheminement des moyens de combat. Mieux l’Algérie consolidait cette décision en annonçant la fermeture de ses frontières, rompant ainsi avec l’accord implicite stratégique du récent passé. L’heure était à la redistribution des cartes tant pour le pouvoir algérien que pour ces groupes armés ayant le Sahel pour domaine d’action et de manœuvre. Cette concomitance de l’intervention militaire d’une puissance européenne ex-coloniale, avec la complicité officialisée de l’Etat maghrébin, puissance leader de la zone a interpellé durablement les groupes extrémistes, maîtres du désert. Ils ont alors, semble-t-il, réinitialisé une opération dont les plans étaient prêts depuis quelque temps et exécutables à la faveur d’une opportunité tactique ou stratégique; prendre en otage les expatriés du site gazier algérien d’In Amenas. Mauvaise coordination de l’attaque, erreur stratégique, action de nature à conforter l’Algérie dans sa décision première, échec assuré des assaillants.

On ressent bien l’ambiguïté de cette attaque terroriste dans les propos recueillis des premiers algériens exfiltrés du guêpier; «Les terroristes nous ont dit qu’ils ne s’intéressaient pas aux Algériens, aux musulmans mais aux expatriés…» Peu importe, le mal était fait l‘Algérie était humiliée aux yeux du monde entier, trahie dans sa souveraineté, sa puissance économique, sa diplomatie continentale. La réaction algérienne a été rapide, sévère et sans concessions.

Le monde a été témoin d’un assaut implacable, régi par une logique tactique nationale, à savoir ne pas se laisser distraire par des négociations stériles et frapper à cœur. Au bilan final, on peut se réjouir de savoir qu’une grande partie du personnel du site a été sauvée, on peut regretter qu’un grand nombre de personnels expatriés aient été tués pour le prix de la mort, semble-t-il, de la presque totalité du commando terroriste.

Cette prise d’otages sans précédent, cette résolution radicale et rapide du problème sont de nature à modifier les concepts classiques admis jusqu’à ce jour concernant la délivrance d’innocents pris en otages. Des pays, concernés par des nationaux pris dans la tourmente ont manifesté des réserves sur la méthode employée. Gageons que ces pays ont réagi ainsi en direction de leur opinion publique mais qu’en subliminal ils ont saisi comme la France les enseignements nouveaux issus de ce drame. Il n’est plus temps de considérer un professionnel expatrié employé sur un site étranger comme bénéficiant des garanties généralement offertes au touriste moyen.

« ASSAINIR » SON PROPRE CAMP

C’est la nouvelle rançon à payer pour un monde qui se complaît à se partager en sphères de civilisations, de cultures, de religions. C’est le temps des Breivik, des Mehrah, des Al-Zawahiri qui chassent dans leurs propres rangs pour assainir leur camp et le rendre imperméable. Il semble qu’il faille retenir de l’attaque d’ In Amenas que l’expatrié dans le camp de l’autre devient un soldat sans armes. Cette importante prise de conscience est de nature à modifier les règles d’emploi et de sauvegarde de cette population nomade à vocation économique. Un espoir tout de même; ce danger qui naît dans le formatage de ces camps destinés à s’affronter est ainsi démasqué. A contrario, la paix et la sérénité entre les peuples se nourrissent pour les hommes des apports contrastés et partagés de l’ensemble des cultures et des civilisations de notre monde.

 En ce sens cette diabolique prise d’otages génère un événement inattendu et porteur d’espoir: le ralliement prometteur de la puissante et mythique Algérie dans le parti des pays qui ne veulent plus ni céder ni composer avec le terrorisme d’où qu’il vienne. L’Algérie ne change ni de camp, ni de culture mais endosse sa responsabilité de puissance régionale. En désignant officiellement l’ennemi de ‘’ tous ‘’ l’Algérie prend sa part au sein des nations démocratiques avec son expertise pour participer à la lutte contre l’extrémisme, lutte qu’elle reconnaît comme une cause mondiale.

LA RAPIDITE DE DECISION DU PRESIDENT HOLLANDE ET DE L’ARMEE

L’autre événement capital de ce mois de janvier 2013 est français avec l’engagement de l’armée française au Mali. Personne n’enlèvera au président Hollande l’avantage de sa décision rapide, ferme et sans ambiguïté. Il est clair que la prise de Bamako eut été insupportable pour la France, l’Afrique et la lutte contre le terrorisme. L’arrivée des militaires français a été instantanée, ce qui implique les observations suivantes.

Il faut saluer la capacité opérationnelle d’une armée rentrée sous un mois d’Afghanistan, hors de sa sphère d’influence et qui reprend le combat au coup de sifflet du chef de l’Etat.

Il faut noter le volume relativement restreint de militaires français (2000) engagés pour mener à bien cette opération alors que d’autres pays n’auraient tenté le challenge qu’avec des effectifs de 30 000 ou 40 000 hommes.

Il faut noter le retour naturel d’une puissance, la France, historiquement et affectivement attaché à ce continent, l’Afrique, avec lequel il a fait corps parfois pour le pire mais aussi pour de grandes choses qui semblent prévaloir à ce jour. Comment ne pas être sensible à l’empathie manifestée par les populations maliennes à l’égard de ces soldats venus les protéger et ne véhiculant aucune arrière-pensée hégémonique ou de profit? Ce dernier objectif est un devoir qu’il appartiendra à la France de mettre en œuvre dans le cadre de son retrait à venir et du retour de la souveraineté pleine et entière malienne, souveraineté politique, économique et militaire. C’est un enjeu fondamental à réussir aux yeux du monde pour certes amplifier le partenariat franco-malien, mais aussi pour consolider l’avancée stratégique fondamentale de la prise de responsabilité algérienne dans le combat mondial contre le terrorisme. Le premier indice de ce succès sera mesuré à l’aune de l’autorisation que l’Algérie accordera à nouveau ou non aux avions français pour regagner l’Europe.

L’OPERATION EN SOMALIE N’EST PAS QU’UN ECHEC

Un autre événement français concomitant avec l’aide accordée au Mali ne peut être ignoré au motif de l’implication des forces spéciales et partant de sa maigre couverture médiatique: l’opération commando contre les terroristes Shebab de Somalie pour tenter de délivrer un agent des services secrets français, otage depuis trois ans. D’abord cet événement relève d’une décision prise par le président de la République dans le même temps que celle ordonnant l’intervention au Mali. La France s’engage, à la fois, dans une guerre classique et envoie ses commandos dans un raid particulièrement audacieux. Des commentateurs se sont risqués à parler de fiasco pour qualifier le résultat de cette opération. C’est une analyse injuste de ce fait d’armes. Malgré le peu d’informations produites par les Armées, nous savons que ces commandos ont quitté un navire de guerre en eaux internationales à bord de quatre hélicoptères. Ces appareils ont pénétré l’espace aérien d’une région totalement hostile, se sont posés dans une zone contrôlée par les Shebab, ont mené l’assaut du bastion dans lequel devait être détenu l’otage français. Le bilan de l’opération n’est pas un succès comme l’a reconnu et assumé le président Hollande mais ce n’est pas un échec total. Echec car l’otage a été exécuté par les terroristes et deux soldats ont perdu la vie. Succès par l’audace de la tentative, par le courage et le professionnalisme des commandos qui ont éliminé 17 terroristes Shebab, par le fait de ne pas vouloir céder à la volonté terroriste. L’exemple d’un pays occidental qui prend le risque majeur de pénétrer à cœur un dispositif terroriste est à retenir. Succès car cela est un très mauvais coup pour le charisme terroriste qui se veut invulnérable, propriétaire de la mort pour la cause. La France dans cette action a pris des risques en phase avec les valeurs qu’elle prétend défendre.

 Enfin posons-nous la question de savoir quel pays en 2013 a les moyens et l’audace de lancer dans le même temps une opération commando d’envergure et de mener une guerre dans un espace trois plus grand que son propre territoire. La capacité pour un pays de projeter une ou (des) force(s) d’intervention est un élément majeur de dissuasion.

L’avenir de ce terrible mois de janvier 2013 n’est pas encore écrit. Il porte dans ces divers aspects de multiples espoirs qu’il faut mener à bien faute de quoi le monde poursuivra son inexorable cheminement dans la spirale de la violence entretenue par de nouveaux camps imperméables érigés au nom de la culture, des civilisations ou de la religion. L’avenir est incertain sauf à penser que la France est à nouveau recentrée moralement et opérationnellement sur le continent frère de l’Europe, à savoir l’Afrique. Sauf à penser qu’une avancée stratégique capitale est en train de s’opérer au Maghreb et qu’il convient de le soutenir, de l’accompagner, de lui donner des gages. Sauf à penser que la Méditerranée est plus que jamais la ‘’ mare nostrum ‘’ de l’ensemble des pays riverains. Sauf à penser que l’Europe nouvelle a une occasion unique de franchir un pas capital pour son union et pour sa responsabilité internationale en portant assistance et en s’engageant aux côtés de la France dans cette mission capitale de la lutte antiterroriste dont l’objectif présent est d’empêcher l’avènement d’un Sahelistan.

Jean-Louis Esquivié, général de division.

   

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Commentaires

"Sauf à penser que la Méditerranée est plus que jamais la ‘’ mare nostrum ‘’ de l’ensemble des pays riverains"
"Mare nostrum" impliquait la main-mise d'une puissance impériale. Il y a là une profonde contradiction. Il vaut mieux respecter les frontières pour mieux négocier et améliorer que de les nier alors qu'elles sont bien réelles. L'Europe que je sache n'est pas tombée aux mains des islamistes, et la France n'a pas l'intention de recoloniser le pourtour méditerranéen...

Écrit par : Géo | 01/02/2013

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