30/11/2012

Avec le feuilleton Copé-Fillon, les droites ne savent plus où elles habitent


A la demande de certains de ses copains vivant en France, Le Plouc balance sur son blogue sa page parue, vendredi 30 novembre 2012. Avec en supplément vidéo, un face à face entre Copé et Fillon mis en place par la télé suisse (RTS)

En outre, Le Plouc participe à l'émission de France-Culture "Secret des sources", samedi 1er décembre 2012, de 8 h. 10 à 9 h.; elle sera consacrée à la guerre des chefs à l'UMP.

 

La crise que traverse actuellement l’Union pour un mouvement populaire — UMP, le grand parti de la droite française — n’est pas qu’un mauvais feuilleton. Certes, les ambitions étroitement personnelles semblent animer, voire dévorer Jean-François Copé et François Fillon. Tous deux visent l’élection présidentielle de 2017 en s’étripant pour la direction de l’UMP.

 

 Toutefois, le «grand petchi» qui secoue leur parti n’est pas réductible qu’à cette guerre des ego. La campagne pour la conquête de l’UMP a démontré que les deux hommes représentaient deux courants bien distincts. Copé a repris dans ses discours la ligne qu’avait adoptée Nicolas Sarkozy lors de la dernière campagne présidentielle, à savoir mobiliser son électorat sur des thèmes xénophobes, marchant ainsi sur les plates-bandes du Front national de Marine Le Pen.

Fillon, lui, a refusé de suivre cette voie en développant une argumentation libérale et conservatrice plus classique. En fait, cette guerre des chefs illustre un épisode crucial dans la recomposition de la droite française. Où plutôt des droites.

Un pluriel bien singulier

En France plus qu’ailleurs, les idéologies tiennent une place essentielle dans le débat politique et se superposent, de façon quasi-autonome, aux rapports de force socio-économiques. Sous la IIIe République, un patron républicain partageait les mêmes intérêts économiques qu’un patron monarchiste, mais ces deux entrepreneurs faisaient vote à part. C’est la Révolution qui a fortement «idéologisé» la France; cette lame de fond fait encore ressentir ses effets. En raison de cette forte influence des idéologies, les gauches et les droites sont devenues plurielles. L’historien et politologue René Rémond, dans son livre «Les droites en France» (Aubier-Montaigne), a décrit les trois droites qui ont servi de matrices aux formations libérales et conservatrices actuelles.

La droite légitimiste refuse les acquis de la Révolution et défend une position conservatrice dans tous les domaines. Elle n’a plus d’héritier direct ou indirect aujourd’hui. Mais on en trouve encore des traces dans certains discours du Front national ou de la droite UMP. Le légitimisme inspire parfois certains arguments développés par les opposants au mariage gay. La droite orléaniste (appelée ainsi en référence à une branche de la famille royale française), elle, accepte une partie des acquis de la Révolution, notamment le libéralisme économique, et se montre plus ouverte aux influences extérieures, tout en restant conservatrice sur le plan des mœurs. Sous diverses formes, la droite orléaniste a perduré. L’UDF de Giscard d’Estaing en fut l’une des héritières.

Enfin, la droite bonapartiste se distingue des deux autres par le fait qu’elle est issue de la Révolution et qu’elle en défend une grande partie des acquis. Elle se caractérise par un Etat fort qui s’appuie sur la volonté populaire en réduisant le plus possible les corps intermédiaires. Le gaullisme en fut l’incarnation moderne. En fusionnant il y a dix ans l’UDF et le RPR gaulliste, l’UMP a voulu unir les deux droites, l’orléaniste et la bonapartiste. La tentative est en train de sombrer.

 Sarkozy a tué le gaullisme

 Lorsqu’il est arrivé au pouvoir en 2007, Nicolas Sarkozy a bouleversé ce paysage politique. Pour forger son discours, il a picoré des éléments dans toutes ces droites, de façon souvent confuse en raison de la médiatisation intense de sa présidence. Mais surtout, le président Sarkozy a tué le gaullisme, alors que la formation qui l’a porté à l’Elysée s’en réclamait, du moins en partie.

 

Comment a-t-il procédé? La droite bonapartiste, consciente de sa naissance révolutionnaire, a toujours cultivé des rapports avec la gauche. Napoléon III a reconnu le droit de grève et le général de Gaulle a gouverné avec les communistes et les socialistes de 1944 à 1946. Même son lointain successeur, Jacques Chirac ne se réclamait pas explicitement de la droite et a été élu en 1995 sur sa dénonciation de la fracture sociale.

Nicolas Sarkozy, lui, a brisé ce tabou en revendiquant son appartenance à la droite, puis sous l’influence de Patrick Buisson — ancien directeur du journal d’extrême droite Minute — à la droite de plus en plus dure. Ce faisant, Sarkozy a anéanti ce qui faisait l’originalité du gaullisme et de son ancêtre, le bonapartisme. Il s’en est suivi un champ de ruines idéologiques sur lequel Jean-François Copé et François Fillon mènent bataille.

 La droite bleu Marine

Aux trois droites de René Rémond, l’historien Michel Winock (auteur de La droite , hier et aujourd’hui, paru chez Perrin) ajoute une quatrième, la nationale populiste incarnée par le Front national et la famille Le Pen. Nationalisme, xénophobie, europhobie forment la trame de son idéologie. Elle est la traduction française d’un courant qui est présent dans la plupart des pays d’Europe. Depuis que Marine Le Pen a pris la direction du Front national, cette quatrième droite a capté certains de ses arguments à gauche. La chose n’est pas nouvelle, le fascisme en avait fait de même entre les deux guerres mondiales. Cela dit, on ne saurait pour autant qualifier Marine Le Pen et son parti de «fascistes», dans la mesure où ils entendent rester dans le cadre démocratique et qu’ils n’organisent pas de milices armées.

Le but visé par Sarkozy, puis Copé, est de développer un discours très voisin de celui des frontistes, afin de les contraindre à se radicaliser toujours plus. Etant de plus en plus radicalisés, les frontistes perdraient ainsi leur crédibilité, permettant à Sarkozy-Copé de recueillir leur électorat. Pour l’instant, cette tactique a plutôt fait l’effet inverse en banalisant l’idéologie nationale populiste, ce qui permet à Marine Le Pen de dicter l’agenda de l’UMP ou de ce qu’il en reste.

Le nouveau duc d’Orléans

 Marine Le Pen n’est pas l’unique grande gagnante de la décomposition de l’UMP. Jean-Louis Borloo — qui vient de créer l’Union des démocrates et indépendants (UDI) — se vante d’avoir engrangé 6000 adhésions depuis le «grand petchi» à l’UMP. Si Nicolas Sarkozy a dynamité la droite bonapartiste-gaulliste, Borloo, lui, a repris le sillage de la droite orléaniste. Le nouveau duc d’Orléans, c’est lui. Il ne cache pas son espoir d’être couronné à l’Elysée en 2017. Il se positionne clairement au centre-droit en défendant un libéralisme social proeuropéen. A part le «poor and lonesome cow-boy» François Bayrou, les principaux dirigeants centristes se sont ralliés à son panache bleu.

 Pour l’instant, la plupart des médias soulignent son côté velléitaire. N’a-t-il pas jeté l’éponge, lors de la dernière campagne présidentielle, alors que tous ses partisans espéraient qu’il se porterait candidat? Mais le sous-estimer serait une erreur.

 

 Lorsque Borloo avait 38 ans, en 1989, le magazine Forbes l’a classé parmi les cinq meilleurs avocats conseils de la planète; sur le plan politique, il a prouvé ses compétences à la mairie de Valenciennes et, pendant huit ans d’affilée, au gouvernement. Aucune reconstruction de la droite ne pourra s’accomplir sans lui.

Les jeunes loups sortent du Buisson

Les morts politiques ressuscitent souvent en France. Enterrer maintenant l’UMP paraît donc aventureux. De toute façon, l’ensemble des droites règne encore sur une grande partie, voire la majorité, des électeurs. Toutefois, plus rien ne sera comme avant à l’UMP. Si François Fillon et Jean-François Copé grillent toutes leurs chances de succès futurs dans leur entreprise d’autodestruction, deux jeunes loups sont en train de se faire les crocs.

 

Animateurs du courant «Droite Forte», Guillaume Peltier et Geoffroy Didier, tous deux âgés de 36 ans, sont les grands vainqueurs d’un autre vote au sein de l’UMP. Celui-ci au moins n’est pas contesté. Les adhérents de ce parti devaient choisir entre six motions déposées par les différentes tendances. Celle de la «Droite Forte» l’a emporté largement avec 28% des votes. Elle se situe à la droite de la droite et se réclame du sarkozysme le plus «décomplexé».

Cette victoire des deux jeunes loups protégés par Patrick Buisson (lire ci-contre) illustre bien l’état d’esprit d’une grande partie des militants de l’UMP qui sont de plus en plus séduits par Marine Le Pen. La «Droite Forte» sera-t-elle le ferment d’une future alliance entre l’UMP et le Front national? En tout cas, Guillaume Peltier connaît fort bien l’extrême droite puisqu’il a milité aux jeunesses du FN ainsi qu’au sein du mouvement de Bruno Mégret, ex-dirigeant frontiste entré en dissidence contre Jean-Marie Le Pen.

 

Jean-Noël Cuénod

 

 

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Commentaires

Merc pour cet excellent papier! Très éclairant.

Écrit par : Fabiano Forte | 01/12/2012

Merc pour cet excellent papier! Très éclairant.

Écrit par : Fabiano Forte | 01/12/2012

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